Aussi, comme on fête le bateau, comme on le salue, comme on l’acclame,

comme chaque petit port hisse vite son drapeau neuf quand il paraît,

comme toute femme vide ses tiroirs pour lui rendre visite!... Pour une

Norvégienne d’une position aisée, le bateau représente encore plus que

tout cela: il permet le luxe suprême, si longtemps impossible, d’un

voyage d’agrément. Toutes les élégantes du Nordland réservent leur

toilette pour cette époque, et Dieu sait ce qu’on peut économiser ou

fabriquer de belles choses en une année! On en économise tant qu’on en a

trop, et, comme on n’a qu’un jour pour faire voir le soleil à tout cela,

ma foi, tant pis, on met tout à la fois! Je ne voyais autour de moi que

robes de soie des nuances les plus gaies, chapeaux roses, écharpes

bariolées, cachemires précieux, plumes, blondes, rubans, fleurs,

dentelles, marabouts; et de l’or! de l’or à profusion: au cou, aux

oreilles, à la ceinture, aux doigts, dans les cheveux! Chaque femme

était un mélange de portemanteau et d’écrin, un trousseau compliqué

d’une corbeille. C’était fort original d’ensemble et cela avait sa

couleur locale à soi; inutile d’ajouter que tous ces costumes avaient la

louable prétention d’imiter nos modes. On copie les modes françaises

sous toutes les latitudes. Ce qu’on rencontre d’abord dans les coins les

plus reculés du globe, c’est une femme habillée à la mode de Paris. Si

le coup d’œil de l’artiste est médiocrement satisfait au point de vue

pittoresque, l’amour-propre national du touriste a quelque motif d’être

flatté. En effet, la suprématie de la France apparaît bien complétement

en voyage: nos vêtements, nos livres, nos journaux, nos pièces de

théâtre se retrouvent partout; nous nous soumettons les autres nations

par l’intérieur et par l’extérieur, par le costume et par les idées;

nous leur donnons nos modes et nos livres, double et pacifique conquête

faisant chaque année un pas à la plus grande gloire de la civilisation!

Le 20 juin, de grand matin, en interrogeant l’horizon avec la lunette

marine du capitaine, le temps étant assez calme autour de nous, je vis

avec étonnement la mer prendre un aspect étrange à une certaine

distance. Vers un endroit d’où je ne pouvais détacher mes regards, je

distinguai de grandes vagues, hautes comme des collines, accourant de

tous les points de l’horizon, se précipitant les unes sur les autres

avec une fureur inouïe pour disparaître comme englouties dans un abîme:

c’était très-beau, très-effrayant et très-incompréhensible; je ne

pouvais m’expliquer ce phénomène; je crus à une trombe et le dis au

capitaine.

«Oh! ceci est une trombe permanente et éternelle, me répondit-il; c’est

le plus terrible tourbillon du monde entier; c’est le _maëlstrom_; il

attire les vaisseaux à plusieurs lieues de distance, et, dès qu’on sent

l’influence de son courant, on est irrévocablement perdu; aussi nous

tenons-nous à distance prudente, comme vous le voyez. Le maëlstrom a une

antique réputation; il était redouté des anciens qui, dans leur langage

imagé, le nommaient _le nombril de la mer_.»

Cette explication me rendit d’autant plus attentive à considérer ce

gouffre célèbre à mesure que nous en approchions. Tout à coup, j’aperçus

devant nous, directement au nord du maëlstrom, un groupe de hautes

montagnes; par un hasard assez fréquent dans la mer du Nord, nous étions

alors dans une zone d’épais brouillard, tandis que ces montagnes étaient

entourées d’une pure atmosphère; à travers notre voile de brume, je

distinguais mal leur base; mais leurs cimes de neige, éclairées par un

pâle rayon de soleil, formaient une gigantesque scie blanche entamant la

voûte bleue du ciel. Au bout d’une demi-heure, nous étions assez près de

ces montagnes, et je savais leur nom: c’étaient les îles Loffoden; leur

aspect me parut misérable et affreux. Figurez-vous une plage étroite,

demi-circulaire, dont le sol est formé d’une immense alluvion de galets

noirs et gris, sans cesse remués par les flots avec un bruit uniforme et

étourdissant: c’est le port. Sur tous les points de cette plage

s’élèvent de grands échafaudages de bois pareils à des potences, où

pendent de grands lambeaux de chair livides, tordus, hideux. Les

potences sont des séchoirs, et les pendus des morues. Au milieu de tout

cela, il y a quelques masures, dont le bois est devenu presque noir sous

l’influence du froid et de l’humidité. L’œil, pour se consoler, ne peut

même pas errer autour de la plage et se reposer sur l’étendue; il

rencontre immédiatement le flanc aride et sombre des grandes montagnes

de granit. Ajoutez que tous les plans de ce lugubre tableau sont noirs,

gris ou blancs; on n’est pas habitué à cette absence de couleur dans les

œuvres de Dieu, et on en éprouve une impression étrange; ce n’est pas un

paysage, c’est un immense dessin à la manière noire, ébauché par l’ange

de la désolation.

Les îles Loffoden sont vraisemblablement un amas de rochers apportés

pêle-mêle par l’Océan dans quelque bouleversement diluvien; dans tout le

groupe d’îles, on ne trouverait pas assez de terre pour faire pousser un

boisseau d’orge; mais en compensation, si tant est que des poissons

compensent des épis, Dieu y envoie toute espèce de poissons, des morues

surtout. Les morues apparaissent dans ces parages nombreuses et

excellentes; les pêcheurs de Christiania et même de Bergen viennent aux

Loffoden pendant toute la saison de pêche. C’est une dure vie que celle

de ces pêcheurs. Ils font d’abord deux ou trois cents lieues avec de

mauvais bateaux sur une mer des plus perfides; arrivés aux Loffoden, ils

habitent de misérables huttes, où ils sont à peine garantis des

intempéries; ils ont une nourriture malsaine qui souvent leur donne le

scorbut; enfin, pendant leur séjour, ils exposent sans cesse leur vie

dans les travaux de la pêche. Au bout de tant de périls et de peines, il

y a un bénéfice qui ne dépasse jamais trois ou quatre cents francs! Et

cependant ces hommes ne se trouvent pas malheureux; ils ne sont pas

tristes; bien mieux, ils préfèrent cette rude existence à tout autre

métier; le fils du pêcheur est toujours pêcheur; il aime sa vie sans

cesse disputée à la mer, et dédaigne le sort plus doux et plus monotone

du paysan, qui cultive son champ étroit et s’endort sur un plancher

solide. Le pêcheur, c’est l’amant du danger, cette poésie des hommes

primitifs.

Comme nous quittions les Loffoden, le temps devint affreux; un coup de

vent débouqua violemment de derrière les îles et nous jeta sur le côté,

en même temps que de gros nuages noirs nous couvraient d’une averse

glaciale. La cabine du bateau, très-encombrée de monde, était devenue

inhabitable; les sifflements du vent, les gémissements de la machine

luttant péniblement contre les grosses vagues, les bruits aigus de tous

les verres et de toutes les assiettes qui s’entre-choquaient, les coups

sourds des ballots mal amarrés tombant les uns sur les autres, les

grincements des tables, des lits, des bancs, les cris inarticulés des

femmes effrayées, les grognements des malades, tout cela faisait le plus

inexprimable tapage qu’on puisse rêver, l’orchestre d’un charivari tout

composé de plaintes, comme il doit y en avoir en enfer. Dans les

chambres, dans les escaliers, l’encombrement était nauséabond et

affreux: c’était à ne savoir où se réfugier. Je trouvai la pluie encore

préférable à la contagion du mal de mer, et je me confinai sur le pont,

près de la coupée, d’où je regardai philosophiquement la mer jouer avec

notre coquille de noix. J’eus dans mon coin une compagnie à laquelle

j’étais loin de m’attendre, et qui d’abord me surprit beaucoup: ce fut

celle de deux belles baleines. Je vis s’élever au-dessus de l’eau, tout

près de moi, une espèce de petit monticule noirâtre, d’où sortaient deux

minces jets d’eau; un peu plus loin, j’en aperçus un second de même

forme: c’étaient les têtes de ces bêtes monstrueuses, dont les

squelettes du Jardin des Plantes ne nous donnent guère l’idée; quoique

prévenue, je fus épouvantée, tant il me semblait facile à ces énormes

masses de renverser notre navire, si elles le voulaient. Elles n’eurent

pas d’intention si méchante, et je suppose que la simple curiosité les

attirait près de nous; elles voulaient sans doute examiner de près ce

poisson à roues d’une espèce inconnue. Par moments elles s’approchaient

de nous tout à fait, et je pouvais parfaitement les distinguer, malgré

l’écume de notre sillage et les tourbillons d’eau qu’elles lançaient en

l’air. Ce qui me frappa alors, ce fut l’insupportable odeur de leur

souffle, une odeur putride, cadavéreuse et suffocante. Quelqu’un du bord

me dit que cette odeur est causée par un grand nombre de parasites

hideux, dont ces pauvres monstres sont dévorés tout vifs; ces parasites

s’attachent à eux et leur font, particulièrement dans la bouche, des

plaies profondes où se met la putréfaction.

L’explication me parait plausible; je ne saurais dire si elle est

exacte.

Des baleines, mon intérêt passa à ce qui pouvait au monde former avec

elles le contraste le plus complet; je m’occupai d’un bouquet; voici

comment: il y avait parmi les passagers un grand jeune homme pâle,

blond, mince, silencieux, contre l’habitude norwégienne, et que je

voyais plusieurs fois par jour s’enfermer dans sa cabine avec une carafe

d’eau; ses inexplicables et fréquents tête-à-tête avec une carafe

m’avaient donné les plus coupables pensées: j’avais supposé, et je m’en

accuse, que la carafe pouvait bien contenir autre chose que de l’eau. Un

jour, par la porte entr’ouverte, j’eus le mot de mon énigme: le contenu

de la carafe était pour un bouquet, un petit mignon bouquet de roses et

de géraniums que ce jeune homme soignait depuis Drontheim avec une

sollicitude d’amant ou de savant. Le jour du coup de vent, il avait, de

peur d’accident, transporté avec lui sur le pont son fragile trésor, et

il le garantissait de la pluie avec son propre chapeau. Malgré ses

précautions, une rose s’était effeuillée dans une secousse, et il en

regardait tristement les pétales pâlis, tombés sur un coin de mon

manteau.

«Madame, me dit-il en assez bon anglais, ayez la bonté de ne pas remuer,

afin que je les ramasse.»

Il les recueillit précieusement et les mit dans une petite boîte.

«Monsieur, allez-vous encore bien loin avec ce bouquet? lui demandai-je.

--Jusqu’à Talwig, près d’Hammerfest, et je porte ce bouquet à ma mère:

il lui causera une grande joie. Figurez-vous, madame, que ma mère n’a

pas vu de roses depuis dix ans; elle n’est pas Norwégienne, elle est

Anglaise; pauvre mère! Comme ce petit bouquet va l’émouvoir

profondément, en lui rappelant son beau pays, où il fait chaud, où il y

a des rosiers en pleine terre!»

Pour un Norwégien, l’Angleterre c’est le sud.

«Mais il est bien difficile de conserver toute une semaine des fleurs

coupées: n’auriez-vous pas mieux fait d’acheter à Drontheim, pour madame

votre mère, un rosier vivant dans un pot? Elle en eût joui plus

longtemps.»

Le pauvre garçon rougit à ma question et ne répondit pas. Je n’avais pas

réfléchi, la faisant, au prix énorme d’un rosier à Drontheim:

l’acquisition en eût été au-dessus de ses moyens, et il n’osait pas

l’avouer.

Faute de pouvoir observer dans les cabines les élégantes d’outre-cercle

polaire, sans cesse absorbées dans le mal de mer, je m’intéressai à une

jeune fille qui, comme moi, restait toujours sur le pont. C’était une

jeune paysanne de dix-huit ans environ, d’apparence pauvre, mais propre;

elle avait de magnifiques cheveux blond clair, très-bouffants, qu’elle

refoulait sans cesse avec une certaine grâce sauvage sous un petit

béguin de soie noire. Elle s’était embarquée seule; elle allait à

Hammerfest pour y être servante chez un négociant. Dès le premier jour,

la pauvre enfant souffrit horriblement du mal de mer; la cabine des

secondes places était repoussante, elle préféra rester sur le pont; elle

était là isolée, pauvre, souffrante, timide; personne ne faisait

attention à elle, hors un grand jeune homme vêtu comme un marchand aisé,

qui se promenait tout le jour de long en large en fumant, et qui lui

jetait de temps en temps un regard de pitié sympathique. Pendant le coup

de vent des Loffoden, la petite étant extrêmement malade, le grand

garçon se décida et se mit à la soigner de son mieux. Je ne pus suivre

tous les développements de cette idylle maritime; mais quelques jours

après notre quasi-tempête, j’en connus le dénoûment. Je vis le couple du

jeune marchand et de la petite servante s’entretenir, tendrement appuyés

l’un sur l’autre et se souriant d’un air heureux, le tout à la plus

grande gloire de la morale: ils étaient fiancés; ils avaient échangé

leurs anneaux d’argent; aussitôt arrivés à Hammerfest, un prêtre devait

bénir leur union. Ainsi, partis étrangers l’un à l’autre, ils arrivèrent

époux, et cela en huit jours! Il est impossible de mieux mener les

choses, même dans un vaudeville. J’ai emporté la meilleure opinion de ce

brave garçon pour qui une femme en proie au mal de mer avait pu être

séduisante; j’ai vu là la révélation d’un bon cœur.

En approchant de Tromsoë (prononcez Tromseu), les écueils deviennent si

nombreux et si pressés qu’on pourrait les prendre pour des troupeaux de

monstres marins dont on entrevoit à fleur d’eau les écailles rugueuses;

en revanche, la côte s’adoucit un peu; ces montagnes s’abaissent, les

crevasses se comblent et permettent à de petits bouquets de bouleaux d’y

jeter leurs racines; les mousses sont plus variées; le paysage est

encore triste, il n’est plus désolé.

Tromsoë est la seule ville qu’on trouve sur la côte, outre Drontheim et

Hammerfest; elle est située vers le 69° de latitude nord. Elle remonte à

une assez haute antiquité; dès le XIIIe siècle, son port sûr et profond

était le lieu de ralliement de tous les pêcheurs de morues et de

baleines. Pendant le XVIe siècle, Tromsoë jouit d’une prospérité

commerciale presque entièrement évanouie aujourd’hui, et qui lui a été

enlevée par Hammerfest, ville plus moderne et entrepôt actuel de tout le

commerce de la Norvége avec la Russie. Je me sers du mot ville, et je

crains bien que cette expression ne vous donne la plus fausse idée des

lieux dont je parle; ce sont d’étranges villes que Tromsoë et

Hammerfest, et fort peu dignes de ce nom. Jugez-en: Tromsoë, c’est un

port entouré de hangars de bois, et une rue, une seule rue, la Canebière

de l’endroit, donnant d’un côté sur la mer et terminée à l’autre bout

par un glacier; un énorme glacier vert et bleu, très-complet, très-réel,

très-capable de vous engloutir sous une avalanche, si vous aviez la

curiosité d’aller l’observer de trop près. Cette rue à singulière

perspective est montueuse et non pavée; dès le dégel, le sol est

entièrement défoncé, plein de trous remplis d’une boue noire et épaisse;

on a jeté au milieu du chemin quelques grosses pierres et de longues

planches, à l’aide desquelles on arrive à n’avoir de fange que jusqu’aux

chevilles. Les deux côtés de cette avenue difficile sont bordés de

maisons de bois revêtues de la couche de peinture rouge ou grise,

uniforme invariable des habitations du Finmark; la plupart des maisons

sont posées sur des piliers de bois et se tiennent en l’air comme sur

des tables basses; sage précaution contre les neiges de l’hiver, mais

qui produit pour des yeux français l’effet le plus bizarre. Toutes ces

maisons sont habitées par des marchands: ce sont beaucoup plutôt des

magasins que des boutiques; l’art d’appeler l’acheteur par les

séductions de l’étalage est entièrement inconnu aux commerçants de

Tromsoë; il serait du reste peu utile; il n’y a pas d’inattendu possible

dans un pareil lieu, et des voyageurs tels que nous ne s’y voient

peut-être pas tous les vingt ans. Quant aux voyageuses, j’eus l’honneur

d’en donner le premier échantillon. Les boutiques sont donc de grandes

salles, où règne un inexprimable encombrement composé de poisson salé,

de fourrures et de rubans, trois objets résumant les besoins du peuple

du Nordland: il se nourrit du poisson, se couvre des fourrures et se

pare des rubans. Ces rubans diffèrent beaucoup des nôtres: mélange

d’indigence et de luxe, ils sont presque toujours en coton broché d’or

ou d’argent; ceux de soie sont très-rares et énormément chers. Tromsoë,

comme toute la côte stérile de la Norwége occidentale, n’est alimenté

que par les provenances étrangères; les Russes y amènent du beurre, de

la farine, des eaux-de-vie de grain; les Danois et les Hollandais, des

pommes de terre, du vin, du bœuf salé, des moutons, des poules, du

jambon, etc. On y vit mal et chèrement; le poisson et la viande de renne

seuls y sont à bas prix. A propos de viande de renne, c’est à Tromsoë

qu’on me servit pour la première fois de cette venaison inconnue au café

de Paris et à la Maison-d’Or. Le renne a une chair noire et tendre

rappelant un peu le foie de veau, avec un assez haut goût sauvageon qui

étonne le palais; c’est un de ces mets dont on médit d’abord et qu’on

apprécie ensuite. Le reste de notre repas se composait de pommes de

terre cuites à l’eau et d’un potage fait avec des grains d’orge et des

cerises sèches nageant dans de l’eau rougie. Ce chaudeau fantaisiste

abusait trop de notre appétit pour être accepté; on s’en tint au solide,

arrosé de vin de Porto. Le repas était servi dans une espèce de halle de

planches blanchies à la chaux, dont nous eûmes la jouissance tout un

jour. Le festin et ce palais coûtèrent deux _species_ (environ onze

francs) par personne; il est vrai, que sur la porte de cette maison si

durement hospitalière, on avait écrit pompeusement, ou plutôt

ironiquement, ces mots: _Hôtel du Nord_.

Nous passâmes un jour à Tromsoë; c’est beaucoup plus longtemps qu’il ne

faut pour le savoir par cœur et avoir hâte de le quitter; je me

rembarquai donc volontiers, et le lendemain nous étions à Hammerfest.

Hammerfest est entre le 70° et le 71° de latitude nord, dans une petite

île nommée Hwaloë (île de la Baleine). La ville n’est pas précisément au

cap Nord, elle en est distante d’environ vingt lieues; le cap Nord forme

l’extrémité de l’île Mageroë (île Maigre), où il n’existe aucune

habitation. Hammerfest, je vous l’ai dit, est la dernière ville du

monde; les maisons y sont en bois, comme dans tout le Nordland. La

pierre abonde partout dans ces contrées; mais nulle part on n’en bâtit

les habitations; la pierre ne résiste pas comme le bois aux froids

rigoureux de ces latitudes; elle se fend, se sépare, se désagrége même

tout à fait à la longue; il faut donc que les navires apportent à

Hammerfest, outre toutes les denrées alimentaires, les bois de

construction et le combustible. La ville, lorsqu’on arrive, ressemble

assez à Tromsoë; le port est circulaire, entouré de grands magasins qui,

servant seulement d’entrepôts, sont sans fenêtres et ont d’énormes

cadenas à toutes les portes: cela leur donne une grande ressemblance

avec des prisons.

Le premier jour de mon arrivée, j’eus la surprise la plus complète que

m’eût encore procurée mon voyage. Je m’étais établie tant bien que mal,

et mon premier soin avait été de me mettre à écrire à ma mère; ma lettre

finie, me sentant fatiguée, je me préoccupai de mon installation pour la

nuit. J’appelai mon domestique.

«François, quelle heure est-il?

--Madame, il est minuit et quart.

--Comment, minuit! il fait grand jour; vous vous trompez, il n’est pas

minuit.»

Alors François, avec la gravité d’un homme qui a la raison de son côté,

alla me chercher le chronomètre, et le plaçant devant moi:

«Madame peut voir», dit-il.

Le chronomètre marquait minuit dix-sept minutes.

«A quelle heure se couche donc le soleil ici? demandai-je alors à

François; vous êtes déjà venu à Hammerfest l’an dernier, vous devez le

savoir.

--Mais, madame, il ne se couche pas du tout en cette saison.

--Et combien de temps cela dure-t-il?

--Depuis la mi-juin jusqu’à la fin d’août.»

Je sortis pour voir cet étrange soleil de minuit; le temps était bas,

triste, couvert, mais on y voyait parfaitement aussi clair que dans la

journée. Pendant ma traversée, j’avais oublié d’observer la longueur

croissante des jours; chaque soir j’allais me reposer durant quelques

heures, et j’avais ainsi atteint, sans m’en apercevoir, cette région du

globe où l’obscurité ne paraît pas au ciel pendant toute une saison.

Hammerfest est la seule ville où il y ait véritablement trois mois de

jour et trois mois de nuit.

Hammerfest a la forme d’un croissant; les maisons sont groupées dans le

petit espace laissé libre entre les montagnes et la mer; ces montagnes

hautes, noires, infranchissables, lui interdisent de s’étendre plus

loin. Chaque année, à l’époque du dégel, des quartiers de roc se

détachent des montagnes et viennent rouler au milieu des maisons; les

habitants d’Hammerfest se sont accoutumés à ce danger inévitable et ne

s’en inquiètent pas; lorsqu’ils entendent des craquements dans la neige,

ils se retirent vers le port, et, quand la terrible avalanche est

tombée, ils retournent vers leur logis, si toutefois le logis n’est pas

écrasé. Hammerfest compte à peu près cinq cents habitants et se compose

d’environ soixante maisons de bois, barbouillées d’ocre, parmi

lesquelles une douzaine au plus sont habitables; les autres sont de

chétives cabanes construites par les Norvégiens pauvres, ou des huttes

où s’abritent les Lapons côtiers. Les édifices sont quatre maisons à

deux étages, peintes en blanc et ornées de filets verts et bleus,

précisément comme les assiettes des petits restaurants. C’est là que

respire l’aristocratie du pays; aristocratie marchande, comme vous

pensez bien: car la seule rage du commerce peut engager les hommes

riches à résider dans un lieu aussi affreusement misérable.

Un certain négociant d’Hammerfest, un nommé M. A., qui a eu l’art de

pêcher dans l’huile de baleine une fortune d’un million, et qui a

l’ineptie de ne pas aller la dépenser ailleurs, possède même un jardin;

il y a quelques jours, on m’offrit de me le montrer; j’acceptai. On me

fit entrer dans un enclos de quinze mètres d’étendue, où de petits

compartiments de terre noire se dessinaient sur des allées de terre

noire, le tout parfaitement vierge d’une tache de verdure; on ne pouvait

distinguer les allées des plates-bandes que parce que les unes étaient

battues et les autres labourées.

«C’est là le jardin dont on m’a tant parlé? dis-je en regardant cette

espèce de cour non pavée.

--Oui, madame.

--Mais il n’y a pas là une fleur, ni même un brin d’herbe.

--Oh! sans doute, mais il y a des graines semées, et dans quelques jours

elles lèveront; si l’été est beau, on aura peut-être quelques salades;

l’année dernière on en a eu douze, et des pavots et des renoncules de

quoi faire au moins trois bouquets.

--Pourquoi alors m’avez-vous amenée ici avant qu’il y eût rien à voir?

--Comment, madame, rien à voir! et toute cette terre!...»

C’était la terre amassée en aussi grande quantité qu’on offrait à mon

admiration.

Il faut aller à Hammerfest pour bien comprendre que les diamants et les

fleurs sont au fond la même chose, sont les formes différentes de la

même pensée de Dieu. Les pierres précieuses sont des espèces de fleurs

rares que la terre cache dans son sein; à Paris, où il y en a peu, où

elles coûtent cher, toute femme les admire et les désire, quoiqu’elle

ait des roses pour rien: à Hammerfest, où les fleurs sont plus que

rares, sont presque impossibles, les femmes les adorent, et aucun

diadème de pierreries n’a été mieux reçu que ne le serait dans ce coin

du monde le bouquet jeté chaque soir sur un meuble par l’élégante

Parisienne à son retour du bal.

Une femme d’Hammerfest possède, depuis longues années, un rosier qui ne

donne pas une rose par an et reste pourtant l’objet de l’envie

universelle; une autre plaça un jour devant moi, sur sa commode, des

plantes de pommes de terre; elle espérait les voir fleurir, et sa joie

était extrême.

L’unique rue de la ville est longue d’environ deux cents pas, large de

dix; elle prend le croissant du port en diagonale. Elle n’est pas pavée;

on s’est contenté de poser de loin en loin sur le sol des fragments de

rochers plats, sans lesquels on enfoncerait complétement dans la boue.

Cette rue a pour embranchements quelques ruelles étroites, absolument

inabordables dès qu’il pleut.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 6 / 19 段