mouton, son cheval; il le nourrit, l’habille, le traîne; il lui procure
du lait, du beurre, du fromage, une chair grasse et succulente. Le Lapon
prend la peau du renne et se façonne un costume solide et chaud; il en
double son traîneau, il en fait son matelas et sa couverture; il coud
avec les tendons de l’animal; il façonne des manches de coutelas et
divers petits ustensiles avec ses cornes. Lorsqu’il change de résidence,
lorsqu’il quitte la côte pour le bois, la plaine pour la montagne, le
renne est encore là, serviteur fidèle et robuste; on l’attelle au
traîneau, et il entraîne, avec une admirable rapidité, le maître, les
enfants, la maison, toute la vie, qui se transplante suivant le caprice
de l’humeur du Lapon nomade. Ajoutez à cette immense dose d’utilité que
le renne est un magnifique animal, grand, vigoureux, vif, agile, beau à
regarder au repos, plus beau à regarder courir; c’est un cerf, vous le
savez, mais ayant dans l’aspect les caractères de force qui manquent aux
gracieux hôtes de nos forêts: si j’osais bien faire comprendre ma pensée
par une comparaison prise dans le domaine de l’art, je dirais que le
renne est au cerf ce qu’une des belles Italiennes du Titien est à une
figure-vignette de keepsake.
Les rennes perdent leur bois tous les ans, et, quand on voit les
gigantesques rameaux de leurs andouillers, on s’étonne qu’une année
suffise pour une pareille croissance. Le bois de l’animal s’étend
derrière le front sans s’élever perpendiculairement; il se déploie
plutôt vers sa croupe, et souvent il est presque aussi long que lui. Les
femelles ont un bois peu différent de celui des mâles; je n’ai pu savoir
bien positivement si la castration, très-fréquemment pratiquée par les
Lapons, prive le renne de son bois. J’ai consulté les autorités: Linné
dit oui, et Buffon dit non. Qui ne serait embarrassé? Comme fait
positif, j’ai vu plusieurs rennes sans bois; mais venaient-ils de le
perdre? C’est aux naturalistes de conclure.
Les rennes de ce second campement étaient infiniment plus nombreux que
ceux du campement précédent. Je pensai que nous nous trouvions parmi des
Lapons riches; deux robes de wadmel bleu, bordées de bandes blanches et
rouges, dont étaient vêtus nos premiers interlocuteurs, me confirmèrent
dans ma première opinion. Je ne me trompais pas; c’étaient vraiment des
gens fort comme il faut, et ils gagnèrent ma sympathie en consentant à
nous vendre un jeune renne, objet de toutes nos convoitises
gastronomiques. Excusez-moi de vous parler encore des intérêts de mon
rôti: mais on ne sait pas dans les villes, ils ignorent, les gens qui
dînent tous les jours, ce que peuvent devenir les anxiétés du voyageur
affamé, épuisé et inquiet du lendemain!
Pour trois _species_ (environ seize francs), on convint de nous livrer
un jeune renne; les conditions du marché, fort longuement débattues,
portaient qu’on nous tuerait notre renne et qu’en retour nous
laisserions au propriétaire les entrailles, le sang et la peau. Le
troupeau, d’abord effarouché de notre présence, s’était peu à peu
rapproché, et les rennes semblaient faciles à prendre comme des chiens
familiers; il n’en était rien pourtant: à peine le Lapon fit-il un pas
vers eux, tout le troupeau se dispersa dans différentes directions, non
sans attraper de très-bons coups de dents des huit ou dix chiens noirs
qui lui servaient de gardiens. Le Lapon m’engagea à choisir mon renne;
j’en désignai un au hasard parmi les plus jeunes, qui, plus apprivoisés,
revenaient sans cesse autour de nous. Le maître n’essaya pas de
l’approcher; le laissant, au contraire, prendre beaucoup d’avance sur
lui, il saisit une longue corde dont il lança avec force le bout plein
de nœuds sur la tête de l’animal; le renne, retenu par les cornes, tomba
sur les genoux; le Lapon, s’avançant alors très-rapidement, saisit le
moment où le renne, rejetant en arrière sa tête embarrassée, découvrait
son large poitrail, pour lui plonger dans le cœur un long couteau qu’il
ne retira pas. Le pauvre renne eut deux convulsions et tomba sur le
côté: il était mort. Cet affreux petit drame, que j’avais regardé
presque malgré moi, avait duré moins de temps qu’il ne vous en faut pour
le lire. Le renne mort, le Lapon l’écorcha avec une dextérité
surprenante, puis il le dépeça de manière que rien ne fût perdu: il fit
couler le sang dans des jattes de bois, et on le mit à part pour la
famille; la chair, proprement coupée par quartiers, nous fut remise, et
les femmes emportèrent soigneusement les tendons, les os et la peau. On
procédait à ces opérations en présence de nombreux et attentifs
spectateurs, je veux parler des chiens qui, rangés en cercle à distance
respectueuse, montraient leurs crocs aigus et battaient leurs flancs
maigres de leurs longues queues; leur attente ne fut pas trompée: on
leur abandonna les entrailles, qui disparurent en un clin d’œil.
Cette première acquisition terminée, j’entamai une seconde négociation
pour acheter un de ces chiens lapons, à la fois si sauvages et si bien
dressés. Je savais qu’il n’en existait aucun en France, même au Jardin
des Plantes, et j’aurais aimé posséder à Paris un animal aussi rare. Mon
projet rencontra des obstacles infinis; la cession d’une province
n’aurait pas soulevé, dans un congrès, les orages que souleva la vente
de ce chien. Si les Lapons, par un motif de prudence matérielle, ne
veulent pas se défaire de leurs rennes, ils refusent absolument de se
séparer de leurs chiens; ce n’est pas par affection, car ils sont loin
de leur être attachés comme on pourrait le supposer; la familiarité
souvent tendre du paysan et du berger avec son chien est ignorée en
Laponie. Les Lapons tiennent donc à leurs chiens par je ne sais quel
motif superstitieux, dont on trouverait la source dans quelque croyance
du paganisme encore mal étouffé chez certains d’entre eux. Heureusement
nous avions en suffisante quantité le nerf de toutes les heureuses
transactions, l’argent, et nous avions eu la précaution d’en emporter en
nature et non en bons de papier, monnaie courante de toute la Norvége,
beaucoup moins appréciée par les Lapons, quoiqu’ils en connaissent
très-bien la valeur. La vue des species fit fléchir, non sans combats,
tous les scrupules, et l’on nous céda une petite chienne noire, encore
toute jeune, qui, dès les premiers moments, se familiarisa fort bien
avec nous.
Comme nous remontions à cheval, la femme de notre vendeur survint et
parut lui administrer une mercuriale sévère pour avoir vendu un de leurs
chiens; l’homme la laissait dire, absorbé par la contemplation des trois
species, qu’il retournait dans ses doigts avec un air de béatitude
infinie, songeant sans doute au moment où il irait en grossir sa
cachette à l’argent. Presque tout Lapon a une épargne, un trésor gros ou
petit, formé de toutes les pièces d’argent qu’il a pu réunir; souvent
lui seul connaît la place où est enfouie sa richesse, et il meurt en
frustrant ses enfants d’une partie de son héritage. Cette habitude se
rattache aussi à une superstition. Leur ancienne religion leur faisait
croire qu’ils pourraient se servir dans l’autre monde des biens amassés
ici-bas.
Nous quittâmes ce campement, après une halte de deux heures, fort
intéressés par ce que nous avions observé par nous-mêmes des mœurs des
Lapons, et très-enchantés de nos deux conquêtes: le renne mort et le
chien vivant. Cette journée se termina assez agréablement pour nous, car
la pluie ne revint pas et le terrain se maintint relativement fort bon;
aussi le soir étions-nous dans les meilleures dispositions possibles
pour faire honneur à notre beau rôti. Ce repas fut pour moi
non-seulement une jouissance, mais un baume réparateur; depuis mon
départ de Kaafiord, ma santé s’altérait de jour en jour; j’étais
atteinte d’une irritation d’estomac qui m’avait obligée à renoncer au
thé, au café, au vin, ces précieuses ressources du voyageur, et j’avais
dû me mettre au régime de la soupe de biscuit pour toute nourriture.
Vous pouvez penser quelle excellente diversion me procura une tranche de
filet de renne convenablement grillée.
Le lendemain de cette journée si bien remplie vit se renouveler nos
tribulations les plus pénibles; la pluie revint drue et forte, et tomba
pendant quatorze heures avec une intensité inouïe; si nos vivres
n’avaient été strictement mesurés pour le temps de notre voyage, nous ne
nous fussions pas mis en route par cet épouvantable déluge; mais nos
jours étaient comptés, il fallait avancer à tout prix. On partit, et on
s’en repentit bientôt; nous nous retrouvions avoir à traverser une suite
des plus vastes marécages que nous eussions encore rencontrés. Que vous
dire? nous étions dans une plaine de vase resserrée entre des collines
et des torrents; le sol absolument détrempé offrait çà et là de petits
monticules vacillants, sur lesquels il fallait tenter de poser les
pieds. Souvent le petit monticule, inconsistant comme une éponge, se
dérobait sous le pied; alors on enfonçait dans l’eau, et on s’en tirait
comme on pouvait. Tous les chevaux furent déchargés et on entreprit de
porter le bagage à dos d’homme; mais quelles complications! les hommes
tombaient avec leur charge; les chevaux, plus lourds, ne trouvaient
aucun point solide et disparaissaient dans la boue. On ne peut se faire
une idée de nos peines pour parvenir à sauver ces pauvres animaux. Au
milieu d’un pareil conflit, on s’occupait peu de moi; je suivais à
grand’peine notre troupe; à chaque instant je perdais l’équilibre; je
barbotais et m’enfonçais dans cette horrible terre liquide. Mes bottes
de postillon alourdies par la boue devinrent des masses impossibles à
soulever; la fatigue m’accablait, la pluie m’aveuglait; je crus bien ce
jour-là que je ne pourrais pas aller plus loin; à bout d’efforts,
mouillée jusqu’aux os, voulant encore avancer et ne le pouvant plus, il
m’arriva vingt fois de tomber épuisée, la sueur au front, la rage au
cœur, pleurant dans une indicible angoisse en voyant ce révoltant
triomphe de la matière sur la force morale. «Ainsi, me disais-je, il y a
ici lutte entre le plus vil des obstacles, la boue, et moi! je réunis
toute mon énergie, toute ma volonté, et c’est le marais qui l’emporte!»
J’étais aussi exaspérée qu’anéantie; arrangez cela!
Si nous sortîmes enfin de ces abîmes fangeux, nous le dûmes à Abo; il
fut admirable de persévérance, d’activité, de calme, de coup d’œil: plus
alerte qu’un chien de chasse, il sondait en vingt endroits différents
presque en même temps, pour voir où l’on aurait pied, poussant de petits
cris pour nous faire avancer, grognant sourdement lorsqu’il découvrait
un danger; ce pauvre sauvage était bien réellement notre chef alors;
c’était de lui que dépendait notre salut, et ses encouragements étaient
seuls capables de donner à nos hommes l’énergie désespérée dont ils
avaient besoin. A la fin du jour, les hommes allaient encore, les
chevaux ne voulaient plus avancer; ils s’arrêtaient épuisés, il fallait
les traîner par la bride; et ils avaient fait cinq lieues en quatorze
heures! lorsque enfin nous trouvâmes au pied d’une colline un petit
espace de terrain solide et quelques broussailles de bouleau, personne
n’eut la force de monter sur la pente afin de chercher une place un peu
sèche; on s’arrêta au bord même du marais, et, sans prendre le temps de
manger, on se laissa tomber sur les peaux de renne; notre harassement
était si complet que, malgré nos vêtements chargés d’eau, malgré la
pluie, malgré le froid, nous fûmes tous bientôt profondément endormis.
Telle quelle, cette halte nous avait rendu des forces; au matin, nos
chevaux se mirent à brouter péniblement les feuilles et l’écorce des
bouleaux malingres. J’allai explorer les environs de notre campement.
Au sommet de la colline, je découvris l’aspect étrange du pays qui nous
environnait. Je constatai d’abord avec joie l’absence de marais; la
terre était couverte d’une épaisse couche de mousse de renne. Cette
mousse, jaune soufre, semblait un tapis posé sur le sol; de maigres
bouquets de bouleaux élevaient de distance en distance leurs rameaux
noircis, chargés de feuilles teintes par l’humidité de l’automne en
orange et en rouge vif; de loin en loin on voyait, perçant la couche de
mousse, de grosses pierres arrondies, les unes rougeâtres, les autres
d’un beau gris lilas; nulle part on n’apercevait une tache de verdure.
Cet horizon jaune, noir, rouge, lilas, faisait l’effet le plus
singulier; c’était une nature artificielle, impossible, un paysage de
porcelainier chinois en humeur d’extravagance; on brode de pareilles
choses sur des écrans, on en rêve parfois, mais on n’en voit jamais.
Notre troupe reposée se mit en marche à travers cette fantaisie du bon
Dieu, et pendant quelques heures tout alla bien; mais peu à peu les plis
du terrain prirent de plus grandes proportions, et nous eûmes à
parcourir un long feston de petites collines. Ce fut alors bien vraiment
un voyage par monts et par vaux: les _monts_ me paraissaient charmants,
ils étaient secs et couverts de bons taillis de broussailles
très-agréables à nos chevaux; quant aux _vaux_, c’étaient encore et
toujours les épouvantables marais; tout recommença, y compris la pluie,
et il fallait descendre à chaque instant. C’était toujours un moment
odieux pour moi que celui où je remontais à cheval, après avoir traversé
un marais: ma selle était trempée d’eau; tout le harnachement de mon
cheval était devenu, non du cuir, mais une matière molle, glacée,
visqueuse, du contact le plus repoussant.
Vers la fin de ce jour, nous rencontrâmes un immense marais, je dirais
un lac, si l’eau en eût été claire; mais elle était vaseuse, noirâtre,
épaisse, avec une physionomie perfide et une barbe emmêlée de roseaux
fort effrayante. Essayer de traverser au hasard, c’eût été risquer la
vie de tout le monde; il fallut se résigner à côtoyer ce sombre lac
pendant deux heures, puis Abo désigna un passage, et on s’engagea, bêtes
et gens, dans la vase; on y barbota, on s’y épuisa, on but l’eau noire,
on s’y noya presque. Enfin, Dieu aidant, on en sortit; mais dans quel
état!... Vous me trouvez bien monotone, n’est-ce pas? Que voulez-vous,
je vous peins la Laponie telle qu’elle est!
En dépit des fatigues et des accidents, nous arrivâmes pourtant un soir
au bord de l’Alten; la vue d’un grand beau vrai fleuve après nos
horribles marais nous réjouit, et sans crainte on tenta la traversée. A
l’endroit désigné par Abo, le fleuve n’était pas plus large que la Seine
et se trouvait guéable pour les chevaux dans plusieurs places; en outre,
au milieu du fleuve, une île couverte de cailloux roulés nous offrait un
point de repos pour faire souffler nos chevaux. Malgré nos soins ils
fatiguèrent beaucoup: car, comme notre troupe se composait de onze
personnes, chaque cheval dut traverser trois fois le fleuve. Pour ma
part, j’avoue avoir éprouvé un sentiment d’inquiétude lorsque je me
sentis livrée à la force et à l’instinct de mon cheval au milieu de ce
large courant.
De l’autre côté de l’Alten, nous trouvâmes un meilleur terrain, et,
après avoir rapidement franchi quelques lieues, nous fîmes l’agréable
rencontre d’un pin; c’était le premier depuis Kaafiord: il était la
constatation de tout le chemin que nous avions fait vers le sud; nous le
saluâmes comme un heureux augure, et chacun en cueillit une petite
branche; on ne prend pas avec plus d’empressement au bois de Boulogne la
première aubépine annonçant le printemps. En calculant d’après nos
journées de marche, nous devions être alors à peu près par le 69° de
latitude nord. Il est curieux et attachant d’observer dans ce voyage la
croissance progressive des plantes; lorsque comme nous on vient de
l’extrémité du monde, où toute végétation cesse faute de soleil, on est
surtout sensible à cette renaissance de la nature faisant chaque jour un
progrès. Telle plante que nous avions vue quarante lieues plus au nord,
maigre, chétive, rampant sur le sol humide, nous la revoyions, sur le
bord de l’Alten, grande, forte, vivace et fleurie; pour la _diapensia_
et l’_azalea laponnaise_, la différence me fut surtout facile à
constater; les bouleaux n’étaient pas restés en arrière, et, après avoir
eu d’abord l’aspect de cornes de rennes fichées en terre, ils avaient
atteint au bout de quatre jours la hauteur de notre tente.
Le 7 septembre au soir, nous aperçûmes, se profilant sur un ciel clair,
les maisons de bois de Kautokeino, la ville laponne. Je dis ville, en
parlant de Kautokeino, et je ne sais s’il convient de lui faire cet
honneur; à proprement parler, Kautokeino n’est ni une ville, ni un
bourg, ni même un village: c’est la seule agglomération d’habitations
qu’on trouve au nord de la Laponie; cela se compose de dix ou douze
maisons de bois entourées d’une vingtaine de petites granges fermées.
Ces petites granges, portées sur des pierres comme certains anciens
bahuts, sont autant de magasins où les Lapons renferment leur foin,
leurs provisions et leurs vêtements; la plupart appartiennent à des
Lapons nomades et sont le lieu de dépôt où ils viennent chercher ce qui
leur est nécessaire au fur et à mesure de leurs besoins.
Était-ce par comparaison? l’aspect de Kautokeino me ravit; du point où
il m’apparaissait, il était vraiment agreste: je voyais d’abord au
sommet d’une colline l’église, dont la masse rouge se détachait
harmonieusement sur le gris clair du ciel; à mi-coteau les maisons,
dispersées, coiffées de leur capuchon de chaume vert, élevées sur leurs
piliers de troncs d’arbres, avaient l’air de ruches d’abeilles; plus
bas, de longues perches plantées en terre soutenaient des claies où
séchait le foin de la récolte; puis, sur l’herbe, au bord de l’eau, de
petits enfants jouaient parmi les jeunes rennes, faisant assaut avec eux
d’adresse et de gaieté; le fleuve, formant un large circuit, faisait à
ce tableau frais et calme une bordure d’argent mobile; c’était charmant;
je m’arrêtai quelques minutes pour le contempler; je retrouvais enfin un
lieu habité; je sentais l’odeur pénétrante du foin, je voyais la fumée
s’échappant en spirales des toits hospitaliers, j’entendais de joyeux
cris d’enfants, mon cœur se remplit d’une inexprimable émotion; il me
semblait aborder après un naufrage!... et, si l’on m’avait condamnée à
passer ma vie en ce lieu qui me remplissait d’enchantements, je serais
morte de désespoir. Je vous l’ai déjà dit: tout est comparaison!
Tandis qu’on déchargeait nos chevaux et qu’on ouvrait nos paquets, nous
fûmes entourés de tous les habitants de Kautokeino; ils examinaient
curieusement chacun de nous, chaque objet de notre bagage, et se
livraient à notre sujet à une conversation fort animée et
malheureusement fort incompréhensible pour moi. Au milieu des groupes
s’agitait et pérorait d’une voix aigre et exténuée une petite vieille
hideuse; vous n’avez jamais rêvé une fée malfaisante plus parfaitement
horrible. Représentez-vous un amas de peaux de bêtes haut de trois pieds
et demi à peine, d’où sortaient de petites mains maigres, sèches et
noires comme celles d’un singe, et une petite figure plissée, ratatinée,
rugueuse, basanée, pareille à un cuir de bottes qui aurait été exposé au
feu et à l’eau alternativement pendant longues années. Cette stryge
idéale, plus hardie que ses compagnons, s’approchait tout près de nous,
regardant, touchant et dérangeant toutes choses sans se préoccuper des
observations de l’interprète; elle n’en tenait compte et continuait à
fouiller. Il arriva qu’elle tira d’un de nos sacs le costume de femme
mis en réserve pour le moment où je quitterais mon vêtement d’homme;
parmi les pièces de ce costume était un châle de chenille bleue,
très-grand et très-chaud; quoique fripé et passablement déteint par son
séjour au fond du sac de cuir, il parut plaire à la vieille: elle s’en
empara et parut émerveillée de la douceur de ce tissu inconnu; elle
plongeait et replongeait ses abominables petites griffes dans la
chenille avec une volupté grotesque, et cherchait à tirer quelques fils
pour se rendre compte de la manière dont était faite cette étoffe si
moelleuse. Elle s’interrompit pourtant pour adresser vivement la parole
à un jeune Lapon, auquel elle parut donner un ordre avec beaucoup
d’insistance; celui-ci s’éloigna à regret; j’appelai François et
l’interprète, je voulais savoir ce qu’avait dit cette sorcière.
«Demandez-lui où elle a envoyé ce jeune garçon, dis-je à mes hommes.
--Madame, elle l’a envoyé chercher sa mère.
--Sa mère? Vous aurez mal compris; cette vieille ne peut avoir sa mère,
elle a au moins quatre-vingt-dix ans. Demandez-lui son âge.
--Elle n’a que quatre-vingt-quatre ans, madame.»
Le _que_ de l’interprète me fit rire.
«Si sa mère vit encore, combien a-t-elle donc de siècles?
--La mère a cent trois ans.»
Ceci était catégorique. Je devins fort impatiente de voir une Laponne
centenaire; mon attente ne fut pas de longue durée: au bout de dix
minutes, je vis arriver une sorte de momie douée de mouvement. C’était
la mère; elle n’était pas très-différente de sa fille: elle était plus
maigre et plus rentrée en elle-même; sa hauteur totale ne devait pas
dépasser trois pieds. Elle marchait assez vite en s’appuyant à un bâton,
et ses petits yeux, quoique fort larmoyants, brillaient de vitalité;
somme toute, elle était beaucoup mieux _pour son âge_ que sa fille. Elle
partagea l’admiration de l’autre pour le châle, et me fit demander quel
était l’animal dont la laine était aussi douce.
«Ce n’est pas de la laine, c’est de la soie.»
Elles ne parurent pas comprendre le mot _soie_, mais quand, sur mon
ordre, l’interprète ajouta que l’animal produisant cette matière était
une espèce de ver, elles accueillirent l’explication avec un rire
ironique et blessé; évidemment elles croyaient découvrir que je me
moquais de leur simplicité.
Sentant bien l’impossibilité de justifier de ma bonne intention, je
changeai de discours et fis à la vieille mère des compliments sur sa
vigueur et sa bonne santé; elle accueillit mes paroles d’un air
très-satisfait, et répondit sentencieusement: «Je me porte bien, quoique
vieille; ce n’est pas étonnant, la jeunesse ne fait pas la santé; car ma
fille cadette a soixante-quinze ans, et elle est cependant souvent
malade!» Cette jeune fille de soixante-quinze ans me semble une bonne
naïveté de centenaire.
En faisant causer mes deux vieilles, j’appris que l’extrême longévité
n’est pas rare en Laponie; on y atteint souvent l’âge de quatre-vingts
ans, surtout dans le canton de Kautokeino, où l’air est particulièrement
pur. Les Lapons sont peu sujets aux infirmités; la seule dont ils soient
fréquemment atteints est la cécité, produite par la double cause de la
neige, qu’ils voient sans cesse au dehors, et de la fumée, qu’ils
trouvent toujours au dedans de leurs habitations.
Comme je m’étonnais de n’avoir vu aucun Lapon marqué par la petite
vérole, l’interprète m’assura que les rennes portent, comme les vaches,
autour des mamelles, le bienfaisant virus du _cow-pox_ (vaccin), et,
comme les hommes et les femmes se livrent au soin de les traire, sans
doute ils sont préservés de la petite vérole par cette vaccination
accidentelle. Ils ne sont pas à l’abri d’une autre contagion plus
horrible: celle de la lèpre. Cette affreuse maladie se rencontre encore
dans les régions boréales; la saleté, l’absence de linge l’engendrent,
et la rigueur du climat contribue à la rendre incurable. A part cette
calamité, les Lapons sont doués de constitutions robustes et sont peu
sujets aux indispositions; lorsqu’ils éprouvent un malaise, une médecine
composée de quelques parcelles de tabac infusées dans de l’eau-de-vie
forme toute leur médication: les riches et les délicats possèdent un peu
de poivre et de cannelle pour de semblables circonstances; les pauvres
ont l’angélique, si commune en Norvége, et ce peu de pharmacie leur
suffit.
Tous ces détails, recueillis parmi mon entourage lapon, m’intéressaient
fort; mais ma fatigue extrême me contraignit à un repos absolu pendant
quarante-huit heures: j’avais une fièvre ardente, et je devais craindre
de la voir m’empêcher de continuer ma route.