elles arrivent par bandes chaque année sur les côtes du Zuiderzée, où
les accueillent fort bien, je devrais plutôt dire fort mal, les
marchands de plumes pour literie. Une superstition populaire, assez
accréditée, prétend que ces oiseaux déposent leurs œufs dans le creux de
certains arbres et les abandonnent ensuite, laissant au soleil le soin
de les faire éclore. Pour donner à ce conte la plus grande
vraisemblance, les vieilles _mères l’oie_ néerlandaises ajoutent que les
bernacles choisissent toujours des arbres situés près de la mer, afin
que les petits oiseaux puissent aller nager tout de suite en sortant du
nid. Tout ceci est ce qu’on peut bien véritablement appeler un canard
d’histoire naturelle et même surnaturelle. La vérité est plus simple.
Les bernacles sont des oiseaux émigrants; l’été, ils vont faire leur
ponte au milieu des paisibles solitudes des îles de l’océan Glacial, et
l’hiver, ils regagnent des régions plus tempérées. Tous ceux de ces
pauvres oiseaux que l’on trouva dans l’île de l’Ours étaient si
sauvages, qu’ils n’étaient pas craintifs; les mères couveuses se
laissaient approcher avec un mélange de tendresse maternelle et de
confiance qui aurait dû humaniser les matelots, et se firent assommer
sur leur nid sans chercher à se défendre ou à s’enfuir.
A l’intérieur, Beeren-Eiland ne présentait qu’une vaste plaine de neige;
dans quelques endroits seulement, le dégel commençait et avait formé des
ruisseaux qui glissaient silencieusement sur la neige, rubans d’argent
posés sur du velours blanc.
Le géologue de l’expédition constata un fait curieux pour la science: il
recueillit des fragments de polypiers, semblables, nous dit-il, à ceux
qu’on trouve sous les tropiques. Les hydrographes firent une
rectification importante pour les marins. Sur beaucoup de cartes, Cherry
est indiquée comme étant par le 74° 30′ de latitude nord, tandis que sa
position bien déterminée est par le 76° 30′ de latitude nord. C’est une
erreur de cinquante lieues.
A peine les chaloupes étaient-elles revenues à bord après une absence de
quelques heures, qu’une épaisse brume nous enveloppa, et Cherry disparut
à nos yeux comme si un immense rideau de gaze grise eût été subitement
tiré entre nous et une fantastique décoration.
A partir de cette journée, le temps redevint constamment mauvais; la
mer, tantôt violente, tantôt houleuse, ne nous laissait guère de répit,
et la neige qui couvrait souvent le pont me privait même du délassement
de la promenade. Pendant plus de quinze jours de suite nous ne pûmes
dîner sans que la table et les chaises fussent solidement arrimées.
Quant à la façon dont notre dîner était servi, je la trouvais presque
amusante. On posait d’abord sur la table un grand couvercle de bois
percé d’un nombre infini de petits trous où s’adaptaient des chevilles
mobiles; cela représentait fort bien un immense jeu de solitaire, au
milieu duquel erraient une certaine quantité de plats, d’assiettes, de
verres, etc., et autres nécessités d’un dîner; les chevilles,
adroitement ajustées, maintenaient chaque chose en place, et avec cette
méthode on pouvait dîner assez à l’aise, malgré les plus affreuses
secousses.
Le 28 juillet, nous passâmes en vue des terres de _Bell-sund_ (baie de
la Cloche), que les expéditions précédentes n’avaient pu dépasser.
Le 29, on fêta à bord l’anniversaire des journées de Juillet; le
capitaine réunit tous les passagers à son état-major dans un grand dîner
servi dans le carré; la chère fut luxueuse, quoique tout entière
composée de mets conservés, et l’humeur très-gaie malgré le froid. Je
noterai seulement ces deux particularités-ci: on dit des vers de
circonstance qui se trouvèrent bons, et le cuisinier, pour faire prendre
ses gelées, se contenta de les laisser pendant quelques moments exposées
sur le pont.
Le 30, nous longeâmes une longue tranche de terre détachée de la grande
côte, nommée l’île du Prince Charles. Enfin, le 31 juillet, nous
entrâmes dans une petite baie profonde, désignée sur les cartes
anglaises sous le nom de _Magdalena-Bay_ (baie Madeleine).
Nous étions donc au but de notre long et aventureux voyage: au
Spitzberg!
Le Spitzberg est une île plus au nord que le pays des Samoyèdes, que la
Sibérie et que la Nouvelle-Zemble; c’est une île bien véritablement
placée aux confins du monde; c’est un lieu étrange et peu connu en
vérité: car, lorsque j’étais en Danemark et en Suède, plusieurs
personnes, ayant entendu dire que j’allais au Spitzberg, me demandèrent
si je comptais réellement _monter_ jusqu’au sommet du Spitzberg. Le mot
Spitzberg, qui signifie _montagne pointue_, les avait induites en
erreur, et elles imitaient en cette circonstance le singe de La
Fontaine, prenant le nom d’un port pour un nom d’homme.
Si peu connu qu’il soit, le Spitzberg a un maître; il appartient à
l’empereur de Russie, qui n’a pas encore imaginé d’en faire une
succursale de la Sibérie. Ce serait du reste clémence; là on serait sûr
de mourir dès le premier hiver. En novembre, le mercure gèle, on casse
l’eau-de-vie à coups de hache, et on peut constater de 45 à 50° de
froid.
L’île du Spitzberg est située entre le 77° et le 81° de latitude nord.
Elle a soixante lieues de long sur environ trente-cinq de large. L’île a
à peu près la forme d’une grande N dont le second jambage serait fort
déchiqueté. Elle est ainsi entaillée par deux golfes très-longs, l’un au
sud, l’autre au nord, qui n’ont jamais été assez profondément explorés
pour qu’on sache s’il n’y a pas de solution de continuité entre les
terres. Quelques marins sont portés à croire que le Spitzberg forme deux
îles toujours soudées entre elles par un large banc de glace; mais qui
ira voir?
Des expéditions hollandaises et anglaises, qui ont hiverné dans ces
parages, ont tenté de s’assurer du fait et n’ont pu réussir.
La côte que nous avons longée, celle où est située la baie Madeleine,
est la côte ouest; elle fait face aux terres encore inexplorées du nord
du Groënland.
La baie Madeleine est à l’extrémité de l’île; c’est le dernier mouillage
possible pour un gros navire; sa latitude est de 80° nord, c’est-à-dire
une distance de deux cent cinquante lieues du pôle, un peu plus loin que
de Paris à Marseille.
Le dernier rocher du Spitzberg, celui qui fait directement face au pôle,
se nomme la pointe d’Hakluyt; il est séparé de la baie Madeleine par une
quinzaine de lieues.
La baie Madeleine, avec le goulet qui la précède, représente assez bien
une carafe couchée; elle est entourée de tous côtés par des montagnes de
granit hautes de quinze ou dix-huit cents pieds; entre chaque montagne
il s’est formé d’immenses glaciers dont la hauteur augmente chaque
année; cette élévation croissante de glaciers est inévitable: un été de
quelques semaines ne peut fondre complétement ces immenses amas de neige
que répand sur le Spitzberg un hiver de dix mois, et dans un temps donné
les glaciers atteindront presque le sommet des pics de granit. Ces
glaciers sont tous de forme convexe, contrairement à ceux des Alpes, qui
sont concaves.
Le jour de notre arrivée, il pleuvait de telle sorte que je ne pus
quitter le bord; mais le lendemain, de grand matin, je m’empressai
d’aller à terre. Je dis à terre, par habitude de narrateur; je devrais
dire _à neige_, car nulle part je ne vis la moindre parcelle de terre.
Pendant la nuit (encore un mot dont je ne devrais pas me servir, puisque
nous n’avions pas de nuit), pendant mon sommeil plutôt, le dégel avait
commencé, et la physionomie de la baie avait changé comme par miracle. A
l’immobile solitude de la veille avait succédé le spectacle le plus
agité.
Une flottille d’îles de glace entourait la corvette et couvrait la mer à
perte de vue. Ces glaces du pôle, qu’aucune poussière n’a jamais
souillées, aussi immaculées aujourd’hui qu’au premier jour de la
création, sont teintes des couleurs les plus vives; on dirait des
rochers de pierres précieuses: c’est l’éclat du diamant, les nuances
éblouissantes du saphir et de l’émeraude confondues dans une substance
inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la
mer, changent de forme à chaque instant; par un mouvement brusque, la
base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une
colonne imite une immense table, une tour se change en escalier: tout
cela si rapide et si inattendu qu’on songe malgré soi à quelque volonté
surnaturelle présidant à ces transformations subites. Du reste, au
premier moment, il me vint à l’esprit que j’avais sous les yeux les
débris d’une ville de fées, détruite tout à coup par une puissance
supérieure, et condamnée à disparaître sans même laisser de vestige. Je
voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les
styles et de tous les temps: clochers, colonnes, minarets, ogives,
pyramides, tourelles, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons,
assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur
les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé
dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette
ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre!
On se représente, n’est-ce pas, ce lieu, où tout est froid et inerte,
enveloppé d’un silence profond et lugubre? Eh bien, c’est tout le
contraire qu’il faut se figurer; rien ne peut rendre le formidable
tumulte d’un jour de dégel au Spitzberg.
La mer, hérissée de glaces aiguës, clapote bruyamment; les pics élevés
de la côte glissent, se détachent et tombent dans le golfe avec un
fracas épouvantable; les montagnes craquent et se fendent; les vagues se
brisent furieuses contre les caps de granit; les îles de glace, en se
désorganisant, produisent des pétillements semblables à des décharges de
mousqueterie; le vent soulève des tourbillons de neige avec de rauques
mugissements; c’est terrible et magnifique: on croit entendre le chœur
des abîmes du vieux monde préludant à un nouveau chaos.
On n’a jamais rien vu de comparable à ce qu’on voit et à ce qu’on entend
là; on n’a jamais imaginé quelque chose de pareil, même en rêve! Cela
tient à la fois du fantastique et du réel; cela déconcerte la mémoire,
hallucine l’esprit et le remplit d’un indicible sentiment, mélange
d’épouvante et d’admiration!
Si le spectacle de la baie m’apparut magique, celui du rivage était
sinistre.
De tous côtés le sol était couvert d’ossements de phoques et de morses,
laissés par les pêcheurs norvégiens ou russes, qui venaient autrefois
faire de l’huile de poisson jusque sous cette latitude élevée; depuis
plusieurs années ils y ont renoncé, les profits ne valant pas les périls
d’une telle expédition. Ces grands os de poisson, blanchis par le temps
et conservés par le froid, avaient l’air d’être les squelettes des
géants, habitants de la ville qui, près de là, achevait de s’abîmer dans
la mer. Les longs doigts décharnés des phoques, si semblables à ceux
d’une main humaine, rendaient l’illusion frappante et me causaient une
sorte de terreur. Je quittai ce charnier, et, me dirigeant avec
précaution sur le terrain glissant, je m’acheminai vers l’intérieur du
pays. Je me trouvai bientôt au milieu d’une espèce de cimetière; cette
fois, c’étaient bien des restes humains qui étaient gisants sur la
neige. Plusieurs cercueils, à demi ouverts et vides, avaient dû contenir
des corps que la dent des ours blancs était venue profaner. Dans
l’impossibilité de creuser des fosses, à cause de l’épaisseur de la
glace, on avait primitivement mis sur le couvercle des cercueils un
certain nombre de pierres énormes destinées à servir de rempart contre
les bêtes farouches; mais les robustes bras _du gros homme en pelisse_
(comme les pêcheurs norvégiens appellent pittoresquement l’ours blanc)
avaient déplacé les pierres et dévasté les tombes; plusieurs ossements
étaient épars sur le sol, à moitié brisés et rongés: tristes reliefs du
festin de l’ours. Je les recueillis avec soin et les replaçai pieusement
dans les bières. Quelques tombes avaient été épargnées et contenaient
des squelettes ou des corps à différents degrés de conservation; la
plupart des cercueils ne portaient aucune indication; sur l’un d’eux,
cependant, une main amie avait inscrit, avec un couteau, ces mots:
_Dortrecht-Holland_, 1783. Un nom avait précédé cette date, mais il
était fruste au point d’être illisible. Un autre marin venait de Brême;
sa mort remontait à 1697. Deux cercueils, placés dans un creux de
rocher, étaient encore intacts; les corps qu’ils renfermaient avaient
non-seulement leur chair, mais même leurs vêtements: aucune inscription
n’indiquait l’époque de l’inhumation, ni le nom ou la nation des morts.
Je comptai cinquante-deux tombes disséminées dans ce cimetière plus
affreux qu’aucun autre; cimetière sans épitaphes, sans monuments, sans
fleurs, sans souvenirs, sans larmes, sans regrets, sans prières;
cimetière désolé, où il semble que l’oubli enveloppe deux fois le mort,
où ne s’entend jamais ni un soupir, ni une voix, ni un pas humain;
solitude terrible, silence profond et glacé, troublé seulement par le
sourd hurlement de l’ours blanc ou le mugissement de la tempête!
J’étais saisie d’un indicible effroi au milieu de ces sépultures; la
pensée que je pouvais venir prendre ma place près d’elles m’apparut tout
à coup dans toute son horreur; j’avais été prévenue des dangers de notre
expédition; j’en avais accepté et cru comprendre les risques; cependant
ces tombes me firent un moment frissonner, et, pour la première fois, je
jetai un regard de regret vers la France, vers la famille, les amis, le
beau ciel, la vie douce et facile que j’avais quittée pour les hasards
d’une pérégrination si dangereuse! Quant à ces pauvres morts que j’avais
sous les yeux, leur histoire était la même pour tous. Ce n’étaient ni
des savants excités par l’amour des découvertes, ni des curieux poussés
par l’attrait de l’inconnu; c’étaient d’honnêtes pêcheurs norvégiens,
russes ou hollandais, venus là pour chercher, au milieu des plus rudes
travaux, des dangers les plus certains, la subsistance de leur famille.
D’abord tout allait bien pour eux: les morses étaient nombreux, les
phoques faciles à atteindre; on les chassait avec succès, on faisait de
l’huile sur la côte même, on embarquait les grandes dents d’ivoire vert
des morses, si estimées en Suède, on parlait du prix de la cargaison, et
des profits, et des joies du retour. Puis tout à coup un froid inattendu
survenait; l’hiver les avait saisis inopinément, la mer s’était
immobilisée autour de leur petit navire, la route de la patrie était
fermée, fermée pour neuf mois, pour dix mois peut-être; dix mois en
pareil lieu, c’est presque un arrêt de mort. Ainsi, ils se trouvaient
exposés à subir quarante-cinq degrés de froid au milieu d’une nuit
perpétuelle! Quels drames ont vus ces solitudes! Que durent être ces
agonies! Par quels prodiges de courage et de persévérance l’homme
éloignait-il sa mort devenue de jour en jour plus inévitable? De quelle
manière soutenait-il cette lutte suprême? D’abord on vivait sur le
navire, économisant les provisions, se chauffant de graisse d’ours, d’os
de poisson, d’huile et de tout ce qui se pouvait détruire à bord sans
gêner par la suite la marche du bâtiment, car on ne touchait pas au
navire lui-même; l’homme songe à l’avenir, même dans les situations les
plus désespérées, et sans doute chacun des pauvres pêcheurs a pensé voir
s’accomplir pour lui ce miracle si rare: revenir d’un hivernage au
Spitzberg. Les provisions épuisées, on se privait de plus en plus et
l’on chassait avec une nouvelle ardeur l’ours et le renard bleu, seuls
habitants de ces parages. Puis un jour, jour terrible, après la mort de
quelque compagnon, après d’intolérables souffrances, on se décidait à se
chauffer avec le navire; on creusait des trous dans la glace, on
organisait à terre une espèce de hutte, on s’y installait le mieux
possible et l’on se chauffait. Enfin, on se chauffait! oui; mais,
pendant que le corps se ranimait momentanément à la chaleur, l’âme se
glaçait sous le désespoir; ce feu consumait l’espérance, ce feu
détruisait la plus grande force que Dieu ait donnée à l’homme. Le reste
n’était plus que le dernier combat de l’instinct de conservation contre
la mort, et la mort était toujours victorieuse; un à un le petit
équipage s’éclaircissait, et chacun de ces obscurs martyrs se couchait à
son tour dans le cimetière glacé où je les avais trouvés. Tous, tous
ainsi jusqu’au dernier: celui-là, plus robuste et plus infortuné que les
autres, n’avait nulle main amie pour l’assister à sa dernière heure et
préserver sa dépouille par de pieuses précautions; celui-là devenait la
proie des ours aussitôt qu’il avait rendu le dernier soupir, ou
peut-être dès qu’il ne pouvait plus se défendre.
Je restai longtemps seule, près de ces tombes, songeant à ces destinées,
pleine de pitié, émue, absorbée, rêvant et priant; puis, je fis le
dessin de la petite presqu’île où est situé le cimetière, et comme, en
revenant à bord, je fis remarquer qu’elle n’était pas indiquée sur les
grandes cartes, le capitaine la nomma _presqu’île des Tombeaux_.
Pendant deux ou trois jours, la pensée d’un hivernage possible m’obséda;
il paraît que je n’étais pas seule à bord à m’en préoccuper, et voici
comment j’en fus instruite:
Un matin, j’étais silencieusement assise sur un canon, blottie sous un
énorme manteau de fourrure, regardant tour à tour le ciel, la mer et
leurs aspects étranges, lorsque mon nom prononcé au milieu d’un petit
groupe de matelots attira mon attention. Les premiers mots que
j’entendis distinctement furent ceux-ci:
«Aussi quelle idée d’avoir emmené une femme! Est-ce que _c’est_ des
courses de femmes, des voyages comme celui-ci?
--Ah! ça, c’est vrai, dit un autre, et si nous sommes pris dans ces
beaux cristaux-là, comme tu viens de l’expliquer, on peut être bien sûr
qu’elle partira la première.
--Eh! mon vieux, reprit le premier, elle ouvrira seulement la marche;
nous la suivrions de près, va; nous avons bien un an de vivres à bord,
mais nous n’avons pas de combustible; ici, on ne trouve pas de bois de
quoi allumer une pipe, et l’hiver il doit y souffler une drôle de bise,
à en juger par la canicule!
--Et puis quelle femme est-ce? dit un timonier, sur un ton légèrement
méprisant; une femme _pâlotte_, menue, maigrette, avec des pieds comme
des biscuits à la cuiller et des mains à ne pas soulever un aviron; une
femme à casser sur le genou et à mettre les morceaux dans sa poche. Si
c’était une femme de chez nous, encore (il était Breton)! Dans le Ponant
nous avons des commères qui ne sont pas embarrassées pour hisser une
voile et manœuvrer une barque; nos femmes valent presque un homme; mais
celle-là, avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une
perruche du Sénégal. A supposer que nous serions pris, elle mourra au
premier froid: c’est sûr.»
Il y eut un silence pendant lequel chacun ranima sa pipe; puis celui qui
avait parlé le premier reprit en manière de conclusion:
«Ah! au fait, ça ne nous regarde pas; c’est à ceux qui ont fait la
bêtise de l’amener à s’en inquiéter. Eh bien! si on hiverne, elle fera
comme elle pourra; elle fera comme tout le monde.»
Le maître d’équipage avait jusque-là écouté la conversation sans y
prendre part; à ce moment, il en renoua le fil interrompu en disant:
«Mes enfants, j’en suis fâché pour vous, mais vous n’avez pas le sens
commun pour le quart d’heure; comment, vous, les quatre meilleurs et
plus anciens matelots de l’équipage, vous n’avez pas plus d’esprit et de
coup d’œil que ça! Sur un point, je suis de votre avis: on a peut-être
eu tort d’embarquer cette petite dame, mais c’est pour elle que ça peut
être malheureux; pour nous, c’est très-heureux, et plus heureux, si nous
hivernons dans ce chien de pays, que si nous nous en tirons.
--Comment cela? dirent les matelots.
--C’est bien simple; je vais vous l’expliquer. Elle est faible, elle est
délicate n’est-ce pas? Tant mieux! Ce serait elle qui partirait la
première si on était pris? Tant mieux encore. Tout ça, c’est autant de
raisons pour nous la rendre précieuse. Le plus dangereux dans les
hivernages, voyez-vous, le plus difficile à éviter, c’est la
démoralisation de l’équipage. Le capitaine Parry raconte que c’est
contre le découragement de ses hommes qu’il eut surtout à lutter; il dit
dans sa relation combien il redoutait encore plus la faiblesse des
esprits frappés d’épouvante que les rigueurs horribles du climat. Eh
bien! nous autres, ici, nous n’aurions rien à craindre de cette
démoralisation si nous parvenions à conserver la vie de la jeune femme;
on dirait aux hommes qui molliraient: «Allons donc, n’avez-vous pas
honte? Le froid n’est pas encore trop dur, vous voyez bien, puisqu’une
femme le supporte.» Et, je vous le dis, il faudrait tout faire pour
conserver la vie de la petite dame; sa présence au milieu de nous serait
le courage et la santé de l’équipage; du reste, le capitaine pense juste
comme moi là-dessus, et il le disait l’autre jour au premier lieutenant
en se promenant avec lui.
--Ah! si le capitaine l’a dit, reprirent les matelots, alors c’est
vrai.»
J’en avais assez entendu; je me glissai doucement chez moi, dans la
crainte d’être aperçue, et assurée que désormais, si la redoutable
conjoncture d’un hivernage nous était destinée, l’égoïsme bien entendu
de mes compagnons de voyage m’apporterait tout le secours nécessaire
pour retarder ma mort autant que possible. Au reste, je regardais ma
mort comme certaine, dans le cas où nous aurions été pris, à cause du
malaise dont j’étais atteinte, malgré les soins qui m’étaient prodigués.
J’occupais à bord l’appartement du capitaine, et il avait eu l’extrême
bonté, en me le cédant, de le faire aménager de la façon la plus commode
et la plus chaude: on avait couvert le plancher de plusieurs peaux de
rennes, on avait hermétiquement fermé tous les hublots, on avait comblé
le lit d’édredon; c’était, à vrai dire, bien plus un nid qu’une chambre,
et un nid où il y avait seulement ma place, et à grande peine. Eh bien!
malgré toutes ces excellentes précautions, je souffrais beaucoup du
froid, et j’étais parfois obligée de me relever la nuit pour faire de
l’exercice afin de me réchauffer. Ajoutez que je dormais à peine; je ne
me couchais jamais avant deux ou trois heures du matin, et souvent même,
à cette heure avancée, je ne pouvais trouver du repos. Ce jour
continuel, ce ciel bizarre, invariable, ne subissant aucune modification
à l’heure où nous avons coutume de le voir se couvrir d’ombres; minuit
devenu le frère jumeau de midi; l’étrangeté de tout ce qui m’entourait,
l’âpreté du climat, le bouleversement de toutes mes habitudes, et
probablement aussi une nourriture ultra-tonique, indispensable dans ces
latitudes, mais très-inusitée pour moi, tout cela me tenait dans une
agitation nerveuse particulière; il me semblait traverser un cauchemar.
Dans des conditions d’existence si exceptionnelles, mon costume avait
aussi dû subir de profondes variations; il était devenu très-commode et
parfaitement disgracieux: je portais un pantalon d’homme et une chemise
de mousse en gros drap bleu faisant blouse, une grosse cravate de laine
rouge, une ceinture de cuir noir; des bottes doublées de feutre et une
casquette de marin complétaient cet ensemble de toilette qui ne sera pas
imité; inutile d’ajouter qu’en dessous j’étais bourrée de flanelle.
Lorsque je montais sur le pont, j’ajoutais à cette montagne de lainage
un épais caban à capuchon qui faisait de moi le plus informe paquet;
j’avais coupé mes cheveux, devenus impossibles à démêler, à cause de
leur longueur, par les roulis effroyables de la traversée; additions et
retranchements concouraient, comme vous voyez, à me rendre étrangement
laide: mais, en pareil lieu, on ne songe qu’à souffrir du froid le moins
possible, et toute coquetterie a tort.