Les voyageurs exténués par le rude bivouac des marais ont la bonne

fortune de trouver à Kautokeino une maison toujours ouverte pour les

recevoir: c’est celle du pasteur. Là on trouve un toit et un plancher,

une grande cheminée de pierre, des coffres de sapin faisant office de

lit, et quelques vaisseaux de bois pour contenir l’eau et le lait: voilà

tout. C’est beaucoup pour le voyageur; c’est bien peu pour le pasteur.

Jamais la pauvreté évangélique ne m’apparut plus complète et plus noble

que dans cette humble maison; elle me fit involontairement penser à

l’étable de Bethléem. L’actif missionnaire de la parole du Christ passe

chaque année deux mois dans cette grange; pendant ce temps il instruit

les enfants, marie les fiancés, dit des prières sur la tombe de ceux que

la mort a pris depuis son dernier passage; puis, quand il a éclairé,

béni, consolé, il reprend sa course et va porter la semence divine parmi

d’autres peuplades.

Ces pasteurs errants sont nombreux dans tout le Nordland, où un petit

nombre d’habitants est disséminé sur des points éloignés les uns des

autres; le prêtre n’a pas de demeure fixe, il dessert plusieurs

paroisses, séjournant quelques semaines dans chacune d’elles;

ordinairement l’année entière s’écoule pour que sa tournée

s’accomplisse. Avec des émoluments à peine suffisants pour le faire

vivre, le prêtre doit sans cesse voyager au milieu de contrées

impraticables, exposé l’été à des pluies torrentielles, l’hiver à des

froids excessifs; chaque fois qu’il arrive dans une paroisse il est

accablé par la multiplicité de ses devoirs. Rien ne se fait en son

absence; il représente la première autorité du canton, et souvent ses

fonctions ecclésiastiques sont compliquées et augmentées par l’amour

même de ses ouailles, qui le mêlent à toutes leurs affaires privées. Son

zèle suffit à tout; à peine il a fini dans un canton, un autre le

réclame, qui le trouve toujours empressé et toujours infatigable, et

ainsi s’écoule son année. Cycle admirable de foi et de dévouement!...

J’aurais voulu connaître l’hôte vénérable du presbytère de Kautokeino et

lui exprimer mon admiration; mais il n’était attendu qu’à l’hiver, et je

dus renoncer même à l’espoir de le rencontrer sur notre route.

Ma santé était très-altérée, et je m’en inquiétais; un hasard

providentiel me fit trouver à Kautokeino le meilleur remède pour

l’indisposition dont je souffrais. Cette pharmacie était une belle

vache, qu’un Lapon menait de Karesuando à la colonie anglaise de

Kaafiord; je décidai l’homme à s’arrêter en lui donnant un bon prix du

lait de la vache pendant deux jours; puis, me privant de toute autre

nourriture, je me mis à boire du lait coupé par seaux; j’en éprouvai un

grand soulagement; dès le second jour le feu de mon estomac parut

s’apaiser. Je recommande cette médication pour les irritations aiguës

causées par de trop grandes fatigues. Dès que je me sentis mieux, je

quittai mon lit de foin et j’allai parcourir _la ville_.

Les maisons de Kautokeino ont de fort petites dimensions; les étages,

les subdivisions intérieures, y sont inconnus; le plafond touche presque

la tête des habitants; il touche tout à fait celle des étrangers. Le

jour pénètre dans la maison par de petites fenêtres de deux pieds de

haut, garnies de vitres épaisses et troubles comme des fonds de

bouteilles; la grande cheminée de pierres plates occupe, comme toujours,

tout un pan de la muraille.

L’ameublement de ces pauvres demeures est celui des huttes d’Hammerfest:

des caisses de bois pour se coucher, des peaux de rennes pour s’asseoir,

l’indispensable marmite de fer, et des vases de bois pour contenir le

lait de renne. Dans les maisons comme sous la tente, les Lapons couchent

pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, serviteurs; si la maison est grande

et le maître riche, les rennes familiers, les chiens et quelques porcs

de luxe amenés de Norvége viennent se joindre le soir à la famille. En

entrant ainsi dans les maisons, j’assistai à quelques repas lapons. Ils

se composaient de poisson, de chair, de lait de renne, le tout largement

arrosé d’huile de poisson; les convives me parurent manger avec grand

plaisir d’un mélange fait de lait de renne caillé mêlé avec des herbes

et avec les petites baies du myrtile. Le lait de renne est très-épais et

très-nourrissant; l’été, on le mange ainsi assaisonné; l’hiver, on le

laisse se geler tout naturellement et on le conserve solidifié dans des

vessies. Les Lapons en sont très-friands sous cette forme; j’ajoute pour

votre édification qu’ils sont obligés d’employer la hache pour diviser

ces succulents glaçons. Je n’ai pu essayer de cette gourmandise laponne,

il ne faisait pas assez froid; quant au beurre, au lait caillé ou frais,

la vue des bergères qui présidaient à ces préparations m’ôta tout désir

et même toute possibilité d’en goûter.

Les Lapons de Kautokeino laissent une autre impression que les Lapons

d’Hammerfest, et ce sont les mêmes hommes, mais les deux faces du

sauvage: à Hammerfest, le sauvage en fête est ivre, hébété, hideux; à

Kautokeino, dans sa vie de famille, il est doux, paresseux, borné. Hors

de chez lui il inspire le dégoût; chez lui il fait naître la pitié.

Le 10 septembre, je pus me remettre en route. Quand je quittai le toit

hospitalier du pasteur, le ciel s’était changé en un immense arrosoir,

et l’horizon tout entier disparaissait derrière un épais rideau de

pluie; décidément une fatalité inexorable s’attachait à moi et me

rendait la traversée de cette marécageuse Laponie aussi humide que

possible. L’Alten, si beau et si paisible à notre arrivée, débordait de

toutes parts; il eût été imprudent de le faire passer à des chevaux

lourdement chargés. Nous résolûmes d’envoyer les chevaux avec les guides

à un endroit nommé Kalanitoe, situé à sept lieues de Kautokeino, et de

nous rendre jusque-là en bateau. Les secousses du cheval me faisant

beaucoup souffrir, je fus très-satisfaite de pouvoir les éviter encore

pendant quelques heures. Je m’étendis dans un léger bateau de peau de

phoque, et, supportant avec résignation la pluie qui m’inondait malgré

mes deux manteaux, je regardai les rives du fleuve.

L’Alten, en lapon _Sapriokki_, est très-sinueux, et ses bords présentent

les aspects les plus variés dans le petit espace qui sépare Kautokeino

de Kalanitoe: tantôt il court large et impétueux comme un torrent, se

précipitant avec fracas sur des îlots de pierres; tantôt il glisse

paisible et limpide entre deux berges vertes, comme la rivière factice

d’un parc anglais. Dans ses moments violents, l’Alten est coupé de

rapides et sa navigation devient dangereuse. Les Lapons, aidés seulement

de longues perches, sont d’une surprenante habileté pour faire franchir

ces rapides à leurs bateaux; ils prennent leur point d’appui avec une

précision parfaite et font faire au bateau, en toute sûreté, les sauts

périlleux les plus inquiétants avec d’autres pilotes. Près de Kalanitoe,

en sortant d’une espèce de lac immense formé par l’Alten, nous nous

trouvâmes entraînés vers une cascade haute d’une trentaine de pieds, qui

nous faisait entendre un mugissement fort effrayant; cependant nous

avancions toujours dans la même direction; un cri d’effroi allait sortir

de notre bouche; nous nous voyions au sommet de la chute d’eau, nous

allions être broyés, lorsque, par une manœuvre adroite et rapide, notre

pilote, faisant tourner l’embarcation sur elle-même, la lança dans un

petit bras du fleuve que nous n’avions pas encore aperçu; en abordant,

il nous adressa un sourire malin, où je crus lire qu’il avait voulu nous

donner une preuve de son talent en éprouvant notre courage.

A quelques portées de fusil de l’Alten, nous retrouvâmes nos guides et

nos chevaux. Les hommes s’étaient mis à l’abri dans une hutte grossière

faite de troncs d’arbres et calfatée de mousse; nous y entrâmes aussi

dans l’espoir de sécher un peu nos vêtements; mais tous les efforts pour

allumer du feu restèrent sans résultat; la pluie tombait à flots du haut

du toit et s’y opposa constamment. Cette cabane délabrée et abandonnée

est le seul vestige humain que nous aperçûmes au lieu nommé Kalanitoe;

elle sert, me dit-on, d’asile aux Lapons dans leurs excursions de

chasse.

Cette journée du 10 septembre, commencée sous de si tristes auspices,

fut encore affreuse. Je ne reviens pas sur nos désastres de chevaux qui

enfoncent, de chutes dans la boue, de vêtements collés sur le corps,

vous devez être familiarisé avec tout cela; à la nuit on ne put trouver

d’élévation pour camper; on s’arrêta sur une sorte d’île au milieu d’un

marais. Personne ne put ni se réchauffer ni dormir, car la pluie

continua toute la nuit avec un incroyable acharnement, et les gouttes

glacées tombaient pressées sur nos lits de peaux de rennes. On attendit

l’aube avec impatience; elle parut un peu après six heures et fut le

signal du départ.

Les tribulations, les travaux reprirent leur cours; nouvelle pluie,

nouveaux marais; par instants on rencontrait un coin sec paré de mousse

de renne jaune et de bouleaux à feuilles de carmin, et puis on

retrouvait la boue noire, odieuse, éternelle. Dans cette partie du

voyage, je crus souvent ramasser de beaux morceaux de ces pierres gris

lilas dont je vous ai parlé, et, lorsque je les touchais, je trouvais

une substance molle comme de la terre glaise, fléchissant sous le doigt

et n’ayant conservé de la pierre que la physionomie extérieure. Je ne

saurais quelle cause assigner à cette transformation, s’il ne m’avait

été assuré que l’excès du froid parvient à désagréger la pierre et la

réduit, au bout d’un certain temps, à l’étrange matière dont j’ai vu de

si nombreux échantillons sur un espace de quelques lieues.

Le 11 septembre, dans l’après-midi, la pluie se changea en neige; nous

n’en avions pas vu depuis le Spitzberg; un vent violent s’éleva en même

temps et fit tourbillonner la neige autour de nous, de manière à nous

empêcher d’avancer. Notre petite caravane prit alors l’aspect le plus

triste: Abo le Lapon marchait en tête; les chevaux suivaient péniblement

à la file les uns des autres, maintenus par leur conducteur dans le

sentier tracé par le guide; chacun des hommes, la tête cachée sous son

capuchon, échauffant tour à tour une main sous ses vêtements, luttait de

son mieux contre les difficultés de la route et les tourbillons de la

neige. Tout le monde était morne: on voyait l’excès de la fatigue sur

tous les visages; cependant on était soutenu par l’espoir d’arriver

bientôt à Karesuando, mais jusque-là que de misères encore! Le soir de

ce jour, après nombre de marais et quantité de rivières que nous

passâmes, et que je vous passe, nous atteignîmes le lac de Suvajervi

(lac Profond). Au bord du lac était une maison de Lapon.

C’était une étroite et chétive maison; mais elle me parut un palais, et

j’y entrai avec un sentiment que comprendront seuls les gens qui

connaissent les horreurs d’un bivouac sous l’eau et dans l’eau. La

maison était construite comme celles dont je vous ai parlé, en troncs de

bois, et recouverte en gazon: l’unique pièce de l’habitation était

entourée de coffres garnis de foin, lits habituels de la famille. Comme

je m’étais en hâte approchée de la grande cheminée où brûlaient de

longues branches de bouleau, je crus voir remuer quelque chose dans un

des coffres: c’était l’aïeul de la famille, retenu là par ses infirmités

ou sa vieillesse; ce pauvre _être_ semblait avoir au moins quatre-vingts

ans. Je dis _être_, car je ne pus deviner si c’était un homme ou une

femme. Il était perclus et sourd; un reste de vie éclairait seulement

encore de lueurs fugitives ses yeux, qu’il roulait autour de lui sans

jamais les arrêter sur rien.

Par un de ces contrastes si fréquents dans la nature, auprès de cette

ruine humaine était posé, sur une couche de fougères sèches, un petit

enfant d’environ deux ans, aux joues fraîches, aux yeux brillants, aux

membres ronds et potelés, beau de la grâce de l’enfance et de la santé;

et ce voisinage faisait ressortir dans toute son horreur la décrépitude

de l’habitant du coffre.

A la nuit close, l’hôte et sa femme rentrèrent accompagnés de trois

garçons entre huit et quinze ans; nos guides et nos domestiques vinrent

réclamer leur part d’abri; deux grands chiens, un porc, trois rennes

familiers, furent admis aussi, et la chambre se trouva pleine à ne

pouvoir faire un mouvement. Je me trouvai fort heureuse au milieu de

cette agglomération d’êtres immondes, et n’aurais certes pas donné,

cette nuit-là, ma part de plancher et de peau de renne pour beaucoup.

Cet aveu peut seul vous faire apprécier mes souffrances de la nuit

précédente.

Tandis que je reprenais des forces dans un sommeil réparateur, une

aurore boréale parut au ciel: c’était la première de l’année, et les

Lapons en conclurent que les jours suivants seraient très-froids. Les

aurores boréales apparaissent dès l’automne et durent jusqu’au

printemps. Cette longue nuit, qui est l’hiver de la Laponie, est presque

toujours éclairée par ces lueurs, et l’horreur de l’obscurité se trouve

ainsi un peu adoucie.

Les jours décroissent sous cette latitude avec une rapidité dont vous ne

pouvez vous faire idée. Le 12 septembre, nous eûmes onze heures

d’obscurité; le 22 août, nous avions eu le premier quart d’heure de

nuit; depuis ce temps nous avions cependant fait près de cent lieues

vers le sud, ce qui devait diminuer la rapidité de la croissance des

nuits. Le 12 septembre, au cap Nord, on doit avoir des nuits de quatorze

heures.

Le lac de Suvajervi est situé dans la Laponie russe; il est assez voisin

du fleuve Muonio, et distant seulement d’environ six lieues de

Karesuando, terme de notre voyage à cheval. C’est un beau lac bien

encaissé dans des pentes verdoyantes et qui n’a pas besoin d’être en

Laponie pour charmer les yeux du voyageur. Du sommet de ses collines on

aperçoit tout le pays de Kautokeino, sous la forme d’une immense plaine

mamelonnée couverte de mousse de renne. Les marécages, vus à cette

distance, semblent des taches de verdure; les torrents et les lacs sont

des miroirs où se réfléchit le ciel: cela forme un paysage ne manquant

ni de grandeur ni de charme; jamais assurément perspective ne fut plus

trompeuse.

Le Lapon propriétaire de la maison de Suvajervi est riche: il possède,

nous dit-il, plus de cinq cents rennes; il s’occupe uniquement de

l’augmentation de son troupeau et se soucie peu d’assainir ou d’embellir

son habitation. Voyant par la forme de ses discours qu’il était fort

intéressé, nous lui offrîmes de nous conduire à Karesuando, moyennant

deux species, et il accepta avec empressement; nous nous mîmes donc en

marche malgré la neige, et, vers huit heures du soir, nous étions au

bord du Muonio.

La géographie de ces contrées est peu présente à la mémoire;

permettez-moi donc de vous rappeler que le Muonio prend sa source dans

la petite chaîne de montagnes voisine de Kautokeino, à peu de distance

du lac d’où sort l’Alten, et, tandis que celui-ci court en ligne droite

vers le nord, le Muonio descend vers le sud, reçoit la rivière Torneä

auprès de Kengisbruck, change son nom en cet endroit pour celui de son

affluent, et, sous le nom de fleuve Torneä, se jette dans la mer

Baltique, entre Torneä et Haparanda.

A Karesuando, le Muonio est déjà un beau fleuve, violent, rapide, et

conséquemment dangereux à traverser à la nage. Heureusement pour nous,

il n’en fallut pas venir à cette extrémité. Arrivé sur la rive, notre

guide poussa quelques cris aigus, et aussitôt deux barques se

détachèrent de Karesuando et vinrent nous chercher. Grâce à l’habileté

de nos rameurs, en moins de dix minutes, nous étions sur le bord opposé.

Karesuando est le chef-lieu d’une province de huit cents habitants,

Lapons ou Finlandais; les habitations ne sont pas plus nombreuses qu’à

Kautokeino, et leur aspect est sale, misérable et délabré. Aucune rue

dans cette métropole laponne; les maisons sont dispersées dans la plaine

au bord du fleuve; le terrain, très-humide, coupé de nombreux ruisseaux,

est partout resté inculte. Les habitants de Karesuando, comme les Lapons

nomades, vivent de pêche pendant l’été et de chasse durant l’hiver.

Depuis quelques années, leur chasse garnit à la fois leur garde-manger

et leur bourse, car ils vendent à des marchands suédois et russes les

peaux des animaux tués; ils font souvent ample butin de martres de

diverses espèces, de renards à croix, de renards bleus et blancs, de

loups et d’ours. Autrefois, au temps de Regnard, les Lapons chassaient

avec des flèches; aujourd’hui ils emploient de préférence les piéges,

qui ne trouent pas la fourrure des animaux et ne la souillent pas de

sang. Plusieurs d’entre eux ont aussi des fusils et s’en servent fort

bien, mais ils n’aiment pas cette arme d’un entretien et d’un emploi

difficiles au milieu de leur humidité. A propos de fourrures, il

convient de vous faire remarquer que tous les animaux, à l’exception des

rennes, deviennent blancs l’hiver dans toutes les régions boréales, et

que tous, à l’exception des ours blancs, sont d’un gris plus ou moins

roux l’été. L’hermine elle-même, cet emblème de blancheur, est grise

durant l’été; aussi ne la chasse-t-on qu’en hiver. On rencontre en

Laponie une espèce de lièvre fort bonne à manger et meilleure à voir: ce

sont des lièvres-hermines, d’un pelage plus blanc que la jolie bête si

estimée chez nous, et ayant comme elle la queue entièrement noire. Ces

lièvres charmants y ajoutent même des oreilles de même couleur du plus

singulier effet. Ces animaux sont infiniment communs et leur fourrure a

fort peu de valeur; les Lapons en font grand usage; ils en enveloppent

les petits enfants qui ne marchent pas encore et en forment des

couvertures excellentes contre le froid. J’achetai à Hammerfest, pour

douze francs, une douzaine de ces peaux, et cela serait la plus jolie et

la moins chère des fourrures, si le peu de solidité du poil du lièvre ne

la rendait d’un très-mauvais usage. Cet inconvénient l’empêche d’être

répandue dans le commerce.

A Karesuando comme à Kautokeino, nous allâmes loger chez le pasteur.

Celui-ci étant un pasteur fixe, nous le rencontrâmes chez lui; j’en

aurais pensé plus de bien s’il eût été absent. Ce pasteur, un nommé

Laestadius, nous offrit un fâcheux mélange de prétentions savantes et de

grossièreté rustique. Malgré nos lettres de recommandation, malgré ce

qui eût dû le toucher, le triste état où nous avaient mis nos longs

jours de bivouac, il nous accueillit de l’air rogue d’un homme important

qu’on dérange. Le bonnet sur la tête, la pipe à la bouche, il nous fit

donner de mauvaise grâce une chambre et ne s’occupa plus de nous.

Cet homme, parce qu’il écorche le latin et possède la très-restreinte

flore de Laponie, se croit un personnage; il prend des poses d’homme

supérieur et affecte le langage dédaigneux; il montre en tout une vanité

de son mérite fort en désaccord avec le caractère dont il est revêtu.

Autant je me sens de respect et d’admiration pour ces vénérables prêtres

dont je vous ai parlé, autant j’éprouvai d’éloignement pour la fausse

dignité de cet ours mal léché. Je ne trouvai chez lui ni les soins ni

l’accueil qui m’étaient dus, ni même cette vulgaire compassion que le

pitoyable état de ma santé inspirait aux Lapons. Cet hôte rébarbatif

nous fournit de la paille hachée pour lit, des galettes d’orge, un

poisson du fleuve et des navets, et, pour compléter la mauvaise opinion

qu’il nous avait donnée de lui, nous fit payer le tout fort cher.

Il neigeait, je crois vous l’avoir dit, et je vis avec intérêt, le

lendemain de notre arrivée à Karesuando, atteler les rennes aux

traîneaux. Le renne est attaché à ce petit traîneau-sabot dont je vous

ai parlé par une longe qui, lui passant sous le ventre entre les jambes,

rejoint un collier de cuir recouvert de drap, placé à la naissance des

épaules; le collier, souvent assez habilement brodé en fil d’étain, est

entouré d’une multitude de petites sonnettes. Ce bruit plaît, dit-on, au

renne et l’excite à courir; de plus, ces clochettes aident les Lapons à

se retrouver pendant l’obscurité des jours d’hiver. Pour être à peu près

docile, le renne doit être dressé fort jeune, et encore arrive-t-il

souvent qu’il refuse de marcher quand on l’attelle. Alors il se met en

colère, se retourne contre le traîneau, le frappe avec ses pieds de

devant et peut porter ainsi au voyageur des coups fort dangereux. La

rapidité du renne est sans pareille; on peut se figurer de quel train

court un cerf excité, ayant derrière lui une charge très-légère

relativement à sa force. S’il est sauvage et indépendant, il est aussi

robuste et sobre; il se nourrit de cette petite mousse qui tapisse les

plaines de Laponie. Lorsque la neige couvre la terre, il sait fort bien

creuser des trous avec ses pieds, afin de découvrir sa nourriture. Ce

précieux _lichen rangiferinus_ a le goût fade, légèrement sucré,

présentant une analogie avec celui de la guimauve, dont il doit avoir

les propriétés adoucissantes. Je ne sais si, dans ma description des

rennes, je vous ai parlé de leur fourrure: leur poil est le plus gros

qu’on puisse voir; il est très-cassant, extraordinairement épais, et

tient fort peu sur l’animal; si on en prend une pincée, il vient à la

main. Lorsque l’animal est tué, c’est bien pire: le poil se détache de

la peau dès qu’on la secoue; sans ce défaut absolument capital, la peau

de renne ferait de chauds et excellents tapis, car la fourrure du renne

a souvent trois pouces d’épaisseur, et les poils y sont serrés de façon

à être tout droits les uns contre les autres. Aucun tapis de roi ne

produit la sensation qu’on éprouve en posant le pied sur une peau de

renne. La nuance de cette fourrure varie du gris clair au roux pâle. A

Karesuando, je dis adieu aux rennes; je savais que je n’en verrais plus

au delà de ce village, où nous devions quitter la route de terre pour

descendre les fleuves. A Karesuando, nous nous séparâmes de nos guides

et de nos chevaux; les uns et les autres devaient refaire le pénible

trajet que nous venions d’achever, pour retourner chez eux, en Finmark.

Tous nos gens s’étaient parfaitement conduits; nous ajoutâmes donc

quelques species au prix de cent francs par cheval, qui avait été fixé à

Kaafiord. Les hommes n’avaient pas été très-malheureux; nous leur avions

souvent fait partager nos provisions, et cette réserve de biscuit

mouillé et de graisse rance que je trouvais si repoussante leur faisait,

à eux, des repas excellents. Les chevaux avaient eu plus à souffrir; les

premiers jours, ils trouvaient à peine quelques broussailles sur le sol

détrempé, et deux fois nous fûmes même obligés de leur faire donner du

biscuit, le lieu de notre campement étant aride au point de ne pas

produire un brin d’herbe. Quoi qu’il en soit, tout le monde était bien

portant à notre arrivée à Karesuando, et nos guides se réjouissaient de

la venue de la neige, qui leur présageait pour le retour un voyage moins

pénible.

Les guides devaient se reposer huit jours à Karesuando. Nous avions

l’intention de faire comme eux; mais la crainte de voir le Muonio

charrier de la glace nous engagea à partir sans délai. Je fis rapidement

une tournée d’observateur à travers la ville; j’entrai dans les maisons,

et les trouvai absolument semblables à celles de Kautokeino. Je visitai

l’église, sorte de grange peinte en rouge, coiffée d’un lourd toit de

bois, meublée à l’intérieur par quelques bancs et une chaire de

planches. Tout cela était très-nu, très-triste, et n’avait même plus

pour moi l’intérêt de la nouveauté; aussi ne regrettai-je rien de

Karesuando, sauf les quelques jours de repos absolu que je m’étais

promis d’y prendre.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 14 / 19 段