homme poli et obligeant, nous fit revêtir une grande robe de laine à
pèlerine, un chapeau de feutre à larges ailes et des bottes fortes;
ainsi accoutré, on a plutôt l’aspect d’hérétiques recouverts du
san-benito et marchant au supplice aimé de l’inquisition, que de gens du
monde curieux: mais on est sûr de préserver ses vêtements des brûlures
des acides qui suintent sans cesse le long des parois humides. Cinq
mineurs mal vêtus, à la physionomie souffrante, pâles sous la poussière
noire qui les couvrait, nous furent donnés pour guides; l’un d’eux
portait une énorme brassée de bûchettes de sapin: c’était notre
provision de lumière. Ces bûchettes, réunies dans un anneau de cuivre,
se tiennent commodément allumées à la main et répandent une clarté au
moins égale à celle d’une torche. Nous prîmes chacun notre torche et,
entourés de nos cinq hommes, nous commençâmes à descendre. L’escalier
des mines est taillé dans le sein même de la colline; il n’est recouvert
d’aucun revêtement; le plus souvent de simples traverses de bois
retiennent la terre et forment les marches. A gauche on a le flanc de la
montagne, à droite une légère barrière derrière laquelle on devine des
gouffres. Par moments on descend entre deux murailles rapprochées; mais
cela dure peu, et bientôt après on côtoie de nouveau les précipices.
Quand l’œil s’est habitué à la faible clarté des torches, on distingue
au-dessous de soi les mares d’eau noire et huileuse formées du continuel
suintement des voûtes; cet escalier inégal et humide est parfois
remplacé par des sentiers en pente, rapides, glissants et dangereux. Si
on rencontre une galerie exploitée et épuisée, sentier et escalier
s’interrompent, et on les retrouve au bout de la rue parcourue. Les
galeries sont hautes, voûtées, soutenues de loin en loin par de larges
contre-forts en bâtisse et des poutres entre-croisées; ces précautions
contre les éboulements rassurent imparfaitement, si l’on vient à songer
à l’énorme masse de terre qui pèse sur ces voûtes; on rencontre ainsi un
nombre incalculable de paliers et d’articulations. Les mines de Fahlun
sont bien différentes de celles de Kaafiord, et me présentaient pour ce
motif un autre genre d’intérêt: à Kaafiord l’exploitation est récente,
les galeries sont à peine percées, et regorgent de minerai; à Fahlun,
c’est une mine épuisée, où l’homme a multiplié ses efforts pour obtenir
un rendement devenu chaque jour plus faible. Dans leur état actuel, les
mines de Fahlun présentent, si je puis m’exprimer ainsi, le plus
magnifique monument par extraction que la main de l’homme ait jamais pu
produire. Figurez-vous un labyrinthe inextricable, immense, de rues
obscures qui se croisent, montent, descendent, se rapprochent,
s’éloignent, se rencontrent et se fuient; figurez-vous de temps en temps
des carrefours qui sont comme les nœuds de ces routes souterraines et
parfois tracent au milieu des ténèbres une espèce d’étoile dont chaque
rayon est une galerie perdue profondément dans les terres; figurez-vous
enfin une sorte d’écheveau sombre et effrayant de rues, de corridors, de
ponts, de sentiers, d’escaliers et de rampes, dans lequel, même bien
accompagné, on frissonne à chaque instant, dans la crainte de ne pas s’y
retrouver. A mesure que l’on descend, l’air se raréfie; à cent cinquante
ou deux cents pieds sous terre, on est fort incommodé par une vapeur
épaisse d’exhalaisons sulfureuses; dans les rares moments où l’on peut
distinguer les objets, les parois des galeries brillent par places comme
des murailles féeriques; les filons de cuivre mêlés de fer, d’argent,
d’or, de cobalt, de pyrite, d’arsenic (qui dans le commerce de bijoux
prend le nom de marcassite), ont donné au minerai des teintes violacées,
irisées, bronzées, chatoyantes, du plus superbe effet; de temps en
temps, un morceau de grenat ou de cristal de roche étincelle sous un
rayon de lumière.
Vers le milieu de la mine, on a creusé un puits d’une immense profondeur
et d’un diamètre de dix à douze pieds; il reçoit les eaux des galeries
de tous les étages, qui viennent y aboutir à cet effet; il ressemble
ainsi au tronc d’un arbre immense, dont ces salles, ces galeries et ces
rues seraient les rameaux. Des fenêtres en voûtes s’ouvrent sur ce puits
à tous les étages, et permettent aux mineurs d’y venir puiser, s’ils ont
besoin d’eau, sans faire un trajet fatigant. Lorsque nous fûmes à une
des fenêtres de l’étage inférieur, deux mineurs, placés à l’orifice du
puits, y jetèrent d’énormes brassées de sapin enflammé; les bûchettes,
en s’éparpillant, lançaient de vives clartés, et, à mesure qu’elles
passaient devant les grandes fenêtres, elles éclairaient les profondeurs
mystérieuses des galeries. On avait alors, pendant quelques secondes, un
coup d’œil fantastique et admirable; le tourbillon de feu descendait en
pétillant, faisant briller chaque goutte d’eau des murailles comme un
diamant, et remplissant de lueurs éclatantes toutes ces sombres voûtes
qui s’entre-croisaient; puis il allait s’éteindre avec bruit dans l’eau
plate et noire, et, lorsque la dernière flamme était éteinte, le silence
des souterrains me semblait plus profond et ses ténèbres plus épaisses.
Nous descendîmes à plus de trois cents pieds sous terre; là, la route
prend un autre aspect, celui d’une poutre traversée de branches de fer
comme un perchoir de perroquet, et elle disparaît, sous cette forme,
dans les entrailles de la mine. Je m’arrêtai là, pensant en avoir assez
vu, et, après m’être reposée un moment sur un bloc de pierre,
j’entrepris de remonter au jour. Cette dernière partie de mon expédition
ne fut pas la plus facile, et je souffris beaucoup de la boue glissante,
de la vapeur empestée et des gouttes glacées; en faisant cette
ascension, ma fatigue s’augmentait, n’étant plus soutenue par ma
curiosité. Je mis près de deux heures à venir retrouver l’air pur.
J’arrivai enfin, je revis le ciel, la nature, les arbres, la lumière et
la sauvage vallée de Fahlun, sa ville triste, laide, enfumée; tout cela
me parut un paradis, comparé à ce dédale de ténèbres d’où je sortais.
En jetant un dernier regard à ces gouffres malsains et horribles des
mines, je me demandais avec stupeur comment il était possible qu’il y
eût des mineurs. Oui, il y en a, et des milliers; des milliers
d’existences s’écoulent dans ces enfers humides. Si l’on nous disait: En
Chine, des multitudes d’hommes passent leur vie entière dans les
profondeurs de la terre, au milieu d’une obscurité complète et de
vapeurs suffocantes; ils sont soumis à un travail dangereux et fatigant
qui abrége leur existence; ils le savent! Voudrions nous croire un
pareil récit? Et cela se fait sous nos yeux, en pleine Europe, en France
même, et des populations entières languissent, souffrent et meurent sous
ce travail accablant, et, hélas! nécessaire, jusqu’à ce que les
machines, ces bienfaitrices de l’ouvrier, aient remplacé les mineurs.
Oh! martyrs de la pauvreté, que de noms à ajouter à vos annales!...
J’ai fait la route de Fahlun à Stockholm dans un nuage chargé d’eau;
j’ai en vain cherché à voir le paysage; de temps en temps mon voile gris
se déchirait et j’apercevais, entre deux averses, le jour, une
perspective de champs bien cultivés, ou le soir, quelque feu placé à
l’avant d’une barque de pêcheur, afin d’attirer les truites des lacs,
qui venaient se faire prendre avec un petit trident fait pour cela.
Enfin, un matin j’entrai dans Stockholm, et dès le premier moment je fus
charmée de son aspect; je retrouvais enfin une belle grande ville,
animée et élégante; j’entrevoyais, en passant rapidement, de riches
magasins, les églises, des palais, des statues, et je saluais
joyeusement ces indices de la civilisation complète au milieu de
laquelle j’allais me retrouver. Le lendemain, je fus bien autrement
enchantée par ma première sortie: du sommet d’une haute colline nommée
Mosebakkan, on a le panorama entier de la ville; on voit Stockholm à vol
d’oiseau, à peu près comme on découvre Paris du haut des buttes
Montmartre; de ce lieu, je dois le dire, la comparaison est toute à
l’avantage de la capitale de la Suède. Stockholm possède toutes les
beautés naturelles; sa situation est sans doute unique dans le monde;
placée juste à l’endroit où le Melar se verse dans la Baltique, elle
réunit les éléments les plus divers du pittoresque: un lac, la mer, des
îles, des canaux, des touffes de verdure agréablement disséminées, puis,
entourant tout cela, un horizon sans limites, où l’œil ne rencontre que
les plaines agitées de la mer ou les sommets ondoyants des forêts. Les
clochers des églises, les mâts des navires, la fumée du toit des
maisons, ajoutent à ce splendide paysage le mouvement et la vie, et
complètent sa grandiose harmonie. Stockholm, embrassée ainsi d’un
regard, apparaît bien réellement comme la cité reine du nord; elle
serait la rivale de Constantinople, si elle avait le soleil. A
l’intérieur Stockholm peut se diviser en ville neuve et ville vieille.
Le centre de la ville est, comme à Paris la Cité, bâti irrégulièrement
en rues étroites; les maisons y sont vieilles, mais la plupart manquent
de ce caractère et de ce style auquel se prêtent les maisons de pierres
et non les maisons de bois et de briques. Les faubourgs renferment les
quartiers élégants et aristocratiques; les rues y sont larges, propres,
bordées d’habitations modernes, habitées par les gens riches, les
étrangers et les nobles. Peu d’édifices attirent l’attention; un seul,
l’église de Riddardholm, ancienne sépulture des rois de Suède, est une
belle et massive construction du XIVe siècle; on la laisse dans un grand
abandon, et le voyageur peut à peine lire, sous la poussière des
siècles, les noms illustres inscrits sur ses dalles sépulcrales. Les
places de la ville réparent en partie l’oubli qu’on constate à
Riddardholm: j’ai vu la statue de bronze de Gustave-Adolphe et celle de
Charles XIII; j’ai vainement cherché celle de Charles XII.
Le palais des rois de Suède, comme la ville elle-même, tire sa
principale beauté de sa position: il est entre la mer et le lac; il a la
forme carrée; une de ses façades domine un beau pont de pierre jeté sur
le Melär. Ce pont, dont l’arche du milieu repose sur une petite île
transformée en un charmant jardin, est d’un aspect ravissant.
L’architecture du palais rappelle la cour du Louvre, modifiée par le
goût lourd, sobre et froid du XVIIIe siècle; les proportions de son
ensemble peuvent seules être louées sans réserve; la façade du côté de
la mer, précédée d’un jardin, ornée d’un large balcon de pierre, est
d’un bel effet, surtout vue de loin.
Le roi et la famille royale occupent une partie de ce vaste édifice; les
musées de peinture, de sculpture et d’antiquités, la bibliothèque
royale, prennent le reste. Les appartements sont de ce style empire qui
trouve moyen de faire des choses disgracieuses, mesquines et pauvres
avec de l’or, du marbre, des sculptures, des bois précieux et des
soieries, parce qu’il répand l’or sur des cous de cygnes, sur des
griffons, sur des flèches, sur des pommes de pin et sur des étoiles;
parce qu’il taille le marbre en vases dits Médicis ou en bustes drapés
comme le faux romain du Directoire; parce qu’il constelle les
magnifiques étoffes de Lyon de rosaces insipides encadrées de hideuses
palmettes. Tout cela, du reste, fait beaucoup plus penser au maréchal
Bernadotte qu’au roi Charles-Jean.
Les musées de peinture et de sculpture contiennent un petit nombre
d’œuvres assez choisies; celui des antiquités scandinaves est aussi
curieux, mais moins riche que le musée de Copenhague. Le musée qui m’a
le plus intéressée n’est pas dans le palais: c’est un musée d’un genre
inconnu chez nous, un musée de souvenirs, si je puis ainsi m’exprimer;
il offre la collection des vêtements historiques des souverains de la
Suède, particulièrement de ceux qu’ils portaient le jour de leur
couronnement et le jour de leur mort.
Cela présente un intérêt profond; un semblable musée serait bien
précieux chez nous. Quel prix aurait à nos yeux la toque qui couvrait le
front de François Ier devant Charles-Quint, le pourpoint percé par
Ravaillac, le manteau de Louis XIV le jour de son sacre, ou seulement la
redingote de Napoléon à Sainte-Hélène[8]!... Depuis de longues années
les Suédois mettent à exécution cette pensée nationale et réunissent
dans des armoires formées par de grandes glaces tous ces vêtements, dont
quelques-uns sont des reliques historiques. J’ai vu la chemise de
Gustave-Adolphe à Lutzen; le corps est déchiré, les manchettes sont en
lambeaux, et partout le sang du héros de la guerre de Trente ans forme
de larges taches devenues brunes par le temps. Près de là est le costume
entier de Charles XII le jour de sa mort; je remarquai surtout son large
chapeau de feutre tout bossué; sur le devant, on voit le trou rond de la
balle qui perça cette cervelle si fière, si héroïque et si folle à la
fois. Charles XII a été atteint en brave, au milieu du front; son
dernier regard à Frédéricshall fut, comme toujours, tourné vers
l’ennemi. Près des dépouilles de ces soldats illustres, on voit une
grande robe de soie de couleur foncée, qui a une déchirure près du cœur:
c’est le domino de Gustave III. La déchirure a été faite par le poignard
de l’assassin Enkastrom. Ainsi de suite. L’histoire elle-même passe sous
vos yeux sous une forme vive et saisissante, qui éveille en foule les
souvenirs et s’empare des émotions. Ces vêtements font l’effet de
spectres; on regarde si un front pâle n’apparaît pas sous les chapeaux
rabattus, si une main glacée ne soulève pas les plis roides des
manteaux! Les diadèmes, les colliers, les longues robes brodées d’or des
reines, laissent une impression plus mélancolique. Quelle femme
ont-elles parée? A peine sait-on quelques noms; toutes ces pompes ne
rappellent rien. Pauvres femmes! elles ont eu pourtant la jeunesse, la
beauté, la royauté, triple couronne; et on les ignore? Oui. Elles
n’avaient que ce qui passe!
[8] Un musée analogue a été récemment formé au Louvre; il n’existait
pas lors de mon séjour en Suède.
Deux noms surnagent sur tout cet oubli: la grande Marguerite et la
grande Christine; le grand guerrier, le grand politique. O femmes! aimez
et soyez heureuses dans la vie, ou souffrez, travaillez et faites-vous
grandes pour la mort.
Dans la dernière armoire, à moitié occupée, on voit resplendir la robe
lamée et le manteau de velours semé d’étoiles portés le jour de son
couronnement par Mlle Clary, reine de Suède, femme du roi Charles-Jean.
Les autres vitrines sont tout à fait vides. Qui dirait, à voir une de
ces belles armoires vernies, dorées, avec ses glaces et ses moulures,
qu’elle est sœur jumelle d’un cercueil? L’une et l’autre s’emplissent le
même jour!
Après avoir parcouru la ville, on va visiter le parc du Diurgard, le
Neuilly du roi de Suède, placé aussi aux portes de Stockholm; le roi y
passe une partie de la belle saison. Par une coutume qui a quelque chose
de patriarcal, le jardin du roi est aussi la promenade du peuple; point
de grilles fermées, de guérites, de sentinelles, de gardes rangés en
haie; si le roi sort, il apparaît comme un promeneur mêlé aux autres
promeneurs, devant lequel chacun s’incline avec respect. Le chef de
l’État marche sans crainte au milieu de son peuple: une telle confiance
honore à la fois un roi et une nation.
Le parc de Diurgard est magnifique; j’y ai vu des chênes qui m’ont
rappelé les chênes de Fontainebleau, des gazons dignes de Saint-James’
park, des parterres comme aux Tuileries; devant l’habitation royale on a
placé une vasque de porphyre rouge d’un seul morceau, qui a neuf pieds
de diamètre et pèse neuf mille kilogrammes; elle fut tirée des carrières
du sud de la Suède, et on employa deux cents hommes à la transporter.
Cette superbe vasque ne serait déplacée devant aucun palais, et elle
fait peut-être paraître un peu mesquine la façade bourgeoise de la
maison de campagne du roi de Suède.
Si Stockholm possède peu d’églises et de monuments intéressants pour le
voyageur, en revanche elle a un grand nombre de salons, dont la plupart
s’ouvrirent devant moi avec l’empressement le plus flatteur. Je me
trouvai là comme chez moi, tout le monde parlant français; des manières
nobles et affables, un esprit de conversation vif et varié, des femmes
jolies et élégantes, une France enfin à cinq cents lieues de la France:
plusieurs de nos villes de province sont assurément plus loin de Paris
que certains quartiers de Stockholm. J’aurais bien volontiers passé deux
mois au milieu de toute cette bonne compagnie; mais malheureusement
l’hiver n’attend personne; il fallait partir ou rester jusqu’au mois de
mai, à cause des glaces de la Baltique. Je partis donc, au bout d’une
semaine, malgré de vives instances, malgré les attrayants récits des
plaisirs que l’hiver amène dans la capitale du nord: courses en
traîneaux, chasses aux flambeaux, bals éblouissants. Je partis, non sans
regrets, et emportant de cette charmante société suédoise le souvenir le
plus sympathique.
C’était vraiment grand dommage de courir si vite en quittant Stockholm;
car je devais, pour gagner le port d’Ystad, traverser les plus belles
provinces de Suède: la fertile et héroïque Dalécarlie, la Sudermanie aux
beaux lacs, la Scanie aux côtes heureuses. Nous ne nous arrêtâmes même
pas pour dormir; de temps en temps j’apercevais sur le pas d’un gaard
rustique quelques-uns de ces blonds Dalécarliens qui, avec leurs grands
chapeaux, leurs longs cheveux, leurs bas rouges, leurs souliers carrés à
hauts talons, leurs braies larges, ont l’air de gentilshommes de la cour
de Louis XIII devenus paysans sans avoir cessé d’être élégants.
La Suède méridionale offre d’admirables paysages. J’avais sans cesse
sous les yeux un panorama dont les beautés variaient à chaque instant:
les grandes forêts versaient leurs ombres sur d’agrestes vallées;
l’émeraude des lacs s’enchâssait dans les tons chauds des plaines
couvertes de chaume; quelque belle rivière allait rejoindre la mer entre
deux rives de prairies, ou bien nous traversions Nykoping, Norkoping,
villes grandes et gaies où les physionomies ont comme un reflet de la
riante nature qui les entoure. Linkopig, commerçante et bien bâtie, est
encore mieux située que les deux autres, étant placée sur le trajet que
fait l’écoulement du lac Weter pour gagner la Baltique.
Une nuit, près de cette dernière ville, nous eûmes un spectacle
merveilleux; le ciel s’enflamma et une aurore boréale rouge vint y
promener ses lueurs mouvantes. Au début, nous n’avions vu que de longues
spirales d’un rose pâle tourmentées et tordues comme des joncs
entrelacés; puis le rose devint pourpre et les joncs devinrent les
cordes d’une harpe gigantesque dont une main mystérieuse semblait remuer
les cordes silencieuses; enfin les contours se déplacèrent, le mouvement
se ralentit, et il ne resta à l’horizon qu’une sorte de roue immense et
rouge qui disparut lentement derrière les collines en les colorant de
lueurs, comme l’aurait fait un incendie lointain.
Cette aurore boréale, remarquez-le, était rouge, différant en cela de
toutes celles que j’avais observées dans les contrées de l’extrême nord,
où elles nous apparurent toujours d’un jaune pâle un peu verdâtre,
couleur de soufre.
Bien nous en avait pris de nous tant hâter; nous entrions à Ystad au
moment où le bateau à vapeur chauffait sa machine, et ce bateau était le
dernier qui dût faire le trajet cette année. A partir des premières
glaces, les correspondances par mer sont interrompues, et Stockholm
reçoit ses lettres par le Danemark. Ystad est un petit port à la pointe
sud de cette immense presqu’île qui comprend la Suède et la Norvége; il
est éloigné d’Helsingborg, où je posai pour la première fois le pied sur
la grande terre du nord, de quelques milles; j’ai donc fait bien
complétement mon tour de Suède, puisque, ayant monté les côtes à
l’ouest, je les ai descendues à l’est, et sous ce rapport je prétends en
remontrer aux Suédois eux-mêmes, plus curieux, s’ils voyagent, de venir
voir Londres ou Paris que d’explorer leurs huit cents lieues de côtes.
Tandis que l’alerte hôtesse d’Ystad mettait rapidement à la broche son
meilleur poulet à notre intention, je regardai par la fenêtre de
l’auberge et crus avoir sous les yeux une décoration d’opéra comique.
Une foule élégante, bariolée et pimpante, bourdonnait joyeusement sur
une place entourée de maisons proprettes enjolivées de peintures. Des
paniers, des chevaux, des baraques de toile et de bois encombraient le
terrain; c’était jour de foire, et de plus fête au pays. Il fallait voir
les belles robes, les colliers d’argent, les fines toiles à jour, les
broderies de laine et tous les coquets ajustements qui s’étalaient là!
Ah! cette fois les armoires, si discrètes pour moi, s’étaient enfin
ouvertes, et avant de quitter ce beau pays dont j’avais si bien vu les
paysages, je pouvais jeter un coup d’œil sur ses costumes pittoresques.
Les femmes d’Ystad portent la longue robe de laine brune ou bleue, sur
laquelle tranche un tablier de couleur très-vive; le corsage de la robe
est orné de plusieurs rangs de chaînes d’argent et de plaques d’argent
incrustées de verroteries qui font un effet riche et joyeux; leur
coiffure est délicieuse: c’est une sorte de béret en étoffe de laine
rouge vif, monté en éventail, posé sur le côté de la tête; cela ajoute
un piquant particulier à ces placides et roses visages suédois, et
relève un peu la fadeur des cheveux d’or et des yeux où semble se
refléter l’azur pâle du ciel du nord. Je suis descendue et me suis mêlée
un moment à cette multitude animée, gaie comme une foule méridionale;
j’ai acheté à une belle baraque, qui brillait comme un maître-autel
espagnol, une parure de Scanienne bien complète; j’ai eu pour
cinquante-quatre francs une croix grande comme ma main, un collier à six
chaînes et une douzaine de grands boutons de corsage, le tout en
filigrane d’argent orné de pierres fausses et fabriqué dans un goût naïf
et original, qui fera un très-bon effet dans un bal costumé.
Il fallut partir; le paquebot était prêt; la vapeur grondait dans sa
prison comme un monstre captif impatient de dévorer l’espace; je
m’embarquai, et en peu d’heures cette belle, poétique et hospitalière
terre de Suède disparut à mes yeux. Cette courte traversée d’Ystad à
Greiswald fut affreuse: la mer, tourmentée par le vent, nous secouait
sur des vagues courtes et brusques, contre lesquelles la machine luttait
en vain; je ne puis vous dire à quel point le mal de mer m’accabla
pendant seize heures, moi si bien aguerrie et qui avais si
victorieusement résisté aux terribles caprices de l’océan Glacial,
Peut-être étais-je à bout de forces; le fait est que j’arrivai à
Greiswald incapable de me tenir sur mes jambes, et je dus y garder le
lit quarante-huit heures.
Greiswald est un petit port du Mecklembourg dont le commerce ne doit pas
être fort actif, si j’en juge par son aspect paisible; le plus beau de
la ville est un magnifique jardin qui lui sert de promenade; le reste se
compose de rues régulières bordées de maisons blanches à contrevents
verts, dont la physionomie prude, grave, roide et, comme on dit, tirée à
quatre épingles, annonce le voisinage de la Prusse.
Un voiturier, possesseur d’une immense et détestable calèche, nous
conduisit à petites journées de Greiswald à Berlin; cette façon de
voyager est, par un mauvais temps, le triomphe de l’ennui, surtout si on
traverse un pays tel que ce côté de la Prusse. Figurez-vous la Beauce
avec ses champs roux à perte de vue et ses longues lignes d’arbres
bordant le pavé des routes; de temps en temps cependant on trouve un
village: alors c’est charmant. En Prusse, les chaumières ont toute la
grâce, toutes les lignes rompues et harmonieuses qui manquent aux
maisons; les plus pauvres sont les plus jolies; elles sont en torchis,
soutenues par des pans de bois qui forment des zigzags capricieux sur
toutes les murailles; leurs grands toits de chaume sont plus hauts
qu’elles-mêmes et les encapuchonnent de façon pittoresque. Entrez-y et,
grâce à quelque monnaie, vous y trouverez toujours d’excellent laitage,
du gros bon pain et un accueil cordial de la part de quelque robuste
ménagère aux bras nus, entourée d’une armée de marmots ébouriffés et
joufflus.