Le contraste se complète si on visite l’intérieur des deux villes; je

venais de quitter Haparanda, où tout était mouvement et bruit; c’était

jour de marché, les rues s’emplissaient de jeunes suédoises vêtues de

jupons bleus ou rouges, le cou orné de chaînes d’argent, portant sur

leurs têtes des corbeilles où s’entassaient de beaux poissons, du

gibier, des légumes; les jeunes garçons allaient et venaient, promenant

des chevaux, des vaches, des porcs, des moutons; tout ce monde occupé,

achetant, vendant, causant, riant, formait une mêlée active et joyeuse.

A Torneä, je vis des rues solitaires, où l’herbe cachait les pierres;

des maisons hermétiquement fermées; de temps en temps, sans bruit,

s’ouvrait une porte garnie de fer pour livrer passage à une ombre

enveloppée d’un manteau de laine noire, la tête cachée sous un bonnet

pointu; pas un mot n’était prononcé si une ombre en rencontrait une

autre: on eût dit autant de fantômes, habitants de lourds tombeaux que

surmontait cette forêt de croix et de cloches. Cloches muettes, du

reste, car jamais je ne vis tant de cloches ni un lieu plus silencieux:

ce silence était si profond que j’entendais dans les rues le bruit de

mes pas et le froissement de ma robe; j’ai erré ainsi plusieurs heures

dans cette cité qui se meurt, me demandant quelle volonté inconnue a

rendu cette ville déserte, ses cloches muettes, son peuple morne;

pourquoi la mort lui vient-elle avant la vieillesse? Elle est dépeuplée,

attristée, elle n’est pas en ruines; tout est jeune, gai, vivant, sur la

rive droite du Torneä; tout est, sur la rive gauche, désert et immobile.

Il en est de l’existence des villes comme de celles des hommes: leur

durée tient à des causes mystérieuses. A chaque minute du jour la vie

d’un homme s’achève et celle d’un autre commence; à un moment marqué sur

l’horloge de l’éternité, une ville s’éteint et une autre s’élève! Et

j’ai vu Torneä au commencement de l’automne, lorsque le soleil lui

apportait encore un peu de vie et de clarté; mais pendant le sombre et

rigoureux hiver, c’est bien pire. Voici ce qu’en dit Maupertuis:

«La ville de Torneä, lorsque nous y arrivâmes le 30 décembre, offrait

véritablement un aspect affreux; ses maisons basses se trouvaient

enfoncées jusqu’aux toits dans la neige, et le jour n’aurait pu pénétrer

dans la neige, s’il y avait eu du jour; mais les neiges tombant toujours

ou prêtes à tomber ne permettaient presque jamais au soleil de se faire

voir, même au midi, pendant les quelques moments qu’il paraît à

l’horizon.

«Le froid fut si grand dans le mois de janvier, que nos thermomètres de

mercure, de la construction de Réaumur, descendirent à 37°; ceux

d’esprit-de-vin gelèrent. Lorsqu’on ouvrait la porte d’une chambre

échauffée, l’air extérieur convertissait sur-le-champ en neige la vapeur

qui s’y trouvait, et en formait de gros tourbillons blancs. Lorsqu’on

sortait, l’air déchirait la poitrine; nous étions avertis de

l’augmentation du froid par le bruit avec lequel le bois dont toutes les

maisons sont bâties se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les

rues, on eût dit que tous les habitants étaient morts; enfin on voyait à

Torneä des gens mutilés par le froid, et les habitants de ce climat

perdent quelquefois le bras ou la jambe. Quelquefois il s’élève tout à

coup des tempêtes de neige, et c’est un nouveau péril; il semble que le

vent souffle de tous les côtés à la fois; il lance la neige avec une

telle impétuosité que tous les chemins disparaissent. Le voyageur

surpris par un ouragan de cette espèce voudrait en vain se retrouver par

la connaissance des lieux ou les marques faites aux arbres; il est

aveuglé par la neige, et englouti s’il fait un pas.»

Et Torneä est à vingt-deux jours de marche du cap Nord, et à 14 degrés

de la baie Madeleine, d’où nous venons! Je ne puis plus songer sans

frémir à ce que nous fussions devenus dans un hivernage dont Dieu nous a

sauvés!

J’ai cité cette description de Maupertuis, parce qu’elle est, m’a-t-on

dit dans le pays même, parfaitement exacte. Dans d’autres circonstances,

je me suis abstenue d’appeler à mon aide le témoignage des voyageurs,

craignant de tomber sur des hâbleurs tels que Regnard, qui écrivit à

Sakajervi, à huit milles de Torneä, quelques vers emphatiques terminés

par celui-ci:

_Sistimus hic tandem, nobis ubi defuit orbis._

REGNARD, 18 août 1681.

«Nous nous arrêtons enfin ici, où la terre nous a manqué.»

L’illustre auteur du _Joueur_ et du _Légataire universel_ faisait, du

reste, beaucoup mieux les vers que les narrations de voyage; la sienne

est un tissu de fables sur la Laponie; il devait mal la connaître: ne

l’ayant pas visitée; car il s’arrêta, non aux limites de la terre, mais

aux frontières laponnes, qu’il dépassa à peine de quelques milles.

En quittant ce sombre Torneä, je me retrouvai avec plaisir au milieu de

l’active population d’Haparanda; je parcourus la ville dans le double

but de la voir d’abord, de me procurer une voiture ensuite. Comme toutes

les villes nouvelles, Haparanda n’a pour habitants que des marchands;

elle est l’entrepôt des provenances du sud, si utiles au nord, et de

celles du nord, recherchées par le sud; elle sert d’intermédiaire entre

les Russes, les Suédois, les Lapons et les Finlandais; elle possède à la

fois dans ses magasins des fourrures d’ours, de rennes, de loups, de

renards, d’hermines, des peaux de phoques et de morses, des planches, du

goudron, du beurre, du poisson salé, surtout du saumon et du blé, de

l’eau-de-vie, des pommes de terre, du vin, des cotonnades, des draps,

des rubans, même des livres, des bijoux, du café, du tabac, et quelques

autres objets comme ceux-ci, de grand luxe dans un tel pays. L’hiver,

Haparanda n’est pas moins active que l’été; la mer est immobile; son

port est fermé et désert; mais le froid, en gelant les lacs et les

fleuves; la neige, en comblant toutes les inégalités du terrain, ont

rendu praticables les pays abrupts de l’extrême nord; alors le Lapon

arrive avec ses rennes, le Finlandais avec ses chevaux, tous avec leurs

traîneaux légers et rapides, chargés de chair de renne et de gibier qui

s’expédient jusqu’à Stockholm dans un parfait état de conservation. Le

gibier, dont les forêts finlandaises abondent, consiste principalement

en perdrix, en gelinottes et en coqs de bruyères. Le jour où je visitai

Haparanda, le froid avait déjà rendu la chasse fructueuse, et je vis une

énorme abondance de gibier sur la place du marché; il me fut

très-agréable de retrouver la même abondance dans la cuisine de notre

hôtesse, et de faire enfin un vrai repas, avec soupe, rôti, confitures,

vin, etc., ce dont je m’étais fort tristement déshabituée.

Après ce repas succulent, on nous amena la voiture qui devait nous

conduire à Stockholm; c’était une sorte de _mylord_ rustique, posé sur

des morceaux de fer biscornus ayant la prétention mal justifiée d’être

des ressorts; l’extérieur était enduit d’un badigeonnage de teinte

douteuse; l’intérieur était du wadmel, cachant des coussins de foin; on

nous demanda, je crois, quatre cents francs de ce précieux véhicule; il

fallut se décider à les donner, sous peine d’hiverner à Haparanda. Le

marché se conclut, et notre départ le suivit de près. Le premier jour,

tout se passa assez bien; mais le second, en traversant Calix, une roue

se brisa, et le temps pris par le charron pour la réparer, je l’emploie,

moi, à mettre en ordre toutes ces notes et à vous les envoyer.

Maintenant, cher frère, au revoir en pays civilisé, je vous écrirai le

mois prochain de Stockholm.

LETTRE IX.

LA SUÈDE ORIENTALE.--LA PRUSSE.

Nous avons mis dix-neuf jours pour faire la route d’Haparanda à

Stockholm, quoique nous nous soyons bien peu arrêtés: un jour à

Sundswall, deux à Gèfle, un à Fahlun, voilà tout; et nous avons été bon

train avec ces petits chevaux de Suède, si laids et si vigoureux, dont

je vous ai parlé. D’Haparanda à Umeä (Uméo), il y a cent trente lieues;

on les fait dans une forêt de sapins; le premier jour, on trouve cela

ennuyeux; le second, insipide; le troisième, insupportable. La nature,

qui possède l’art souverain de faire les mêmes choses différentes entre

elles, semble l’avoir oublié lorsqu’elle fit les sapins; tous les sapins

semblent être le _même_ sapin; à peine, le mètre à la main,

trouverait-on quelques pouces de différence entre les hauteurs et les

grosseurs des troncs d’arbres. Le sapin, si beau avec sa tige élancée et

ses franges d’aiguilles vertes, lorsqu’on le voit au milieu des autres

arbres, devient horriblement monotone si on le voit seul pendant vingt

lieues; il est maudissable au bout de cinquante. Parfois, fatiguée de

ces grands rideaux vert sombre, fermant la route à droite et à gauche,

je descendais de voiture et entrais sous le bois; alors j’avais sur ma

tête une voûte obscure posée sur une forêt de mâts de navires; le tronc

de ces magnifiques arbres est lisse, droit et sans branches à une

très-grande hauteur; le sol est couvert d’une couche épaisse d’aiguilles

sèches, qui forment comme un plancher glissant; rien de plus triste

qu’une telle forêt: ni fleurs, ni mousses, ni herbes, ni insectes, ni

oiseaux. Quand j’apercevais un écureuil roux sautant d’une branche à

l’autre, c’était une joie; un renard s’enfuyant au bruit de mes pas,

c’était un événement. L’événement n’était pas rare du reste, et j’aimais

à rencontrer ces beaux renards fauves, dont la queue est tantôt

semblable à une massue et tantôt pareille à un magnifique panache,

suivant que le renard la laisse traîner ou l’agite. Souvent nous en

apercevions un assis au bord de la route; il nous regardait passer avec

cet air étonné et confiant d’un renard qui n’a point coutume de voir des

chasseurs, et si cependant nous faisions le moindre geste inquiétant

pour lui, il sautait légèrement dans l’intérieur de la forêt ou

traversait la route par un bond prodigieux. Ces renards-là sont en

vérité des écureuils à la plus haute puissance; ils en ont la grâce,

l’agilité, la belle queue, tout enfin, même l’odeur. Hélas! sans ce

dernier détail je n’aurais pas résisté au désir d’en rapporter un jeune

en France, car ils s’apprivoisent très-bien. Parfois, on rencontre un

spectacle étrange, la forêt a été incendiée; le feu d’un bûcheron ou la

pipe d’un berger ont suffi pour dévaster tout un canton. La flamme,

trouvant un aliment toujours nouveau dans ces troncs gonflés de résine,

s’est répandue comme une mer sur un espace de plusieurs lieues; les

grands arbres réduits en charbon restent encore debout, retenus par

leurs racines profondes; ils étendent autour d’eux leurs branches noires

dépouillées et affreuses comme des bras de squelettes échappés de

l’enfer; d’autres, rongés d’un côté par la flamme, ont encore des

branches vivantes qui prospèrent et verdissent sur un tronc à moitié

calciné, le sol est jonché de branches charbonnées et de débris, au

milieu desquels une nouvelle végétation s’élève pleine de séve et de

force, nourrie par l’excitant engrais des cendres refroidies. Le vert

éclatant des jeunes arbres, poussant dans ces brasiers éteints, offre au

regard le contraste le plus singulier. Comment de si formidables

incendies peuvent-ils s’éteindre? Question que je n’ai pu résoudre. Une

négligence, un hasard les allume, et ils s’éteignent d’eux-mêmes quand

ils ont encore des aliments autour d’eux! On voit des arbres servant de

limite au foyer incandescent; leurs branches roussies et desséchées sont

mortes sans avoir été atteintes par la flamme. Qui a circonscrit le

torrent dévastateur, qui a dit à ce feu: «Tu n’iras pas plus loin!» Sans

doute, celui qui le dit à l’Océan.

A cette extrémité de la Suède, le pays est triste et désert; quelques

arpents de terrain semé d’orge ou de seigle interrompent seulement la

monotonie de l’éternelle forêt de sapins; les routes sont étroites, mais

bonnes. La première ville que l’on traverse en allant de Torneä vers le

sud est Calix, d’où je vous écrivis. Calix doit à la rareté des

habitations dans la Suède septentrionale d’être classé parmi les villes;

partout ailleurs, ce serait un simple bourg. La ville donc, puisque

ville il y a, est une seule longue rue, non pavée, bordée de maisons

basses peintes en rouge; cette rue est à mi-côte d’une colline au bas de

laquelle coule le Calix, une belle et large rivière dont la ville a pris

le nom. Sa civilisation n’a pas encore permis de construire un pont sur

cette rivière: on la traverse dans un bac.

Après Calix, la route continue de suivre la côte à une distance plus ou

moins grande, et on arrive à Luleä (Luléo), aussi à l’embouchure d’une

rivière. Luleä est à la fois plus grand et plus laid que Calix: il a en

plus quelques maisons, et en moins la situation perchée, toujours

très-pittoresque. Après Luleä, on traverse Piteä, aussi sur une belle

rivière, et on atteint enfin Umeä. Umeä est une ville de quinze cents

âmes; elle possède trois ou quatre rues bien alignées, une vaste église,

une grande place, et une quantité raisonnable de maisons basses à

petites fenêtres. J’y trouvai pourtant le premier symptôme de luxe sous

la forme de meubles en acajou, dont était ornée ma chambre à l’auberge.

Depuis Haparanda, nous voyagions à peu près comme nous l’avions déjà

fait durant notre longue route sur la côte occidentale de la Suède, avec

un _förbud_ (courrier), pour éviter les retards, et nous arrêtant

quelques heures chaque nuit chez les paysans. Contrairement à ce qui

nous arrivait au début de notre voyage, nous rencontrions chaque jour un

meilleur gîte chez les paysans aisés. La propreté habituelle connaît

certaines recherches qui la font monter jusqu’à l’élégance: le plancher,

soigneusement blanchi, est couvert de menues branches de sapin répandant

dans la chambre une odeur doucement résineuse; les draps, de belle

toile, sentent la bonne lessive et attirent agréablement les gens

fatigués; ajoutez à cela les repas de bon gibier et de laitage, dont on

ne manque pas dans ces hospitalières maisons, et vous comprendrez

combien je les trouvais confortables, en revenant de mes pénibles

expéditions du Spitzberg et de la Laponie. Il est probable même qu’ils

ont beaucoup gagné à être comparés à mes récentes misères; mais, pour ce

motif ou pour tout autre, je leur garde un souvenir favorable.

L’aisance, chez ces bons paysans suédois, conserve dans ses formes un

certain air rustique et original, qui a sa saveur propre pour

l’observateur. Ils ne font pas, comme les bourgeois des villes, venir à

grands frais des meubles de pacotille, des papiers et des étoffes de

mauvais goût, pour orner leurs demeures; non, leur luxe sort de leurs

mains: il est le fruit de leur persévérance et de leur invention.

Ordinairement les lits, les tables, les buffets, les chaises, sont

recouverts d’une peinture rouge et bleue, émaillée d’étoiles, de soleils

ou de fleurs; sur le haut des meubles, courent, en guise de frise, des

cordons d’oiseaux impossibles, ayant seulement un bec et des ailes. Ce

genre d’ornementation manque de grâce et non de gaieté; il s’allie

parfaitement avec les grandes couvertures à raies bariolées, avec les

plats de verre où se met le lait caillé, avec la vaisselle d’étain ou de

terre brune, avec les grands vidercomes d’argent, avec les murailles

revêtues de la teinte claire du bois de sapin.

Entre Umeä et Sundswall, l’aspect du pays se modifie; il s’embellit de

quelques mouvements de terrain, les forêts s’éclaircissent, les arbres

prennent de la variété, les champs et les prairies viennent réjouir la

vue du voyageur, la fumée des fermes s’aperçoit plus souvent, on

commence à rencontrer des troupeaux de petites vaches, et de ces bons

chevaux suédois qui, quoique nourris d’herbes vertes, sont plus

courageux et plus forts que la plupart de nos chevaux gâtés. Dans toutes

les villes, nous trouvions une auberge, et il nous est arrivé de ne pas

y être traités comme chez certains paysans. Peut-être notre extérieur

prévenait-il peu en notre faveur; le fait est qu’étant réduits à aller

jusqu’à Gèfle (prononcez Yèvle) avec notre défroque de Laponie, nous

avions fort triste mine. Pour ma part, j’étais arrivée à un dénûment

voisin de la misère: quelle singulière figure devais-je avoir avec mes

cheveux courts, et ma casquette surmontant une robe recouverte par un

paletot de caoutchouc! Cet étrange assemblage devait me donner une

physionomie de bohémienne et de mendiante; heureusement, j’arrivais en

voiture; sans cela, on m’eût peut-être refusé un lit dans les fermes.

A Sundswall, je trouvai aux rues et aux habitations un air de grande

ville dont je fus intimidée, et je n’osai pas braver les regards dans

mon accoutrement habituel. Voulant cependant voir la ville, je me

composai un costume comme je pus; je revêtis mon unique robe, une robe

de velours, belle, épaisse et soyeuse autrefois, mais alors brodée des

reprises que je lui faisais chaque soir. Je n’avais pas de chapeau, et,

pour comble d’infortune, après avoir fouillé tous les coins du sac de

nuit qui me servait de malle depuis Kaafiord, je me trouvai trois gants

de la même main. Il fallait s’ingénier; je me coiffai d’un vieux voile

de dentelle noire; je cachai ma main nue sous un grand châle moins

maltraité que le reste de ma garde-robe par les nombreux bains de la

Laponie, et m’armant de hardiesse, je sortis. Malgré mes efforts pour ne

pas paraître trop extraordinaire, on me regardait beaucoup; je donnai

ordre à mon domestique de colorer d’_espagnolisme_, aux yeux des

habitants, la singularité de mon costume: ceci était afin d’expliquer la

mantille. Le remède fut pire que le mal: ces bons Suédois connaissaient

la France, quelques-uns y avaient été, mais aucun ne connaissait

l’Espagne. Une Espagnole! quelle rareté! Le bruit se répand, et chacun

d’accourir. «Oh! elle est blonde! Mais elle est bien grande!» Les livres

ne les dépeignent pas ainsi! Et puis c’étaient des yeux immenses, et des

questions à n’en plus finir. J’eus à peine le temps de me réfugier à

bord du bateau à vapeur, récemment arrivé, pour n’être pas trop victime

de mon mensonge. Le capitaine présidait à un débarquement général; il

nous reçut néanmoins à merveille. Quand mes curieux se furent un peu

dissipés, car j’étais suivie, je montai sur le pont, et là j’eus une

joie: je vis de grands paniers de pommes, de sincères et véritables

pommes, bien rouges et bien jaunes, comme en Normandie: cela sentait et

le sud et la France; les larmes m’en vinrent aux yeux; il y avait si

longtemps que je n’avais rien vu de chez nous! Ces pommes n’avaient pas

mûri à Sundswall, comme bien vous pensez, le bateau à vapeur venait de

les apporter, et elles étaient fêtées comme le sont à Paris les oranges.

Le capitaine du bateau, voyant mes regards de convoitise pour ses

pommes, m’en offrit deux; je les mangeai avec délices. En France, je

n’aime pas les pommes; mais, en Suède, en revenant du pôle arctique,

c’était bien différent.

Je rentrai à l’hôtel sans trop de gêne, à cause d’une pluie, protectrice

des Espagnoles, qui vint à tomber. Si mal que j’aie vu Sundswall, je

vais vous la décrire. La ville, construite aux bords de la mer, entre

deux rivières, est extrêmement humide; il y pleut, m’a-t-on dit, tout le

temps où il ne gèle pas: elle a, vous le voyez, un fort vilain climat. A

cause de ce climat, peut-être, on n’y voit pas une seule promenade; les

habitants pensent que, dans un tel pays, le mieux est de ne pas sortir

de chez soi. Leurs habitations, hautes et mal bâties, placées dans des

rues étroites, presque toujours comblées de boue noire, sont affreuses

au dehors, assez confortables à l’intérieur. Sundswall a de fréquentes

communications avec Stockholm et Abo en Russie. Sundswall est situé en

face d’Abo, sur la rive ouest du golfe de Bothnie; le bateau arrive tout

l’été chargé de denrées de toutes natures, d’étoffes, de meubles, etc.

Sundswall est une ville de bois, c’est tout dire; il n’y a rien à

chercher là, ni pour l’artiste ni pour l’antiquaire: le promeneur y

trouve un pavé de cailloutis, détestable pour les pieds et pour les

voitures, et il n’y a rien autre à regarder qu’une grande église et un

hôtel de ville, construits en bois comme la ville. Ces constructions de

bois sont sans doute commodes et appropriées au climat, mais en vérité

elles sont bien laides à voir, surtout dans les villes: une chaumière,

un moulin de bois peuvent être jolis; une église de bois peint a

toujours un faux air de joujou infiniment déplaisant. Au coin d’une rue

étroite, dans une sorte d’échoppe basse et sombre, s’ouvrant comme une

caverne sous une vieille maison, j’aperçus, derrière des vitres

troubles, quelques volumes fraîchement brochés; cela me ravit: je voyais

un libraire! J’ai donc rencontré à Sundswall des fruits, une douceur de

la vie matérielle; et des livres, une jouissance de la vie

intellectuelle. Ces quelques lieues faites chaque jour, depuis deux

mois, m’avaient enfin assez rapprochée des pays heureux pour que je

pusse sentir, dans cette petite ville de Suède, les lointains rayons de

ces deux astres qu’on appelle le soleil et la pensée.

Non loin de Sundswall, on entre dans la province de Gestrikland, une des

plus belles de la Suède; le sol apparaît alors plein de fertilité, le

feuillage touffu des chênes se mêle heureusement aux pyramides sombres

des sapins: ce sont les chênes les plus septentrionaux de la Suède: ce

bel arbre ne pousse plus au delà du 63° degré de latitude nord. Gèfle,

capitale de la province, est une ville plus riante que Sundswall; elle

est aussi un point important et prospère de la Suède: elle était pour

moi le point important où je devais trouver mes caisses. Dès mon arrivée

à l’hôtel, je m’empressai de faire déballer au plus vite une toilette

complète, afin de quitter mon costume hybride et affreux. Ici, je dois

le confesser dans toute la faiblesse de ma nature féminine, j’éprouvai

un très-grand plaisir à mettre une jolie robe fraîche, à grands volants,

et un chapeau de crêpe bien léger, bien couvert de fleurs, plein de

cette grâce dont nos modistes parisiennes ont le monopole. Ainsi

transformée, j’allai dîner chez le consul, où je reçus l’accueil le plus

empressé de la part de plusieurs aimables femmes que j’y rencontrai.

Elles me firent faire force descriptions sur ces étranges régions

arctiques et sur la Laponie, très-peu connue des Suédois eux-mêmes. Si

je n’eusse été si pressée par la crainte de la saison froide, j’eusse

volontiers prolongé mon séjour dans cette hospitalière petite ville de

Gèfle; mais mon désir de visiter les mines de Fahlun nécessitant un

détour assez long, je dus me résoudre à résister aux très-pressantes

instances qui cherchaient à me retenir. Le lendemain, de grand matin, je

m’asseyais de nouveau dans mon mauvais berlingot. A une vingtaine de

lieues autour de Gèfle, le paysage est charmant, à la fois fertile et

pittoresque; les champs cultivés sont coupés de beaux grands bois; les

collines entourent des lacs au bord desquels sont posées des habitations

de paysans, où respirent la paix et l’aisance. En approchant de Fahlun,

le sol s’appauvrit, on gravit des côtes pelées, on traverse des landes

arides; enfin, du haut d’un plateau pierreux, semé de quelques bouquets

de sapins, on aperçoit la ville au fond d’une vallée profonde. Des

maisons basses, enfumées, sont dominées par l’église et quelques autres

édifices, dont les toits, d’un beau vert clair et pur, sont les seules

taches de couleur gaie que l’on voie; cette belle nuance verte est due à

l’oxydation égale et parfaite des planches de cuivre qui forment les

toitures. La ville est affreuse, noire, couverte d’un ciel de fumée;

dans ses rues étroites s’agite une population hâve, chétive, misérable,

étiolée par une atmosphère à exhalaisons malsaines.

Quand j’arrivai, il tombait une pluie torrentielle; le pavé, formé de

cailloux pointus, était couvert d’une boue semblable à de l’encre

épaisse: on était sali et blessé à chaque pas. Malgré cela et les

cascades qui tombaient de tous les toits dépourvus de gouttières, je

voulus aller visiter les mines.

Les mines de cuivre de Fahlun sont les plus anciennes de toutes celles

de Suède; le directeur nous parla du XIIIe siècle. Pendant un long

espace de temps elles donnaient un minerai d’une richesse magnifique;

aujourd’hui elles sont à peu près épuisées, et c’est à grand’peine qu’on

obtient quatre pour cent des matières extraites du fond de leurs abîmes

au prix de tant de peines et de dangers. La longue exploitation dont

elles ont été l’objet a bouleversé le sol sur un long espace. On arrive

à l’entrée des mines par une route taillée en spirale sur le flanc d’une

colline élevée. Les excavations nécessaires et les éboulements

successifs qui ont eu lieu à différentes époques ont creusé à l’entrée

de la mine un gouffre dont on aperçoit à peine le fond, et où l’œil

plonge avec effroi à travers des fragments de rochers et d’énormes tas

de pierres; le minerai monte, du fond de ce gouffre au niveau du sol,

dans de grands paniers attachés à des cordes et hissés par des poulies.

Il y a quelques années, minerai, mineurs et visiteurs prenaient le même

chemin; maintenant on descend d’une manière moins effrayante dans les

entrailles de la montagne.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 17 / 19 段