NOTES AJOUTÉES.

Page 43, ligne 15--La nécessité d'abréger cet extrait de la _Divina

Commédia_, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de

Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de

remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en

s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un

guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur

de cette entrée (allusion sensible au _facilis descensus Averni_, etc.

de Virgile; _Æneid._, l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond:

«Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les

destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne

demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que

Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette

répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a

quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne

daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses

a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer.

Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque

presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont

s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette

sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à

cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.

Page 60, ligne 1.--«Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.»

C'est le télégraphe à feu dont les anciens se servaient, et dont parle

Polybe; il en est aussi parlé dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. Clytemnestre

annonce au choeur que Troie est prise; qu'elle l'a été cette nuit même;

que Vulcain en a apporté la nouvelle; que ses feux ont brillé

successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mémoire de

M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe

d'Histoire et de Littérature ancienne, année 1808.

Page 112, addition à la note 1. Voici les deux vers du c. 28 de

l'_Enfer_, où Dante fait parler Bertrand de Born.

Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli

Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.

C'est dans ce dernier vers qu'il y a nécessairement ou une altération du

texte, ou une faute dans le texte même. Personne ne l'a observé

jusqu'ici. J'ai besoin, pour le démontrer, d'explications historiques

qui allongeront beaucoup cette note; mais à la place où je la mets, sa

longueur a peu d'inconvénients, et il y en a beaucoup à laisser

subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses

explications de tous ses commentateurs.

Bertrand de Born était vicomte de Hautefort, dans le diocèse de

Périgueux: c'était un très-brave chevalier et en même temps un ingénieux

troubadour, mais un homme d'un caractère aussi mobile qu'il était

ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant à tout brouiller. Il

vivait au douzième siècle, dans le temps des querelles de Henri II, roi

d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri,

qui était l'aîné, avait le duché de Normandie et était déjà couronné roi

d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son

père, on l'appelait _le jeune roi_. Richard était comte de Guienne et

de Poitou. Bertrand de Born était lié avec tous les deux, mais beaucoup

plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frère Geoffroy,

comte de Bretagne, qui avaient déjà plusieurs fois fait la guerre contre

leur père Henri II, venaient de la lui déclarer de nouveau, lorsque le

frère aîné mourut. Le roi d'Angleterre était passé en France avec une

armée pour réduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excité

Henri à la révolte; il l'assiégea dans son château de Hautefort, et le

fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne

craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu.

Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna à Bertrand de

Born, lui rendit son château, ses biens et son amitié. Ce roi étant

mort, son fils Richard lui succéda, et Bertrand se trouva engagé pour

lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce

passage du Dante.

«Je rendis ennemis le fils et le père, continue Bertrand de Born, après

les deux vers cités plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre

Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je

divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hélas!

ma cervelle séparée de son principe, qui est resté dans mon corps.» Tout

cela conviendrait parfaitement s'il était question de Henri II et de son

fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, _al

re Giovanni_, dont on voit qu'il n'a pas été question dans cet exposé.

Jean était le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans

les révoltes de ses frères contre leur père; il était sans doute trop

jeune. Il se joignit cependant en secret à eux dans la dernière, et ce

fut même après avoir vu le nom de ce fils en tête de la liste des

seigneurs ligués contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que

Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans

un assez grand nombre de chansons provençales qui nous restent de

Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de

ses trois frères, et qu'il n'en est point non plus parlé dans les

notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les

manuscrits provençaux. Il doit donc paraître étonnant que Dante, qui

connaissait très-bien les poésies de nos Troubadours, n'ait rien dit de

Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excités

contre leur père, et qu'il l'ait damné pour avoir semé la division entre

ce père et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand

ait eu aucune intimité. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce

vers est altéré. Tous les commentateurs se sont trompés comme à l'envi

en l'expliquant. _Benvenuto da Imola_ a fait de Bertrand de Born un

chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui,

se révolte contre son père Richard, par les conseils de Bertrand, et est

tué dans cette guerre. _Landino_ a dit, je crois, le premier, que

_Beltramo dal Bornio_ fut chargé de la garde (_custodia_) de Jean, dont

le surnom était _le Jeune_, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que

Jean fut nourri à la cour du roi de France; il fait de ce prince un

prodigue, et donne pour cause de sa prodigalité les conseils de

Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son père fut obligé

de lui déclarer la guerre, et Jean fut blessé à mort dans une bataille.

_Daniello_ parle de même de l'éducation de Jean à la cour de France,

avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalité; seulement il ne fait

pas déclarer la guerre au fils par son père, mais au père par son fils,

ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. _Vellutello_ dit les

mêmes choses, avec cette différence très-remarquable, que quand le roi

Henri II apprit que son fils Jean lui avait déclaré la guerre, il marcha

contre lui avec une forte armée; qu'il l'assiégea dans _Altaforte_,

Hautefort; que le jeune homme en étant un jour sorti pour combattre, et

ayant montré beaucoup de valeur fut blessé à mort d'un coup d'arbalête;

laquelle mort, ajoute-t-il, causa au père les plus vifs regrets, surtout

lorsqu'il eût appris de Bertrand combien son fils possédait de vertus.

Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frère aîné de

Jean. Ce fut ce Henri, surnommé _au Court-Mantel_, qui fut, non pas

élevé à la cour de France, mais marié fort jeune avec Marguerite, fille

du roi Louis VII: il séjourna souvent dans cette cour, et y reçut de

mauvais conseils qui contribuèrent à l'engager à se révolter contre son

père. Ce fut lui qui périt au moment où sa dernière révolte venait

d'éclater, et il périt non dans une bataille ni dans un siège, mais,

selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces

commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois

d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui

régna après son père, et qui n'en fut même pas le successeur immédiat,

mais celui de son frère aîné Richard Coeur-de-Lion. Les commentateurs du

dix-huitième siècle n'ont pas été plus instruits que ceux des siècles

précédents, et ne se sont pas arrêtés davantage à cette altération si

visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. _Venturi_, sur

ce vers, dit à peu près les mêmes choses que _Vellutello_, mais sans

parler de Hautefort. _Volpi_ ajoute que Dante appelle _roi_ le prince

Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P.

_Lombardi_ ne fait que copier la note de _Venturi_. Tous ces

commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent

que par de nouvelles absurdités, lorsque, dans le chant suivant, Virgile

dit au Dante:

_Tu eri allor si del tutto impedito

Sovra colui che già tenne Altaforte._;

«Tu étais alors si entièrement occupé de celui qui posséda jadis

Hautefort.» La plupart font de ce Hautefort un château en Angleterre,

dont la garde fut confiée à Bertrand de Born, et où il tint pour Jean

contre son père. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait même pas d'apanage

en France, avait des châteaux en Angleterre, et dans ces châteaux, des

troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort,

au contraire, était, comme on l'a vu, dans le Périgord: c'était le

château seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assiégé

plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: _Colui che

già tenne Altaforte_ dont se sert le Dante pour désigner Bertrand, fait

voir qu'il le connaissait très-bien, et rend plus difficile à croire

qu'il se soit si lourdement trompé sur son compte. De nos jours,

l'_Enfer_ du Dante a été traduit deux fois en français; les deux

traducteurs ont adopté sans examen et sans scrupule, et ce texte du c.

28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie _Dandino_ et

_Vellutello_, et dit, d'après le second, que Henri II assiégea son fils

Jean dans _Altaforte_, où ce fils fut tué dans une sortie, sans

s'embarrasser même de savoir ce que c'était que cette place française,

dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tué du

vivant de son père, quoiqu'il ait régné après lui. Rivarol ne parle

point d'_Altaforte_, mais il copie du reste les autres commentateurs; il

laisse les choses dans la même obscurité où elles étaient avant lui. Il

faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumières.

Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des poëtes provençaux, de

Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des _giume_ ou

additions tirées des manuscrits provençaux des bibliothèques Vaticane et

Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses

principales circonstances, au récit que j'ai tiré des mêmes sources, et

le passage du Dante y est cité tout entier. Le vers dont il s'agit porte

cette petite note: «Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le

_Novelliere antico_, Nouvelles 18 et 19 de l'édition de Florence.... et

au lieu du _Re Giovanni_, le roi Jean, on y lit _il Re Giovane_, le jeune

roi.» En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitulé _Libro di

Novelle e di bel parlar gentile_, publié pour la première fois à

Bologne, en 1522, in-4°, et réimprimé à Florence par les Giunti, en

1572, paraît contenir dans les deux Nouvelles indiquées par Crescimbeni,

la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour

titre; _Della grande libertà e cortesia del Re Giovane_ (je crois que

c'est _fiberalità_ et non pas _libertà_ qu'il faut lire); l'auteur

commence ainsi: _Leggesi della bontà del Re Giovane guerreggiando col

padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio_, etc. «On lit des traits

de la bonté du _jeune Roi_, qui était en guerre avec son père par le

conseil de Bertrand de Born, etc.» Viennent ensuite plusieurs

circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et à son conseiller

Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitulée: _Ancora della grande

libertà_ (lisons toujours _liberalità_) _e cortesia del Re

d'Ingkillerra_. Toute la première partie contient des traits de

générosité et de présence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte

ensuite que le vieux Roi, son père, _lo Re vecchio, padre di questo

giovane Re_, déclara la guerre à son fils pour une cause qu'il serait

trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un château, et

Bertrand de Born avec lui; que son père y mit le siège, que le jeune Roi

y fut tué d'un coup de flèche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant

été fait prisonnier, fut amené devant le vieux Roi, et que la scène se

passa comme elle est rapportée dans nos manuscrits. Il ne serait pas

difficile de démêler dans ces récits ce qui est historiquement vrai et

ce que le conteur y a ajouté, soit par ignorance de l'histoire, soit

uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y

reconnaître l'original de toutes ces fausses copies.

On objectera peut-être que, dans la Nouvelle 18, _Giovane_ est mis pour

_Gioanni_, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que

d'ailleurs _Re giovane_, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop

indéterminé, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer à tel

roi jeune plus qu'à tel autre. Mais cette indétermination n'existait pas

alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre,

était communément appelé, de son vivant, _il Giovane re_ ou _il Re

Giovane_, pour le distinguer du _Vecchio Re_ ou _Re Vecchio_, son père;

il est probable que cette dénomination lui fut encore donnée long-temps

après, d'autant plus qu'étant mort du vivant de son père, il ne porta

jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut guère qu'un siècle et demi

entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel

qu'il fût, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou

consignée dans quelque chronique contemporaine où cette dénomination

était employée, et ne s'était même pas mis en peine de savoir

précisément quel roi était ainsi désigné.

On sait que les _Novelle antiche_ ne sont pas toutes de la même main, ni

du même siècle; il y en a d'antérieures au Décaméron de Boccace, et qui

paraissent être de la fin du treizième siècle. Ces deux Nouvelles

portent dans leur style et dans leur extrême simplicité, les caractères

qui appartiennent à ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors,

et qui peut-être même avait commencé son poëme, voulant y employer ce

trait, n'était-il pas trop instruit pour se tromper si grossièrement,

pour attribuer au roi Jean ce qui appartient à l'aîné de ses trois

frères, et pour donner à l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si

bien la poésie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de

Jean, qu'il n'exerça que sur celle de Henri? J'ai de la répugnance à

penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers,

tel qu'on le lit dans toutes les éditions, est cependant altéré; qu'il

avait écrit conformément à ces deux Nouvelles, et d'accord avec

l'histoire:

_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_;

(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prévenir par la

mauvaise accentuation de ce vers); qu'après sa mort les copistes

n'entendant pas ce que c'était que ce _Re giovane_, et sachant par

hasard qu'il y avait eu en Angleterre un _Re Giovanni_, un roi Jean,

prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de

ces copies que se fit, en 1472, la première édition de _la Divina

Commedia_. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et

dans les éditions le _Re Giovanni_, le roi Jean, dirent de lui dans

leurs notes ce que la tradition et les deux _Novelle antiche_

racontaient du _Re Giovane_, du jeune Roi. Les commentateurs qui

suivirent firent pour le premier des poëtes modernes ce que tant de

commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute,

ni examen; ils copièrent ceux qui les avaient précédés, et se copièrent

l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provençaux et dans _Novelle

antiche_ qu'était le remède à cette altération du texte, et ils ne l'y

ont pas cherché.

Il y a ici une difficulté que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe

de ce vers, tel que je crois qu'il a dû être écrit par le poëte, paraît

défectueuse, en ce que le troisième accent n'y est pas bien placé. Dans

les vers en décasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisième doit

toujours être sur la sixième syllabe, et il semblerait ici être sur la

cinquième:

_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_?

Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait

allongé la seconde syllabe de _giovane_, jeune, quoiqu'elle soit brève,

comme lui. Pétrarque et tous les poëtes italiens allongent quelquefois

la première de _pictà_, quoique ce soit la dernière qui soit longue. Je

ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais

point non plus dans le poëme du Dante d'autre exemple d'une faute

historique aussi forte que le serait celle-là. Pourquoi cette licence ne

se prendrait-elle aussi sur le mot _giovane_, quand la nécessité du vers

l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus

susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorité de Varchi. «Il y a,

dit-il, dans son _Ercolano_, des vers qui, si on les prononçait tels

qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'être aidés par

la prononciation, c'est-à-dire d'être prononcés avec l'accent aigu, dans

les endroits où il doit être, quoique cet accent n'y soit pas

ordinairement. Tel est ce vers du Dante: _Che la mia commedia cantar non

cura_ (on voit que dans _commedia_, l'accent qui doit être sur la

seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisième, et que l'on

prononce l'_i_ dans _commedia_ comme on le ferait dans _energia_), et

cet autre vers: _Flegías, Flegías, tu gridi a voto_ (dans _Flegías_, il

faut prononcer la syllabe _as_, comme si elle portait l'accent, en

s'appuyant et en s'arrêtant sur l'_a_), et encore cet autre vers du

Bembo: _O Ercolè che travagliando vai_, etc. Dans ce dernier exemple,

auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes,

l'accent est sur la dernière syllabe d'_Ercolè_, quoique cela soit

contraire à la prononciation usitée; mais la nécessité du vers le veut

ainsi: en prononçant _Ercole_ comme à l'ordinaire, ce vers ne serait

plus vers. La question se réduit donc à savoir s'il ne vaut pas mieux

croire à une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse

être, qu'à une erreur aussi grossière dans un poëte aussi savant.

Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter à

croire que la faute est du Dante lui-même, et que le vers en question

est, dans les éditions et dans les manuscrits, tels qu'il était sorti de

ses mains. Un manuscrit bien précieux de son poëme, copié tout entier

par Boccace, pour en faire présent à Pétrarque, et dont j'ai parlé dans

la vie de ce dernier (_voy._ pag. 12 de ce vol.), existe à la

Bibliothèque impériale, sous le N°. 3199. On y lit très-exactement: _Che

diedi al re Giovanni_, etc. Or, il n'est guère probable que Boccace,

qui, dès sa jeunesse avait admiré et étudié _la Divina Commedia_ (_voy._

sa Vie dans le vol. suivant), et qui était si curieux de bons

manuscrits, n'en eût pas un de cet ouvrage, purgé de toutes les fautes

qui se multipliaient sous la main des copistes. A défaut d'une copie

autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et

de plus sûre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se

fût glissée dans le texte dès les premières copies qui ne passèrent

point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle eût ensuite échappé à

Boccace qui était très-savant lui-même, mais qui pouvait savoir

imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas

absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un

vers tel que je le propose, je préférerai toujours de croire que c'est

ainsi qu'il l'avait écrit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute,

il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait

pas un qui l'ait aperçue, qui l'ait relevée, ni qui ait cherché à la

rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'à

présent dans ce vers ou une faute grave du poëte, ou une altération

importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une

horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les

commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les éditeurs à

venir veulent être plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur

être de quelque utilité.

Page 122, add. à la note 1.--Quatre traducteurs français ont rendu de la

manière suivante ce passage si difficile: _Padre, assai ci fia men

doglia_, etc. On peut choisir entre leurs versions et la mienne. «Mon

père, que ne nous manges-tu plutôt? C'est toi qui nous a donné cette

misérable chair, reprends-la.» Watelet, dans la _Poétique_ de Marmontel.

«Mon père, mange-nous plutôt, nous souffrirons beaucoup moins; c'est toi

qui nous a donné cette misérable chair, reprends-la.» Moutonnet de

Clairfons.

«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi; reprends de

nous ces corps, ces misérables chairs que tu nous a données». Rivarol.

«Mon père, c'est vous qui nous avez donné cette misérable chair,

reprenez-la, et plutôt que de vous dévorer vous-même, nourrissez-vous de

vos enfants.» Detouteville, édition de Salior.

Page 155, ligne 1.--«Homère lui-même n'est pas au-dessus de notre poëte,

etc.» Dans ces beaux vers:

[Grec:] Oiê per phollôn theneê, toiède kai andrôn

Ps'ulla ta men g'anemos chamadis cheei, etc.

(_Iliad_. lib. VI, v. 146 et suiv.)

Page 161, ligne 24.--«Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau.»

J'ai suivi Venturi, Lombardi, et la plupart des interprètes, qui

entendent ici Philomèle, quoique le texte paraisse d'abord convenir

davantage à Progné.

_Dell' empiezza di lei che mutò forma

Nell' uccel che a cantar più si diletta

Nell' imagine mia apparve l'orma._

Ce fut Progné qui fut vraiment impie, en tuant son fils Itys pour le

faire manger à Térée; mais Philomèle prit part à ce crime: ce fut elle

qui égorgea Itys après que Progné lui eût percé le flanc:

_Jugulum Philomela resolvit._ (Métam., lib. VI.)

Et quand Térée eut fait cet horrible repas, ce fut encore elle qui mit

sous les yeux du père la tête sanglante de son fils:

_Ityosque caput Philomela cruentam

Misit in ora patris._ (Ibid.)

C'est elle cependant qui passe le plus généralement pour avoir été

changée en rossignol; et quand on parle des causes de sa métamorphose,

on ne cite que son malheur, et l'on ne dit rien de cette vengeance

barbare. Mais tous les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de ces deux

soeurs. Il y en a qui prétendent que Philomèle fut changée en hirondelle

et Progné en rossignol. De ce nombre sont _Probus_, sur la sixième

églogue de Virgile, _Libanius_, voy. _Excerpta Groecorum sophistarum ac

rhetorum Leonis Allatii_, Narrat. 12; et Strabon, cité par _Natalis

Comes_, ou Noel Conti, Mythol., lib. VII, c. 10. C'est leur autorité que

Dante paraît avoir suivie; ce qui le prouve, c'est que plus haut, dans

le neuvième chant, il dit que vers le matin l'hirondelle commence ses

tristes plaintes, peut être au souvenir des ses anciens malheurs. Voy.

ci-dessus, p. 187.

_Nell' ora che comincia i tristi lai

La rondinella presso alla matina,

Forse a memoria de' suoi primi guai._

(_Purg._, c. 9, v. 13.)

Page 239, ligne 23.--«Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas, que la

fortune changeant le cours des vents, etc.» La plupart des interprètes

entendent ici que Dante met son espérance dans l'arrivée de l'empereur

Henri VII en Italie; mais Lombardi croit qu'il désigne plutôt _Can

Grande della Scala_, annoncé dès le premier chant de l'_Enfer_, comme

celui qui devait ramener l'ordre et le bonheur sur la terre;

c'est-à-dire, faire triompher le parti Gibelin, dont il venait d'être

nommé chef.

Page 265, lig. 23.--«Mais il est temps de quitter le Dante.» Au lieu de

cette fin du chapitre X, j'avais d'abord mis la suivante, que j'aurais

peut-être mieux fait d'y laisser: «Le travail long et pénible que j'ai

entrepris sur le plus célèbre et le moins connu des poëtes italiens,

atteindra-t-il le but que je me suis proposé? J'ai voulu qu'il laissât

dans l'esprit une idée nette du plan général de son poëme et de

l'exécution de ce plan dans toutes ses parties. J'ai voulu que l'on pût

suivre avec moi la marche de ce génie extraordinaire, et qu'il restât,

après avoir lu ce que je dirais de lui, une notion claire et précise, au

lieu de ces notions vagues et confuses qui en existent, non seulement en

France, mais même en Italie. La difficulté de ce travail, qu'on n'avait

encore tenté dans aucune langue, ne peut être sentie que de ceux à qui

Dante est connu dans la sienne. Mais il en est de la difficulté comme du

temps; elle ne fait rien à l'affaire. J'aurais pu m'épargner beaucoup de

peine, et réduire infiniment cette analyse; j'aurais mieux satisfait mon

goût, j'aurais peut-être plu davantage, mais j'aurais été moins utile.

On aurait su ce que je pense sur Dante; on n'aurait eu aucun moyen de

plus de savoir ce qu'on en doit penser. Le vague et la confusion dans

les idées qu'on s'en forme et dans les jugements qu'on en porte,

seraient restés les mêmes. C'est ce que je n'ai pas voulu; et, j'ose le

dire, c'est ce qui en effet ne sera pas, si l'on veut lire avec quelque

attention cette partie de mon ouvrage, celle de toutes, sans nulle

comparaison, que j'ai le plus soignée, et si j'ai réussi à y mettre

autant de clarté que j'ai eu d'amour du vrai, d'application, de patience

et de zèle.»

Page 328, addition à la note 3.--Ce qui m'étonne plus que tout le reste,

c'est que M. l'abbé Ciampi, qui; dans ses _Memorie della Vita di messer

Cino_, etc., Pise, 1808, indique un grand nombre de vers de ce poëte, ou

imités, ou même pris tout entiers par Pétrarque; lui qui dit

positivement, qu'à chaque pas on rencontre dans les poésies de _Cino_,

les mouvements de Pétrarque, _le masse Petrarchesche_, et qui en cite

plusieurs exemples, ne dit rien, ni de ce sonnet de _Cino_, ni de cette

_canzone_ de Pétrarque. (Voyez _Memor. della Vita_, etc., p. 95 à 98.)

Cet auteur attribue à _Cino_, p. 26 de ces mêmes Mémoires, la _canzone_:

_Ohimè lasso quelle treccie bionde_, que _Pilli_ a insérée dans son

édition des Poésies de _Cino_, mais qui passe pour être du Dante, et qui

est aussi imprimée dans ses OEuvres. Il appuie avec beaucoup de raison,

selon moi, son opinion sur les vers suivants qui terminent la dernière

strophe:

_Ohimè vasel compiuta

Di ben sopra natura,

Per volta di ventura[721]

Condotto fosti suso gli aspri monti,

Dove t'ha chiuso, ahimè, tra durisas.

La morte, che due fonti

Fatte ha di lagrimar gli occhi miei lassi._

[Note 721: M. l'abbé Ciampi a passé ce vers, qui est pourtant

essentiel au sens.]

«Hélas! toi qui renfermais des perfections et des biens au-dessus de la

nature, un revers de fortune t'a conduite au haut de ces âpres

montagnes, où la mort t'a renfermée sous la pierre; elle y a changé mes

tristes yeux en deux sources de larmes.» Il est certain que cela

convient parfaitement à _Selvaggia_, et n'a aucun rapport avec Béatrix.

En attribuant au Dante, cette _canzone_, selon l'opinion commune, comme

je l'ai fait, t. I, p. 462, avant de connaître l'ouvrage de M. Ciampi,

ou plutôt avant qu'il fût fait, j'ai observé que cette figure de style,

ce retour de l'interjection _oimè_! répétée plusieurs fois dans la même

strophe, et dans toutes les strophes de la _canzone_, avait été imitée

par Pétrarque, dans le sonnet _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo_,

etc. J'ajouterai qu'il est plus naturel que Pétrarque ait emprunté cela

de plus à _Cino_, qu'il aimait et qu'il imitait souvent, que du Dante,

qu'il connaissait moins et qu'il enviait peut-être, comme on le voit

dans sa Vie; mais je remarque encore avec quelque surprise, que M.

Ciampi n'a point observé cette ressemblance, ou plutôt cette évidente

imitation.

Page 397, sur l'épître à la Postérité.--M. Baldelli ne veut pas que

l'épître à la Postérité ait été écrite alors (1352); il veut que ce soit

beaucoup plus tard, en 1372, après que Pétrarque eût fait une autre

invective en réponse à un Français qui l'avait attaqué. Sa raison paraît

très-bonne, et je m'y étais d'abord rendu. Pétrarque trace, dans cette

épître, le tableau de sa vie. Après avoir dit, qu'à l'âge de neuf ans il

fut amené en France, à Avignon, il ajoute que le Pontife romain y tient

l'église du Christ en exil, et l'a tenue long-temps, quoiqu'il eût paru,

il y avait peu d'années, la remettre à sa place; mais cela s'était

réduit à rien, du vivant même d'Urbain, comme s'il s'était repenti de

cette bonne action. Si ce pape eût vécu quelque temps de plus, Pétrarque

lui eût fait voir ce qu'il pensait de ce retour; déjà il tenait la plume

pour lui écrire; mais ce malheureux Pontife avait abandonné trop tôt et

son noble dessein et la vie, etc. Or, Urbain V ne fut élu pape, qu'en

1362; il rétablit le siége pontifical à Rome, en 1367, retourna, en

1370, à Avignon, et mourut presque en y arrivant. Pétrarque ne peut donc

avoir écrit ce passage en 1352; la date de 1372, époque de sa réponse

aux attaques d'un Français, y convient donc beaucoup mieux. Ce

raisonnement me paraissait sans réplique; voici ce qui m'a fait changer

d'avis. En finissant cette épître, destinée à retracer aux yeux de la

Postérité, la carrière qu'il avait parcourue, Pétrarque s'arrête au

moment où, ayant perdu le bon seigneur de Padoue, Jacques de Carrare, il

était retourné en France. «Quoique son fils, dit-il, prince très-sage et

qui m'est très-cher, lui ait succédé, et qu'à l'exemple de son père, il

m'aye toujours chéri et honoré, cependant, ayant perdu celui avec qui

j'avais plus de rapports, surtout à l'égard de l'âge, je suis revenu en

France (à Avignon), ne pouvant me fixer; et non pas tant par le désir

de revoir ce que j'avais vu mille fois, que par le besoin de remédier à

mon ennui, comme le font les malades, par le changement de lieu.» _Ego

tamen illo amisso cum quo magis mihi, proesertim de oetate, convenerat,

redii rursus in Gallias, stare nescius; non tam desiderio visa millies

revisendi, quam studio, more oegrorum, loci mutatione toediis consulendi._

Ce sont les derniers mots de l'épître. Il est évident que cela ne peut

avoir été écrit que peu de temps après la mort de Jacques de Carrare, et

lorsque Pétrarque était de retour dans Avignon. Il n'eût pas terminé

ainsi le compte qu'il rendait à la Postérité, des événements de sa vie,

lorsque déjà depuis vingt ans, il avait quitté pour toujours Avignon et

la France; lorsque, après avoir fait de longs séjours à Milan, à Venise,

après avoir éprouvé toutes les vicissitudes dont cette période de sa vie

fut agitée, aussi intimement lié avec François de Carrare, qu'il l'avait

été jadis avec son père, devenu languissant, affaibli par l'âge et par

l'étude, il s'était enfin réfugié, comme en un port, dans sa douce

retraite d'Arqua, où il mourut deux ans après. Cette impossibilité n'est

pas pour moi moins absolue ni moins démontrée que la première. Ce qui me

paraît donc vraisemblable, c'est que tout ce qui a trait à Urbain V,

dans le premier passage, ait été interpolé ou ajouté après coup, par

Pétrarque lui-même. Sans doute il conservait une copie de cette épître,

qui contenait la réfutation des calomnies répandues autrefois contre

lui; elle lui revint sous les yeux, peu de temps après le retour en

France et la mort d'Urbain V. Préoccupé comme il l'était, de cet

événement qui renversait toutes ses espérances, il écrivit, ou en marge,

ou en interligne, ce qui regarde ce Pontife; et c'est sur cette copie

qu'auront été faites, après sa mort, celles qui ont servi, plus de cent

ans après, pour l'édition de ses oeuvres. Cela est beaucoup plus naturel

que de penser que, dans la position où il était, en 1372, il eût pu

terminer aussi imparfaitement une pièce à laquelle il devait attacher

tant d'importance. D'ailleurs, dans la première de ces deux époques, il

était calomnié vivement par les médecins du pape, et tourmenté par ces

calomnies, dans une cour où il était souvent obligé de paraître; dans la

seconde, on lui apportait, en Italie, une invective écrite contre lui,

en France. C'était déjà beaucoup que de répondre par une autre

invective, à une libelliste anonyme; il n'y avait rien là d'assez fort

ni d'assez inquiétant pour engager Pétrarque à réclamer devant le

tribunal de la Postérité, contre les injures lointaines d'un auteur

inconnu. J'ai donc rétabli, tel qu'il était d'abord, ce passage que

j'avais effacé. Je prie ceux qui penseraient autrement que moi, de

suspendre leur jugement, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus, dans cette

Vie de Pétrarque, à la date de 1372, et de relire alors la fin de

l'épître à la Postérité, telle que je l'ai fidèlement citée, et telle

qu'on la trouve en tête des OEuvres latines de Pétrarque, dans les deux

éditions de Bâle.

Page 407, ligne 14.--«C'est à lui (à Galéas Visconti) que Pétrarque

s'était principalement attaché.» Galéas avait fixé son séjour à Pavie.

Pétrarque y passa plusieurs années auprès de lui. Ce prince s'y occupa

constamment de l'encouragement des lettres, et y fonda une université

qui ne tarda pas à devenir célèbre. Il paraît hors de doute, quoique les

historiens n'en parlent pas, que Pétrarque eut, par ses conseils, une

grande part à cette fondation, et à tout ce que Galéas fit en faveur des

lettres.

Page 458, ligne 29.--«D'autres biens plus grands encore.» Entre les

détails précieux que l'on peut recueillir de ce dialogue, il s'en trouve

un qui prouve, que si Laure fut toujours sage, Pétrarque n'oublia rien

pour qu'elle cessât de l'être, et qu'il y eut, entre eux, plus de

rapprochements et plus d'intimité qu'on ne le voit dans les poésies de

Pétrarque ni dans aucun de ses autres ouvrages. Saint-Augustin lui

demande pourquoi cette femme qu'il vante tant, pourquoi cet excellent

guide, le voyant hésiter et chanceler dans la route, ne l'a pas dirigé

vers les choses célestes, ne l'a pas conduit par la main comme on

conduit les aveugles, et ne lui a pas indiqué par où il fallait monter?

«Elle l'a fait autant qu'elle a pu, répond Pétrarque. Et qu'a-t-elle

fait autre chose, lorsque, sans se laisser toucher par mes prières, ni

vaincre par les discours les plus flatteurs, elle est restée fidèle à

l'honneur de son sexe; lorsque, résistant en même temps à son âge et au

mien, à mille choses qui auraient fléchi toute autre qu'elle, elle est

restée ferme et inébranlable? L'esprit d'une femme m'enseignait ce qui

était du devoir d'un homme. Pour m'engager à suivre les lois de la

pudeur, sa conduite était, à la fois, un exemple et un reproche. Enfin,

quand elle m'a vu briser mes rênes et courir au précipice, elle a mieux

aimé m'abandonner que de m'y suivre.» Cette conduite est admirable; mais

pour la tenir, pour résister à de si dangereux assauts, il faut y être

exposée, il faut voir un homme assez en particulier et avec assez de

suite pour qu'il puisse les livrer.

Page 441, addition à la note.--Il existe à Florence, dans la

bibliothèque Marcienne, ou des Dominicains de Saint-Marc, maintenant

réunie à la bibliothèque Laurentienne, un très-ancien manuscrit des

épîtres de Pétrarque, qui, s'il n'est pas de sa main, est au moins du

même siècle que lui. La même note qui est sur le Virgile, est transcrite

sur ce manuscrit, d'une écriture un peu moins ancienne; et avec cette

observation: «Ce qui suit se trouve écrit et à ce qu'on dit, de la

propre main de François Pétrarque, sur un Virgile qui lui appartenait,

et qui est maintenant à Pavie, dans la bibliothèque du duc de Milan.»

_Pietro Candida Decembria_, écrivain du quinzième siècle, dans une

lettre écrite, en 1468, qui est en manuscrit dans la bibliothèque

Ambroisienne, dit que le Virgile même, avec les Commentaires de Servius,

fut écrit par Pétrarque, dans sa jeunesse; que l'ayant revu dans sa

vieillesse, il y ajouta plusieurs notes, et réfuta, en plus d'un

endroit, les remarques de Servius. Bernard _Ilicinio_, contemporain de

_Decembrio_, et auteur d'une Vie de Pétrarque, cite, comme originale, la

note dont il s'agit. Ce Virgile est enrichi d'une miniature représentant

le sujet de l'_Enéide_, que les connaisseurs s'accordent à regarder

comme un ouvrage de Simon de Sienne. Il se peut que Pétrarque, ayant

retrouvé, en 1338, ce manuscrit qu'il avait perdu, ait prié Simon, qui

fut appelé à Avignon l'année suivante, et qui devint son ami, d'y

ajouter cet ornement pour en augmenter le prix. Le manuscrit resta dans

le même état pendant près de deux siècles, dans la bibliothèque de

Milan. En 1795, une partie de la feuille sur laquelle cette note est

écrite, s'étant détachée de la couverture, et même un peu déchirée, les

bibliothécaires aperçurent des caractères qu'on n'y avait pas soupçonnés

jusqu'alors. La curiosité les engagea à décoller entièrement la feuille;

ils y mirent le plus grand soin; mais le parchemin était si fortement

collé, que les caractères laissant leur empreinte sur le bois de la

couverture, restèrent presqu'entièrement effacés; en sorte que l'on put

à peine y lire une autre notice, qui est aussi écrite de la main de

Pétrarque. Il y a d'abord consigné l'époque de la perte qu'il avait

faite et de la restitution du manuscrit; il lui avait été volé aux

kalendes de novembre 1326, et il lui fut rendu à Avignon, le 17 avril

1338. Il met ensuite, par ordre, les pertes qu'il avait faites de

plusieurs de ses amis, avec la date de la nouvelle qu'il en avait reçue,

et avec des expressions de regret et de douleur, et des plaintes sur la

solitude où il se trouve de plus en plus dans le monde. Tous ces détails

prouvent une âme aussi profondément sensible que son esprit était étendu

et élevé.

Page 469, ligne 11.--«Il en avait brûlé des paquets, des coffres entiers

(de ses lettres et de ses papiers).» En 1134, avant de partir de Parme,

pour faire un voyage en Lombardie, Pétrarque fit une revue dans ses

papiers. Plusieurs coffres en étaient confusément remplis. Son premier

mouvement fut de les jeter tous au feu; mais il lui prit envie de les

relire, et il y passa plusieurs jours. Il y avait des écrits en prose et

en vers, les uns latins, les autres rimés en langue vulgaire. Il voulut

d'abord les corriger; mais se rappelant ensuite de grands ouvrages qu'il

avait entrepris, et qui lui paraissaient mieux mériter qu'il y consacrât

tout son temps, il reprit sa première idée, et se mit à livrer aux

flammes tout ce qui lui venait sous la main. Plus de mille épîtres ou

poëmes de toute espèce y périrent. Des paquets existaient encore. Il

s'aperçut heureusement, quoique un peu tard, qu'il brûlait un bien qui

appartenait à ses amis: il se souvint que son cher Socrate lui avait

demandé sa prose, Barbate de Sulmone ses vers. Il commença alors un

triage de ce qui lui restait, et c'est ce qui nous a procuré les huit

livres de ses _Choses familières_, dédiés à Socrate, et les trois livres

de ses vers latins, adressés à Barbate de Sulmone.

Page 469, ligne 22.--«Ces lettres sont très-importantes, etc.» Pétrarque

destinant lui-même à la postérité, le choix qu'il avait fait de ses

lettres, les avait distribuées en quatre classes. La première, divisée

en vingt-quatre livres, est intitulé _Familiarum rerum_, et comprend

tous les événements de sa vie, depuis son premier voyage à Paris, en

1331, jusqu'à son départ de Milan, en 1361. Il intitula la seconde

classe, _Semtium_. Elle contient dix-sept livres, et renferme les

épîtres qu'il écrivit depuis 1361 jusqu'à sa mort; la troisième classe

est celle des épîtres en vers; elle est partagée en trois livres; la

quatrième enfin, contient les lettres écrites contre le clergé et contre

la cour Romaine. Il supprima les noms de ceux à qui elles étaient

adressées, et les intitula: _Epistoloe sine nomine_ ou _sine titulo_. Les

lettres de Pétrarque ont été imprimées deux fois dans le XVe. siècle,

conjointement avec toutes ses oeuvres latines, et deux fois séparément,

mais toujours incomplètes. Les derniers éditeurs de Bâle, eux-mêmes, au

XVIe. siècle, en donnant les seize livres des _Senilium_ qui n'étaient

pas dans les premières éditions, et les trois livres d'épîtres en vers,

n'ont imprimé que huit livres des _Familiarium rerum_. Il parut, en

1601, à Genève, une édition in-8°. des seules lettres en prose, divisées

en dix-sept livres, mais où les _Senilium_ ne sont pas. L'éditeur assure

qu'il s'y trouve soixante-cinq lettres de plus que dans toutes les

éditions précédentes; mais il en reste encore beaucoup d'inédites[722].

[Note 722: La première édition des OEuvres latines de Pétrarque est

de 1495, Bâle, in-fol., répétée aussi à Bâle, 1496, in-4°. gr.; la

seconde est de 1496, Venise, in-fol. Il y eut quatre autres à Venise,

deux en 1501, et les deux autres en 1503 et 1516. C'est d'après ces

anciennes éditions qu'ont été faites les deux de Bâle, 1554 et 1481,

in-fol. La première édition des Lettres, sans les autres oeuvres, remonte

jusqu'en 1484, sans nom de lieu.]

Les vingt-quatre livres complets des _Familiarium_, sont dans le beau

manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. 8568, sur vélin, copié l'an

1388, selon M. _Baldelli_, qui cite le catalogue imprimé de la

Bibliothèque du Roi. (Voyez _Del Petrarca e delle sue opere_, page 213).

C'est, dans ce Catalogue, une erreur dont je crois que voici la cause.

On lit, à la fin de la dernière lettre du manuscrit, ces mots écrits

d'une très-jolie écriture: _Jo. legit completè_ 1388, 23 _februarii

hora_ 4e. Ce _Jo._ (_Johannes_) fut sans doute l'un des premiers

possesseurs du manuscrit qui l'avait lu et complètement collationné, le

23 février 1388. Il l'avait lu à loisir, car tout le volume est rempli

de notes marginales, écrites de la même main. Cette copie avait donc été

faite avant l'année dont cette date ne porte que le second mois.

Peut-être même l'avait-elle été du vivant, et sous les yeux de

Pétrarque, qui n'était mort que trente-cinq ans auparavant. La

Bibliothèque impériale possède un autre manuscrit des lettres,

entièrement conforme au premier, quant à ce qu'il contient, mais sur

papier, et copié dans le XVe siècle, n°. 8569. Il est du fonds de

Colbert.

M. _Baldelli_, dans l'article 5 de ses _Illustrazioni_, cite encore

plusieurs manuscrits très-précieux des Bibliothèques de Venise, de Rome

et de Florence, qu'il a consultés avec fruit pour son ouvrage. Ce savant

estimable projetait une édition complète des oeuvres latines de

Pétrarque, dont ses épîtres forment la plus importante partie; et l'on

voit, par cet article même, qu'il s'était parfaitement préparé à cette

entreprise. Il est bien à désirer, pour l'intérêt des lettres, qu'il n'y

ait pas renoncé.

Page 476.--Un fragment du poëme de l'_Afrique_ a fait tomber un érudit

français, dans une erreur bien extraordinaire. Lefebvre de Villebrune

donna, en 1781, une édition du poëme de _Silius Italicus_. Il prétendit

restituer à ce poëte, un fragment qu'il accusa Pétrarque de lui avoir

dérobé; et il l'inséra effrontément dans son édition, sans savoir ou

sans se rappeler que le poëme de _Silius_ n'était pas retrouvé au temps

de Pétrarque, et ne le fut que dans le siècle suivant, par le Pogge;

sans s'appercevoir, à plusieurs expressions très-remarquables, que la

latinité de ce fragment ne s'accorde pas avec le latin très-pur de

_Silius_; que, par exemple, ces phrases: _Vicinia mortis, fortunoe

terminus altoe, homo natus sortis iniquoe, transire labores_, et plusieurs

autres, sont du latin du XIVe siècle; qu'un substantif avec deux

épithètes, comme _aurea alla palatia_, est tout-à-fait italien, etc.;

sans prendre garde enfin que ce fragment, qui contient un discours de

Magon mourant, va très-bien dans l'endroit de l'_Africa_, de Pétrarque,

où il est placé, à la fin du septième livre, mais qu'il est au contraire

fort déplacé vers le commencement du dix-septième siècle des _Punicôrum_

de _Silius_; que Magon y parle de la blessure dont il meurt, et qu'on ne

l'a point vu blessé auparavant; que, dans la suite du poëme,

non-seulement il n'est plus question de sa mort; mais que, dans

plusieurs passages, il est encore censé vivant; qu'entre autres, Annibal

parle deux fois, dans le dernier livre de _Silius_, de la mort d'un seul

de ses frères, Asdrubal (v. 260 et 460), et qu'il ne dit rien de son

autre frère Magon, ce qu'il n'eût pas manqué de faire, s'il l'eût en

effet perdu. Tant de bévues dans un prétendu savant, qui osait accuser

Pétrarque de plagiat, et parler de lui avec mépris, qui n'en témoignait

pas moins pour des savants, tels que Ileinsius, Drakemborek, et tous

ceux qui avaient travaillé avant lui sur _Silius Italicus_, l'ont

couvert, et en Italie, et en Allemagne, d'un ridicule ineffaçable, et

ont compromis l'érudition française aux yeux des savants étrangers.

Voyez sur cette bévue de Villebrune, sur ce qui en fut cause, et sur ce

qui aurait dû l'en garantir, l'article IV des _Illustrazioni_, à la fin

de l'ouvrage de M. _Baldelli_, page 199.

Page 525, ligne 25.--«Il ne manque à votre bonheur que de vous

contempler vous-mêmes, etc.» Nous avons vu plusieurs exemples de

passages de _Cino da Pistoia_, imités par Pétrarque; celui-ci est un de

ceux où l'imitation est la plus évidente. _Cino_ termine ainsi sa

_canzone_ sur les yeux de _Selvaggia_:

_Poichè veder voi stessi non potete,

Vedete in altri almen quel che voi sete._

(_Rime di div. ant. Aut. Tosc._, 1740, _p._ 139.)

Et Pétrarque dit ici aux yeux de Laure:

_Luci beate e liete

Se non che'l veder voi stesse v'è tolto:

Ma quante volte a me vi rivolgete

Conoscete in altrui quel che voi sete._

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 23 / 25 题