Les Lapons ne comprennent rien du grand sens moral de la religion; ils

en observent routinièrement les pratiques, parce que toute ignorance a

besoin de superstitions et toute faiblesse d’autorité. Ils ne

connaissent des péchés capitaux que la paresse, l’avarice et

l’intempérance; toutes leurs vertus sont négatives; leur douceur est

mollesse, leur continence froideur, leur probité indifférence; on ne

voit chez eux ni colère, ni luxure, ni envie, mais aussi point de

courage, d’imagination, de passion ou d’activité. Ils n’ont aucun

développement intellectuel ou industriel et ne cherchent même pas à

l’acquérir. Touchant à la civilisation par trois côtés de leurs limites

(la Norvége, la Suède, la Russie), ils n’en ont rien emprunté, rien

compris, rien désiré; ils vivent dans leur inertie presque sans besoins,

sans jouissances, sans aspirations. C’est au total un peuple misérable

et grossier, végétant dans une sorte d’engourdissement moral et

physique, et bien fait pour habiter ce bout glacé du monde, d’où toute

vie se retire avec le soleil.

J’aurais désiré assister à quelques-unes de leurs cérémonies

religieuses; mais, pendant mon séjour à Hammerfest, je n’ai pu voir

qu’un mariage.

L’église d’Hammerfest ressemble autant à une grange qu’à une église:

c’est un grand bâtiment en bois peint en gris, insignifiant et froid à

l’extérieur, comme toutes les constructions de planches, nu et triste à

l’intérieur, comme toutes les églises réformées. Des bancs de sapin,

serrés les uns contre les autres, couvrent les dalles verdâtres et

inégales, et sont dominés par une chaire qui ressemble infiniment trop à

une guérite.

Le jour du mariage dont je parle, une assistance nombreuse amena les

époux jusqu’au seuil de l’église. Là les parents et les amis intimes des

fiancés entrèrent seuls avec eux et se placèrent en face de la chaire,

les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Le futur, un des plus

petits Lapons que j’aie vus (il ne devait pas avoir quatre pieds de

hauteur), portait une robe de wadmel gris bordée de trois bandes de drap

gros bleu, rouge et jaune, dont il avait l’air très-orgueilleux. Il

n’était pas précisément laid; ses épais cheveux noirs encadraient bien

son visage carré, imberbe, et faisaient ressortir son teint coloré et

sain. Quant à la femme, elle était d’une laideur amère, à peine tempérée

par son extrême jeunesse. Ses petits yeux enfoncés et bordés de rouge,

sa bouche énorme montrant des dents aiguës et écartées, sa peau brune et

rude, sa taille massive, ses mains courtes et sales, en faisaient une

espèce de monstre. Telle on représenterait la sœur de Caliban, ou une

des filles de l’ogre des contes de fées. C’était un ensemble pire que

laid: repoussant. Elle portait le costume ordinaire des Laponnes, et n’y

avait ajouté pour la solennité qu’une coiffe-casque ornée de petites

plaques d’argent, derrière laquelle pendait une énorme touffe de rubans

de coton tramés de cuivre et d’argent. Les libéralités de sa famille ou

de son fiancé lui avaient, en outre, permis d’attacher après elle une

quantité de petits fichus de laine et de coton de fabrique anglaise,

choisis des couleurs les plus éclatantes. Tout cela était accroché

autour d’elle pêle-mêle, comme à un porte-manteau, et ces tons tranchés,

ces lambeaux flottants, ce désordre criard et heurté, contribuaient à

rendre son costume aussi disgracieux que sa personne.

Chacun se tenait debout et en silence autour de la chaire. Bientôt le

ministre arriva. Il lut les versets consacrés, unit les mains des époux,

échangea leurs anneaux, puis leur fit en langue laponne une allocution

qui dut être touchante, car tout le monde se mit à pleurer à chaudes

larmes.

Mon ignorance de la rhétorique laponne ne me permit pas de prendre part

à l’émotion générale; mais en regardant les contorsions de physionomie

de tout cet horrible petit monde, j’entrevis à la laideur humaine des

horizons variés et infinis que je n’avais même pas soupçonnés

jusqu’alors.

Cette partie de la cérémonie achevée, le marié retourna au milieu de ses

amis d’un côté de l’église, et la mariée près de ses compagnes de

l’autre; puis toute l’assistance entonna un psaume d’une voix fausse et

rauque à faire fuir des ânes.

C’est la seule circonstance où j’aie entendu chanter des Lapons, si ce

que j’entendis alors peut s’appeler un chant. Une remarque à faire en

passant, à propos de la voix laponne, c’est que généralement les femmes

ont le timbre sourd et enroué, et que les hommes, au contraire, l’ont

grêle et glapissant. Les yeux fermés, on pourrait se méprendre souvent

sur leur sexe.

En sortant de l’église, je fus tout éblouie par un rayon de soleil;

c’était à peu près le premier que j’eusse aperçu à Hammerfest, et il me

rappela tout d’un coup et si vivement la France, que mon cœur se gonfla

sous une inexprimable émotion. Ce temps rare et admirable me donna

l’idée de faire une excursion à pied le long de la côte ouest

d’Hammerfest. Je gravis non sans peine les rochers qui défendent la baie

de tous côtés; à chaque instant mon pied se prenait dans une crevasse,

ou enfonçait dans de petits talus blanchâtres, mous comme de la laine;

vestiges de la végétation de l’année précédente, petites touffes de

plantes saisies par la neige avant de s’être épanouies, pauvres

fleurettes enveloppées dans leur linceul avant que le soleil les eût

fait vivre!

Après une heure d’une course digne d’une chèvre sauvage, je parvins

enfin à un haut plateau d’où l’on domine toute la baie, et là je fus

amplement dédommagée de mes peines. Le grand voile de brume qui jusqu’à

ce jour avait caché l’horizon était enfin déchiré de toutes parts; les

rayons lumineux tombant obliquement sur les toits de gazon d’Hammerfest

les faisaient étinceler comme une poignée d’émeraudes jetées sur ce drap

noir. En face de moi, les îles Soroë élevaient dans le ciel leurs pics

aigus couverts de neige, où se jouaient toutes les couleurs du prisme.

Les grands rochers de basalte de la côte étaient couverts d’éders qui

saluaient ce beau temps de leurs cris joyeux. Enfin, au loin, entre les

Soroë et la pointe de Hwaloë, j’apercevais la passe du Nord, le chemin

du Spitzberg; les grandes vagues vertes de l’océan Glacial venaient

mourir sur la grève avec un bruit solennel et doux, et, en les écoutant,

je songeais que bientôt j’irais près du pôle, d’où elles viennent.

Ma promenade fut longue; j’explorai complétement tout le plateau

praticable dominant la côte; en regagnant la maison Bank, je trouvai sur

mon trajet un petit cap assez élevé, formé par un grand rocher au milieu

duquel s’ouvrait une étroite grotte, ou plutôt une sorte de petite

niche, où je me reposai commodément pendant une heure; cette trouvaille

était précieuse: elle me permettait, en m’assurant un abri, de venir à

l’avenir me promener sans redouter les trop fréquentes averses du ciel

d’Hammerfest. A partir de ce jour je montai souvent jusqu’à cette espèce

d’observatoire, et prenais plaisir à voir les barques entrer et sortir

du port. C’est pendant une de ces vigies volontaires que j’aperçus, en

interrogeant l’horizon, la belle voilure d’un grand navire; le navire

approcha, et je distinguai bientôt le pavillon tricolore attaché à l’un

de ses mâts. C’était _la Recherche_, la corvette que nous attendions!

J’éprouvai à sa vue une émotion à laquelle je ne m’attendais pas; je

sentis frémir en moi toutes ces fibres profondes qui répondent au mot

patrie.

J’ignorais jusqu’aux noms de mes futurs compagnons de voyage: M. Gaimard

seul, parmi eux, m’était connu. Cependant, ce navire m’eût-il amené mes

amis les plus chers, je ne l’eusse pas mieux accueilli dans mon cœur;

j’allais voir des visages français, entendre parler ma langue et quitter

Hammerfest. Triple joie!

La corvette mouilla heureusement; les officiers et les membres de la

commission scientifique vinrent à terre: M. Gaimard nous présenta tout

cet état-major. Je reçus une vingtaine de saluts auxquels je répondis

par autant de révérences; mon mari reçut de ces messieurs l’accueil le

plus cordial, puis on s’occupa immédiatement de notre départ pour le

Spitzberg. La corvette, en quittant Brest, s’était arrêtée quelques

jours aux îles Féroë: de là un retard qui ne lui permettait pas de

séjourner à Hammerfest. On résolut cependant de profiter de l’arrivée du

bateau à vapeur de Drontheim, attendu le lendemain, pour faire une

excursion à Havesund, près le cap Nord.

Le commandant du bateau à vapeur consentit à retarder son départ d’un

jour pour favoriser cette petite expédition, et un matin, à sept heures,

par un temps pur et une mer calme, nous partîmes pour Havesund. A midi

nous étions arrivés.

Havesund est une petite baie bien abritée, où se trouve une seule

habitation; cette maison, bâtie en bois, solide, vaste, peinte en gris,

est en tout semblable à celles des marchands aisés d’Hammerfest.

Havesund mérite pourtant une mention à part, une attention spéciale.

Havesund est le dernier logis humain du globe; c’est le dernier lieu

habité de la limite nord de l’Europe. Avec quel recueillement ne

regarde-t-on pas sur un rocher élevé cette pauvre maison, posée en face

de l’Océan immense! Havesund, c’est le cap de l’homme sur l’infini de la

solitude! Entre Havesund, où il y a un jour de trois mois et une nuit de

trois mois, et le pôle, l’axe du monde, où l’année se partage en un seul

jour et une seule nuit, il n’y a que quatre cent cinquante lieues de

mer, le trajet que fait un bateau à vapeur en six jours. Derrière

Havesund, il y a toutes les habitations de l’Europe; devant, il n’y a

plus que la mer insondable et les glaces éternelles. Quel lieu pour un

penseur! quelle halte pour un croyant!

Havesund est la demeure d’un riche marchand nommé M. Ullique, lequel

passe sa vie à échanger de l’huile de baleine contre de l’eau-de-vie et

des peaux de phoques contre de la farine. Je dis sa vie, je devrais dire

son été; car, dans cet horrible lieu, dès que viennent les nuits et avec

elles les froids, la mer se glace, et toutes communications sont

forcément interrompues. Pendant les huit ou neuf mois d’hiver, M.

Ullique ne peut que se chauffer et supputer ses produits de l’année. Il

faut qu’ils soient bien beaux pour être payés si chers!

Havesund n’est pas seulement un point géographique unique, c’est encore

un lieu historique.

Un jour de l’été de 1795, un jeune homme du nom de Froberg, accompagné

d’un ami qui prenait celui de Muller, débarqua d’un petit vaisseau

danois et se fit descendre sur la côte près d’Alten; de là il continua

sa route à cheval jusqu’à Hammerfest, où un bateau le prit et le

conduisit à Havesund. Arrivés là, les deux amis reçurent l’hospitalité

du père de M. Ullique, qui les mena lui-même au cap Nord, but de leur

longue pérégrination, et ne les laissa partir que comblés des soins les

plus affectueux. Quelques années plus tard, le père de M. Ullique

apprenait que ce jeune étranger, dont la distinction et l’instruction

lui avaient laissé un souvenir profond, avait un autre nom que celui de

Froberg: il s’appelait _Louis-Philippe d’Orléans_; son compagnon Muller

se nommait M. de Montjoye.

Le bon père Ullique resta toute sa vie sous l’émotion rétrospective de

l’honneur fait à sa maison, et ses sentiments d’admiration et de

sympathie pour le prince d’Orléans le firent élever son fils dans les

sentiments les plus enthousiastes pour tout ce qui porte le nom

français.

Le prince d’Orléans, devenu roi des Français, n’avait pas non plus

oublié la cordiale réception de la famille du marchand d’Havesund, et

nous étions chargés d’en consacrer le souvenir, en offrant à M. Ullique

un fort beau buste en bronze, portrait et présent du roi des Français.

La famille norvégienne était dans le ravissement.

L’inauguration du buste se fit avec une certaine solennité, au bruit de

vingt et un coups de canon, tirés à bord du bateau à vapeur, des

étourdissants hourras des Norvégiens venus de tous côtés et des

petillements du vin de Champagne, dont les bouchons sautaient de toutes

parts.

M. Ullique a cinq filles blondes et roses, qui aidaient fort

gracieusement leur mère à faire les honneurs de cette petite fête. Les

jeunes filles me firent voir la maison dans le plus grand détail, puis

me menèrent dans une sorte de petit jardin-serre, moitié abrité, moitié

couvert, où on était parvenu à force d’artifices à faire pousser

quelques petites fleurs. Je ne craignis pas de dépouiller ce trésor de

l’horticulture polaire, afin de tresser une couronne qui devait être

déposée par nous sur la tête du roi. Je réunis tout ce qui était fleuri

dans le précieux jardin: trois violettes, deux andromèdes à fleurs

bleues, quelques boutons d’or, des saxifrages étoilés, une touffe de

myosotis; j’entremêlai cela de feuilles d’oseille et de cochléaria,

guirlande un peu trop culinaire, mais faite des seules feuilles vertes

qu’on put se procurer.

Jamais plus humble couronne n’eut des honneurs plus magnifiques. Les

Norvégiens étaient émerveillés de voir tant de fleurs, comme ils

disaient, et les demoiselles Ullique regardaient avec un égal orgueil

leur jardin dévasté et le buste couronné.

En y réfléchissant, ce buste du roi et moi,--moi, qui déjà à Drontheim

avais fait voir le premier visage de Française qu’on eût aperçu en

Finmark--ce buste et moi, dis-je, étions quelque chose d’assez inusité,

par ces 71° 10′ de latitude. Cependant nous n’eûmes pas les honneurs de

l’étrangeté; il y avait là quelque chose, je vous assure, de bien plus

imprévu, de bien plus singulier, d’autrement inattendu, que la face

coulée en bronze de ce roi, qui cinquante ans auparavant était venu

pauvre et proscrit dans ce même lieu; ou la figure d’une Parisienne, qui

un jour, en sortant de l’Opéra, s’en était allée explorer les régions

polaires. Oui, il y avait là quelque chose d’encore plus impossible.--Il

y avait,--je le donnerais à deviner en mille, on n’y arriverait pas!--il

y avait _un perroquet_! Quoi! un perroquet à Havesund, au bout du monde,

dans cette glace, dans ces ténèbres? Oui, un perroquet vivant;

c’est-à-dire, cela avait bien été un perroquet, mais cela avait presque

cessé d’en être un.

Voici comment je découvris la bête:

En visitant la maison avec les jeunes filles, j’aperçus une cage

enveloppée de laine, garantie des courants d’air par un petit paravent

de bois et posée près d’un poêle tiède. Dans un coin de la cage se

tenait de l’air le plus piteux et le plus désolé un volatile suspect;

les pattes recroquevillées et goutteuses, le bec écaillé et pâle, les

plumes ébouriffées et pendantes, le tout revêtu d’une couleur si

douteuse et si improbable que je ne pus pas éclaircir si c’était du vert

devenu grisâtre ou du gris devenu verdâtre. Quels que fussent les

ravages produits par le climat du cap Nord sur l’oiseau, il vivait. Au

bruit de ma voix, il tourna vers moi sa petite tête chauve, me regarda

de son œil rond, terne et triste, et rentra dans son immobilité.

L’inspection attentive de ces vestiges m’avait démontré qu’ils

appartenaient à un perroquet.

«Parle-t-il? demandai-je à l’aînée des demoiselles Ullique, qui

comprenait un peu l’anglais.

--Non, madame, il n’a jamais fait entendre aucun son depuis dix ans;

seulement il fait un petit bruit souvent en éternuant.

--Et comment vit-il?

--Il mange peu et dort presque toujours; il ne s’éveille tout à fait que

lorsque le soleil brille.

--Le soleil brille donc de temps en temps à Havesund?

--Ah! madame, cinq ou six fois par an tout au plus!...»

Du haut des rochers d’Havesund on aperçoit à peu de distance, à la

pointe de l’île Mageroë, une énorme masse de rochers ayant quelque

ressemblance avec une tour carrée, colossale, demi-ruinée: c’est le cap

Nord.

Je voyais donc enfin se dresser près de moi la grande forteresse de la

terre qui depuis tant de siècles défend l’Europe des empiétements de

l’Océan furieux. On s’aperçoit que la victoire persistante du géant de

granit n’a pas toujours été facile; ses larges flancs sont sillonnés de

crevasses profondes; ses gigantesques assises sont ébranlées et

écornées; çà et là, on distingue quelque échancrure: c’est l’endroit où

une vague a enlevé un bloc de pierre. Je voyais donc enfin ce célèbre

cap Nord, atteint par un si petit nombre de voyageurs; je le voyais sous

un ciel pur, lorsque les flots verts de l’Océan calmé jetaient à peine

quelques broderies d’écume blanche sur ses piliers massifs; je le voyais

sous son aspect paisible, éclairé par la magie d’un beau jour, et

j’étais émue. Que doit-ce être l’hiver, lorsque l’Océan gonflé de

tempêtes précipite ses montagnes liquides sur la montagne solide;

lorsque les masses de glaces se brisent avec fracas contre les arêtes de

granit, alors que les ouragans déchaînés mêlent leurs grondements à ces

tonnerres, et que la lueur vague et pâlissante de l’aurore boréale

projette ses rayons blafards sur cette lutte éternelle et terrible? Oh!

ce doit être un spectacle à épouvanter le regard humain!

J’aurais vivement désiré faire l’ascension du cap Nord, fouler pour la

première fois d’un pied féminin la plate-forme qui le termine, et

cueillir un de ces jolis myosotis bleus qu’on recueille, m’a-t-on dit,

sur l’une de ses pentes inférieures; douces fleurs d’azur poussant près

des abîmes, comme ces pensées d’espérance qui surgissent au milieu des

tourmentes du désespoir. Mais mon désir était irréalisable; on s’était

déjà arrêté trop longtemps; les heures du bateau à vapeur étaient

comptées; le capitaine insista pour retourner à Hammerfest. On prit

congé de l’hospitalier M. Ullique et de sa gracieuse famille;

d’innombrables hourras norvégiens nous saluèrent au départ, et leur

bruyant enthousiasme dut surprendre les échos solitaires des rochers du

cap Nord. La traversée du retour fut charmante; le temps, quoique froid,

était admirable; la mer ressemblait à un miroir d’émeraude; à de grandes

profondeurs, on voyait des poissons nager, jouer et se poursuivre; le

ciel bleu pâle, fouetté de petites nuées blanches, éclairé par le jour

mystérieux des nuits polaires, avait des miroitements et des glacis de

soie, et lorsque, vaincue par la fatigue de cette active journée, je

m’endormis dans une petite chaloupe posée sur le pont, je ne savais plus

si c’était le ciel qui ressemblait à de la moire, ou si mon ciel de lit

était taillé dans un morceau du firmament.

Le lendemain de mon retour à Hammerfest, je m’embarquai pour le

Spitzberg.

LETTRE VI.

LE SPITZBERG.

Mes départs sont d’ordinaire marqués par des accidents dus sans doute

aux petites conspirations occultes des génies qui s’opposent à mon

humeur voyageuse: en traversant Paris, c’était un cheval mal attelé qui

pensa nous faire verser dès le début; au Havre, un coup de mer si

violent que nous avons brisé plusieurs palettes de nos roues; à

Amsterdam, un banc de sable où on s’engrava; à Drontheim, une brume qui

obligea à jeter l’ancre presque dans la rade. En quittant le port

d’Hammerfest, un virement de bord opéré trop près de terre faillit

briser notre beaupré, et, à peine en mer, les vagues ayant fait de

fortes avaries à la chaloupe du pilote, celui-ci prétendait nous faire

rentrer au port afin de réparer sa barque; mais tout s’arrangea: le

charpentier vint en aide au pauvre pilote, et il put, après nous avoir

mis en plein océan Glacial, retourner le cœur content près de sa femme

et de ses enfants.

Nous avions quitté Hammerfest le 17 juillet, et je ne saurais vous

rendre compte de mes impressions des premiers jours: ce serait trop

monotone, car je trouvai à propos d’être très-malade; j’entendais dire

autour de moi que le vent était plein sud et que nous marchions

très-bien; mais ce m’était une faible compensation au triste état où me

mettaient les complications du tangage et du roulis. Je m’y fis

pourtant, et le quatrième jour je me sentis assez forte pour monter sur

le pont et aller voir quel aspect a la mer par le 74° de latitude, sous

lequel nous nous trouvions le 20 juillet. Elle m’apparut belle et

terrible; ce n’était plus ma berceuse d’Havesund. Les vagues grondaient

autour de nous en se précipitant sur notre avant comme si elles avaient

tenté de nous barrer le passage; un vent glacé tordait les cordages et

secouait rudement les voiles; les mâts craquaient sous l’effort de leur

résistance; la corvette allait couchée sur un côté, orientée grand

largue, ce qui est une manière de placer les voiles un peu de biais,

très-favorable à la marche. Tout le monde était content, nous avancions

rapidement. Je jetai un coup d’œil curieux sur ce spectacle si nouveau

pour moi, puis je redescendis afin de faire appel à ma réserve de

flanelle pour pouvoir continuer mon rôle d’observateur; car en quelques

minutes, malgré le costume d’homme que j’avais endossé et qui paraît

d’ordinaire si chaud aux femmes, j’avais senti trop vivement la dent

aiguë de la bise polaire.

Tandis que nous subissions ces coups de vent et ce fatigant roulis, nous

cherchions l’île Cherry. Elle nous apparut le 21 juillet au matin.

L’île Cherry, que beaucoup de géographes nomment _Beeren-Eiland_ (l’île

de l’Ours), fut découverte le 9 juin 1596, par un vaisseau hollandais

qui s’était égaré en allant à la Nouvelle-Zemble. Guillaume Barentz

était pilote de ce navire, et Heemskerke le commandait: deux noms fameux

parmi ceux des plus infatigables explorateurs des régions polaires.

En descendant à terre, l’équipage tua un ours de neuf pieds de long, et

Heemskerke appela l’île Beeren-Eiland à cause de cette circonstance. Le

17 août 1603, Étienne Bennet, Anglais commandant le navire _The Grace_,

aborda à Beeren-Eiland, et changea son nom en celui d’île Cherry, du nom

de master Cherry, propriétaire de _la Grâce_.

Cherry ou Beeren-Eiland, pour lui rendre son premier nom, paraît avoir

été autrefois le rendez-vous général des morses de l’océan Glacial,

puisque Welden raconte que, dans l’été de 1608, son équipage tua sur les

côtes de cette île plus de mille morses, dont on fit sur place de

l’huile qu’on porta ensuite en Angleterre.

Jamais, dans leurs différentes expéditions, les Français n’avaient

abordé à Cherry; nos navires l’avaient toujours trouvée entourée de

plusieurs lieues de glaces, au milieu desquelles il était impossible de

se frayer un passage. Cette année, la longueur de l’hiver, en retardant

le dégel au Spitzberg, a laissé la mer libre et permis qu’on arrivât

jusqu’aux côtes escarpées de l’île. Beeren-Eiland n’a ni golfe ni baie

propre au mouillage des gros navires; elle a, par contre, une

très-redoutable ceinture d’écueils. Le capitaine, instruit de ces deux

circonstances, mit la corvette en panne à une distance prudente, et

permit seulement à deux chaloupes d’aller explorer cette terre inconnue.

Je ne pris point part à cette expédition, et restai sur le pont,

admirant l’étrange et magnifique aspect de la côte.

De loin l’île ressemble à une enceinte fortifiée par des géants; ses

formidables rochers, minés sans cesse par les flots, ont contracté des

formes tout à fait monumentales; vers la pointe nord, quelques-uns de

ces grands rochers, percés de part en part, s’avancent dans la mer comme

les arches immenses de quelque pont antédiluvien, que l’Océan polaire

avec ses béliers de glace a pu seul parvenir à rompre. Non loin du pont,

on voit un cirque entouré de gradins parfaitement réguliers. Au moment

où je contemplais cette architecture, œuvre de la furie des vagues, des

myriades de gros oiseaux de mer, posés sur les gradins du cirque,

complétaient l’illusion et ressemblaient à des spectateurs pressés les

uns contre les autres.

Les oiseaux de mer sont en quantités innombrables dans ces parages;

mouettes, pétrels, stercorères, goëlands, éders, guillemots, et tant

d’autres dont j’ignore les noms, voltigeaient par bandes autour de la

corvette. Sur les rochers de Beeren-Eiland, on tua plusieurs de ces oies

sauvages qu’on nomme, je crois, bernacles[4].

[4] Bernacles, _Anas lencopsis_.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 8 / 19 段