«Frédéric III, par la grâce de Dieu, roi de Danemark et de Norvége, des

Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de Holstein, de Stormaric, de

Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de Delmenhorst: savoir faisons, etc.,

etc.» Ces titres pompeux ne précédaient que l’œuvre d’un ambitieux

parvenu. En inspirant cette loi au faible Frédéric, Schumacker servait à

la fois sa haine et ses projets d’élévation: il enlevait à une

aristocratie hautaine le précieux privilége d’élire ses souverains, et

se vengeait en même temps des dédains adressés par elle au fils du

cabaretier d’un faubourg de Copenhague.

Le souvenir de sa basse origine, ou peut-être un écho de ce sentiment de

justice si difficile à étouffer dans le cœur de l’homme, lui fit

introduire dans cette loi un article qui la rend respectable aux yeux de

la postérité. L’article 21 enlève aux grands du royaume le droit de vie

et de mort sur leurs serfs.

La puissance de Schumacker s’accrut encore sous le règne de Christian V;

il ne porta plus que le nom de comte de Griffenfeld, et ses fonctions de

grand chancelier devinrent les premières du royaume. Dès lors son

ambition n’eut plus de bornes; arbitre de la paix et de la guerre, il

voulut profiter, comme le roi lui-même, des avantages remportés par les

troupes danoises en Poméranie. Le traité qui soumettait à Christian V la

ville de Wisman donnait en fief à Schumacker l’île de Wolin; en même

temps il faisait demander la main d’une princesse d’Augustembourg et

était sur le point de l’obtenir. Il était monté si haut que le roi

s’aperçut de cette presque égalité entre lui et un sujet, et l’orgueil

royal réveillé décida la perte du favori. Sur un ordre de Christian,

Schumacker arrêté, accusé du crime de lèse-majesté, est condamné à

perdre la tête.

Le 5 juin 1676, la multitude de Copenhague voit avec stupeur dresser

l’échafaud du comte de Griffenfeld, et marcher au supplice cet homme

devant qui elle avait tremblé si souvent. Schumacker ne faiblit pas un

instant; il reste fier et ferme, même devant le billot, et y pose la

tête sans pâlir. A ce moment un aide de camp du roi fend la foule, élève

en l’air un pli cacheté du sceau royal et s’écrie: _Grâce à Schumacker!_

La peine capitale était commuée en une prison perpétuelle; le faible

Christian V n’avait pas voulu imiter jusqu’au bout le faible Louis XIII,

et peut-être la tête sanglante de Cinq-Mars avait-elle préservé la tête

de Schumacker.

Enfermé dans la sombre forteresse de Monkholm, Schumacker, qui avait

sondé l’abîme des vanités de ce monde, ne tourna plus son esprit que

vers les choses éternelles. On le vit pendant de longues années se

promener silencieusement dans le petit jardin de Monkholm, et là, les

yeux fixés sur la vaste mer, sur les cieux infinis, il traduisait les

psaumes de David en vers danois. Cette parole du roi-prophète: _La voix

de l’Éternel brise les cèdres mêmes; l’homme puissant n’échappe point

par sa grande force_, semblait d’autant plus vraie, commentée par ce

grand ambitieux; et cette autre: _Bienheureux est l’homme à qui Dieu

n’impute pas son iniquité, béni est celui dont la transgression est

pardonnée_, devait s’imprégner d’une nouvelle douceur pour ce prisonnier

qui avait si noblement remplacé l’orgueil du puissant par la résignation

du croyant.

Schumacker mourut à Drontheim, après avoir supporté vingt-trois années

d’une captivité rigoureuse.

Aujourd’hui Monkholm a beaucoup perdu de sa physionomie monumentale; la

grosse tour de la forteresse se tient seule debout; ses épaisses

murailles sont encore intactes, mais les escaliers ont croulé, les

planchers ont fléchi sous l’effort du temps, et l’étroite fenêtre de la

chambre de Griffenfeld n’est plus accessible qu’aux oiseaux du ciel.

Tous les autres corps de logis de la forteresse ont été convertis en

casemates et abritent les paisibles boulets de la Norvége. Un phare

utile aux matelots a été construit à l’endroit où était le banc favori

de l’illustre prisonnier.

De la plate-forme de ce phare, on découvre un horizon magnifique: à

gauche, la grande mer déroule ses larges plaines, et adoucit ses teintes

azurées jusqu’à ce qu’elles se confondent avec le ciel, tandis qu’à

droite les pilotis des maisons de Drontheim, peints de couleurs vives,

lui font une ceinture à raies bariolées; derrière le port, les petits

toits écrasés de la ville s’échelonnent sur des pentes pittoresques,

dominés et protégés par la haute cathédrale et par le large vaisseau de

la forteresse de Christianstern; au loin les crêtes aiguës des montagnes

du Dovre déchirent çà et là leur rideau de nuage et forment comme les

créneaux de l’immense muraille de rochers qui entoure le vallon où est

Drontheim.

J’aurais volontiers passé plusieurs heures devant ce vaste tableau; mais

on me pressa beaucoup de retourner à la ville, afin de ne pas manquer

une représentation théâtrale extraordinaire qui avait lieu le soir même.

Après avoir dîné chez le consul de Danemark, où je retrouvai un grand

nombre de mes aimables convives de la veille, je me laissai conduire au

théâtre. Je n’y restai pas une demi-heure. Qu’il vous suffise de savoir

que je me trouvai dans un lieu grand comme un théâtre de la banlieue,

obscur comme une cave, où des danseurs de corde, inférieurs à ceux de la

foire, déployaient leurs talents. Voilà où en est l’art dramatique dans

la capitale du Drontheimus, dans la noble et antique Nidards[2], dans

cette ville reine de la Scandinavie, seule digne encore aujourd’hui de

couronner les souverains de la Norvége.

[2] Ancien nom de Drontheim.

La veille du jour où je devais quitter Drontheim et m’embarquer pour

Hammerfest, on me conseilla de faire une excursion aux cascades de

Leerfoss, situées à quelques lieues de la ville. Je partis donc de grand

matin, malgré une petite pluie fine et froide d’assez mauvais augure.

Autour de Drontheim, les routes sont faites d’après le système russe,

avec des troncs de sapins posés à côté les uns des autres et formant un

plancher grossier et inégal; comme les arbres ne sont même pas équarris,

on est secoué de la plus rude manière; lorsqu’on rencontre des endroits

où les arbres sont pourris, on a alors à traverser de véritables

fondrières, et le fatigant se transforme en dangereux. Lorsqu’on arrive

à Leerfoss, la vue de la cascade paye bien des cahots du trajet.

Représentez-vous une rivière entière tombant en une seule nappe de plus

de quatre-vingts pieds de haut, et venant se briser au milieu de rochers

de basalte noir, contre lesquels elle bouillonne avec une rage

magnifique. Les impassibles rochers lui présentent leurs dos arrondis,

rendus par l’eau luisants et moirés, et semblent de gros poissons

endormis sur le sable; sous cette forme paisible, ils offrent à la

cascade une résistance qui l’oblige à diviser ses eaux en plusieurs

petits torrents dont la course se continue agitée et bruyante pendant

quelques centaines de pas; puis tout se calme, la rivière a retrouvé un

nouveau lit et reprend ses allures tranquilles.

Au bord de l’eau, au-dessous même de la chute, on a établi une fonderie

de cuivre; la cascade fait marcher les grandes roues des machines;

l’homme a utilisé sa violence, il profite de sa furie. J’ai visité cette

fonderie; j’y ai vu en mouvement toutes ces effroyables choses qu’on

nomme des mécaniques, véritables bêtes de la création de l’homme;

puissantes, redoutables, autant que les plus terribles monstres. Ce

qu’il s’agitait là de scies, de roues, d’engrenages, de marteaux, je ne

saurais le dire; j’ai seulement été effrayée par une effroyable machine

dont la tête, munie d’un tranchant, coupait avec un mouvement doux et

régulier des barres de cuivre plus grosses que des troncs d’arbres. Au

milieu de tout cela s’agitait un peuple d’hommes noirs et demi-nus, qui,

éclairés par les flamboiements rougeâtres des fournaises, avaient bien

l’air des démons de cet enfer. Les coups redoublés des marteaux, les

grincements des scies, les plaintes des roues, les pétillements des

brasiers, les bouillonnements du métal en fusion, tout cela formait un

inexprimable fracas sans cesse dominé par le bruit assourdissant de la

cascade. Cette voix continue et formidable qui mugissait au dehors,

c’était la protestation constante de la création éternelle de Dieu

contre la création éphémère de l’homme!

A la fonderie, on me conseilla de rejoindre l’autre chute d’eau par un

sentier tracé au bord de la rivière. La pluie avait cessé; le sentier

s’ouvrait devant moi tout couvert d’herbe touffue étoilée de pâquerettes

et de boutons d’or; une broussaille bien verte jetait ses branches

capricieuses autour du tronc lisse de quelques bouleaux; à vrai dire,

c’était un charmant sentier; mais le ciel était bien noir. La prudence

me disait: «Monte en voiture»; ma fantaisie me disait: «Prends le

sentier.» Je pris le sentier.

Au bout de dix minutes, la pluie recommença; au bout de vingt, elle

tomba à torrents et entraîna par sa violence le talus où s’appuyait le

sentier du côté de la rivière; ma promenade se changea alors en une

fatigue intolérable, et devint presque un supplice. Le sentier défoncé

et glissant se fit impraticable; je tombai dans une boue d’où je ne

pouvais parvenir à m’arracher; mes vêtements mouillés vinrent ajouter à

mes peines; ma robe, une vieille robe de velours que j’avais mise à

cause du froid, se gorgea tellement d’eau que je ne pus plus la porter

et qu’elle me priva de remuer les jambes; j’arrivai à me traîner comme

une limace. Afin de ne pas glisser dans la rivière, je m’accrochais aux

plantes et aux branchages; mais tant d’efforts épuisèrent mes forces;

cette pluie persistante me glaça, et il vint un moment où, renonçant à

sortir de ce sentier interminable et maudit, je m’assis dans la boue en

pleurant de rage. Heureusement mon cocher avait eu l’esprit de venir

au-devant de moi par la grand’route avec du monde de la fonderie; il me

découvrit dans ma détresse; on m’enveloppa d’un manteau; je pris le bras

d’un robuste paysan muni d’un long bâton ferré, et, après deux ou trois

chutes moins dangereuses que les précédentes, je pus regagner la

voiture. Inutile d’ajouter que je ne songeai pas à aller admirer l’autre

cascade de Leerfoss, et que je donnai l’ordre de me ramener au plus vite

à Drontheim. J’arrivai à l’hôtel à dix heures du soir, à moitié morte de

fatigue et de froid. Les misères de cette journée ne se terminèrent pas

là: je devais m’embarquer le lendemain pour Hammerfest; en mon absence,

mes caisses avaient été transportées à bord; je n’avais plus rien à ma

disposition pour me changer, pas de robe, pas de chaussure, rien

absolument. Je dus, après m’être débarrassée, à force d’ablutions, de la

couche de terre glaise qui faisait de moi une sorte de statue, me draper

dans un drap de lit, me chausser de serviettes et passer la nuit à

blanchir et à sécher mes vêtements. Je dois être entièrement

inaccessible aux pleurésies, puisque je n’en ai pas gagné une cette

fois-là.

Adieu, je repars encore; vous n’aurez plus maintenant de mes nouvelles

que datées du cap Nord.

LETTRE IV.

HAMMERFEST.

Me voici enfin à Hammerfest, cher frère, après bien des peines, bien des

accidents, et surtout un nombre trop grand de nuits passées sans

sommeil, dont les traces de fatigue se lisent sur mon visage; mais qui

connaît mon visage?... Le lendemain de mon arrivée on m’a remis une

lettre de vous: elle me cherchait depuis Christiania, et m’avait

accompagnée sur le bateau à vapeur; quoique affranchie par vous jusqu’à

Paris, elle m’a coûté vingt et un francs de port! Pour le courrier

habituel, ce tarif pourrait sembler gênant; mais dans ma situation je

n’ai pas trouvé que ce fût payer trop cher de vos nouvelles à tous.

Hammerfest! ces dix lettres ne vous font pas un effet bien

extraordinaire, n’est-ce pas? C’est un nom quelconque, un nom de dix

lettres comme Châteaudun ou Carpentras! Hammerfest! c’est pourtant la

ville unique dans son genre, la ville exceptionnelle entre toutes; c’est

la ville _la plus septentrionale qui existe_; c’est le dernier groupe

d’habitations de l’Europe.

Je suis à Hammerfest depuis quinze jours, et tout à l’heure je vous

dirai en détail quelle vie j’ai menée dans cet étrange coin du monde;

mais avant, je veux vous raconter comment on y arrive.

Il y a encore peu d’années, on mettait un mois à faire le trajet entre

Drontheim et Hammerfest; maintenant, grâce au bateau à vapeur dont le

roi Bernadotte a doté le Finmark, on le fait en huit jours. Pour bien

comprendre combien il est étonnant qu’un pareil voyage se fasse aussi

rapidement, il faut jeter un coup d’œil sur la carte de Norwége et

regarder cette longue côte qui borne la Norwége de Drontheim au cap

Nord; on voit la carte couverte de petites taches et de petits points

noirs de différentes grosseurs. Ces petites taches de toutes formes sont

d’innombrables îles, et les petits points noirs sont des milliers de

rochers. En regardant une carte marine, où tous les écueils, même ceux

cachés sous l’eau sont indiqués, on a peine à imaginer comment l’homme a

pu parvenir à faire naviguer de gros navires dans des parages aussi

dangereux.

C’était une téméraire entreprise autrefois d’aller de Drontheim à

Hammerfest; le voyage se faisait dans des barques de pêcheurs à peine

pontées, on était exposé au froid, à la pluie glaciale, aux brouillards

épais et malsains; on avançait lentement et péniblement, luttant sans

cesse contre des courants perfides et des coups de vent violents; chaque

soir il fallait aborder et se contenter du pauvre refuge de quelque

saleur de morue pour passer la nuit. Maintenant, tout est bien changé:

si on n’est pas trop accessible au mal de mer, on peut s’embarquer sans

crainte; le bateau à vapeur est solide, le capitaine instruit, le pilote

habile; on trouve à bord une nourriture convenable et des aménagements

commodes.

La rade de Drontheim nous fit de très-méchants adieux; nous la quittâmes

par un froid vif et une bise très-piquante; la mer déferlait violemment

contre les récifs tout autour de nous, et posait un panache d’écume

blanche sur leurs têtes de pierre.

Au bout de quelques heures de navigation, la brume devint épaisse au

point de nous empêcher de manœuvrer; nous étions dans une atmosphère de

ouate grise: c’était à ne pouvoir respirer; on jeta l’ancre, et nous

restâmes pendant six heures dans une petite baie, rudement secoués,

quoique au mouillage.

A l’aube, quelques rayons d’un jour terne filtrèrent à travers le

brouillard, et je pus regarder la côte près de laquelle nous avions

trouvé un abri. Je vis quatre chétives cabanes de bois, peintes en rouge

sang de bœuf, couvertes en gazon, entourées de hangars où séchaient

quelques poissons. Immédiatement derrière les maisons s’élevait un grand

rocher gris, marbré çà et là de quelques plaques de neige salies par un

commencement de dégel; ces pauvres masures étaient resserrées entre la

mer toujours furieuse et les mamelons toujours arides, comme entre deux

obstacles infranchissables qui les isolaient du reste du monde.

«Quelle horrible situation! dis-je au capitaine du bateau, qui parlait

très-bien anglais et avec lequel j’avais lié conversation; comment des

hommes peuvent-ils vivre dans un pareil lieu?

--Non-seulement ils y vivent, me répondit-il, mais ils refusent de le

quitter; ces pauvres pêcheurs du Finmark sont très-attachés à leur pays.

Il y a quelques années, de riches marchands de Copenhague me chargèrent

de proposer à quelques familles de nos paysans côtiers de venir

s’établir en Danemark pour exercer leur industrie de saleurs de poisson;

je fis en vain valoir auprès d’eux les avantages pécuniaires qu’on leur

offrait et les charmes d’un climat bien doux comparé à celui d’ici; tous

refusèrent de quitter ces horribles coins de terre stérile qu’ils

appellent leur patrie.»

En écoutant le capitaine, je me demandais quel sentiment profond et

inexplicable attache l’homme au lieu où il est né. Existe-t-il une sorte

de sympathie mystérieuse entre son cœur et les premiers objets qui ont

frappé sa vue? D’où vient que les plus grossiers préfèrent leurs

souvenirs à leur bien-être? O toute-puissance de l’âme, n’est-ce point

là une de tes manifestations les plus touchantes?...

Je ne vous dirai pas les noms de tous les petits havres où nous

abordions chaque jour: ils sont inconnus et inutiles à connaître; je ne

vous ferai pas de description sur chacun, car en dépeindre un c’est les

décrire tous. Notre premier mouillage vous donne une idée complète de

tous les autres; la seule différence des aspects était celle-ci: parfois

les maisons étaient grises au lieu d’être rouges, et puis leur nombre

variait de trois à dix; du reste, pour horizon, toujours les mêmes

rochers, et pour premiers plans, toujours les mêmes récifs. On ne

saurait rien imaginer de plus tristement monotone. Le troisième jour de

notre navigation, je fus tout heureuse d’apercevoir un changement à

notre invariable décoration: nous passâmes devant une montagne qu’un jeu

de la nature avait percée de part en part; la longue galerie de cette

espèce de tunnel est le refuge et le palais des oiseaux de mer, les

seuls oiseaux qu’on voie dans ces parages; les grandes mouettes

blanches, si élégantes, les goëlands de toutes grosseurs, ces oiseaux à

gros bec, à plumage gris et rouge, nommés vulgairement perroquets de

mer, étaient là par bandes innombrables; mais je vis surtout une

prodigieuse quantité d’éders. L’éder est cette espèce de canard agile

qui produit l’édredon. On ne tue pas l’oiseau pour se procurer son

précieux duvet, lui-même l’arrache de dessous ses ailes pour en garnir

son nid; à l’époque de la ponte, on cherche les nids toujours cachés

dans les creux des rochers au bord de la mer, et on en dérobe le duvet;

la courageuse bête se dépouille alors de nouveau afin de regarnir le nid

où ses petits doivent éclore.

Près de la montagne percée, le bateau à vapeur fut accosté par une

barque où gesticulait un petit homme fort impatient d’arriver à bord; ce

petit homme, bien vêtu de drap vert, ayant du beau linge blanc, et,

contre la coutume norwégienne, les cheveux soigneusement arrangés, me

fit l’effet d’un touriste assez élégant; il était environné de plusieurs

corbeilles fermées qu’on embarqua avec lui. A peine sur le pont, il

ouvrit ses corbeilles; elles étaient pleines de couteaux de différentes

dimensions, cet élégant était un coutelier, dont le bateau à vapeur

amenait la clientèle.

Ce coutelier a du reste une réputation dans tout le Finmark, et de

très-loin on donne commission de lui faire des achats; ses produits sont

excellents et, ce qui ne gâte rien, charmants. C’est une sorte de

coutelier artiste et primitif à la fois; il sculpte et incruste les

manches de ses couteaux et de ses poignards avec un goût infini, et il

en fabrique les lames d’après l’ancienne méthode des armes scandinaves

en cuivre, avec un simple bord en acier pour le tranchant.

Ce petit homme avait l’air vif, intelligent, curieux et éminemment

sociable. Après l’avoir mis en belle humeur en lui achetant une

raisonnable quantité de couteaux, je m’amusai à le faire causer. En peu

de mots il me dit sa vie.

Il vivait seul avec sa femme et ses enfants sur une presqu’île voisine

de la montagne percée; l’hiver, il faisait des couteaux en famille, les

travaux de la forge étant, comme il le faisait judicieusement remarquer,

les plus égayants qu’on pût choisir dans un pays où le froid dure neuf

mois; l’été, il pêchait et _jouissait du jour_; puis il avait pour

grandes fêtes les passages du bateau à vapeur. Ces jours-là, il tirait

de l’armoire son habit de noce en drap vert et le beau linge fin tissé

par sa femme, et, remplissant ses corbeilles de ses meilleurs couteaux,

il venait à bord. Pour lui le bateau était un spectacle splendide, un

lieu plein d’enchantements. Voir ce grand et étonnant navire qui

marchait sans voiles, sans rameurs, vendre quantité de couteaux, boire

du vin, causer avec beaucoup de monde, cela lui faisait éprouver toutes

les jouissances à la fois; c’était sa foire, ses étrennes, son carnaval

tout ensemble, tous les plaisirs, toutes les gaietés d’une année

concentrés sur quelques heures. Vers le soir, il redescendait dans sa

barque, la poche lourde d’argent, la tête lourde de vin, et s’en

retournait à sa maison isolée. Il remettait l’habit vert dans l’armoire

en songeant déjà au jour où il l’en retirerait. Combien de gens sont à

Paris qui ont tous les jours du vin, du soleil et du monde, et qui

s’ennuient! Le bonheur n’est qu’une comparaison.

Après avoir dépassé la montagne percée, nous nous trouvâmes dans un bras

de mer assez étroit pour avoir l’air d’une rivière. Parfois les

murailles de granit de la côte se rapprochaient de manière à ne laisser

au bateau que la place nécessaire pour passer. Notre manœuvre en ces

moments-là me rappelait certains jeux de voltige du cirque, où l’on voit

les écuyers sauter dans d’étroits cerceaux ou entre des piquets

rapprochés. Le bateau était lancé à toute vapeur entre deux piliers de

granit; une déviation d’un mètre nous eût écrasés comme une mouche sur

ces terribles écueils; mais chaque fois nous passions au milieu d’eux

avec tant de grâce et d’agilité que, après avoir légèrement tremblé, je

l’avoue, j’avais fini par prendre un certain plaisir à assister à cette

victoire de l’adresse sur le danger. J’aurais dû dès l’abord être

parfaitement tranquille, car rien n’égale la précision et l’habileté des

pilotes du Finmark. De temps en temps la muraille naturelle

s’interrompait à notre gauche, et alors la pleine mer faisait irruption

autour de nous avec un triomphe et une fureur magnifiques à voir.

Après avoir doublé je ne sais combien de caps, longé d’innombrables

bancs de rochers, évité des milliers de récifs, le 19 juin, à quatre

heures du soir, nous passâmes le cercle polaire arctique par 66 degrés

de latitude nord, comme vous savez. Dans les environs du cercle polaire,

les montagnes de la côte deviennent plus hautes et plus escarpées; la

neige qui, près de Drontheim, apparaît par taches, envahit peu à peu

toutes les pentes; la végétation s’amoindrit; à de rares intervalles,

quelques bouleaux maigres et privés de feuilles montrent leurs têtes

ébouriffées comme d’énormes perruques à la Louis XIV; le lichen seul

accroche ses racines ténues dans les crevasses des rochers rongés par la

neige.

Comme contraste à ce morne paysage, le bateau présentait l’aspect le

plus animé. On s’arrêtait fréquemment dans de petites anses pour prendre

ou laisser des passagers. Ceux-ci arrivaient toujours dans les

meilleures dispositions, de façon que notre pont était sans cesse

encombré d’une foule remuante et joyeuse. Le bateau à vapeur joue en

Finmark le rôle d’omnibus; lui seul favorise les communications entre

les groupes d’habitations ordinairement séparées par dix ou douze lieues

d’une côte dangereuse. Les montagnes de l’intérieur sont

infranchissables. Le bateau à vapeur est le lien précieux qui rapproche

les habitants du Nordland les uns des autres. On voit arriver chaque

année avec bonheur ce symbole de toutes les joies: le bateau, c’est la

vie qui revient, c’est l’été et ses rayons bienfaisants, ce sont les

amis, les douces provenances du sud, et les modes, et les nouvelles, et

les romans, et parfois même les étrangers, chose encore rare pourtant.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 5 / 19 段