La forêt traversée, nous avons franchi la rivière de Kaafiord. Notre

guide lapon Abo (Abraham), après avoir sondé çà et là avec soin, indiqua

l’endroit où le gué était bon; les chevaux eurent néanmoins de l’eau

jusqu’au poitrail. Cette rivière est plus dangereuse par sa rapidité que

par sa profondeur. Sur la rive opposée, les arbres s’éclaircirent; ils

disparurent au pied d’une montagne élevée à laquelle notre guide donnait

le nom de Kormovara. Cette montagne n’avait rien d’encourageant; elle

s’élevait devant nous sans beaucoup plus de douceur qu’une muraille: il

fallait avancer rapidement. Nous mîmes pied à terre, et on déchargea les

chevaux de bagage; les hommes se partagèrent les fardeaux, et alors

commença une ascension très-pénible. Le versant de cette montagne était

couvert d’une mousse molle, humide, glissante, sur laquelle on ne

pouvait tenir pied, et qui restait aux mains si on s’y accrochait. Sans

quelques bouleaux qu’on trouvait de distance en distance, on n’aurait

jamais, je crois, atteint le sommet. Les arbres étaient des haltes de

salut pour tout le monde; bêtes et gens en profitaient pour respirer une

minute. Les chevaux fatigués savaient très-bien se placer d’eux-mêmes

au-dessus d’un arbre, afin de se servir du tronc comme d’un point

d’appui pour ne pas glisser. Vers le milieu de notre ascension, une

pluie pénétrante vint ajouter à nos difficultés, et je crus que, pour ma

part, il me serait impossible de voir la fin de cette terrible montagne.

Gênée par mes lourdes bottes, embarrassée dans mes vêtements chargés

d’eau, je pouvais à peine faire un pas sans tomber, et je fis plus de

chemin sur mes genoux que sur mes pieds. Enfin, après trois heures

d’efforts inouïs, nous gagnâmes le plateau supérieur; j’étais à demi

morte, et, à la vue d’un terrain plat, sans écouter aucune observation,

je me couchai dans mon manteau sur la terre, et, malgré la froide pluie,

je n’endormis de ce sommeil de plomb que procure l’épuisement.

Je dormis ainsi deux heures, et, quoique je me trouvasse bien reposée,

au réveil je regrettai de n’avoir pas écouté les avis de nos guides: les

moustiques avaient profité de mon immobilité pour me faire de cruelles

blessures: j’avais le visage enflé et meurtri à faire peur; ce fut ainsi

que la vraie Laponie me paya ma bienvenue sur son territoire marécageux.

Les moustiques, cette plaie des pays chauds, sont aussi le fléau des

contrées humides; en Laponie on en voit des nuages, et leur compagnie

nous fit tant souffrir, que nous accueillîmes par la suite avec joie le

premier jour de froid qui nous en débarrassa.

Il pleuvait, je vous l’ai dit, quand nous fûmes au sommet du Kormovara;

si le temps eût été clair, j’aurais découvert de ce point élevé tout le

pays environnant, j’aurais vu Kaafiord, Alten, Reipass, où se trouvent

des mines encore plus riches que celles de Kaafiord, le cours de la

rivière à plusieurs lieues de distance, et même la grande mer dans le

lointain. Je ne vis rien; un brouillard intense comblait toutes les

vallées et interposait sa masse trouble entre l’horizon et nous.

Malgré la tristesse du ciel, il fallut prolonger la halte assez de temps

pour reposer les chevaux; avant de les recharger, on déjeuna; nos

guides, sobres comme des Norvégiens, tirèrent de leurs sacs du pain

d’orge et du beurre salé; le Lapon Abo mangea avec ses doigts je ne sais

quel étrange mélange qu’il portait renfermé dans une petite boîte de

bois, et François nous fit une soupe au biscuit de mer et au jus de

viande conservé, dont l’odeur me ferait peut-être fuir aujourd’hui, mais

qui, servie bien chaude, me parut délicieuse sous cette pluie glaciale.

En quittant la montagne, je m’attendais, après avoir tant grimpé, à être

obligée de descendre. Il n’en fut rien; nous continuâmes notre route

dans une immense plaine dont la ligne était à peine troublée par de

rares mouvements de terrain; cette plaine, aride et humide à la fois, ce

qui ne s’exclut pas, était de l’aspect le plus morne, semée de pierres

et tachée de mares d’eau: les pierres, petites, polies, de forme

sphérique, avaient été roulées par les eaux; les mares, dépourvues de

toute végétation sur leurs bords, n’étaient que des flaques d’eau

accidentelles causées par la fonte récente des neiges. Partout la terre

était molle, fangeuse, crevassée; partout les chevaux enfonçaient dans

ce terrain mouvant. Quelquefois le sol n’était plus qu’un vaste

bourbier: alors les pauvres animaux ne pouvaient plus tenir pied, et il

fallait les décharger pour les aider à se tirer du péril. Lorsqu’on

rencontrait ces dangereux marais, notre guide Abo déployait la plus

admirable activité; il semblait se multiplier au service de la sûreté de

tous. Il fallait le voir inquiet, empressé, allant, venant, sondant de

tous côtés avec un long bâton, et découvrant avec un tact très-sûr les

meilleurs passages. Ce pauvre petit être, misérablement enveloppé dans

une vieille robe de peau de renne, la tête à peine couverte, les pieds à

peine chaussés, était écouté de notre troupe comme un général d’armée.

Il parlait, on obéissait; il faisait un signe, on le suivait; son bâton

ferré était bien réellement un bâton de commandement, et dans la brume

épaisse le feu de sa pipe était la chétive étoile qui attirait tous les

yeux. Il était l’arbitre de notre destinée. Que fussions-nous devenus

sans lui dans ces insondables marais, au milieu desquels on n’a pour se

diriger que la boussole! Le Lapon, lui, a des points de repère dans la

forme des montagnes, dans la situation des lacs, dans le cours des

rivières, et cependant il se trompe encore de direction s’il n’a pas

fait souvent ce long voyage.

Abo avait avec lui son chien, une agile bête, à demi sauvage aussi, qui,

dans les moments difficiles, ajoutait son instinct à l’intelligence de

son maître pour lui donner souvent de bonnes indications. Le chien

d’Abo, de pure race laponne, était noir et de taille ordinaire, avec les

signes distinctifs de son espèce: la fourrure d’un ours et la tête fine

d’un renard. Dans les moments où la caravane avançait sans trop

d’encombres, le chien prenait des vacances et faisait une chasse

acharnée à une sorte de petits rats sans queue nommés par les Norwégiens

comme par les Anglais, _lemmings_. A de certaines années, ces petits

animaux apparaissent en Laponie en quantités innombrables; on en trouve

dans les moindres trous; ils sont par bandes, dans toutes les plaines,

sous toutes les pierres. Ils sont roux et noirs, et ont beaucoup

d’analogie avec l’amster, dont la peau sert à doubler des manteaux. Les

_lemmings_ sont de la race des rongeurs, et de plus, méchants et

effrontés d’une façon surprenante; le chien qui les tue ne les fait pas

fuir, et j’en ai vu s’attaquer à nos chevaux. Ceux-ci les écrasaient

sans même les voir, et, dans leur placide justice, représentaient assez

bien l’allégorie de la Gloire terrassant l’Envie.

N’ayant vu d’exemplaire de ces singuliers petits animaux nulle part, je

voulus essayer d’en conserver quelques-uns, dans l’intention ambitieuse

de les offrir à notre Jardin des Plantes; mais, malgré mes soins

attentifs, tous ceux que je pris, au nombre d’une trentaine, moururent

au bout de quelques heures.

La pluie avait rendu le début de notre voyage fort pénible; nous nous

trouvions vers sept heures du soir si mouillés et si fatigués que nous

résolûmes de camper au premier endroit favorable; bientôt après, sur le

bord d’un torrent, nous trouvâmes un bon espace de terre solide, et, ce

qui nous fit pousser des cris de joie, plusieurs traîneaux laissés là

par des Lapons, afin sans doute de les venir ensuite reprendre à la

saison des neiges.

Les traîneaux lapons ne contiennent qu’une personne; ils ont la forme de

grands sabots; ils sont construits en bois et recouverts en peau de

phoque. On s’assoit dans la partie qui figure le talon du sabot; de

cette façon, les jambes sont garanties et recouvertes; près de la pointe

de l’avant se trouve une petite cavité fermée par un couvercle, où le

Lapon enferme ses provisions; quelquefois une peau de renne est clouée

tout autour et forme comme une sorte de sac par lequel s’introduit le

voyageur, bien à l’abri du froid grâce à cette précaution. On voit que

cette installation est loin des traîneaux de poisson gelé en usage chez

les Esquimaux; elle est commode et je dirais presque confortable, si ce

mot ne se trouvait fort dépaysé en Laponie. Ces traîneaux, au moment où

nous les rencontrions, me firent l’effet d’une attention de la

Providence; rien ne pouvait m’être plus agréable, transie comme je

l’étais, que la perspective d’un lit sec, ou à peu près. J’aidai

gaiement aux préparatifs de notre souper, et je m’amusai à regarder les

œuvres de l’industrie de notre ami Abo; gêné comme nous par la pluie, il

avait imaginé, pour se garantir, de se faire un bonnet imperméable avec

de l’écorce de bouleau, et cela lui avait fort bien réussi; lorsqu’il

s’assit pour souper, il fabriqua une assiette de cette même écorce de

bouleau, et avait l’air très-satisfait de la façon dont se comportaient

dans cette vaisselle improvisée l’huile de poisson et le morceau de

saumon salé qui composait son repas. Je lui envoyai une tranche de

jambon dans un de nos vases d’étain; il accepta la viande et refusa le

plat, disant qu’il préférait le sien. Orgueil d’inventeur, où ne te

niches-tu pas!

Le souper terminé, on dressa la tente et chacun s’arrangea du mieux

qu’il pût. Je fus la moins malheureuse; car, étant la plus petite de

notre bande (j’en excepte Abo, qui dormit à la belle étoile), je pus

entrer à peu près dans l’un des traîneaux, je me fis un oreiller d’un

sac de cuir, et je n’aurais pas été trop mal si, la pluie ayant traversé

la tente, je n’avais senti constamment des gouttes d’eau glacée me

tomber sur le visage; ce petit supplice me tint éveillée toute la nuit,

et le lendemain je me trouvai plus fatiguée que la veille.

A six heures, lorsque je sortis à grand’peine de mon sabot, nous étions

complétement environnés de brouillards, et Abo refusait de continuer la

route avant que le temps fût devenu meilleur. Il nous fallut attendre,

et attendre dans les conditions les plus insupportables. Le brouillard

s’éclaircit seulement vers midi, et on put plier la tente.

A peine avions-nous fait un mille, nous nous trouvâmes au bord d’une

rivière de très-mauvaise physionomie: elle courait rapidement sur de

grandes pierres plates inégalement superposées, formant une sorte

d’escalier interrompu de temps en temps par des trous en entonnoirs; les

berges, faites des mêmes pierres, étaient très-hautes et coupées de

fentes énormes. Les chevaux, voyant ce mauvais bord et au fond ce cours

d’eau large et violent, ne voulurent pas avancer; on fut près d’une

heure à faire passer le premier; les autres suivirent sans difficulté.

Je me réjouissais de nous voir tirés sans catastrophe de ce difficile

passage, quand je m’aperçus que je venais de perdre sur la rive opposée

l’innocent poignard qui n’avait pas quitté ma ceinture dans toutes mes

pérégrinations. Je tenais beaucoup à ce poignard; j’aimais à me figurer

qu’il pourrait m’être utile; il me faisait contenance: c’était un

compagnon silencieux et fidèle, dont la vue m’entretenait dans

l’illusion que je saurais me défendre en cas d’ours ou de loup; j’étais

bien tentée de retraverser la rivière pour aller le chercher, mais à mes

premiers mots le guide jeta les hauts cris, s’opposa à mon projet, et il

fallut continuer ma route. Mon cher poignard gît donc dans une solitude

laponne; s’il est ramassé et s’il retourne dans des mains civilisées, il

pourra offrir un vaste champ aux conjectures des antiquaires; comment

expliqueront-ils la présence d’une arme espagnole du XIVe siècle au fond

de la Laponie? Les suppositions les plus étranges viendront sans doute à

leur esprit avant la véritable, qui n’est déjà pas toute simple.

Le reste de cette journée, nous fûmes sans cesse dans une plaine

pierreuse coupée seulement de larges crevasses où s’étaient formés des

bourbiers impraticables. On voyait nos pauvres chevaux poser leurs pieds

avec hésitation sur de petits monticules de terre apparaissant à la

surface du marais, et enfoncer jusqu’au cou dans une vase épaisse. Alors

le cavalier s’empressait de vider la selle, et, si par malheur le cheval

était chargé de bagage, les hommes s’entr’aidaient pour le tirer

d’affaire; on se mettait quatre ou cinq après lui, et on le tirait qui

par la tête, qui par la queue, jusqu’à ce qu’il fût hors de danger. Ce

pénible incident s’étant fort renouvelé pendant cette journée, et la

pluie, la détestable pluie, n’ayant pas cessé, le soir tout le monde

était harassé; on arracha et on alluma quelques broussailles de bouleau,

mais ce triste combustible nous donna plus de fumée que de chaleur;

alors on dressa la tente et on se coucha sur la terre détrempée sans

essayer de sécher ses vêtements. Nos peaux de renne de cette couchée ne

valaient pas les traîneaux de la veille; l’immersion dans les marais les

avait singulièrement rafraîchies: mais tout est aux voyageurs couchette

et matelas. La fatigue aidant, on dormit quand même.

Le lendemain, de grand matin, nous étions en route. Le ciel, chargé de

grandes nuées blanches semblables à des écharpes, semblait nous présager

une meilleure journée, et, en effet, pour premier bonheur, nous

quittâmes nos marais fangeux pour un terrain sec. Nous nous trouvions

alors dans une plaine qui s’étendait à perte de vue; le sol était

couvert de larges pierres grises, plates et s’enlevant par lames comme

l’ardoise; ces pierres étaient si rapprochées qu’il nous semblait

marcher sur une route dallée, mal dallée toutefois, car à chaque instant

nos chevaux trébuchaient en se prenant les pieds dans quelque fente.

Quand on rencontrait une inclinaison du terrain, les larges pierres

s’appuyaient les unes aux autres par couches horizontales, imitant un

vaste escalier: ce devait être le lit de quelque torrent disparu. Nous

avancions au moins par ce rude chemin, et cette conviction donnait de la

gaieté à chacun de nous; à cela près des détours, inévitables dans un

pareil pays, nous marchions presque directement du nord au sud, et déjà

le troisième jour nous pouvions nous en apercevoir. La végétation

prenait plus de vigueur et les broussailles de bouleaux qui, dans notre

première journée, rampaient sur la terre, commençaient le soir du

troisième jour à ressembler à de petits taillis de deux pieds de

hauteur. Remarquez qu’il ne faut pas faire acception du bois voisin de

Kaafiord dont je vous ai parlé; il représente une oasis exceptionnelle

en Laponie, et doit sa beauté à son heureuse situation encore favorisée

par le voisinage de la mer: car, vous le savez, le voisinage de la mer

adoucit toujours la température dans les hautes latitudes. Nous fûmes

donc, dès le troisième jour, campés au milieu d’un bois nain; tous ces

petits arbres avaient un étrange aspect quand on les apercevait de loin:

dépouillés de feuilles, étendant de tous côtés leurs maigres rameaux

capricieusement enlacés, ils avaient l’air d’une forêt de cornes de

cerfs. J’avais été assez peu mouillée ce jour-là pour espérer parvenir à

me sécher tout à fait; j’y réussis à peu près, grâce au bon feu

entretenu par nos guides, et j’entrai dans la tente vraiment réchauffée

pour la première fois depuis notre départ. François, satisfait comme

tout le monde d’avoir enfin du feu, s’agitait autour de ses écuelles et

avait donné à la tente un petit air de fête; des bouts de bougie ajustés

sur de petits bâtons formaient un éclairage _à giorno_; le couvert était

symétriquement arrangé sur un manteau posé à terre, et des sacs du

bagage étaient disposés autour pour nous servir de siéges. C’était

luxueux, je dois en convenir, et bien capable de faire écarquiller les

yeux rouges du bon Abo lorsqu’il passa sa tête par notre porte pour nous

regarder souper; il examina tout curieusement, puis il nous adressa une

sorte de grimace en faisant claquer sa langue; était-ce de l’admiration,

était-ce du dédain? Cela voulait-il dire: «Qu’ils sont heureux!» ou

bien: «A quoi bon tant de façons pour manger?» Voilà ce que je n’ai pu

démêler; d’autres plus habiles que moi se trompent tous les jours en

voulant lire sur la physionomie d’un homme.

Il serait, je le crains, monotone de vous faire suivre jour par jour,

avec trop d’exactitude, les accidents de notre longue pérégrination. Le

peintre comme le narrateur n’ont guère à faire en de pareils pays.

La Laponie n’a que deux aspects: les plaines pierreuses et les plaines

boueuses. Quand on traverse les premières, si le soleil vient un moment

à percer les nuages, l’immensité de l’horizon, l’aridité du sol, la

teinte roussâtre des broussailles, les fait ressembler au grand désert;

ainsi le proverbe a raison: les extrêmes se touchent. Ce qui est

inimaginable, c’est la quantité de torrents, de rivières, d’étangs, de

lacs, de mares, de ruisseaux, qui coupent le pays en tous sens; si un

jour le niveau de toutes ces eaux montait un peu, la Laponie ne serait

plus qu’un lac de cent cinquante lieues carrées. Ce pays a dû être

témoin d’étranges bouleversements, de cataclysmes violents; car nous

rencontrions souvent des monceaux de pierres rondes et blanches comme

des œufs monstrueux; c’étaient évidemment les galets gigantesques de

quelque torrent diluvien. Ces pierres avaient souvent la circonférence

d’une roue de voiture; quelle force avait-il fallu pour les polir comme

des boules de marbre! Les paysages les plus agréables étaient ceux où

nous trouvions le sol couvert de cette précieuse mousse de renne qui

nourrit les troupeaux du Lapon nomade. La mousse de renne est un lichen,

comme l’indique son nom (_lichen rangiferinus_); cette plante a beaucoup

d’analogie comme forme et comme couleur avec la salade d’escarole bien

mûre; elle est exactement de ce jaune tendre du cœur de la salade.

Le 6 septembre, en descendant du penchant d’une colline au bord d’un

petit lac limpide où nous voulions faire boire nos chevaux, nous

aperçûmes au loin un campement lapon; la curiosité me poussant et le

terrain se trouvant assez bon, je mis mon cheval au galop, et en peu de

minutes je me trouvai près de deux tentes et entourée d’une nuée de

chiens noirs me regardant avidement; me regardant n’est pas très-juste,

regardant mon cheval serait plus exact; ils semblaient tous fort surpris

de la vue de cet animal nouveau pour eux, et ne témoignèrent pourtant

pas leurs impressions par leurs aboiements, ce qui m’étonna; on m’assura

plus tard que les chiens de cette race n’aboient jamais. Ce serait un

motif de plus pour en faire une race intermédiaire entre les chiens et

les renards. Quelques rennes, moins hardis que les chiens, s’enfuirent à

mon approche, et je pus entrer sans obstacle dans l’une des tentes.

Les tentes laponnes sont toutes construites de même façon; en vous

donnant la description de celle-ci, vous aurez une idée exacte de la

configuration de toutes les autres. Ces tentes sont petites et peuvent

loger tout au plus six ou huit personnes; elles ont la forme circulaire;

leur carcasse est faite avec des montants de bois de bouleau reliés

entre eux par le haut et sur lesquels est ajustée une étoffe de laine

grossière, noire ou brune; l’étoffe s’arrête avant d’atteindre le sommet

des montants, pour laisser passer la fumée. A l’intérieur, une longue et

forte traverse, placée environ à cinq pieds du sol, repose sur le bois

de la charpente et y prend assez de solidité pour soutenir une grosse

marmite de fer qui y pend par une chaîne; au-dessous de la marmite, des

pierres formant un cercle circonscrivent le foyer, et la fumée

s’échappe, comme je vous l’ai dit, par l’ouverture laissée au sommet de

l’habitation. Autour de la tente sont rangées les peaux de rennes

servant de lit et les coffres de bois qui sont à la fois les tables, les

siéges et les armoires du Lapon. Nulle part, je crois, les besoins de la

vie ne peuvent être restreints à une plus simple expression; cette

absence de superflu produit du moins l’égalité, et la tente du Lapon le

plus riche diffère à peine de celle du plus pauvre. La richesse n’a

qu’une forme en ce pays-là: les rennes; un homme pauvre en a toujours

bien une vingtaine; un homme riche en a quelquefois plus de mille.

Dans la tente où j’entrai, il y avait deux femmes: l’une vieille, ridée,

sale, déchirée, hideuse, des yeux rouges éraillés et sans cils, le teint

terreux, d’affreuses petites pattes noires et sèches, un monstre de

laideur! L’autre était jeune et assez jolie pour une Laponne; je la

soupçonnai même d’avoir quelque peu de sang norvégien à se reprocher:

car elle était blonde avec les yeux bleus; du reste le nez écrasé, les

pommettes saillantes; mais, pour tout embellir, une belle fraîcheur. Ne

croyez pas que je me trouvasse bien embarrassée en présence de ces

maîtresses d’un logis que je convoitais pour en faire un cabinet de

toilette; je n’avais pas la possibilité de faire des explications,

j’agis comme en pays conquis. Après leur avoir fait quelque signe

amical, je fermai la porte de la tente (quand je dis fermer la porte

d’une tente, il faut toujours comprendre baisser le lambeau d’étoffe qui

retombe devant l’ouverture d’entrée) et je m’installai; je pris ma

valise sans beaucoup étonner mes hôtesses, et, heureuse d’avoir un peu

de temps à moi, un bon feu et de l’eau chaude, je me mis en devoir de

procéder à une toilette plus complète que je ne pouvais la faire au

milieu des hommes de notre escorte. Tant que je me coiffai et fis des

ablutions sur mon cou, mon visage et mes mains, les deux femmes se

contentèrent de me regarder de tous leurs yeux; mais, lorsque je fis

mine de me déshabiller complétement pour changer de linge, elles

sortirent précipitamment en manifestant un effroi singulier. Pendant

plusieurs minutes, je restai stupéfaite, ne m’expliquant pas le motif de

leur crainte; tout à coup mon costume masculin me revint en mémoire, et

je ne pus m’empêcher de rire aux larmes de leur méprise; leur

susceptibilité sur ce point était assurément bien éveillée: car mon

aspect, ainsi vêtue, était celui d’un redoutable cavalier de douze ans.

Cet incident, qui m’amusa très-fort, répond, ce me semble, avec

autorité, aux accusations calomnieuses répandues sur ces honnêtes

Laponnes.

Regnard a beau prétendre qu’un Lapon offre volontiers aux étrangers la

compagnie de sa femme ou de sa fille, c’est une fable de plus à ajouter

à toutes celles qu’il s’est plu à débiter, et qui ne mériteraient même

pas d’être démenties si elles n’étaient l’œuvre d’un homme auquel son

style donne un rang très-élevé parmi nos poètes dramatiques. Pour en

revenir aux Laponnes, ce qu’il m’a été possible de constater sur leurs

mœurs a été à leur honneur, et j’ai toujours vu leurs maris les

surveiller avec soin lorsque quelque marché à conclure ou une esquisse à

faire amenait une d’elles parmi nous.

Après avoir paisiblement terminé ma toilette, je sortis de la tente et

trouvai toute une bande de Lapons environnant notre troupe voyageuse.

Les hommes jetèrent un coup d’œil anxieux de mon côté; mais, à

l’expression de leur physionomie, je dus croire qu’ils avaient été à mon

égard plus perspicaces que les femmes. On criait fort de part et d’autre

à mon arrivée; une discussion entamée entre notre domestique et un vieux

Lapon, passant avec difficulté par l’interprète finlandais, menaçait de

ne pas arriver à bonne fin. François épuisait sa rhétorique norvégienne,

qu’il appuyait d’un répertoire de gestes expressifs; le vieux Lapon,

façon de patriarche tanné, vêtu de guenilles impossibles, levait à

chaque mot les bras au ciel et criait comme un sourd, afin de nous faire

mieux comprendre son langage. Enfin, beaucoup de bonne volonté aidant,

et le flegmatique Finlandais ne nuisant pas en répétant à mesure les

mots prononcés par chaque interlocuteur, je parvins à comprendre. Il

s’agissait d’un jeune renne; François le voulait acheter pour notre

garde-manger, le vieux refusait de le vendre. On en fut pour ses cris,

rien ne put décider le vieil entêté à nous livrer un renne; le tout à la

grande tristesse de nos estomacs, déjà réjouis de la perspective d’un

bon quartier de venaison remplaçant nos monotones conserves. Il fallut

repartir; mais quelques lieues plus loin la Providence nous gardait un

dédommagement: nous aperçûmes la fumée d’un autre campement et nous

rencontrâmes un magnifique troupeau de rennes. On parle rennes à propos

de Lapons, comme on parle chameaux s’il s’agit d’Arabes. Il est en effet

difficile de séparer ces précieux animaux du peuple auquel ils rendent

des services si nombreux. Le renne est assurément plus indispensable au

Lapon que le chameau ne peut l’être à l’Arabe; sans lui tout un peuple

mourrait de faim, ceci est péremptoire.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 12 / 19 段