_Poésies italiennes de Pétrarque, ou son CANZONIERE. De la Poésie
érotique chez les anciens Grecs et Latins: Ovide, Properce, Tibulle.
Éléments dont se composa la Poésie érotique de Pétrarque; caractère de
cette poésie, ses beautés, ses défauts. Poésies lyriques de Pétrarque
sur d'autres sujets que l'Amour._
Les poëtes qui ont peint la passion la plus forte et le sentiment le
plus doux, les poëtes érotiques, forment dans la littérature une classe
intéressante que l'on croirait d'abord ne devoir l'être que pour la
jeunesse; mais on reconnaît ensuite que c'est pour les âmes sensibles
qu'à tout âge ces poëtes ont de l'intérêt; dans la jeunesse, parce
qu'ils peignent ce qu'elles éprouvent; dans la suite de la vie, parce
qu'ils leur rappellent de touchants souvenirs. Les âmes froides, celles
qui s'occupent trop du matériel de la vie pour s'ouvrir aux affections
qui en font le charme, n'aiment à aucun âge l'expression d'un sentiment
qu'elles ignorent; à aucun âge un poëte _sentimental_ n'est pour elles
autre chose qu'un diseur de vaines paroles et de phrases vides de sens.
Plus il se dégage de la matière, moins elles le goûtent et se soucient
de le lire ou de l'entendre. Si enfin c'est une passion tout-à-fait
libre du joug des sens, si c'est le pur idéal de l'amour que ce poëte a
peint dans ses vers, parce que c'est là qu'il aspirait et qu'il
s'élevait sans cesse, à quel petit nombre d'admirateurs et même de
lecteurs est-il réduit? ou quel mérite ne lui faut-il pas pour vaincre
cette défaveur de son sujet, née de sa sublimité même?
De toutes les preuves qui attestent le mérite extraordinaire de
Pétrarque, c'est peut-être ici la plus frappante. Aucun poëte n'a
exprimé de sentiments aussi épurés, disons-le franchement, aussi hors de
la portée de la plupart des hommes, et aucun, depuis les temps modernes,
n'a été plus généralement lu et admiré. Il parut dans un siècle où la
corruption était aussi forte que l'ignorance était générale: il a
traversé d'autres siècles où les connaissances, sans épurer les moeurs,
les avaient du moins raffinées, pour arriver jusqu'à nos jours, où les
connaissances de l'esprit et le raffinement des moeurs ont encore fait
des progrès, sans que nous nous soyons pour cela rapprochés de la vertu;
il n'a chanté que pour elle, et cependant il n'est jamais déchu du rang
où il était une fois monté. On ne se lasse point de relire ses poésies,
qui sont un hymme perpétuel à cette déesse dont le culte a si peu de
sectateurs, à peu près comme on lit dans d'autres poëtes des hymnes à
Diane et à Pallas, sans adorer ces divinités et sans y croire.
Ce qui nous reste des poëtes grecs qui ont chanté l'amour prouve qu'ils
n'y voyaient comme Sapho, qu'un délire des sens, ou, comme Anacréon,
qu'un amusement pour les sens et pour l'esprit à la fois. Si d'autres
surent lui donner le langage du coeur et l'accent de la tendresse, leurs
poésies ne sont point parvenues jusqu'à nous. Nous n'avons rien, ni de
l'ancien Simonide qui fut, selon Suidas, l'inventeur de l'élégie, ni du
Simonide de Céos, dont les poésies étaient si tristes que Catulle les
appelle _les larmes de Simonide_[646], ni d'Evenus, ni presque rien de
Callimaque, et ce ne sont pas ses élégies que nous avons. Les Romains
prirent des Grecs, comme presque tout le reste, la forme du vers
élégiaque, et sans doute aussi son caractère. Ils ont excellé dans
l'élégie. Tibulle, Properce, Ovide, sont des poëtes si connus, loués,
définis, comparés tant de fois, ils l'ont été depuis peu de temps avec
tant de talent et dans une occasion si solennelle[647], qu'il n'y a plus
rien à dire d'eux, quand c'est d'eux et de la poésie élégiaque que l'on
veut parler. Mais on en peut dire quelque chose encore, quand il s'agit
de reconnaître en eux la nature de leurs passions et l'objet essentiel
de leurs vers, pour comparer avec eux un poëte qui vint, quatorze
siècles après, donner aux sentiments passionnés une autre direction et à
la poésie d'amour un autre langage.
[Note 646: _Moestiùs lacrymis Simonideis_. (CATUL.)]
[Note 647: Dans l'éloquent et ingénieux discours de M. Garat,
président de la classe de la langue et de la littérature française de
l'institut, pour la réception de M. de Parny. Cette séance avait eu lieu
depuis peu de temps, quand je lus ce chapitre à l'Athénée de Paris.]
Tous trois vivaient à la même époque, dans le plus beau siècle de la
littérature latine, dans le siècle d'Auguste. Ils parlent la même langue
et peignent les mêmes moeurs. Leurs maîtresses sont des beautés
coquettes, infidèles et vénales. Ils ne cherchent avec elles que le
plaisir; ils ont la fougue et l'emportement de la jeunesse. Le brillant
esprit d'Ovide, l'imagination riche de Properce, l'ame sensible de
Tibulle, s'expriment avec les diverses nuances qui doivent résulter,
dans le style, de la différence de ces trois sources; mais tous les
trois aiment à peu près de la même manière des objets à peu près de même
espèce. Ils désirent; ils possèdent; ils ont des rivaux heureux. Ils
sont jaloux; ils se brouillent et se raccommodent. Ils sont infidèles à
leur tour; on leur fait grâce, et ils retrouvent un bonheur qui est
bientôt troublé de même.
Corinne est mariée. La première leçon que lui donne Ovide est pour lui
apprendre par quelle adresse elle doit tromper son mari, quels signes
ils doivent se faire devant lui, devant tout le monde, pour s'entendre
et n'être entendus que d'eux seuls. La jouissance suit de près, bientôt
les querelles, et ce qu'on n'attendrait pas d'un homme aussi galant
qu'Ovide, des injures et des coups; puis des excuses, des larmes et le
pardon. Il s'adresse quelquefois à des subalternes, à des domestiques,
au portier de son amie pour qu'il lui ouvre la nuit, à une maudite
vieille qui la corrompt et lui apprend à se donner à prix d'or, à un
vieil eunuque qui la garde, à une jeune esclave pour qu'elle lui remette
des tablettes où il demande un rendez-vous. Le rendez-vous est refusé;
il maudit ses tablettes qui ont eu un si mauvais succès. Il en obtient
un plus heureux; il s'adresse à l'Aurore pour qu'elle ne vienne pas
interrompre son bonheur.
Bientôt il s'accuse de ses nombreuses infidélités, de son goût pour
toutes les femmes. Un instant après, Corinne aussi est infidèle; il ne
peut supporter l'idée qu'il lui a donné des leçons dont elle profite
avec un autre. Corinne à son tour est jalouse; elle s'emporte en femme
plus colère que tendre. Elle l'accuse d'aimer une jeune esclave. Il lui
jure qu'il n'en est rien; et il écrit à cette esclave; et tout ce qui
avait fâché Corinne était vrai. Comment l'a-t-elle pu savoir? Quels
indices les ont trahis! Il demande à la jeune esclave un nouveau
rendez-vous. Si elle lui refuse, il menace de tout révéler, de tout
avouer à Corinne. Il plaisante avec un ami de ses deux amours, de la
peine et des plaisirs qu'ils lui donnent. Peu après, c'est Corinne
seule qui l'occupe. Elle est toute à lui. Il chante son triomphe comme
si c'était sa première victoire. Après quelques incidents que, pour plus
d'une raison, il faut laisser dans Ovide, et d'autres qu'il serait trop
long de rappeler, il se trouve que le mari de Corinne est devenu trop
facile. Il n'est plus jaloux: cela déplaît à l'amant, qui le menace de
quitter sa femme s'il ne reprend sa jalousie. Le mari lui obéit trop; il
fait si bien surveiller Corinne, qu'Ovide ne peut plus en approcher. Il
se plaint de cette surveillance qu'il a provoquée; mais il saura bien la
tromper. Par malheur, il n'est pas le seul à y parvenir. Les infidélités
de Corinne recommencent et se multiplient; ses intrigues deviennent si
publiques que la seule grâce qu'Ovide lui demande c'est qu'elle prenne
quelque peine pour le tromper, et qu'elle se montre un peu moins
évidemment ce qu'elle est.--Telles sont les moeurs d'Ovide et de sa
maîtresse; tel est le caractère de leurs amours.
Cinthie est le premier amour de Properce, et ce sera le dernier. Dès
qu'il est heureux, il est jaloux. Cinthie aime trop la parure; il lui
recommande de fuir le luxe et d'aimer la simplicité. Il est livré
lui-même à plus d'un genre de débauche. Cinthie l'attend; il ne se rend
qu'au matin auprès d'elle, sortant de table et pris de vin. Il la trouve
endormie; elle est long-temps sans que tout le bruit qu'il fait, sans
que ses caresses mêmes la réveillent: elle ouvre enfin les yeux, et lui
fait les reproches qu'il mérite. Un ami veut le détacher de Cinthie, il
fait à cet ami l'éloge de sa beauté, de ses talents. Il est menacé de la
perdre: elle part avec un militaire: elle va suivre les camps, elle
s'expose à tout pour suivre son soldat. Properce ne s'emporte point; il
pleure: il fait des voeux pour qu'elle soit heureuse. Il ne sortira point
de la maison qu'elle a quittée; il ira au-devant des étrangers qui
l'auront vue: il ne cessera de les interroger sur Cinthie. Elle est
touchée de tant d'amour. Elle abandonne le soldat, et reste avec poëte.
Il remercie Apollon et les muses; il est ivre de son bonheur. Ce bonheur
est bientôt troublé par de nouveaux accès de jalousie, interrompu par
l'éloignement et par l'absence. Loin de Cinthie, il ne s'occupe que
d'elle. Ses infidélités passées lui en font craindre de nouvelles. La
mort ne l'effraye point, il ne craint que de perdre Cinthie, qu'il soit
sûr qu'elle lui sera fidèle, il descendra sans regret au tombeau.
Après de nouvelles trahisons, il s'est cru délivré de son amour, mais
bientôt il reprend ses fers. Il fait le portrait le plus ravissant de sa
maîtresse, de sa beauté, de l'élégance de sa parure, de ses talents pour
le chant, la poésie et la danse; tout redouble et justifie son amour.
Mais Cinthie, aussi perverse qu'elle est aimable, se déshonore dans
toute la ville par des aventures d'un tel éclat, que Properce ne peut
plus l'aimer sans honte. Il en rougit; mais il ne peut se détacher
d'elle. Il sera son amant, son époux, jamais il n'aimera que Cinthie.
Ils se quittent et se reprennent encore. Cinthie est jalouse: il la
rassure. Jamais il n'aimera une autre femme. Ce n'est point en effet une
seule femme qu'il aime: ce sont toutes les femmes. Il n'en possède
jamais assez. Il est insatiable de plaisirs. Il faut, pour le rappeler à
lui-même, que Cinthie l'abandonne encore. Ses plaintes alors sont aussi
vives que si jamais il n'eût été infidèle lui-même. Il veut fuir. Il se
distrait par la débauche. Il s'était enivré comme à son ordinaire. Il
feint qu'une troupe d'amours le rencontre, et le ramène aux pieds de
Cinthie. Leur raccommodement est suivi de nouveaux orages. Cinthie, dans
un de leurs soupers, s'échauffe de vin comme lui, renverse la table, lui
jette les coupes à la tête; il trouve cela charmant. De nouvelles
perfidies le forcent enfin à rompre sa chaîne; il veut partir; il va
voyager dans la Grèce; il fait tout le plan de son voyage: mais il
renonce à ce projet, et c'est pour se voir encore l'objet de nouveaux
outrages. Cinthie ne se borne plus à le trahir, elle le rend la risée de
ses rivaux; mais une maladie imprévue vient la saisir: elle meurt. Elle
lui apparaît en songe; il la voit, il l'entend. Elle lui reproche ses
infidélités, ses caprices, l'abandon où il l'a laissée à ses derniers
moments, et jure qu'elle-même, malgré les apparences, lui fut toujours
fidèle.--Telles sont les moeurs et les aventures de Properce et de sa
maîtresse; telle est en abrégé l'histoire de leurs amours.
Ovide et Properce furent souvent infidèles, mais ne furent point
inconstants. Ce sont deux libertins fixés qui portent souvent çà et là
leurs hommages, mais qui reviennent toujours reprendre la même chaîne.
Corinne et Cinthie ont toutes les femmes pour rivales; elles n'en ont
particulièrement aucune. La Muse de ces deux poëtes est fidèle, si leur
amour ne l'est pas, et aucun autre nom que ceux de Corinne et de Cinthie
ne figurent dans leurs vers. Tibulle, amant et poëte plus tendre, moins
vif et moins emporté qu'eux dans ses goûts, n'a pas la même constance.
Trois beautés sont l'une après l'autre les objets de son amour et de ses
vers. Délie est la première, la plus célèbre et aussi la plus aimée.
Tibulle a perdu sa fortune; mais il lui reste la campagne et Délie;
qu'il la possède dans la paix des champs; qu'il puisse, en expirant,
presser la main de Délie dans la sienne; qu'elle suive, en pleurant, sa
pompe funèbre, il ne forme point d'autres voeux. Délie est enfermée par
un mari jaloux; il pénétrera dans sa prison malgré les Argus et les
triples verroux. Il oubliera dans ses bras toutes ses peines. Il tombe
malade, et Délie seule l'occupe. Il l'engage à être toujours chaste, à
mépriser l'or, à n'accorder qu'à lui ce qu'il a obtenu d'elle. Mais
Délie ne suit point ce conseil. Il a cru pouvoir supporter son
infidélité; il y succombe, et demande grâce à Délie et à Vénus. Il
cherche dans le vin un remède qu'il n'y trouve pas; il ne peut ni
adoucir ses regrets, ni se guérir de son amour. Il s'adresse au mari de
Délie trompé comme lui; il lui révèle toutes les ruses dont elle se sert
pour attirer et pour voir ses amants. Si ce mari ne sait pas la garder,
qu'il la lui confie; il saura bien les écarter et garantir de leurs
piéges celle qui les outrage tous deux. Il s'apaise; il revient à elle;
il se souvient de la mère de Délie qui protégeait leurs amours. Le
souvenir de cette bonne vieille rouvre son coeur à des sentiments
tendres, et tous les torts de Délie sont oubliés. Mais elle en a bientôt
de plus graves. Elle s'est laissée corrompre par l'or et les présents;
elle est à un autre, à d'autres. Tibulle rompt enfin une chaîne
honteuse; il lui dit adieu pour toujours.
Il passe sous les lois de Némésis, et n'en est pas plus heureux. Elle
n'aime que l'or, et se soucie peu des vers et des dons du génie. Némésis
est une femme avare qui se donne au plus offrant; il maudit son avarice,
mais il l'aime et ne peut vivre s'il n'en est aimé. Il tâche de la
fléchir par des images touchantes. Elle a perdu sa jeune soeur; il ira
pleurer sur son tombeau, et confier ses chagrins à cette cendre muette.
Les mânes de la soeur de Némésis s'offenseront des larmes que Némésis
fait répandre. Qu'elle n'aille pas mépriser leur colère. La triste
image de sa soeur viendrait la nuit troubler son sommeil.... Mais ces
tristes souvenirs arrachent des pleurs à Némésis. Il ne veut point à ce
prix acheter même le bonheur.--Nééra est sa troisième maîtresse. Il a
joui long-temps de son amour. Il ne demande aux dieux que de vivre et de
mourir avec elle. Mais elle part; elle est absente; il ne peut s'occuper
que d'elle, il ne redemande qu'elle aux dieux. Il a vu en songe Apollon,
qui lui a annoncé que Nééra l'abandonne. Il refuse de croire à ce songe;
il ne pourrait survivre à ce malheur, et pourtant ce malheur existe.
Nééra est infidèle; il est encore une fois abandonné.--Tel fut le
caractère et le sort de Tibulle; tel est le triple et assez triste roman
de ses amours.
Il sauve par le charme des détails le peu d'intérêt du fond. C'est en
lui surtout qu'une douce mélancolie domine, qu'elle donne même au
plaisir une teinte de rêverie et de tristesse qui en fait le charme.
S'il y eut un poëte ancien qui mit du moral dans l'amour, ce fut
Tibulle; mais ces nuances de sentiment qu'il exprime si bien sont en
lui: il ne songe pas plus que les deux autres à les chercher ou à les
faire naître dans ses maîtresses. Leurs grâces, leur beauté sont tout ce
qui l'enflamme; leurs faveurs, ce qu'il désire ou ce qu'il regrette;
leur perfidie, leur vénalité, leur abandon, ce qui le tourmente. De
toutes ces femmes, devenues célèbres par les vers de trois grands
poëtes, Cinthie paraît la plus aimable. L'attrait des talents se joint
en elle à tous les autres; elle cultive le chant, la poésie; mais pour
tous ces talents, qui étaient souvent ceux des courtisannes d'un certain
ordre, elle n'en vaut pas mieux: le plaisir, l'or et le vin n'en sont
pas moins ce qui la gouverne; et Properce, qui vante, une ou deux fois
seulement, en elle ce goût pour les arts, n'en est pas moins, dans sa
passion pour elle, maîtrisé par une toute autre puissance.
Le style de ces trois poëtes est très-différent: le fond de leurs idées
diffère autant que leur génie et leur style; mais les idées accessoires
qu'ils emploient sont assez semblables. Ils n'ont à peu près que les
mêmes éloges à donner à leurs belles, les mêmes reproches à leur faire.
Ils invoquent les dieux et les déesses, comme témoins des serments ou
comme vengeurs du parjure. Les exemples de fidélité ou de perfidie pris
dans la mythologie et dans l'histoire, ne leur manquent pas au besoin.
L'abondance en va jusqu'à l'excès dans Properce, comme celle des traits
d'esprit dans Ovide. Il croient tous ou feignent de croire à la magie;
et les évocations et ses filtres reviennent souvent dans leurs vers.
Mais aux dieux et à la magie près, tout est matériel et physique dans
les accessoires, comme dans le fond de leurs amours et de leur poésie.
L'accord des esprits, l'union des âmes, le besoin d'épanchement, la
confiance mutuelle, les doux entretiens, l'élan de deux coeurs l'un vers
l'autre, ou leur élan mutuel vers ce qui est délicat, beau et honnête,
rien de tout cela ne se trouve ni chez eux, ni en général chez aucun des
poëtes anciens; et cela n'est point dans leur poésie, parce que cela
n'était point dans les moeurs.
A la renaissance des lettres, après les siècles de barbarie, il y avait
dans les moeurs, avec beaucoup de corruption et de férocité, une
exaltation et un penchant à l'exagération des sentiments, qui se
portèrent principalement sur l'amour. L'empire que les femmes eurent de
tout temps chez la plupart des peuples du Nord, tandis qu'à l'Orient et
au Midi, elles étaient presque partout esclaves, s'étendit de proche en
proche avec les conquêtes des Francs, des Germains et des Goths. La
chevalerie fit de cet empire une espèce de religion. La religion,
proprement dite, y influa beaucoup elle-même. Le platonisme, se
combinant avec la doctrine des chrétiens, lui donna un caractère de
ferveur contemplative et d'amour extratique qui, ressemblant quelquefois
par l'expression à l'amour terrestre, habitua insensiblement cet amour à
s'exprimer lui-même dans un langage mystique et religieux. Ce fut celui
que parlèrent quelquefois les Troubadours. Les questions débattues dans
les cours d'amour le subtilisèrent encore. Les premiers poëtes italiens,
plus raffinés que les provençaux, parce qu'ils étaient presque tous
instruits dans les écoles naissantes du platonisme, s'éloignèrent
tellement, dans leurs poésies amoureuses, de tout ce qui est vulgaire
et terrestre, qu'ils s'écartèrent même souvent de tout ce qui est
intelligible et humain. Les femmes, qui étaient l'objet de leurs chants,
étaient flattées de cette élévation du style, comme de celle des
sentiments. Les moeurs publiques étaient corrompues; mais les moeurs
domestiques étaient chastes. Les hommes qui ne pouvaient obtenir des
beautés les plus brillantes, que la permission de les aimer, de le leur
dire, d'afficher en quelque sorte le nom de ces beautés sur leurs armes
ou dans leurs vers, s'honoraient de la publicité de cet hommage; et les
femmes qui y voyaient un témoignage public, qu'il n'en coûtait rien à
leur sagesse, s'en tenaient aussi fières et honorées. La plupart
avaient, dans les devoirs et dans les douceurs de l'hymen, des motifs et
à la fois des dédommagements des rigueurs que leurs amants éprouvaient
d'elles; et eux, de leur côté, satisfaits de voir dans la maîtresse de
leur coeur, dans la dame de leurs pensées, l'objet d'une espèce de culte,
ne se faisaient pas scrupule de chercher auprès des femmes plus faciles
des distractions et des amusements.
C'est là ce qu'il faut bien se rappeler en lisant les poésies du Cygne
de Vaucluse. Des moeurs de son siècle et des siennes en particulier, il
doit résulter un roman qui n'aura rien de commun avec ceux de Tibulle,
de Properce et d'Ovide, et un style particulier, composé d'expressions
platoniques, religieuses, ascétiques, d'images pures, délicates, et
souvent même trop subtiles: mais cependant ces images, soit par la
vérité du sentiment, soit par la force du génie poétique, seront
vivantes et sensibles. Il y aura cette différence immense entre lui et
les premiers poëtes qui ont bagayé dans sa langue: on ne sait jamais ni
où ils sont, ni ce qu'ils font, ni de qui ils parlent: on verra au
contraire dans presque chacune de ces pièces de vers le portrait de
celle qu'il aime, le tableau des lieux qui les environnent et celui des
petits événemens de leurs amours. Les yeux de l'objet aimé seront deux
astres qui lanceront des feux célestes; sa voix sera celle des anges; sa
démarche et l'ensemble de sa personne auront quelque chose de
surnaturel, de saint et de sacré. Elle paraîtra souvent environnée de
femmes qu'elle surpassera toutes, comme une déesse est au-dessus des
mortelles; elle sera entourée de ses rivales comme d'une cour. A défaut
d'une action véritable, ce roman sans incidents, sans progrès, se
composera de tous les actes les plus simples, et les plus indifférents
pour tout autre qu'un amant poëte. Un geste, un sourire, un regard, une
pâleur, une promenade champêtre, la campagne où se font ces promenades,
les arbres, les eaux, les fleurs, le ciel, les oiseaux, les vents, la
nature entière, seront les sujets de ses chants. Tout se revêtira des
couleurs de la poésie, et s'animera des feux de l'amour. Son coeur,
habitué à séparer sa cause de celle des sens, parlera seul, et deviendra
pour lui un être indépendant, qui agira, s'élancera hors de lui,
reviendra, se montrera dans ses yeux, sur son visage, sera éternellement
agité par l'espérance et par la crainte. Enfin s'il se plaint de ses
souffrances, ce ne sera qu'en s'enorgueillissant de leur cause, en
bénissant ses chaînes, et le lieu et l'heure où il fut jugé digne de les
porter.
Cherchons quelques applications de cette espèce de poétique dans les
ouvrages mêmes du poëte dont elle est tirée, comme toutes les poétiques
l'ont été des oeuvres des grands poëtes, qui se trouvent ainsi toujours
conformes aux règles, sans qu'ils y aient songé. N'oublions pas que les
sonnets sont de petites odes à la manière de quelques unes de celles
d'Horace, et que les _canzoni_ sont de grandes odes, non à la façon de
celles des Grecs et des Latins, mais d'un genre particulier, inventé par
les Troubadours, et perfectionné chez les Italiens par leurs premiers
poëtes. Le sonnet suivant n'est-il pas rempli de ce sentiment aussi vrai
que noble d'un amant fier de sa maîtresse, et devenu meilleur par le
désir de lui plaire? «Quand au milieu des autres femmes[648] l'amour
vient à paraître sur le visage de celle que j'aime, autant chacune lui
cède en beautés, autant s'accroît le désir qui m'enflamme. Je bénis le
lieu, le temps et l'heure où j'osai adresser si haut mes regards; et je
dis: O mon âme! tu dois bien remercier celle qui t'a jugée digne de tant
d'honneur. C'est d'elle que te vient ton amoureux penser, et c'est en le
suivant que tu aspires au souverain bien, que tu apprends à mépriser ce
que le commun des hommes désire, etc.» En voici un autre, où ces
bénédictions sont accumulées avec une abondance passionnée et une sorte
de verve de poésie et d'amour. «Béni soit le jour[649], et le mois, et
l'année, et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant, et le beau
pays, et le lieu où je fus atteint par les beaux yeux qui m'enchaînent!
Béni soit le doux tourment que j'éprouvai pour la première fois en me
sentant lié par l'amour, et l'arc et les flèches dont je fus percé, et
les blessures qui vont jusqu'au fond de mon coeur! Bénies soient les
paroles que j'ai si souvent répétées en invoquant le nom de ma dame, et
mes soupirs, et mes larmes, et mes désirs! Et bénis soient tous les
écrits où je tâche de lui acquérir de la gloire, et ma pensée, qui est
si entièrement remplie d'elle, qu'aucune autre beauté ni pénètre plus!»
[Note 648: _Quando fra l'altre donne adhora adhora_, etc. Son. 12.]
[Note 649: _Benedetto sia'l giorno, e'l mese, e l'anno_, etc, Son.
47.]
Assez d'autres poëtes ont fait le portrait de leur maîtresse; mais qui
d'entre eux a jamais pris pour peindre la sienne, un vol aussi élevé, et
qui l'a aussi bien soutenu que Pétrarque l'a fait dans ce sonnet, émané
du système des idées archétypes de Platon, et qui participe de sa
grandeur? «Dans quelle partie du ciel, dans quelle idée[650] était le
modèle dont la nature tira ce beau visage, où elle voulut montrer
ici-bas ce qu'elle peut dans les régions célestes? Quelle nymphe dans
les fontaines, quelle déesse dans les bois, déploya jamais aux vents des
cheveux d'un or aussi pur? quand y eut-il un coeur qui réunit tant de
vertus? C'est pourtant l'ensemble de tous ces charmes qui est cause de
ma mort. Il cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a
jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements: il ne sait pas
comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la
douceur de ses soupirs, et la douceur de ses paroles, et la douceur de
son sourire.» Il ne faut pas croire que cette traduction fidèle, mais
sans force et sans couleur, puisse donner la moindre idée de la haute
poésie et de l'harmonie divine de l'original. Pétrarque est entre les
mains de tout le monde: que ceux à qui la langue italienne est
familière, y cherchent à l'instant cet admirable sonnet, et qu'ils se
dédommagent de ma prose en relisant de si beaux vers.
[Note 650: _In qual parte del cielo, in quale idea_, etc. Son. 126.]
Pour bien goûter la plus grande partie des poésies de Pétrarque, il
faut se rappeler les événements de sa vie, et les vicissitudes de sa
passion pour Laure. On sait que dans les commencemens de cet amour, las
de n'éprouver que des rigueurs, il fit, pour se distraire, un voyage en
France et dans les Pays-Bas, d'où il revint par la forêt des Ardennes;
mais qu'il fut poursuivi pendant tout ce voyage, par le souvenir de
Laure, qu'il voulait fuir. Dans cette forêt même, alors fort dangereuse,
infestée de brigands, plus sombre et plus déserte qu'elle ne l'est
aujourd'hui, voici de quelles images douces et riantes son imagination
se nourrissait. «Au milieu des bois inhabités et sauvages[651], où ne
vont point, sans de grands périls, les hommes et les guerriers armés, je
marche avec sécurité: rien ne peut m'inspirer de crainte, que le soleil
qui lance les rayons de l'amour. Je vais (ô que mes pensées ont peu de
sagesse!), je vais chantant celle que le ciel même ne pourrait éloigner
de moi. Elle est toujours présente à mes yeux; et je crois voir avec
elle des femmes et de jeunes filles; et ce sont des sapins et des
hêtres. Je crois l'entendre en entendant les rameaux, et les zéphirs, et
les feuillages, et les oiseaux se plaindre, et les eaux fuir en
murmurant sur l'herbe verdoyante: rarement le silence et jamais
l'horreur solitaire d'une forêt n'avait autant plu à mon coeur.»
[Note 651: _Per mezz'i boschi inhospiti e selvaggi_, Son. 143.]
On sait aussi qu'il avait pour le laurier une prédilection inspirée par
le rapport du nom de cet arbre avec celui de Laure, plus encore que par
la propriété qu'avait cet arbre lui-même de former la couronne des
poëtes. Il ne voyait jamais un laurier sans éprouver les mêmes
transports qu'à la vue de Laure. Elle se promenait souvent sur les bords
d'un ruisseau. Il y plante un laurier, et, réunissant tous les souvenirs
poétiques que cet arbre rappelle, il s'adresse ainsi au dieu des poëtes
et à l'amant de Daphné. «Apollon[652]! si tu conserves encore le noble
désir qui t'enflammait aux bords du fleuve de Thessalie; si le cours des
années ne t'a point fait oublier la blonde chevelure que tu aimais,
défends de la froide gelée et des rigueurs de l'âpre saison qui dure
tout le temps que ta lumière est cachée, cet arbre chéri, ce feuillage
sacré qui t'enchaîna le premier, et qui me tient aujourd'hui dans ses
chaînes.» Quelques années après, il revoit ce ruisseau et ce laurier;
l'un lui rappelle tous les fleuves, et l'autre tous les arbres; et ni le
Tesin[653], le Pô, le Var et tous les autres fleuves, ni le sapin, le
chêne, le hêtre et tous les autres arbres ne pourraient, dit-il, aussi
bien consoler mon triste coeur que ce ruisseau qui semble pleurer avec
moi, que cet arbrisseau qui est l'éternel sujet de mes chants. Puisse
ce beau laurier croître toujours sur ce frais rivage, et puisse celui
qui l'a planté, écrire de tendres et nobles pensées sous ce doux ombrage
et au murmure de ces eaux!» On a beau dire qu'il y a trop d'esprit dans
cet amour et dans cette poésie; il y a certainement aussi beaucoup de
sentiment. D'autres sonnets en ont encore davantage; le coloris en est
plus sombre, et les idées les plus mélancoliques et les plus tristes y
sont exprimées sans adoucissement et sans mélange. Je citerai celui-ci
pour exemple.
[Note 652: _Apollo, s'ancor vive il bel desio_, etc. Son. 27.]
[Note 653: _Non Tesin, Pô, Varo, Arno, Adige, e Tebro_, etc. Son.
116.]
«Plus j'approche du dernier jour[654], qui abrège la misère humaine,
plus je vois le temps rapide et léger dans sa course, et s'évanouir
l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées: Nous
n'irons pas désormais long-temps parlant d'amour; cet incommode et
pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt
nous serons en paix, parce qu'avec lui tomberont ces espérances qui
m'ont fait rêver si long-temps, et les ris et les pleurs, et la crainte
et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent on s'avance
dans la vie au milieu de choses incertaines, et combien on pousse de
vains soupirs.»
[Note 654: _Quanto più m'avvicino al giorno estremo_, etc. Son. 25.]
Souvent aussi (et c'est là même en général un des attraits les plus
puissants des poésies de Pétrarque) il porte ses tendres rêveries au
milieu des bois, des champs, sur les montagnes, parmi les plus doux ou
les plus imposants objets de la nature. Avant de parler de sa tristesse,
il s'entoure des lieux qui l'entretiennent, mais qui l'adoucissent; et
quand il se peint mélancolique et solitaire, il répand sur sa mélancolie
le charme de sa solitude. C'est ce que l'on sent beaucoup mieux que je
ne puis le dire dans un grand nombre de ses sonnets; on le sent surtout
dans celui qui commence par ces mots _Solo e pensoso_[655], peut-être,
selon moi, le plus beau, le plus touchant de tous les siens, et où il a
porté au plus haut point d'intimité l'alliance de ces deux grandes
sources d'intérêt, la solitude champêtre et la mélancolie. J'ai tâche de
le traduire en vers, et même ce qui est, comme on sait, le comble de la
difficulté dans notre langue, de rendre un sonnet par un sonnet. Il y a
peut-être beaucoup d'imprudence à hasarder de si faibles essais, et pour
faire l'imprudence toute entière, j'engagerai encore ici à relire dans
l'original le sonnet de Pétrarque. Peut-être au reste quand on s'en sera
rafraîchi la mémoire, appréciant mieux les difficultés de l'entreprise,
en aura-t-on pour le mien plus d'indulgence.
[Note 655: Son. 28.]
Je vais seul et pensif, des champs les plus déserts,
A pas tardifs et lents, mesurant l'étendue,
Prêt à fuir, sur le sable aussitôt qu'à ma vue
De vestiges humains quelques traits sont offerts.
Je n'ai que cet abri pour y cacher mes fers,
Pour brûler d'une flamme aux mortels inconnue;
On lit trop dans mes yeux, de tristesse couverts,
Quelle est en moi l'ardeur de ce feu qui me tue.
Ainsi, tandis que l'onde et les sombres forêts,
Et la plaine, et les monts, savent quelle est ma peine,
Je dérobe ma vie aux regards indiscrets;
Mais je ne puis trouver de route si lointaine
Où l'amour, qui de moi ne s'éloigne jamais,
Ne fasse ouïr sa voix et n'entende la mienne.
On pourrait suivre, le recueil ou le _Canzoniere_ de Pétrarque à la
main, les bons et les mauvais succès qu'il éprouvait auprès de Laure. On
y verrait que quelquefois il affectait de l'éviter, qu'alors elle
faisait vers lui quelques pas et lui accordait un regard plus
doux[656]; que quand il avait passé quelques jours sans la voir et sans
la chercher dans le monde, il en était mieux accueilli[657], qu'alors il
épiait l'occasion de lui parler de son amour; mais qu'elle recommençait
à le fuir[658]: qu'il s'armait quelquefois de courage pour obtenir
qu'elle voulût l'entendre; mais que la violence de son amour enchaînait
sa langue, et ne lui laissait pour interprêtes que ses yeux[659]; que
cette agitation continuelle ayant altéré sa santé, et lui ayant donné
une pâleur extraordinaire, Laure le voit dans cet état, en est touchée,
et lui dit, en passant, quelques paroles consolantes[660]; que même une
fois elle lui donne des espérances d'une telle nature que, les voyant
détruites, il se plaint de ce qu'un orage a ravagé les fruits qu'il
comptait cueillir[661], et de ce qu'un mur s'est élevé entre sa main et
les épis; qu'enfin rebuté de tant de peines et de si peu de progrès, il
appelle la raison et la religion à son secours; qu'il espère guérir,
mais qu'il se retrouve ensuite plus malade[662]. On y verrait encore
qu'un jour qu'il s'était montré plus froid et plus réservé avec Laure,
elle lui dit d'un ton de reproche: _Vous avez bientôt été las de
m'aimer_! (en effet il n'y avait encore que dix ans) et qu'il lui répond
d'un ton assez piqué, pour faire voir qu'il avait eu réellement le
dessein de se dégager[663]; que bientôt il reprend ses chaînes, et
promet de ne les rompre désormais que lorsqu'il sera glacé par le froid
de l'âge[664]; qu'au moment où il se croit libre, il regrette ses
fers[665]; qu'à l'instant où il les a repris il regrette sa
liberté[666].
[Note 656: _Io temo sì de' begli occhi l'assalto_, etc. Son. 31.]
[Note 657: _Io sentia dentr' al cor già venir meno_, etc. Son. 39.]
[Note 658: _Se mai foco per foco non si spense_, etc. Son. 40.]
[Note 659: _Perch'io t'abbia guardato di menzogna_, etc. Son. 41.]
[Note 660: _Volgendo gli occhi al mio nuovo colore_, etc. Canz. 15.]
[Note 661: _Se co'l cieco desir che'l cor distrugge_, etc. Son 43.]
[Note 662: _Quel foco ch'io pensai che fosse spento_, etc. Canz. 13.
_Lasso! che mal accorto fui da prima_, etc. Son. 50.]
[Note 663: _Io non fu' d'amar voi lassato unquanco_, etc. Son. 51.]
[Note 664: _Se bianche non son prima ambe le tempie_, etc. Son. 62.]
[Note 665: _Io son dell' aspettare omai si vinto_, etc. Son. 75.]
[Note 666: _Ahi bella libertà_, etc. Son. 76.]
Tels sont les incidents des amours de notre poëte pendant leur première
époque; tels sont les petits détails qu'il sut embellir des couleurs
d'une poésie élégante et ingénieuse; et l'on voit que cela ne ressemble
guère aux amours des trois poëtes romains. Après qu'il fut revenu
d'Italie, où il avait compté se fixer, Laure, qui avait craint de le
perdre, et pour qui sans doute il en avait plus de prix, le traite mieux
qu'elle n'avait fait encore. Une rencontre dans un lieu public où il
était occupé d'elle, un doux regard, un salut obligeant, quelques mots
qu'il ne peut entendre, le transportent de tant de joie, qu'il ne lui
faut pas moins de trois sonnets pour l'exprimer[667]. Mais cette faveur
dure peu: il recommence bientôt à souffrir et à se plaindre. Le bon
Sennuccio est toujours son confident le plus intime; c'est à lui qu'il
adresse cette vive peinture de ses tristes alternatives et de ses
anxiétés[668]. «Sennuccio, je veux que tu saches de quelle manière on me
traite, et quelle vie est la mienne. Je brûle, je me consume encore,
c'est toujours Laure qui me gouverne, et je suis toujours ce que
j'étais. Ici je l'ai vue humble et modeste, là, orguilleuse et fière,
pleine tour à tour de dureté ou de douceur, tantôt impitoyable et tantôt
émue de pitié, se revêtir de tristesse ou de grâces, et se montrer
tantôt affable, tantôt dédaigneuse et cruelle. C'est là qu'elle chanta
si doucement, là qu'elle s'assit, ici qu'elle se retourna, ici qu'elle
retint ses pas. C'est ici qu'elle perça mon coeur d'un trait de ses beaux
yeux, ici qu'elle dit une parole, ici qu'elle sourit, ici qu'elle
changea de couleur: hélas? c'est dans ces pensées que l'amour notre
maître me fait passer et les nuits et les jours.»
[Note 667: _Aventuroso più d'altro terreno_, etc. Son. 185.
_Perseguendo mi amor al luogo usato_, etc. Son. 187. _La donna che'l mio
cor nel viso porta_, etc. Son. 188.]
[Note 668: _Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera_, etc. S.
189.]
On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois,
mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours
ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements
lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est
surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du
côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui
éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint
cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les
acteurs[669]. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et
avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le
soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée
par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un
air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt
je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un
tel rival avait fait naître dans mon coeur. Je le regardai; sa face
devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme
pour cacher la honte de sa défaite.»
[Note 669: _In mezzo di duo amanti onesta altera_, etc. Son. 92.]
Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses
gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité,
et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets[670]
pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le
plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la
peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main
charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que
ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de
triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai,
Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête
devant le jardin d'un vieillard aimable, _qui avait consacré toute sa
vie à l'amour_, c'était apparemment _Sennucio del Bene_[671], et qui
s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce
jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus
belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un
pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite
action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute
la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps[672].
[Note 670:
_O bella man che mi distringi'l core_, etc.
_Non pur quell' una bella ignuda mano_, etc.
_Mia ventura ed amor m'havean si adorno_, etc.
_D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio_, etc.
Son. 166--169.]
[Note 671: J'adopte ici l'opinion de l'abbé de Sade. Plusieurs
commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi
Robert, dans un voyage à Avignon: cela me paraît manquer de
vraisemblance.]
[Note 672: _Due rose fresche e colte in Paradiso_, etc. Son. 207.]
Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur
le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène,
Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les
ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le
retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant.[673] Un autre
jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une
promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver
doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y
avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour
des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit
Pétrarque, il n'y a que de l'esprit[674]. Il y a de l'esprit encore,
mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit
pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on
ignore le sujet[675]. «J'ai vu sur la terre des moeurs angéliques et des
beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est
doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe,
ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille
fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des
paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves.
L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en
pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et
le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur
aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient
devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans
un autre de ses sonnets[676], partout où je les tourne pour apaiser le
désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime,
qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle
douleur, respire une pitié noble, qui est pour un coeur bien né la chaîne
la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour
charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose
de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que
les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient
jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si
touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si
beaux yeux verser de si belles larmes.»
[Note 673: _Dodici donne onestamente lasse_, etc. Son. 189.]
[Note 674: _In quel bel viso ch'io sospiro e bramo_, etc. Son. 219.]
[Note 675: _I vidi in terra angelici costami_, etc. Son. 123.]
[Note 676: _Ove ch' i' posi gli occhi lassi, ò gíri_, etc. Son.
125.]
J'ai parlé, dans la vie de Pétrarque, des adieux qu'il fit à Laure, en
lui annonçant son départ pour l'Italie, et de la pâleur subite qu'elle
ne put lui cacher. S'il interpréta trop favorablement, peut-être, cette
surprise et cette pâleur, on doit lui pardonner une illusion qu'il a
rendue avec tant de charme. «Cette belle pâleur[677], qui couvrit un
doux sourire, comme d'un nuage d'amour, s'offrit à mon coeur avec tant de
majesté, qu'il vint au-devant d'elle, et s'élança sur mon visage[678].
Je connus alors comment on se voit l'un l'autre dans le séjour céleste,
je le connus en découvrant un sentiment de pitié que d'autres
n'aperçurent pas, mais je vis, parce que jamais je ne fixe les yeux
ailleurs. L'aspect le plus angélique, l'attitude la plus touchante qui
parut jamais dans une femme attendrie par l'amour, serait de la colère
auprès de ce que je vis alors. Elle tenait ses beaux yeux attachés su la
terre: elle se taisait; mais je croyais l'entendre dire: Qui donc
éloigne de moi mon fidèle ami?»
[Note 677: Je demande grâce pour ces mouvements du coeur personnifié,
inconnus aux anciens, et dont les modernes ont abusé, mais conformes,
comme nous l'avons vu plus haut, à la poétique de Pétrarque.]
[Note 678: _Quel vago impallidir che'l dolce riso_, etc. Son. 98.]
Lorsqu'il fut revenu auprès d'elle, et pendant le séjour de quelques
années qu'il fit encore à Avignon et à Vaucluse, sa veine poétique et
amoureuse n'eut pas moins de fécondité, ni ses productions moins de
sensibilité, d'esprit et de grâce. On pourrait former, pour cette
dernière époque, une seconde chaîne de petits incidents qui furent le
sujet de ses vers; mais elle paraîtrait quelquefois une répétition de la
première, et les mêmes petites choses n'auraient peut-être pas le même
intérêt, si l'on se rappelait l'âge qu'avait Pétrarque, et les dix-huit
ou vingt ans qu'avait alors son amour. Il est temps d'ailleurs de
choisir parmi ses compositions plus étendues que les sonnets, parmi ses
_canzoni_, quelques pièces qui puissent donner une plus grande idée de
son génie poétique, de son talent de peindre la nature, et d'en ramener
tous les objets à l'objet éternel de ses rêveries et de ses pensées.
L'une des plus belles et des plus justement célèbres de ces _canzoni_,
l'un des morceaux connus de poésie où il y a le plus d'images
délicieuses et de tableaux magiques, est celle qui commence par ce vers:
_Chiare, fresche e dolci acque_[679]. Le lieu de cette scène charmante
était une belle campagne auprès d'Avignon. Une fontaine claire et
limpide y rafraîchissait la verdure dans les plus fortes chaleurs. Laure
venait quelquefois se baigner dans cette fontaine: elle se reposait sur
les gazons, au pied des arbres et parmi les fleurs. Ce lieu était plein
d'elle. Pétrarque y allait souvent rêver et contempler avec ravissement
tous les objets encore empreints de son image. Cette pièce les retrace
si fidèlement, qu'on est frappé, en la lisant, comme s'ils étaient sous
les yeux. Ce mérite n'avait pas échappé à un juge aussi délicat et aussi
judicieux que l'était Voltaire, quand quelque passion ne l'aveuglait
pas. Il imita librement la première strophe, et trop librement sans
doute; mais il voulut surtout y conserver la grâce et la mollesse du
texte, et qui mieux que lui pouvait y réussir? Je citerai d'abord ces
vers: on verra ensuite, par la traduction en prose, les licences qu'il
s'est données, surtout les additions qu'il a faites; mais on n'oubliera
pas qu'il est plus facile au génie d'inventer, ou d'imiter directement
la nature, que d'en copier les imitations.
[Note 679: Canz. 27.]
Claire fontaine, onde aimable, onde pure,
Où la beauté qui consume mon coeur,
Seule beauté qui soit dans la nature,
Des feux du jour évitait la chaleur
Arbre heureux, dont le feuillage,
Agité par les zéphyrs,
La couvrit de son ombrage,
Qui rappelle mes soupirs
En rappelant son image;
Ornements de ces bords et filles du matin,
Vous dont je suis jaloux, vous moins brillantes qu'elle,
Fleurs qu'elle embellissait quand vous touchiez son sein,
Rossignol dont la voix est moins douce et moins belle,
Air devenu plus pur, adorable séjour
Immortalisé par ses charmes,
Lieux dangereux et chers, où de ses tendres armes
L'Amour a blessé tous mes sens,
Ecoutez mes derniers accents,
Recevez mes dernières larmes.
Ces dix-neuf vers sont admirables pour le but que Voltaire s'était
proposé. Ce n'est point une copie, c'est un second portrait du même
modèle, qu'on peut mettre à côté du premier; mais enfin ce n'est pas le
premier. En voici une image moins brillante et moins vive; mais une
copie plus fidèle. Dans l'original, chaque strophe est de treize vers,
non pas libres comme ceux de Voltaire: mais soumis, pour la mesure et
pour la rime, à des entrelacemens réguliers, difficultés dont le poëte
se joue, et dont il ne semble même pas s'être aperçu.
La seconde et la troisième strophes sont remplies d'images tristes et
lugubres, qui contrastent avec les tableaux riants de la première
strophe et des suivantes. Leur couleur sombre fait mieux ressortir la
grâce et la fraîcheur des autres. C'était un des secrets de l'art des
anciens; et Pétrarque l'avait emprunté d'eux, ou l'avait comme eux
trouvé dans son génie.
«Claires, fraîches et douces ondes, où celle qui me paraît la seule
femme qui soit sur la terre, a plongé ses membres délicats; heureux
rameau (je me le rappelle en soupirant), dont il lui plut de se faire un
appui; herbes et fleurs que sa robe élégante renferma dans son sein pur
comme celui des anges, air serein et sacré, où planait l'amour quand il
ouvrit mon coeur d'un trait de ses beaux yeux, écoutez tous ensemble mes
plaintifs et derniers accents.
«S'il est de ma destinée, si c'est un ordre du ciel que l'amour ferme
mes yeux et les éteigne dans les larmes, que du moins mon corps
malheureux soit enseveli parmi vous, et que mon âme, libre de sa
dépouille, retourne à sa première demeure. La mort me sera moins
cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance.
Mon âme fatiguée ne pourrait déposer dans un port plus sûr ni dans un
plus paisible asyle, cette chair et ces os éprouvés par de si longs
tourments.
«Un temps viendra peut-être où cette beauté douce et cruelle reviendra
visiter ce séjour. Elle reverra ce lieu où, dans un jour heureux à
jamais, elle jeta sur moi les yeux. Ses regards curieux s'y porteront
avec joie; mais, ô douleur! elle ne verra plus qu'un peu de terre entre
les rochers. Alors, inspirée par l'amour, elle soupirera si doucement
qu'elle obtiendra mon pardon, et, qu'essuyant ses yeux avec son beau
voile, elle fera violence au ciel même.
«De ces rameaux (j'en garde le délicieux souvenir) tombait une pluie de
fleurs qui descendait sur son sein. Elle était assise, humble au milieu
de tant de gloire, et couverte de cet amoureux nuage. Des fleurs
volaient sur les pans de sa robe, d'autres sur ses tresses blondes, qui
ressemblaient alors à de l'or poli, garni de perles. Les unes jonchaient
la terre, et les autres flottaient sur les ondes; d'autres, en
voltigeant légèrement dans les airs, semblaient dire: Ici règne l'amour.
«Combien de fois alors, frappé d'étonnement, ne répétai-je pas: Sans
doute elle est née dans les cieux! Son port divin, son visage, ses
paroles et son doux sourire m'avaient fait oublier tout ce qui n'est pas
elle: ils m'avaient tellement séparé de moi-même, que je disais en
soupirant: Comment suis-je ici, et quand y suis-je venu? Je croyais être
au ciel, et non où j'étais en effet. Depuis ce jour, je me plais tant
sur cette herbe fleurie que partout ailleurs je ne puis rester en paix.»
Une autre _canzone_ non moins célèbre, et où des images champêtres se
trouvent aussi mêlées avec des idées mélancoliques, est celle qui
commence par ces mots: _Di pensier in pensier, di monte in monte_[680].
Elle est très-belle; mais longue et un peu triste. Je ne la traduirai
point ici toute entière. Je me hasarderai seulement à en imiter en vers
les trois plus belles strophes. Je m'y suis astreint à un rhythme
régulier, et les strophes ont à peu près la même coupe que celle du
texte. Mais une traduction peut avoir ce genre de fidélité, et être
cependant très-infidèle. Je prie le lecteur d'oublier qu'il vient de
lire des vers de Voltaire, et que ce sont des vers de Pétrarque que j'ai
essayé de traduire.
[Note 680: Canz. 30.]
De pensers en pensers, de montagne en montagne,
L'amour guide mes pas; tout chemin fréquenté
Troublerait la tranquillité
D'un coeur que l'amour accompagne.
Dans un lieu retiré s'il est de clairs ruisseaux,
Si de sombres vallons séparent deux côteaux,
J'y cherche quelque trêve à mon inquiétude.
Au gré de mon amour, dans cette solitude,
Je puis ou sourire ou pleurer,
Je puis craindre ou me rassurer.
Mon visage, où se peint la même incertitude,
Tour à tour est triste ou serein;
Mon teint de chaque jour change le lendemain;
Tout homme initié dans les secrets de l'âme
Dirait en me voyant: C'est l'amour qui l'enflâme,
Et lui rend douteux son destin.
Sur des monts escarpés, dans un bois solitaire,
Je trouve du repos; l'aspect des plus beaux lieux,
S'ils sont peuplés, blesse mes yeux;
C'est un désert que je préfère.
Chaque pas m'y rappelle un nouveau souvenir
De celle à qui les maux qu'elle me fait souffrir
N'inspirent trop souvent qu'une joie inhumaine.
Doux et cruel état, dont je voudrais à peine,
Changer pour un état meilleur
Et l'amertume et la douceur.
Je me dis: Souffre encor; le dieu d'Amour, ton maître,
Te promet de plus heureux temps.
Vil à tes yeux, ailleurs on te chérit peut-être:
Tu peux voir à l'hiver succéder le printemps.
Je rêve, je soupire: eh! comment pourront naître,
Quand viendront-ils ces doux instants?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Souvent, qui le croirait? vivante, je l'ai vue
Sur le vert des gazons, dans le cristal des eaux,
Sur le tronc noueux des ormeaux,
Dans le sein brillant de la nue,
Quand elle y vient montrer son visage riant,
Léda verrait pâlir la beauté de sa fille,
Comme, lorsque Phébus paraît à l'Orient,
Pâlissent devant lui les feux dont le ciel brille.
Plus les déserts où je la vois
Sont reculés au fond des bois,
Parmi d'âpres rochers, sur un triste rivage,
Plus belle est sa divine image;
Et quand ma douce erreur fuit loin de mes esprits,
Je demeure immobile; en ce lieu même assis,
En pierre transformé, sur la pierre sauvage
Je pense, et je pleure, et j'écris, etc.
Mais je n'ai point encore parlé des trois _canzoni_ qui ont eu en Italie
le plus de célébrité, que Pétrarque paraît lui-même avoir préférées à
toutes les autres, et qu'il appelait _les trois Soeurs_. On ne peut se
dispenser de connaître des pièces qui ont tant de réputation, ni n'être
pas un peu tenté d'examiner à quel point elles la méritent. Il n'y en a
peut-être aucune dans la poësie italienne, qui soit plus travaillée,
d'un style plus pur, d'une élégance plus soutenue. Elles forment un
ensemble, et comme un petit poëme en trois chants réguliers, en grandes
strophes de quinze vers, sur des objets dont l'effet rapide ne se
concilie pas communément avec tant d'ordre et de méthode: ce sont les
yeux de sa maîtresse. Le devinerait-on à ce début de la première? «La
vie est courte[681], et mon génie s'effraye d'une si haute entreprise.
Je ne me fie ni sur l'une ni sur l'autre; mais j'espère faire entendre
le cri de ma douleur où je veux qu'elle soit et où elle doit être
entendue.» Mais tout à coup il s'adresse aux yeux de Laure; ce n'est
plus sa douleur, c'est le plaisir qu'il éprouve, qui le force à leur
consacrer son style, faible et lent par lui-même, et qui recevra d'un si
beau sujet, sa force et sa vivacité. «Ce sujet l'élevant sur les ailes
de l'amour, le séparera de toute pensée vile; et, prenant ainsi son
essor, il pourra dire des choses qu'il a tenues long-temps cachées dans
son coeur.»
[Note 681: _Perchè la vita è breve_, etc. Canz. 18.]
Ce n'est pas qu'il ne sente combien sa louange leur fait injure; mais il
ne peut résister au désir qui le presse depuis qu'il les a vus, eux que
la pensée peut à peine égaler, loin que ni son langage, ni celui de tout
autre puisse les peindre. Quand il devient de glace[682] devant leurs
rayons ardents, peut-être alors la noble fierté de Laure
s'offense-t-elle de l'indignité de celui qui les regarde. Oh! si cette
crainte qu'il éprouve ne tempérait pas l'ardeur qui le brûle! il
s'estimerait heureux d'être dissous; car il aime mieux mourir en leur
présence que de vivre sans eux. «S'il ne se fond pas, lui, si frêle
objet devant un feu si puissant, c'est la crainte seule qui l'en
garantit; c'est elle qui gèle son sang dans ses veines et qui durcit son
coeur, pour qu'il brûle plus long-temps. On commence à se lasser de tout
ce feu et de toute cette glace, lorsqu'un mouvement plus digne de
Pétrarque, et auquel on ne s'attend pas, réveille et dédommage le
lecteur. «O collines, ô vallées, ô fleuves, ô forêts, ô campagnes, ô
témoins de ma pénible vie, combien de fois m'entendites-vous invoquer la
mort! Cruelle destinée! je me perds si je reste, et ne puis me sauver si
je fuis. Si une crainte plus forte ne m'arrêtait, une voie courte et
prompte mettrait fin à ma peine; et la faute en est à celle qui n'y
songe pas.»
[Note 682: Le texte dit _de neige_; mais il vaudrait mieux qu'il ne
dit ni l'un ni l'autre.]
«O douleur! pourquoi me conduis-tu hors de ma route? Pourquoi me
dictes-tu ce que je ne voulais pas dire? Laisse-moi donc aller où le
plaisir m'appelle. Beaux yeux, plus sereins que des yeux mortels, ce
n'est ni de vous que je me plains, ni de celui qui me tient dans vos
chaînes. Vous voyez de combien de couleurs l'amour teint souvent mon
visage; jugez de ce qu'il doit faire au dedans de moi, où il règne le
jour et la nuit, fort du pouvoir qu'il tient de vous. Astres heureux et
riants, il ne manque à notre bonheur que de vous contempler vous-mêmes;
mais quand vous daignez vous fixer sur moi, vous voyez par vos effets ce
que vous êtes. Il continue de s'étendre sur cette pensée et sur ce qu'il
est heureux pour les yeux de Laure qu'ils ignorent toute leur beauté.
C'est encore par un élan du coeur qu'il s'arrache à ces subtilités de
l'esprit. «Heureuse l'âme qui soupire pour vous, ô lumières célestes!
C'est pour vous que je rends grâce de la vie, qui n'aurait pour moi rien
d'agréable sans vous. Hélas! pourquoi m'accordez-vous si rarement ce
dont je ne me rassassie jamais? Pourquoi ne regardez-vous pas plus
souvent les ravages qu'exerce sur moi l'amour? et pourquoi me
privez-vous, à instant même, du bonheur dont mon âme commence à peine à
jouir?»
Dans les deux dernières strophes, il peint encore cette douleur
qu'éprouve son âme, et le pouvoir qu'ont ces deux beaux yeux d'en
chasser les tristes pensées. Si ce bien était durable, aucun bonheur ne
serait égal au sien; mais il exciterait l'envie dans les autres, et dans
lui-même l'orgueil. Il vaut mieux qu'il réprime cette chaleur de ses
esprits, qu'il rentre en lui-même, et qu'il y ramène ses pensées. Celles
de Laure lui sont connues. Elles font toute sa joie. C'est pour se
rendre digne d'en être l'objet, qu'il parle, qu'il écrit, qu'il désire
de se rendre immortel. S'il produit quelques heureux fruits, c'est elle
seule qui les fait naître. «Je suis, dit-il, comme un terrain sec et
aride, cultivé par vous, et dont le prix vous appartient tout entier.»
L'objet de la seconde _canzone_[683], dont tous les commentateurs et
Muratori lui-même admirent la noblesse et la force, est d'insister sur
les effets moraux des yeux de Laure dans l'âme et dans l'esprit du
poëte. Ce sont eux qui lui montrent la route du ciel, qui le dirigent
dans ses travaux et qui l'éloignent du vulgaire. «Jamais, dit-il,
aucune langue humaine ne pourrait exprimer ce que ces divines lumières
me font sentir, et quand l'hiver répand les frimas, et quand l'année
rajeunit, comme au temps de mes premières souffrances. Si dans le ciel,
les autres ouvrages de l'éternel sont aussi beaux, il veut briser la
prison qui le retient et qui le prive de la vie où il en pourrait jouir.
Il revient ensuite aux sentiments qui l'attachent à la terre: il
remercie la nature, et le jour où il naquit, et celle qui éleva son coeur
à de si hautes espérances. Jusqu'alors, il était à charge à lui-même:
c'est depuis ce temps qu'il a pu se plaire, en remplissant de hautes et
de douces pensées ce coeur dont les yeux de Laure ont la clef. Il n'est
point de bonheur au monde qu'il ne changeât pour un de leurs regards.
Son repos vient d'eux, comme l'arbre vient de ses racines. Ils chassent
de son coeur tout autre objet, toute autre pensée: l'amour seul y reste
avec eux. Toutes les douceurs rassemblées dans le coeur des plus heureux
amants ne sont rien auprès de celles qu'il éprouve quand il les regarde.
Dès son berceau, le ciel les avait destinés pour remède à ses
imperfections et à sa mauvaise fortune. A la fin de cette strophe, il se
plaint du voile qui les lui cache, de la main qui se place quelquefois
au-devant d'eux: cela est froid et peu digne du reste. Il se relève dans
la dernière strophe, et revient à ces idées de perfection dont ils sont
pour lui la source. «Voyant avec regret, dit-il, que mes qualités
naturelles n'ont pas assez de valeur et ne me rendent pas digne d'un si
précieux regard, je tâche de me rendre tel qu'il convient à mes hautes
espérances et au noble feu qui me brûle. Si je puis devenir, par une
étude constante, prompt au bien, lent au mal, et dédaigner ce que le
monde désire, cela peut m'aider à obtenir d'eux un jugement favorable.
Certes la fin de mes douleurs (et mon coeur malheureux n'en demande point
d'autre), peut venir d'un regard de ses beaux yeux, enfin doucement
émus, dernière espérance d'un pur et honnête amour.»
[Note 683: _Gentil mia donna, i' veggio_, etc. Canz. 19.]
La dernière _canzone_ n'est pas la meilleure des trois. Muratori
l'avoue. Il n'est pas étonnant, dit-il, que Pétrarque, ayant fait dans
les deux précédentes un grand voyage, paraisse un peu las dans celui-ci.
En effet, le commencement en est traînant et pénible, et trop semblable
à ces exordes des Troubadours, dont nous avons remarqué l'uniformité et
la pesanteur. Puisque son destin lui ordonne de chanter[684], et qu'il y
est forcé par cette ardente volonté qui le contraint à soupirer sans
cesse, il prie l'amour d'être son guide et de mettre d'accord ses rimes
avec son désir. Il se prépare ainsi pendant deux strophes entières, pour
dire dans la troisième, que si, dans les siècles où les âmes étaient
éprises du véritable honneur, l'industrie de quelques hommes les avait
conduits à travers les monts et les mers, cherchant les objets les plus
rares, et recueillant les plus beaux fruits, puisque Dieu, la nature et
l'amour ont voulu placer toutes les vertus dans les beaux yeux qui font
toute sa joie, il faut qu'ils soient pour lui, comme deux rivages qu'il
ne doit point franchir, comme une terre qu'il ne doit jamais quitter.
[Note 684: _Poichè per mio destino_, etc. Canz. 20.]
«De même, continue-t-il, que le rocher battu par les vents pendant la
nuit, lève la tête vers ces deux astres qui brillent toujours à notre
pôle, de même, dans la tempête qu'amour excite contre moi, ces deux yeux
brillants sont mes astres et mon seul recours.» Mais ce qu'il peut leur
dérober en suivant les conseils que l'amour lui donne, est beaucoup plus
que ce qu'il lui accordent volontairement. Persuadé du peu qu'il vaut,
il les prend toujours pour règle; et, depuis qu'il les a vus, il n'a
point fait de pas dans la route du bien, sans suivre leurs traces. Il
revient aussi à leurs effets moraux. Il reparle ensuite de la douceur
qu'il éprouve en les voyant. Le sourire amoureux dont ils brillent lui
donne l'idée de cette paix éternelle qui règne dans les cieux. Il
voudrait, seulement pendant un jour entier, les regarder de près et
étudier comment l'amour les fait mouvoir si doucement, sans que les
cercles célestes continuassent de tourner, sans qu'il pensât ni à rien
autre chose, ni à lui même, et en suspendant le battement de ses propres
yeux. Mais ce sont là des voeux qui ne peuvent être exaucés, et des
désirs sans espérance. Il se borne donc à demander que l'amour délie le
noeud dont il enchaîne sa langue. Il oserait alors dire des paroles si
nouvelles, qu'elles arracheraient des larmes à tous ceux qui pourraient
l'entendre. Le reste est si alambiqué et si obscur, qu'on n'entend
réellement pas ce qu'il veut dire. Ses blessures sont si profondes,
qu'elles forcent son coeur à se détourner de sa route. Il reste presque
sans vie: son sang se cache, il ne sait où. Il ne demeure pas tel qu'il
était, et il s'aperçoit enfin que c'est de ce coup que l'amour le tue.
La plupart des critiques italiens, ou plutôt des commentateurs sans
critique, Vellutello, Gesualdo, Daniello, ont admiré cette dernière soeur
comme les deux aînées, et cette fin comme le reste. Castelvetro, tout
rempli d'Aristote, se borne à analyser, dans toutes les trois, les
divisions et subdivisions du sujet, l'ordre que l'auteur y observe,
l'enchaînement de ses raisonnements et de ses preuves. Le mordant
Tassoni lui-même est désarmé par la perfection de ces trois
chefs-d'oeuvre, qui suffisaient, selon lui, pour obtenir à Pétrarque la
couronne poétique. Le judicieux Muratori[685] a seul osé reprendre les
défauts qui en obscurcissent les beautés. On lui en a fait un crime.
Trois académiciens des Arcades[686] ont écrit un livre pour lui prouver
qu'il avait tort, et pour défendre corps à corps toutes les strophes et
tous les vers de Pétrarque qu'il avait attaqués. L'idée fidèle que j'ai
donnée des trois _canzoni_ peut faire entrevoir qu'ils n'ont pas
toujours raison dans leurs défenses; et à moins d'être un de ces
Pétrarquistes effrénés, qui n'entendent raison ni sur un sonnet, ni sur
un vers, ni sur une rime, on peut se permettre de penser comme Muratori
lui-même, «qu'enfin Pétrarque n'est pas infaillible, qu'on ne doit pas
regarder comme un sacrilège de ne pas respecter également tout ce qui
est sorti de sa plume, qu'il n'en sera pas moins un grand homme et un
grand maître, que ces trois _canzoni_ n'en seront pas moins des morceaux
précieux et supérieurs; si l'on veut, à tous ses autres ouvrages, parce
qu'on y aura découvert quelques taches[687].» Au reste, la supériorité
de ces trois odes sur tous les ouvrages de Pétrarque, ne peut être
entendue que relativement au style, à la délicatesse des expressions et
des tours, à l'harmonie, à l'enchaînement mélodieux des mots, des rimes
et des mesures de vers. Sur tout cela, les Italiens seuls sont juges
compétents, et je n'ai rien à dire; mais je ne croirai pas plus que ne
l'a cru Muratori, faire un sacrilège en préférant à ces trois pièces,
pour la vérité des sentiments, la richesse et la variété des images, et
cette douce mélancolie qui fait le principal attrait des poésies
d'amour, les _canzoni: Di pensier in pensier; Chiare fresche e dolci
acque_, et _Se'l pensier che mi strugge_, qui la précèdent[688], et même
_In quella parte dov' amor mi sprana_[689], qui la suit, _Ne la stagion
che'l ciel rapido inchina_[690], si riche en comparaisons tirées de la
vie champêtre, et si poétiquement exprimées, et peut-être quelques
autres encore.
[Note 685: D'abord dans son Traité _della perfetta Poesia_, et
ensuite dans ses Observations sur Pétrarque, jointes à celles du
Tassoni.]
[Note 686: Bartolommeo Casaregi, Tomaso Canevari, Antonio
Tomasi.--_Difesa delle tre canzoni_, etc. Lucca, 1730.]
[Note 687: _Della perfetta Poesia_, t. II, p. 198.]
[Note 688: Canz. 26.]
[Note 689: Canz. 28.]
[Note 690: Canz. 9.]
La seconde partie du _canzonière_, qui contient les poésies faites après
la mort de Laure, est généralement préférée à la première pour le
naturel et la vérité. Sans vouloir discuter cette préférence, que
beaucoup de gens ont accordée sur parole, on doit reconnaître qu'en
effet, dans un grand nombre de pièces, la douleur est vraie, touchante
et même profonde, sans cesser d'être poétique et ingénieuse. On le sent
dès le premier sonnet, qui est tout en exclamations et en phrases
interrompues[691]; mais mieux encore à la première _canzone_, dont voici
les principaux traits. «Que dois-je faire? Amour, que me
conseilles-tu[692]? N'est-il pas temps de mourir? Ah! j'ai trop tardé:
ma Dame est morte; elle a emporté mon coeur. Je n'espère plus la voir ici
bas, et je ne puis attendre sans ennui le moment de la rejoindre. Son
départ a changé en pleurs toute ma joie et m'a enlevé toute la douceur
de ma vie. Amour! tu sens combien cette perte est cruelle; elle l'est
pour nous deux également.... O monde ingrat, qu'elle laisse dans le
veuvage, tu devrais la pleurer avec moi. Tout ce qu'il y avait de bon et
de précieux en toi tu l'as perdu avec elle. Ta gloire est tombée; et tu
ne le vois pas! Tant qu'elle vécut sur la terre, tu ne fus pas digne de
la connaître et d'être foulé par ses pieds sacrés, dignes du séjour
céleste. Mais moi, qui sans elle ne puis aimer ni la vie ni moi-même, je
l'appelle en pleurant: c'est tout ce qui me reste de tant d'espérances,
et c'est tout ce qui me retient encore ici bas.--Hélas! il est devenu
terre et poussière ce visage qui nous donnait l'idée du ciel et du
bonheur dont on y jouit. Sa forme invisible y est montée, débarrassée du
voile qui dérobait aux yeux la fleur de ses années, pour s'en revêtir
encore et ne le dépouiller jamais, au jour où nous la verrons d'autant
plus belle et plus divine qu'une éternelle beauté est au dessus des
beantés mortelles.
[Note 691: _Oime il bel viso! oime il soave sguardo!_ etc.]
[Note 692: _Che debb'io far? che mi consigli, amore?_]
«Elle se présente à mes yeux plus belle et plus charmante que jamais;
elle y vient comme aux lieux où sa vue peut répandre le plus de bonheur.
C'est l'un des seuls soutiens de ma vie. L'autre est son nom, qui
résonne si doucement dans mon coeur; mais quand je me rappelle que toute
mon espérance est morte lorsqu'elle était dans toute sa fleur, l'amour
sait ce que je deviens et ce que j'espère; elle le voit aussi, elle qui
est maintenant auprès de l'éternelle vérité. Vous, femmes, qui connûtes
sa beauté, sa vie pure et angélique, et sa conduite céleste sur la
terre, plaignez-moi et laissez-vous toucher de pitié, non pour elle, qui
est allée dans le séjour de paix, mais pour moi qu'elle laisse au milieu
d'une horrible guerre. Si je tarde encore à la suivre, à briser mes
liens mortels, je ne suis retenu que par l'amour. Il me parle; il se
fait entendre ainsi dans mon coeur.--«Mets un frein à la douleur qui
t'égare. On perd par l'excès des désirs ce ciel où ton coeur aspire, où
est vivante à jamais celle qui paraît morte aux yeux des hommes, celle
qui sourit en elle-même de la perte de sa belle dépouille, et qui ne
s'afflige que pour toi. Sa renommée vit encore en cent lieux dans tes
vers; elle te prie de ne la pas laisser s'éteindre, mais de rendre son
nom encore plus célèbre par tes chants, s'il est vrai que tu aies chéri
le doux empire de ses yeux.»
La finale même de cette _canzone_, ce que les Italiens appelent la
_chiusa_, qui est ordinairement un envoi ou une adresse si insignifiante
que je n'ai point parlé de celle qui termine les autres _canzoni_ que
j'ai citées, est ici du même ton que le reste, et porte l'empreinte de
l'émotion et de la douleur. «Fuis, lui dit le poëte, les couleurs gaies
et riantes; ne t'approche point des lieux où sont les ris et les
concerts. Tu n'es pas un chant, mais une plainte. Tu serais déplacée au
milieu des troupes joyeuses, toi veuve inconsolable et vêtue de deuil.»
Ces idées d'une éternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile et
d'une âme qui jouit, dégagée de sa dépouille mortelle, reviennent
souvent dans cette partie des poésies de Pétrarque. La croyance y venait
en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent
dans le style et dans les pensées de la première partie l'influence des
idées et du langage religieux, on la sent encore beaucoup plus dans la
seconde; et il est surprenant que l'auteur du _Génie du Christianisme_,
qui a vu souvent cette influence où elle n'était pas, ne l'ait pas
aperçue et développée dans celui des poëtes modernes où elle est si
générale et si visible. Cette même idée termine encore heureusement ce
sonnet touchant et poétique. «Si j'entends se plaindre les oiseaux[693],
ou s'agiter doucement le vert feuillage au souffle du zéphyr, ou
murmurer avec bruit des eaux limpides qui baignent une rive fraîche et
fleurie, où je me suis assis pour penser à l'amour et pour écrire mes
pensées, je vois, j'entends, j'écoute celle que le ciel ne fit que
montrer, que la terre nous cache, et qui, de si loin, comme si elle
était encore vivante, répond à mes soupirs. Eh! pourquoi te consumer
avant le temps? me dit-elle avec une douce pitié. Pourquoi tes tristes
yeux versent-ils un fleuve de larmes? Ne pleure pas sur moi: la mort m'a
procuré des jours sans fin; et quand je parus fermer les yeux, je les
ouvris à l'éternelle lumière.»
[Note 693: _Se lamentar' augelti_, etc. Son. 238.]
Les mêmes lieux qui enchantaient notre poëte lorsque, pendant la vie de
Laure, il y portait ou y trouvait partout son image, les campagnes qui
environnent Avignon, le charmaient encore quand il y revint après la
mort de Laure, et qu'il put s'y livrer à ses amoureux souvenirs.
Quelques sonnets choisis parmi ceux qu'il fit à cette époque, quoique
faiblement traduits en prose, conserveront peut-être encore l'empreinte
de ces beaux lieux et de ces tristes sentiments. «Vallon qui retentis de
mes gémissements[694], fleuve qui t'accroîs souvent de mes larmes,
animaux des forêts, charmants oiseaux, et vous poissons que renferment
ces deux verdoyants rivages, air qu'échauffent et que rendent plus
sereins mes soupirs; doux sentier où je trouve aujourd'hui tant
d'amertume; colline qui me plaisais, qui maintenant m'affliges, où, par
habitude, l'amour me conduit encore; je reconnais bien en vous les
formes accoutumées; mais hélas! je ne les reconnais plus en moi, qui,
d'une si douce vie, me vois plongé dans d'inconsolables douleurs. C'est
d'ici que je voyais celle que j'aime, et c'est en suivant les mêmes
traces que je reviens voir le lieu d'où elle s'est élevée au ciel,
laissant sur la terre sa dépouille mortelle.»
[Note 694: _V alle che de' lamenti miei se' piena_, etc. Son. 260.]
«Zéphir revient[695]; il ramène le beau temps, et les fleurs, et les
gazons, sa douce famille, et le gazouillement de Progné, et les plaintes
de Philomèle, et le printemps paré de couleurs blanches et vermeilles.
Les prés sont plus riants, le ciel plus serein....[696], l'air, et les
eaux, et la terre, sont remplis d'amour; toute créature animée se livre
au plaisir d'aimer. Mais rien, hélas! ne revient pour moi que de plus
profonds soupirs, tirés du fond de mon coeur par celle qui en a emporté
les clefs au séjour céleste. Et le chant des oiseaux, et les plaines
fleuries, et la douce présence de femmes honnêtes et belles, sont pour
moi comme un désert peuplé de bêtes sauvages.»
[Note 695: _Zeffiro torna e'l bel tempo rimena_, etc. Son. 268.]
[Note 696: Je passe ici un vers aussi agréable que les autres; mais
dont l'idée mythologique s'assortit mal avec le reste; et en refroidit
le sentiment:
_Giove s'allegra di mirar sua figlia._
Muratori croit y voir une imitation éloignée de Lucrèce; je le veux
bien; mais Jupiter qui regarde avec joie Vénus sa fille, et Laure qui,
quelques vers plus bas, emporte au ciel les clefs du coeur de son amant,
ne sont point de la même croyance ni de la même langue poétique.]
Mais le plus beau de ces sonnets[697] est sans contredit celui-ci; je le
mets, dans cette seconde partie, au même rang que le sonnet _Solo e
pensoso_ dans la première, et même encore au-dessus. «Je m'élevai par ma
pensée[698] jusqu'aux lieux où était celle que je cherche et que je ne
retrouve plus sur la terre; là, parmi les habitants du troisième cercle
céleste, je la revis plus belle et moins fière. Elle prit ma main, et me
dit: Tu seras avec moi dans cette sphère, si mon désir ne me trompe
pas. Je suis celle qui te fis une si rude guerre, et qui terminai ma
journée avant le soir. Mon bonheur est au-dessus de l'intelligence
humaine; je n'attends plus que toi, et ce beau voile qui m'enveloppait,
que tu aimais tant, et qui est resté sur la terre. Ah! pourquoi
cessa-t-elle de parler? et pourquoi ouvrit-elle sa main qui tenait la
mienne? Au son de ces douces et chastes paroles, peu s'en fallut que je
ne restasse dans les cieux.» C'est une vision dont l'idée est sublime,
quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes
que l'idée.
[Note 697: J'en aurais pu citer beaucoup d'autres, principalement
ceux-ci:
_Alma felice, che sovente torni_, etc. Son. 241.
_Anima bella, da quel nodo sciolta_, etc. Son. 264.
_Ite, rime dolenti, al duro sasso_. Son. 287.
_Tornami a mente, anzi v'è d'entro quella_, etc. Son. 290.
_Quel rossignuol che si soave piagne_, etc. Son. 270.
_Vago augeletto, che cantando vai_. Son. 317.
_Dolce mio caro a pretioso pegno_. Son. 296.
_Gli angeli eletti e l'anime beate_, etc. Son. 302.]
[Note 698: _Levomini il mio pensiero_, etc. Son. 261.]
Voici un songe où les critiques trouvent moins de grandeur et de poésie
dans le style, mais qui a encore plus d'intérêt, parce qu'il est plus
étendu, qu'il renferme, dans une _canzone_ tout entière, une plus grande
abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprimés, sous la forme du
dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature.
«Quand celle en qui je trouve mon doux et fidèle appui[699] vint, pour
donner quelque repos à ma vie fatiguée, s'asseoir sur l'un des bords de
ma couche avec son parler doux et sage, à demi-mort de crainte et de
pitié, je lui dis: D'où viens-tu maintenant, âme heureuse? Elle tire
alors de son sein une palme et une branche de laurier, et me dit: Je
viens du séjour serein de l'Empyrée; je descends de ces régions saintes,
et c'est pour te consoler que je les quitte.--Je la remercie humblement
par mes gestes et par mes paroles, et puis je lui demande: D'où sais-tu
donc l'état où je suis? Elle me répond: Les ruisseaux de larmes dont tu
ne te rassasies jamais, passent avec tes soupirs jusqu'au ciel à travers
tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te déplaît donc que je
sois partie de ce lieu de misère, et parvenue à une meilleure vie? Ce
départ devrait te plaire, si tu ne m'avais autant aimée que tu le
montrais dans tes actions et dans tes discours. Je réponds alors: Je ne
pleure que sur moi-même, qui suis resté parmi les ténèbres et les
douleurs.»
[Note 699: _Quando il soave mio fido conforto_, etc. Canz. 47.]
C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double
emblême de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire
qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a
tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes
qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il
croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux
insensés; elle est un pur esprit qui jouit du séjour céleste; elle ne
paraît sous ces dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à
sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus
chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. Alors je
pleurai, dit le poëte; de ses mains elle essuya mon visage, puis elle
soupira doucement, puis elle fit entendre quelques plaintes qui
auraient fendu les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit
avec elle. «Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait
véritablement Laure, et de quel amour il l'avait aimée, et même s'il y
avait eu une Laure au monde! Et dans quel autre fond que dans un amour
qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces
visions mélancoliques et touchantes? Il faudrait donc croire qu'il était
fou (mais de quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de
Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou
plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves.
Un dialogue non moins remarquable et d'un genre encore plus élevé fait
le sujet de la _canzone_ qui suit immédiatement cette dernière. La
première idée n'en appartient point à Pétrarque; mais à _Cino da
Pistoia_. En parlant de ce qui nous reste de ce poëte[700], j'ai annoncé
cette imitation évidente de l'un de ses sonnets, qu'aucun des
commentateurs de Pétrarque n'a remarquée. Voici ce que dit le sonnet:
«L'amour irrité forma un jour contre moi mille doutes et mille
plaintes[701], au tribunal de l'impératrice suprême, et il lui dit: Juge
qui de nous deux est le plus fidèle. C'est par moi seul que celui-ci
déploie dans le monde les voiles de la renommée: sans moi, il y serait
malheureux. Au contraire, répondis-je, tu es la source de tous mes maux;
j'ai depuis long-temps éprouvé l'amertume de tes douceurs. Il reprit:
Esclave menteur et fugitif, est-ce donc là la reconnaissance que tu me
dois pour t'avoir donné une beauté qui n'avait point son égale sur la
terre? Que vaut pour moi ce don, répartis-je, si tu m'en as privé sitôt?
Ce n'est pas moi, répondit-il; et notre souveraine prononça que, dans un
si grand procès, il fallait plus de temps pour juger avec équité.»
[Note 700: Voy. ci-dessus, p. 327.]
[Note 701: _Mille dubbj in un dì, mille querele_, etc. Voy. _Rime di
diversi antichi autori Toscani_, Venise, 1740, p. 164.]
Voici maintenant comment Pétrarque a développé l'idée de _Cino_, dans
cette _canzone_, l'une de ses plus belles, mais la plus longue de
toutes, et que je resserrerai ici, ne pouvant la donner tout entière. La
seule différence qui soit entre le fond des deux pièces, est que dans
l'une c'est l'amour qui cite le poëte au tribunal de la raison, et que
dans l'autre c'est le poëte qui y cite l'amour. «Je fis citer un jour
mon ancien, doux et cruel maître[702] devant la reine qui occupe la
partie divine de notre nature, et qui est assise au sommet. Je m'y
présentai moi-même accablé de douleur, de crainte et d'horreur, comme un
homme qui redoute la mort, et qui veut faire entendre sa défense. Je
commençai: O reine, dès ma tendre jeunesse, j'ai mis, pour mon malheur,
le pied dans les états de celui que tu vois. Depuis ce temps, je n'ai
plus éprouvé que des peines et des tourments si cruels, que ma patience
fut vaincue et que je détestai la vie. Il m'a fuit mépriser les voies
utiles et honnêtes: les fêtes et les plaisirs, je quittai tout pour le
suivre. Qui pourrait exprimer combien j'eus de sujets de m'en plaindre?
Un peu de miel, mêlé de beaucoup d'absynthe, a suffi par sa fausse
douceur pour m'attirer dans sa foule amoureuse, moi qui, si je ne me
trompe, étais né pour m'élever très-haut au-dessus de la terre. Il m'a
fait moins aimer Dieu que je ne devais, et prendre moins de soin de
moi-même. J'ai mis également en oubli toute autre pensée pour une femme.
A quoi m'ont servi les dons du génie que j'avais reçus du ciel? Mes
cheveux ont changé de couleur, et je ne puis rien changer à
l'obstination de mes voeux. Il m'a fait chercher des pays déserts et
sauvages, remplis de brigands, de bois affreux, d'habitants barbares;
j'ai parcouru les monts, les vallées, les fleuves et les mers. L'hiver,
dans les mois les plus tristes, j'ai bravé les périls et les fatigues,
et ni lui, ni mon autre ennemi ne me laissaient un instant de repos ...
Mes nuits n'ont plus connu le sommeil; et il n'est plus de filtres ni de
charmes qui puissent le leur rendre. Par ruse et par force, il s'est
rendu le maître absolu de mes esprits. Établi dans mon coeur, il le ronge
comme un ver ronge le bois desséché par le temps. Enfin c'est de lui que
naissent les larmes et les souffrances, les paroles et les soupirs dont
je me fatigue moi-même, et dont peut-être je fatigue aussi les autres.
Juge maintenant entre lui et moi, toi qui nous connais tous les deux.
[Note 702: _Quell' antico mio dolce empio signore_, etc. Canz. 48.]
«Mon adversaire prit alors la parole: O reine, dit-il, écoute l'autre
partie: elle te dira la vérité que cet ingrat te cache. Il s'adonna dans
son premier âge à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges;
et lorsque je lui ai fait quitter tant d'ennui pour mes plaisirs, il n'a
pas honte de se plaindre de moi, et d'appeler misérable une vie
honorable et douce! C'est moi qui ai purifié ses désirs; s'il a obtenu
quelque renommée, il ne l'a due qu'à moi, qui ai élevé son esprit à une
hauteur où il n'aurait jamais atteint de lui-même. Il connaît quelle fut
autrefois la destinée d'Atride, d'Achille, d'Annibal et d'autres héros
aussi célèbres; il sait que je les laissai s'avilir par l'amour de
quelques esclaves: et pour lui, entre mille femmes choisies, j'en ai
encore choisi une, telle qu'on n'en reverra jamais sur la terre. Je lui
ai donné un parler si suave et un chant si doux, qu'aucune pensée basse
ou triste ne put exister devant elle. Tels furent avec lui mes
artifices, tels furent les dégoûts et les amertumes dont je l'abreuvai;
telle est la récompense qu'on obtient en servant un ingrat. Je l'élevai
si haut sur mes ailes, que les dames et les chevaliers se plaisaient à
l'entendre, et que son nom brille parmi ceux des plus grands génies,
tandis qu'il n'eût peut-être été sans moi qu'un vil flatteur de cour et
un homme vulgaire. Il ne s'est élevé et rendu célèbre que parce qu'il a
appris de moi et de celle qui n'eut point d'égale au monde. Pour tout
dire enfin, je l'ai fait renoncer, pour un si noble esclavage, à mille
actions déshonnêtes: rien de vil ne peut plus lui plaire. Jeune encore,
la délicatesse et la pudeur dirigèrent et sa conduite et ses pensées,
depuis qu'il appartient à celle qui s'était gravée dans son coeur en
nobles caractères, et qui le rendait semblable à elle. C'est de nous
qu'il tient tout ce qu'il a de rare et de distingué, et c'est de nous
qu'il ose se plaindre! Enfin je lui avais, à lui-même, donné des ailes
pour s'élever par la connaissance des choses mortelles jusqu'à celle du
Créateur. Il pouvait, en contemplant les vertus de celle qui faisait son
espérance, remonter jusqu'à la cause première: mais il m'a mis en oubli,
moi et cette beauté que je lui avais donnée pour être l'appui de sa vie
fragile. A ces mots, je jetai un cri plaintif. Oui, m'écriai-je, il me
l'a donnée; mais il me l'a bientôt ravie. Ce n'est pas moi, répondit-il,
mais celui qui la voulait pour lui-même. Nous nous tournâmes enfin tous
les deux vers le siége de notre juge, moi tout tremblant, et lui en
prononçant des paroles dures et hautaines. Nous la priâmes à la fois de
prononcer la sentence; elle nous dit en souriant: je suis charmée
d'avoir entendu vos raisons; mais il faut plus de temps, pour juger un
si grand procès.»
On connaît maintenant par ces grandes compositions lyriques, mieux que
par des sonnets, le génie poétique de Pétrarque[703]. Mais il en est
d'autres où ce génie se montre peut-être encore davantage, parce qu'au
lieu de l'amour et de Laure, sujet qui exigeait dans l'esprit plus de
délicatesse que de grandeur, il y traite des matières ou politiques ou
morales, qui demandaient dans le talent du poëte une élévation et une
force proportionnées au sujet même. Telle est la _canzone_ adressée à
son ami Jacques Colonne, évêque de Lombès[704], au sujet d'un projet de
croisade qui fermentait à la cour du pape, et dont Pétrarque eut le
malheur de partager l'illusion. Elle commence par ces beaux vers:
_O aspettata in ciel beata e bella_[705]
_Anima, che di nostra umanitade
Vestita vai, non come l'altre carca_, etc.
[Note 703: Le fil d'idées que j'ai suivi dans l'examen de la seconde
partie du _Canzoniere_, ne m'a pas conduit à y faire entrer l'ingénieuse
et charmante _canzone_:
_Amor, se vuo'ch'i torni al giogo antico_. Canz. 41.
que Pétrarque semble avoir faite dans un moment où l'amour voulait lui
tendre de nouveaux piéges; il y en a peu de plus connues, et qui
méritent mieux de l'être.]
[Note 704: Voy. _Mem. pour la Vie de Pétr._, t. I, p. 245.]
[Note 705: Canz. 5.]
Telle est encore celle qui commence par ces mots: _Spirto gentil che
quelle membra reggi_[706] que Voltaire a cru, d'après plusieurs auteurs,
adressée au fameux tribun _Cola Rienzi_; mais qui l'est évidemment à
l'un des frères de l'évêque de Lombès, au jeune Etienne Colonne,
lorsqu'il fut nommé sénateur de Rome[707]. Pétrarque y reprend avec
force les vices et surtout l'oisive et lâche indifférence où l'Italie
était plongée, tandis que des étrangers se partageaient ses dépouilles;
il y fait entendre ce grand nom de peuple de Mars; il rappelle ceux des
Brutus, des Scipion et des Fabricius; il les fait résonner aux oreilles
des Romains assoupis, et il espère que son héros les réveillera de leur
honteuse léthargie.
[Note 706: Canz. 11.]
[Note 707: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, etc., t. I, p. 276.]
Mais ces idées et ces sentiments, dignes de l'ancienne Rome, brillent
surtout dans cette belle ode que lui dicta son amour pour sa chère
Italie, dans un moment où il la voyait déchirée par les guerres
sanglantes que se faisaient entre eux de petits princes, sans qu'il pût
résulter de cette longue effusion de sang, rien de bon ni d'honorable
pour elle. Cette _canzone_[708] est une des plus belles productions de
la lyre italienne. La gravité du style y répond à celle de la matière.
Tout y est noble et revêtu d'une sorte de majesté. Au lieu de figures
vives et brillantes, ce sont des images et des pensées pleines de
magnificence et de dignité. Le poëte se représente lui-même, dans la
première strophe, désirant que l'expression de ses soupirs soit telle
que l'espèrent le Tibre, l'Arno et le Pô, près des bords duquel il est
assis; ce qui fait conjecturer qu'a Rome, à Florence et à Parme, où l'on
croit qu'il était alors, on l'avait engagé à composer sur ce sujet qui
intéressait toute l'Italie[709], et à se jeter, pour ainsi dire, le
rameau poétique à la main, au milieu de ces furieux. C'est donc une
sorte de mission sacrée qu'il remplit, et c'est sans doute ce qui lui a
inspiré le ton qu'il prend et qu'il soutient dans toute cette ode. Il
s'adresse à l'Italie elle-même, dont le beau corps est couvert de plaies
mortelles, et à Dieu pour qu'il prenne en pitié sa nation chérie, qu'il
fléchisse les coeurs endurcis par le bruit des armes, et qu'il les
dispose à écouter la vérité qui va s'énoncer par sa voix.
[Note 708: _Italia mia, ben che'l parlar sia indarno_, etc. Part. I,
canz. 29.]
[Note 709: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p. 186.]
«O vous, dit-il ensuite à ces princes, vous à qui la Fortune a remis le
gouvernement des belles contrées dont il ne paraît pas que vous ayez la
moindre pitié, que font ici toutes ces armes étrangères? Est-ce pour que
vos plaines verdoyantes soient teintes du sang des barbares? Une vaine
erreur vous flatte: vous cherchez dans un coeur vénal l'amour et la
fidélité. Celui de vous qui soudoie plus de soldats est environné de
plus d'ennemis. Oh! de quels étranges déserts ce torrent est-il descendu
pour inonder nos douces campagnes? Si nous ne l'arrêtons de nos propres
mains, qui pourra nous en garantir? La Nature avait pourvu à notre
sûreté, quand elle plaça les Alpes comme un rempart entre nous et la
fureur germanique; mais le désir aveugle, et constant à vouloir ce qui
est contraire au bien; n'a point eu de repos qu'il n'ait procuré à un
corps sain une maladie mortelle. Maintenant que, dans une même enceinte,
habitent des bêtes sauvages et de paisibles brebis, c'est toujours aux
bons à gémir. Et, pour comble de maux, ce sont ici les descendants de ce
peuple barbare et sans lois, à qui Marius fit de si profondes blessures,
que la mémoire s'en conserve encore, quand, accablé de soif et de
fatigue, il but dans le cours du fleuve, moins de l'eau que du
sang[710].
[Note 710: Expression de Florus: _Ut victor Romanus de cruento
flumine non plus aquoe biberit quam sanguinis barbarorum._ Lib. III, c.
3.]
Après deux autres strophes qui ne sont pas tout-à-fait de la même force,
quoiqu'il y ait encore de beaux sentiments et de beaux vers, il met dans
la bouche des Italiens eux-mêmes des paroles qui doivent émouvoir les
princes auxquels il s'adresse; et c'est avec un mouvement si rapide que
les interprètes s'y sont trompés, et qu'ils ont cru qu'il parlait de
lui-même, de sa patrie et de la sépulture de ses ancêtres. Ils ont
oublié qu'il était natif d'Arezzo, que ses parents étaient morts à
Avignon, et qu'il était alors à Parme. «N'est-ce pas là cette terre que
je foulai dans mes premiers ans? N'est-ce pas dans cet asyle que je fus
nourri si doucement? N'est-ce pas cette patrie, mère tendre et
indulgente, qui couvre de son sein mes deux parents? Au nom de Dieu! que
ces paroles touchent votre âme, et regardez en pitié ces plaintes d'un
peuple baigné de larmes qui, après Dieu, n'attend son repos que de vous.
Pour peu que vous vous montriez sensibles à ses maux, le courage
s'armera contre la fureur et le combat ne sera pas long; car l'antique
valeur n'est pas encore éteinte dans les coeurs italiens.
_Che l'antico valore
Negli italici cor non è ancor morto._
Voilà de ces traits nationaux que tout un peuple répète avec orgueil, et
qui l'attachent au nom d'un poëte par d'autres sentiments que ceux qu'on
a pour de beaux vers.
Cet amour pour sa patrie, qui forme un des plus beaux traits du
caractère de Pétrarque, et son goût naturel pour l'honnêteté des moeurs,
encore augmenté par la pureté du sentiment dont il était rempli, lui
donnaient, comme on l'a vu dans sa Vie, une forte aversion pour le
séjour d'Avignon, et pour les moeurs qu'il voyait régner à la cour des
papes. Il ne pouvait souffrir que le scandale partît, comme cela n'est
arrivé que trop souvent, du centre même d'où l'édification devait
sortir. L'indignation qu'il en conçut, et qui s'exhale souvent dans ses
lettres, lui dicta aussi des sonnets violens contre la nouvelle
Babylone. Son zèle pour son pays et pour la vertu le rendit le censeur
âcre du vice, et changea en satyrique mordant et emporté l'amant de
Laure et le poëte de l'amour. Tantôt il personnifie, dans le style des
prophètes, cette ville, objet de sa haine. «Que la flamme du ciel, lui
dit-il[711], tombe sur les tresses de ta chevelure, méchante, qui t'es
élevée, aux dépens d'autrui, de la vie frugale des premiers hommes
jusqu'à la richesse et à la grandeur! repaire des trahisons où se
prépare tout le mal aujourd'hui répandu dans le monde! esclave du vin,
du lit et de la bonne chère, chez qui la luxure exerce tout son pouvoir!
On voit dans les chambres de tes palais, danser ensemble des jeunes
filles et des vieillards, et Belzébuth au milieu, avec ses soufflets,
ses feux et ses miroirs. Puisses-tu n'être plus nourrie sur la plume, au
frais et à l'ombre, mais exposée nue aux vents, et sans chaussure aux
ronces et aux épines! Vis alors, jusqu'à ce que ton odeur infecte
s'élève jusqu'au trône de Dieu!» Tantôt il prédit sa chute prochaine:
«L'avare Babylone[712] a comblé la mesure de la colère céleste et de ses
vices impies. Il faut enfin que cette colère éclate. L'infâme s'est
donné pour dieux, non pas Jupiter ni Pallas, mais Vénus et Bacchus. En
attendant le jour de la justice, je me détruis et me ronge moi-même;
mais ce jour approche: ses idoles seront renversées éparses sur la
terre, et ses tours, superbes ennemies du ciel, et ceux qui les habitent
seront, au-dedans et au-dehors, consumés par les flammes. De belles
âmes, amies de la vertu, gouverneront alors le monde, nous le verrons
reprendre les moeurs du siècle d'or, et se renouveler tous les antiques
exemples.»
[Note 711: _Fiamma dal ciel sul le tue treccie piava_, etc. Son.
109.]
[Note 712: _L'avara Babilonia ha colma'l sacco_, etc. Son. 106.]
Une autre fois encore, il épuise contre la cour romaine, et contre
l'Église telle qu'elle était devenue dans cette cour, toute la violence
de sa bile, et tout le fiel de sa plume. Il accumule ainsi contre elle,
avec plus d'emportement que de goût, les apostrophes et les injures.
«Source de maux[713], asyle de colère, école d'erreurs et temple de
l'hérésie, Rome autrefois, aujourd'hui Babylone fausse et coupable,
pour qui sont répandus tant de pleurs et poussés tant de soupirs; ô
forge d'artifices! ô cruelle prison, où le bien expire, où tout le mal
est produit et nourri! ô enfer des vivans! ce serait un grand miracle si
le Christ ne te faisait enfin sentir son courroux. Fondée jadis dans une
chaste et humble pauvreté, tu lèves contre tes fondateurs ta tête
menaçante. Courtisane effrontée! où as-tu placé ton espérance? dans tes
adultères et dans tes richesses immenses et mal acquises. Constantin ne
reviendra plus pour les accroître; c'est au monde pervers à te les
fournir, puisqu'il le souffre.» Je conviens que cette poësie, qui sent
plus l'école hébraïque que celle d'Horace et de Tibulle, est peu séante
dans un ecclésiastique assez bien venu, après tout, et même distingué
dans cette même cour qu'il traitait avec si peu de mesure. Je n'ai cité
ces morceaux que pour faire connaître le talent de Pétrarque dans tous
les genres où il s'est exercé.
[Note 713: _Fontana di dolore, albergo d'ira_, etc. Son. 107.]
Il ne reste plus à parler que d'un genre dont il s'occupa surtout dans
sa vieillesse, c'est celui de ces poëmes auxquels il donna le titre de
_Triomphes_, et dans lesquels on retrouve encore des beautés dignes de
son meilleur temps. Ce sont des visions qu'il y raconte. Elles étaient
alors à la mode; les Provençaux les y avaient mises. Après eux,
_Bru__netto Latini_, et surtout le Dante, avaient fondé sur des visions
le merveilleux de leurs poëmes. _Fazio degli Uberti_, comme nous le
verrons bientôt, suivit leur exemple. Pétrarque voulut aussi traiter ce
genre de poésie. Comme le Dante, et sans doute à son imitation, car ce
fut plusieurs années après en avoir reçu de Boccace un exemplaire, il
composa ces _Triomphes_ en _terza rima_ ou tercets; peut-être même se
flatta-t-il de pouvoir lutter avec l'auteur de la _Divina Commedia_,
après s'être élevé, dans le lyrique, au-dessus de lui et de tous les
autres. Quoiqu'il en soit, ces Triomphes sont au nombre de cinq, divisés
chacun en plusieurs _capitoli_ ou chapitres. Le premier est le Triomphe
de l'Amour. Le poëte feint qu'il voit, comme dans un songe, l'Amour sur
son char, avec tous ses attributs, entouré du nombreux cortége de tous
les personnages anciens des deux sexes, tant de l'histoire que de la
fable, et même de quelques personnages modernes, célèbres par des
aventures d'amour, ou par une mort tragique dont l'amour a été la cause.
La liste en est si considérable qu'elle remplit presque tous les quatre
_capitoli_ du poëme, et que ce n'est en effet, à peu près, qu'une liste
assez dépourvue de poësie et d'intérêt. Le Triomphe de la Chasteté n'a
qu'un chapitre et n'est qu'une suite de celui de l'Amour. Ce dieu, dans
sa marche victorieuse, rencontre Laure. Il l'attaque et veut triompher
d'elle; mais il est vaincu, fait prisonnier et chargé de chaînes. Laure
jouit de sa victoire, entourée des vierges et des matrones de
l'antiquité que leur chasteté a rendues célèbres.
Le Triomphe de la Mort est le troisième. C'est le meilleur, le plus
poétique et le plus intéressant de tous. Dans le premier des deux
_capitoli_ qui le composent, Laure, environnée de ses compagnes, revient
avec honneur de ce combat où elle a vaincu l'Amour. Tout à coup une
enseigne noire paraît: une femme la suit, vêtue de noir elle-même, dans
une attitude et avec une voix terrible. Elle arrête cette troupe
aimable, menace celle qui la conduit, et la frappe. Pétrarque place ici
tous les détails des derniers moments de Laure, tels qu'il les avait
appris, et peut-être embellis par son imagination et par les illusions
de son coeur. On la voit entourée de ses compagnes qui la pleurent et
l'admirent: elle expire enfin et paraît s'endormir d'un doux sommeil.
Elle ne perd rien de sa beauté; la mort est belle sur son visage. Dans
le second chapitre, le poëte raconte que la nuit même qui suit cette
perte cruelle, Laure lui apparaît, lui tend la main, d'un air pensif,
modeste et sage, et le fait asseoir avec elle, au bord d'un ruisseau, à
l'ombre d'un laurier et d'un hêtre. Leur entretien roule quelque temps
sur la mort, qu'elle lui apprend à ne point craindre, qui n'est
redoutable que pour les méchants, et qui a eu pour elle des douceurs
auxquelles on ne peut rien comparer de ce qu'on éprouve de plus doux
dans la vie. Pétrarque ose ensuite lui demander si jamais, sans renoncer
aux lois de l'honneur, elle ne fut disposée à payer, par un égal amour,
celui qu'il avait eu pour elle. Elle sourit, et lui répond que son coeur
fut toujours d'accord avec le sien, qu'une mère n'aima peut-être jamais
plus tendrement, mais que, voyant les dangers qu'ils pouvaient courir,
c'était elle qui s'était chargée de le contenir dans de justes bornes,
et de réprimer ses désirs. Elle lui retrace alors toutes les petites
ruses qu'elle employait, tantôt pour l'empêcher, de se livrer à trop
d'espérance, tantôt pour ne la lui pas ôter tout entière, surtout
lorsqu'elle le voyait triste et pâle de douleur ou de crainte. Elle
avoue qu'elle l'a vu avec plaisir uniquement occupé d'elle, rendre son
nom célèbre par ses vers, que même elle l'a véritablement aimé; qu'ils
brûlaient tous deux à peu près du même feu, mais que l'un osait le
déclarer et l'autre était forcée de se taire. Toute la conduite de Laure
pendant sa vie, prouve la vérité de ce que dit ici son fantôme ou son
ombre; et l'on est vraiment touché de voir que, dans un âge avancé,
Pétrarque ne se consolait encore de l'avoir perdue qu'en se rappelant et
en retraçant dans ses vers tout ce qui lui faisait croire que Laure en
effet l'avait aimé. Le jour est prêt à paraître: elle est forcée de le
quitter. Il lui dit, en peu de mots, combien ses discours ont porté de
consolation dans son âme. Mais il ne peut vivre sans elle: ne
pourra-t-il obtenir bientôt la permission de la suivre? Elle lui prédit,
en le quittant, qu'il sera encore long-temps séparé d'elle.
Telle est l'idée de ce petit poëme, où l'on chercherait en vain la même
richesse et la même perfection de style que dans les poésies lyriques de
Pétrarque; mais qui a de l'intérêt par le sujet même, par le ton de
vérité qui y règne, et parce qu'il contient comme le complément de cette
histoire, des amours de notre poëte, dont il fixe tout-à-fait la
réalité, la nature et le caractère. Les Triomphes de la Renommée, du
Temps et de la Divinité, qui viennent ensuite et qui terminent le
recueil, n'ont pas, à beaucoup près, le même mérite. D'ailleurs,
lorsque, prêt à finir l'examen de ces poésies qui sont remplies du nom
de Laure, comme la vie du poëte fut remplie de son amour, on l'a
retrouvée encore une fois, lorsqu'on a encore entendu sa douce voix,
appris d'elle-même son secret, et recueilli ses consolantes paroles,
c'est là qu'il faut s'arrêter, c'est par-là que l'esprit et le coeur sont
d'accord pour nous ordonner de finir.
Si l'on veut apprécier exactement les poésies de Pétrarque, il faut
beaucoup s'écarter de l'opinion qu'il en avait lui-même. Il n'avait
jamais cru qu'elles dussent contribuer à sa réputation, qu'il fondait
sur ses ouvrages philosophiques et sur ses poésies latines. Il avait
destiné ses poésies vulgaires à exprimer sans effort les divers
mouvements de son coeur, et à plaire aux femmes et aux hommes du monde,
pour qui la langue latine était moins familière que l'italienne. Il ne
s'attendait pas à un succès si grand et si général, et fut surpris de
leur renommée. C'est ce qu'il dit lui-même très-clairement dans ce
sonnet de sa seconde partie[714]. «Si j'avais pensé que le son de mes
soupirs répandu dans mes vers pût obtenir tant de succès, j'en aurais
augmenté le nombre, et j'en aurais plus travaillé le style. Mais depuis
la mort de celle qui me faisait parler, et qui était toujours en tête de
mes pensées, je ne puis plus donner à des rimes incultes et obscures la
douceur et la clarté qui leur manquent. Certes, tout mon désir était
alors de soulager les tourments de mon coeur, et non d'acquérir de la
gloire. Je ne voulais que pleurer, et non me faire honneur de mes
larmes. Maintenant je voudrais plaire; mais cette fière beauté
m'appelle, et veut que je la suive en silence, tout fatigué que je
suis.»
[Note 714: _S'io havessi pensato_, etc. Son. 252.]
Ce même jugement est souvent répété, dans ses lettres, sur ces
productions de sa jeunesse, qu'il appelait _ses bagatelles_[715]; mais
la postérité en a jugé différemment. Elle a regardé Pétrarque, pour ses
prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les
modernes, et en effet quelques autres poëtes lui avaient préparé les
voies, et avaient fait entendre avant lui de ces grandes odes ou
_canzoni_ qui diffèrent beaucoup de l'ode antique, et dont la première
invention appartient aux Troubadours; mais il y mit plus de perfection,
et réunit lui seul toutes les qualités partagées entre ses
prédécesseurs. Il joignit à la gravité du Dante la finesse de _Guido
Cavalcanti_ et la noblesse de _Cino da Pistoia_[716]. Le sonnet, déjà
beaucoup amélioré par _Guittone d'Arezzo_, devint entre ses mains si
parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. Et les odes et les sonnets
sont remplis et surabondent en quelque sorte de pensées neuves et
choisies, d'expressions fortes et délicates à la fois, tantôt nouvelles
et tantôt renouvelées, soit par l'acception où elles sont prises, soit
par le coloris dont elles brillent; de mots, de phrases et de tours
propres à la langue italienne, ou cueillis, pour ainsi dire, à la racine
commune de l'idiome vulgaire et de la langue latine. Les sentiments
qu'il exprime paraissent, il est vrai, quelquefois ou trop raffinés en
eux-mêmes, ou trop assaisonnés par l'esprit, pour partir véritablement
du coeur; mais on ne peut y méconnaître une élévation, une noblesse et
une pureté qui, s'il est vrai qu'elles aient cessé de régner dans
l'amour, doivent exciter des regrets.
[Note 715: _Nugellas vulgares; Senil._, l. XIII, ép. 10.]
[Note 716: Gravina, _Ragione Poet._, l. II, n°. 27.]
On voit qu'il ne voulut point, comme les poëtes anciens, peindre les
effets extérieurs de la passion et les plaisirs sensibles qu'ils ont su
rendre avec tant de fidélité, et que l'on goûte d'autant plus dans leurs
vers, que l'on y reconnaît davantage ses propres affections et ses
faiblesses[717]; mais qu'ayant élevé son âme par la contemplation du
beau moral, et par l'espèce de culte que Laure obtint de lui, jusqu'à un
amour dégagé des sens, il sut donner à cette passion le langage le plus
naturel, puisqu'il est le plus convenable à sa nature presque céleste.
Le cours des opinions et des moeurs a emporté loin de nous les passions
de cette espèce; mais elles n'étaient pas sans exemple de son temps; et,
certain une fois, comme on doit l'être, que ce qu'il exprima d'une
manière si ingénieuse et, si l'on veut, si extraordinaire, il le sentait
réellement, on doit trouver un plaisir secret à reconnaître dans ses
poésies au moins comme un objet de curiosité, les traces de cet amour
presque entièrement disparu de la terre.
[Note 717: Gravina, _ibid._, n°. 28.]
Elles peuvent même servir comme de pierre de touche pour juger et les
autres et soi-même. Sans aspirer à la sublimité de ces sentiments, trop
supérieurs à l'imperfection humaine, il est sûr que plus on aimera les
poésies de Pétrarque, plus on aura en soi, si jamais ces passions pures
revenaient à la mode, ce qui rendrait capable de les sentir.
Il faut au reste être aussi insensible aux beautés poétiques qu'aux
beautés morales pour n'y pas apercevoir un caractère original et, pour
ainsi dire, primitif, un pathétique d'un genre particulier, mais
cependant réel, et qui naît de la persuasion intime et des affections
profondes du poëte; une richesse d'images qui va quelquefois jusqu'à la
profusion, mais qui, même avec ses excès, vaut toujours mieux que
l'indigence; une grande dignité de pensées philosophiques et morales,
une érudition choisie et sagement employée, et surtout un style si pur,
si harmonieux et si doux, que parmi un grand nombre de morceaux dont il
est aisé de faire choix, il en est peu qui, comme les vers d'Horace, de
Virgile, de Racine et de La Fontaine, ne se gravent dans la mémoire sans
effort et comme d'eux-mêmes.
On croit qu'il profita beaucoup des poëtes provençaux, et l'on voit en
effet dans ses vers quelques traces de ces imitations dont on ne peut
lui faire un reproche, puisque partout où il imite il embellit. Il peut
aussi avoir connu la poésie des Arabes, au moins dans des traductions,
et l'un de ses premiers sonnets sur la mort de Laure paraît presque
copié d'une pièce de vers sur la mort du fameux Salah-Eddin ou Saladin
qu'on trouve dans la Bibliothèque Orientale[718]; mais il ne prit de
personne l'abondance de ses sentiments et de ses pensées, la grâce et la
facilité de son élocution, ni toutes les qualités éminentes de son
style. Après tous les poëtes qui l'avaient précédé, après Dante
lui-même, il restait encore à faire, quant au choix des expressions et à
la fixation de la langue: après Pétrarque, il ne resta plus rien. Il n'y
a peut-être pas, selon M. l'abbé Denina[719], dans tout le _canzoniere_,
deux expressions, même parmi celles que lui arrachait la nécessité de la
rime, qui aient vieilli, ou qui soient hors d'usage. Il joignit au choix
des mots le soin de les placer de manière à en augmenter l'effet, l'art
d'assortir la coupe des vers à la nature des sentiments et des pensées,
d'entremêler les vers les plus gracieux et les plus doux de vers forts,
énergiques et qui ont quelquefois une sorte d'âpreté; et les vers
simples et naturels, de vers travaillés avec le plus grand artifice.
Dans tout ce qu'il a écrit, même lorsqu'il s'égare, ou reconnaît à la
fois le naturel et le travail du poëte. La nature lui avait donné le
génie poétique, sans lequel on se fatigue en vain, et il y ajouta cette
étude constante des grands modèles et ce travail obstiné qui font seuls
fructifier le génie. Enfin, dans ce choix de mots et d'expressions qui
était alors si difficile, puisque la langue était pour ainsi dire encore
à son enfance, et dans toutes ces autres parties si essentielles de
l'art, il fut guidé par un goût délicat que le génie n'a pas toujours,
que l'étude développe, mais qu'elle ne donne pas.
[Note 718: Voy. Herbelot, au mot _Salah-Eddin_; Denina, _Vicende
della Letteratura_, l. II, c. 12.]
[Note 719: _Loc. cit._]
Je n'oserais pas ajouter à cette délicatesse de goût la sûreté, car
c'est ce dont il manqua quelquefois, et ce que les restes de barbarie de
son siècle, et les abus qui s'étaient introduits avant lui ne lui
permettaient pas d'avoir. Il ne put se refuser à ces jeux antithétiques
du chaud et du froid, de la glace et de la flamme, de la paix et de la
guerre qui viennent quelquefois défigurer ses morceaux les plus
agréables et les plus intéressants. C'est encore son siècle qu'il faut
accuser de ces idées froidement alambiquées, nées de l'espèce de fureur
platonique qui régnait alors, et dont nous avons vu de malheureux
exemples dès les premiers pas de la langue et de la poésie
italiennes[720]. Mais si ces défauts se font trop sentir dans Pétrarque,
par combien de beautés ne sont-ils pas rachetés? Avec quelque rigueur
que l'on veuille juger les uns, de quelle trempe ne doivent pas être
les autres pour que, ni le temps, ni les variations du goût et des moeurs
ne leur aient rien ôté de leur prix? La rouille de la barbarie couvrait
encore une partie de l'Europe; l'Italie même s'en dégageait à peine.
[Note 720: Je ne lui reprocherais donc pas cette manière de mettre
en action le coeur, les yeux, la vertu qui se retire autour du coeur et
dans les yeux pour se défendre contre l'amour, l'âme qui sort du coeur
pour suivre l'objet aimé; ni ces allusions fréquentes du nom de Laure au
laurier, arbre poétique et sacré, ou du nom de l'illustre famille
Colonne à des colonnes qui soutiennent un temple ou un palais; ni ces
froides _sixtines_, qu'il imita des Provençaux[C], et qui, à une seule
près, peut-être, ne sentent que l'effort, la recherche et le travail; ni
ces rimes gratuitement difficiles et pénibles, dont il avait pris l'idée
dans la même source; ni quelques autres vices de ce genre, nés de
l'esprit de son temps, auquel il fut supérieur, mais dont il ne put
entièrement se garantir. Je lui reprocherais plutôt des jeux de mots
puérils, tels surtout que cette étrange décomposition du nom de Laure,
ou plutôt de _Laureta_, en trois parties (sonnet 5); je lui
reprocherais, pour d'autres motifs, ces comparaisons de la maison de
Bethléem, où naquit le Sauveur du monde, avec l'humble demeure où Laure
était née, et du soin qu'il se donne de chercher dans les traits des
autres femmes quelques traits de Laure, avec la peine que se donne un
vieux pélerin d'aller à Rome pour adorer la sainte Face; je lui
reprocherais encore ces métamorphoses qu'il a eu la patience de décrire
dans les huit stances d'une _canzone_, d'ailleurs très-poétiquement
écrite, où il prétend qu'il a été changé successivement en laurier, en
cygne, en pierre, en fontaine, en rocher, d'où sort un plaintif écho,
enfin en cerf, comme Actéon, pour avoir regardé Laure dans un bain; je
lui reprocherais enfin plusieurs autres écarts d'imagination qui
paraissent lui appartenir en propre, et qui tiennent à un tour
particulier d'esprit qui eût peut-être été le même dans tout autre
siècle que le sien; ou plutôt il vaut encore mieux ne lui reprocher
rien, noter une fois ce qui déplaît et doit déplaire, relire et admirer
ce qui est exquis, c'est-à-dire, à peu près tout le reste, et ne pas
oser opposer sans cesse à son plaisir les scrupules du goût et les
vétilleries de la critique.]
[Note C: Voy. t. I de cette _Histoire Littéraire_, p. 300 et 301.]
Dante avait paru; mais il était loin de la célébrité qu'il acquit
ensuite; l'imprimerie manquait encore à la publication rapide et
générale d'un poëme aussi long que le sien. Nous avons vu que Pétrarque
ne le connaissait pas dans sa jeunesse. Ce fut de son propre génie qu'il
tira toutes ses forces, et l'on pourrait dire qu'il vint le second
presque sans avoir de premier. Il prit et garda le premier rang parmi
les poëtes lyriques. Il parla, disons mieux, il créa, dans le
quatorzième siècle, et idiome poétique et une langue du coeur qu'on n'a
pu surpasser depuis, et qui ont conservé jusqu'à nos jours tout leur
éclat et tout leur charme.
Dante et Pétrarque avaient donné à la poésie italienne le vol le plus
rapide et le plus haut. Il restait à en faire prendre un pareil à la
prose. C'est à un écrivain que nous avons compté parmi les plus intimes
amis de Pétrarque, c'est à Boccace qu'était réservé cet honneur; c'est
lui qui vint compléter le Triumvirat littéraire dont ce grand siècle
s'enorgueillit.