Notre bizarre petit postillon nous déposa au milieu d’une sorte de

village composé de sept ou huit maisons soutenues en l’air comme par

enchantement; elles étaient élevées, aux quatre angles, sur des piliers

de pierre, et le ciel, qu’on apercevait par échappées sous la base de

ces habitations, produisait le plus singulier effet. Cet exhaussement

fort bien entendu a pour objet de garantir les maisons contre

l’amoncellement des neiges pendant l’hiver. Ce village, nommé Tofte, le

seul que nous eussions rencontré depuis trois jours, est le but pieux

des pérégrinations des habitants des _gaards_ environnants, parce qu’il

possède une église bâtie en bois, peinte en gris et surmontée de

l’invariable clocher carré ayant forme de guérite. Autour de l’église,

de grandes lames de pierre posées à terre indiquent les tombes d’un

cimetière. Rien de plus morne que ce grand bâtiment disgracieux, ce sol

aride, ces pierres grises, ce ciel de la même nuance, tout ce tableau de

la même teinte froide et uniforme; l’âme en emporte une impression

profondément triste.

Ce hameau sert de confins aux chemins praticables; on y prend deux

chevaux de renfort pour tenter les pentes escarpées du Dovre, puis on

s’enfonce dans ses gorges redoutables. Alors la végétation cesse; le

printemps, qu’on a vu s’épanouir vingt lieues plus bas, disparaît et

fait place à l’hiver; pas une feuille aux arbres, pas un coin de terre

égayé par l’herbe verte, et nous sommes en juin; des buissons noirs et

hérissés bordent la route, et quelques arbres rabougris se pelotonnent

sous leur enveloppe de neige. De temps en temps des troncs d’arbres

tortueux, tombés en travers de la route, nous barraient le passage ainsi

que d’énormes serpents, et de grosses pierres verdâtres, à moitié

cachées dans des mares d’eau bourbeuse, me paraissaient être de

monstrueux crapauds. Un moment je crus apercevoir au milieu de la route

un spectre à demi sorti de son linceul, allongeant de notre côté ses

grands bras décharnés; c’était un bouleau dont le tronc était encore

enseveli sous la neige et dont les branches noircies s’étendaient vers

nous.

Ces gorges ont des aspects d’un lugubre très-varié; quelquefois nous

passions des défilés étroits, entre des pans de neige de plus de

cinquante pieds de haut; puis, la route s’élargissant, nous voyions

bondir de toutes parts des cascades si nombreuses et si effroyablement

bruyantes que, quelle que fût la manière dont on criât, il était

impossible de s’entendre les uns les autres. Le pâle crépuscule du Nord

glissait ses lueurs ternes et incertaines sur ces sombres tableaux et y

ajoutait je ne sais quelle mystérieuse horreur. Pendant quelques lieues,

je pus me borner à observer tout à mon aise et me laisser aller à une

rêverie tenant un peu du cauchemar; mais il vint un moment où je dus

prendre plus activement ma part des tribulations de notre petite

caravane. En approchant des cimes du Dovre-Field, la couche de neige de

la route s’était peu à peu épaissie, et, lorsque la voiture en eut

jusqu’au-dessus des roues de devant, il devint impossible de lui faire

faire un pas de plus sans l’alléger; sur les observations du guide, tout

le monde descendit, et je dus ainsi continuer la route à pied. La chose

n’était pas facile; la neige, amollie par quelques douces journées,

n’avait plus aucune consistance; on y enfonçait jusqu’aux genoux, et

souvent l’endroit où on posait le pied se détachait d’un seul bloc, et

on allait rouler dans quelque crevasse, heureusement peu profonde.

Pendant deux lieues, il nous fallut lutter à chaque pas contre ces

petites avalanches, et nous arrivâmes à Fogstuen, _gaard_ situé sur un

des plateaux les plus élevés du Dovre, dans un état d’épuisement

complet. Je dus faire comme tout le monde, me réconforter avec un verre

d’eau-de-vie de grain qui me fit l’effet du meilleur nectar du monde.

Assez près de Fogstuen, plusieurs cascades se rencontrent et forment un

beau et large torrent dont on nous avait vanté les sinuosités

pittoresques; nous le cherchâmes sans le trouver; bien plus, notre guide

fut longtemps à découvrir le pont de bois sur lequel nous le devions

traverser: poteaux indicateurs, torrent, pont, tout était enseveli sous

la même couche de neige. Cependant il fallait avancer; après un

minutieux sondage, le pont fut reconnu et la voiture passa. Arrivés sur

l’autre bord, nous vîmes à dix pas de nous le grand poteau désignant la

tête du pont: le guide s’était trompé, nous venions de passer sur un

pont de neige!

Je me sentis pâlir, en comprenant l’imminence du danger auquel nous

venions d’échapper; l’idée d’être engloutie sous cette montagne de neige

et de périr étouffée dans cette eau glacée, sous cette sombre voûte,

m’inspirait un indicible effroi. Nous suivîmes ce perfide torrent

pendant encore environ cent toises, le devinant sans l’apercevoir;

enfin, par une large crevasse, je pus sonder la profondeur de l’abîme où

nous devions être engloutis; j’allai le regarder de près: l’eau coulait

sous une voûte de neige de plus de quarante pieds d’épaisseur!

Fogstuen se réduit à deux chétives cabanes, placées là seulement afin de

loger pendant l’été des chevaux à la disposition des voyageurs; l’hiver,

les paysans descendent dans les vallées, ces latitudes du Dovre étant

alors complétement inhabitables. A quelques pas de ce maigre petit

gaard, la montagne est magnifiquement fendue du haut en bas, comme par

le tranchant d’une épée surhumaine, et du point le plus élevé de sa

crête s’élance une prodigieuse cascade qui, malgré son immense nappe

d’eau, est transformée en vapeur avant d’arriver au fond du précipice.

On ne saurait imaginer un point de vue d’une sauvagerie plus superbe: la

pensée et le regard restent interdits devant de tels spectacles; ils

payent de toutes les fatigues, dédommagent de tous les dangers, et

créent dans la mémoire des souvenirs précieux et ineffaçables.

A Fogstuen, on en a fini avec les escarpements; jusqu’à Jerking, on n’a

à traverser qu’un plateau large d’une dizaine de lieues. A peine a-t-on

quitté le gaard, on ne voit plus devant soi qu’une immense plaine. Nous

fîmes ce trajet avec une rapidité magique: les chevaux de Fogstuen,

excités par un long repos, s’emportèrent et prirent une allure effrénée.

A notre gauche s’étendait un lac immense encore glacé; à notre droite,

la plaine de neige déroulait à perte de vue ses ondulations

imperceptibles et son implacable blancheur: des poteaux, destinés à

fixer les limites du chemin, rompaient seuls, de loin en loin, la

rigidité de la ligne de l’horizon. Ces poteaux, peints en rouge et

surmontés d’une barre transversale, avaient l’apparence sinistre de

potences. Nous courions avec une légèreté de fantômes à travers cet

étrange pays, changeant de place sans changer d’horizon, ce qui donnait

à notre course une apparence surnaturelle. Je ne pouvais me lasser de

regarder autour de moi, et je voyais toujours la neige, toujours les

eaux immobiles du lac, toujours les poteaux couleur de sang. Peu à peu

cette espèce d’enfer glacé s’anima: je vis du feu sortir de dessous les

pieds des chevaux; les poteaux remuèrent lentement leurs grands bras et

s’approchèrent de la voiture; de grandes chouettes blanches volèrent

près de mon visage, me regardant avec leurs horribles yeux fixes et

presque humains, en poussant des cris d’enfant qu’on égorge; une terreur

invincible s’empara de moi; je restai immobile, silencieuse, les yeux

grands ouverts, la poitrine oppressée, ne sachant si je rêvais, si je

vivais, ou si j’étais transportée hors du monde réel.

A six heures du matin, j’arrivai à Jerking; on me porta dans un lit;

j’avais une fièvre ardente et un délire complet.

Jerking est un gaard considérable et riche; il sert de point de

ralliement aux rares voyageurs qui entreprennent l’ascension du

Snähatten (chapeau de neige), un des pics les plus élevés du

Dovre-Field. Les habitants de Jerking, à force d’industrie intelligente,

sont parvenus à établir dans ce lieu privé de toute espèce de ressources

un campement presque confortable; leur petite colonie, séparée du reste

du monde, a une physionomie laborieuse, active et heureuse, qui réjouit

le voyageur attristé par les sombres aspects du pays environnant.

Un hasard malencontreux avait amené à Jerking, quelques heures avant

nous, un pasteur protestant qui allait prendre possession d’une petite

paroisse près de Drontheim; ce pasteur était accompagné de sa famille,

savoir: sa femme et onze enfants, dont les âges rapprochés rendaient

difficile à comprendre leur commune origine, et dont les chevelures

avaient comme pris à tâche de représenter toutes les nuances possibles

du blond, en commençant par la filasse la plus argentée pour arriver à

l’acajou le plus foncé. Cette nichée de têtes dorées avait envahi tous

les oreillers de la maison, et la bonne hôtesse de Jerking eut grand

peine à m’organiser un lit dans un cellier obscur. On put à peine m’y

laisser quelques heures; dès que le repos eut calmé ma fièvre de

fatigue, il fallut repartir. Je me levai encore très-endolorie, et,

tandis qu’on attelait, je visitai le gaard; j’arrivai ainsi dans une

grande pièce, garde-robe commune à tous les habitants. Dans cette espèce

de friperie, où les bas s’alignaient près des chapeaux, où les culottes

se mêlaient aux robes, le tout étendu sur des cordes se croisant en tous

sens, je fis choix de deux costumes de fêtes complets de paysans

norvégiens. L’hôtesse consentit à me les vendre. L’habillement de

l’homme est d’un Louis XV pur: grand habit à boutons brillants, culotte

de peau piquée, gilet long à fleurs brodées, bas chinés, souliers à

boucles et large chapeau de feutre. Le costume de la femme ne ressemble

pas du tout au Pompadour, pendant naturel de ce gentilhomme de 1755.

C’est une longue et étroite jupe de drap vert, avec des fleurs brodées

en laine de couleurs vives; un bonnet toquet en soie noire brochée de

vert, garni d’une dentelle d’argent, et pour complément une pièce

d’estomac en drap rouge sur laquelle on a attaché sans ordre du

clinquant d’or et d’argent, des perles de verre et quantité de

bouffettes de petits rubans bariolés, le tout entouré, comme le toquet,

d’une assez haute dentelle de fil d’argent. Cet accessoire de la

toilette, quoique fort baroque, produit un très-joli effet sur ce

costume de nuances sombres.

Le costume de tous les jours est plus simple: les hommes s’enveloppent

dans de longues redingotes et se coiffent de bonnets de laine rouge

taillés et posés comme le bonnet phrygien, de sanglante mémoire chez

nous; les femmes portent la robe de laine foncée très-longue, le grand

tablier de coton bleu ou rouge, et le béguin noir, qui sied parfaitement

à leur chevelure d’or pâle.

Je fis emballer soigneusement mes deux déguisements, et j’y joignis

trois peaux de loup blanc, produits de la chasse du fils de la maison,

qui me les céda pour trente-cinq francs. Quelque connu que soit _le loup

blanc_ en France, il s’y vendrait plus cher.

Encore un peu étourdie par la fièvre, je fis, je ne sais trop comment,

la route jusqu’à Kongswold; il me sembla seulement que nous tournions

indéfiniment dans une plaine rousse et aride. A Kongswold, point de

chevaux; par extraordinaire, une maison sale; puis des enfants

criaillant autour de nous et mon cocher vociférant contre le paysan, qui

refusait de se déranger pour aller chercher ses bêtes, sous prétexte

qu’elles étaient trop loin: c’était plus qu’il n’en fallait pour me

faire fuir. Je laissai mes gens s’enrouer à l’envi, et je fis quelques

pas aux alentours du gaard. Malgré mon malaise et mon humeur, je restai

frappé de la beauté neuve, farouche, abrupte du vallon de Kongswold. La

maison est posée au pied d’une demi-lune de montagnes hérissées de

rochers bizarres, au milieu desquels descendent, se heurtent et

s’entre-croisent une innombrable quantité de cascades; une d’elles,

large comme une rivière et violente comme un torrent, jaillit du sommet,

arrache à chacun de ses bonds quelque fragment du rocher, puis se

précipite avec une incroyable furie dans un pli du vallon, où elle

disparaît sans qu’on puisse s’expliquer comment. Je commençai par

admirer; puis savez-vous l’effet que cela me produisit? je m’endormis.

Étendue sur la pierre humide, couverte par la froide vapeur de l’eau,

bercée par ce tonnerre, je goûtai là quatre heures du repos le plus

profond, et j’y dormirais je crois encore, si, les chevaux étant

arrivés, on ne m’avait enfin découverte dans la retraite que j’osais

partager avec une énorme grenouille aux yeux calmes, naïade de la

cascade, tout étonnée de recevoir une mortelle.

Près de Kongswold, la route s’attache au flanc âpre de la montagne, où

elle forme à peine saillie; elle étreint le géant de granit dans une

longue et mince spirale; souple comme un lacet, elle fait mille détours,

passe par-dessus les rochers, évite les cascades, tourne les précipices,

et, vue de loin, doit sembler pareille à une corniche légère et

capricieuse courant autour d’un colosse informe. Par moments on se

trouve dans une gorge si resserrée, qu’un arbre jeté en guise de pont

pourrait aider à traverser le précipice et faire gagner l’autre versant.

C’est quelque chose d’effrayant, de regarder d’aussi près une de ces

énormes montagnes des grandes chaînes du globe: l’œil plonge dans des

gouffres qui, de loin, ne seraient que des fentes, et se fatigue à en

mesurer la profondeur; partout des pierres aiguës et noires, détachées

des cimes, gisent pêle-mêle sur la pente, comme tenues en équilibre et

prêtes à recommencer leur course au moindre ébranlement; en haut la

neige inaccessible, au milieu des rochers infranchissables, en bas

l’abîme insondable! pas un brin d’herbe, pas une fleur, pas un oiseau;

rien qu’un lichen pierreux, sorte de gale qui ronge lentement le granit;

rien que le bruit du vent qui pleure et les grondements des torrents. On

se figure ainsi les lieux bouleversés par le souffle de la malédiction

divine, où l’ange de la Vengeance poursuit l’ombre criminelle de Caïn.

A quelques lieues de Kongswold, on commence à descendre; la route

s’aplanit, s’améliore et s’égaye à la fois; on en a fini avec les

défilés les plus dangereux; les sommets du Dovre sont franchis, on

revoit des bouquets de sapins; au-dessus s’élève, de loin en loin, une

colonne de fumée bleuâtre, indice d’un gaard hospitalier. Enfin on

atteint Sockness, la dernière étape avant Drontheim.

Drontheim, ou, si vous voulez, Trondhiem, comme disent les habitants et

les géographes, est une ville de bois qui brûle assez régulièrement tous

les dix ans. Les habitants en ont pris leur parti; ils font la part du

feu, et, à voir leurs maisons, ils ne la font pas trop regrettable.

Leurs rues sont larges, spacieuses, tirées au cordeau, bordées de petits

bâtiments peints en blanc ou en rouge, d’une tournure mesquine et

froide. Drontheim est une ville riche, et fait, sans qu’il y paraisse

dans ses allures extérieures, un commerce considérable; les magasins de

détail y sont organisés de façon si discrète qu’il devient difficile de

les deviner. En furetant dans les rues, on demeure surpris d’apercevoir,

au fond de pièces éclairées par de petits châssis garnis de verres

troubles, des fourrures précieuses et de luxueuses étoffes, entassées

pêle-mêle sur des rayons avec des jarretières de laine, de la filasse et

des boutons d’os. Si on entre dans un de ces capharnaüms, on obtient

difficilement de se faire montrer des marchandises. Le boutiquier

norvégien ignore l’art de faire acheter, à peine consent-il à vendre; il

dédaigne les manières complaisantes qui sont de rigueur dans sa

profession; il fume magistralement dans un coin, et, lorsqu’on l’aborde,

il prend un air rogue qui semble engager le passant à bien réfléchir

avant de le déranger. Il faut vraiment avoir un besoin absolu d’un objet

pour ne pas se retirer devant les mines rébarbatives de ces honnêtes

citadins. Avec une pareille méthode on fait bien de ne pas entreprendre

le commerce des choses de fantaisie; car l’ennui d’acquérir dépassant le

plaisir de posséder, il s’ensuivrait que l’acheteur s’abstiendrait.

Au milieu des baraques proprettes de Drontheim, on aperçoit un admirable

monument: c’est la cathédrale, consacrée autrefois à saint Olaf ou

Olaüs; elle est là, haute, solide, inébranlable comme la pensée de Dieu

au milieu des choses périssables. Sa construction première doit remonter

au Xe siècle; les transepts des deux nefs sont à grandes arcades rondes

soutenues et séparées par un pilier; le chœur est du plus pur gothique:

il fut terminé, je crois, à la fin du XIIe siècle, par le savant

archevêque Eystein.

En 1540, la cathédrale était encore vénérée et splendide; elle avait

résisté aux orages furieux du Nord, à ses longs hivers qui désagrégent

la pierre même, à trois siècles de guerre, à quatre incendies. En 1540,

la réforme pénétra en Norvége, et par elle la cathédrale fut appauvrie,

mutilée, dépouillée. La réforme vendit les vases sacrés, dispersa les

reliques, brisa les statues. Aujourd’hui la châsse miraculeuse de saint

Olaf, si lourde qu’il fallait soixante hommes pour la porter, les

reliquaires étincelants de pierreries qui ornaient le maître autel, sont

remplacés par une copie du Christ de Thorwaldsen, tandis que l’abondante

végétation de plantes de pierre entourant les colonnettes de la nef

disparaît sous les loges de bois à rideaux rouges où se placent les

protestants pour entendre le service; plus de statues sculptées dans le

chœur, plus de tombes révérées dans les chapelles, plus de lampes dans

le sanctuaire; tout ce que les orages, les incendies et le fanatisme

destructeur du XVIe siècle avaient épargné est enfoui et empâté dans un

horrible badigeon gris bleu ou dans des draperies de calicot. Cette

pauvre église ne peut plus même se faire une beauté avec sa vétusté;

elle est comme un vieux soldat qu’on forcerait à cacher ses blessures

avec des oripeaux.

Lorsque je la visitai, il pleuvait à torrents; les grandes ogives,

privées de leurs vitraux de couleur, laissaient tomber sur les dalles un

jour terne et blafard, en harmonie avec le délabrement de l’édifice; il

semblait que le ciel lui-même regardât d’un œil triste cette grande et

magnifique basilique, jadis témoin de tant de pompes, entourée de tant

de vénération, dotée de tant de trésors, maintenant veuve dépouillée et

sombre du catholicisme qui l’a édifiée.

Je n’assiste jamais sans un profond sentiment de regret à la

transformation d’une église gothique en temple protestant; je souffre de

voir dévaster, fût-ce au nom de l’Évangile, une de ces vieilles

basiliques si pleines de grandeur et de poésie. Mon sentiment d’artiste

se trouve ici en jeu, et non ma foi religieuse; vous ne devez donc pas

voir dans mes paroles une attaque au protestantisme; car je suis de ceux

qui croient que toute conviction mérite le respect, et que toute

religion y a droit.

En quittant la cathédrale, je rentrai vite dans la boîte à compartiments

décorée du nom d’hôtel, où je logeais, afin de m’habiller pour dîner

chez M. Riss, gouverneur de la ville. A quatre heures (heure indiquée),

j’arrivai au palais du gouverneur, un peu mouillée, car il est

impossible à Drontheim de se procurer une voiture; un traîneau, à la

bonne heure.

Le _palais_ du gouverneur, comme on dit, est une immense construction en

bois, n’ayant d’un palais que le nom et les dimensions; il est situé

dans la _Monkgade_ (rue des Moines), la plus belle rue de Drontheim.

Comme la Canebière de Marseille, la Monkgade a pour perspective un large

golfe tout couvert de navires.

Je trouvai chez M. le gouverneur un accueil gracieux et empressé, une

cordialité affable qui me replaça tout à coup sous les latitudes les

plus élégantes.

Mme Riss parle un peu français, et son intelligence supplée parfaitement

à sa science. Plusieurs jeunes femmes de sa société parlaient anglais,

et une conversation assez suivie put s’établir entre nous. Au premier

abord, ces dames m’examinaient d’un air curieux dont je ne comprenais

pas le motif; il me fut expliqué quand l’une d’elles m’apprit qu’avant

moi aucune Parisienne n’était venue à Drontheim: j’étais plus qu’une

rareté; j’étais une nouveauté.

A quatre heures et demie, on apporta sur des plateaux des liqueurs, des

épices et quelques salaisons; chaque convive fit honneur à ce prologue

de repas, puis on passa dans la salle à manger, où était dressée une

table de quarante couverts. Le service se fit à la russe, c’est-à-dire

sans qu’aucun plat fût posé sur la table chargée de fleurs

artificielles, de cristaux et d’argenterie. De grandes corbeilles

d’argent pleines d’oranges, occupant les deux bouts de la table,

constituaient une véritable magnificence gastronomique, les ananas étant

beaucoup plus communs à Paris que les oranges à Drontheim. Au moment où

je prenais place près de lui, M. Riss m’offrit un gros bouquet de muguet

blanc, et je fus très-sensible à cette aimable attention de mon hôte;

mon voisin de droite me demanda alors si je ne trouvais pas bien

étonnant de voir un si gros bouquet de cette petite fleur, si difficile

à faire pousser en serre. J’admirai, à son exemple, me gardant de lui

dire que cette fleur si précieuse à Drontheim se foule aux pieds dans

les bois de France, et nous paraît si commune au printemps, que nous

oublions trop combien elle est charmante.

Je me méfiais des cuisiniers de la métropole du Nord; pourtant je n’osai

refuser dès le début, et en si bonne compagnie. Je me laissai servir du

potage. Je vis dans mon assiette une quantité de petites boules nageant

dans un jus violet; il s’exhalait de là une odeur spiritueuse de fâcheux

présage, j’essayai de m’attaquer d’abord à une grosse boule jaune qui me

parut un innocent jaune d’œuf dur... Je crus manger du feu. Le traître

avait été abondamment poudré de piment. J’eus la lâche idée de tout

laisser; mais les regards étaient fixés sur moi; je fis une invocation à

l’hospitalité, et, rassemblant tout mon courage, je continuai d’avaler

cette infernale soupe. Au milieu du conflit de goûts, de saveurs et

d’aromes qui ahurissaient complétement mon palais, je distinguai, dans

cette mêlée bizarre, du sucre, du jus de gibier, du piment, du vin, des

œufs et toutes les épices connues; l’addition d’un peu de poudre à canon

ne me paraîtrait pas invraisemblable. Il faudrait vous faire un menu

tout entier pour vous décrire la quantité de mets inusités chez nous que

je vis ensuite servir; je noterai seulement une sauce de gibier au

girofle et au rhum dont je me repentis d’avoir essayé. Au milieu de ces

étrangetés, on nous présenta quantité de choses excellentes, d’énormes

poissons et des pièces rôties superbes, très-dignes de la table d’un

gouverneur presque vice-roi.

Je remarquai avec regret l’absence des carafes et des verres à boire de

l’eau; je déplorai également la parcimonie avec laquelle était servi le

pain blanc: chaque convive en avait un petit morceau gros comme la

moitié d’un œuf, et aucun n’eut la fantaisie d’en redemander. Vers le

milieu du dîner, on commença à porter des toasts; je reçus un nombre de

politesses dont ma vanité s’accommodait mieux que mon cerveau; je dus

porter mon verre à mes lèvres une quarantaine de fois, et cela eût pu

même avoir des inconvénients pour ma raison, si l’eau-de-vie des gaards

ne m’avait heureusement aguerrie contre les spiritueux. A sept heures on

sortit de table pour revenir dans le salon, et, avant de s’asseoir,

chacun des invités alla donner une poignée de main à tous les autres, en

l’accompagnant, suivant son sexe, d’une révérence ou d’un salut. Après,

le bal commença, et lorsque je me retirai, vers dix heures et demie, je

laissai toute la réunion valsant au grand jour, ce qui donnait à cette

fête une physionomie tout à fait particulière.

Drontheim a son monument historique; c’est la forteresse de Monkholm,

autrefois prison d’État, aujourd’hui citadelle-arsenal. Monkholm est

bâti sur une île de rochers située à une demi-lieue de la ville;

primitivement c’était un couvent, comme son nom l’indique (_monk_,

moine, et _holm_, rocher). A Monkholm fut renfermé pendant sa longue

captivité le Danois Schumacker, comte de Griffenfeld, rédacteur de la

célèbre loi royale de 1660, qui changea la monarchie élective du

Danemark en monarchie héréditaire. L’ordonnance commence par ces mots:

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 4 / 19 段