UN JARDIN SUR L'ORONTE
Par
MAURICE BARRÈS
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6e
1922
UN JARDIN SUR L'ORONTE
A la fin d'une brûlante journée de juin 1914, j'étais assis au bord de
l'Oronte dans un petit café de l'antique Hamah, en Syrie. Les roues
ruisselantes qui tournent, jour et nuit, au fil du fleuve pour en
élever l'eau bienfaisante, remplissaient le ciel de leur gémissement,
et un jeune savant me lisait dans un manuscrit arabe une histoire
d'amour et de religion.... Ce sont de ces heures divines qui demeurent
au fond de notre mémoire comme un trésor pour nous enchanter.
Pourquoi me trouvais-je ce jour-là dans cette ville mystérieuse et si
sèche d'Hamah, où le vent du désert soulève en tourbillons la poussière
des Croisés, des Séleucides, des Assyriens, des Juifs et des lointains
Phéniciens? J'y attendais que fût organisée une petite caravane avec
laquelle j'allais parcourir les monts Ansariehs, pour rechercher dans
leurs vieux donjons les descendants des fameux Haschischins. Et ce
jeune savant, un Irlandais, chargé par le British Museum des fouilles
de Djerablous sur l'Euphrate, une heureuse fortune venait de me le
faire rencontrer qui flânait comme moi dans les ruelles du bazar.
Deux Européens perdus au milieu de ces maisons aveugles et
muettes, sous un soleil torride, ont tôt fait de s'associer.
C'était d'ailleurs, cet Irlandais, un de ces hommes d'imagination
improvisatrice qui savent animer chaque minute de la vie et chez qui
l'effroyable chaleur de l'été syrien développe cette sorte de poésie
qui vient du frémissement des nerfs à nu, une poésie d'écorché vif.
Après avoir parcouru la ville et poussé jusqu'aux jardins, qui la
prolongent durant quelque cent mètres sur le fleuve, nous avions vu
tout et rien. Quel esprit se cache dans Hamah? A quoi songent ces
Syriens? On voudrait comprendre, on voudrait apercevoir dans ce décor
monotone, au cœur de ces petites maisons, toutes pareilles et toutes
fermées, plus que des intérieurs de patios, des intérieurs d'âmes.
--Ne pensez-vous pas, me dit l'Irlandais, que le mieux serait
maintenant que nous cherchions des antiquités?
Un indigène nous conduisit devant une porte qu'il heurta d'une suite de
coups convenus, et après quelques pourparlers et les cinq minutes qu'il
fallut pour que les femmes se retirassent, nous fûmes introduits dans
un divan, où, le café servi, un juif nous montra ses trésors: deux ou
trois bustes funéraires de Palmyre, qu'il débarrassa des linges qui les
enveloppaient comme les bandelettes d'une momie, des monnaies d'or et
d'argent à l'effigie des empereurs syriens, et un manuscrit arabe.
--Le manuscrit, me dit l'Irlandais, après un examen rapide, est d'une
écriture médiocre, mais à première vue il me semble très curieux. Il
pourrait être d'un de ces métis d'Occidentaux et d'indigènes que les
Croisés appelaient, ici, des Poulains et, en Grèce, des Gasmules. Les
Poulains (d'où vient ce nom, je l'ignore) étaient les produits de père
franc et de mère syrienne, ou de père syrien et de mère franque. Leurs
écrits sont rares, et, comme vous pensez, d'un esprit plutôt singulier.
Il est vraisemblable que l'auteur de la _Chronique grecque de Morée_
était un Gasmule, et le récit que voici peut provenir de quelque
Poulain appartenant à la maison d'un baron à qui le rattachait sa
naissance et qu'il servait comme interprète pour les langues orientales.
C'était une heureuse trouvaille. Mon compagnon acheta les précieux
feuillets, je choisis une pièce d'or d'Héliogabale où figure la pierre
noire qu'adorait ce jeune dément, et nous allâmes nous asseoir au
petit café sous les peupliers de l'Oronte.
Quelques Arabes commençaient d'y arriver, car le soleil descendait
sur l'horizon, et déjà les colombes et les hirondelles ouvraient
leurs grands vols du soir. Mon savant se plongea dans l'examen de
son grimoire, et moi, sous les beaux arbres,--pareils aux arbres de
chez nous, mais qu'ici l'on bénit de daigner exister et fraîchir à la
brise,--en face de cette eau de salut et devant ces humbles roues de
moulin élevées à la dignité de poèmes vivants, je goûtai la volupté de
ces vieilles oasis d'Asie, accordées invinciblement avec les pulsations
secrètes de notre âme. Inexplicable nostalgie! A quel génie s'adressent
les inquiétudes que fait lever dans notre conscience un décor si
pauvre et si fort? Qu'est-ce que j'aime en Syrie et qu'y veux-je
rejoindre? Je crois que j'y respire, par-dessus les quatre fleuves, un
souvenir des délices du jardin que nous ferma jadis l'épée flamboyante
des Keroubs.
--Oui, vraiment, une histoire curieuse, dit l'Irlandais, au bout
d'une heure qu'il avait passée sans lever le nez de dessus son texte,
et d'autant plus intéressante pour nous qu'elle se déroule dans la
région. Avez-vous vu sur l'Oronte, en venant d'Homs et non loin du
village de Restan, les ruines d'un château et d'un monastère? Certaines
cartes les indiquent sous le nom de Qalaat-el-Abidin, la forteresse
des Adorateurs. C'est là que vivait au treizième siècle (j'avoue que
je viens de l'apprendre) un de ces roitelets voluptueux et lettrés,
innombrables dans les annales du monde musulman, qui passaient leur
vie au milieu de leurs femmes à écouter des vers et de la musique et à
discuter sur des nuances grammaticales ou sentimentales, en attendant
que pour finir, soudain, ils disparussent dans un coup de vent comme
meurent les roses.
--Bravo! lui dis-je, voici du renfort. Hamah, cette après-midi, sous
le soleil, était vide et sans âme. La nuit descend, faites-moi donc
l'immense plaisir de la peupler et d'y appeler ce fou et ces folles
pour qu'ils nous distraient.
--A vos ordres, me répondit-il en riant, et vous allez voir une
rare collection de jeunes beautés arabes et persanes, toute une
série de tulipes éclatantes au cœur noir. Mais faites attention que
les Orientaux écrivent des annales plutôt que de l'histoire. Ils
juxtaposent les faits sans les lier ni les organiser, et je ne vous
avancerais guère en vous traduisant tel quel ce sommaire. Laissez-moi
vous dire à mon aise, sans m'astreindre au mot à mot, comment je
crois le comprendre, et rappelez-vous les vers de Saadi (peut-être
les écrivait-il sur cette berge de l'Oronte): «Le gémissement de la
roue qui élève les eaux suffit pour donner l'ivresse à ceux qui savent
goûter le breuvage mystique. Au bourdonnement d'une mouche qui vole, le
souffi éperdu prend sa tête entre ses mains. L'ineffable concert ne se
tait jamais dans le monde; seulement l'oreille n'est pas toujours prête
à l'entendre.»
--Allez, allez, mes oreilles et mon cœur sont prêts. On s'ennuie trop
dans cette Hamah sans âme. Est-ce la peine d'y venir de si loin pour y
manquer à ce point de musique! Lisez-moi votre histoire d'or, d'argent
et d'azur. Jamais vous n'aurez d'auditeur mieux disposé que je ne suis,
ce soir, à goûter le concert de l'Asie.
Et voici ce que me conta, tard dans la nuit, ce jeune Irlandais,
commentant très librement son texte.... Croyez-vous qu'il m'ait
mystifié et sous couleur d'adaptation conté une histoire de son cru?
Quelqu'un m'a dit qu'il y retrouvait des vers de poètes orientaux,
qui n'étaient pas nés à l'époque où se passe ce drame, et, chose plus
étrange, quelques lambeaux d'Euripide. Je ne sais que répondre. Ces
Irlandais sont de prodigieux fabulistes, et je me rappelle comment
Oscar Wilde, s'il avait un cercle à son goût, racontait avec des airs
de magicien des histoires qu'il jurait exactes et qui étaient de
purs mensonges. Eh bien! le beau grief! Qu'importe que mon compagnon
ait relevé de sa fantaisie la sécheresse d'un vieux manuscrit!
Toute une nuit, j'ai vu grâce à lui voltiger sur l'Oronte un beau
martin-pêcheur.... Un oiseau bleu sous les étoiles, c'est impossible?
Pourtant mes yeux l'ont vu. Puissé-je l'amener tout vivant sous les
vôtres!
I
Un jour l'Émir de Qalaat reçut une ambassade des chrétiens de Tripoli,
désireux d'établir avec lui des rapports de bon voisinage. Il
accueillit avec empressement ces porteurs du rameau vert, car il ne
rêvait que de jouir en paix de ses richesses, de ses beaux jardins et
de son harem, qui passait pour le mieux composé de l'Asie. A leur tête
se trouvait un chevalier de vingt-quatre ans, sire Guillaume, plein de
cœur, de franchise et d'élan, et qui, malgré sa jeunesse, avait été
choisi pour cette mission, parce qu'il excellait dans l'art de bien
dire, comme les fameux chevaliers-poètes, et qu'arrivé de France à
seize ans, il s'était mis merveilleusement à parler l'arabe. Tout de
suite il plut à l'Émir qui avait le goût de renouveler ses plaisirs en
les étalant devant un étranger. Et bientôt ils ne se quittèrent plus.
L'Émir l'emmenait à la chasse au faucon, et le reste du temps le
promenait dans ses jardins et ses palais, où le jeune chrétien admirait
toutes choses avec un entrain inépuisable.
Les jardins de Qalaat étaient réputés parmi les plus beaux de la Syrie,
dans un temps où les Arabes excellaient dans l'art d'exprimer avec de
l'eau et des fleurs leurs rêveries indéfinies d'amour et de religion.
On y voyait les fameuses roses de Tripoli, qui ont le cœur jaune,
et celles d'Alexandrie, qui ont le cœur bleu. Au milieu de pelouses
parfumées de lis, de cassis, de narcisses et de violettes, rafraîchies
par des ruisseaux dérivés de l'Oronte, et ombragées de cédrats,
d'amandiers, d'orangers et de pêchers en plein vent, étaient dispersés
de légers kiosques, tous ornés de soies d'Antioche et de Perse, de
verreries arabes et de porcelaines chinoises. Mais rien n'approchait
des magnificences accumulées dans la forteresse.
Au milieu de ces merveilles, le jeune chevalier-poète riait et chantait
toute la journée, et l'Émir aimait à le faire passer sous les fenêtres
des kiosques où se tenaient ses femmes, afin qu'elles eussent
l'amusement de voir un si curieux personnage. Elles l'admiraient et
se gardaient bien de le dire. Mais lui, au bout de quelques semaines,
il éprouva un certain vide. Quelque chose manquait à ces délices. Ces
divans de soie semblaient dans l'attente d'une présence qui les animât.
Quand il traversait les jardins, il voyait sur le sable des empreintes
très fines comme en laissent les gazelles, et des coussins parfumés
épars sur les pelouses gardaient l'empreinte des corps charmants qui
s'y étaient appuyés.
--Seigneur, c'est splendide, dit-il un matin à l'Émir, mais pour
compléter ces magnificences ne faudrait-il pas un peu de fraîcheur, le
chant d'une flûte, un rire joyeux, des cris, des larmes, la vie?
--Quelle musique veux-tu que mes musiciens te jouent et quel vin
désires-tu que je te fasse verser?
--Je pense à une ivresse qui s'acquiert sans vin ni musiciens. Nous
n'avons pas vos richesses, mais, dames et chevaliers, nous nous
réunissons parfois pour entendre des histoires de guerre et d'amour.
Dernièrement on nous a récité le merveilleux enchantement de Tristan et
d'Iseult, et nous nous réjouissions à regarder de jeunes visages émus
par les mêmes sentiments qui nous troublaient.
--Crois-tu, dit l'Émir, que je sois comme le paon qui étale au dehors
toutes ses richesses? Mes tapis, mes pierreries, mon pouvoir même,
qu'est-ce que tout cela, si je n'avais pas en secret quelque chose de
plus beau?
Ce soir-là, il pria Guillaume à souper dans la salle d'honneur de la
forteresse. Tous deux seuls, ils étaient assis sur des tapis devant des
plateaux qui portaient leur repas. L'air de la nuit circulait librement
par les hautes et larges fenêtres et répandait une délicieuse fraîcheur
en agitant une gerbe d'eau, jaillie d'un bassin de marbre au centre de
la pièce. Les flammes dansantes des torches laissaient mal distinguer
les figures de perroquets, de gazelles et de lièvres qui décoraient les
frises, les poutres et les panneaux. Une profonde tribune sous laquelle
ils étaient installés demeurait dans une complète obscurité.
Tandis que dans une pièce voisine les musiciens jouaient, l'Émir fit
boire force vins à son compagnon, puis au moment qu'il crut favorable,
leur ayant crié de se taire, il l'invita à lui raconter Tristan et
Iseult.
Le jeune homme ne se fit pas prier. Il dit comment ces deux-là burent
le philtre d'amour et s'aimèrent invinciblement à travers toutes les
misères, et comment nous devons leur pardonner leurs fautes, parce
qu'aucun de nous, jeune ou vieux, n'est sûr qu'il ne va pas rencontrer
l'être dont il subira jusqu'à la mort la fascination. Il allait
poursuivre de tout son élan, mais voici qu'ayant cru soudain entendre
de légers bruits de soie froissée, il s'arrêta net et leva la tête vers
la tribune obscure.
--Ce n'est rien, sire Guillaume, dit l'Émir; ce sont les souris qui
attendent la fin de notre repas pour en prendre les miettes. Continuez
votre beau récit.
Guillaume continua, et puis de nouveau ayant entendu comme des
chuchotements:
--Seigneur, dit-il, je crois que les souris de Qalaat aiment autant les
histoires qu'aucun bon dîner.
Cette réflexion égaya beaucoup l'Émir. Il se livra à un accès d'un rire
désordonné, en donnant de petits coups d'amitié avec le plat de la main
sur l'épaule de Guillaume et lui demanda:
--Pourquoi, sire Guillaume, me quitter si rapidement? Vos compagnons
et mes conseillers viennent de s'entendre sur les termes du traité.
Nous concluons une trêve de dix ans, dix mois, dix jours et dix heures.
Plaise au ciel que j'en fasse autant avec le prince d'Antioche! Restez
donc avec nous quelque temps, puisque nous allons jouir de la paix.
--Seigneur, ce n'est pas seulement pour la guerre que je suis venu en
Asie.
--Et pourquoi encore, sire Guillaume?
--Pour quelque chose que m'a dit ma mère.
--Qu'est-ce donc?
--Ma mère m'a raconté des histoires de ceux qui se sont aimés jusqu'à
la mort, d'un amour si irrésistible qu'ils l'avaient éprouvé avant même
de s'être rencontrés, et elle me disait: «Si j'étais un garçon, je m'en
irais chercher à travers le monde le bonheur qui m'est destiné.» C'est
ainsi que je suis venu près du tombeau du Christ. Je me suis croisé
pour faire de grandes choses, pour gagner mon paradis dans le ciel et
sur la terre. J'espérais voir des anges avant même que de mourir. Mais
après huit années je pense qu'il y avait dans mon rêve de la démesure,
et maintenant je veux rentrer dans mon pays, où ma mère n'est plus,
avec l'idée de trouver au chevet de notre église, près de la rivière,
l'ange ou la fée que m'a refusé l'Asie.
Cette chaleur d'extravagance plut à l'Émir, et il désira encore plus
garder auprès de lui ce jeune homme qui lui excitait l'esprit.
Après un silence, il dit à Guillaume:
--Dans votre pays et d'après vos coutumes, si l'un de vous possède une
jeune merveille, il la montre à ses amis?
--Certainement! Nous portons ses couleurs, et si nous voulons
conquérir l'estime de tous, c'est pour lui faire honneur publiquement.
--Vous avez raison! Si l'on entend un rossignol, on dit à son ami:
«Écoute!» Si l'on a dessiné et planté un beau jardin, on est content
que d'autres l'admirent par-dessus le mur. Eh bien! le chant de flûte
que tu réclames, l'ivresse sans vin ni musiciens, tout cela je l'ai
dans un de mes kiosques. Tu sais qu'une touffe de poil blanc au front
d'un cheval dénote la pureté du sang et la finesse de la race: je
possède cette jeune jument au front étoilé de blanc.... Il ne faut pas
que tu désespères de trouver ce que ta mère t'annonçait. Le paradis
existe sur terre, et tu ne quitteras pas Qalaat sans avoir soupçonné ce
que peuvent être les anges des nuits d'Asie.
Il disait ces folies à cause de cette mauvaise vanité qu'il avait de ne
jouir des choses que si on l'enviait, et puis sous l'influence de la
plus romanesque de ses femmes.
II
Le lendemain soir, l'Émir, quand la lune mettait son mystère sur les
feuillages, conduisit Guillaume à travers les jardins, dont nul n'avait
jamais obtenu l'entrée à ces heures de nuit. Les roses dormaient sur
les rosiers et, près des roses, les rossignols, et dans les kiosques
veillaient les sultanes. Ces minces petites lumières, le parfum des
fleurs et le silence faisaient une si violente promesse de bonheur que
l'on sentait qu'il allait éclater quelque enchantement.
Les deux hommes s'assirent sur des tapis, au-dessous d'un balcon obscur
qu'enveloppaient de longues glycines. On entendit un bruissement de
plantes et de soies froissées, puis une voix saisissante s'éleva:
«La rose, dans sa brève saison, se hausse par-dessus les clôtures, et
le rossignol l'émerveille en lui racontant l'univers.... Rose fortunée
de courir le monde, en esprit, sur l'aile du rossignol! Moi, j'ignore
les voyages, les périls, l'étonnement, et si la rose tient ses couleurs
des blessures du rossignol, nul cœur, devant moi, ne saigne.»
Il y eut un silence plein de ténèbres et de parfum, et puis la voix
reprit:
«Les fleurs ont-elles vécu avant que le maître ait passé? Dans les
jardins déserts et sur les tapis éclatants, que de proie pour la
douleur et pour l'amour!»
Quand la musulmane chantait, les paroles, pourtant si tendres,
faisaient la moindre importance de cet enchantement. Mais un cœur
fier éclatait, une eau fraîche jaillissait, sur des mains brûlantes
de fièvre. Elle murmurait des cris insensés qui enthousiasment le
sang: «je suis vivante», ou bien «je suis reconnaissante», et les mots
«jeunesse» et «mourir», et l'on était épouvanté de se sentir ravi
d'une mortelle poésie. Après chaque strophe, elle avait une pause, un
temps de rêverie, puis une sorte de gémissement, en notes vagues, et
suspendait de se raconter pour qu'on suivît mieux son sillage, comme la
fusée, à mi-route des étoiles, épanouit son cœur brûlant et retombe en
gerbe de feu.
--Eh quoi! se disait le jeune homme, serions-nous deux dans le monde?
Ce n'était pas des confidences qu'elle murmurait, ce soir, aux étoiles.
Ce n'était aucun appel, ces cadences caressantes, mais à ciel ouvert
les états d'une conscience brûlant au fond du harem. Les mots mal
discrets, sa voix les enveloppait d'un tendre mystère. Jamais elle ne
désignait tout droit un sentiment; elle l'entourait, le dessinait,
comme font les pas d'une danseuse, et le jetait de ses deux mains tout
vif dans les âmes. Par cette chaude nuit violette, son chant soulevait
des mousselines, lamées d'or et d'argent, pour découvrir, croyait-on,
les heures secrètes d'une jeune femme, mais déjà il s'enfuyait, et
sa confidence, toujours reprise et refusée, en mêlant à d'extrêmes
douceurs des minutes d'irritation, blessait mortellement le cœur.
Sans lassitude, la Sarrasine, multipliant ses thèmes dans la nuit,
égrena sur la roseraie le rosaire de ses nocturnes. A la fois chaste et
brûlante, elle montait de la langueur au délire, pour redescendre au
soupir, et parfois endolorie comme un papillon dans les mailles d'un
filet, d'autres fois guerrière et prête à tuer, elle faisait jaillir
du ciel et de la terre tout ce qu'ils peuvent contenir de pathétique
voluptueux.
«Elle va mourir, pensait le jeune homme. On a vu des rossignols expirer
dans leur cantilène. Comment une telle force ne brise-t-elle pas un
gosier de femme! Est-ce donc un monstre qui palpite sous ces glycines
du balcon?»
III
Cette soirée transforma le jeune homme. Ces palais, leurs richesses,
leurs eaux fraîchissantes, leur éclat, qu'il avait jusqu'alors admirés
d'un cœur assez atone, reçurent un sens de la volupté que la Sarrasine
en pouvait ressentir, et dans ces jardins pleins d'ennui, les roses,
les lis et les cyprès s'humanisèrent d'une espèce de parenté avec cette
fée. De son côté l'Émir éprouva un renouveau de plaisir à constater
sur cet étranger la puissance de sa merveille secrète, et quand
Guillaume lui dit: «Seigneur, tandis que cette péri chantait, j'ai
compris comment ceux qui meurent sans péché ne se lassent jamais des
harpes du paradis», l'imprudent, touché de folie, se laissa aller à
répondre:
--Ah! si tu la voyais!
Une si folle exclamation prouve combien les mœurs de l'Islam s'étaient
relâchées en Syrie, au voisinage des chrétiens. Mais l'on peut croire
aussi que la Sarrasine avait manœuvré pour mettre une distraction dans
la monotonie des heures du harem.
Guillaume essaya d'éviter une entrevue qu'il craignait et désirait.
Certains mots de ce chant céleste étaient venus le blesser comme les
coups d'une lance d'argent. «Chez ma mère et chez mes sœurs, qui
ressemblaient à des religieuses, il y avait, se disait-il, quelque
chose de cette douceur de voix et de ce ressort de l'âme, et dans mon
église d'enfance les hymnes montaient parfois sous les voûtes avec
cette véhémence, qui donne envie de mourir. Alors comment se fait-il
que j'éprouve à l'idée de voir cette dame une sorte de crainte sacrée?»
Il dut céder à son hôte et à la fatalité.
Une après-midi, Guillaume, sous les arcades d'une cour intérieure,
attendit avec l'Émir que la Sarrasine parût. Il eût voulu, agenouillé
dans l'ombre, et sa figure dans les mains, admirer sans être vu ce
cantique vivant. Enfin, il y eut, sur les dalles, le piétinement d'un
groupe de femmes, et les tentures écartées, l'ange du désir apparut
à visage découvert. Ce fut comme si l'on étalait à nu devant le jeune
homme les secrets de son propre cœur. La figure de cette élue, ainsi
qu'avait fait son chant, le révéla à lui-même, et le conduisit aux
sources de sa vie: il crut voir paraître, avec des visages de beauté et
de bonté, toute la suite de femmes dont il était issu et les étoiles
que ses plus secrets désirs appelaient.
--C'est ma sœur du ciel, se dit-il, et je l'aurais aimée avec une plaie
sur la joue.
Ses voiles étaient brodés de grandes glycines et son écharpe peinte.
Son visage et tout son être exprimaient la même mélodie que son chant,
sans doute la musique d'une âme faite d'amour et de grâce, et dont la
flamme immortelle jaillissait de ses grands yeux. Ses petits seins et
tout son corps se dessinaient sous une tunique d'azur et de cramoisi,
dans un gilet d'or, boutonné par de grosses perles, au-dessus d'une
ceinture de gaze, et de larges pantalons de soie orange serraient sa
cheville où jouait un anneau d'or.
Elle répandait autour d'elle une joie étincelante, aussitôt suivie du
mélancolique sentiment que nulle minute ne peut être fixée. Et par ce
chemin de tristesse on pénétrait jusqu'aux mondes qu'elle portait dans
son cœur. Mais comment le jeune chrétien se fût-il orienté dans ce ciel
de lumière, quand il était submergé sous les songes d'amour et les
désirs de mort?
Il crut voir du fond de son rêve, le sang lui bourdonnant aux tempes
et au cœur, l'Émir qui voulait qu'elle chantât, tandis qu'elle,
debout, les yeux baissés et semblant fermer ses paupières sur une image
frémissante, restait plusieurs minutes à répéter en esprit sa chanson
pour elle seule. Il la contemplait. Elle assemblait ses forces et
faisait le plein dans son cœur. On eût dit un aiglon qui va risquer son
premier vol. Quelle présence de la jeunesse, de la beauté et de tout ce
qu'il y a de pur dans le monde! Son sourire d'azur et d'argent avait
l'éclat de la mer, le matin, quand elle se brise au rivage du Liban.
Deux femmes debout derrière elle semblaient prêtes à la retenir, soit
qu'elle s'évanouît, soit qu'elle voulût regagner trop tôt le ciel des
péris, et avec des mots de nourrice l'encourageaient, tandis qu'elle
paraissait dire:
«Je ne puis pas, vous voyez bien que je vais mourir!» Et ses poignets,
ses petites mains aux ongles roses avaient autant d'expression que son
visage pour révéler la timidité de son âme. Enfin elle s'approcha, et,
s'appuyant sur l'épaule de son maître, le pria sans paroles qu'il la
dispensât de chanter.
L'Émir fut flatté de cette angoisse qu'elle éprouvait à paraître devant
un étranger, et l'imprudent ne désira que davantage obtenir d'elle ce
qu'il lui fallait pour l'instant ajourner. Quant au jeune chrétien, il
songeait en lui-même: «L'inconnu qui pleure, à la tombée du soir, en
écoutant le muezzin, est plus près de ce haut chanteur inconnu que ce
musulman du cœur de cette femme qu'il prendra cette nuit dans ses bras.
Sans illusion d'espoir, je veux qu'elle agisse sur mon âme et qu'elle
y fasse prévaloir mes parties les meilleures.»
Il comprenait qu'il avait entendu un chant magique et pour la vie subi
une toute-puissante fascination.
IV
L'Émir n'épuisait pas sa satisfaction de l'éblouissement du jeune
chrétien:
--Songe, lui disait-il, aux milliers de roses qu'il fallut presser
pour obtenir une goutte d'un tel parfum! Ses mère et grand'-mères ont
toujours vécu dans le sérail des rois; si haut que la mémoire remonte,
elle a pour aïeux les chefs qui commandaient à Damas, à Homs, à Hamah,
et l'Asie ne peut rien fournir de mieux. C'est une réussite qu'après
nous, plus jamais, aucun homme ne reverra. Mais de la roseraie où Allah
fit cette vendange, une douzaine d'autres jeunes femmes que je possède
exhalent le parfum. Je puis te les montrer. Écoute, reste avec nous, je
t'en donnerai une à respirer.
Guillaume avoua qu'il ne pensait plus à partir.
Alors l'Émir l'embrassa et lui dit:
--Ami chrétien, rentre dans ta maison, et dès ce soir tu verras venir
celle que l'on a choisie pour toi, une toute jeune beauté qui n'a pas
encore éprouvé la vie, mais en qui la sagesse habite.
Guillaume ressentait bien quelque remords de laisser repartir ses
compagnons et de demeurer en païennerie, mais sa mission était remplie,
la paix signée. Chose étrange, sa foi n'avait jamais été plus vive
que dans ce moment. «Voilà seulement, se disait-il, que je me fais une
idée de ce que sont les anges. Il n'est rien de difficile que je ne
sois prêt à exécuter pour prendre place dans la vie éternelle auprès
de cette Sarrasinoise qui, j'ignore comment, ne peut pas manquer de
mériter d'être sauvée.»
Il méditait ainsi, quand une chaise à porteurs s'arrêta devant sa
maison et qu'un grand nègre en tira à bout de bras et lui porta jusque
sur son divan une charmante fille, rieuse et courtoise, sans rien lui
dire que:
--Isabelle, de la part de l'Émir.
Quand ils furent seuls, celle-ci lui fit son compliment:
--Dans le sérail, on m'appelle la savante. Je serai donc Isabelle,
pour votre plaisir,--Isabelle la savante, pour vos plus hautes joies.
Il m'est permis de vous l'avouer, c'est une meilleure que moi qui
m'envoie. Celle dont je viens veut que ma voix, mon visage et mes
complaisances vous servent, et qu'en les accueillant vous y trouviez un
gage de sympathie. Je la quitte et je peux à chaque heure la rejoindre.
Je pense que vous autoriserez qu'entre elle et moi jamais il n'y ait de
secret, et vous ne direz pas que je vous ai trahi, si je lui confie nos
propos, nos actions et lui donne un regard sur notre intimité.
--Mais d'elle, Isabelle, ne puis-je rien savoir?
--Et pourquoi donc, Seigneur?
--Je pourrai l'entendre, la voir, m'avancer dans son amitié?
--Elle en a le désir et en créera les moyens. Elle demande que vous lui
soyez entièrement attaché d'esprit, et que vous laissiez tout autre
soin que de lui plaire. Elle ne perdra pas de vue votre fortune et la
conduira avec plus d'application que vous-même. Personne ne peut lui
résister. C'est une abeille, petite et pleine de miel, qui vole avec un
terrible aiguillon.
--Je crains de mal entendre et de m'égarer dans des ruses de filles
cruelles qui se moquent d'un étranger.
--Votre crainte même, elle l'a prévue. Tout ce qui vous trouble,
elle sait que vous êtes en train de me le dire. Elle m'a donné
ses instructions. «Prends-le dans tes bras, m'a-t-elle commandé,
et murmure-lui à l'oreille que nous avons modifié le proverbe. Le
proverbe affirme qu'entre la coupe et les lèvres il y a la mort. Mais
nous disons qu'entre la coupe et les lèvres, il y a Isabelle,--Isabelle
qui vient passer avec toi des nuits de plaisir en causant de tes amours
impossibles.
V
Guillaume, tout rempli du chant et de la beauté de la Sarrasine, et qui
ne pouvait penser à rien d'autre, questionnait chaque nuit Isabelle
sans qu'elle se lassât de répondre.
Il craignait que les deux femmes ne le jugeassent mal.
--Vous trouvez peut-être déplaisant, lui disait-il, que je laisse
ainsi repartir les miens et que je demeure dans Qalaat où je suis un
étranger? J'ai peur que votre reine ne me croie un mauvais garçon,
capable de se laisser séduire par le luxe et l'oisiveté. Dites-lui
bien que c'est une pensée irrésistible qui m'empêche de m'en retourner
avec mes compagnons. Je crois que je mourrais. Pensez-vous qu'elle me
mésestime et nie soupçonne de manquer à ma religion? Toute religion
nous commande de nous modeler sur les personnes célestes, et celles
d'ici sont les meilleures que j'aie vues.
--Laissez, petit chrétien! lui répondait-elle en riant. Ma maîtresse
serait contente que vous eussiez quitté votre religion pour elle, et
vous en ferait changer trente-six fois pour s'assurer de sa force.
--Ses actes sont donc calculés?
--Tu vois comment elle a su prouver à l'Émir que les chants qu'elle
lui offre sont plus puissants que les divertissements chrétiens. C'est
décisif qu'après l'avoir entendue tu ne désires plus retourner à ce que
la veille tu préférais à tout.
«Ah! pensa le jeune homme avec tristesse, elle est habile.»
Isabelle regardait avec autant d'étonnement que d'amitié les yeux de
feu de ce jeune étranger, car elle n'avait pas jusqu'alors l'idée que
l'on pût voir dans une femme un être surnaturel.
--Ne pourrai-je pas un jour causer avec cette divinité? lui disait-il.
--Si fait, petit chrétien, mais en attendant je te peins à elle avec
les plus jolies couleurs, et sache qu'elle m'écoute avec curiosité,
car le poète l'a dit: «La cage a beau être couverte de peintures et
d'ornements, l'oiseau cherche des yeux une ouverture!»
Il en revenait toujours à son désir de l'approcher et de l'entendre.
--Ne sois pas malheureux, lui répondait la jeune incendiaire. Cela
viendra quelque jour. Tu nous verras, le soir, à l'heure des jardins,
quand nous sommes toutes assises autour d'elle et tu diras avec le
poète: «Est-ce de la poussière de musc semée autour d'une pelouse, ou
sont-ce des violettes répandues au pied d'une rose?» Quand cela sera?
Eh! laisse-toi conduire. Elle agit comme les péris par des mouvements
gracieux et sans violence, et rien ne résiste à sa magie.
Peu de temps après, l'Émir chargea Guillaume d'un service qui
l'obligeait à le rejoindre dans les kiosques et à traverser
fréquemment les jardins.
Isabelle s'arrangea un jour pour qu'il y passât au moment où tout le
harem s'y tenait. C'était aux heures douces du soir, sous le verger,
une fête d'Asie. Le jardin de fleurs était devenu un paradis de filles.
Toutes ces dames musulmanes, vêtues de soies éclatantes, couvertes de
voiles de couleurs, chaussées de brodequins dorés, parées de colliers,
de fards et d'odeurs, les unes marchant avec fierté comme des paons
sur les pelouses, d'autres légères comme des gazelles, la plupart
assises sous un cèdre, entouraient la Sarrasine. Des oiseaux de paradis
autour d'un jeune aiglon. Elles mangeaient des sucreries et jouaient au
trictrac, tandis que des colombes et des perdrix rouges sautillaient
et picoraient autour d'elles et que des musiciens groupés à une petite
distance de leur cercle éclatant, modulaient l'air fameux: «Sous les
roses on joue de la harpe, sous le cyprès la flûte soupire, sous les
jasmins, on récite les poèmes immortels et sous les jonquilles on
cause d'amour.» Le vent s'était fait magicien et mêlait les couleurs,
les parfums, les rires et la musique. Isabelle vint à la rencontre
de Guillaume et le conduisit par la main à la Sarrasine. Il se fit
un grand silence de tout le jardin. Pour voir le jeune homme, toutes
les beautés s'étaient rapprochées, comme des biches si l'on apporte à
l'une d'elles un gâteau, et se tenaient maintenant immobiles autour de
leur reine, comme les pétales de la tulipe autour de son cœur noir. Et
celle-ci lui dit:
--Sire Tristan, croyez-vous que nous sommes ici une suffisante
collection de mandragores, de basilics et de turquoises, pour composer
un philtre d'amour efficace?
Toutes se mirent à rire.
Alors il devina avec confusion qu'elles avaient entendu son récit de
Tristan et Iseult à l'Émir, et que c'étaient elles les souris de la
tribune, le soir du souper.
Elles crurent toutes reconnaître un effet de leur beauté dans sa
timidité, mais c'était uniquement la crainte que donne l'amour, car
leur variété ne servait à ses yeux qu'à rehausser leur reine, que seule
il voyait.
--Chut! lui dit Isabelle, ne bougez pas.
Elle était occupée à faire un point à l'écharpe de la Sarrasine,
et l'ombre du jeune homme tombait sur le large ruban, ce qui fait
qu'après trois minutes, en jetant son aiguille, elle lui dit:
--Petit chrétien, je viens de te coudre à cette écharpe.
Et toutes d'applaudir. Les lèvres de rubis souriaient, les joues
brillaient, les boucles de cheveux voltigeaient, certains regards
étaient voilés par de longues paupières, et d'autres étrangement
gais. Guillaume voyait les gouttes de sueur qui perlaient sur ces
jeunes visages d'Orient, et comme pour comprendre ces gazouillements
d'oiseaux il était obligé, si bien qu'il sût le langage sarrasinois, de
surveiller de près le mouvement de leurs lèvres, il apercevait cette
vivante humidité des jeunes bouches qui atteste aussi bien que le feu
des prunelles que des beautés ne sont pas tout aériennes. Cette ardeur
de l'âme qui se trahit dans leurs regards est leur qualité propre comme
le parfum appartient aux fleurs, le chant aux oiseaux et la rosée aux
matins d'automne. Il voyait tout cela aussi clairement qu'à leurs
ceintures les nœuds de diamant, à leurs doigts les bagues et à leurs
chevilles les pesants anneaux d'or. Mais il ne faisait attention qu'au
bel œil étincelant de la Sarrasine et à cet air libre et guerrier qui
la mettait au-dessus de toutes. Une immense joie le pénétrait à la
pensée qu'elle n'avait pas refusé que l'ombre d'un humble étranger fût
cousue à son écharpe de déesse.
Quand il fut parti, toutes commencèrent à le louer. Zobéide, qui était
la plus joyeuse, dit en riant:
--Puisse-t-il être, madame, comme l'oiseau Homay qui assure une
fortune éclatante à celle sur qui s'arrête son ombre.
--Bah! dit la grosse Badoura, fortune ou infortune, que je voudrais
donc me réfugier sous l'ombre de ce bel oiseau.
Et toutes commencèrent à vouloir que la savante leur confiât ses
secrets. Mais elle se tourna vers la sultane:
--Vous ne dites rien, madame.
Elles n'en purent tirer que ceci:
--Il est de bonne mine, et je suis bien aise que notre Seigneur se soit
assuré un gage de cette valeur.
Isabelle rapporta à Guillaume ces propos (en taisant toutefois cette
idée de gage), et dans sa joie il entama comme une suite de strophes,
l'éloge de toutes ces dames.
--Oui, dit la Sagesse, en l'embrassant, chacune d'elles ferait une
belle plume au chapeau d'un petit chrétien. Mais tu sais ce que dit le
proverbe? «Bien que dans le corps de l'oiseau, il n'y ait pas une plume
sans emploi, pourtant la plume de l'aile a la plus grande utilité.»
C'est Oriante qui nous porte au ciel.
--Mais pourquoi donc, songea tout haut Guillaume, semblait-elle rire
tout le temps?
--Elle est contente de ton admiration, comme elle le serait de trouver
un chant, une écharpe, un sourire que d'autres ne posséderaient pas.
Nous autres femmes, l'assentiment d'un jeune homme nous attendrit.
Notre âme se repose dans le sentiment d'être aimée.
--Elle doit être un peu mobile.
--Rassure-toi, il y a chez elle un point fixe.
--Lequel donc?
--La volonté de nous dominer tous.
Guillaume désirait ardemment rencontrer de nouveau la Sarrasine, et
cette fois causer avec elle seule. Isabelle s'y prêta. Elle lui dit une
nuit d'avoir soin de traverser le jardin, dans la prochaine soirée, à
l'heure où chante le muezzin.
Il fut exact et les vit venir toutes deux, si gaies et si nouvelles
qu'il croyait ne pas les reconnaître, leurs voiles rejetés en arrière,
parlant et riant à tue-tête, faisant lever et fuir les oiseaux et les
papillons.
S'étant approché, il remercia la Sarrasine de lui avoir donné une amie
comme Isabelle, avec qui il pouvait développer ses sentiments les
plus secrets. Elle répondit qu'elle était heureuse d'avoir contribué à
attacher à l'Émir et au royaume, par cette agrafe d'opale, un fidèle
ami.
Bientôt ils eurent leurs ententes. Guillaume était prévenu des heures
où la Sarrasine se promenait dans les jardins. Arrivait-il à l'avance,
il cherchait le coin d'où il l'apercevrait le plus tôt et le mieux. Il
aimait ce lent coup de poignard de la voir s'avancer paisiblement et
longuement, quand elle sortait de son pavillon et sous des alternatives
de lumière et d'ombre suivait la longue allée de feuillages. Si la
petite cour prenait place sur les tapis de la pelouse, il osait peu à
peu y passer des minutes plus longues, et c'était alors entre Oriante,
Isabelle et lui une correspondance mystérieuse de gestes, de regards,
de silences. Toutes ces femmes aimaient le jeune homme à cause de
la distraction que son roman apportait dans la monotonie du sérail,
et il respirait auprès de chacune d'elles un peu du parfum de leur
reine. Mais Oriante parmi elles toutes faisait l'image la plus claire:
rien d'inquiet ni de fiévreux, quelque chose d'aérien, une figure
d'enfant que soulevait une joie immatérielle et dont le visage rieur
rayonnait lumineusement. La nuit les surprenait parfois dans ces fêtes
champêtres, car la douceur et la pureté du climat auraient permis de
dormir en plein air. Alors il pouvait arriver qu'un émissaire du sultan
vînt chercher la Sarrasine. Les autres femmes se réunissaient autour
de Guillaume et cherchaient à l'enlever à ses pensées, Zobéide par sa
gaieté vive, Badoura par sa franchise et sa cordialité, Isabelle en lui
répétant que la Sarrasine avait pour lui la plus profonde amitié. Ainsi
des jeunes plants de coudrier s'entrelacent pour former l'abri d'une
charmille.
... Insensible empoisonnement par la musique, les couleurs, la poésie
et le désir. Chaque jour lui versait quelques gouttes du mal dont il
n'eût pas voulu guérir. Ces jardins fascinaient son âme et le rendaient
sourd aux avertissements que le destin ne refuse jamais à ses pires
victimes.
VI
Comment un tel royaume pourrait-il durer? Est-ce la vie d'un chef de
respirer des fleurs, au milieu des femmes, en écoutant des chansons
poignantes, et de mettre son règne sous l'invocation du plaisir? Et les
mains d'une jeune Sarrasinoise, si éblouissant que soit son esprit,
peuvent-elles soutenir la fortune d'un État?
Une nuit que l'Émir reposait avec Oriante, des messagers épouvantés
vinrent l'avertir que des troupes de chrétiens en armes descendaient
de la montagne.
Quoi! après la trêve signée! Quel rôle joue donc sire Guillaume? La
jeune femme surtout s'indignait:
--S'il nous a menti, Seigneur, vous devez immédiatement le mettre à
mort. Avais-je assez raison de vous conseiller que vous le gardiez en
otage!
Plus que l'effroi du danger, ce qui la faisait parler si durement,
c'était l'affront d'avoir été jouée par celui que tout le harem croyait
qu'elle s'était assujetti.
Mandé sur l'heure, au milieu des ténèbres, et la Sarrasine s'étant
cachée derrière une tenture, sire Guillaume n'eut aucune peine à faire
éclater sa bonne foi:
--Si le comte de Tripoli a manqué au pacte dont je suis le garant,
l'injure est pour moi plus encore que pour votre Seigneurie, mais je
crois que vous êtes attaqué par le prince d'Antioche avec qui, vous
avez eu tort de différer de traiter.
D'heure en heure, des renseignements plus complets vinrent confirmer
cette opinion de sire Guillaume, et la Sarrasine retourna son
irritation contre son Seigneur et maître, dont elle comparait
l'incapacité et la négligence à la clairvoyance du jeune chrétien.
Toute la journée, les paysans refluèrent en ville avec leurs bestiaux
et leurs récoltes. On ne pouvait que les accueillir, ces malheureux.
Quant à les protéger au dehors, avec quels soldats? A peine en avait-on
assez pour garnir les remparts.
Le soir, l'Émir s'en étant allé avec sire Guillaume à travers les
rues, fut accueilli par un silence tragique de désaffection. Oriante,
impatiente de tout apprécier par elle-même, se faisait porter à
leur suite en litière. Tous trois montèrent sur les murs. Dans le
crépuscule, déjà l'ennemi dressait son camp sous la ville. Ils virent
ses tentes, ses piques et ses gonfanons, et entendirent ses insultes.
--Voilà donc, dit Oriante au chrétien, les chevaliers qui veulent
mettre des femmes à mort, ou, du moins, nous imposer leur amour comme
un joug.
Sire Guillaume protesta avec vivacité. Il dit que les chevaliers
chrétiens, plus qu'aucun homme au monde, honoraient les dames, et il
lui montrait dans la brume, au milieu du camp, la haute bannière du
prince d'Antioche, leur chef, où était figurée une Vierge dorée.
Elle distingua son trouble. Il souffrait en regardant ses frères
de religion et cherchait son devoir. N'eût-il pas dû se glisser
immédiatement au bas de ces murailles, pour n'avoir pas à porter les
armes contre l'étendard de la Vierge?
Assez longuement, sans découvrir son jeu, elle le fit parler, le
contredit, l'approuva, et dans une minute où ils furent seuls:
--Eh quoi! serait-il possible qu'un chevalier chrétien fût tenté
d'abandonner au malheur l'amie qui partageait avec lui sa prospérité?
Celui qui ne défend pas sa citerne est indigne d'y boire une gorgée.
Sur ce thème de peur, de désir et de noblesse, elle parlait d'une voix
tendre et précipitée, avec un accent étouffé. Et soudain, il s'engagea
par les serments les plus terribles à ne jamais l'abandonner.
Rentré au palais, dans le Conseil de guerre où elle le fit convier,
son avis fut clair et net. Qalaat ne pouvait se dégager de vive force.
C'était un espoir à écarter. Par contre, on devait obtenir un secours
militaire du sultan de Damas et un arbitrage des chrétiens de Tripoli.
Durerait-on jusqu'à ce que se déclenchât cette double intervention?
C'était aux yeux de sire Guillaume tout le problème. Il s'agissait de
tenir. En conséquence il conseilla d'abandonner la ville proprement
dite et de réserver toutes les ressources pour la forteresse. Sise à
l'angle de la place, sur une colline dont elle épousait la forme, la
forteresse n'avait besoin que d'un petit nombre de défenseurs autour
de l'Émir et de son harem, et comme elle communiquait directement avec
la campagne, elle pouvait être, le cas échéant, secourue ou évacuée.
--Pour gagner du temps, concluait Guillaume, et pour durer des mois et
des mois, les ressources ne nous manqueront pas, si nous saisissons
toutes les provisions que les gens de la campagne viennent d'apporter
dans la ville.
En vain l'Émir fit-il valoir les droits de ces pauvres gens et qu'il
était leur protecteur.
--Ah! lui dit la Sarrasine, laissez maintenant aux femmes les questions
de sentiment, et chargez-vous d'assurer notre vie.
La dure raison de sire Guillaume s'imposa. Les paysans qui s'étaient
réfugiés dans la ville furent dépouillés au profit des greniers de la
forteresse, puis abandonnés aux chrétiens qui les mirent en esclavage.
Bien des artisans et des bourgeois, qu'il eût été trop lourd de
nourrir, furent rejetés au même sort. L'Émir endossa l'impopularité
de cette atroce mesure où le contraignit un péril qu'il n'avait pas
su prévoir. Guillaume apparut au petit nombre des favorisés, dans la
forteresse, comme un être d'énergie et d'initiative autour de qui les
espérances se groupèrent.
Durant ce Conseil de guerre, le jeune homme n'avait pensé qu'à la
Sarrasine. Cette charmante figure, qui semblait dire que seuls l'amour
et la fantaisie enthousiaste valent la peine de vivre, avait suivi
l'exposé des avis avec le plus lucide bon sens; elle l'avait aidé à
faire triompher une idée simple et dure. Il admirait maintenant en
elle quelque chose de plus beau que ses couleurs, ses parfums et ses
chants.
Souvent au milieu des ténèbres, c'est-à-dire aux heures de grande
clairvoyance, quand il était de garde, il songeait: «Je veille parmi
les ennemis de ma race et de ma foi, et je partage leur sort précaire,
pour l'amour d'une femme que derrière ce mur un autre tient dans ses
bras!» Et pourtant il n'admettait pas une seconde de se soustraire à
cette absurdité. Rien sans Oriante, tout avec elle. La vie ou la mort
avec Oriante.
Le resserrement de la vie physique dans la forteresse contribuait à
exalter sa sensibilité. De jour et de nuit, pour les nécessités du
service, il était autorisé à pénétrer dans l'intérieur du harem.
Tout y était assemblé pour donner l'image d'une vie proche du ciel,
les fleurs, les parfums, la jeunesse, la beauté, les chants et les
lumières. Il y trouvait l'Émir au milieu de ses femmes, ou seul avec
Oriante. Mais nulle d'elles ne semblait apercevoir le jeune chrétien.
Il n'était plus qu'une ombre que leurs regards traversaient pour ne
s'attacher qu'au Maître, et celui-ci, elles l'enveloppaient de rires,
de flatteries, auxquels la Sarrasine joignait ses ensorcellements les
plus tendres.
Sire Guillaume se laissa aller à s'en plaindre à Isabelle dans une des
rares nuits qu'il pouvait encore passer auprès d'elle:
--Vous me négligez, toutes, avec un naturel qui m'épouvante. Quand vous
m'ignorez à ce point, je suis tenté de croire que jamais aucune de
vous ne m'a montré de sympathie. Vous simulez ou dissimulez avec une
telle perfection qu'on ne sait plus à quel moment vous êtes sincères.
--Eh! Vérité de mon âme, sans notre art de mentir, nous péririons.
Quand Oriante repose auprès de l'Émir, seuls tous deux sur leur divan,
et que dans le silence elle entend battre son propre cœur, crois-tu
qu'elle ne redoute pas que son Maître n'en comprenne l'alphabet! Elle
s'enveloppe en hâte de mots qui sont des fleurs et des parfums, pour
l'étourdir et le distraire. Mais de toi, sache ce qu'elle me disait
hier: «Je suis heureuse de penser qu'alors que je dors et repose comme
une enfant paisible, un ami venu des extrémités du monde veille sur mon
sommeil et assure la sécurité de Qalaat.»
--Elle dort auprès d'un malheureux qui ne sut pas lui épargner le péril.
La jeune femme mit avec précipitation sa main sur la bouche qui venait
de prononcer ces mots amers, et se serrant contre le jeune homme, son
souffle sur son cou, elle murmura:
--Silence, petit chrétien! de telles pensées peuvent agir, mais non
parler.
Le lendemain, dans la journée, la Sarrasine fit chercher sire
Guillaume. Souvent elle l'appelait ainsi auprès d'elle, quand l'Émir
était aux murailles et que, trop inquiète pour demeurer seule, elle
voulait une fois de plus calculer les chances d'être secouru de Damas
ou de Tripoli. Son émotion, qui la faisait plus brillante et plus
palpitante qu'en aucun jour passé, exalta l'amour du jeune homme,
enivré qu'elle fît appel à sa protection. Par l'étroite fenêtre
grillée, ils voyaient à leurs pieds les vergers de l'Oronte: les fleurs
y sont mortes de soif, tous les musiciens ont posé leurs violes pour
servir aux remparts; qu'importe! Oriante éblouit et enchante mieux
qu'aucun jardin et qu'aucune musique. Sa jeunesse et sa fantaisie ont
tôt fait de reprendre et de redonner courage. Elle sait l'hymne qui
sort de la caresse d'un regard aimé et de la simple inclinaison d'un
jeune corps, et suivant avec joie les signes de sa toute-puissance dans
les yeux du jeune homme, comment ne se sentirait-elle pas, contre toute
circonstance, la maîtresse du destin?
Ce jour-là, elle demanda mille détails sur les mœurs des seigneurs
francs. Quelle place donnent-ils dans leur maison à leur femme? Une
princesse d'Antioche, par exemple, a-t-elle une part du pouvoir?
--Je sais, disait-elle, que de puissants seigneurs de chez vous ont
épousé des Sarrasines qui se convertissaient.
Le jeune homme dont la figure rayonnait d'espérance vanta les mœurs
chrétiennes. Soudain il sentit les deux mains froides de la jeune femme
se poser sur les siennes, et d'un ton négligent, avec un regard d'une
prodigieuse acuité, à voix basse, elle lui demanda:
--Il y a dans Tristan quelque chose que nous ne comprenons pas. Comment
Tristan ne s'est-il pas défait du roi Mark? L'un des deux était de trop.
--Pourquoi, dit-il, me poser, cette question? Voulez-vous donc
m'éprouver?
Elle se taisait, et couchée sur ses coussins, fière avec une ivresse
enfantine de sa puissance de plaire, elle songeait qu'elle n'était pas
faite pour subir, mais pour choisir.