quitta l’horizon, mais bien peu d’instants; car l’aube se confondit avec
le crépuscule pour former une lueur incertaine et indéfinissable. Nous
marchâmes toutes voiles dehors avec un bon vent frais jusqu’au 21; mais
alors la mer, houleuse jusque-là, devint violente et se rua sur la
corvette comme elle ne l’avait pas encore fait. Nous fîmes plusieurs
avaries; notre poulaine fut enfoncée, malgré son armature de fer; les
vagues submergèrent le pont; les baies et les cordages flottaient de
toutes parts comme sur une petite mer; on ferma les écoutilles, on
cargua toutes les voiles et on laissa faire le coup de vent. A chaque
instant, nous éprouvions des secousses terribles, et le capitaine dut
faire tendre des cordes sur le pont pour aider chacun; on s’y
accrochait, car il était impossible de se tenir debout. J’eus le mal de
mer de façon lamentable; je ne quittai pourtant pas le pont, ne voulant
pas perdre cette occasion de voir un vrai gros temps de l’océan Polaire.
Bien empaquetée dans mon caban, montée sur un canon, cramponnée au
bastingage, pendant toute la journée, je regardai. Les vagues étaient
hautes, minces et transparentes, au point qu’on apercevait le ciel à
travers chacune d’elles comme à travers un miroir trouble; une écume
légère s’agitait au-dessus de chaque vague comme un panache blanc;
toutes ces grandes vagues se précipitaient les unes sur les autres avec
une fureur inouïe et faisaient un bruit assourdissant; je n’avais jamais
vu la mer ainsi, et je la trouvai si belle que j’oubliai d’en avoir
peur. Cet ouragan avait considérablement refroidi l’atmosphère, et, le
soir de ce jour, le froid m’obligea à me tenir dans ma chambre entre mes
peaux de rennes et mon édredon. Ce froid ne dura heureusement pas; le
lendemain il s’était changé en brouillard épais. Les variations de
température dans les régions polaires sont fréquentes et brusques; du
matin au soir, d’une heure à l’autre quelquefois, le thermomètre varie
de dix et même de quinze degrés; cela produit sur le voyageur une
impression double: l’effet physique et l’effet optique, si je puis
m’exprimer ainsi. On s’aperçoit tout naturellement que le temps s’est
subitement refroidi ou réchauffé; mais, en outre, on est tout étonné de
passer sans transition d’un jour sombre à un jour clair, et _vice
versâ_. Lorsque, pendant notre traversée, le soleil, en se montrant,
dissipait un moment la brume et la neige qui nous entouraient
habituellement, il me semblait sortir d’un cauchemar affreux pour me
retrouver dans la douce atmosphère des climats tempérés.
Le 22, le vent se reprit à souffler avec une nouvelle force, et,
quoiqu’il servît notre marche, nous en fûmes fort incommodés; le 24,
nous étions en vue du cap Nord, mais il n’était pas possible d’essayer
de s’approcher de terre par un pareil temps: nous eussions été
infailliblement brisés sur les rochers de l’île Mageroë. Il fallut se
tenir au large et attendre. Le 25, pour la première fois, la nuit eut
environ une heure de complète obscurité. Enfin, le 26 au matin, le vent
tomba, l’aube nous montra une mer blanche comme une plaine d’écume; on
déploya de nouveau les voiles, et en quelques heures nous gagnâmes le
port d’Hammerfest.
O triste plage, collines nues et stériles, pauvres masures, misérables
habitants! avec quelle inexprimable émotion je vous revis! J’étais de
retour, j’étais sauvée, je me sentais fière et ravie. Si vous aviez pu
me voir alors, vous m’eussiez trouvée bien pâle et bien maigrie, mais
vous auriez eu, j’espère, quelque considération pour une femme ayant
fait un voyage que _nulle_ n’avait entrepris encore, et que nulle autre
ne fera après, j’ose le prévoir.
Voici une lettre interminable, cher frère, presque un volume; je vous en
dirai encore très-long dans ma suivante, car je ne pourrai vous écrire
maintenant que lorsque j’aurai traversé la Laponie.
LETTRE VII.
MATTARINGUY.
Après avoir pris trois jours d’un repos indispensable, j’ai quitté
Hammerfest le 28 août, par le même et unique bateau à vapeur du Finmark,
qui m’y avait déjà amenée; loin de vouloir retourner avec lui jusqu’à
Drontheim, notre projet était de nous faire débarquer à Kaafiord, en
laissant à bord du bateau toutes nos caisses et ne gardant avec nous que
ce qui nous était strictement nécessaire pour entreprendre la traversée
de la Laponie.
Kaafiord (prononcez _Cofior_), où nous descendîmes, est un petit port au
fond d’une baie profonde: il est situé à vingt milles à peu près
d’Hammerfest. Il y a quelques années, on y trouvait à peine cinq ou six
cabanes habitées par des pêcheurs ou des Lapons côtiers; aujourd’hui,
c’est un gros village riche et industrieux, dont la vue réjouit le
voyageur attristé de la misère du Finmark. Voici le secret de cette
transformation: il existe à Kaafiord une mine de cuivre fort riche; le
gouvernement suédois en avait eu connaissance; mais, trop pauvre pour
faire les dépenses nécessaires aux premières années d’exploitation, il
ne s’en était pas occupé. Une compagnie anglaise se forma dans
l’intention d’exploiter ces mines, et sollicita du gouvernement suédois
un privilége à cet effet; il lui fut facilement accordé. Le peuple
anglais possède à un haut degré le génie de l’industrie et de la
colonisation. Les ingénieurs venus de Londres à Kaafiord le prouvèrent
une fois de plus. Rien ne rebuta ce petit groupe d’hommes, ni les
rigueurs d’un climat auprès duquel les brouillards de la Tamise sont de
chauds zéphirs, ni les difficultés inhérentes à un pays sans végétation
et sans habitants. Il n’y avait pas de bois, on fit venir de la houille
d’Angleterre; on manquait d’ouvriers, on en envoya chercher en
Cornouaille; en peu de temps tout fut transformé, et une petite colonie,
composée seulement de deux familles, avait su transporter dans ce coin
reculé du monde les mœurs civilisées et une partie du confort de la
vieille Angleterre. Lorsque j’arrivai à Kaafiord, je marchai de
surprises en surprises: je trouvai, au lieu des chétives maisons
d’Hammerfest, des appartements vastes, bien meublés, bien clos et bien
aérés à la fois, des poêles et des cheminées agencés en perfection, des
tapis, des livres, quelques tableaux, un piano; c’était à n’y pas
croire. Nous reçûmes de MM. Crowe et Woodfall, concessionnaires des
mines, de M. Thomas, ingénieur, et de leurs familles, l’accueil le plus
cordial. La table de Kaafiord faisait aussi le contraste le plus complet
avec nos menus d’Hammerfest; grâce à de fréquentes relations entre les
mines et la mère-patrie, on nous servit avec abondance et variété, et
lorsque, réconfortés par un bon dîner, égayés par le spectacle de ces
excellents hôtes qui s’empressaient autour de nous, nous nous trouvâmes
le soir prenant le thé entre de jeunes miss décolletées et quelques
hommes vêtus d’habits irréprochables, nous eûmes grand’peine à nous
croire encore au bord de cet océan Glacial qui venait de nous offrir des
aspects si terribles et si désolés. Dès qu’on passe le seuil de la
maison anglaise, l’illusion se détruit bien vite, et les 70° de latitude
nord se montrent écrits partout.
Kaafiord compte aujourd’hui plus de mille habitants, ouvriers compris,
bien entendu; la plupart de ses mineurs sont anglais et suédois; ils se
sont adjoint cependant dans ces dernières années des paysans du Finmark
et même quelques Lapons, qui ont préféré le salaire assuré de l’ouvrier
aux profits incertains du pêcheur. Toute la petite colonie vit dans une
aisance et dans un bien-être relatifs, comparés à la misérable existence
de leurs voisins; aussi les enfants ont-ils, à Kaafiord, un visage de
bonne santé que je n’étais plus habituée à rencontrer.
Le lendemain de mon arrivée, on me fit les honneurs des mines, on me les
fit même trop bien; car mon cicerone, M. Crowe fils, en vrai
propriétaire, ne me fit pas grâce d’un caillou.
Quoique l’exploitation des mines de Kaafiord soit commencée depuis
plusieurs années, elle est encore très-incomplète; les galeries sont
nombreuses, mais toutes basses et humides; en les parcourant on a
souvent de l’eau jusqu’à la cheville; les murailles suintent
incessamment, et on reçoit sur la tête des gouttes d’eau glacée; pour
moi, le pis n’était pas cela, mais l’épaisse vapeur sulfureuse répandue
dans les souterrains; j’en étais à demi suffoquée, et elle m’empêcha de
voir à six pouces de distance, malgré la bonne grosse torche de résine
que M. Crowe faisait porter devant moi. Cette excursion, comme vous
voyez, manquait absolument de gaieté; je regrettai beaucoup de l’avoir
entreprise, mais je crus devoir à l’aimable hospitalité de mes hôtes de
garder une contenance résignée. Pendant trois heures j’errai à travers
un nombre infini d’escaliers inégaux, de pentes humides, d’échelles
vacillantes, de voûtes basses et de galeries tortueuses à désespérer
Thésée et son peloton. Enfin au moment où j’allais demander merci, je me
retrouvai au grand air, mouillée jusqu’aux os, fatiguée à l’excès et à
moitié asphyxiée par les exhalaisons du soufre. «Hélas! pensai-je en
regardant avec amour le ciel gris et brumeux, qui me fit alors l’effet
de resplendir, il y a pourtant de pauvres gens dont la vie se passe dans
ces abîmes où j’ai failli étouffer pour une promenade.»
Pendant ce malencontreux examen, M. Crowe prenait obligeamment la peine
de me donner des explications sur les opérations des mineurs, sur la
façon de suivre les filons, d’ouvrir les nouvelles voies, de diriger les
eaux; j’avoue n’avoir pas prêté grande attention à ses descriptions: je
n’avais pas l’humeur à la géologie. Tout en écoutant fort mal, pressée
que j’étais de sortir de ces routes noires semblables à des défilés de
l’enfer, je crois avoir compris cependant que la mine contenait, outre
du cuivre, ou plutôt mêlés au cuivre, de l’arsenic, du cobalt, des
morceaux de cristal de roche, du fer en assez grande proportion, de
l’argent en petite quantité et des parcelles d’or pur.
Après avoir visité la montagne au dedans, je voulus l’examiner au
dehors; un rayon de soleil m’ayant favorisée le lendemain de ma visite à
la mine, je me mis bravement à la gravir, sans autre compagnon que mon
bâton ferré, le meilleur guide en pareille circonstance. Je traversai
une espèce de jardin dont les colons anglais sont parvenus à entourer
leur habitation, luttant à la fois contre le sol ingrat et le climat
inclément, et je me trouvai au bout de peu de temps à même les rochers
et les éboulements.
Cette montagne de Kaafiord, si sauvage il y a quelques années, a subi de
singulières transformations depuis que l’industrie en a fait son
domaine. En bas, elle est aplanie, bêchée, ratissée avec soin; en haut,
le pic et la poudre l’ont perforée jusqu’au cœur; les grues lui ont
enlevé ses grands ossements de granit; elle est déchirée, bouleversée,
éventrée de toutes parts. Dans les endroits que les redoutables mineurs
n’ont pas encore envahis, elle nourrit trois ou quatre bouquets de pins
maigres et de bouleaux chétifs; puis, dans les interstices de toutes les
pierres, au bord de toutes les crevasses, autour de tous les puits,
croît la broussaille épaisse de myrtile, et ses touffes d’un vert
sombre, constellées de petites baies bleuâtres, lui font comme un
manteau charmant dont elle cache ses profondes blessures. En arrivant au
sommet de la montagne, j’atteignis un plateau où les femmes des mineurs
donnent aux pierres leur première façon en les concassant grossièrement.
Comme j’étais en plein air et en plein jour, je suivis avec intérêt
leurs opérations. Le minerai ainsi divisé est placé dans de larges
conduits de bois placés sur la pente de la montagne; ces conduits,
sortes de rigoles massives, le font glisser jusqu’à quatre énormes
cylindres de pierre posés horizontalement; ces cylindres, mus par un
torrent, tournent incessamment l’un contre l’autre avec une force qui
réduit les pierres les plus dures en poussière. En sortant des meules,
le minerai est placé dans de petits wagons et conduit par un étroit
chemin de fer à l’édifice de la fonderie. Là il subit les sept façons
qui lui sont nécessaires pour être complétement épuré, et tout cela se
fait si rapidement, qu’il suffit de deux heures pour transformer les
fragments du rocher de Kaafiord en belles barres de cuivre rouge, que
des navires anglais emportent, non sans grand profit pour la société
concessionnaire; car le minerai de Kaafiord contient, m’a-t-on dit,
environ 10 pour 100 de cuivre pur. Du haut de la montagne on a un
panorama très-vaste et très-pittoresque, réunissant dans un même tableau
les aspects de la nature la plus abrupte et les scènes de la vie
civilisée.
Le petit golfe de Kaafiord a la forme d’un entonnoir; le goulet d’entrée
est si étroit que deux navires auraient, je crois, de la peine à y
passer de front; d’un côté du golfe, ses grands rochers s’élèvent à pic
sur la mer; de l’autre, la montagne descend en pentes et forme de temps
en temps de petits plateaux où l’on a construit les maisons de bois des
mineurs. Sur l’un des promontoires d’entrée on a élevé une église,
petite, simple, peinte en gris, et qui, vue de loin, se confond avec le
rocher; derrière l’église, à quelque distance, la fonderie montre
incessamment la gueule ardente de ses fournaises et vomit d’épais
tourbillons de fumée par ses quatre cheminées; au fond du golfe, tapie
dans le lieu le plus calme et le mieux abrité, la maison anglaise
apparaît avec son toit rouge, ses murailles peintes et luisantes, son
air d’aisance et d’ordre, et laisse sortir un groupe d’enfants qui va
s’ébattre dans le petit parterre de renoncules, de pavots et de
myosotis. La prière, le travail, la famille, la vie entière de l’homme
dans ce qu’elle a de meilleur, est ainsi représentée dans ce petit golfe
des côtes du Finmark.
Je passai quatre jours à Kaafiord, fort occupée des préparatifs de notre
voyage à travers la Laponie. Les membres de la commission scientifique
devaient également faire ce trajet difficile; mais nous désirâmes partir
avant eux. Mes hôtes firent beaucoup d’efforts pour me détourner du
projet de revenir par la Laponie. «Vous ignorez, madame, me disaient-ils
tous, les dangers des déserts de la Laponie; figurez-vous des marais
profonds, fangeux, impraticables; vous serez obligée de faire plus de
cent lieues sans rencontrer un toit, sans voir un chemin frayé; si vous
voulez absolument explorer cet affreux pays, attendez au moins les
premières neiges; alors, du moins, vous pourrez voyager en traîneaux sur
la terre gelée, et vous traverserez en dix jours tout l’espace que vous
mettrez peut-être six semaines à parcourir maintenant; c’est folie
d’entreprendre de gagner Torneä par cette saison de pluie et de dégel!»
Tout ceci était fort sensé et dit dans les meilleures intentions;
seulement, comme pour suivre le conseil, il eût fallu se décider à
passer le reste de l’hiver à Stockholm et prolonger ainsi de trois mois
un voyage déjà infiniment long, nous ne pûmes l’accepter.
Il n’y a pas de chevaux sur les côtes du Finmark; ils y seraient ruineux
et inutiles; les communications étant impossibles par terre, tous les
trajets se font donc par mer; nous avions prévu cette difficulté et, dès
notre premier séjour à Hammerfest, donné les ordres nécessaires pour
faire venir, vers le 1er septembre, à Kaafiord, les six chevaux dont
nous avions besoin; ils arrivèrent en effet le 30 août, conduits par
deux Norvégiens. Dès que j’appris leur arrivée, j’allai faire
connaissance avec nos futures montures: c’étaient des chevaux de race
norvégienne, petits, lourds, avec le poil ébouriffé, de grosses jambes
et de longues queues; des coureurs qui auraient fait, je vous jure,
triste mine dans un handicap ou même aux Champs-Élysées. Ils étaient
maigrement harnachés de cuirs usés et de cordes. Malgré cet extérieur
peu encourageant, ce furent d’excellentes bêtes; ils nous servirent
vaillamment, et leur énergie nous tira de plus d’un mauvais pas. Je me
trouvai d’abord assez embarrassée; la présence d’une femme n’ayant pas
été prévue, nos correspondants avaient négligé de se procurer une selle
de femme, et je vis le moment où je serais obligée de faire l’homme
jusque-là, de monter à califourchon, ce qui m’était, malgré mon costume,
très-gênant, et j’ajoute très-effrayant; car je ne suis pas du tout
adroite dans cette attitude. Un de nos bons Anglais me vint en aide en
me cédant une vieille selle de femme que, par un heureux hasard, il
avait apportée de Londres, et dont il croyait bien ne devoir jamais
avoir l’emploi. Le 30 août, tout fut prêt pour notre départ; j’avais, je
vous l’ai dit, repris mon costume masculin, et on m’engagea à y ajouter
une paire de grosses bottes de postillon; je les chaussai par-dessus les
miennes, afin de me garantir le mieux possible de la boue liquide des
marais.
Notre caravane était ainsi disposée: trois de nos chevaux servaient de
montures pour mon mari, notre domestique français et moi; le quatrième
portait la tente, une vraie tente de soldat en grosse toile, avec un
bâton au milieu et des trous en bas tout autour pour y passer des pieux;
les deux autres portaient nos provisions de conserves et de biscuit de
mer, un peu de linge, des chaussures de rechange et la marmite de fonte
qui devait être toute notre batterie de cuisine pendant longtemps. Ces
pauvres animaux se trouvaient ainsi fort chargés; aussi chacun de nous
prit-il derrière lui, en guise de valise, un sac de cuir contenant les
objets indispensables à la toilette, le manteau et la peau de renne qui
devaient lui servir de matelas et de couverture pendant la route.
Je fis avec regret mes adieux à nos colons anglais; de leur côté ils me
témoignèrent le même sentiment, et huit ou dix d’entre eux voulurent
nous accompagner pendant quelques milles. Lorsque nous fîmes halte pour
nous séparer, j’embrassai d’un dernier regard le toit hospitalier des
mineurs, et cette vaste mer du Nord qui déroulait au delà du petit
goulet de Kaafiord ses plaines mobiles: en ce moment on entrevoyait au
loin, à moitié perdu dans la brume, un petit navire courant sous toutes
ses voiles orientées grand largue, ce qui le faisait ressembler à un vol
d’oiseau de mer émigrant à tire-d’aile. Nous tournâmes un grand rocher;
nous vîmes encore les chapeaux de notre amicale escorte s’agiter en
l’air en notre honneur, puis tout disparut à nos yeux.
Nous faisions nos premiers pas sur le chemin de la Laponie.
Le soir de ce jour, nous n’essayâmes pas encore notre tente: nous
allâmes coucher chez un de nos conducteurs, à quelques lieues dans les
terres. La maisonnette du guide Mathisen était construite dans un lieu
plein d’un charme sauvage: posée à mi-côte d’une colline boisée, elle
était toute cachée par les broussailles, et, avec son toit d’herbe, on
eût dit un nid. A quarante pieds au-dessous de la maison miroitait un
petit lac profondément encaissé dans ses berges vertes; derrière les
berges s’élevait une muraille de hauts rochers: cette fortification
naturelle n’était interrompue qu’à un seul endroit, où se formait une
gorge étroite dont le lac profitait pour se répandre comme une coupe
trop pleine et s’enfuir en cascades. Au-dessus des rochers, la colline
était tantôt abrupte et aride, tantôt boisée de bouleaux et de pins,
partout agreste et inculte. Ce qui saisissait l’âme dans ce paysage,
c’était sa grâce sévère, son calme suprême et indicible; la main de
l’homme n’avait passé là nulle part, et on le sentait; les rochers
n’avaient jamais été gravis, la prairie n’avait jamais été fauchée, les
arbres tombaient de vétusté les uns sur les autres; pas de barques au
bas du lac, pas de sentier dans l’herbe, pas de fumée à l’horizon: aucun
bruit dans l’air autre que la voix de la cascade ou le léger bruissement
des feuilles, et, au-dessus de tout cela, le dôme gris du ciel du Nord
laissant tomber sur toutes choses sa lumière voilée et mélancolique.
C’était autre chose que ces solitudes embaumées de l’Amérique du Sud,
exubérantes de séve et de soleil; c’était un coin vierge et inconnu de
notre vieille Europe, une oasis douce et charmante placée par Dieu au
milieu des déserts glacés, comme il en a mis au milieu des déserts
torrides. A quelques lieues plus au sud, on ne trouve pas un arbre; à
quelques lieues plus au nord, on ne trouve plus une plante.
Le mobilier de la maison du guide était très-primitif: un tronc d’arbre
servait de table, deux ou trois escabeaux étaient les siéges; quant au
lit, on avait le plancher. Après avoir soupé d’une tasse de lait de
chèvre, je m’étendis par terre sur ma peau de renne, à peu de distance
d’un feu de sapin déjà très-nécessaire, et je m’endormis d’un sommeil de
sauvage.
Le lendemain, de grand matin, tout notre monde était sur pied. Notre
troupe se composait de dix personnes: trois étaient à cheval, je vous
l’ai dit, les sept autres allaient à pied: c’était d’abord notre guide
Abo le Lapon, chef absolu de la caravane, puis les trois hommes
conducteurs des chevaux, un interprète finlandais (notre domestique ne
sachant parler que le norvégien), enfin deux jeunes garçons du Finmark
qui avaient demandé la faveur de se joindre à nous pour passer en
Russie.
Géographiquement parlant, on nomme Laponie tout le pays compris entre le
fond du golfe de Bothnie et le cap Nord; quelques voyageurs, Regnard en
tête, la font même commencer à Luléa, sur la côte ouest du golfe. Tout
ce pays est, si je puis m’exprimer ainsi, la Laponie de nom et pas la
Laponie de fait; car les Lapons ne l’habitent pas. Du côté de la mer
Baltique, on trouve des Finlandais; du côté de la mer du Nord, on trouve
ces habitants du Finmark au milieu desquels je vous ai conduit. Ceci
n’empêche pas qu’on ne voie des Lapons à Torneä ou sur les côtes du
Finmark; mais alors ils y sont en voyageurs, pour faire des échanges
avec les Russes ou les Norvégiens. La Laponie proprement dite est un
immense désert marécageux où les oasis sèches sont rares, où la
végétation est presque nulle; vue à vol d’oiseau, elle doit ressembler à
une plaine profondément labourée, dont chaque sillon forme une
irrigation; les collines y sont en petites chaînes basses, et toujours
séparées entre elles par un lac, une rivière ou un marais. C’est cette
abondance d’eau qui rend la traversée du pays si difficile pendant
l’été; l’hiver venu, les rivières se gèlent, les marais se durcissent,
et la Laponie est alors une plaine de neige à travers laquelle courent
les traîneaux emportés par les rennes avec une vitesse infiniment
supérieure à celle de nos chevaux de poste.
Quant à nous, nous ne courions pas la poste au début de notre voyage;
bien au contraire, nous allâmes lentement et péniblement pour gravir ces
hautes collines qui entourent le petit lac de Kaafiordal. A mesure que
nous avancions, les arbres devenaient plus nombreux, et bientôt nous
fûmes dans une véritable forêt; je n’en pouvais croire mes yeux; une
forêt à une journée de marche de Kaafiord! Je regardais de vigoureux
bouleaux renversés à coups de hache par nos hommes pour nous frayer un
passage, et je me demandais si j’avais été subitement transportée des
côtes arides du Finmark dans quelque beau lieu de l’intérieur de la
Suède. Ces quelques kilomètres boisés sont, je crois, un coin unique du
Finmark septentrional: les arbres y atteignent à des hauteurs inusitées;
ils y ont un aspect de verdure et de vigueur qu’on ne retrouve plus
ailleurs. Nos chevaux semblaient aussi étonnés que nous de cette
nouveauté; par moments, leur étonnement se changeait en frayeur à la vue
des grands branchages embarrassant leur route; sous cette impression,
ils se mettaient à courir comme des fous à travers les obstacles, malgré
les racines à fleur de terre et les taillis de broussailles dans
lesquels ils s’embarrassaient les jambes. Je ne suis pas assez bonne
écuyère pour maintenir un cheval effrayé: j’employais alors toute ma
science à ne pas tomber, et je mettais mon adresse à garantir mes yeux
mis fort en péril dans ces courses désordonnées. Je crois pouvoir
assurer que La Marche et Chantilly ont vu peu de steeple-chases plus
dangereux que celui-là.
Au bout d’une heure, l’habitude du danger ou la fatigue de nos montures
nous avait procuré des allures plus paisibles; j’aurais alors désiré
prendre le temps d’herboriser un peu au milieu des plantes vivaces et
touffues dont nous étions entourés. Malheureusement nous devions faire
une longue étape ce jour-là, et le guide me refusa une halte. J’ai donc
dû me borner à tenter de discerner leurs espèces tant bien que mal; mais
ma botanique a la vue courte, et sans doute bien des choses m’ont
échappé. Mon observation superficielle me montra les fougères de grande
taille et les hautes touffes de l’angélique comme étant partout en
majorité, puis des plantes plus délicates: la campanule uniflore, des
draves de plusieurs espèces, l’andromède bleue, la saxifrage penchée, la
stellaire, et quelques autres plantes dont j’ignore les noms. Je ne dis
rien des lichens abondants et variés là comme dans tout le Finmark.
Toute cette couche de végétation vivante et fraîche reposait sur la
couche flétrie de l’année précédente, et celle-ci s’était affaissée à
son tour sur les plantes qui l’avaient devancée. En fouillant avec un
bâton ferré, on distinguait jusqu’à une grande profondeur les traces de
ces générations de plantes. C’était comme une sorte de cimetière végétal
où les vivants vivaient sur les morts, comme cela se passe sur nos
étroits espaces civilisés, cimetières humains:
Abîme ou la poussière est mêlée aux poussières,
Où sous son père encore on retrouve des pères,
Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond!