La Norwége est séparée de la Suède, entre Gothembourg et Christiania,

par une rivière, le Swiftson; on la passe dans un bac, et, très-peu

après, on rencontre les premières croupes des Dofrines. A chaque

instant, le point de vue change; les collines deviennent montagnes, les

ruisseaux paisibles se changent en torrents furieux, et la route

s’élance au milieu des escarpements les plus invraisemblables. En

Norwége, on ignore l’art de tourner une montagne; le chemin monte d’un

côté et descend de l’autre; c’est aussi simple que dangereux. Les

paysans nous regardaient avec assez d’étonnement nous aventurant dans

une calèche à ressorts sur des pentes aussi peu complaisantes. Nous

lisions sur leurs physionomies la traduction de leurs exclamations de

mauvais augure. Malgré les fâcheuses prédictions, nous avons gagné

Christiania sans encombre, quoique ayant été sans cesse un train de

prince.

On arrive à Christiania par une épouvantable côte roide comme un

escalier et à peu près aussi unie; du sommet de cette côte, on aperçoit

la ville au fond d’un immense entonnoir. Vue à vol d’oiseau, elle

présente du côté de la mer une vaste échancrure où se pressent un grand

nombre de vaisseaux de toute dimension; du côté de la terre, elle

s’appuie et s’échelonne sur des collines élevées, couvertes en été d’une

végétation sombre et vivace. Sa situation a une certaine analogie avec

celle de Marseille, plus la verdure et moins le soleil.

J’étais harassée de fatigue, et de plus souffrante d’un coup de soleil

sur le visage; ce traître de soleil du Nord, qui ne chauffe pas, hâle

horriblement et rend souvent malade. Du reste on doit s’attendre à tout

lorsque que l’on voyage comme nous le faisions. La nécessité d’être au

cap Nord à jour fixe précipitait notre course de plus en plus et

transformait en corvée et en torture une des plus charmantes

distractions possibles, un voyage l’été, dans des pays peu connus.

Christiania, autrefois Opslo, comme vous savez, est une ville trop

moderne pour avoir une physionomie caractérisée; on peut lui adresser

sous ce rapport le même reproche qu’à Gothembourg, et mon observation

sur les villes de fraîche date subsiste quant à elle. L’été, le port a

beaucoup de mouvement et d’animation, il sert de lieu de rendez-vous à

tous les petits navires marchands des autres villes de la côte et reçoit

en outre beaucoup de bâtiments étrangers. Les quais sont encombrés de

planches de sapin prêtes à être embarquées; ces planches sont disposées

par piles régulières entre-croisées, et en quantités si innombrables

qu’il y en aurait certainement assez pour faire une boîte capable de

contenir la ville tout entière et ses vingt-quatre mille habitants.

Innombrable est bien le mot, à propos des bois de sapin de Christiania.

Les propriétaires de ces magnifiques forêts, qui fournissent des mâts à

la marine du monde entier, ignorent eux-mêmes le nombre de leurs arbres;

ils les font abattre, détailler, marquer de leur nom, puis conduire au

cours d’eau le plus voisin, où on les précipite. Alors, sous la garde de

quelques mariniers, ils descendent à Christiania. Les trains arrivés au

port, un inspecteur trie les arbres, reconnaît les marques, en envoie le

compte au correspondant du propriétaire, et celui-ci les débite et les

négocie comme il l’entend. Quoique ces bois franchissent ainsi d’énormes

distances, il ne se commet pas d’infidélités. Mariniers, inspecteurs,

agents, tout le monde fait preuve de la plus extrême probité, et aucune

comptabilité n’est chargée du contrôle des uns sur les autres.

S’il n’y a pas de mauvaise foi dans le commerce d’un pays, on peut

conclure que les voleurs y sont rares, et ceci est particulièrement

juste pour la Norwége; pourtant, à mon arrivée à Christiania, le lion du

jour, l’homme qui occupait toutes les conversations, était un voleur de

grands chemins, mais un voleur épique, digne des honneurs du récit,

voire de l’_illustration_ sur papier bleu et de la complainte en vers

blancs. L’homme en question, connu en Norwége comme Cartouche à Paris,

ou Fra Diavolo en Calabre, se nommait Ouli-Eiland. A ce moment, il était

âgé de vingt-neuf ans, avait cinq pieds six pouces et une santé

imperturbable. Du reste la chronique le disait libéral comme un Turc,

discret comme un Espagnol, adroit comme un sauvage, menant ouvertement

sa vie de méfaits aventureux, sans craindre ni Dieu, ni diable, ni

gendarmes, rançonnant les châteaux, secourant les chaumières, n’ayant

jamais oublié ni une injure ni un service, et déployant dans sa croisade

incessante contre la société plus d’énergie et d’inventions qu’il n’en

faudrait pour illustrer dix généraux ou enrichir dix romanciers; un de

ces hommes enfin auxquels il a manqué un théâtre pour changer leurs

crimes en actions glorieuses, et qui se font brigands, ne pouvant être

héros.

Ouli-Eiland avait été emprisonné six fois et était toujours parvenu à

s’évader. La dernière fois, la septième, pour réussir à s’emparer de

lui, on avait dû cerner près d’une lieue de forêt, on avait fait le

blocus de son gîte, et alors, au bout de plusieurs jours d’affreuses

souffrances, cette force qui vient à bout des plus terribles et qui

soumet tout, même les loups, comme dit le proverbe, la faim, le fit

sortir de son bois. On le saisit, on le garrotta, on le conduisit à

Christiania. Là, on le jugea, et, comme il n’y eut pas d’assassinat

prouvé, il fut condamné à la prison perpétuelle dans la citadelle de

Christiania.

Le gouverneur de la forteresse se le fit amener; il demeura surpris de

voir ce grand jeune homme blond, mince, paisible, portant déjà une si

lourde célébrité; cependant, en homme d’observation, il démêla un reste

de noblesse sur ce front uni, un reste de loyauté dans ces yeux clairs

et hardis.

«Tu t’es évadé jusqu’à présent de toutes les prisons où on t’a mis, dit

le gouverneur; conséquemment je dois prendre les mesures les plus

sévères, quant à ce qui te concerne.»

Ouli-Eiland sourit silencieusement.

«Crois-tu que tu pourrais t’évader ici?

--Oui, monseigneur.

--En as-tu le projet?

--Oui, monseigneur.

--Mais si j’use de tout mon pouvoir, si je te fais enchaîner jour et

nuit?»

Ouli-Eiland recommença son sourire tranquille qui contenait un défi.

«J’ai d’autres projets, reprit le gouverneur; je te laisse entièrement

libre dans l’enceinte de la citadelle; seulement donne-moi ta parole de

ne pas t’enfuir.»

Ouli-Eiland s’attendait aux dernières sévérités, cette conclusion lui

parut inespérée; il donna sa parole.

Le gouverneur défendit qu’on le surveillât.

Tout alla bien pendant trois mois. Au bout de ce temps, Ouli-Eiland

demanda à parler au gouverneur.

«Monseigneur, dit le prisonnier, rendez-moi ma parole, ou je mourrai; je

préfère la captivité la plus dure, la surveillance la plus étroite avec

un espoir, à ce lien de ma parole dont je suis esclave et qui me prive

de toute chance d’évasion; faites de moi ce que vous voudrez, mais je

reprends mon engagement.»

Le gouverneur vit un parti pris; il n’insista pas; seulement il se mit

en mesure de garder son prisonnier mieux que ses prédécesseurs. Il fit

construire une espèce de cage avec les troncs de petits sapins, peu

espacés; à la porte de la cage, extérieurement, était fixée une grosse

sonnette correspondant par des ressorts à chacun des barreaux; on plaça

la cage dans une petite maison de pierre solidement bâtie, autour de

laquelle se promenaient sans cesse deux sentinelles; puis on mit un

gardien dans la maison et le prisonnier dans la cage.

Au bout de six semaines Ouli-Eiland était libre.

C’était de cela qu’on s’entretenait à Christiania lorsque j’y passai.

Les collections scientifiques de la capitale de la Norwége sont peu de

chose. Lorsque Christian IV rebâtit Opslo et en fit Christiania, la

Norwége était danoise et tout allait affluer à Copenhague. La collection

de médailles seule est assez complète; elle possède plusieurs pièces

d’or du règne du calife Aroun-al-Raschid. Peut-être quelqu’une de ces

pièces d’or, pour venir de Bagdad au fond de la Scandinavie, aura-t-elle

effleuré en route la main puissante de Charlemagne!...

Tout arrive aujourd’hui au fond de ce royaume écarté; tout, modes,

journaux, et jusqu’à la charmante musique de nos opéras comiques. On

représente à Christiania _la Dame Blanche_ et _le Pré aux Clercs_, tout

aussi passablement que dans beaucoup de préfectures françaises; et notre

admirable Auber n’aurait pas trop souffert à entendre chanter _le Domino

Noir_ par ces gosiers scandinaves, qui compensent l’absence d’études

suffisantes par la limpidité de leurs notes et la sûreté de leurs

intonations; du reste, ni goût, ni expression: beaux instruments livrés

à eux-mêmes, sans ce qui complète le musicien, la bonne méthode.

Les acteurs se montrent vêtus avec une mesquinerie bien compréhensible,

lorsqu’on sait qu’un premier sujet gagne rarement à Christiania plus de

dix-huit cents francs par an! Quant à la mise en scène, néant. Ce

spectacle, peu attrayant pour les yeux, ne laisse pas d’être organisé de

façon despotique. On n’a pas la possibilité de se délasser de la scène

en explorant la salle; car celle-ci est si complétement obscure, que

d’abord j’ai cru à un domino noir en lanterne magique. Ce petit lustre à

l’huile, qui tremblote au milieu pendant les entr’actes, disparaît tout

à fait lorsque la toile se lève, afin de contraindre l’attention du

spectateur à se concentrer sur la scène; l’arbitraire ainsi introduit

dans le plaisir, il en résulte qu’on regarde le spectacle par ordre, à

moins qu’on ne s’endorme par nécessité.

Je comptais sur cette soirée pour me faire une idée de la fashion

norwégienne; je n’ai pu me former d’opinion; au premier coup d’œil, les

femmes de Christiania m’ont paru assez jolies,--mieux, assez

gracieuses,--malgré deux défauts de beauté qui importent aux

connaisseurs: les dents gâtées et les oreilles très-grandes; mais on

voit de beaux teints, de beaux cheveux et des tailles élégantes pour des

tailles du Nord.

Voilà le résumé rapide de ce que j’ai pu voir à Christiania en deux

jours; prenez-le pour ce que cela est, une esquisse, rien de plus.

Adieu.

LETTRE III.

DRONTHEIM.

Quel saut, mon cher frère, de la salle de spectacle de Christiania à une

étroite cabine à bord du bateau à vapeur _le prince Gustave_, de la

douce musique d’Auber au bruit sourd des vagues, d’un bon fauteuil de

velours à un cadre rudement secoué, de l’atmosphère tempérée du ciel de

Christiania à la bise aiguë du golfe de Drontheim! Plus j’avance et

mieux je sens s’éloigner de moi le soleil et la civilisation, cet autre

soleil.

En quittant Christiania pour s’enfoncer vers le nord, on traverse un des

plus beaux pays du monde; Sandwolden, où l’on couche, devrait être cité

comme Interlaken ou Chamounix; le village est blotti dans la verdure, au

fond d’un vallon qui s’ouvre sur de grands lacs parsemés d’îles;

l’horizon est borné par d’assez hautes montagnes couvertes de sapins,

dont la silhouette sombre se découpe nettement sur l’azur pâle du ciel.

Cela forme un tableau d’une sérénité de lignes, d’un calme majestueux,

indescriptible; c’est un paysage de Suisse avec plus de verdure, un

paysage d’Écosse avec plus de grandeur. Je suis partie de Sandwolden à

l’aube; lorsque je suis montée en voiture, le soleil se levait radieux

et splendide derrière les montagnes, et changeait peu à peu le vert

profond des lacs en miroirs étincelants: je suis restée en extase,

adorant Dieu qui a fait la nature si belle! A travers un si beau pays,

la route est, comme vous pensez, charmante, remplie d’incidents, de

détours, de surprises; on a rompu avec la monotonie suédoise, on

traverse les cantons pittoresques de la Norvége, on approche des cantons

sauvages.

Les chemins sont bordés de forêts vertes et épaisses, au milieu

desquelles on entend l’amusant fracas de quantité de petits ruisseaux

qui, par leur furie et leur bouillonnement, prennent des airs de

torrents.

A Hund, où l’on couche le second jour, on commence à sentir les

dernières ondulations des Dofrines (ou monts Kolen); on s’aperçoit du

voisinage du Dovre-Field, la branche la plus élevée des Dofrines; on

franchit une chaîne de petites montagnes formées de mamelons superposés.

Lorsque je passai, les neiges des grands pics, fondues au premier

soleil, remplissaient les hauts vallons, qui débordaient comme des

coupes trop pleines et formaient des cascades coulant par larges nappes

sans faire de ces bonds furieux, habituels aux cascades de la Suisse.

En Suède, il y a peu de villes; en Norvége, il n’y en a pas du tout;

entre Christiania et Drontheim, on en trouve une seule, Lille-Hammer;

encore est-elle de construction si récente que la plupart des cartes ne

l’indiquent pas. C’est, du reste, une affreuse petite ville, régulière,

tirée au cordeau, froide et ennuyeuse, n’ayant plus de verdure et pas

encore d’édifices; c’est simplement un parallélogramme de quelques

centaines de mètres, strictement rempli de ces tristes alvéoles carrées

comme des boîtes, où s’enferme une multitude de gens qui ne sont plus

des paysans et ne sont pas encore des citoyens; période où les habitants

ont les vices des deux états: la grossièreté des champs et la vanité des

villes.

A mon grand regret, faute de chevaux, j’ai passé deux heures dans ce

lieu monotone; je n’ai pu m’y occuper à rien, pas même à dîner. Tout le

commerce de comestibles de l’endroit n’a pu me procurer un morceau de

viande. J’ai eu beaucoup de peine à faire comprendre à mon estomac que

les habitants, ayant supprimé les prairies du voisinage pour en faire

d’ambitieux chantiers, avaient du même coup supprimé les moutons. En se

cotisant autour de moi, on est parvenu à me servir du saumon cru, du

saumon fumé, du saumon à demi salé, du pain et du beurre; j’ai dîné avec

ce second service, mes trop fréquentes rencontres précédentes avec le

saumon sous toutes espèces de formes m’ayant depuis plusieurs jours

dégoûtée de ce poisson.

La question gastronomique est d’une assez affligeante simplicité en

Norvége; on y mange aussi peu et aussi mal que possible; passé

Christiania, on ne trouve nulle part ni pain ni vin, ces deux bases de

tout repas français. Ce qu’on nomme pain, dans ces provinces, n’a aucune

analogie avec ce que nous appelons du même nom. Le pain norvégien a la

forme et la dimension d’une assiette de porcelaine, il en a presque la

consistance; il est fait de farine d’orge et de seigle et d’une bonne

dose de paille. Ces espèces de galettes dures se cuisent à de très-longs

intervalles; on les perce d’un trou au milieu et on les enfile par

douzaines dans de longs bâtons suspendus au plafond; dans les maisons

soignées, on les recouvre d’un linge, mais la plupart du temps cette

précaution négligée donne beau jeu à la fumée et à la poussière.

Outre ce pain peu appétissant, et auquel je ne me résignai à toucher

qu’après un long jeûne, on trouve pourtant (excepté à Lille-Hammer) des

œufs et du lait; on a souvent aussi du fromage sans sel et du beurre

très-salé; ceci, avec l’immuable saumon, forme le fond du répertoire,

assez restreint, comme vous voyez.

Cette pénurie paraît explicable sur un territoire si peu cultivé et si

peu peuplé; les habitations se font peu à peu si rares, qu’il arrive de

voyager tout le jour sans voir une seule maison entre les relais,

très-éloignés les uns des autres. Ces relais ne sont pas des villages,

mais une de ces fermes assez considérables appelées dans le pays

_gaards_. Le _gaard_ norvégien se compose d’une vaste habitation

entourée de petits corps de logis servant de granges, d’étables, etc. La

maison, faite de troncs de sapins à peine équarris, dont les interstices

sont bouchés avec de la mousse, sert d’habitation au maître et à sa

famille; les domestiques et les bestiaux logent dans les petits

bâtiments d’exploitation. Ces _gaards_ forment autant de petites

colonies tout à fait isolées qui se suffisent à elles-mêmes. Les grandes

distances et la rigueur des hivers obligent ces familles de paysans à

prévoir tous les besoins de la vie; aussi sont-ils fort industrieux.

Les femmes filent le lin et le chanvre, tissent la toile et fabriquent

une sorte de drap grossier et solide, appelé _wadmel_, dont les hommes

se vêtent. Les hommes sont tour à tour laboureurs, forgerons, maçons,

charpentiers, et au besoin cordonniers et tailleurs. Outre de bons

vêtements et des meubles suffisants, les jeunes filles ont quelques

dentelles, quelques bijoux, des fichus de soie rapportés de la ville par

le père; et puis dans chaque maison on aperçoit, respectueusement posé

sur un bout de tapis, le gros volume, bibliothèque du pauvre, le livre

qui remplace et dépasse tous les autres, le livre des livres--la

Bible--et chaque petit enfant sollicité par sa mère saura vous en lire

un verset. Douce et paisible existence! froide, pure et égale comme

l’azur du ciel du Nord; région sereine et humble, sans rayons, sans

orages, que les cœurs fatigués regardent avec envie: _Invideo quia

quiescunt_, dit Luther.

Cette heureuse population a sa beauté particulière, et il semble qu’on

puisse lire la vie de tout homme dans sa physionomie placide. Le type

norvégien est surtout sain et robuste; les visages sont carrés et frais,

les nez retroussés et charnus, les yeux d’un bleu pâle, les cheveux

fins, blonds et frisés. Les enfants ont sur la tête de la soie plate

presque blanche qui rappelle ces petits Jésus de cire accompagnés d’un

agneau de carde de coton, qu’on voit sous verre dans les chambres

d’auberges, en France. Les femmes, relativement plus grandes que les

hommes, ont un éclat de teint magnifique et paraissent pour cela souvent

jolies sans l’être. Elles ont beaucoup d’enfants, et, malgré le calme de

leurs habitudes, semblent vieilles de bonne heure.

Voici la silhouette des personnages qui m’ont apparu; quant au croquis

du paysage, il serait très-compliqué à faire autrement qu’avec un

crayon.

A quelques lieues au delà de Lille-Hammer, on entre dans la pittoresque

province du Gudbrandsdal; la route, taillée à pic au-dessus d’un

précipice, se met à courir sur le versant d’une montagne, au pied de

laquelle écume et bouillonne une rivière-torrent appelée le Lougen. De

l’autre côté du Lougen se dresse une autre montagne plus haute, plus

âpre, plus sombre encore que celle que l’on gravit; d’innombrables

cascades jaillissent de ses escarpements et vont rejoindre le torrent.

Tout cela est très-sauvage et très-beau. Un album seul raconterait bien

cette pittoresque et agreste Norvége; j’en suis trop convaincue pour

vous faire beaucoup de descriptions, et je passe tout de suite à un

incident digne de la narration.

Un dimanche matin, vers dix heures, comme nous allions gagner une poste

nommée Laurgaard, je sommeillais à demi au fond de la voiture, dont

j’avais fait relever la capote à cause d’une petite pluie fine et

glaciale qui commençait à tomber. Nous étions tous dans cet état

d’engourdissement où plonge la fatigue compliquée de froid et d’ennui,

lorsque tout à coup la côte roide que les chevaux gravissaient

péniblement se changea en une pente presque à pic. Il s’agissait de

descendre l’équivalent de ce que nous venions d’escalader; le guide

reçut l’ordre de se mettre à la tête des chevaux afin de les maintenir;

mais, ne se méfiant pas des oscillations causées par les ressorts d’une

voiture beaucoup trop parisienne pour de semblables chemins, il ne

retint pas assez ses chevaux, et la voiture, entraînée par son propre

poids, roula très-vite, sortit de la voie et fut précipitée dans le

gouffre au fond duquel mugissait le Lougen. Nous fîmes deux tours sur

nous-mêmes, tout craqua horriblement, et je me rendis compte, avec la

vivacité que la pensée acquiert dans les moments suprêmes, que nous

allions être infailliblement broyés, puis noyés... Dieu, dans sa bonté,

nous sauva de ce péril de mort! Quelques maigres sapins croissaient au

milieu des quartiers de rocs, sur le flanc déchiré du précipice; ils

s’engagèrent dans l’orbe d’une de nos roues et arrêtèrent ainsi les

bonds de la calèche, qui resta suspendue au-dessus de l’abîme.

J’étais meurtrie de la tête aux pieds, mais, par une sorte de miracle,

je n’étais pas blessée; personne n’était blessé. Un des chevaux

seulement se trouvait engagé dans une crevasse d’où il semblait

impossible de le retirer. Lorsque la voiture s’arrêta, je me trouvai

ensevelie sous une avalanche de coussins, de livres, de cartes, de

bouteilles, de provisions de toute espèce. Les caissons et les poches

s’étaient vidés et avaient versé sur nous le plus inextricable

tohu-bohu. Tout étonnée d’être encore vivante, je sortis de la voiture

avec les plus grandes précautions, afin d’éviter un ébranlement capable

de lui faire recommencer son horrible course; puis m’accrochant aux

branches d’arbres, aux pierres, aux ronces du précipice, je parvins à en

sortir avec des peines infinies. Je m’assis, épuisée, sur le bord de la

route, et, plongeant mes regards dans le gouffre, j’y aperçus la

calèche; vue ainsi, elle faisait l’effet d’une cage d’oiseau accrochée à

un vieux mur.

Tandis que le cocher et le guide délibéraient sur le parti à prendre

pour obtenir des secours, je vis venir à nous un jeune officier

norvégien assis sur une de ces voitures du pays, composées d’une sorte

de fauteuil posé sur un large train; le jeune homme, bien enveloppé dans

son manteau ciré, fumant une longue pipe à bout d’ambre, s’en allait

rapidement et commodément à Drontheim. Mon domestique s’approcha de lui

et raconta en quelques mots notre accident. L’officier s’arrêta un

moment, l’écouta patiemment et froidement, puis fouetta son cheval et

continua sa route, après m’avoir examinée avec plus de curiosité que

d’intérêt. Je devais être horrible; mon visage était enflé par les

contusions, pâli par la frayeur, et mes vêtements froissés, mouillés,

souillés de boue, complétaient un ensemble peu gracieux.

On me le prouva bien!...

Il fallait donc nous tirer d’affaire tout seuls. Le cocher nous y aida:

il enfourcha le cheval le moins écloppé, et s’en fut à Laurgaard

chercher du monde. Heureusement c’était un dimanche, jour où tous les

hommes d’un _gaard_ se réunissent pour jouer et fumer. Après deux

heures, qui me parurent mortellement longues, notre émissaire revint

avec quinze hommes munis de cordes. On déchargea la calèche; on remit

comme on put dans les malles défoncées tout ce qui s’en était échappé,

et, après avoir passé deux câbles sous la caisse, on la hissa jusque sur

le chemin; ensuite on y attela un cheval et on la mena au pas. Quant à

nous, il nous fallut faire à pied les trois lieues qui nous séparaient

encore de Laurgaard.

J’y arrivai dans un état de malaise indicible; depuis que tout danger

était passé, je sentais mieux les douleurs de mes meurtrissures, et

j’eusse en ce moment payé bien cher le bonheur de quelques jours de

repos; mais il ne nous était pas permis de nous arrêter au delà du temps

nécessaire au raccommodage de nos roues et au remplacement de notre

timon, brisé dans la chute; cela se fit rapidement, car, le soir même de

ce jour néfaste, je remontais en voiture avec l’intention de courir

toute la nuit pour réparer ce temps d’arrêt. Cette détermination, prise

en une autre saison, eût pu nous exposer à de nouveaux et sérieux

dangers; mais heureusement la nuit dure peu en Norvége au mois de juin,

et à dix heures du soir, lorsque nous repartîmes, la lumière était

encore très-suffisante pour distinguer tous les objets.

La poste d’après Laurgaard se nomme Hougen; j’aspirais à y arriver afin

d’obtenir un verre de lait pour calmer mon ardente soif; je fus

désappointée. Hougen n’était pas même un _gaard_. Lorsque la voiture

s’arrêta, je ne vis aucune habitation loin ou près de nous; les chevaux

nous attendaient près d’un poteau au milieu de la route, gardés par un

enfant de treize à quatorze ans, maigre, pâle, chétif, à la physionomie

souffrante et sauvage; je crus voir le gnome malfaisant de cette

solitude. L’enfant regarda la calèche avec étonnement et méfiance; il

n’avait jamais vu de véhicule de cette forme, et il manifesta la plus

grande répugnance à s’asseoir auprès du cocher sur ce siége raccommodé

avec des cordes, dont la tournure n’était pas fort rassurante; néanmoins

il se décida, et, à peine installé, il se mit à exciter ses chevaux

d’une voix aigre et énergique, qui les fit partir comme des flèches.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 3 / 19 段