Les maisons de bois déploient leur façade sur la rue principale. Les

ruelles sont bordées des chaumières norvégiennes; ces pauvres logis

n’ont jamais qu’un rez-de-chaussée; les murs sont faits de troncs de

sapins, dont les interstices sont remplis avec de la mousse ou de vieux

câbles mis en charpie. Une cabane est divisée en deux compartiments; la

pièce d’entrée sert de cuisine, de salon et de salle à manger; une

immense cheminée, construite avec des lames de pierre grise, occupe un

pan de mur presque entier; cette cheminée, de forme tout à fait

primitive, s’élève jusqu’au toit sans se rétrécir. La pièce du fond est

l’habitation de toute la famille, elle fait aussi office de magasin pour

les vêtements et les provisions; c’est le _gaard_ de la Norvége

méridionale, rétréci, appauvri, attristé sous l’influence d’une terre

inculte et d’un climat meurtrier. La plupart de ces masures ont des

pieds comme les maisons de Tromsoë, et se soutiennent sur quatre gros

troncs de sapin. Elles sont couvertes de gazon qui forme les seules

plaques de verdure du paysage. Il est fort singulier de voir chaque

matin les femmes monter leurs chèvres sur le toit à l’aide d’une

échelle, afin que les pauvres bêtes puissent brouter un peu de

nourriture fraîche. Le dessous des maisons abrite, comme le ferait une

remise, les filets pour la pêche, le bois, les traîneaux, les outils et

tous les menus ustensiles qui gêneraient dans l’intérieur. Chose

remarquable, tous ces objets sont ainsi sur la voie publique, à la

portée de tout le monde, et il ne se commet jamais de vol.

Les habitants de Finmark allient la plus grande probité à un extrême

amour du lucre; ils rançonnent sans pitié les rares étrangers qu’ils

aperçoivent chaque année, mettent toutes choses usuelles à des prix

exagérés, et ne détourneraient pas un bout de fil. Ils vendent leurs

denrées trois fois ce qu’elles valent; mais on loge chez eux sans la

garantie d’une serrure, et on n’est jamais volé. La difficulté des

communications, l’impossibilité où serait le coupable de se défaire d’un

objet dérobé, viennent bien en aide à leur bonne nature; mais enfin, tel

qu’il est, le fait vaut la peine d’être constaté.

Le port n’est pas entouré de quais; seulement, pour la commodité des

embarquements, on a construit une plate-forme en bois, sorte de balcon

circulaire qui court le long de tous les hangars. Quand un navire veut

décharger une cargaison, il suffit de poser une longue planche entre la

porte du magasin et le pont du navire pour établir un va-et-vient. Cela

peut être très-commode pour les matelots, mais c’est assurément fort

laid; car cette plate-forme interdit la circulation sur le port et prive

le voyageur de la seule vue belle, même à Hammerfest, la vue de la mer.

Pendant les mois d’été, les navires étrangers arrivent en assez grand

nombre dans le petit port; les Russes et les Hollandais s’y montrent en

majorité; ils apportent à peu près tout ce qui se consomme et s’use à

Hammerfest. Les Russes sont chargés de farine, de beurre, de bois; les

Hollandais amènent des pommes de terre, du vin, des denrées coloniales;

quelques bâtiments de Hambourg font le commerce des étoffes, du savon et

des meubles. Parmi les marins, les Russes se font remarquer par leur

physionomie particulière; ils produisent un contraste marqué avec les

habitants du Finmark, qui semblent souffrir plus qu’eux des rigueurs de

leur horrible climat; les matelots russes sont généralement grands,

blonds, vigoureux, barbus et colorés; les Norvégiens sont frêles, laids,

pâles, ont les cheveux clairs et la barbe rare. Le caractère des deux

peuples diffère également: les Russes passent pour intelligents, actifs

et gais; les Norvégiens m’ont paru lents, bavards, curieux, et, quoique

ne volant jamais, cherchant toujours à tromper, ce qui, chez les

marchands, ne passe pas pour être la même chose.

Les trois mois d’été, ou plutôt les trois mois de clarté, sont pour le

marchand d’Hammerfest le moment où il doit réaliser son bénéfice de

toute l’année et dépenser toute son activité; dès le mois de septembre,

les navires n’arrivent plus; ceux qui se trouvent dans le port partent

les uns après les autres. Les Russes s’en vont les premiers, parce

qu’ils retournent chez eux en doublant le cap Nord, où les glaces

arrivent de bonne heure, et regagnent Arkangel par une des côtes les

plus dangereuses du monde; les navires hollandais et anglais partent

ensuite. Peu à peu le port devient désert, le ciel s’assombrit, les

nuits, d’abord courtes, s’allongent rapidement jusqu’à ce que

l’obscurité soit absolue, jusqu’à ce que les nuits de vingt-quatre

heures aient remplacé les jours de vingt-quatre heures. Un froid dont

nous ne pouvons nous faire une idée, atteignant d’ordinaire trente-cinq

degrés au-dessous de zéro, vient accroître l’horreur de ces ténèbres et

y ajoute ses souffrances. On ne peut songer sans un sentiment de

profonde pitié à la destinée des malheureux condamnés à passer leur vie

entière dans de si dures conditions; mais ce qui paraît

incompréhensible, c’est de voir des hommes assez surexcités par la soif

d’acquérir pour venir chercher la fortune sur cette terre déshéritée, et

pour renoncer par un espoir de lucre au soleil, dont toute joie comme

toute fleur a besoin pour éclore.

A la pointe nord du croissant que forme la ville s’élève la seule vaste

construction d’Hammerfest; c’est le temple où ces adorateurs de l’or

recueillent leurs richesses, sous la forme assurément la moins tentante

que puisse prendre la richesse: celle de l’huile de poisson. Lorsqu’on

approche de cette espèce de laboratoire, il s’en exhale une odeur

infecte; si l’on y entre, on est presque suffoqué; j’y ai pourtant

pénétré. L’intérieur est très-sombre, à peine éclairé par des ouvertures

inégales ménagées dans les murs, bouchées l’été avec de la toile à voile

et refermées hermétiquement l’hiver. Au milieu du hangar, dans une

immense cuve de fonte, bouillent incessamment des poissons dépecés; une

rigole placée en pente et communiquant avec le haut de la cuve reçoit

l’huile qui monte à la surface de l’eau et la conduit dans des auges de

pierre, où elle refroidit avant d’être mise dans des tonneaux et livrée

au commerce; cette monstrueuse marmite toujours en fonction, les

quartiers de chair rangés sur de larges tables, les os énormes des

morses et des baleines entassés dans les coins, donnent à ce lieu

l’aspect fantastique et horrible de la cuisine de quelque ogre colossal;

lorsqu’on y est une fois entré, je vous jure qu’on n’a pas envie d’y

retourner.

A l’extrémité sud du croissant est située la maisonnette d’un homme

nommé Bank, qui exerce dans ce pays perdu le métier original

d’aubergiste; sa maison de bois de sapin n’a pas plus de quatre mètres,

et l’appartement d’honneur, retenu pour moi, se compose de deux pièces

de huit pieds carrés chacune, et peu élevées de plafond, car j’y touche

avec la main. Évidemment l’architecte de l’édifice n’avait prévu que les

Laponnes; le mobilier est réduit à sa plus simple expression: un lit où

rivalisent la planche et l’édredon, formant l’antithèse la plus

désagréable; une table et deux fauteuils de bois. Le voyageur est libre

de mettre des clous dans les murailles, seule façon de remédier aux

armoires absentes. Les fenêtres et les portes sont des miniatures

proportionnées aux chambres; les unes ont trois pieds et les autres à

peine cinq; on ne peut regarder dehors sans ôter son chapeau ni entrer

sans se baisser; en outre, les habitants aiment tant la clarté, qu’ils

ne placent jamais rien aux fenêtres pour intercepter la lumière. On doit

donc, l’été, subir la clarté perpétuelle ou se faire une obscurité

factice à l’aide de châles et de manteaux qu’on accroche devant ses

vitres. Malgré cet expédient, auquel j’avais eu recours, j’eus beaucoup

de peine à me faire à ces journées sans limites: elles me jetaient dans

un malaise et une anxiété inexprimables; l’ordre de mes habitudes se

trouvait entièrement interverti; je me levais à midi, je dînais à onze

heures du soir, j’allais me promener à deux heures du matin; je ne

savais plus quand je devais me coucher ni me lever, et le sommeil

m’était devenu presque impossible. Si l’on n’avait pas à Hammerfest une

montre et un calendrier, on ne saurait bientôt plus comment on vit, et

on pourrait arriver à en être en avance ou en retard de quinze jours

avec le reste du monde, sans s’en apercevoir. Le régime de ce séjour ne

touche au luxe par aucun côté, comme vous pensez; si l’on est mal logé,

on est plus mal nourri, et la monotonie du menu auquel on est réduit

n’en est pas le moindre défaut. Le veau et le saumon forment le fond

immuable de la nourriture; les soupes se varient entre l’orge aux

tranches de citron et le seigle aux cerises sèches; les jours de gala,

on obtient des pommes de terre, du renne rôti et du lait. Sous

l’influence de ce traitement, on arriverait à faire des folies pour un

bouillon; mais des folies n’auraient pas suffi pour atteindre ce rêve de

mon estomac en détresse: il eût fallu des prodiges qu’aucun Dieu ne fit

en ma faveur. L’ordinaire insipide de la maison Bank coûte quarante

francs par personne par semaine.

Quatre fois par mois, les Lapons arrivent en foule à Hammerfest; ils

apportent le produit de leur pêche et viennent trafiquer avec les

Russes. Ces jours-là, la petite ville s’anime d’une façon pittoresque et

intéressante; le port s’emplit de barques doublées de peaux de phoques,

et une population étrange se répand de tous côtés. En échange de leur

poisson, les Lapons remportent du beurre et des vêtements; ils y

ajoutent quelquefois de la farine, et de l’eau-de-vie toujours. Les

marchés se font le plus souvent sans l’intervention de l’argent, et il

est curieux de voir l’adresse russe aux prises avec l’astuce laponne.

D’ordinaire chacun s’en retourne content, convaincu d’avoir attrapé son

partenaire, qui se réjouit de son côté pour la même cause; parfois il y

a litige, et alors les clameurs éclatent de part et d’autre et ne

tardent pas à atteindre le diapason le plus violent. Mais le vent

emporte toujours la fureur des adversaires: le Lapon lésé ne passe

jamais de l’injure à l’attaque en face du Russe cauteleux; le nain se

souvient à temps de la vigueur du géant; la dispute s’éteint dans

l’eau-de-vie, qui sert à tous deux: elle aide l’un à oublier sa disgrâce

et l’autre à se réjouir de son succès.

Non-seulement il vient des Lapons à Hammerfest pour faire du commerce,

mais un certain nombre d’entre eux y habitent et ont quitté la vie

nomade pour la vie sédentaire. Mon séjour de plusieurs semaines dans

cette ville aurait pu être plein d’intérêt et fécond en observations

neuves, si j’avais su parler ou tout au moins comprendre le lapon et le

norvégien; mon ignorance de ces langues m’a réduite à tout juger par mes

yeux seulement, de sorte que beaucoup de choses me sont échappées, et je

serai contrainte à vous donner des croquis au lieu de portraits.

Néanmoins, puisque le moment est venu de vous parler de ce peuple, si

peu connu encore, je le ferai avec quelques détails, et ce sera le sujet

de ma prochaine lettre.

LETTRE V.

LES LAPONS.

Géographiquement parlant, la Laponie est le pays compris entre le 64° et

le 72° de latitude nord et le 22° et le 40° de longitude est. La Laponie

présente à peu près la forme d’un triangle dont la partie la plus large

serait tournée vers le nord et dont la pointe poserait sur Torneä, au

fond de la mer Baltique. Elle a pour limites: à l’est, la rivière Kémi,

dont les affluents remontent jusqu’au lac Kola, près de l’océan Glacial,

et à l’ouest, la rivière Luloä, qui prend sa source près de Bodoë, sur

la mer du Nord. Outre ses deux rivières, qui l’enferment comme dans deux

bras, elle est traversée presque en ligne droite, du cap Nord à la mer

Baltique, par trois fleuves qui finissent par n’en faire qu’un, l’Alten,

le Muonio et le Torneä. Pour être complétement exact, on ne devrait

appeler Laponie que la région commençant au delà du cercle polaire; mais

beaucoup de voyageurs et de géographes désignant sous ce nom des

provinces situées au sud de Torneä, je ne pense pas assigner à la

Laponie de trop larges limites en la circonscrivant comme je viens de le

faire.

Quantité de fables absurdes ont été dites et acceptées sur les Lapons,

et, malgré les progrès qui, de notre temps, rendent assez faciles les

voyages lointains, la Laponie est restée matière à curiosité. Peu de

voyageurs s’aventureront jamais dans des régions à la fois si

dangereuses et si ingrates à explorer; je pense donc ne devoir négliger

aucun détail sur les rares et étranges habitants de ce pays.

Des recherches ethnologiques approfondies me sont interdites par mon

ignorance; mais, sans prétendre faire de la science, il paraît évident

que les Lapons tirent leur origine de peuplades asiatiques, des Mongols,

ou plutôt des anciens Scythes ouraliens, avec lesquels ils ont une

analogie physique très-marquée. Leurs cheveux noirs et droits, leur

visage carré, leurs pommettes saillantes, leur nez aplati, leurs yeux

petits et relevés des coins les font trop différer de toutes les

populations du Nord pour qu’il soit possible de leur assigner une

commune origine. Leur taille est encore une autre dissemblance: les

Lapons, sans représenter précisément les pygmées qu’Hercule emporta dans

sa peau de lion, sont pourtant d’une stature qui contraste avec les

belles tailles des contrées septentrionales. Il est rare de rencontrer

parmi eux un homme ayant cinq pieds de haut; ils sont fréquemment entre

quatre pieds quatre pouces et quatre pieds dix pouces; leur moyenne, on

le voit, est de beaucoup inférieure à celle des autres peuples d’Europe.

Leur langage en fait aussi un peuple à part; ils parlent un idiome

incompréhensible pour les Russes ou les Norvégiens, avec lesquels ils

sont constamment en rapport. Ce qui viendrait à l’appui de mon opinion

sur leur filiation, c’est la grande ressemblance de certaines

expressions usitées chez eux avec la langue des Tartares. Leur costume

est le costume élémentaire de tout peuple primitif et chasseur, et ne

doit guère différer de celui de Magog, fils de Japhet. Les peaux des

animaux en font tous les frais; ils portent en tout temps, pour premier

vêtement, une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans; cette

espèce de sayon se recouvre, l’hiver, d’une blouse en peau de renne,

l’été, d’une blouse de wadmel gris ou bleu foncé, garnie de bandes de

drap de diverses couleurs. Le collet de ces blouses, toujours roide et

élevé, est orné de petits morceaux de drap rouge, de pasquilles d’étain

encadrées dans des piqûres assez habilement exécutées; la fente de la

blouse et les poignets reçoivent les mêmes enjolivements. La ceinture de

peau de renne qui retient la blouse sert de spécimen du luxe de chacun;

tout Lapon y attache des plaques de cuivre, des boutons d’étain ou des

plaques d’argent grossièrement ciselées, selon sa fortune. Les hommes

portent les cheveux longs, flottant sur leurs épaules, et se couvrent la

tête d’une calotte de drap garnie comme la blouse de bandes de plusieurs

couleurs; ils se garantissent les jambes avec des jambières de peau de

renne et se chaussent d’un sabot de la même peau, précisément fait comme

nos sabots de bois, mais formant demi-botte, ce qui permet de le fixer

avec de minces lanières de cuir. Ils emplissent ces chaussures de menues

herbes bien sèches, et y enferment leurs pieds tout nus.

Les femmes sont vêtues comme les hommes, à l’exception de leur coiffure,

qui est très-bizarre: figurez-vous un casque de drap bleu ou vert,

lequel casque s’arrondit autour du visage comme un bonnet, et se trouve

même parfois déshonoré par une dentelle de coton, qui rend celle qui le

porte aussi fière que laide. Cette forme de coiffure est obtenue par un

morceau de bois taillé en cimier, qu’elles posent sur leur tête avant de

mettre leur bonnet. Ce cimier oblige l’étoffe à garder une forme

martiale, qui fait de toutes les femmes laponnes autant de Minerves

burlesques; pour compléter cet ensemble et se distinguer des hommes,

elles coupent leurs cheveux tout près de la tête, de sorte que, si elles

semblent désagréables avec leur bonnet, elles deviennent affreuses quand

elles l’ôtent. Quelques-unes entrecroisent sur leurs jambes des rubans

de laine rouge qui de loin ont l’air de bas rouges; toutes portent à

leur côté un petit étui de peau contenant du fil, des ciseaux et, ce qui

est moins féminin, du tabac à fumer. Point de Laponne qui ne fume, hors

la période de la première jeunesse, et cette habitude ne contribuait pas

peu aux méprises que je faisais entre les deux sexes dans les premiers

temps de mon séjour à Hammerfest. Il paraît que l’hiver, c’est encore

pire: hommes et femmes ajoutent alors au costume que je viens de décrire

un dernier et ample vêtement à capuchon, fait de peaux de rennes dont on

laisse le poil en dehors; ainsi accoutrés, Lapons et Laponnes ne

ressemblent plus qu’à de gros ours gris marchant sur leurs pattes de

derrière.

Je m’aperçois que j’ai oublié le point essentiel du bagage des hommes,

c’est-à-dire le sac de peau attaché au cou par deux lanières et reposant

sur la poitrine entre la première et la seconde blouse; ce sac

représente à la fois leur arsenal, leur garde-manger et leur

coffre-fort. Un jour j’obtins d’un Lapon de vider cette précieuse

réserve devant moi; il en tira un couteau, un grand vieux pistolet sans

chien auquel il paraissait attacher la plus grande importance, quatre

_spécies_[3], du tabac à fumer (je n’en ai vu aucun priser), une boîte

d’écorce de bouleau remplie de beurre de lait de renne, un morceau de

poisson fumé et toute une provision de petit foin destiné à remplacer

celui de sa chaussure dans le cas où il l’aurait mouillé; je dois

ajouter, malgré l’inélégance du détail, que ce foin lui avait déjà servi

à cet usage. D’après cet aperçu, vous pouvez comprendre qu’il s’exhale

d’ordinaire de ces sacs une odeur prodigieusement repoussante.

[3] Monnaie norvégienne valant à peu près cinq francs quinze centimes

de France.

Au milieu de toutes ces laideurs, une chose pleine d’un goût charmant

s’offre aux yeux du voyageur. Cette chose, c’est le berceau des petits

enfants: tout le luxe, toute la poésie du pauvre Lapon s’est réfugiée

là; la tendresse maternelle a su rencontrer l’élégance; le cœur rempli

d’un doux sentiment a su créer le gracieux. L’enfant lapon est placé

dans un objet qui tient à la fois du meuble, du vêtement et du nid. Ce

berceau, fait de bois léger recouvert de cuir, a la forme d’un soulier

très-rond d’un bout, l’empeigne servant de rebord tout autour et de

capote s’arrondissant au-dessus de la tête de l’enfant et le protégeant

sans le gêner. On double cette légère armature de plusieurs épaisseurs

de la fourrure de ces jolis lièvres blancs comme le duvet d’un cygne,

et, pour que la petite créature, mollement et chaudement emmaillottée

dans cette douce fourrure, ne puisse pas tomber, on attache sous le

berceau de minces courroies qui se recroisent plusieurs fois et la

maintiennent sans la serrer. Tout autour de la capote on suspend des

colliers de perles de couleurs et de petites chaînettes de cuivre ou

d’argent, dont la vue et le petit cliquetis amusent et égayent l’enfant.

Ce berceau est très-intelligemment approprié aux habitudes d’un peuple

nomade; son poids, sa forme, sa matière, le rendent commode à la mère.

Dans les longues marches, la Laponne attache le berceau de son dernier

né sur son dos comme une guitare; il ne lui cause ni embarras ni

fatigue. Pendant les haltes, elle le suspend à l’aide d’une courroie à

une perche plantée en terre, et le moindre mouvement de l’enfant imprime

à son berceau un balancement qui l’empêche de s’apercevoir qu’il n’est

plus porté par sa mère.

Outre ces berceaux si bien construits, les Lapons fabriquent un certain

nombre de petits meubles et d’ustensiles à leur usage; ils sculptent le

bois de sapin en coffres et en cuillers, le bois de bouleau en boîtes où

ils renferment le beurre. Ils font des manches de couteaux et des

supports de chenets en corne de renne. Les femmes piquent adroitement

les ceintures et les bordures des blouses; elles ornent aussi, avec un

goût qui a une certaine saveur primitive, les harnais de fête de leurs

rennes. Presque tous savent construire un traîneau ou faire des patins.

Rien n’est plus étrange que de voir un Lapon adaptant à ses pieds ces

patins infiniment plus longs qu’il n’est haut. Ces patins ont de six à

sept pieds de longueur; ils ont la forme d’une planche étroite recourbée

des deux bouts, sur laquelle le pied est retenu vers le milieu par une

courroie; la planche est recouverte d’une peau de phoque, dont la

fourrure a une extrême analogie avec la peau tigrée du léopard. Cette

fourrure courte et roide permet de faire glisser les patins sur la neige

avec une étonnante rapidité.

Comme les Scythes, leurs ancêtres probables, les Lapons n’ont aucune

notion d’agriculture; ce sont des Cosaques à pied; ils vivent errants,

sous leur tente, les uns pasteurs de rennes, les autres pêcheurs de

phoques. Un petit nombre de ces derniers s’est, depuis quelques années,

fixé à Hammerfest, et leurs misérables cabanes forment la dernière

catégorie des habitations de la ville, si l’on peut appeler habitations

des huttes de forme conique dont la base s’enfonce assez profondément

dans le sol; cela m’a paru construit avec de vieux débris de navires et

de la mousse foulée recouverte de terre. S’il m’est possible d’employer

cette expression, je dirai que je crus voir des tentes de terre.

L’intérieur n’a aucune division; le feu se fait au milieu de la hutte,

sur des pierres plates, et la fumée s’échappe par un trou laissé au haut

du toit; quelques coffres servant de lit et remplis à cet effet d’herbes

marines séchées, des seaux de bois, un chaudron, composent d’ordinaire

tout le mobilier de ces pauvres demeures.

Il ne faudrait pas juger définitivement les Lapons sur ce qu’on observe

de leurs mœurs à Hammerfest; ils viennent à la ville seulement à de

rares intervalles, afin de conclure des marchés ou de faire des achats,

et ces jours-là, on ne voit dominer en eux que la passion de tout peuple

sauvage: l’ivrognerie! On les rencontre partout en groupes de cinq ou

six, assis sous quelque maison parmi les vieux traîneaux, les ustensiles

et les fagots, et là, se tenant étroitement embrassés, ils se murmurent

à l’oreille des confidences entrecoupées de hoquets, et échangent à

chaque minute un _coulak_ attendri (_coulak_, leur mot favori, celui

qu’ils placent sans cesse dans leurs discours, veut dire _écoute_); ils

puisent ainsi ensemble à la même bouteille d’eau-de-vie, jusqu’à ce

qu’ils s’endorment dans une commune ivresse.

Sous la tente, dans ses longues courses, dans sa hutte, les jours

ordinaires, le Lapon n’est pas cette espèce d’animal immonde qui se

roule sur un sol fangeux dans l’abrutissement de l’ivresse; il vit

paisible, laborieux, s’occupe des soins du ménage, prépare la

nourriture, tandis que sa femme se préoccupe de ses enfants ou travaille

à la confection de quelques vêtements. Mais, par quelque côté qu’on la

considère, la situation de ce pauvre peuple est toujours misérable et

infime. Pour nous, elle peut être peinte par ces quelques mots: il ne

mange pas de pain et ne porte pas de linge, voilà pour la misère

physique; il ignore toute science et tout art, voilà pour la misère

morale.

Le Lapon ne chante jamais; il n’a pas même cette musique qu’on pourrait

appeler naturelle et dont toute peuplade sauvage a, dit-on,

connaissance. Le guerrier _peau rouge_ de l’Amérique du Nord, le

colossal habitant de la Terre de Feu, le Cafre stupide et grossier

répète son chant de guerre, de mort ou de triomphe, sur un rhythme

cadencé et avec des éclats de voix qui forment une sorte d’harmonie

bizarre et primitive. Le Lapon, lui, n’a même pas cela; il semble que le

chant, cette manifestation de la joie de l’homme, ne puisse se produire

sous ce ciel glacé et au milieu de ténèbres presque continuelles.

Les Lapons sont chrétiens depuis environ deux cents ans; ce fut Frédéric

IV de Danemark qui, vers l’an 1622, envoya les premiers missionnaires en

Laponie, pour y faire connaître l’Évangile, et, pendant plus d’un

siècle, les rois de Danemark continuèrent à entretenir des missions dans

ce but. Le christianisme eut peu d’effet sur les Lapons; il redressa

leurs consciences ignorantes, sans éveiller leurs esprits apathiques;

ils sont aujourd’hui encore à peu près tels qu’ils étaient avant sa

venue; ils ont substitué le dogme divin et civilisateur aux fictions

d’une mythologie obscure et bizarre, sans que leurs mœurs s’en soient

modifiées. Du reste, toute la religion étant réduite pour eux à la

tradition orale, la dévotion de chacun se proportionne à sa mémoire.

L’instruction est à ce degré chez eux, qu’un Lapon instruit jusqu’à

l’alphabet correspond chez nous au jeune homme sorti le premier de

l’École polytechnique.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 7 / 19 段