par une rivière, le Swiftson; on la passe dans un bac, et, très-peu
après, on rencontre les premières croupes des Dofrines. A chaque
instant, le point de vue change; les collines deviennent montagnes, les
ruisseaux paisibles se changent en torrents furieux, et la route
s’élance au milieu des escarpements les plus invraisemblables. En
Norwége, on ignore l’art de tourner une montagne; le chemin monte d’un
côté et descend de l’autre; c’est aussi simple que dangereux. Les
paysans nous regardaient avec assez d’étonnement nous aventurant dans
une calèche à ressorts sur des pentes aussi peu complaisantes. Nous
lisions sur leurs physionomies la traduction de leurs exclamations de
mauvais augure. Malgré les fâcheuses prédictions, nous avons gagné
Christiania sans encombre, quoique ayant été sans cesse un train de
prince.
On arrive à Christiania par une épouvantable côte roide comme un
escalier et à peu près aussi unie; du sommet de cette côte, on aperçoit
la ville au fond d’un immense entonnoir. Vue à vol d’oiseau, elle
présente du côté de la mer une vaste échancrure où se pressent un grand
nombre de vaisseaux de toute dimension; du côté de la terre, elle
s’appuie et s’échelonne sur des collines élevées, couvertes en été d’une
végétation sombre et vivace. Sa situation a une certaine analogie avec
celle de Marseille, plus la verdure et moins le soleil.
J’étais harassée de fatigue, et de plus souffrante d’un coup de soleil
sur le visage; ce traître de soleil du Nord, qui ne chauffe pas, hâle
horriblement et rend souvent malade. Du reste on doit s’attendre à tout
lorsque que l’on voyage comme nous le faisions. La nécessité d’être au
cap Nord à jour fixe précipitait notre course de plus en plus et
transformait en corvée et en torture une des plus charmantes
distractions possibles, un voyage l’été, dans des pays peu connus.
Christiania, autrefois Opslo, comme vous savez, est une ville trop
moderne pour avoir une physionomie caractérisée; on peut lui adresser
sous ce rapport le même reproche qu’à Gothembourg, et mon observation
sur les villes de fraîche date subsiste quant à elle. L’été, le port a
beaucoup de mouvement et d’animation, il sert de lieu de rendez-vous à
tous les petits navires marchands des autres villes de la côte et reçoit
en outre beaucoup de bâtiments étrangers. Les quais sont encombrés de
planches de sapin prêtes à être embarquées; ces planches sont disposées
par piles régulières entre-croisées, et en quantités si innombrables
qu’il y en aurait certainement assez pour faire une boîte capable de
contenir la ville tout entière et ses vingt-quatre mille habitants.
Innombrable est bien le mot, à propos des bois de sapin de Christiania.
Les propriétaires de ces magnifiques forêts, qui fournissent des mâts à
la marine du monde entier, ignorent eux-mêmes le nombre de leurs arbres;
ils les font abattre, détailler, marquer de leur nom, puis conduire au
cours d’eau le plus voisin, où on les précipite. Alors, sous la garde de
quelques mariniers, ils descendent à Christiania. Les trains arrivés au
port, un inspecteur trie les arbres, reconnaît les marques, en envoie le
compte au correspondant du propriétaire, et celui-ci les débite et les
négocie comme il l’entend. Quoique ces bois franchissent ainsi d’énormes
distances, il ne se commet pas d’infidélités. Mariniers, inspecteurs,
agents, tout le monde fait preuve de la plus extrême probité, et aucune
comptabilité n’est chargée du contrôle des uns sur les autres.
S’il n’y a pas de mauvaise foi dans le commerce d’un pays, on peut
conclure que les voleurs y sont rares, et ceci est particulièrement
juste pour la Norwége; pourtant, à mon arrivée à Christiania, le lion du
jour, l’homme qui occupait toutes les conversations, était un voleur de
grands chemins, mais un voleur épique, digne des honneurs du récit,
voire de l’_illustration_ sur papier bleu et de la complainte en vers
blancs. L’homme en question, connu en Norwége comme Cartouche à Paris,
ou Fra Diavolo en Calabre, se nommait Ouli-Eiland. A ce moment, il était
âgé de vingt-neuf ans, avait cinq pieds six pouces et une santé
imperturbable. Du reste la chronique le disait libéral comme un Turc,
discret comme un Espagnol, adroit comme un sauvage, menant ouvertement
sa vie de méfaits aventureux, sans craindre ni Dieu, ni diable, ni
gendarmes, rançonnant les châteaux, secourant les chaumières, n’ayant
jamais oublié ni une injure ni un service, et déployant dans sa croisade
incessante contre la société plus d’énergie et d’inventions qu’il n’en
faudrait pour illustrer dix généraux ou enrichir dix romanciers; un de
ces hommes enfin auxquels il a manqué un théâtre pour changer leurs
crimes en actions glorieuses, et qui se font brigands, ne pouvant être
héros.
Ouli-Eiland avait été emprisonné six fois et était toujours parvenu à
s’évader. La dernière fois, la septième, pour réussir à s’emparer de
lui, on avait dû cerner près d’une lieue de forêt, on avait fait le
blocus de son gîte, et alors, au bout de plusieurs jours d’affreuses
souffrances, cette force qui vient à bout des plus terribles et qui
soumet tout, même les loups, comme dit le proverbe, la faim, le fit
sortir de son bois. On le saisit, on le garrotta, on le conduisit à
Christiania. Là, on le jugea, et, comme il n’y eut pas d’assassinat
prouvé, il fut condamné à la prison perpétuelle dans la citadelle de
Christiania.
Le gouverneur de la forteresse se le fit amener; il demeura surpris de
voir ce grand jeune homme blond, mince, paisible, portant déjà une si
lourde célébrité; cependant, en homme d’observation, il démêla un reste
de noblesse sur ce front uni, un reste de loyauté dans ces yeux clairs
et hardis.
«Tu t’es évadé jusqu’à présent de toutes les prisons où on t’a mis, dit
le gouverneur; conséquemment je dois prendre les mesures les plus
sévères, quant à ce qui te concerne.»
Ouli-Eiland sourit silencieusement.
«Crois-tu que tu pourrais t’évader ici?
--Oui, monseigneur.
--En as-tu le projet?
--Oui, monseigneur.
--Mais si j’use de tout mon pouvoir, si je te fais enchaîner jour et
nuit?»
Ouli-Eiland recommença son sourire tranquille qui contenait un défi.
«J’ai d’autres projets, reprit le gouverneur; je te laisse entièrement
libre dans l’enceinte de la citadelle; seulement donne-moi ta parole de
ne pas t’enfuir.»
Ouli-Eiland s’attendait aux dernières sévérités, cette conclusion lui
parut inespérée; il donna sa parole.
Le gouverneur défendit qu’on le surveillât.
Tout alla bien pendant trois mois. Au bout de ce temps, Ouli-Eiland
demanda à parler au gouverneur.
«Monseigneur, dit le prisonnier, rendez-moi ma parole, ou je mourrai; je
préfère la captivité la plus dure, la surveillance la plus étroite avec
un espoir, à ce lien de ma parole dont je suis esclave et qui me prive
de toute chance d’évasion; faites de moi ce que vous voudrez, mais je
reprends mon engagement.»
Le gouverneur vit un parti pris; il n’insista pas; seulement il se mit
en mesure de garder son prisonnier mieux que ses prédécesseurs. Il fit
construire une espèce de cage avec les troncs de petits sapins, peu
espacés; à la porte de la cage, extérieurement, était fixée une grosse
sonnette correspondant par des ressorts à chacun des barreaux; on plaça
la cage dans une petite maison de pierre solidement bâtie, autour de
laquelle se promenaient sans cesse deux sentinelles; puis on mit un
gardien dans la maison et le prisonnier dans la cage.
Au bout de six semaines Ouli-Eiland était libre.
C’était de cela qu’on s’entretenait à Christiania lorsque j’y passai.
Les collections scientifiques de la capitale de la Norwége sont peu de
chose. Lorsque Christian IV rebâtit Opslo et en fit Christiania, la
Norwége était danoise et tout allait affluer à Copenhague. La collection
de médailles seule est assez complète; elle possède plusieurs pièces
d’or du règne du calife Aroun-al-Raschid. Peut-être quelqu’une de ces
pièces d’or, pour venir de Bagdad au fond de la Scandinavie, aura-t-elle
effleuré en route la main puissante de Charlemagne!...
Tout arrive aujourd’hui au fond de ce royaume écarté; tout, modes,
journaux, et jusqu’à la charmante musique de nos opéras comiques. On
représente à Christiania _la Dame Blanche_ et _le Pré aux Clercs_, tout
aussi passablement que dans beaucoup de préfectures françaises; et notre
admirable Auber n’aurait pas trop souffert à entendre chanter _le Domino
Noir_ par ces gosiers scandinaves, qui compensent l’absence d’études
suffisantes par la limpidité de leurs notes et la sûreté de leurs
intonations; du reste, ni goût, ni expression: beaux instruments livrés
à eux-mêmes, sans ce qui complète le musicien, la bonne méthode.
Les acteurs se montrent vêtus avec une mesquinerie bien compréhensible,
lorsqu’on sait qu’un premier sujet gagne rarement à Christiania plus de
dix-huit cents francs par an! Quant à la mise en scène, néant. Ce
spectacle, peu attrayant pour les yeux, ne laisse pas d’être organisé de
façon despotique. On n’a pas la possibilité de se délasser de la scène
en explorant la salle; car celle-ci est si complétement obscure, que
d’abord j’ai cru à un domino noir en lanterne magique. Ce petit lustre à
l’huile, qui tremblote au milieu pendant les entr’actes, disparaît tout
à fait lorsque la toile se lève, afin de contraindre l’attention du
spectateur à se concentrer sur la scène; l’arbitraire ainsi introduit
dans le plaisir, il en résulte qu’on regarde le spectacle par ordre, à
moins qu’on ne s’endorme par nécessité.
Je comptais sur cette soirée pour me faire une idée de la fashion
norwégienne; je n’ai pu me former d’opinion; au premier coup d’œil, les
femmes de Christiania m’ont paru assez jolies,--mieux, assez
gracieuses,--malgré deux défauts de beauté qui importent aux
connaisseurs: les dents gâtées et les oreilles très-grandes; mais on
voit de beaux teints, de beaux cheveux et des tailles élégantes pour des
tailles du Nord.
Voilà le résumé rapide de ce que j’ai pu voir à Christiania en deux
jours; prenez-le pour ce que cela est, une esquisse, rien de plus.
Adieu.
LETTRE III.
DRONTHEIM.
Quel saut, mon cher frère, de la salle de spectacle de Christiania à une
étroite cabine à bord du bateau à vapeur _le prince Gustave_, de la
douce musique d’Auber au bruit sourd des vagues, d’un bon fauteuil de
velours à un cadre rudement secoué, de l’atmosphère tempérée du ciel de
Christiania à la bise aiguë du golfe de Drontheim! Plus j’avance et
mieux je sens s’éloigner de moi le soleil et la civilisation, cet autre
soleil.
En quittant Christiania pour s’enfoncer vers le nord, on traverse un des
plus beaux pays du monde; Sandwolden, où l’on couche, devrait être cité
comme Interlaken ou Chamounix; le village est blotti dans la verdure, au
fond d’un vallon qui s’ouvre sur de grands lacs parsemés d’îles;
l’horizon est borné par d’assez hautes montagnes couvertes de sapins,
dont la silhouette sombre se découpe nettement sur l’azur pâle du ciel.
Cela forme un tableau d’une sérénité de lignes, d’un calme majestueux,
indescriptible; c’est un paysage de Suisse avec plus de verdure, un
paysage d’Écosse avec plus de grandeur. Je suis partie de Sandwolden à
l’aube; lorsque je suis montée en voiture, le soleil se levait radieux
et splendide derrière les montagnes, et changeait peu à peu le vert
profond des lacs en miroirs étincelants: je suis restée en extase,
adorant Dieu qui a fait la nature si belle! A travers un si beau pays,
la route est, comme vous pensez, charmante, remplie d’incidents, de
détours, de surprises; on a rompu avec la monotonie suédoise, on
traverse les cantons pittoresques de la Norvége, on approche des cantons
sauvages.
Les chemins sont bordés de forêts vertes et épaisses, au milieu
desquelles on entend l’amusant fracas de quantité de petits ruisseaux
qui, par leur furie et leur bouillonnement, prennent des airs de
torrents.
A Hund, où l’on couche le second jour, on commence à sentir les
dernières ondulations des Dofrines (ou monts Kolen); on s’aperçoit du
voisinage du Dovre-Field, la branche la plus élevée des Dofrines; on
franchit une chaîne de petites montagnes formées de mamelons superposés.
Lorsque je passai, les neiges des grands pics, fondues au premier
soleil, remplissaient les hauts vallons, qui débordaient comme des
coupes trop pleines et formaient des cascades coulant par larges nappes
sans faire de ces bonds furieux, habituels aux cascades de la Suisse.
En Suède, il y a peu de villes; en Norvége, il n’y en a pas du tout;
entre Christiania et Drontheim, on en trouve une seule, Lille-Hammer;
encore est-elle de construction si récente que la plupart des cartes ne
l’indiquent pas. C’est, du reste, une affreuse petite ville, régulière,
tirée au cordeau, froide et ennuyeuse, n’ayant plus de verdure et pas
encore d’édifices; c’est simplement un parallélogramme de quelques
centaines de mètres, strictement rempli de ces tristes alvéoles carrées
comme des boîtes, où s’enferme une multitude de gens qui ne sont plus
des paysans et ne sont pas encore des citoyens; période où les habitants
ont les vices des deux états: la grossièreté des champs et la vanité des
villes.
A mon grand regret, faute de chevaux, j’ai passé deux heures dans ce
lieu monotone; je n’ai pu m’y occuper à rien, pas même à dîner. Tout le
commerce de comestibles de l’endroit n’a pu me procurer un morceau de
viande. J’ai eu beaucoup de peine à faire comprendre à mon estomac que
les habitants, ayant supprimé les prairies du voisinage pour en faire
d’ambitieux chantiers, avaient du même coup supprimé les moutons. En se
cotisant autour de moi, on est parvenu à me servir du saumon cru, du
saumon fumé, du saumon à demi salé, du pain et du beurre; j’ai dîné avec
ce second service, mes trop fréquentes rencontres précédentes avec le
saumon sous toutes espèces de formes m’ayant depuis plusieurs jours
dégoûtée de ce poisson.
La question gastronomique est d’une assez affligeante simplicité en
Norvége; on y mange aussi peu et aussi mal que possible; passé
Christiania, on ne trouve nulle part ni pain ni vin, ces deux bases de
tout repas français. Ce qu’on nomme pain, dans ces provinces, n’a aucune
analogie avec ce que nous appelons du même nom. Le pain norvégien a la
forme et la dimension d’une assiette de porcelaine, il en a presque la
consistance; il est fait de farine d’orge et de seigle et d’une bonne
dose de paille. Ces espèces de galettes dures se cuisent à de très-longs
intervalles; on les perce d’un trou au milieu et on les enfile par
douzaines dans de longs bâtons suspendus au plafond; dans les maisons
soignées, on les recouvre d’un linge, mais la plupart du temps cette
précaution négligée donne beau jeu à la fumée et à la poussière.
Outre ce pain peu appétissant, et auquel je ne me résignai à toucher
qu’après un long jeûne, on trouve pourtant (excepté à Lille-Hammer) des
œufs et du lait; on a souvent aussi du fromage sans sel et du beurre
très-salé; ceci, avec l’immuable saumon, forme le fond du répertoire,
assez restreint, comme vous voyez.
Cette pénurie paraît explicable sur un territoire si peu cultivé et si
peu peuplé; les habitations se font peu à peu si rares, qu’il arrive de
voyager tout le jour sans voir une seule maison entre les relais,
très-éloignés les uns des autres. Ces relais ne sont pas des villages,
mais une de ces fermes assez considérables appelées dans le pays
_gaards_. Le _gaard_ norvégien se compose d’une vaste habitation
entourée de petits corps de logis servant de granges, d’étables, etc. La
maison, faite de troncs de sapins à peine équarris, dont les interstices
sont bouchés avec de la mousse, sert d’habitation au maître et à sa
famille; les domestiques et les bestiaux logent dans les petits
bâtiments d’exploitation. Ces _gaards_ forment autant de petites
colonies tout à fait isolées qui se suffisent à elles-mêmes. Les grandes
distances et la rigueur des hivers obligent ces familles de paysans à
prévoir tous les besoins de la vie; aussi sont-ils fort industrieux.
Les femmes filent le lin et le chanvre, tissent la toile et fabriquent
une sorte de drap grossier et solide, appelé _wadmel_, dont les hommes
se vêtent. Les hommes sont tour à tour laboureurs, forgerons, maçons,
charpentiers, et au besoin cordonniers et tailleurs. Outre de bons
vêtements et des meubles suffisants, les jeunes filles ont quelques
dentelles, quelques bijoux, des fichus de soie rapportés de la ville par
le père; et puis dans chaque maison on aperçoit, respectueusement posé
sur un bout de tapis, le gros volume, bibliothèque du pauvre, le livre
qui remplace et dépasse tous les autres, le livre des livres--la
Bible--et chaque petit enfant sollicité par sa mère saura vous en lire
un verset. Douce et paisible existence! froide, pure et égale comme
l’azur du ciel du Nord; région sereine et humble, sans rayons, sans
orages, que les cœurs fatigués regardent avec envie: _Invideo quia
quiescunt_, dit Luther.
Cette heureuse population a sa beauté particulière, et il semble qu’on
puisse lire la vie de tout homme dans sa physionomie placide. Le type
norvégien est surtout sain et robuste; les visages sont carrés et frais,
les nez retroussés et charnus, les yeux d’un bleu pâle, les cheveux
fins, blonds et frisés. Les enfants ont sur la tête de la soie plate
presque blanche qui rappelle ces petits Jésus de cire accompagnés d’un
agneau de carde de coton, qu’on voit sous verre dans les chambres
d’auberges, en France. Les femmes, relativement plus grandes que les
hommes, ont un éclat de teint magnifique et paraissent pour cela souvent
jolies sans l’être. Elles ont beaucoup d’enfants, et, malgré le calme de
leurs habitudes, semblent vieilles de bonne heure.
Voici la silhouette des personnages qui m’ont apparu; quant au croquis
du paysage, il serait très-compliqué à faire autrement qu’avec un
crayon.
A quelques lieues au delà de Lille-Hammer, on entre dans la pittoresque
province du Gudbrandsdal; la route, taillée à pic au-dessus d’un
précipice, se met à courir sur le versant d’une montagne, au pied de
laquelle écume et bouillonne une rivière-torrent appelée le Lougen. De
l’autre côté du Lougen se dresse une autre montagne plus haute, plus
âpre, plus sombre encore que celle que l’on gravit; d’innombrables
cascades jaillissent de ses escarpements et vont rejoindre le torrent.
Tout cela est très-sauvage et très-beau. Un album seul raconterait bien
cette pittoresque et agreste Norvége; j’en suis trop convaincue pour
vous faire beaucoup de descriptions, et je passe tout de suite à un
incident digne de la narration.
Un dimanche matin, vers dix heures, comme nous allions gagner une poste
nommée Laurgaard, je sommeillais à demi au fond de la voiture, dont
j’avais fait relever la capote à cause d’une petite pluie fine et
glaciale qui commençait à tomber. Nous étions tous dans cet état
d’engourdissement où plonge la fatigue compliquée de froid et d’ennui,
lorsque tout à coup la côte roide que les chevaux gravissaient
péniblement se changea en une pente presque à pic. Il s’agissait de
descendre l’équivalent de ce que nous venions d’escalader; le guide
reçut l’ordre de se mettre à la tête des chevaux afin de les maintenir;
mais, ne se méfiant pas des oscillations causées par les ressorts d’une
voiture beaucoup trop parisienne pour de semblables chemins, il ne
retint pas assez ses chevaux, et la voiture, entraînée par son propre
poids, roula très-vite, sortit de la voie et fut précipitée dans le
gouffre au fond duquel mugissait le Lougen. Nous fîmes deux tours sur
nous-mêmes, tout craqua horriblement, et je me rendis compte, avec la
vivacité que la pensée acquiert dans les moments suprêmes, que nous
allions être infailliblement broyés, puis noyés... Dieu, dans sa bonté,
nous sauva de ce péril de mort! Quelques maigres sapins croissaient au
milieu des quartiers de rocs, sur le flanc déchiré du précipice; ils
s’engagèrent dans l’orbe d’une de nos roues et arrêtèrent ainsi les
bonds de la calèche, qui resta suspendue au-dessus de l’abîme.
J’étais meurtrie de la tête aux pieds, mais, par une sorte de miracle,
je n’étais pas blessée; personne n’était blessé. Un des chevaux
seulement se trouvait engagé dans une crevasse d’où il semblait
impossible de le retirer. Lorsque la voiture s’arrêta, je me trouvai
ensevelie sous une avalanche de coussins, de livres, de cartes, de
bouteilles, de provisions de toute espèce. Les caissons et les poches
s’étaient vidés et avaient versé sur nous le plus inextricable
tohu-bohu. Tout étonnée d’être encore vivante, je sortis de la voiture
avec les plus grandes précautions, afin d’éviter un ébranlement capable
de lui faire recommencer son horrible course; puis m’accrochant aux
branches d’arbres, aux pierres, aux ronces du précipice, je parvins à en
sortir avec des peines infinies. Je m’assis, épuisée, sur le bord de la
route, et, plongeant mes regards dans le gouffre, j’y aperçus la
calèche; vue ainsi, elle faisait l’effet d’une cage d’oiseau accrochée à
un vieux mur.
Tandis que le cocher et le guide délibéraient sur le parti à prendre
pour obtenir des secours, je vis venir à nous un jeune officier
norvégien assis sur une de ces voitures du pays, composées d’une sorte
de fauteuil posé sur un large train; le jeune homme, bien enveloppé dans
son manteau ciré, fumant une longue pipe à bout d’ambre, s’en allait
rapidement et commodément à Drontheim. Mon domestique s’approcha de lui
et raconta en quelques mots notre accident. L’officier s’arrêta un
moment, l’écouta patiemment et froidement, puis fouetta son cheval et
continua sa route, après m’avoir examinée avec plus de curiosité que
d’intérêt. Je devais être horrible; mon visage était enflé par les
contusions, pâli par la frayeur, et mes vêtements froissés, mouillés,
souillés de boue, complétaient un ensemble peu gracieux.
On me le prouva bien!...
Il fallait donc nous tirer d’affaire tout seuls. Le cocher nous y aida:
il enfourcha le cheval le moins écloppé, et s’en fut à Laurgaard
chercher du monde. Heureusement c’était un dimanche, jour où tous les
hommes d’un _gaard_ se réunissent pour jouer et fumer. Après deux
heures, qui me parurent mortellement longues, notre émissaire revint
avec quinze hommes munis de cordes. On déchargea la calèche; on remit
comme on put dans les malles défoncées tout ce qui s’en était échappé,
et, après avoir passé deux câbles sous la caisse, on la hissa jusque sur
le chemin; ensuite on y attela un cheval et on la mena au pas. Quant à
nous, il nous fallut faire à pied les trois lieues qui nous séparaient
encore de Laurgaard.
J’y arrivai dans un état de malaise indicible; depuis que tout danger
était passé, je sentais mieux les douleurs de mes meurtrissures, et
j’eusse en ce moment payé bien cher le bonheur de quelques jours de
repos; mais il ne nous était pas permis de nous arrêter au delà du temps
nécessaire au raccommodage de nos roues et au remplacement de notre
timon, brisé dans la chute; cela se fit rapidement, car, le soir même de
ce jour néfaste, je remontais en voiture avec l’intention de courir
toute la nuit pour réparer ce temps d’arrêt. Cette détermination, prise
en une autre saison, eût pu nous exposer à de nouveaux et sérieux
dangers; mais heureusement la nuit dure peu en Norvége au mois de juin,
et à dix heures du soir, lorsque nous repartîmes, la lumière était
encore très-suffisante pour distinguer tous les objets.
La poste d’après Laurgaard se nomme Hougen; j’aspirais à y arriver afin
d’obtenir un verre de lait pour calmer mon ardente soif; je fus
désappointée. Hougen n’était pas même un _gaard_. Lorsque la voiture
s’arrêta, je ne vis aucune habitation loin ou près de nous; les chevaux
nous attendaient près d’un poteau au milieu de la route, gardés par un
enfant de treize à quatorze ans, maigre, pâle, chétif, à la physionomie
souffrante et sauvage; je crus voir le gnome malfaisant de cette
solitude. L’enfant regarda la calèche avec étonnement et méfiance; il
n’avait jamais vu de véhicule de cette forme, et il manifesta la plus
grande répugnance à s’asseoir auprès du cocher sur ce siége raccommodé
avec des cordes, dont la tournure n’était pas fort rassurante; néanmoins
il se décida, et, à peine installé, il se mit à exciter ses chevaux
d’une voix aigre et énergique, qui les fit partir comme des flèches.