Amsterdam conserve des traces visibles de son passé: les mai

VOYAGE

D’UNE FEMME

AU SPITZBERG

PAR

MME LÉONIE D’AUNET

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14

1854

Les éditeurs de cet ouvrage se réservent le droit de le faire traduire

dans toutes les langues. Ils poursuivront, en vertu des lois, décrets et

traités internationaux, toutes contrefaçons et toutes traductions faites

au mépris de leurs droits.

Le dépôt légal de cet ouvrage a été fait à Paris dans le cours du mois

de juillet, et toutes les formalités prescrites par les traités ont été

remplies dans les divers États avec lesquels la France a conclu des

conventions littéraires.

Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

(ancienne maison Crapelet), rue de Vaugirard, 9.

VOYAGE

D’UNE FEMME

AU SPITZBERG

LETTRE PREMIÈRE.

A M. LÉON DE BOYNEST, A NEW-YORK.

A bord du _Wilhem de Eerst_.

Mon cher frère,

Comme tout le monde, vous vous étonnez et vous me demandez comment j’ai

pu faire le projet d’entreprendre ce grand et long voyage que vous me

voyez commencer avec crainte.

Ce projet s’est fait bien simplement; il est né d’un hasard de

conversation. Voici comment:

Il y a un mois environ, quelques amis se trouvaient réunis chez moi;

parmi eux était M. Gaimard, le célèbre voyageur. M. Gaimard a fait deux

fois le tour du monde et a pris part à je ne sais combien d’expéditions

vers le pôle; ce jour-là il nous raconta, avec sa verve méridionale et

pittoresque, le naufrage de _l’Uranie_ aux îles Malouines; il se

plaisait à nous retracer dans sa narration toutes les preuves de courage

et de sang-froid données dans cette circonstance par madame Freycinet,

qui accompagnait son mari, commandant de _l’Uranie_.

Quand il eut fini, quelqu’un dit: «Pauvre femme, elle a dû avoir

beaucoup à souffrir!

--Vous la plaignez? m’écriai-je; moi, je l’envie!»

M. Gaimard me regarda.

«Parlez-vous sérieusement, Madame?

--Très-sérieusement.

--Vous aimeriez à faire le tour du monde?

--C’est mon rêve.

--Et faire plus?»

Je ne compris pas; je crus que M. Gaimard faisait une plaisanterie.

«Plus, oui, reprit-il. On a fait le tour du monde bien des fois; on n’a

pas encore pénétré assez avant sous les latitudes qui avoisinent le

pôle, pour savoir si on pourrait par là passer d’Europe en Amérique.

--Eh bien! vous savez le chemin!

--Non, nous allons le chercher; je pars dans trois semaines, avec une

commission scientifique dont je suis président, pour explorer l’océan

Glacial dans les parages du Spitzberg et du Groënland.

--Vous êtes bien heureux!

--Je le serais davantage si cette expédition tentait votre mari, et s’il

voulait lui prêter le secours de son talent.

--Je crois que l’on peut lui faire une proposition dans ce sens.

--Vous en chargez-vous, Madame?

--Oui, à une condition.

--Laquelle?

--C’est que je l’accompagnerai.

--Jusqu’au bout?

--Jusqu’au bout.

--Cela présentera des difficultés, parce que les femmes ne sont pas

embarquées à bord des navires de l’État, et...

--Alors je ne dis pas un mot pour le voyage, au contraire.

--Parlez-en toujours, nous verrons à arranger la difficulté.»

Le soir même, le projet du grand voyage était mis sur le tapis entre mon

mari et moi, et obtenait l’unanimité de nos deux consentements.

Le lendemain nous annonçâmes notre départ à nos amis.

Ce fut un _tolle_ désapprobatif:

«Quelle folie! me disait-on; vous allez revenir laide.

--Pourquoi donc?

--Des pays affreux; et puis vous êtes trop jeune et trop délicate pour

les fatigues d’un tel voyage; attendez, au moins.

--Non; d’abord l’occasion ne se représenterait pas; ensuite, plus tard,

je puis avoir des enfants et n’aurai plus alors le droit d’exposer ma

vie dans des aventures.

--A votre âge on va au bal et non au pôle.

--L’un n’empêche pas l’autre; si je reviens, j’aurai tout le temps

d’aller au bal.

--Et si vous ne revenez pas?

--Vous aurez le plaisir de dire: Je le lui ai bien prédit.»

Je ne pensai plus qu’à mes préparatifs; je remplis de robes et de

chiffons quelques caisses qui furent dirigées sur Copenhague et

Stockholm; je me fis faire des habits d’homme pour être commodément, une

fois arrivée en pays perdu, et, au bout des trois semaines dont M.

Gaimard avait parlé, nous étions complétement prêts; il vint nous dire

adieu, et fut émerveillé de notre activité. Nous lui avons donné

rendez-vous au cap Nord; la commission scientifique s’y rend par mer;

nous prendrons, nous, la voie de terre: excellente combinaison qui nous

permettra de voir beaucoup de pays.

Maintenant, mon cher frère, il n’y a plus ni blâme ni conseils à nous

envoyer, nous sommes en route; je vous écris à bord du bateau à vapeur

qui nous mène à Hambourg, et cette lettre est le commencement

d’exécution de la promesse que je vous ai faite de vous raconter ce qui

m’arrivera et de vous décrire ce que je verrai pendant cette longue

pérégrination. La tâche sera rude, je le crains, mais j’espère

l’accomplir à force de sincérité. A mon sens, écrire un voyage, c’est

faire le portrait des pays qu’on parcourt, et le narrateur n’a pas le

droit de les rendre méconnaissables.

L’intérêt de mon récit croîtra à mesure que je m’avancerai sous les

latitudes élevées de notre vieille Europe; arrivée là, j’aurai, à défaut

d’autre, le mérite de l’originalité, étant la seule femme qui ait jamais

entrepris un semblable voyage.

Voici notre itinéraire.

En allant:

La Hollande, Hambourg, le Danemark, la Suède occidentale, la Norvége,

Christiania, Drontheim, le cap Nord et enfin le Spitzberg, s’il plaît à

Dieu.

Au retour:

La Laponie, Torneä, la Finlande, la Suède orientale, Stockholm, la

Prusse, la Saxe et le Rhin.

Je ne vous dis rien des adieux, du départ, de la Normandie, dont j’ai

entrevu les beautés à travers un voile de pluie qui les attriste trop

souvent, rien non plus du Havre, devenu un faubourg de Paris; le vrai

voyage n’a commencé pour moi qu’au moment où j’ai mis le pied sur le

pont du bateau à vapeur de Rotterdam. Il faisait un temps affreux. En

sortant du port, le bateau a été lancé par les vagues sur un groupe de

petits chasse-marée auxquels il a causé des avaries considérables, nos

roues déchiraient les voiles, brisaient les mâts, enfonçaient les

coques; tout criait et craquait sous cet immense moulin; les pêcheurs

ainsi maltraités étaient désolés et furieux à la fois; ils nous

apostrophaient d’une manière énergique et peu courtoise. Je quittai

ainsi le Havre au milieu d’un grand tumulte et d’un concert de

malédictions. Ni les côtes de la patrie ni les compatriotes ne me firent

de touchants adieux.

A partir de ce moment jusqu’au lendemain, je fus la proie exclusive de

cette torture appelée le _mal de mer_, et je ne vis rien, hors des

tasses de thé et des citrons dans lesquels, par rage, je mordais comme

dans des pommes.

Lorsque le bateau entra dans la Meuse, je me sentis mieux et montai sur

le pont. Je fus bien surprise de me trouver déjà en présence d’un pays

si différent de la France; nous passions alors devant une petite ville

nommée, je crois, Helvoetsluys, située au milieu d’un paysage frais,

peigné, gracieux, coquet, un vrai paysage d’éventail: il n’y manquait

rien, pas même les moutons blancs, ni la silhouette élancée de trois

grandes filles en jupes courtes, qui étendaient du linge sur un pré d’un

vert éclatant.

Les rives de la Meuse sont très-plates; le fleuve est endigué au moyen

de petits remparts bas, qui, aperçus de loin, comme je les voyais, ont

l’air de murailles faites par des vanniers: l’œil n’aperçoit que de

menues branches ou des joncs (je ne saurais dire lesquels) artistement

entrelacés, et on s’étonne de voir une si grande force cachée dans un si

élégant travail.

Nous avons laissé le Briel à droite, passé près de Dortrecht, dont j’ai

seulement entrevu les hauts clochers couverts d’ardoises, et le soir

même nous sommes arrivés à Rotterdam.

J’ai traversé Rotterdam à pied, et un peu à la hâte, pour aller trouver

la diligence de la Haye; j’ai cependant eu le temps d’être séduite par

son exquise propreté, par ses canaux limpides bordés de beaux arbres,

par ses jolis ponts de pierre légèrement jetés d’un bord à l’autre, par

son air calme, riant, paisible et doux comme le bonheur. Presque toutes

ses maisons sont précédées d’un perron de pierre, de bois ou de brique;

chaque propriétaire arrange le sien suivant son goût, ce qui introduit

de charmants caprices dans l’architecture générale, à la grande

confusion de la symétrie froide et de la régularité ennuyeuse. Par

moments une porte entr’ouverte me laissait apercevoir l’intérieur de

quelque cuisine propre, lavée, rangée, brillante, comme on n’en voit, à

Paris, qu’au Louvre, dans les tableaux hollandais.

Dans ce pays, où on doit vivre si bien, on voyage fort mal; les voitures

publiques sont détestables, et, si les routes n’étaient pas unies comme

des allées de jardin, on serait brisé au bout de deux lieues. De

Dortrecht à Delft, on traverse un paysage de Paul Potter, des prairies à

perte de vue, coupées de temps en temps par un canal étroit où se

réfléchit le ciel. Lorsque nous passâmes, quelques cigognes cendrées,

immobiles sur une patte, nous regardèrent sans s’envoler; de belles

vaches blanches, à taches rousses, se couchaient en ruminant dans les

hautes herbes; une brise à peine sensible nous apportait la saveur

fraîche et salée de la mer, et le soleil s’abaissait lentement derrière

un voile de vapeurs pourprées; il régnait sur cette nature un calme

puissant, contagieux pour l’âme, et, tandis que la voiture roulait sans

bruit et que mes compagnons de voyage se laissaient aller à une agréable

somnolence, je me rappelai ces charmants vers de Richard Howitt:

«The birds were hushed, the flowers were closed,

«The kine along the ground reposed.

«All active life to gentle rest

«Sank down, as on a mother’s breast!»

L’oiseau faisait silence et les fleurs se fermaient;

Les vaches doucement se couchaient sur la terre.

La nature et la vie ensemble s’endormaient

D’un paisible sommeil, comme au sein d’une mère!

Et je m’abandonnai à une rêverie profonde comme cet horizon infini,

douce comme ce beau paysage.

Nous avons traversé Delft très-rapidement à la nuit noire, et je n’ai pu

distinguer autre chose que les étincelles de toutes les pipes

fonctionnant devant toutes les portes. A la Haye, je me suis logée près

d’un grand canal, sur un quai nommé _le Spui_. Le lendemain matin, un

grand tapage de brosses et de balais allant et venant au-dessus de ma

tête m’a obligée à me lever de bonne heure, malgré ma fatigue. Le bruit

de l’eau que j’entendais fouetter contre mes vitres me fit croire qu’il

pleuvait à torrents; en regardant, je fus rassurée: ce n’était pas de la

pluie, mais tout simplement les ménagères du voisinage et les servantes

du logis qui, à l’aide de pompes portatives, inondaient l’extérieur des

maisons afin de le nettoyer, et produisaient un déluge factice.

On m’avait beaucoup parlé de la propreté des Hollandaises; néanmoins,

elle m’a paru fabuleuse; il n’est pas jusqu’aux crémaillères, jusqu’aux

plaques des cheminées, aux clous des portes et aux grattoirs pour les

pieds, qui ne soient brillants comme des bijoux d’acier; ces gens-là

n’ont pas le goût de la propreté, ils en ont le culte. Les femmes sont

sans cesse à laver, gratter, brosser, ranger, fourbir, balayer ou

écurer; elles ne font pas autre chose. A les juger sur la mine,

peut-être s’acquitteraient-elles moins bien de ce qui serait moins

mécanique. Les femmes dispensées par leur position de fortune de prendre

une part active à la lessive générale et perpétuelle de leur habitation

ne manifestent pas grand goût pour les jouissances intellectuelles; leur

vie se passe à s’habiller, à se promener au parc, ou bien à se tenir

assises, près de leur fenêtre, avec une broderie, en s’interrompant

fréquemment pour jeter un regard sur un petit miroir attaché à une

branche de fer mouvante, placée à l’extérieur de la maison. D’après la

façon dont il est incliné, ce curieux petit meuble, ou ce petit meuble

curieux, réfléchit toutes les personnes qui passent dans la rue. On

nomme cela un _espion_, et le mot est très-juste; car ce morceau de

glace, que l’œil du piéton sans méfiance aperçoit à peine, est d’une

perfidie, ou plutôt d’une fidélité affreuse, pour rapporter ses moindres

gestes.

Les rues de la Haye sont solitaires, presque désertes: le seul lieu

vraiment animé de la ville, c’est le grand canal à l’heure du marché. On

voit arriver de longs bateaux chargés de fruits, de légumes, d’œufs, de

volailles et de beaux poissons qui brillent, s’agitent et sautent encore

dans les filets où ils ont été pris; les mariniers assis à l’avant

fument gravement, et de toutes les maisons sortent les actives ménagères

qui vont à bord des bateaux faire la provision. Ces femmes aux membres

robustes, aux joues fraîches, au costume pittoresque, qui vont,

viennent, babillent, achètent, s’appellent en passant d’un bateau à

l’autre, donnent à cet ensemble une vie et un éclat que je ne saurais

décrire. Sans doute, notre marché de la halle à Paris est plus

considérable; la foule y est plus grande, les denrées, plus abondantes;

mais l’effet produit aux yeux est complétement différent. A Paris, le

marché se tient sur un emplacement entouré de maisons hautes et noires;

c’est un lieu bruyant, sale, impraticable, nauséabond; le pied y

trébuche dans la boue; l’odorat y est offensé par les âcres émanations

des détritus de toutes sortes. Quel contraste avec ce marché hollandais,

propre, riant, joyeux, à l’aise sur son grand canal, ombragé de beaux

arbres et bordé de quais spacieux! Ceci suffit pour expliquer pourquoi

les maîtresses de maisons s’abstiennent à Paris de surveiller leur

cuisinière au marché, tandis qu’à la Haye elles les accompagnent presque

toujours.

Pendant tout un jour, je suis restée enfermée dans les musées. Que dire?

C’est un encombrement de trésors et de chefs-d’œuvre. Les trésors sont

dans le musée chinois, les chefs-d’œuvre dans le musée hollandais; on

sort de là avec des éblouissements.

J’ai passé deux heures en Chine et une heure au Japon. Que personne ne

s’avise de me soutenir qu’il connaît mieux que moi ces deux pays: j’y ai

été. Je dirai comment se croisent les rues de Pékin; comment sont bâties

les maisons; quels dessins courent sur les murs de porcelaine; combien

d’étages ont les pagodes; quels costumes portent les femmes; quels

cordonniers-joailliers fabriquent leurs souliers extravagants de

petitesse; de quelles épingles longues comme des quenouilles elles

chargent leur tête; la couleur des colibris dont elles se coiffent les

jours de fête; comment sont faites les fleurs là-bas, et à quels fruits

elles ressemblent; combien sont gros les légumes, et de quelles bêtes

ils ont l’air: je sais tout enfin. J’irais, non, je veux dire je

retournerais en Chine demain, j’y serais comme chez moi.

Pour parler sérieusement, on s’épargne huit mois de traversée et les

tempêtes du cap de Bonne-Espérance, en passant une journée dans les

musées de la Haye. Le musée chinois est une collection complète des

armes, des vêtements, des meubles, des tableaux, des outils et des

ustensiles du céleste empire; on y a ajouté des imitations parfaites de

tous les animaux, des fruits, des fleurs, des plantes et des légumes du

pays; s’il fallait citer tout ce qui est étonnant de perfection, il

faudrait dresser une nomenclature; il y a là des fruits à rendre voleur

un gourmand; en les regardant, il semble qu’il s’en exhale un parfum

exquis et pénétrant. Comme complément à ces magnifiques collections, on

a placé dans la même salle les plans, en relief, de Pékin et de Canton,

exécutés sur d’assez grandes proportions et avec une fidélité chinoise.

Les trésors positifs ne le cèdent en rien aux chefs-d’œuvre de patience;

les armes et les costumes réunis dans le musée représentent une énorme

valeur; ce sont encore plus des bijoux que des armes; les _kriss_ malais

sont en or massif avec une petite flamme d’acier au bout seulement, mais

bien aiguë et bien empoisonnée, comme il convient; les manches de

poignards japonais sont encroûtés de pierreries: cet arsenal-là est un

écrin. Les costumes sont également inestimables; j’ai vu parmi eux tant

d’étoffes éblouissantes, inconnues chez nous, que la seule comparaison

me venant à l’esprit était celle de la robe couleur du soleil, dont on

nous parle dans le conte de _Peau-d’Ane_. La plupart des jupes des

femmes sont de ces beaux crêpes auxquels la Chine a donné son nom, avec

des broderies d’or du goût le plus charmant; certes ces ouvriers qui

composent de pareils dessins sont plus artistes que beaucoup d’artistes

que je sais. En dernier lieu, ma curiosité a été occupée et amusée par

une grande armoire recouverte d’écaille et incrustée d’argent, d’un

travail remarquablement précieux; cette armoire ouverte se trouva

contenir une maison japonaise, mais une véritable et complète

habitation, avec tous ses meubles et tous ses ustensiles, soignés comme

s’ils étaient de grandeur naturelle. Un seul détail donne idée du reste:

il y a dans la maison une bibliothèque, et les livres qui la composent

ont été imprimés exprès. Ce miracle des joujoux avait été commandé par

Pierre le Grand pour le musée de Pétersbourg; j’ignore quelles

circonstances l’ont fait rester à la Haye.

Après les richesses de la Chine, j’ai vu celles de la Hollande, les

tableaux. Dans de tels musées, pour regarder, pour juger, pour

comprendre, il faudrait non un jour, mais une année. J’ai passé avec une

rapidité déplorable devant les Gérard Dow, les Metzu, les Terburg les

plus ravissants et les plus incontestables. A peine ai-je donné quelques

minutes au plus beau Paul Potter qui existe. Il représente un grand

taureau pensif, debout près d’une belle vache couchée. C’est une fenêtre

ouverte sur une prairie. Cela vaut, dit-on, deux cent mille francs.

Sachant combien j’avais peu de temps, je courais à travers les galeries,

cherchant un tableau dont la gravure m’avait vivement frappée: _la Leçon

d’anatomie_, de Rembrandt. Quand je me suis trouvée devant ce

chef-d’œuvre du plus puissant des maîtres de la couleur, mon admiration

s’est élevée jusqu’à l’émotion. Le sujet est sévère et rendu avec une

rare simplicité: le maître, debout, en face du cadavre étendu sur une

table, fait une démonstration; ses élèves l’écoutent avec un intérêt qui

se lit sur leurs physionomies intelligentes et calmes. La tête du

médecin est vivante et inspirée, on regarde, on s’arrête, on attend sa

parole, comme ces graves étudiants vêtus de noir qui l’entourent; la

scène est éclairée par cette lumière mystérieuse et chaude à la fois,

dont ce maître immortel a seul eu le secret.

En quittant le musée, j’ai traversé ce beau parc qu’on appelle le bois

de la Haye; des merveilles de l’homme je suis passée aux merveilles du

bon Dieu; en tous temps ce bois paraît une magnifique promenade, mais au

mois de mai c’est un immense bouquet; le bord des chemins est couvert de

violettes, de perce-neige, de primevères; tous les buissons sont roses

ou blancs; les boules de neige, l’aubépine, éclatent de toutes parts:

rien de plus frais, de plus gai, de plus embaumé! De temps en temps, les

premiers plans étaient gâtés par les toilettes de quelques

ultra-élégantes de la ville; ces dames, ayant voulu être trop

Parisiennes, avaient réussi à être assez bizarres. Elles étaient vêtues

à la mode de la saison prochaine, chose fatale, menaçant toute étrangère

esclave de certains journaux, qui ont plutôt pour habitude de prédire

les modes que de les indiquer.

Le soir même de ce jour, je quittai la Haye dans une grande voiture

jaune, si haut montée sur ses roues que son marchepied était presque un

escalier. Je me suis assise sur de maigres coussins, rembourrés de foin,

ayant à ma gauche un Hollandais fumant un cigare, et devant moi deux

Hollandais fumant dans de grosses pipes. Enfermée comme je l’étais dans

cette tabagie, je n’eus d’autre ressource, pour échapper à la migraine,

que de rester obstinément la tête à la portière, et je ne m’en repentis

pas. La route de la Haye à Amsterdam semble une promenade dans un jardin

anglais; le pays est parsemé de maisons de campagne qu’on prendrait

facilement pour les kiosques ou les chalets d’un parc immense, tant

elles sont coquettes, mignonnes, fleuries et bien enluminées. Du haut de

mon observatoire, je voyais par-dessus les haies et plongeais dans les

jardins, dont j’aurais pu effleurer les arbustes avec la main; mille

parfums exquis s’élevaient des parterres et combattaient victorieusement

les exhalaisons désagréables de mes fumeurs. Dans cette course à vol

d’abeille au-dessus des jardins, je pus constater le nombre considérable

des grandes fortunes hollandaises. Ce n’était ni dans l’élégance des

habitations ni dans la magnificence des plates-bandes que se révélait

pour moi l’opulence du propriétaire; non, c’était par la quantité de

monticules m’apparaissant dans chaque enclos. Sur ce tapis de billard

qui forme le sol des Provinces-Unies (et, si vous me permettez un

mauvais jeu de mots, je dirai que jamais provinces ne furent plus

justement appelées _unies_), sur cette terre classique des prairies, un

mouvement de terrain n’existe qu’autant qu’on le crée, de là l’ambition

de tout propriétaire de doter son parc d’une colline, d’une ondulation,

d’une ampoule de terrain quelconque. Cette rareté se fabrique à force

d’argent: chaque banquier retiré se pavane autour d’une butte de terre;

il y en a d’assez millionnaires pour y ajouter le rocher formant grotte:

ceci alors atteint le _nec plus ultra_ du luxe.

Un horticulteur se fût sans doute pâmé devant ces nobles tulipes et ces

illustres jacinthes vantées, enviées, cotées par les jardiniers du monde

entier; moi j’en ai joui, ni plus ni moins que si elles n’avaient pas

représenté des sommes folles, et avec la placide ignorance d’un esprit

qui n’admet, parmi les fleurs comme parmi les femmes, d’autre

aristocratie que celle de la beauté. Du reste, pendant que j’avoue mes

hérésies, j’y ajoute celle-ci: j’aime médiocrement ces soins excessifs

donnés aux fleurs; en leur ôtant leur abandon, ils les privent aussi

d’une partie de leur grâce: sous ce rapport, je vais loin; car je

préfère une fleur des champs à une fleur de serre, et un jardin négligé

à un jardin soigné.

Au bout de cette promenade j’ai trouvé Amsterdam, la capitale de la

Hollande. Amsterdam est la Venise du Nord: comme l’autre Venise, elle a

la mer, les palais, les canaux, les souvenirs; comme l’autre elle fut

républicaine, florissante et glorieuse. Aujourd’hui, Venise est asservie

et Amsterdam soumise. La grande république aristocratique n’est plus

qu’une ville dépendante de l’empire d’Autriche; la grande république

bourgeoise n’est plus qu’une monarchie de troisième ordre. Qui eût prévu

cela il y a trois siècles, quand Venise, forte de ses soixante mille

hommes d’armes, de ses cent quarante galères, de ses inépuisables

arsenaux, luttait contre la Turquie; quand la Hollande colonisait les

Indes tout en tenant tête à l’Espagne?

Amsterdam conserve des traces visibles de son passé: les maisons du quai

des Seigneurs, baignant leurs perrons de marbre dans l’eau du grand

canal, ouvrant leurs larges fenêtres garnies de vitres roses sur de

vastes salons tendus de damas des Indes, ont conservé un air opulent et

une tournure hautaine qui rappellent les meilleurs temps de sa

prospérité. Amsterdam représente encore une ville gaie, animée et

pittoresque; tout y est intéressant pour le voyageur; mille objets y

attirent et y récréent la vue. Chose rare maintenant, elle a une couleur

à elle, un aspect particulier; elle n’a pas pris la triste teinte de

contrefaçon française de ses voisins de Belgique; elle a encore des

costumes, de vrais et sincères costumes nationaux. Les femmes des

environs d’Amsterdam charment l’œil de l’artiste par leurs brillants

ajustements et leur fraîcheur éclatante; les Frisonnes, fidèles à leurs

anciens usages, portent sur leur front des plaques d’or ou d’argent

doré, richement travaillées, d’un effet piquant et bizarre, et l’on

rencontre dans les rues les orphelins élevés par la charité publique

vêtus de robes mi-partie grises et rouges, comme de vivants souvenirs du

moyen âge.

Il faudrait passer deux mois dans une pareille ville: je n’ai pu, à mon

grand regret, lui donner que deux jours. J’ai cependant vu le musée, en

courant, comme toujours.

Ce musée, c’est stupéfiant! On n’imagine pas une semblable réunion de

perles! Je vous fais grâce de mes descriptions de tableaux: d’autres

plus dignes que moi ont savamment parlé de toutes ces œuvres

merveilleuses, et je vous renvoie à eux. Pourtant, puisque vous me

demandez toutes mes impressions, je vais vous citer ce qui m’a

_accrochée_, comme on dit en style d’atelier.

Un Gérard Dow d’abord; une espèce de tour de force réussi de ce maître,

pour qui la patience fut le génie; une petite scène d’intérieur éclairée

simultanément par la lune, par une lanterne et par un feu de cheminée;

ces diverses lumières sont rendues d’une façon à la fois distincte et

harmonieuse, qui est le comble de l’habileté. En vérité, ce petit

tableau est une gageure contre l’impossible, et une gageure gagnée.

Ensuite je suis restée clouée plus d’un quart d’heure devant _la Ronde

de nuit_ de Rembrandt. Cela représente tout simplement une patrouille de

bourgeois à Gand: des visages communs, des costumes sombres, une action

vulgaire,--un ensemble sublime,--c’est la nature plus l’art. Il y a une

haleine dans chaque poitrine et le souffle puissant d’un grand génie

dans l’œuvre. Cela s’élève au niveau de _la Leçon d’anatomie_, et ces

deux tableaux valent à eux seuls qu’on fasse le voyage pour les voir.

Dans ce même musée, on garde la page capitale de l’école hollandaise: un

immense tableau de Wander-Hest, un peintre que nous connaissons trop

peu, nous autres Français. Cette fois, Wander-Hest a peint un _Repas

d’échevins_. Douze ou quinze hommes sont réunis autour d’une grande

table chargée de mets, dans les attitudes les plus naturelles; les

figures, largement dessinées, vivent de la vie réelle; elles sortent de

la toile, comme on dit. Quant aux détails, ils sont exécutés avec un

fini précieux et inouï; on pourrait compter les fils de la nappe et les

points de la tapisserie. Certes, c’est un beau tableau; pourtant il ne

m’a point touchée. Pourquoi? Peut-être avais-je les yeux trop pleins de

la poétique lumière de Rembrandt!

Il ne faut pas quitter la Hollande sans avoir vu Saardam et Brouk.

Saardam est une page et Brouk est une vignette de l’histoire des

Pays-Bas. Cette fois, j’eus pour mon excursion le plus charmant des

compagnons de voyage, le soleil. La route d’Amsterdam à Saardam est

jolie et variée; de temps en temps elle côtoie le Zuiderzée, au fond

duquel on aperçoit, m’a-t-on assuré, en temps calme, les clochers et les

tours d’une ville autrefois engloutie par la mer pour former cet immense

golfe. Le récit appartient, je crois, plus à la légende qu’à l’histoire;

quoi qu’il en soit, en passant près de la mer, je regardai

attentivement; mais j’aperçus seulement quelque chose d’analogue à ce

que vit la sœur Anne du conte, le soleil tamisant sa poudre d’or sur le

dos bleu des vagues, et l’herbe de la route devenant d’une verdure plus

intense sous son heureuse influence.

Si on n’allait pas à Saardam pour accomplir une sorte de pèlerinage à la

maison du royal charpentier Pierre Ier de Russie, il faudrait encore y

aller pour Saardam, pour voir ses maisons éparpillées dans un jardin, et

ses femmes si richement et si coquettement vêtues, qui ont l’air de

femmes du monde jouant à la paysanne. Le jour où j’arrivai était un

dimanche, et je vis déployées de toutes parts des jupes de vieux damas

et de pékin broché, dont une petite-maîtresse parisienne se fût fort

bien accommodée pour couvrir les fauteuils de son boudoir.

Les femmes de Saardam portent avec cela de grands chapeaux de paille

presque ronds, doublés et bordés d’une étoffe de couleur très-vive, qui

leur vont à merveille. Cette robuste et active population parée pour une

fête, ce ciel bleu sans un nuage, cet horizon infini de la grande mer,

ce printemps qui étalait sa pompe de fleurs dans ses rues-jardins, tout

cela formait un tableau ravissant au regard et doux à l’âme, dont j’ai

joui avec bonheur pendant quelques heures.

Ensuite j’ai été voir la maison de Pierre Ier.

On entre avec un sentiment de vive curiosité et une sorte de respect

dans cette humble demeure où, pendant trois années, un homme qui

possédait presque une moitié de l’Europe s’est astreint aux études

arides et aux pénibles labeurs d’un constructeur de navires. Pierre Ier

sur le chantier de Saardam apparaît dans l’histoire comme une rare et

noble figure; il y a une vraie grandeur dans son exil volontaire loin de

la patrie, loin du trône, dans cette humilité du puissant devant le

travail, du despote à demi sauvage devant la civilisation, dans cet

hommage rendu par la force à l’intelligence. On sent qu’en faisant cela

cet homme apprenait à construire un navire, mais songeait à édifier un

empire.

La maison où il méditait ses grands projets et se livrait à ses modestes

études est petite, bâtie en bois, très-simple, une vraie chaumière,

divisée en deux pièces: dans celle du fond, on montre la table où il

écrivait et le lit de camp, bas et dur, où il se reposait. Tout dans

l’habitation est de la plus austère simplicité: les murs sont nus, les

meubles grossiers, faits en bois naturel; quelques cartes et des outils

de charpentier sont accrochés aux murailles; c’est la retraite d’un

solitaire en même temps que le logis d’un ouvrier. Jamais un plus humble

toit n’abrita une plus vaste pensée!

Les voyageurs sont tenus d’écrire leurs noms sur un registre placé dans

la première pièce; j’ai mis le mien au bas d’une page où il se trouvait

précédé de neuf noms anglais et de six noms allemands. J’espère que les

noms français ne sont pas aussi rares dans le reste du volume.

Après Saardam, on va voir Brouk, éloigné seulement de quelques lieues.

On m’avait cité Brouk comme la merveille de la Hollande; à mon sens, ce

n’est pas la merveille qu’il eût fallu dire, mais le résumé. En effet,

dans ce petit coin de terre, les défauts et les qualités des Hollandais

se manifestent dans leur plus complète expression.

Brouk n’est ni une ville ni un bourg, encore moins un village; c’est une

agglomération d’habitations de plaisance construites par des

propriétaires assez riches pour satisfaire tous leurs goûts; en suivant

leur penchant, ils sont arrivés à des extravagances de soin, à des

aberrations de propreté inimaginables: tant il est vrai qu’il faut

redouter l’abus des meilleures choses!

D’abord les rues, mais je ne sais s’il faut appeler cela des rues,

puisque les voitures n’y passent pas; je ne puis pourtant pas non plus

dire les allées, puisque le sol se compose d’un pavage de briques

artistement disposées; les rues donc sont balayées comme nos chambres à

coucher; pour qu’aucun _accident_ ne vienne porter atteinte à cette

rigoureuse propreté, les animaux ne dépassent pas les barrières de la

ville. Quant aux maisons, figurez-vous absolument ces joujoux de

Nuremberg qu’on nous donnait au jour de l’an dans de grandes boîtes: des

maisons correctes, proprettes, peintes à l’huile, de couleurs

brillantes; vert clair, lilas, bleu de ciel, rehaussées de filets

tranchant sur le fond; à Brouk, quelques-unes ont des filets d’or autour

des fenêtres. Au milieu de chaque maison on voit une jolie porte ornée

et sculptée souvent avec des guirlandes et des médaillons dans le goût

de Louis XV; cette porte reste hermétiquement fermée; la coutume du pays

ne permet de l’ouvrir que dans trois circonstances solennelles: le

baptême, le mariage ou la mort d’un des maîtres du logis. On a une autre

porte basse, masquée, discrète, ouvrant sur une ruelle, dont on se sert

pour les usages journaliers.

A Brouk, il est convenable de dissimuler son existence le mieux

possible; on n’avoue demeurer dans sa maison que si on y est absolument

forcé par un événement de quelque importance, comme de venir en ce monde

ou d’en sortir. Le reste du temps, on s’efface et on s’amoindrit à

dessein. Je n’ai pu voir l’intérieur d’une maison, parce qu’on me

proposa, sans rire, de me déchausser pour entrer.

Dans ce fantasque pays, on assiste à un curieux renversement de l’ordre

naturel; on y voit l’homme soumis aux choses, l’être intelligent et

animé esclave de la matière inerte; il y a là des gens qui se gênent, se

privent, s’immobilisent pour ne pas marcher sur leurs pierres, froisser

leurs herbes ou fatiguer leurs portes. A force de recherches, de

minuties et d’art mal entendu, ils sont parvenus à faire même de leurs

jardins, comblés de fleurs rares, des lieux désagréables et ennuyeux.

Autour de pelouses où aucun brin de gazon n’a la latitude de dépasser

son voisin, serpentent des allées couvertes de sable tamisé; sur ce

sable, une main patiente a tracé des arabesques, et, comme les pas

détruiraient inévitablement ces fragiles dessins, le petit nombre

d’habitants qui vivent encore assez pour se promener font placer sur

leurs allées des planches portatives, montées sur de petits pieds. Dans

les massifs, le tronc des arbres est peint en gris ou en blanc, et les

branches sont si régulièrement taillées que chaque arbre a l’air d’un

bouquet artificiel avec sa queue de papier blanc. Pour que rien ne

manque à l’ensemble, des personnages de bois, vêtus de vêtements

véritables, remplacent les promeneurs dans les bosquets avec moins de

dommages pour le jardin, et sur les bassins voguent des cygnes

parfaitement imités. Au total, une décoration de l’Ambigu est infiniment

plus _réelle_ que le paysage de Brouk, et je ne sache rien de plus

froid, de plus triste, de plus mesquin que ce coin du monde où l’homme

semble avoir pris à tâche d’appauvrir, de défigurer, de mutiler la

nature, sous prétexte d’embellissements.

Au bout de deux heures, j’éprouvais une violente envie de quitter ce

pays de maniaques; j’avais hâte de retrouver un peu de vie, de

mouvement, de désordre, le dirai-je? même de poussière; tout me semblait

préférable à ce que j’avais sous les yeux. Les gens de Brouk n’ont pas

le goût ou l’amour de la propreté: ils en ont le fanatisme, le

fétichisme! Je ne sais s’ils ont une autre religion que celle-là; mais

ils m’ont paru devoir redouter la boue plus que l’enfer, et la poussière

plus que le péché; ils dépensent un temps si considérable à balayer

leurs chemins qu’il ne doit plus leur en rester pour épurer leurs

consciences; et certainement le moyen d’être accueilli chez eux, c’est

d’éviter, non les vices, mais les taches.

J’ai quitté joyeusement cet absurde et colossal joujou, par un beau

soleil couchant dont tout l’éclat ne pouvait rendre jolies les affreuses

petites habitations de Brouk.

Près d’Amsterdam, nous avons trouvé un bon souper sous de grands arbres

assez modérément émondés. Tandis que nous corrigions la lourdeur de ce

repas à la bière par quelques bouteilles de vin de Bordeaux, une petite

gitana espagnole, de quinze ou seize ans, basanée, fluette, avec les

grands yeux hardis de sa race et de magnifiques cheveux noirs où se

tordait bizarrement un lambeau de velours rouge, s’est approchée de

nous, et, prenant sa guitare, a joué une séguédille sur ce rythme

cadencé et nerveux qui donne tant de caractère à la musique espagnole.

Cela est venu jeter comme un rayon de chaude couleur à travers le calme

un peu froid du paysage, et un éclair de vive gaieté au milieu de la

placidité un peu morne de nos hôtes.

Deux heures après, je m’embarquais à bord du _Wilhem de Eerst_, d’où je

vous écris, et je serai à Hambourg demain.

LETTRE II.

CHRISTIANIA.

Me voici en Norvége. Enfin! J’ai fait un chemin énorme depuis ma

première lettre. J’ai dévoré près de trois cents lieues, deux mers: la

mer du Nord et la Baltique; un détroit: le Sund; une ville libre:

Hambourg; une capitale: Copenhague, et un fort grand morceau de mon

troisième royaume, sans compter une respectable quantité de petites

villes dont l’orthographe, hérissée de consonnes, pourrait vous

effrayer. J’ai traversé tout cela si rapidement, que j’ai été contrainte

de négliger beaucoup de choses intéressantes dont j’aurais aimé à vous

parler. Contentez-vous donc, pour cette fois, d’un aperçu

très-superficiel.

Après deux jours et trois nuits d’une traversée monotone faite au milieu

d’un nuage de brouillards, un matin nous entrâmes dans l’Elbe, et, peu

après, je vis apparaître les toits pressés de Hambourg. Je sais qu’il

existe un vieux Hambourg où l’on trouve encore des maisons du XIIe

siècle, où se rencontrent des entourages de fenêtres et de portes

sculptés à jour comme des ivoires chinois. Ce Hambourg-là, je ne l’ai

pas vu: j’étais logée dans les quartiers neufs, sur une charmante

promenade près du bassin de l’Alster, nommée le Yungfurstieg. Je me suis

promenée une partie du jour dans mon voisinage. J’ai vu beaucoup de

ballots de drap, de caisses de savon, de couffes de café; mais nul

souvenir de la courageuse ville libre du moyen âge ne perçait sous la

physionomie commerçante et moderne des rues. Hambourg faisait partie de

cette formidable hanse, qui comptait autrefois soixante-dix villes

libres; elle est une des quatre qui ont résisté aux empiétements des

royaumes voisins et ne se sont pas laissé incorporer. Elle est plus

riche que Francfort et surtout que Lubeck et Brême; mais elle n’est plus

fortifiée ni guerrière. Elle a fait des jardins avec ses remparts, et

une garde urbaine avec ses hommes d’armes. Elle est aujourd’hui

pacifique comme le commerce. Les banquiers la comptent comme une cité

florissante, mais les dandys ne la classeront pas parmi les villes

élégantes; il leur suffira pour cela d’entrer un soir au grand théâtre,

où, dans une salle enfumée et à peine éclairée, ils pourront voir

représenter _Don Juan_ devant une assemblée de femmes à peu près en

robes de chambre. Mes yeux, accoutumés à l’éclat de notre Opéra, se sont

trouvés complétement dépaysés dans ce milieu morose; il a réussi à

affaiblir le plaisir que me cause d’ordinaire la magnifique partition de

Mozart.

Hambourg est situé d’une façon délicieuse, entre la mer et des collines

couvertes de fertiles campagnes; au bas des collines, l’Elbe s’enfuit en

faisant mille détours, semblable à un grand serpent courant dans de

hautes herbes. A un quart de lieue de Hambourg, on rencontre Altona; on

le prendrait pour un de ses faubourgs. C’est une ville étrangère: Altona

est danois. A un point de la route se dresse le drapeau portant la

grande croix blanche sur fond de gueules du Danemark; il marque la

frontière des deux pays. Ce drapeau a là une mission géographique, rien

de plus; il n’empêche pas l’union étroite des deux villes. Les habitants

d’Altona sont sans cesse à Hambourg; ils y vendent, achètent, échangent

et jouent; ils y font toute espèce de trafics; ils n’ont pas d’autre

bourse que celle de Hambourg; en un mot, le peuple d’Altona habite en

Danemark, mais il vit à Hambourg. La ville libre a fait sur le royaume

une conquête toute morale, plus sûre que bien des conquêtes matérielles.

Près d’Altona, le jardin Boos, le plus beau jardin botanique du Nord,

livre à l’admiration des voyageurs ses forêts de géraniums et d’azaléas

et ses magnifiques collections de plantes aquatiques et exotiques. On y

remarque une abondance inexprimable de ces singulières plantes qui

ressemblent plutôt à des insectes et à des reptiles qu’à des végétaux,

les unes couvertes de longs poils piquants comme certaines espèces de

chenilles, d’autres avec une peau rugueuse qui imite la peau des plus

gros lézards. On est tout étonné de voir sortir des fleurs éclatantes de

cet étrange et menaçant fouillis.

A une lieue du jardin botanique est situé le petit village d’Ottenzen,

où repose Klopstock.

Le cimetière d’Ottenzen n’a de cimetière que le nom. On serait d’abord

tenté de le prendre pour un grand bosquet touffu, paisible, désert,

silencieux; une herbe épaisse y croît de toutes parts et y cache les

croix; les fleurs s’y épanouissent, les oiseaux y font leurs nids, le

paysan voyageur y jette un regard et ne s’éloigne pas sans saluer cet

asile de paix.

Le tombeau de Klopstock est très-simple: une figure de vierge d’une

grâce sévère le surmonte, un grand tilleul le couvre de son ombre. C’est

bien là que devait dormir,--rêver peut-être,--ce poète de la mélancolie

mystique.

Je suis restée une demi-heure à écouter en moi ce que me disait cette

tombe, à goûter ce calme triste et doux qui me pénétrait; puis j’ai

cueilli un myosotis, la fleur du souvenir, et j’ai quitté Ottenzen tout

en songeant que j’aimerais un tombeau comme celui-là, enveloppé d’ombre,

de parfums et de silence!

Après cette charmante excursion, je n’ai pas voulu me risquer de nouveau

au milieu des colis hambourgeois, et j’ai tout de suite monté en voiture

pour gagner Kiel. De Hambourg à Kiel je vis seulement de profondes

ornières de sable jaune, où les chevaux avançaient lentement, car un

brouillard humide et trouble jeta obstinément son voile gris entre moi

et le paysage. J’eus quatorze heures pénibles à passer ainsi, d’autant

que des marchands de Hambourg s’étaient _de force_ emparés du fond de la

voiture et refusèrent de me le rendre, malgré mon droit à l’occuper,

prouvé par mon bulletin. On n’est pas encore si marchand que cela en

France!

Kiel m’a paru laid, mal pavé, mal peuplé; tout y a un air morne qui

distille l’ennui; les yeux y sont offusqués par l’horrible coiffure des

femmes; elles portent des chapeaux d’hommes, d’affreux chapeaux d’hommes

français! le détestable tuyau de poêle à petits bords et à haute

forme!... Comme ce sont les femmes du peuple qui se montrent ainsi

coiffées, les chapeaux sont vieux pour la plupart, conséquemment roux,

ébouriffés, déformés, bons à mettre sur des cerisiers, au mois de juin,

pour effrayer les moineaux. J’ai eu hâte de changer cette perspective

d’épouvantails pour d’autres horizons. J’ai demandé une voiture pour me

promener au bord de la mer. Je fus bien dédommagée.

Les rives de la Baltique sont couvertes de bois magnifiques; des chênes,

des frênes, des charmes, des ormes, des hêtres de la plus superbe

croissance descendent par de douces pentes jusqu’aux flots et mirent le

vert éclatant de leur feuillage dans le vert indécis des vagues. Cette

verdure du Danemark, nous n’en avons pas idée; chaque feuille paraît

taillée dans une émeraude; ce n’est ni le vert tendre et délicat du

printemps, ni la couleur rousse un peu passée de l’automne: c’est le

beau vert de l’été, franc, vigoureux, brillant, plein de séve, qui

éblouit et ravit le regard.

Je ne revins à Kiel que pour m’embarquer sur un très-petit bateau à

vapeur, le _Frédéric IV_, chargé du service de la poste entre Kiel et

Copenhague. Au bout de deux heures, le vent commença à souffler dur et

le mal de mer à sévir violemment dans les cabines. Je me réfugiai sur le

pont, où je ne tardai pas à lier conversation avec deux bonnes

marchandes allemandes qui, comme moi, avaient fui la contagion de la

chambre des femmes. Lorsque nous passâmes devant l’île de Falster, une

d’elles me dit qu’il se manifestait tous les ans un miracle dans l’une

des petites paroisses de l’île. Une légende populaire a toujours le

droit d’exciter ma curiosité. Je lui demandai des détails et devins

attentive.

«Oui, Madame, reprit la conteuse, un miracle, et voici quelle est son

origine:

«Il y a très-longtemps, une bourgeoise fort riche imagina de faire

construire une église à ses frais. Lorsque l’église fut bâtie, elle

ajouta à son œuvre pieuse le vœu insensé de désirer durer aussi

longtemps que son monument. Dieu l’exauça. Plus de trois siècles se sont

écoulés depuis cette époque, et la femme vit en effet toujours; mais sa

décrépitude est arrivée à un tel degré qu’elle ne voit plus, n’entend

plus, ne remue plus, ne respire même plus. On l’a couchée dans un grand

coffre de chêne auprès duquel un prêtre veille constamment. Chaque

année, le jour anniversaire de la fondation de son église, un souffle de

vie ranime cette perpétuelle moribonde, et elle reprend assez de force

pour demander: «Mon église est-elle encore debout?» Sur la réponse

affirmative du prêtre, elle soupire tristement en disant: «Plût à Dieu

qu’elle fût détruite de fond en comble! je pourrais alors mourir...» Et

elle retombe dans son immobilité.

«Voilà exactement comment la chose se passe, ajouta la bonne dame, et

cela, je le sais de personnes dignes de foi.

--Comment, vous connaissez des personnes qui ont été témoins du fait?

dis-je fort intriguée.

--Oui, Madame.

--Et qui ont vu le miracle?

--Pas tout à fait, mais qui ont vu le coffre de bois où est renfermée la

femme, et qui ont eu les autres détails du prêtre même qui la veillait.

Ainsi rien n’est plus sur.»

La conclusion me fit sourire; mais je n’ajoutai rien. La conviction de

ma bonne Allemande me parut puisée dans un ordre d’idées contre

lesquelles on ne discute pas, et, du moment où le coffre était une

preuve, je sentis que toute objection devenait impossible.

Les îles de la mer Baltique sont le berceau d’une foule de croyances

superstitieuses, bizarres et poétiques. Le pêcheur y redoute encore la

hawfrue (femme de mer) aux yeux glauques et malins, aux beaux cheveux

d’or pâle flottant sur des épaules d’un blanc nacré. Cette nymphe de la

mer séduit les jeunes hommes, les enlève et les garde dans des grottes

sous-marines, d’où ils ne reviennent qu’au bout de cent ans,

c’est-à-dire jamais, et la _Mermaid_ (sirène) dont la voix douce et

harmonieuse attire les marins dans des passes perfides où ils périssent.

Dans ces naïves traditions du Nord s’agite toute une mythologie

empreinte d’un charme vague, indécis, mystérieux, indéfinissable; c’est

la poésie du brouillard, comme les éblouissantes féeries de l’Orient

sont la poésie du soleil.

Lorsque nous eûmes doublé la pointe assez redoutée de Moën, un vent

violent s’éleva et rendit notre navigation très-difficile; le petit

bateau luttait énergiquement contre d’énormes vagues, mais il n’était

pas le plus fort, et la mer le couchait à tout moment sur le côté, de

façon qu’une de ses roues était constamment en l’air. Cette attitude

inusitée augmentait beaucoup la tâche de l’équipage; le pont présentait

l’aspect du plus inexprimable désordre; les bagages des passagers

couraient éperdûment d’un bord à l’autre, à moitié entraînés par les

lames, à moitié précipités par la terrible pente du plancher. Quatre

hommes furent chargés de débarrasser le pont en jetant à la cale tout ce

qui gênait les communications et interceptait le service. L’ordre fut

exécuté de la manière la plus expéditive: on ouvrit une écoutille, et

les robustes matelots commencèrent à précipiter pêle-mêle dans ce trou

noir sacs, caisses, malles et valises indistinctement; mais alors à la

bourrasque du dehors se joignit une bourrasque plus violente: la colère

des femmes, indignées de voir traiter ainsi les boîtes contenant

l’espoir de leur coquetterie, le précieux arsenal ou devait se

ravitailler leur beauté l’hiver suivant. Je m’étais souvent posé cette

question: la maladie surmonte-t-elle la coquetterie? ou au contraire la

coquetterie surmonte-t-elle la maladie? Après avoir assisté à l’émeute

dont je fus témoin en cette circonstance, je suis à jamais pour la

dernière assertion.

L’héroïsme avec lequel mes compagnes de voyage avaient dompté le mal de

mer en faveur de leurs chapeaux français ne fut pas inutile. Le

capitaine, abasourdi et vaincu par le vacarme de ces dames, ordonna

d’amarrer et de couvrir soigneusement avec des prélarts les colis

susceptibles d’être écrasés en tombant. Cette concession faite, le calme

se rétablit.

Pendant plusieurs heures encore nous formes secoués comme des grains de

plomb dans une bouteille; enfin, et par le même horrible temps, nous

arrivâmes à Copenhague.

Voyage d'une femme au Spitzberg · 第 1 / 19 段