Le fleuve Muonio, sur lequel nous allions naviguer, ressemble à ces

grands fleuves du nord de l’Amérique, qui offrirent tant de dangers à

leurs premiers explorateurs. Il est, comme eux, impétueux, violent,

capricieux, entrecoupé de rapides, semé de rochers innombrables; sa

pente subit des inclinaisons brusques et fréquentes qui varient de dix à

vingt degrés et forment des cascades plus ou moins redoutables; à chaque

masse de rochers qu’il rencontre, la vague se fronce, se brise, écume,

puis se sépare avec bruit ou se précipite en surmontant l’obstacle.

Grâce à ces accidents, son cours est très-varié et très-pittoresque, et,

si la navigation en est dangereuse, elle n’est du moins pas ennuyeuse.

Les batelets finlandais sont construits de manière à lutter le mieux

possible contre toutes ces difficultés; ils sont longs, légers, et si

plats qu’il faut se tenir couché au fond et rester presque immobile si

on ne veut risquer de chavirer. Ils ne peuvent admettre plus de deux

voyageurs, deux rameurs et un pilote. Lorsqu’on a du bagage, il faut le

placer dans un bateau séparé, où il tient la place du fond, comme des

voyageurs. Le pilote, commandant responsable de ces expéditions, se

place à l’arrière; il tient une espèce de pagaie, dont il se sert comme

d’un gouvernail; les rameurs, placés à l’avant, ont sans cesse les yeux

fixés sur lui et exécutent ses ordres avec une ponctualité de machine.

L’admirable adresse de ces trois hommes fait glisser le batelet avec une

agilité de poisson au milieu des écueils du fleuve. Lorsqu’on rencontre

une cascade, les bateliers doivent éviter à la fois d’être entraînés par

la violence du courant ou lancés contre quelque rocher. Leur habileté

suprême consiste à conserver le gouvernement de leur vitesse au moment

même où ils sont emportés avec la rapidité d’une flèche. Parfois il

arrive que la quille du bateau touche quelque rocher à fleur d’eau. On

reçoit alors un choc. On frémit; mais, avant que la crainte se soit

complétement formulée, le bateau a rebondi comme une balle au milieu du

remous de la cascade, qui se venge des voyageurs téméraires en les

couvrant d’une pluie pénétrante. Les cascades sont infiniment

rapprochées; nous en avons franchi quarante-cinq le premier jour. Leur

longueur varie de cinquante à cent vingt toises; elles se partagent

ordinairement en plusieurs chutes, de façon qu’on met de une à quatre

minutes pour les franchir.

Entre Karesuando et Muonioniska, le pittoresque me parut concentré sur

les rapides. Les bords du fleuve ont un aspect fort monotone; ils

offrent une suite non interrompue de prairies dominées au loin par de

petites collines basses et boisées de bouleaux. Dans ce canton, les

bords du Muonio sont déserts; rarement la fumée de la cabane d’un

pêcheur ou la silhouette d’une ferme finlandaise en égaye la solitude.

En avançant vers le sud, le paysage s’enrichit du feuillage élégant des

pins, qui, d’abord petits, chétifs et grêles, n’acquièrent tout leur

développement qu’aux environs de Torneä.

Le Muonio étant la limite de la Finlande suédoise, on aborde

alternativement sur la rive russe ou sur la rive suédoise. Muonioniska,

où nous couchâmes le premier jour de notre voyage par eau, est une

bourgade russe composée d’une centaine d’habitations qui sont dispersées

dans une vaste plaine. Les maisons y ont un air aisé, bien différent du

triste aspect des maisons laponnes; elles sont en bois, avec de grands

toits à auvents et de hauts perrons à rampes découpées; elles ont une

certaine ressemblance avec les chalets suisses. Il n’en fallait pas

davantage pour que Muonioniska me parût charmant au premier coup d’œil;

au second, je le trouvai encore bien pauvre, car je ne pus m’y procurer

d’autre gîte qu’une hutte de bois sans cheminée, meublée de deux bottes

de paille. Néanmoins je résolus d’y passer une journée. Le pasteur de

Muonioniska nous vint voir: c’est un homme instruit, s’occupant de

sciences naturelles, Il nous montra une assez belle collection de

coléoptères recueillis dans les différents cantons de la Finlande, et

quelques lépidoptères, parmi lesquels je m’étonnai de rencontrer plus de

nocturnes que de diurnes. Le pasteur me dit que ces espèces volent le

jour sous ces hautes latitudes.

Je dormais très-profondément sur mon lit de paille, quand on vint

m’appeler pour voir une aurore boréale; je fus prête en un instant, et

fus alors témoin d’un des plus magnifiques spectacles du monde. Le ciel

étant très-noir, il se forma d’abord à l’horizon un foyer de lumière

pâle qui avait l’apparence de l’avant-coureur de l’aurore. Cette lueur

s’élargit peu à peu de façon à occuper une notable partie du ciel. Du

point central s’échappaient des gerbes de lumière mobile qui prenaient

toute espèce de formes: tantôt pareilles à des langues ardentes, tantôt

semblables à des serpents de feu, elles s’enlaçaient de mille façons

avec un mouvement lent et continu. Au moment où la clarté devint plus

intense, le ciel fut couvert d’innombrables spirales de flammes tordues

et diffuses, s’agitant comme des panaches au souffle d’un vent

mystérieux!

Phénomène étrange! l’aurore boréale, à son plus beau moment, n’efface

pas l’éclat des étoiles, qui scintillent à travers toutes ces lueurs. La

teinte de l’aurore est jaune soufre, très-pâle; sa lumière, incertaine

et blafarde, luit sans éclairer. C’est un spectre de lumière; car

comment nommer une lumière ne produisant pas de clarté? L’aurore boréale

de Muonioniska dura trois heures. Je restai tout ce temps immobile,

attentive, sous cette impression indicible que j’avais déjà éprouvée en

présence des glaces flottantes. L’aurore boréale et les glaces polaires

sont de ces choses dont la contemplation fait monter l’admiration

jusqu’à la stupeur: le spectateur se tait, le narrateur est tenté de

jeter sa plume; qui saurait décrire le degré d’infinie magnificence où

peut atteindre la nature de Dieu?

Muonioniska semble posé au bord d’un lac, tant le fleuve y est large;

l’eau a, pour se répandre, les belles prairies de la plaine, et y reste

calme et unie comme un miroir; mais, à quelques lieues au sud du bourg

russe, le pays change d’aspect: le Muonio, serré entre deux chaînes de

collines, devient tumultueux comme un torrent; il arrache sans cesse au

rivage des pierres, de la terre, des branches d’arbres, qu’il charrie

pêle-mêle. Des pentes multipliées précipitent encore son élan, et par

moments sa marche devient tout à fait furieuse: il déracine des arbres

entiers, se rue contre les blocs de granit, dont la tête se dresse

au-dessus de ses vagues, passe par bonds sur les énormes rochers qui

montrent à fleur d’eau leurs sommets arrondis comme des dos de baleines.

Quelquefois il tombe en une nappe éblouissante où se reflète le soleil,

où se jouent les truites bleues et jaunes. D’autres fois il se

précipite, mugit, écume, et alors déchire et emporte tout ce qu’il peut

atteindre. Depuis Muonioniska, son cours entier est une cascade immense,

et jusqu’au golfe de Bothnie il semble descendre les marches inégales

d’un gigantesque escalier.

Au milieu de ces tempêtes, on rencontre parfois de grosses mottes de

terre descendant ce fleuve violent avec toute leur végétation d’herbe,

de mousses et de fleurettes; le rejaillissement de l’eau les couvre de

perles brillantes, les moucherons voltigent à l’entour, les scarabées

vont et viennent au fond des mousses; tout un petit monde frais, calme

et charmant, côtoie ces rudes écueils, flotte sur ces abîmes, et ce

fleuve qui émiette les rochers et broie les grands sapins transporte, en

les épargnant, les humbles îlots de mousse. Il m’arrivait, en les

suivant des yeux, de les comparer à ces âmes simples qui traversent le

courant redoutable des hommes et des événements protégées par leur

obscurité et leur faiblesse; ignorantes des périls, elles arrivent sans

secousses au terme de leur voyage en ce monde, tandis que d’autres,

fortes et courageuses, se brisent dans leur lutte contre d’invincibles

obstacles!

Dans sa partie septentrionale les bords du Muonio sont déserts; rarement

aperçoit-on une fumée, indice d’une cabane, et les fermes où l’on couche

sont séparées par de grandes distances. Toute cette province est fort

pauvre; pourtant on rencontre dans les habitations finlandaises le

premier symptôme de civilisation: la propreté. Lorsque nous nous

arrêtions le soir, nous trouvions dans quelque vaste salle, carrelée de

pierres grises bien lavées, de longues tables couvertes de vases pleins

de lait, et dans un coin, se dressant fièrement, comme la reine du

logis, une large et haute cheminée où brûlaient des sapins presque

entiers posés verticalement; cette façon de placer le bois avive

singulièrement la flamme et lui fait jeter dans la salle des lueurs

joyeuses bien douces aux yeux du voyageur fatigué. La plupart du temps

le lit où l’on dort dans ces fermes se compose de paille hachée posée

sur des planches; mais en revenant de Laponie on n’est pas difficile, et

le confort paraît suffisant dès qu’on a le bonheur de reposer sur une

place sèche abritée par un toit.

La navigation au milieu des rapides n’est pas sans dangers; mais ils

sont heureusement conjurés par l’habileté du pilote et des rameurs; il

faut à ceux-ci une force prodigieuse pour ramer sans relâche avec une

rapidité qui, pour maîtriser le flot, doit être double de celle du

courant. La manœuvre du pilote, lorsqu’il aperçoit un rocher redoutable,

est très-curieuse à observer: il gouverne directement sur l’écueil, et,

au moment où la barque va s’entr’ouvrir dans un choc, il donne une

secousse au gouvernail; le bateau fait un brusque écart, comme un cheval

effrayé décrit un angle, et continue sa course folle au milieu des

tourbillons bruyants. Le bruit assourdissant de l’eau, la pluie d’écume

dont on est couvert, empêchent de se rendre compte du danger; on

l’aperçoit seulement lorsqu’en regardant derrière soi on voit au loin la

barre furieuse et mugissante de la cascade. Une demi-heure après on

entend un grand bruit; c’est un autre rapide et on recommence. Cette

lutte entre le fleuve et le bateau, cette victoire continuellement

renouvelée de l’adresse de l’homme contre la force aveugle d’un élément,

aurait l’attrait de tout péril affronté et vaincu, s’il ne s’y joignait

le désagrément peu glorieux d’être mouillé jusqu’aux os par la pluie des

cascades et les lames qu’on embarque; ajoutez-y l’ennui d’être obligé de

se tenir toujours couché, immobile au fond d’un bateau; et tout cela

dure longtemps, car on rencontre quatre-vingt un rapides plus ou moins

importants entre Karesuando et Torneä, dans un espace d’environ cent dix

lieues.

La plus fameuse des cascades du fleuve est près de Muonioniska; elle se

nomme l’Eyanpaïkka (le saut des Garçons); elle est, dit-on,

très-redoutable, et on prend dans le voisinage un pilote tout exprès

pour la franchir. Les bateaux l’évitent ordinairement et font un

_portage_ sur le bord de l’eau; on me fit faire comme aux bateaux

craintifs, et par un motif de prudence on ne me permit pas de faire ce

saut périlleux. J’obéis, mais à mon grand regret; je fus m’asseoir sur

un rocher à l’extrémité d’une île qui partage le fleuve en cet endroit,

et du haut de mon observatoire je vis parfaitement arriver nos deux

bateaux, qui me firent l’effet de deux sabots d’enfant emportés par le

courant. L’Eyanpaïkka franchi, j’allai reprendre ma place au fond de mon

bateau; dans ma précipitation j’oubliai sur l’île ma pauvre chienne

laponne, et nous étions déjà loin quand je m’aperçus de son absence;

nous tenions beaucoup à ce chien et nous étions résolus à tout tenter

pour le recouvrer. Remonter le fleuve encore tout ému du saut qu’il

venait de faire, c’était tout à fait impossible; on prit le parti

d’aborder, et l’un des bateaux tenta de tourner l’île par l’autre bras

du fleuve. Je restai à la pointe méridionale de l’île, et, après avoir

traversé une longue prairie récemment fauchée, j’eus la satisfaction

d’apercevoir une métairie dans le lointain; je me dirigeai aussitôt vers

elle, comptant y demander l’hospitalité pour quelques heures. Je

traversai une grande cour entourée de haies et pittoresquement encombrée

de herses, de charrues et de ces grands triangles faits de trois

planches, qui servent en Suède et en Norvége à tracer des chemins dans

la neige[5]. Sur le seuil de la maison, je fus accueillie par une

vieille femme sèche et droite, qui, après avoir écouté le récit fait par

mon domestique, me fit entrer de bonne grâce et m’offrit une tasse de

lait et un escabeau sous le manteau de la grande cheminée; j’acceptai

l’un et l’autre.

[5] On attelle un cheval au sommet d’un des angles du triangle, et, à

mesure qu’il avance, les planches posées verticalement refoulent la

neige de chaque côté de la route.

La pièce où je me trouvais était vaste et propre; les dalles de pierre

étaient bien balayées, les murs soigneusement blanchis à la chaux

jusqu’à hauteur d’homme; point plafonnée, car on voyait au-dessus de soi

les entre-croisements des poutres de la toiture; quelques gros écheveaux

de chanvre pendaient aux solives, et sur des planches étaient posés des

vases de bouleau et quelques-unes de ces jattes de bois vernissé à

fleurs peintes que la Russie envoie partout comme un échantillon de son

goût semi-barbare, semi-asiatique. Une table de sapin, huit ou dix

escabeaux et un métier à tisser complétaient l’ameublement. La fenêtre

basse et garnie de verres troubles jetait un jour terne sur cet

intérieur simple et nu; heureusement la grande cheminée où brûlaient

royalement trois grosses bûches posées en hauteur, envoyait de joyeux

reflets autour d’elle.

Après m’avoir curieusement examinée, la vieille hôtesse se remit à filer

à la quenouille; bientôt je vis entrer une jeune fille de dit-huit à

vingt ans, grande, robuste, avec des cheveux blond pâle et des yeux bien

clair, qui, après avoir écouté avec étonnement le récit de sa

grand’mère, se plaça devant le métier et se mit à tisser avec une force

et une rapidité particulières. Je m’approchai pour examiner son travail;

elle me le montra avec une complaisance où perçait l’orgueil de son

adresse; elle fabriquait une grosse étoffe de laine à larges raies de

couleurs éclatantes, très-semblable à ces couvertures espagnoles dans

lesquelles se drapent les muletiers: ces étoffes, d’une originalité si

gaie, me semblent faites pour les regards d’un beau soleil, et non pour

les brumes des contrées du nord. Tout en regardant travailler mon

adroite hôtesse, j’étais fort préoccupée d’un détail d’ameublement dont

je ne vous ai pas parlé; je voyais sortir de la muraille, de distance en

distance, des broches de fer terminées par un large anneau, et je ne

pouvais m’en expliquer l’usage: c’étaient des candélabres; je le vis

lorsque le jour tomba. La jeune fille prit dans un coin des bûchettes de

sapin longues et minces, les réunit en faisceaux, puis, en faisant

entrer un paquet dans chacun des anneaux de fer, elle y mit le feu, et

une vive lumière se répandit dans la salle. Une longue habitude doit

être nécessaire pour se livrer à un travail quelconque avec ce singulier

éclairage, tant il varie dans son intensité; il produit du reste un

effet bizarre et amusant: les lueurs du feu si vacillantes donnent à

tous les objets des aspects fantastiques; les couleurs miroitent

étrangement; les contours se dérangent, et les choses inanimées prennent

une vie factice sous ces reflets multipliés et changeants. Cette manière

d’éclairer les chambres finlandaises m’expliqua pourquoi les murs

n’étaient blanchis qu’à hauteur d’homme et pourquoi on ne fait pas de

plafonds; le haut des murailles est abandonné à la fumée; elle le

badigeonne d’une belle couleur noire; de cette façon, les chambres sont

mi-parties noires et blanches et comme en deuil; cela leur donne une

physionomie tout à fait étrange. A la nuit close, le personnel masculin

de la ferme rentra; il se composait de quatre jeunes hommes et d’un

vieillard, mari de la fileuse; à leur arrivée il fallut recommencer, au

profit de leur curiosité, le récit de mon aventure; puis une servante

prépara le couvert et posa sur la table un large quartier de veau rôti

accosté d’un grand fromage et d’un immense pot rempli de lait. Je fus

conviée à prendre ma part de ce festin, et j’y consentis volontiers;

j’étais encore à la table hospitalière de ces braves fermiers, quand ma

bonne chienne, ramenée par mon mari, fit joyeusement irruption dans la

salle; elle bondit, jappa, hurla, me lécha follement et me donna tous

les témoignages en son pouvoir de l’affection la plus vive. Je fus

extrêmement heureuse de la retrouver; cette chienne m’était devenue fort

précieuse: car, outre sa rareté, c’était assurément un excellent et

intelligent animal; en quelques jours, elle avait été dressée à obéir à

toutes mes volontés.

Le dîner fini et l’hospitalité payée par un species, ce qui me fit

prendre pour une princesse par mes hôtes, nous remontâmes en bateau

malgré la nuit, afin d’aller coucher dans une grange située plus loin,

où nous devions arriver ce jour-là afin de ne pas déranger notre

itinéraire, qui avait réglé nos stations à l’avance.

Cette ferme, comme je vous l’ai dépeinte, vous donne une idée exacte des

habitations des riverains du Muonio; le lendemain de cette halte, nous

étions à Kélangi, le surlendemain, à Turtula; de cascade en cascade nous

arrivâmes ensuite et sans autre incident à Kengisbruck.

Près de Kengisbruck, le Muonio reçoit la Torneä[6] et quitte son nom

pour prendre celui de son tributaire; là elle s’élargit, se calme, et

ses allures deviennent plus conformes à la dignité d’un grand fleuve qui

approche de son embouchure.

[6] La Torneä sort du lac Torneä-Trask, situé en Laponie. Près de

Kengis, elle forme deux cataractes d’environ quarante pieds de haut.

La Torneä a de quinze à dix-huit cents pieds de large, et de

vingt-cinq à trente pieds de profondeur.

De belles forges ont été établies à Kengisbruck; elles fonctionnent

depuis plus de deux cents ans, et là, comme partout, l’industrie a

apporté son contingent de bien-être au lieu où elle est honorée. La

maison du directeur des forges est située à une demi-lieue dans les

terres. Nous dûmes faire ce trajet à la nuit noire, et, quoique bien

fatiguée, je ne m’en plaignis pas. Le chemin côtoyait une forêt de

sapins admirablement éclairée par la lune, alors dans son plein; ses

rayons perçaient de quelques flèches d’argent la voûte sombre des

arbres; au loin, la fumée rouge des forges montait dans l’air en

tourbillons épais, et à l’horizon une aurore boréale promenait ses

bandes de lumière pâle sur l’azur sombre du ciel; ce qu’il y avait

d’harmonies mystérieuses dans le contraste de toutes ces lueurs, je ne

saurais vous l’exprimer, et le pinceau lui-même serait inhabile à le

faire comprendre.

La maison des forges de Kengis est riche et hospitalière; nous y

trouvâmes des recherches de bien-être dont nous avions perdu l’habitude:

on nous logea dans une grande chambre boisée de sapin; la paille hachée

des lits était enfermée dans de la toile, et au lieu de peaux de bêtes

pour nous couvrir, en nous donna de l’édredon. Je m’apprêtais à jouir de

tout ce luxe, lorsque la lune s’étant couchée, l’aurore se fit si belle

que je sortis pour l’admirer. Je la vis d’abord s’agiter avec des

mouvements réguliers, comme une mer de lumière; puis deux grands bras de

feu sortirent du foyer principal et enfermèrent tout un côté du ciel. Au

bout d’un quart d’heure, ces bras se séparèrent en s’agitant comme les

tronçons d’un serpent blessé; la lumière prit mille formes étranges:

celle de rubans inextricablement mêlés, celle d’un peigne immense, celle

de panaches touffus, de gerbes amoncelées; enfin, lorsqu’après deux

heures de contemplation je rentrai afin d’aller me reposer, elle avait

la forme d’une couronne à fleurons aigus, posée à l’extrémité de

l’horizon. Cette couronne était absolument semblable à la couronne de

fer des rois lombards, dont nous voyons l’effigie sur nos pièces de

monnaie de l’époque impériale, et de chacune de ces pointes

jaillissaient mille rayons lumineux et mobiles.

Cette magnifique aurore boréale fut suivie d’un grand abaissement dans

la température; à peine avait-elle disparu qu’une neige épaisse commença

à tomber et donna à la terre ce manteau blanc dont elle reste couverte,

en Finlande, près de neuf mois de l’année.

Kengis marquera dans mon souvenir par ses admirables paysages; le

lendemain de cette belle nuit, que j’ai essayé de vous décrire, quand

nous arrivâmes au bord du Torneä pour nous embarquer, l’aurore

couronnait d’une teinte rosée le sommet des sapins de la forêt; bientôt

le soleil se leva derrière les arbres, de l’autre côté du fleuve, en

montant dans l’azur, son disque éclatant se doubla en se reflétant dans

l’eau; le tapis de neige des berges, les petits glaçons de la rive se

teignirent de pourpre et d’or: on eût dit des pierres précieuses

entourant un miroir d’argent. Jamais je ne vis plus splendide lever de

soleil.

A partir de ce jour, le froid ne nous quitta plus; il rendit

très-pénible la dernière partie de notre navigation. Le Torneä nous

offrit encore beaucoup de rapides, et les lames d’eau glacées ne nous

furent pas épargnées; malgré cet inconvénient, ma santé se trouva fort

bien du repos obligé. Le bon lait des fermes finlandaises, dont je fis

ma nourriture exclusive, me guérit à peu près de mes maux d’estomac, et

enfin, cher frère, de rivières en cascades, couchant tantôt en Suède et

tantôt en Russie, j’arrivai le 21 septembre à Mattaringuy, petit bourg

suédois, séparé de Torneä seulement par une quinzaine de lieues. Là j’ai

réuni toutes mes notes éparses, écrites sous la tente ou en bateau, et

je puis ainsi vous envoyer un historique assez complet et très-sincère

de ma traversée de la Laponie.

LETTRE VIII.

LA FINLANDE.

J’ai fait bien peu de chemin depuis ma dernière lettre; mais, puisqu’un

accident arrivé à ma voiture me retient une journée dans la peu

distrayante ville de Calix, je veux mettre ce temps à profit pour

revenir avec vous sur ces curieuses provinces finlandaises, dont je

touche encore les frontières, pays trop peu connu, et, à mon sens, trop

peu apprécié jusqu’à présent.

Les Finlandais ou Finnois forment une race à part des Lapons, des Russes

et des Suédois, avec lesquels ils sont en contact continuel. Ils

occupent les côtes du golfe de Bothnie et descendent toutefois beaucoup

plus au sud sur la côte russe; on trouve encore leurs mœurs et leur

langage à Abo; on ne rencontre plus sur la côte ouest que des Suédois,

dès qu’on a atteint la petite ville de Piteä. Quelques savants veulent

voir dans les Finnois une race orientale venue des plateaux ouraliens,

et en font les descendants des Hongrois; d’autres affirment reconnaître

en eux les caractères de la race aborigène de tout le reste de l’Europe.

J’ignore si ces conjectures ont rencontré la vérité, et j’ajoute même

que les questions de filiations de races, si elles n’éclairent pas

d’importants points d’histoire, me semblent des recherches d’une grave

puérilité; car aucune n’aboutit jamais à rien de positif. Admettons un

moment que l’origine asiatique des Finnois soit prouvée. Ils ont occupé

les sommets de l’Oural. Bien. Et après? dirai-je. Les monts Ourals

avaient-ils vu les premiers d’entre eux? On arrive toujours à cette

question si obscure de déterminer quels furent les premiers peuples

autochthones. Tout cela est plongé dans un mystère dont aucune main

savante n’a encore soulevé le voile; aussi, sans me casser la tête à

prendre parti pour ou contre les différentes opinions, j’aime autant

m’en tenir à la Genèse et supposer les Finlandais descendant comme nous

de Japhet, fils de Noé; cela est plus facile et n’est pas plus absurde

que beaucoup de suppositions à l’usage des académies de province. Vers

le milieu du XIIe siècle, nous voyons les Finlandais apparaître dans

l’histoire; le roi de Suède, Erik le Saint, vient les conquérir, et,

sous prétexte de leur apporter le christianisme, s’empare de leur pays,

aidé de saint Henry (l’Anglais), ne leur laissant d’autre alternative

que le baptême ou la mort. Naturellement les Finlandais vaincus se

convertirent en foule; mais pendant bien longtemps ils gardèrent dans

leur cœur l’amour de leurs anciens dieux. En abjurant le paganisme, ils

ne l’oublièrent pas; à l’heure où nous parlons, ce paganisme vit encore

dans leur mémoire: seulement il s’est transformé; de religion il s’est

fait poésie; ce n’est presque pas déchoir. Les dogmes sacrés sont

devenus légendes populaires; on les chante durant les longues nuits

d’hiver, quand le foyer de la ferme rassemble toute la famille. Ces

poésies se nomment _runas_.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 15 / 19 段