Copenhague est une capitale, et elle en a les dimensions, sinon toutes

les autres conditions. Elle possède des rues où six voitures passent de

front et une place dite Royale, d’une étendue immense; un peu plus, ce

serait non une place, mais une plaine. Les maisons manquent de style et

sont froidement régulières. Elle paraît peu peuplée; dans la plupart des

rues, les passants sont rares et une voiture fait événement. Au total,

c’est un peu trop calme et trop désert pour une capitale. Au cœur de la

ville, dans le quartier appelé l’Œstergarde, la circulation paraît assez

active; mais le mouvement en est purement commercial. L’Œstergarde est

le bazar des modes; j’y ai vu les imprimés anglais, les étoffes de Lyon,

les articles de Paris étalés dans toutes les montres; j’y ai vu aussi de

très-jolies femmes, qui auraient été tout à fait charmantes si elles

avaient consenti à paraître un peu plus danoises et un peu moins

françaises.

Les honneurs de Copenhague nous ont été faits par notre gracieux et

spirituel ambassadeur, le comte Alexis de Saint-Priest. Il est

impossible d’exercer l’hospitalité officielle avec une courtoisie plus

empressée que la sienne. Son patronage fut une bonne fortune pour nous

et nous permit de bien mettre à profit le temps de notre court séjour en

Danemark.

Une grande renommée m’attire de préférence à tout; aussi ai-je demandé à

être conduite à l’atelier de Thorwaldsen, le célèbre sculpteur du lion

de Lucerne. Thorwaldsen est un beau vieillard d’à peu près soixante-dix

ans, droit, grand, avec des cheveux très-blancs et des yeux bleus fort

doux; un parler lent et un peu étudié, quelque chose dans les manières

visant à la majesté affable, et qui sent un peu trop _la pose_. Au bout

d’un quart d’heure, sa contenance m’avait donné la juste mesure de la

façon dont on l’apprécie dans son pays. Cette façon, nous la connaissons

mal en France. Le Danemark élève son sculpteur aux nues; il lui fait des

ovations: il le comble d’honneurs sous toutes les formes; il le traite

enfin comme aucun homme de génie ne l’a été de son vivant; pourtant

j’ose dire en France que Thorwaldsen n’est qu’un homme de talent. C’est

peut-être précisément pour cela: les hommes de génie ne sont jamais

compris entièrement pendant leur vie. Les auréoles durables entourent

rarement un front vivant; elles ne rayonnent qu’au-dessus des noms

écrits sur le marbre des tombeaux. Pour les hommes de talent, la

destinée leur escompte leur illustration dès ce monde, et ils n’ont rien

à réclamer de la postérité. Ils sont les amants du succès, non les

favoris de la gloire.

L’atelier de Thorwaldsen se trouvait peu garni d’œuvres: je ne pus voir

que quelques groupes ébauchés et un Neptune colossal entouré de tritons,

d’une masse noble et d’une heureuse composition; en revanche, ses

appartements étaient abondamment pourvus de portraits de lui sous tous

les aspects. Je lui garde rancune d’en avoir laissé faire un où on le

représente paré de toutes ses décorations; il en a près d’une

quarantaine; avec tous ces petits bouts de rubans ajustés les uns auprès

des autres, il semble avoir une carte d’échantillons appliquée sur la

poitrine. L’effet est laid, criard, de mauvais goût, et prouve qu’un

grand sculpteur n’a pas besoin d’être un coloriste; autrement,

Thorwaldsen n’eût pas permis à sa vanité d’offenser à ce point

l’harmonie d’un portrait.

En quittant Thorwaldsen, notre voiture s’arrêta devant une jolie et

élégante construction du XVIIe siècle: c’était le château de Rosenbourg.

Ce petit château fut bâti par Christian IV.

Un mot sur Christian IV. Il fut un de ces rois que l’histoire montre

grands, et dont la renommée reste pourtant à peu près circonscrite dans

les limites étroites de leur royaume. Son malheur est d’avoir régné

pendant cet illustre XVIIe siècle, si rempli par la France de mouvement

et de splendeur, que personne ne distingua dans les brumes du Nord cette

noble figure d’un héros penseur, d’un prince courageux, éclairé,

économe, avare du sang de ses sujets, et, chose plus rare, avare de

leurs deniers. Pendant son long règne, Christian tint souvent tête à

l’Empire et à la Suède; un moment il alla jusqu’à menacer Vienne; un

jour, il prit Calmar, défendue par Gustave-Adolphe. Doué d’une

infatigable activité d’esprit, il était sans cesse occupé par les

projets les plus multiples. Il fonda trois villes: Christiansand,

Christianopel et Christianstad; une colonie: Trinquebar, sur la côte de

Coromandel; il rebâtit Opslo, la capitale de la Norwége, et lui donna

son nom actuel de Christiania. Il ouvrit à Copenhague des chaires

publiques pour l’instruction du peuple, créa une école de pilotage

indispensable aux côtes déchiquetées et dangereuses du Jutland, établit

la première fonderie de canons qu’ait eue le Danemark, éleva des

manufactures de soieries et de draps pour tout le royaume. Moraliste

prévoyant, il expulsa les jésuites du Danemark; savant éclairé, il fut,

comme son père Frédéric II, le protecteur de Ticho-Brahé, l’illustre

astronome à qui l’on doit la découverte de la planète Mercure.

Malheureusement pour Christian IV, à l’époque où il savait si bien

régner, les regards de l’Europe étaient absorbés par Richelieu, et,

lorsqu’il mourut, ils allaient être éblouis par Louis XIV: car tout ceci

se passait entre 1613 et 1648.

Rosenbourg est un des nombreux châteaux édifiés par la main active de ce

grand fondateur. Ce petit château est une des plus charmantes fantaisies

du royal architecte; il l’a fait construire avec les proportions fines

et élégantes des monuments de la fin du XVIe siècle; c’est un joyau

taillé dans le grain rouge et serré des briques du Danemark.

Rosenbourg a cessé d’être habité: on en a fait le trésor historique des

rois danois; il renferme tous les objets précieux dont ils se sont

servis. Il faudrait traduire le catalogue de toutes ces richesses pour

en donner une juste idée. On voit là des chambres pleines de rubis, de

diamants, d’émeraudes, de perles fines, de topazes, de saphirs, en telle

quantité qu’on est tenté de ne plus appeler ces pierres-là précieuses,

parce qu’on ne les croit plus rares. Christian IV, qui n’oubliait rien,

pas même d’être magnifique, avait une selle de cinquante mille louis. Je

l’ai vue. Elle est faite d’un velours noir, épais comme du feutre, et

brodée avec une profusion de perles et de rubis. L’épée du roi, posée

près de sa selle, a une lourde poignée d’or massif dont le travail

exquis est plus précieux que la matière; autour de cette poignée se

tortille plusieurs fois une corde à puits formée de rubis et de diamants

énormes. La femme de Christian, Catherine de Brandebourg, imitait ce

grand faste; mais, en reine bien entendue, elle avait mis son luxe au

service de sa coquetterie; elle fit construire un vaste cabinet de

toilette dont les murs, le plafond et même le parquet étaient recouverts

de glaces. Les glaces alors n’étaient pas de beaucoup moins chères que

les diamants. Dans toutes les salles de Rosenbourg les meubles sont

d’ébène sculpté ou d’ivoire découpé à jour comme de la dentelle; les

trônes sont d’argent massif, la vaisselle est d’or, et, dans tous les

coins, tremble la lumière irisée de ces merveilleuses verreries de

Bohême taillées dans un rayon de l’arc-en-ciel. On se promène au milieu

de tout cela comme dans un palais des _Mille et une Nuits_, avec une

admiration mêlée de doute et d’émoi, et on se demande si on est bien

éveillé.

Le lendemain du jour où j’avais exploré cet immense écrin appelé

Rosenbourg, je fis une visite d’un intérêt tout différent: je pus

parcourir les magnifiques salles où des savants distingués ont réuni et

classé avec méthode une collection considérable d’objets à l’usage des

anciens habitants du nord de l’Europe.

Les armes des Scandinaves étaient toujours en pierre; les dards, les

haches, les couteaux se fabriquaient de la même manière; les tranchants

en sont très-bien affilés. Il fallait une adresse inconnue aux ouvriers

de nos jours pour parvenir à exécuter des armes si parfaites avec des

outils également en pierre. Le premier métal dont les Scandinaves eurent

l’idée de se servir est le cuivre. Pendant plusieurs siècles, ils

l’employèrent conjointement avec la pierre. Afin de le ménager, car ils

ignoraient la manière de l’extraire de la terre en abondance, ils

ajoutaient seulement une mince feuille de cuivre à leurs haches de

pierre, pour en former le tranchant. Plus tard, mais à une époque encore

si éloignée que la date ne peut en être précisée, ils découvrirent le

fer et en firent usage comme ils avaient d’abord fait pour le cuivre, en

petite quantité, pour former la pointe des dards et le tranchant des

haches.

Ainsi, à défaut d’histoire et même de traditions authentiques, les

matières employées par ces peuples dans la fabrication de leurs armes et

de leurs outils permettent de suivre pas à pas les progrès de leur

civilisation. On aperçoit quatre périodes bien distinctes:

D’abord la pierre imparfaitement polie et travaillée;

Puis la pierre jointe au cuivre;

Le cuivre et le fer;

Et enfin le fer seul.

Une chose digne d’attention, c’est qu’il existe une étonnante similitude

dans le point de départ des peuples les plus divers. Sans avoir égard

aux différences de races et de climats, la civilisation se ressemble

dans tous ses berceaux; ses premiers pas sont les mêmes sur tout le

globe. Les armes des sauvages de l’Amérique du Nord, celles des peuples

du Groënland, celles des Japonais, sont toutes fabriquées d’après les

procédés employés par les premiers habitants du Jutland et de la

Scandinavie. Les sauvages sont des sauvages partout, de même que les

enfants sont des enfants partout.

Le musée scandinave possède aussi un grand nombre de bijoux retrouvés

dans des tombeaux; la plupart sont en bronze, un petit nombre en or et

en argent. Ces bijoux, quelquefois assez délicatement sculptés

(bracelets, colliers ou anneaux), affectent généralement la forme d’un

serpent, probablement en l’honneur du serpent Asgar, honoré des

Scandinaves, qui le représentaient se mordant la queue et entourant le

globe terrestre.

J’ai traversé beaucoup trop rapidement les galeries de cet intéressant

musée pour avoir vu tout ce qu’elles contenaient; mais, au milieu de

tant de curiosités historiques ou scientifiques, je me suis laissé

arrêter par une curiosité d’un autre genre, par une statue équestre, de

dimensions presque colossales, sculptée en bois. Cette statue, d’un

grand effet, représente saint Georges terrassant le dragon. Le héros,

armé de toutes pièces, tient le monstre sous son cheval et lui enfonce

sa lance dans le corps; le cheval est impassible et inébranlable, un

vrai cheval de légende: l’énorme dragon, couvert d’écailles, se tord à

moitié écrasé sous le poids du cheval: il tortille sa formidable queue

dans la dernière convulsion de l’agonie, et, même dans ce moment, il est

encore terrible. Ce groupe a quelque chose de farouche et de violent qui

subjugue; c’est un assemblage étrange de hardiesses de maître et de

maladresses d’écolier: l’œuvre a de la puissance, un style sévère, une

originalité franche, et l’on oublie, devant le génie du sculpteur qui

flamboie de toutes parts, les roideurs et les gaucheries de l’exécution.

Cette statue fut exécutée par un élève d’Albert Dürer.

Copenhague doit compter parmi les villes riches et savantes; elle

renferme des collections précieuses de médailles, de bas-reliefs, de

vases étrusques, et un muséum d’histoire naturelle très-renommé pour ses

magnifiques coquilles.

Malgré les nombreux et terribles incendies qui la dévastèrent,

Copenhague a un assez grand nombre d’édifices; on me montra un beau

monument du XVIIe siècle, qui porte à un de ses angles une tour formée

de quatre bizarres et monstrueux lézards, dont les queues s’entremêlent

en l’air. On me dit que c’était la Bourse. Je ne me serais jamais

imaginé le temple de la finance et du mercantilisme sous cette

physionomie féodale et fantastique. En revenant, je suis entrée dans

l’église principale, je ne sais si les protestants disent cathédrale.

Cette église est construite sur de grandes proportions, dans ce style

correct et froid qui caractérise l’architecture _réformée_; elle a pour

ornement les statues des douze apôtres en marbre blanc; à l’extrémité se

dresse le Christ debout et bénissant; aux pieds du Sauveur s’incline,

avec une grâce toute divine, une suave figure d’ange portant dans une

coquille l’eau pure du baptême. Ces statues sont toutes de Thorwaldsen.

Voilà à peu près ce que j’ai vu à Copenhague, et c’est avoir trop

imparfaitement visité cette belle ville. Quant à ses environs, je ne les

ai pas vus du tout. J’ai strictement et ennuyeusement suivi la grande

route jusqu’à la frontière; je n’ai pas fait un coude en l’honneur du

palais italien de Frédéric II; je n’ai pas même été chercher, sur la

vitre de Frédensborg, la touchante inscription de la reine Mathilde:

_O God! keep me innocent, and make the others great[1]!_

[1] O Dieu! gardez-moi innocente et faites les autres grands!

Pauvre douce reine! si cruellement écrasée entre l’aversion de sa

belle-mère et la mollesse de son mari! Triste femme, prise entre ce que

nous devons également redouter: la violence de qui nous hait et la

faiblesse de qui nous aime!

A peine ai-je aperçu le matin, à la lueur douteuse du crépuscule, les

bois épais des bords du lac d’Esrum, où erre, dit-on, l’ombre rêveuse et

accablée d’Hamlet!

Ainsi, c’était en vain que les châteaux fameux s’échelonnaient sur la

route, que l’histoire et la poésie s’associaient pour me retenir; je

suis partie! J’ai opposé à toutes ces séductions la brutale vigueur de

mes chevaux; j’ai couru avec la rapidité barbare d’un commis voyageur en

retard, d’un banqueroutier poursuivi ou d’un farfadet en mission; enfin,

j’ai touché la frontière: j’étais à Elseneur!

Mes yeux, en apercevant la rive de Suède, se sont soudain consolés de

leurs regrets de la veille par l’espoir d’un beau lendemain. Impression

de voyage; bien commune impression de cet autre voyage qu’on appelle la

vie!

Je quittai le Danemark à tire-d’aile, et je ne vis bien la masse

imposante du Kroneberg que lorsque je fus installée dans un batelet

nageant vivement vers la Suède.

Le Kroneberg (dont le nom signifie, je crois, couronne de la montagne)

date du XVe siècle, et a bien le caractère solide et massif de

l’architecture fortifiée de cette époque. Il fut construit par Éric VII,

le misérable successeur de cette grande Marguerite, qui porta si

dignement trois couronnes et mérita le surnom de _Sémiramis du Nord_.

Le château de Kroneberg garde et surveille le détroit du Sund; cerbère

attentif, il reçoit un droit de passage de tout navire entrant ou

sortant de la Baltique; à la rigueur, ses exigences seraient appuyées

par une très-recommandable batterie de canons.

Le détroit du Sund est fort étroit; le vent s’y engouffre par caprices

comme dans un défilé; j’ai failli être victime d’un de ces courants

d’air inattendus; notre bateau a été sur le point de se coiffer fort

désagréablement, à cause d’une petite voile latine que j’avais

imprudemment fait laisser ouverte, par amour du pittoresque. Quoi de

plus charmant qu’une de ces gracieuses voiles triangulaires, serrant le

vent et emportant un canot comme un oiseau de mer qui fuit devant la

brise! C’est charmant! oui, mais c’est dangereux,--comme beaucoup de

choses charmantes!

La petite ville de Suède, où on aborde en face d’Elseneur (en danois

Helsingor), se nomme Helsingborg; c’est un petit port calme, sans

mouvement, peu commerçant, peu peuplé, peu curieux à visiter, impossible

à habiter huit jours. On y peint les maisons en rouge foncé, ce qui

rappelle fâcheusement certaines boucheries de village; les rares

passants de ses rues silencieuses regardent les étrangers de l’air

étonné et inquiet de gens qui n’en voient pas souvent. Helsingborg est

un de ces endroits où l’on se sent vivement saisi de cette impatience

particulière connue des voyageurs, qui fait faire dix fois en une heure

le trajet de la poste à l’auberge, en demandant désespérément ses

chevaux d’un côté et son souper de l’autre, afin d’en finir vite avec

leur plate tranquillité et leur morne insignifiance.

A propos de souper, je fis à Helsingborg ma première épreuve des

supplices gastronomiques que me réservait mon voyage; on m’y traita

d’une soupe à la bière (horrible mélange de bière chaude et d’œufs), de

pain au cumin complétement immangeable, et d’un fromage sans sel dont la

fadeur me fit reculer: total, je ne soupai pas.

Voyager en Suède n’est pas chose simple. Ce pays se maintient dans un

état assez primitif sous le rapport de la locomotion; on n’y trouve ni

malles-postes, ni diligences, ni services organisés quelconques; si on

veut se transporter d’un point à un autre, il est nécessaire d’y aviser

mûrement et de faire tout un plan de campagne.

Voici les principales conditions dont on doit s’inquiéter:

Avoir une voiture à soi;

Se munir d’un domestique interprète, dans le cas où on ignore le suédois

(cas assez habituel aux Français);

Envoyer devant soi un courrier chargé, comme le chat botté du conte

bleu, d’annoncer votre arrivée aux bons paysans dont dépendent les

relais, les gîtes et les dîners.

Il n’existe pas en Suède d’administration des postes; les paysans

doivent fournir des chevaux aux voyageurs sur leur réclamation; un tarif

règle le prix de chaque poste; un livre déposé dans chaque village

reçoit au besoin les observations et plaintes des étrangers, tenus en

outre d’y inscrire leurs noms et leurs qualités, de dire d’où ils

viennent et où ils vont. Sans son courrier (appelé _fairbird_) on serait

soumis à des lenteurs sans fin, et même avec cette précaution on subit

des retards. Le courrier attend souvent son propre cheval plusieurs

heures, et on le rattrape malgré ses vingt-quatre heures d’avance. Les

mesures que je viens d’indiquer une fois prises, on voyage assez

commodément sur les belles routes unies de la Suède.

La côte de la Suède n’a pas d’analogie avec celle du Danemark qui lui

fait face; quoique séparés par un bras de mer à peine plus large qu’un

fleuve, les deux pays ont une physionomie très-dissemblable. La côte

danoise, élevée, boisée, agreste et fertile à la fois, regarde, du haut

de ses collines, la côte suédoise, nue, basse et sablonneuse. Autour

d’Helsingborg s’étendent quelques champs d’orge et de seigle fréquemment

interrompus par des ampoules pierreuses couvertes de la végétation

tourmentée des houx et des pins nains. D’Helsingborg à Falkemberg, la

ville la plus rapprochée, la route suit patiemment les festons

capricieux de la côte; ce qui doit allonger le trajet d’une dizaine de

lieues. Falkemberg, Warberg, Kongsbacka, qu’on rencontre avant

Gothembourg, méritent à peine le nom de villes. Toutes sont construites

à peu près sur le même plan et présentent des différences imperceptibles

pour le voyageur. Figurez-vous trois ou quatre rues longues et

régulières, se coupant à angle droit entre elles, bordées de maisons de

bois peintes en rouge ou en gris; au milieu de ces rues une place avec

une église en bois aussi et d’une architecture plus que simple,

primitive, et vous aurez idée d’une de ces villes, et même de toutes

trois.

Le paysage s’égayait un peu pour nous lorsque nous rencontrions quelque

prairie. On commençait la fenaison, et des bandes de jeunes femmes et de

jeunes garçons étaient occupées à faucher l’herbe et à la faner. Les

femmes me parurent, pour la plupart, grandes, fraîches, blondes; le

visage gâté par de vilaines dents, le corps enlaidi par de grands pieds;

leur costume ne dédommage pas; il n’a rien de pittoresque; il se compose

de robes de laine très-longues, de tabliers bleus ou rouges et de

mouchoirs de coton noués sur la tête en fanchon. Les hommes, blonds et

peu barbus, portent des vestes de gros drap et des pantalons larges, de

vrais habitants de l’Orne ou du Calvados, des physionomies assez

normandes pour ravir un historien des invasions du Xe siècle et pour

impatienter un peintre courant après des types nouveaux.

Quelques lieues avant Gothembourg, on sent l’approche d’une ville riche:

la route se borde de maisons de campagne gaies, fleuries, proprettes,

cottages suédois tout aussi bien tenus que les cottages anglais. Après

les tristes bourgades qu’on vient de traverser, Gothembourg fait l’effet

d’une véritable capitale.

Gothembourg, détruite et brûlée par les Danois en 1611, sortit de ses

ruines sur un ordre de Gustave-Adolphe et fut reconstruite en entier.

Cette façon de renaître de leurs cendres n’est pas favorable aux villes;

elle n’en fait pas des phénix, au contraire. Une ville est une

agglomération d’œuvres et de souvenirs qui a essentiellement besoin de

la collaboration du temps; ses édifices doivent être le témoignage et le

produit d’une sorte d’alluvion des siècles; on aime à chercher dans les

édifices les traces des époques antérieures, et, pour le penseur

attentif, l’histoire se lit mieux aux angles des carrefours d’une

vieille ville, sur ses places, sous les dômes de ses temples, à l’ombre

de ses palais que dans les livres.

Gothembourg est le chef-lieu du gouvernement de Gothembourg et Bohus; sa

position, à l’embouchure de la Gotha, serait favorable à un grand

mouvement commercial: elle communique avec Stockholm par les beaux

canaux qui coupent la Suède transversalement, et avec tous les autres

pays par la mer; elle se trouve admirablement placée pour devenir

l’entrepôt central de toute la Suède occidentale, et sa prospérité

s’accroît d’année en année. A part son insignifiance archéologique,

c’est une belle ville vaste, aérée, bien bâtie et proprement compassée,

comme un alexandrin du XVIIe siècle.

Au moment où nous quittâmes Gothembourg, mon attention fut arrêtée par

deux détails, deux choses presque puériles, suffisantes pourtant pour

donner un caractère étranger aux rues que nous traversions: c’était de

voir les fenêtres des maisons ouvrant sur la rue au lieu de s’ouvrir à

l’intérieur, et la singulière manière dont les femmes du peuple portent

leurs fardeaux. En France, elles se servent de la hideuse hotte qui les

courbe, les déforme et fait ressembler toute femme à quelque monstrueux

limaçon portant sa coquille; en Italie, en Espagne, en Afrique et dans

tous les pays méridionaux, elles posent la charge sur la tête et

marchent légères, droites et fières, dans l’attitude noble des belles

filles des rois pasteurs. Dans le Nord et à Gothembourg

particulièrement, elles ont une autre méthode: elles placent sur une de

leurs épaules un long et fort bâton portant une corde à chaque bout: à

cette corde elles attachent tout ce qu’elles veulent transporter, même

des objets fort pesants. Les Suédoises se servent de cet instrument

très-adroitement, et le changent d’épaule avec une agilité qui n’est pas

sans grâce.

A quelques lieues au-dessus de Gothembourg, le pays se modifie; les

champs cultivés se font plus rares, les espaces de forêts plus

fréquents. La nature devient plus aride et la population plus pauvre. On

sent le voisinage de la Norwége; à chaque couchée on trouve le gîte

moins bon.

J’ai oublié de vous dire que, de même qu’il n’y a pas de postes, il n’y

a pas d’auberges. On loge chez les paysans. Chaque famille aisée a une

chambre d’honneur destinée aux voyageurs; on rencontre ainsi des logis

moins désagréables qu’on ne le croirait d’abord. On vous donne une

chambre boisée, meublée d’un lit de bois peint en bleu ciel. Le fond du

lit est en planches; on a pour matelas de l’édredon, pour oreiller de

l’édredon, toujours, de l’édredon, ce qui ne le rend pas meilleur. Outre

le lit, on jouit d’une table et de quelques siéges de bois. Le plancher,

bien lavé, est recouvert d’une légère couche de sable jaune, et

quelquefois des feuilles de plantes aromatiques, telles que l’angélique

ou la menthe, ajoutent l’élégance de leur parfum à du linge beau et

blanc. Presque partout en Suède on rencontre ce vrai luxe ignoré de plus

d’un somptueux hôtel: une extrême propreté.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 2 / 19 段