Je vous parlerai tout à l’heure de mes occupations; mais, dès à présent,

je mentionne le seul divertissement qui me fût permis et offert par le

pays; il était, comme vous allez en juger, tout à fait en harmonie avec

mon costume. Lorsqu’il ne neigeait pas, nous nous réunissions cinq ou

six personnes du bord, et allions jouer à un jeu de _montagnes russes_

beaucoup plus en droit de porter ce nom que tout ce qu’on a encore vu

dans ce genre. Il fallait gravir deux ou trois cents pieds de hauteur,

presque à pic, le long du flanc roide d’une des montagnes; cette

ascension était favorisée par une épaisse couche de neige; les pieds des

premiers voyageurs formaient des espèces de marches à l’aide desquelles

les autres s’élevaient sans trop de difficultés. Arrivés à quelque

plateau, on s’asseyait sur la pente et on se laissait glisser jusqu’en

bas, en se dirigeant tant bien que mal avec les mains, afin de ne pas

perdre l’équilibre; ainsi on redescendait en deux ou trois minutes ce

qu’on avait mis souvent deux heures à gravir; c’était singulièrement

amusant, et, ce qui valait encore mieux, fort réchauffant. Mon adresse

ne fut pas tout de suite à la hauteur de ma hardiesse; les premières

fois il m’arriva souvent de perdre l’équilibre et de rouler comme une

masse, tantôt sur la tête, tantôt sur le côté, soulevant autour de moi

des tourbillons de neige dans mes efforts pour me raccrocher, riant de

bon cœur de ma maladresse et faisant rire les autres, du reste ne

risquant jamais de me faire grand mal, la neige fraîche formant sur la

pente comme une couche de mousse épaisse; le seul désagrément de ce jeu

d’écoliers était de déposer toujours une certaine quantité de neige

entre le cou et la cravate. Mais on risquerait bien davantage pour

trouver un exercice amusant à faire au Spitzberg.

Au pied des grandes montagnes de granit, la neige forme seule le sol à

une assez grande profondeur; si avec le bâton ferré on creuse cette

couche de neige, on trouve au fond, non de la terre, mais de la glace;

en donnant quelques coups de bâton ferré dans cette glace, elle se

divise en une innombrable quantité de petits cristaux en forme

d’aiguille, tout semblables à ceux qu’on voit pendre autour de certains

lustres; rien n’est plus joli à voir et plus agréable à croquer même par

le froid, et, s’il était possible d’en obtenir de semblables

artificiellement, cela figurerait à merveille dans nos bals, entre les

sorbets et les fruits glacés. La neige a aussi sa singularité: elle perd

parfois sa blanche et proverbiale couleur, pour devenir vert tendre ou

rose pâle; cette coloration, qu’on voit souvent envahir des plaines

entières, est due à la présence de cryptogames imperceptibles qui se

développent à la superficie de la neige, sous l’influence de certaines

combinaisons atmosphériques. Ceci constitue la végétation la plus

apparente du Spitzberg; cependant, de patientes investigations peuvent

faire découvrir au fond de quelques vallées, dans d’étroites crevasses

garanties par des rochers, de petites plantes maigres, chétives,

étiolées, qui penchent tristement leur tête vers le sol: c’est le

saxifrage étoilé, la renoncule jaune, le pavot blanc. Sur les rochers

même il croît un lichen pierreux très-adhérent, assez pareil à de gros

champignons séchés; on rencontre aussi quelques touffes de mousse

noirâtre, si imprégnées de l’humidité qu’elles se détachent par mottes

sous le pied et ont l’aspect d’une éponge moisie; lorsque, après

plusieurs heures de courses dans les rochers, j’avais réussi à réunir un

petit faisceau de plantes gros comme une botte d’allumettes, je revenais

triomphante et je rangeais orgueilleusement mon butin de la journée dans

des feuilles de papier gris. Voilà pour la Flore de la baie Madeleine;

la nomenclature d’histoire naturelle ne sera guère plus étendue.

Le Spitzberg abonde, dit-on, en ours blancs et en rennes sauvages. C’est

possible; pourtant nous n’avons vu aucun de ces animaux: est-ce effet du

hasard, ou étions-nous arrivés à une latitude qu’ils abandonnent faute

d’y pouvoir trouver leur nourriture? Je ne résous pas la question. Nous

fûmes en revanche entourés d’un grand nombre de phoques. Vous savez que

le phoque est l’animal vulgairement appelé _chien marin_; c’est un

poisson amphibie, long de quatre ou cinq pieds, sans écailles, mais

couvert d’un pelage court et rude, jaune sale ou grisâtre tacheté de

noir comme la peau du léopard; deux paires de mains fort longues lui

tiennent lieu de nageoires et de pattes; il s’en sert pour nager et pour

se traîner sur les glaces; sa tête ressemble à celle d’un chien à qui on

a coupé les oreilles, et est embellie par deux grands yeux vert de mer,

doux et limpides comme des yeux d’enfant. Ces pauvres phoques, avec

leurs allures tranquilles et confiantes, m’intéressaient vraiment; je ne

pouvais voir tirer un coup de fusil sur eux sans ressentir un regret, et

lorsque l’un d’eux, étant blessé, rougissait les glaces de son sang et

tournait vers nous son regard presque humain, il me semblait avoir vu

commettre une sorte de crime.

Pendant tout notre séjour nous ne vîmes qu’un seul morse (vache marine).

Le morse est beaucoup plus gros, plus singulier et plus laid que le

phoque; le nom d’éléphant marin lui serait mieux approprié; il a de

l’éléphant la forme colossale, lourde et disgracieuse, la peau épaisse

et rugueuse, les petits yeux, et, signe caractéristique, les défenses.

Il sort de son énorme museau aplati comme une face de lion deux longues

dents d’ivoire, différant de celles de l’éléphant en ce qu’elles se

recourbent en dessous au lieu de se relever; l’ivoire en est aussi plus

verdâtre et plus poreux. Le morse est amphibie et a comme le phoque des

nageoires-mains; ses défenses lui servent à se cramponner aux glaces ou

aux rochers lorsqu’il veut se hisser hors de l’eau; sa taille varie de

neuf à douze pieds de longueur; il est recouvert d’une épaisse couche de

graisse, ce qui le rend très-précieux pour les pêcheurs norvégiens; la

pêche du morse est regardée par eux comme plus productive et moins

dangereuse que celle de la baleine. Le morse n’est pas féroce et

n’attaque pas l’homme, mais il se défend avec un indomptable courage; on

me raconta à Hammerfest que l’an dernier des pêcheurs, ayant découvert

un petit morse dans une caverne au bord de la mer, s’en emparèrent et le

mirent dans leur bateau; le père et la mère morses, furieux de ne plus

retrouver leur petit, poursuivirent l’embarcation, et l’un d’eux,

s’étant accroché au bateau avec ses formidables défenses, le fit

tellement pencher, qu’un des pêcheurs glissa dans la mer; le morse se

jeta sur lui avec fureur, et il fut impossible aux autres pêcheurs de

sauver leur compagnon.

Outre l’huile que la chair du morse produit en abondance, les pêcheurs

tirent parti de la peau de l’animal, dont on fait des soupentes de

chariots, et de l’ivoire de ses dents, qu’on emploie de diverses

manières. Les Russes sont très-adroits pour travailler l’ivoire; ils

fabriquent de menus bijoux, des coffrets découpés comme de la dentelle,

et particulièrement des chaînes formées de petits anneaux, comme celles

que l’on nomme _jaseron_: ces chaînes ainsi exécutées en ivoire

rappellent l’habileté chinoise. La plupart de ces petites œuvres d’art

et de patience arrivent de la Sibérie, où les prisonniers sculptent

l’ivoire de morse comme nos galériens emploient à Toulon la noix de

coco. Les morses, si rares à Magdalena-Bay, se trouvent en grand nombre

sur les côtes méridionales du Spitzberg; un bateau pêcheur en tue

d’ordinaire deux ou trois cents par saison.

Sans être aussi nombreux qu’à Beeren-Eiland, les oiseaux de mer se

montraient en grand nombre sur les glaces et sur les rochers, mais ils

n’égayaient pas notre séjour, au contraire. L’oiseau de mer est à peine

un oiseau; il ne l’est ni par le ramage, ni par les mœurs; il est

vorace, farouche, criailleur et querelleur; eût-il, comme le guillemot,

les jolies pattes de corail de la perdrix rouge, il n’en a jamais la

grâce craintive. L’oiseau de mer n’a pas de ramage, mais un cri qui

varie du rauque au lugubre; certaines espèces de goëlands se plaignent

comme des enfants qui pleurent; d’autres, nommés par les matelots

_goddes_, poussent des ricanements étranges: rien ne repose l’œil dans

ce sinistre pays, rien ne charme l’oreille; tout y est triste, tout,

jusqu’aux oiseaux!...

Quelques renards bleus furent tués par nos chasseurs; ils étaient

petits, chétifs et laids. Les renards bleus du Spitzberg ne ressemblent

en rien aux renards d’Islande ou de Sibérie, dont la fourrure est si

belle et si estimée. A force d’être bien garantis contre le froid, ils

n’ont même plus sur le corps une fourrure, mais plusieurs couches de

poils très-épais et si mêlés, si pelotonnés, que c’est bien plutôt un

matelas qu’une fourrure; en outre, au lieu d’être de couleur un peu

fauve comme les renards d’Islande, ils sont gris cendré. Leur peau est

tout au plus bonne à faire des tapis. Comme toutes les bêtes destinées à

notre table étaient mortes de froid, on essaya de manger de ces renards;

mais, quoique très-fatiguée de la nourriture conservée, je la préférais

cependant à la chair de ces animaux, qui a un goût sauvage

très-repoussant.

D’ours, de loups ou de rennes, nous n’en vîmes pas l’ombre, et les

animaux dont je viens de vous parler forment, avec les méduses bleues et

quelques autres zoophytes, les seuls êtres animés que nous aperçûmes

pendant un séjour de six semaines à la baie Madeleine.

Dans tout autre lieu que ces régions polaires, un navire au mouillage

est en sûreté; au Spitzberg, je vous l’ai dit, la plus terrible chance

n’est pas celle d’un naufrage, c’est celle d’un hivernage; d’un jour à

l’autre, d’une heure à l’autre, la baie qui vous abrite peut se changer

en prison, et quelle prison! Aucun cachot n’inspire une pareille

terreur! J’ai bien pu m’en rendre compte un jour: c’était le 7 août;

plusieurs personnes de l’expédition, voyant le temps clair et la neige

balayée par un bon vent d’est, voulurent aller en chaloupes jusqu’à la

pointe d’Hakluyt, le dernier cap au nord de la côte du Spitzberg.

L’excursion devait durer une journée; on n’avait pas voulu m’admettre;

je restai seule à bord avec le capitaine, qui, vous le savez, ne quitte

jamais son navire. La première partie du jour se passa bien, et

j’enviais le sort de ceux qui allaient se rapprocher du pôle de quelques

lieues encore; ils allaient peut-être arriver jusqu’à la grande banquise

de glace, but de toutes nos ambitions. Je me fis des raisonnements de

nature à calmer mon regret; je finis par trouver ma situation déjà

suffisamment élevée en latitude, et je me dis qu’il ne fallait pas trop

jalouser ces pauvres hommes, dont l’orgueil n’avait pas exigé plus de

douze ou quinze lieues d’avantage sur moi. Pour occuper ces longues

heures où la corvette, privée de tous ses passagers, me semblait si

déserte, je me mis à écrire des lettres et à remplir ainsi ma solitude

avec tous les êtres chers que j’avais laissés loin de moi. Vers quatre

heures, je fus forcée de m’interrompre; je n’y voyais plus dans ma

chambre; une brume épaisse ne laissait plus passer de lumière à travers

les épaisses rondelles de verre qui me tenaient lieu de fenêtre. Je

montai sur le pont; j’y trouvai le capitaine occupé à regarder à l’aide

de sa lunette toute une flottille de grosses glaces qui prenait position

à l’entrée de la baie; ce spectacle me remplit d’une indicible angoisse.

«Capitaine, dis-je, que se passe-t-il? La baie va être bientôt fermée

par toutes ces glaces.

--Ne vous inquiétez pas, me répondit le commandant, il n’y a rien à

craindre encore; il ne fait pas assez froid pour que les glaces se

soudent; au reste, je vais envoyer une chaloupe là-bas pour reconnaître

s’il s’est formé un barrage.

--Et si le banc est formé, que ferons-nous?»

Le capitaine ne me répondit pas et donna l’ordre à la chaloupe de

partir. Je la suivis des yeux avec anxiété; je vis les hommes nager avec

ardeur, tourner les grosses glaces, passer entre les plus petites, puis

disparaître enfin dans ce champ d’îles flottantes. Au bout d’une heure

ils étaient de retour; ils avaient vainement essayé de sortir de la

baie, il n’existait aucun passage; ce froid, dont on ne se méfiait pas,

avait été suffisant pour souder les glaces et en faire un

infranchissable mur de rochers. Quoiqu’un marin se fasse une habitude de

dissimuler ses impressions fâcheuses, le capitaine devint soucieux en

écoutant le rapport des matelots; quant à moi, mon cœur se serrait, et

pour la première fois l’effroi m’entrait dans l’âme:

«Et nos voyageurs! m’écriai-je; comment vont-ils revenir?

--C’est ce qui me préoccupe, dit le capitaine; ils n’ont que deux jours

de vivres; c’est une imprudence.

--Et ils sont sur des chaloupes non pontées, exposés au froid, à la

neige; mon Dieu! capitaine, cela peut devenir affreux; que comptez-vous

faire?

--Tirer demain quelques coups de canon sur tout cela, et tenter d’y

faire une trouée; du reste, nous verrons ce que fera le vent cette

nuit.»

Le capitaine demeura silencieux, se promenant de long en large sur le

pont, sa lunette à la main, interrogeant à chaque instant le ciel et la

mer. Pendant de longues heures rien ne changea d’aspect; les pointes

aiguës des glaces déchiraient çà et là l’épais voile de brume qui

s’abaissait sur nos têtes, mais restaient immobiles; mon cœur était plus

triste encore que ce lugubre horizon, et je fis alors mes premières

réflexions sur notre témérité, d’être venus exposer notre vie dans ces

affreux parages, où tout incident est une catastrophe, où un changement

de vent, un léger abaissement du thermomètre, peuvent apporter la mort!

Un vent qui avait toutes les allures d’un ouragan s’éleva vers minuit;

le vieil Océan secoua avec fureur sa crinière blanche d’écume; d’énormes

vagues se précipitèrent sur les glaces; le banc craqua avec un grand

bruit et se disjoignit; jamais plus terrible tumulte ne causa une

impression plus joyeuse; la baie était libre, les chaloupes pouvaient

rentrer!... Elles arrivèrent quelques heures après, et le danger

qu’elles avaient couru leur prépara une réception doublement cordiale.

Le lendemain de ce jour, des hommes de l’équipage furent chargés de

graver profondément, sur un gros rocher placé près de la côte, la date

de notre arrivée, le nom de la corvette et celui de toutes les personnes

faisant partie de l’expédition; on me fit l’honneur de me mettre en tête

de la liste, et si mon nom n’était pas le plus remarquable de tous, il

était à coup sûr le plus étonnant à trouver dans un pareil lieu. Cette

simple inscription, ne contenant que des noms et des dates, est bien

loin du style emphatique de certains voyageurs; si Regnard fût parvenu

jusqu’au nord du Spitzberg, on ne peut imaginer ce qu’il aurait inscrit

sur ce rocher; il aurait probablement eu la prétention d’être sorti des

limites du monde, lui qui affirme _avoir touché l’essieu du pôle_ à

Sukajerfi, en Laponie, par le 67° de latitude, c’est-à-dire treize

degrés plus au sud que la baie Madeleine!

Ce rocher est la seule trace visible de notre séjour; mais les cartes de

géographie augmentées de côtes soigneusement relevées, les musées

enrichis d’animaux, de plantes et d’échantillons minéralogiques, font

foi qu’il n’a pas été mal employé. Je n’entreprendrai pas de vous

communiquer le résultat des observations faites sur les oscillations de

l’aiguille magnétique; ceci est le domaine de la science, non le mien;

je me bornerai seulement à vous rappeler que nous nous trouvions

éloignés d’environ 10° de latitude du lieu où le commandant Ross place

le pôle magnétique, qu’il dit être par 70° 5′ 17″ de latitude, et 96°

46′ 45″ de longitude; il le constata ainsi en 1832, lors de cette

terrible expédition où il passa sous ces latitudes quatre années, pris

dans les glaces, sans que jamais la température permît au vaisseau de

reprendre la mer. Si pareil malheur lui fût arrivé au Spitzberg, où le

froid est plus intense, où les secourables Esquimaux ne se rencontrent

pas, aucun homme ne serait probablement revenu de cette expédition, et

le monde aurait à regretter deux de ses plus illustres voyageurs.

Les hydrographes avaient une large carrière à leurs travaux: côtes à

relever, hauteurs à prendre, montagnes à dessiner, l’occupation ne leur

manquait pas. Les naturalistes et les botanistes étaient moins heureux:

on draguait à outrance pour ne conquérir que quelques zoophytes pareils

à des morceaux de cristal, vraies pierreries de la mer qu’il fallait

s’empresser de plonger dans l’esprit-de-vin si on ne voulait les voir se

fondre et se décomposer à l’air; on explorait le pays en tous sens pour

rapporter une maigre pincée de ces petites plantes dont je vous ai

parlé; on chassait avec ardeur pour tuer quelques oiseaux de mer, un

phoque ou un renard. La plupart du temps on était même privé par la

neige de ces laborieux plaisirs, et l’on restait à bord; le pont de la

corvette offrait alors l’aspect le plus triste: il disparaissait sous un

désagréable tapis blanc qui enveloppait tout, hors quelques coins où les

matelots avaient tendu des toiles cirées pour se mettre à l’abri; nos

hommes, cachés sous de gros vêtements de fourrure ou de toison de

chèvre, étaient bien les sauvages personnages de ce morne tableau.

Notre séjour ne pouvait, sans grave imprudence, se prolonger à la baie

Madeleine; aussi multipliait-on, dans les derniers jours, les excursions

à terre. Il était rare que je n’en fisse pas partie, et d’ordinaire je

m’isolais de mes compagnons de voyage; j’aimais à me trouver par moments

seule au milieu de cette nature grandiose et terrible; j’y étais envahie

par ce sentiment profondément religieux qui domine l’homme quand il se

trouve face à face avec l’immensité. Les déserts ont leur poésie propre:

déserts de sable, déserts de glace, c’est toujours l’infini de la

solitude, et nulle voix ne parle à l’âme un langage plus émouvant. Oui,

lorsque j’avais en face de moi le vaste océan Polaire chargé de bancs de

glaces, quand les grands rochers noirs me masquaient la vue de la

corvette, si tout à coup le vent s’élevait, si la mer grondait, si les

glaciers s’écroulaient autour de moi avec leurs bruits formidables, si

la neige m’enveloppait de ses violents tourbillons, alors il me semblait

que j’entendais la voix même du Tout-Puissant, dont un souffle peut

bouleverser le monde, et je me recueillais dans une muette prière.

Un jour cependant, un seul jour, il nous fut donné de voir le Spitzberg

égayé: c’était le 10 août. Dès le matin, les grands rideaux de brume qui

voilaient sans cesse l’horizon furent tirés comme par une main

invisible, et, miracle! le soleil, un vrai, beau, éclatant soleil

apparut; sous son influence, la baie devint admirable! les nuages

coururent dans le ciel, emportés comme de légers flocons; les grands

rochers laissèrent glisser leurs manteaux de neige; la mer s’agita et

frémit sous les glaces étincelantes qui s’y abîmaient de toutes parts:

il semblait que les rayons du soleil eussent donné la vie à ce pays mort

et sinistre, et que la terre entrât en travail de printemps. C’était le

dégel, le dégel complet, bruyant et joyeux; le dégel salué partout comme

la fin de la saison triste. Hélas! au Spitzberg, le dégel, le printemps,

l’été, tout cela dure quelques heures! Le lendemain même de ce beau

jour, la brume obscurcit le ciel; une sombre atmosphère fit place au

jour éclatant, le froid revint plus intense, la rafale gémit

lugubrement, les glaces restèrent immobiles, se soudant de nouveau aux

rochers, et tout commença à se rendormir de ce sommeil glacé et funèbre

qui dure plus de onze mois.

Le retour subit de l’hiver nous obligea à songer au départ; toute

tentative pour pénétrer plus au nord devenait impraticable; quatre jours

après cet avertissement, le 14 août, nous quittions la baie Madeleine,

ramenés vers la pleine mer par nos chaloupes, montées par de vigoureux

rameurs. Je ne m’embarquai pas sans aller faire une dernière prière sur

la tombe de ces infortunés marins qui, après notre départ, ne

recevraient peut-être plus jamais aucune visite humaine.

Je vis, avec un sentiment de profond allégement, disparaître

successivement à mes yeux les montagnes déchirées, les pics aigus, les

glaciers immenses de la baie Madeleine; je me sentais sauvée d’un danger

imminent, le plus grand assurément que je pusse jamais courir, celui

d’être emprisonnée dans ces horribles glaces et d’y mourir, comme nos

prédécesseurs, dans les affreuses tortures du froid; en outre, la

contemplation des sinistres beautés du Spitzberg m’avait jeté sur

l’esprit un voile d’insurmontable tristesse. Ce pays est étrange et

effrayant en effet, et, s’il ne saisit pas d’une épouvante absolue

lorsqu’on l’aborde, c’est qu’on a été préparé par degrés à son

lamentable aspect. Les îles de la Norvége, le cap Nord, sont des étapes;

leur vue habitue peu à peu à la désolation; mais s’il était possible

d’être transporté sans transition de notre riant Paris à ces latitudes

glacées, je ne doute pas qu’on ne vît les plus courageux saisis d’un

sérieux effroi.

Le vent nous favorisa au retour comme à l’aller; le 15, nous étions en

vue des glaciers nommés les Trois-Couronnes, dont parlent Parry et

Scoresby dans leurs relations.

Ces trois couronnes sont trois pyramides de glace d’une dimension

colossale, qui dominent l’Océan comme les pyramides de pierre des

Égyptiens dominent le désert. Sont-elles en glace pure, sont-elles en

granit recouvert d’une épaisse couche de glace? nul ne le sait; elles

apparaissent toujours immuables et éclatantes à l’œil charmé du

navigateur. J’ignore si elles ont jamais été abordées. A mesure que nous

revenions vers le sud, nous retrouvions un peu de vie autour de nous,

les oiseaux étaient plus nombreux, quelques dauphins blancs montraient

au-dessus des vagues leur dos de nacre. Le quatrième jour, nous nous

vîmes entourés de baleines; elles venaient curieusement autour de la

corvette, comme pour bien examiner ce poisson inconnu plus gros

qu’elles; parfois elles s’avançaient très-près de nous, et on aurait pu

les distinguer dans leurs moindres détails, si elles se fussent tenues

un seul moment tranquilles; mais ces énormes bêtes sont extrêmement

agiles, nagent avec une grande rapidité, font toujours des ricochets et

n’élèvent leurs têtes monstrueuses hors de l’eau que juste le temps

nécessaire pour respirer; alors on ne peut pas même les examiner, car

l’eau chassée violemment par leur souffle produit deux colonnes d’une

sorte de neige au milieu de laquelle elles disparaissent.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 10 / 19 段