Le 18 août, pour la première fois depuis le mois de juin, le soleil

quitta l’horizon, mais bien peu d’instants; car l’aube se confondit avec

le crépuscule pour former une lueur incertaine et indéfinissable. Nous

marchâmes toutes voiles dehors avec un bon vent frais jusqu’au 21; mais

alors la mer, houleuse jusque-là, devint violente et se rua sur la

corvette comme elle ne l’avait pas encore fait. Nous fîmes plusieurs

avaries; notre poulaine fut enfoncée, malgré son armature de fer; les

vagues submergèrent le pont; les baies et les cordages flottaient de

toutes parts comme sur une petite mer; on ferma les écoutilles, on

cargua toutes les voiles et on laissa faire le coup de vent. A chaque

instant, nous éprouvions des secousses terribles, et le capitaine dut

faire tendre des cordes sur le pont pour aider chacun; on s’y

accrochait, car il était impossible de se tenir debout. J’eus le mal de

mer de façon lamentable; je ne quittai pourtant pas le pont, ne voulant

pas perdre cette occasion de voir un vrai gros temps de l’océan Polaire.

Bien empaquetée dans mon caban, montée sur un canon, cramponnée au

bastingage, pendant toute la journée, je regardai. Les vagues étaient

hautes, minces et transparentes, au point qu’on apercevait le ciel à

travers chacune d’elles comme à travers un miroir trouble; une écume

légère s’agitait au-dessus de chaque vague comme un panache blanc;

toutes ces grandes vagues se précipitaient les unes sur les autres avec

une fureur inouïe et faisaient un bruit assourdissant; je n’avais jamais

vu la mer ainsi, et je la trouvai si belle que j’oubliai d’en avoir

peur. Cet ouragan avait considérablement refroidi l’atmosphère, et, le

soir de ce jour, le froid m’obligea à me tenir dans ma chambre entre mes

peaux de rennes et mon édredon. Ce froid ne dura heureusement pas; le

lendemain il s’était changé en brouillard épais. Les variations de

température dans les régions polaires sont fréquentes et brusques; du

matin au soir, d’une heure à l’autre quelquefois, le thermomètre varie

de dix et même de quinze degrés; cela produit sur le voyageur une

impression double: l’effet physique et l’effet optique, si je puis

m’exprimer ainsi. On s’aperçoit tout naturellement que le temps s’est

subitement refroidi ou réchauffé; mais, en outre, on est tout étonné de

passer sans transition d’un jour sombre à un jour clair, et _vice

versâ_. Lorsque, pendant notre traversée, le soleil, en se montrant,

dissipait un moment la brume et la neige qui nous entouraient

habituellement, il me semblait sortir d’un cauchemar affreux pour me

retrouver dans la douce atmosphère des climats tempérés.

Le 22, le vent se reprit à souffler avec une nouvelle force, et,

quoiqu’il servît notre marche, nous en fûmes fort incommodés; le 24,

nous étions en vue du cap Nord, mais il n’était pas possible d’essayer

de s’approcher de terre par un pareil temps: nous eussions été

infailliblement brisés sur les rochers de l’île Mageroë. Il fallut se

tenir au large et attendre. Le 25, pour la première fois, la nuit eut

environ une heure de complète obscurité. Enfin, le 26 au matin, le vent

tomba, l’aube nous montra une mer blanche comme une plaine d’écume; on

déploya de nouveau les voiles, et en quelques heures nous gagnâmes le

port d’Hammerfest.

O triste plage, collines nues et stériles, pauvres masures, misérables

habitants! avec quelle inexprimable émotion je vous revis! J’étais de

retour, j’étais sauvée, je me sentais fière et ravie. Si vous aviez pu

me voir alors, vous m’eussiez trouvée bien pâle et bien maigrie, mais

vous auriez eu, j’espère, quelque considération pour une femme ayant

fait un voyage que _nulle_ n’avait entrepris encore, et que nulle autre

ne fera après, j’ose le prévoir.

Voici une lettre interminable, cher frère, presque un volume; je vous en

dirai encore très-long dans ma suivante, car je ne pourrai vous écrire

maintenant que lorsque j’aurai traversé la Laponie.

LETTRE VII.

MATTARINGUY.

Après avoir pris trois jours d’un repos indispensable, j’ai quitté

Hammerfest le 28 août, par le même et unique bateau à vapeur du Finmark,

qui m’y avait déjà amenée; loin de vouloir retourner avec lui jusqu’à

Drontheim, notre projet était de nous faire débarquer à Kaafiord, en

laissant à bord du bateau toutes nos caisses et ne gardant avec nous que

ce qui nous était strictement nécessaire pour entreprendre la traversée

de la Laponie.

Kaafiord (prononcez _Cofior_), où nous descendîmes, est un petit port au

fond d’une baie profonde: il est situé à vingt milles à peu près

d’Hammerfest. Il y a quelques années, on y trouvait à peine cinq ou six

cabanes habitées par des pêcheurs ou des Lapons côtiers; aujourd’hui,

c’est un gros village riche et industrieux, dont la vue réjouit le

voyageur attristé de la misère du Finmark. Voici le secret de cette

transformation: il existe à Kaafiord une mine de cuivre fort riche; le

gouvernement suédois en avait eu connaissance; mais, trop pauvre pour

faire les dépenses nécessaires aux premières années d’exploitation, il

ne s’en était pas occupé. Une compagnie anglaise se forma dans

l’intention d’exploiter ces mines, et sollicita du gouvernement suédois

un privilége à cet effet; il lui fut facilement accordé. Le peuple

anglais possède à un haut degré le génie de l’industrie et de la

colonisation. Les ingénieurs venus de Londres à Kaafiord le prouvèrent

une fois de plus. Rien ne rebuta ce petit groupe d’hommes, ni les

rigueurs d’un climat auprès duquel les brouillards de la Tamise sont de

chauds zéphirs, ni les difficultés inhérentes à un pays sans végétation

et sans habitants. Il n’y avait pas de bois, on fit venir de la houille

d’Angleterre; on manquait d’ouvriers, on en envoya chercher en

Cornouaille; en peu de temps tout fut transformé, et une petite colonie,

composée seulement de deux familles, avait su transporter dans ce coin

reculé du monde les mœurs civilisées et une partie du confort de la

vieille Angleterre. Lorsque j’arrivai à Kaafiord, je marchai de

surprises en surprises: je trouvai, au lieu des chétives maisons

d’Hammerfest, des appartements vastes, bien meublés, bien clos et bien

aérés à la fois, des poêles et des cheminées agencés en perfection, des

tapis, des livres, quelques tableaux, un piano; c’était à n’y pas

croire. Nous reçûmes de MM. Crowe et Woodfall, concessionnaires des

mines, de M. Thomas, ingénieur, et de leurs familles, l’accueil le plus

cordial. La table de Kaafiord faisait aussi le contraste le plus complet

avec nos menus d’Hammerfest; grâce à de fréquentes relations entre les

mines et la mère-patrie, on nous servit avec abondance et variété, et

lorsque, réconfortés par un bon dîner, égayés par le spectacle de ces

excellents hôtes qui s’empressaient autour de nous, nous nous trouvâmes

le soir prenant le thé entre de jeunes miss décolletées et quelques

hommes vêtus d’habits irréprochables, nous eûmes grand’peine à nous

croire encore au bord de cet océan Glacial qui venait de nous offrir des

aspects si terribles et si désolés. Dès qu’on passe le seuil de la

maison anglaise, l’illusion se détruit bien vite, et les 70° de latitude

nord se montrent écrits partout.

Kaafiord compte aujourd’hui plus de mille habitants, ouvriers compris,

bien entendu; la plupart de ses mineurs sont anglais et suédois; ils se

sont adjoint cependant dans ces dernières années des paysans du Finmark

et même quelques Lapons, qui ont préféré le salaire assuré de l’ouvrier

aux profits incertains du pêcheur. Toute la petite colonie vit dans une

aisance et dans un bien-être relatifs, comparés à la misérable existence

de leurs voisins; aussi les enfants ont-ils, à Kaafiord, un visage de

bonne santé que je n’étais plus habituée à rencontrer.

Le lendemain de mon arrivée, on me fit les honneurs des mines, on me les

fit même trop bien; car mon cicerone, M. Crowe fils, en vrai

propriétaire, ne me fit pas grâce d’un caillou.

Quoique l’exploitation des mines de Kaafiord soit commencée depuis

plusieurs années, elle est encore très-incomplète; les galeries sont

nombreuses, mais toutes basses et humides; en les parcourant on a

souvent de l’eau jusqu’à la cheville; les murailles suintent

incessamment, et on reçoit sur la tête des gouttes d’eau glacée; pour

moi, le pis n’était pas cela, mais l’épaisse vapeur sulfureuse répandue

dans les souterrains; j’en étais à demi suffoquée, et elle m’empêcha de

voir à six pouces de distance, malgré la bonne grosse torche de résine

que M. Crowe faisait porter devant moi. Cette excursion, comme vous

voyez, manquait absolument de gaieté; je regrettai beaucoup de l’avoir

entreprise, mais je crus devoir à l’aimable hospitalité de mes hôtes de

garder une contenance résignée. Pendant trois heures j’errai à travers

un nombre infini d’escaliers inégaux, de pentes humides, d’échelles

vacillantes, de voûtes basses et de galeries tortueuses à désespérer

Thésée et son peloton. Enfin au moment où j’allais demander merci, je me

retrouvai au grand air, mouillée jusqu’aux os, fatiguée à l’excès et à

moitié asphyxiée par les exhalaisons du soufre. «Hélas! pensai-je en

regardant avec amour le ciel gris et brumeux, qui me fit alors l’effet

de resplendir, il y a pourtant de pauvres gens dont la vie se passe dans

ces abîmes où j’ai failli étouffer pour une promenade.»

Pendant ce malencontreux examen, M. Crowe prenait obligeamment la peine

de me donner des explications sur les opérations des mineurs, sur la

façon de suivre les filons, d’ouvrir les nouvelles voies, de diriger les

eaux; j’avoue n’avoir pas prêté grande attention à ses descriptions: je

n’avais pas l’humeur à la géologie. Tout en écoutant fort mal, pressée

que j’étais de sortir de ces routes noires semblables à des défilés de

l’enfer, je crois avoir compris cependant que la mine contenait, outre

du cuivre, ou plutôt mêlés au cuivre, de l’arsenic, du cobalt, des

morceaux de cristal de roche, du fer en assez grande proportion, de

l’argent en petite quantité et des parcelles d’or pur.

Après avoir visité la montagne au dedans, je voulus l’examiner au

dehors; un rayon de soleil m’ayant favorisée le lendemain de ma visite à

la mine, je me mis bravement à la gravir, sans autre compagnon que mon

bâton ferré, le meilleur guide en pareille circonstance. Je traversai

une espèce de jardin dont les colons anglais sont parvenus à entourer

leur habitation, luttant à la fois contre le sol ingrat et le climat

inclément, et je me trouvai au bout de peu de temps à même les rochers

et les éboulements.

Cette montagne de Kaafiord, si sauvage il y a quelques années, a subi de

singulières transformations depuis que l’industrie en a fait son

domaine. En bas, elle est aplanie, bêchée, ratissée avec soin; en haut,

le pic et la poudre l’ont perforée jusqu’au cœur; les grues lui ont

enlevé ses grands ossements de granit; elle est déchirée, bouleversée,

éventrée de toutes parts. Dans les endroits que les redoutables mineurs

n’ont pas encore envahis, elle nourrit trois ou quatre bouquets de pins

maigres et de bouleaux chétifs; puis, dans les interstices de toutes les

pierres, au bord de toutes les crevasses, autour de tous les puits,

croît la broussaille épaisse de myrtile, et ses touffes d’un vert

sombre, constellées de petites baies bleuâtres, lui font comme un

manteau charmant dont elle cache ses profondes blessures. En arrivant au

sommet de la montagne, j’atteignis un plateau où les femmes des mineurs

donnent aux pierres leur première façon en les concassant grossièrement.

Comme j’étais en plein air et en plein jour, je suivis avec intérêt

leurs opérations. Le minerai ainsi divisé est placé dans de larges

conduits de bois placés sur la pente de la montagne; ces conduits,

sortes de rigoles massives, le font glisser jusqu’à quatre énormes

cylindres de pierre posés horizontalement; ces cylindres, mus par un

torrent, tournent incessamment l’un contre l’autre avec une force qui

réduit les pierres les plus dures en poussière. En sortant des meules,

le minerai est placé dans de petits wagons et conduit par un étroit

chemin de fer à l’édifice de la fonderie. Là il subit les sept façons

qui lui sont nécessaires pour être complétement épuré, et tout cela se

fait si rapidement, qu’il suffit de deux heures pour transformer les

fragments du rocher de Kaafiord en belles barres de cuivre rouge, que

des navires anglais emportent, non sans grand profit pour la société

concessionnaire; car le minerai de Kaafiord contient, m’a-t-on dit,

environ 10 pour 100 de cuivre pur. Du haut de la montagne on a un

panorama très-vaste et très-pittoresque, réunissant dans un même tableau

les aspects de la nature la plus abrupte et les scènes de la vie

civilisée.

Le petit golfe de Kaafiord a la forme d’un entonnoir; le goulet d’entrée

est si étroit que deux navires auraient, je crois, de la peine à y

passer de front; d’un côté du golfe, ses grands rochers s’élèvent à pic

sur la mer; de l’autre, la montagne descend en pentes et forme de temps

en temps de petits plateaux où l’on a construit les maisons de bois des

mineurs. Sur l’un des promontoires d’entrée on a élevé une église,

petite, simple, peinte en gris, et qui, vue de loin, se confond avec le

rocher; derrière l’église, à quelque distance, la fonderie montre

incessamment la gueule ardente de ses fournaises et vomit d’épais

tourbillons de fumée par ses quatre cheminées; au fond du golfe, tapie

dans le lieu le plus calme et le mieux abrité, la maison anglaise

apparaît avec son toit rouge, ses murailles peintes et luisantes, son

air d’aisance et d’ordre, et laisse sortir un groupe d’enfants qui va

s’ébattre dans le petit parterre de renoncules, de pavots et de

myosotis. La prière, le travail, la famille, la vie entière de l’homme

dans ce qu’elle a de meilleur, est ainsi représentée dans ce petit golfe

des côtes du Finmark.

Je passai quatre jours à Kaafiord, fort occupée des préparatifs de notre

voyage à travers la Laponie. Les membres de la commission scientifique

devaient également faire ce trajet difficile; mais nous désirâmes partir

avant eux. Mes hôtes firent beaucoup d’efforts pour me détourner du

projet de revenir par la Laponie. «Vous ignorez, madame, me disaient-ils

tous, les dangers des déserts de la Laponie; figurez-vous des marais

profonds, fangeux, impraticables; vous serez obligée de faire plus de

cent lieues sans rencontrer un toit, sans voir un chemin frayé; si vous

voulez absolument explorer cet affreux pays, attendez au moins les

premières neiges; alors, du moins, vous pourrez voyager en traîneaux sur

la terre gelée, et vous traverserez en dix jours tout l’espace que vous

mettrez peut-être six semaines à parcourir maintenant; c’est folie

d’entreprendre de gagner Torneä par cette saison de pluie et de dégel!»

Tout ceci était fort sensé et dit dans les meilleures intentions;

seulement, comme pour suivre le conseil, il eût fallu se décider à

passer le reste de l’hiver à Stockholm et prolonger ainsi de trois mois

un voyage déjà infiniment long, nous ne pûmes l’accepter.

Il n’y a pas de chevaux sur les côtes du Finmark; ils y seraient ruineux

et inutiles; les communications étant impossibles par terre, tous les

trajets se font donc par mer; nous avions prévu cette difficulté et, dès

notre premier séjour à Hammerfest, donné les ordres nécessaires pour

faire venir, vers le 1er septembre, à Kaafiord, les six chevaux dont

nous avions besoin; ils arrivèrent en effet le 30 août, conduits par

deux Norvégiens. Dès que j’appris leur arrivée, j’allai faire

connaissance avec nos futures montures: c’étaient des chevaux de race

norvégienne, petits, lourds, avec le poil ébouriffé, de grosses jambes

et de longues queues; des coureurs qui auraient fait, je vous jure,

triste mine dans un handicap ou même aux Champs-Élysées. Ils étaient

maigrement harnachés de cuirs usés et de cordes. Malgré cet extérieur

peu encourageant, ce furent d’excellentes bêtes; ils nous servirent

vaillamment, et leur énergie nous tira de plus d’un mauvais pas. Je me

trouvai d’abord assez embarrassée; la présence d’une femme n’ayant pas

été prévue, nos correspondants avaient négligé de se procurer une selle

de femme, et je vis le moment où je serais obligée de faire l’homme

jusque-là, de monter à califourchon, ce qui m’était, malgré mon costume,

très-gênant, et j’ajoute très-effrayant; car je ne suis pas du tout

adroite dans cette attitude. Un de nos bons Anglais me vint en aide en

me cédant une vieille selle de femme que, par un heureux hasard, il

avait apportée de Londres, et dont il croyait bien ne devoir jamais

avoir l’emploi. Le 30 août, tout fut prêt pour notre départ; j’avais, je

vous l’ai dit, repris mon costume masculin, et on m’engagea à y ajouter

une paire de grosses bottes de postillon; je les chaussai par-dessus les

miennes, afin de me garantir le mieux possible de la boue liquide des

marais.

Notre caravane était ainsi disposée: trois de nos chevaux servaient de

montures pour mon mari, notre domestique français et moi; le quatrième

portait la tente, une vraie tente de soldat en grosse toile, avec un

bâton au milieu et des trous en bas tout autour pour y passer des pieux;

les deux autres portaient nos provisions de conserves et de biscuit de

mer, un peu de linge, des chaussures de rechange et la marmite de fonte

qui devait être toute notre batterie de cuisine pendant longtemps. Ces

pauvres animaux se trouvaient ainsi fort chargés; aussi chacun de nous

prit-il derrière lui, en guise de valise, un sac de cuir contenant les

objets indispensables à la toilette, le manteau et la peau de renne qui

devaient lui servir de matelas et de couverture pendant la route.

Je fis avec regret mes adieux à nos colons anglais; de leur côté ils me

témoignèrent le même sentiment, et huit ou dix d’entre eux voulurent

nous accompagner pendant quelques milles. Lorsque nous fîmes halte pour

nous séparer, j’embrassai d’un dernier regard le toit hospitalier des

mineurs, et cette vaste mer du Nord qui déroulait au delà du petit

goulet de Kaafiord ses plaines mobiles: en ce moment on entrevoyait au

loin, à moitié perdu dans la brume, un petit navire courant sous toutes

ses voiles orientées grand largue, ce qui le faisait ressembler à un vol

d’oiseau de mer émigrant à tire-d’aile. Nous tournâmes un grand rocher;

nous vîmes encore les chapeaux de notre amicale escorte s’agiter en

l’air en notre honneur, puis tout disparut à nos yeux.

Nous faisions nos premiers pas sur le chemin de la Laponie.

Le soir de ce jour, nous n’essayâmes pas encore notre tente: nous

allâmes coucher chez un de nos conducteurs, à quelques lieues dans les

terres. La maisonnette du guide Mathisen était construite dans un lieu

plein d’un charme sauvage: posée à mi-côte d’une colline boisée, elle

était toute cachée par les broussailles, et, avec son toit d’herbe, on

eût dit un nid. A quarante pieds au-dessous de la maison miroitait un

petit lac profondément encaissé dans ses berges vertes; derrière les

berges s’élevait une muraille de hauts rochers: cette fortification

naturelle n’était interrompue qu’à un seul endroit, où se formait une

gorge étroite dont le lac profitait pour se répandre comme une coupe

trop pleine et s’enfuir en cascades. Au-dessus des rochers, la colline

était tantôt abrupte et aride, tantôt boisée de bouleaux et de pins,

partout agreste et inculte. Ce qui saisissait l’âme dans ce paysage,

c’était sa grâce sévère, son calme suprême et indicible; la main de

l’homme n’avait passé là nulle part, et on le sentait; les rochers

n’avaient jamais été gravis, la prairie n’avait jamais été fauchée, les

arbres tombaient de vétusté les uns sur les autres; pas de barques au

bas du lac, pas de sentier dans l’herbe, pas de fumée à l’horizon: aucun

bruit dans l’air autre que la voix de la cascade ou le léger bruissement

des feuilles, et, au-dessus de tout cela, le dôme gris du ciel du Nord

laissant tomber sur toutes choses sa lumière voilée et mélancolique.

C’était autre chose que ces solitudes embaumées de l’Amérique du Sud,

exubérantes de séve et de soleil; c’était un coin vierge et inconnu de

notre vieille Europe, une oasis douce et charmante placée par Dieu au

milieu des déserts glacés, comme il en a mis au milieu des déserts

torrides. A quelques lieues plus au sud, on ne trouve pas un arbre; à

quelques lieues plus au nord, on ne trouve plus une plante.

Le mobilier de la maison du guide était très-primitif: un tronc d’arbre

servait de table, deux ou trois escabeaux étaient les siéges; quant au

lit, on avait le plancher. Après avoir soupé d’une tasse de lait de

chèvre, je m’étendis par terre sur ma peau de renne, à peu de distance

d’un feu de sapin déjà très-nécessaire, et je m’endormis d’un sommeil de

sauvage.

Le lendemain, de grand matin, tout notre monde était sur pied. Notre

troupe se composait de dix personnes: trois étaient à cheval, je vous

l’ai dit, les sept autres allaient à pied: c’était d’abord notre guide

Abo le Lapon, chef absolu de la caravane, puis les trois hommes

conducteurs des chevaux, un interprète finlandais (notre domestique ne

sachant parler que le norvégien), enfin deux jeunes garçons du Finmark

qui avaient demandé la faveur de se joindre à nous pour passer en

Russie.

Géographiquement parlant, on nomme Laponie tout le pays compris entre le

fond du golfe de Bothnie et le cap Nord; quelques voyageurs, Regnard en

tête, la font même commencer à Luléa, sur la côte ouest du golfe. Tout

ce pays est, si je puis m’exprimer ainsi, la Laponie de nom et pas la

Laponie de fait; car les Lapons ne l’habitent pas. Du côté de la mer

Baltique, on trouve des Finlandais; du côté de la mer du Nord, on trouve

ces habitants du Finmark au milieu desquels je vous ai conduit. Ceci

n’empêche pas qu’on ne voie des Lapons à Torneä ou sur les côtes du

Finmark; mais alors ils y sont en voyageurs, pour faire des échanges

avec les Russes ou les Norvégiens. La Laponie proprement dite est un

immense désert marécageux où les oasis sèches sont rares, où la

végétation est presque nulle; vue à vol d’oiseau, elle doit ressembler à

une plaine profondément labourée, dont chaque sillon forme une

irrigation; les collines y sont en petites chaînes basses, et toujours

séparées entre elles par un lac, une rivière ou un marais. C’est cette

abondance d’eau qui rend la traversée du pays si difficile pendant

l’été; l’hiver venu, les rivières se gèlent, les marais se durcissent,

et la Laponie est alors une plaine de neige à travers laquelle courent

les traîneaux emportés par les rennes avec une vitesse infiniment

supérieure à celle de nos chevaux de poste.

Quant à nous, nous ne courions pas la poste au début de notre voyage;

bien au contraire, nous allâmes lentement et péniblement pour gravir ces

hautes collines qui entourent le petit lac de Kaafiordal. A mesure que

nous avancions, les arbres devenaient plus nombreux, et bientôt nous

fûmes dans une véritable forêt; je n’en pouvais croire mes yeux; une

forêt à une journée de marche de Kaafiord! Je regardais de vigoureux

bouleaux renversés à coups de hache par nos hommes pour nous frayer un

passage, et je me demandais si j’avais été subitement transportée des

côtes arides du Finmark dans quelque beau lieu de l’intérieur de la

Suède. Ces quelques kilomètres boisés sont, je crois, un coin unique du

Finmark septentrional: les arbres y atteignent à des hauteurs inusitées;

ils y ont un aspect de verdure et de vigueur qu’on ne retrouve plus

ailleurs. Nos chevaux semblaient aussi étonnés que nous de cette

nouveauté; par moments, leur étonnement se changeait en frayeur à la vue

des grands branchages embarrassant leur route; sous cette impression,

ils se mettaient à courir comme des fous à travers les obstacles, malgré

les racines à fleur de terre et les taillis de broussailles dans

lesquels ils s’embarrassaient les jambes. Je ne suis pas assez bonne

écuyère pour maintenir un cheval effrayé: j’employais alors toute ma

science à ne pas tomber, et je mettais mon adresse à garantir mes yeux

mis fort en péril dans ces courses désordonnées. Je crois pouvoir

assurer que La Marche et Chantilly ont vu peu de steeple-chases plus

dangereux que celui-là.

Au bout d’une heure, l’habitude du danger ou la fatigue de nos montures

nous avait procuré des allures plus paisibles; j’aurais alors désiré

prendre le temps d’herboriser un peu au milieu des plantes vivaces et

touffues dont nous étions entourés. Malheureusement nous devions faire

une longue étape ce jour-là, et le guide me refusa une halte. J’ai donc

dû me borner à tenter de discerner leurs espèces tant bien que mal; mais

ma botanique a la vue courte, et sans doute bien des choses m’ont

échappé. Mon observation superficielle me montra les fougères de grande

taille et les hautes touffes de l’angélique comme étant partout en

majorité, puis des plantes plus délicates: la campanule uniflore, des

draves de plusieurs espèces, l’andromède bleue, la saxifrage penchée, la

stellaire, et quelques autres plantes dont j’ignore les noms. Je ne dis

rien des lichens abondants et variés là comme dans tout le Finmark.

Toute cette couche de végétation vivante et fraîche reposait sur la

couche flétrie de l’année précédente, et celle-ci s’était affaissée à

son tour sur les plantes qui l’avaient devancée. En fouillant avec un

bâton ferré, on distinguait jusqu’à une grande profondeur les traces de

ces générations de plantes. C’était comme une sorte de cimetière végétal

où les vivants vivaient sur les morts, comme cela se passe sur nos

étroits espaces civilisés, cimetières humains:

Abîme ou la poussière est mêlée aux poussières,

Où sous son père encore on retrouve des pères,

Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond!

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 11 / 19 段