Page 43, ligne 15--La nécessité d'abréger cet extrait de la _Divina
Commédia_, m'a fait retrancher ce que dit ici Minos, et la réponse de
Virgile. Cette réponse a pourtant un caractère qu'il est bon de
remarquer. «O toi qui viens dans ces douloureuses demeures, dit Minos en
s'adressant au Dante, garde-toi d'y entrer témérairement et sans un
guide à qui tu puisses te fier; ne te laisse pas tromper à la largeur
de cette entrée (allusion sensible au _facilis descensus Averni_, etc.
de Virgile; _Æneid._, l. VI.)» Virgile prend la parole et lui répond:
«Pourquoi ces cris? ne t'oppose point à son voyage ordonné par les
destins. On le veut ainsi, là où l'on peut tout ce qu'on veut: ne
demande rien de plus.» Cette réponse est mot pour mot la même que
Virgile a déjà faite à Caron (c. 3. Voy. ci-dessus pag. 38). Cette
répétition des mêmes mots leur donne l'air d'une espèce de formule, et a
quelque chose d'imposant. Ni avec Caron, ni avec Minos, Virgile ne
daigne employer le raisonnement ou la prière. Le maître de toutes choses
a voulu ce voyage; il n'appartient à aucune puissance de s'y opposer.
Cette répétition paraît d'ailleurs imitée d'Homère, qui ne manque
presque jamais de faire redire par un envoyé les propres paroles dont
s'est servi celui qui l'envoie. On s'est très-injustement moqué de cette
sorte de formule; elle donne aux messages, dans Homère, comme ici à
cette réponse de Virgile, de l'autorité et de la dignité.
Page 60, ligne 1.--«Une tour au haut de laquelle brillent deux flammes.»
C'est le télégraphe à feu dont les anciens se servaient, et dont parle
Polybe; il en est aussi parlé dans l'_Agamemnon_ d'Eschyle. Clytemnestre
annonce au choeur que Troie est prise; qu'elle l'a été cette nuit même;
que Vulcain en a apporté la nouvelle; que ses feux ont brillé
successivement sur huit montagnes, etc. Voyez l'extrait d'un Mémoire de
M. Mongez, page 10 de mon Rapport sur les travaux de la classe
d'Histoire et de Littérature ancienne, année 1808.
Page 112, addition à la note 1. Voici les deux vers du c. 28 de
l'_Enfer_, où Dante fait parler Bertrand de Born.
Sappi ch'i' son Bertram dal Bornio, quelli
Che diedi al re Giovanni i ma' conforti.
C'est dans ce dernier vers qu'il y a nécessairement ou une altération du
texte, ou une faute dans le texte même. Personne ne l'a observé
jusqu'ici. J'ai besoin, pour le démontrer, d'explications historiques
qui allongeront beaucoup cette note; mais à la place où je la mets, sa
longueur a peu d'inconvénients, et il y en a beaucoup à laisser
subsister plus long-temps, ou une erreur grave du Dante ou les fausses
explications de tous ses commentateurs.
Bertrand de Born était vicomte de Hautefort, dans le diocèse de
Périgueux: c'était un très-brave chevalier et en même temps un ingénieux
troubadour, mais un homme d'un caractère aussi mobile qu'il était
ardent, se brouillant avec tout le monde, et aimant à tout brouiller. Il
vivait au douzième siècle, dans le temps des querelles de Henri II, roi
d'Angleterre, avec ses fils qui avaient en France des apanages. Henri,
qui était l'aîné, avait le duché de Normandie et était déjà couronné roi
d'Angleterre: il en portait le titre; et, pour le distinguer de son
père, on l'appelait _le jeune roi_. Richard était comte de Guienne et
de Poitou. Bertrand de Born était lié avec tous les deux, mais beaucoup
plus intimement avec Henri. Ces deux princes et leur frère Geoffroy,
comte de Bretagne, qui avaient déjà plusieurs fois fait la guerre contre
leur père Henri II, venaient de la lui déclarer de nouveau, lorsque le
frère aîné mourut. Le roi d'Angleterre était passé en France avec une
armée pour réduire ses fils; il accusait Bertrand de Born d'avoir excité
Henri à la révolte; il l'assiégea dans son château de Hautefort, et le
fit prisonnier avec sa garnison. Conduit devant le roi, Bertrand ne
craignit point de nommer avec regret le jeune prince qu'il avait perdu.
Au nom de son fils, Henri II versa des larmes, pardonna à Bertrand de
Born, lui rendit son château, ses biens et son amitié. Ce roi étant
mort, son fils Richard lui succéda, et Bertrand se trouva engagé pour
lui dans de nouvelles guerres, mais qui n'ont plus aucun rapport avec ce
passage du Dante.
«Je rendis ennemis le fils et le père, continue Bertrand de Born, après
les deux vers cités plus haut, Achitophel n'en fit pas plus entre
Absalon et David par ses coupables instigations; et, parce que je
divisai ainsi des personnes que la nature avait unies, je porte, hélas!
ma cervelle séparée de son principe, qui est resté dans mon corps.» Tout
cela conviendrait parfaitement s'il était question de Henri II et de son
fils Henri, ou de son fils Richard; mais le texte dit le roi Jean, _al
re Giovanni_, dont on voit qu'il n'a pas été question dans cet exposé.
Jean était le dernier des quatre fils de Henri II. Il n'entra point dans
les révoltes de ses frères contre leur père; il était sans doute trop
jeune. Il se joignit cependant en secret à eux dans la dernière, et ce
fut même après avoir vu le nom de ce fils en tête de la liste des
seigneurs ligués contre lui avec le roi de France Philippe-Auguste, que
Henri II tomba malade de chagrin et mourut. Il faut remarquer que, dans
un assez grand nombre de chansons provençales qui nous restent de
Bertrand de Born, il n'est nullement question de Jean, mais seulement de
ses trois frères, et qu'il n'en est point non plus parlé dans les
notices historiques que l'on trouve sur ce troubadour dans les
manuscrits provençaux. Il doit donc paraître étonnant que Dante, qui
connaissait très-bien les poésies de nos Troubadours, n'ait rien dit de
Henri, de Richard ni de Geoffroy, que Bertrand avait en effet excités
contre leur père, et qu'il l'ait damné pour avoir semé la division entre
ce père et le seul de ses fils avec lequel rien n'annonce que Bertrand
ait eu aucune intimité. Il est naturel d'en conclure que le texte de ce
vers est altéré. Tous les commentateurs se sont trompés comme à l'envi
en l'expliquant. _Benvenuto da Imola_ a fait de Bertrand de Born un
chevalier du roi Richard, et de Jean un fils de ce roi. Jean, selon lui,
se révolte contre son père Richard, par les conseils de Bertrand, et est
tué dans cette guerre. _Landino_ a dit, je crois, le premier, que
_Beltramo dal Bornio_ fut chargé de la garde (_custodia_) de Jean, dont
le surnom était _le Jeune_, fils de Henri II, roi d'Angleterre, et que
Jean fut nourri à la cour du roi de France; il fait de ce prince un
prodigue, et donne pour cause de sa prodigalité les conseils de
Bertrand. Selon lui, Jean se conduisit si mal, que son père fut obligé
de lui déclarer la guerre, et Jean fut blessé à mort dans une bataille.
_Daniello_ parle de même de l'éducation de Jean à la cour de France,
avec son gouverneur Bertrand, et de sa prodigalité; seulement il ne fait
pas déclarer la guerre au fils par son père, mais au père par son fils,
ce qu'il attribue aux conseils de Bertrand de Born. _Vellutello_ dit les
mêmes choses, avec cette différence très-remarquable, que quand le roi
Henri II apprit que son fils Jean lui avait déclaré la guerre, il marcha
contre lui avec une forte armée; qu'il l'assiégea dans _Altaforte_,
Hautefort; que le jeune homme en étant un jour sorti pour combattre, et
ayant montré beaucoup de valeur fut blessé à mort d'un coup d'arbalête;
laquelle mort, ajoute-t-il, causa au père les plus vifs regrets, surtout
lorsqu'il eût appris de Bertrand combien son fils possédait de vertus.
Ceci se rapproche, comme on voit, de l'histoire de Henri, frère aîné de
Jean. Ce fut ce Henri, surnommé _au Court-Mantel_, qui fut, non pas
élevé à la cour de France, mais marié fort jeune avec Marguerite, fille
du roi Louis VII: il séjourna souvent dans cette cour, et y reçut de
mauvais conseils qui contribuèrent à l'engager à se révolter contre son
père. Ce fut lui qui périt au moment où sa dernière révolte venait
d'éclater, et il périt non dans une bataille ni dans un siège, mais,
selon tous les historiens, de maladie. Le roman que donnent ces
commentateurs est d'ailleurs inconciliable avec la succession des rois
d'Angleterre, puisqu'ils font mourir dans sa jeunesse le roi Jean, qui
régna après son père, et qui n'en fut même pas le successeur immédiat,
mais celui de son frère aîné Richard Coeur-de-Lion. Les commentateurs du
dix-huitième siècle n'ont pas été plus instruits que ceux des siècles
précédents, et ne se sont pas arrêtés davantage à cette altération si
visible de l'histoire dans un vers de leur auteur. Le P. _Venturi_, sur
ce vers, dit à peu près les mêmes choses que _Vellutello_, mais sans
parler de Hautefort. _Volpi_ ajoute que Dante appelle _roi_ le prince
Jean, parce qu'il jouissait des revenus d'une partie du royaume. Le P.
_Lombardi_ ne fait que copier la note de _Venturi_. Tous ces
commentateurs tombent dans de nouveaux embarras, dont ils ne se tirent
que par de nouvelles absurdités, lorsque, dans le chant suivant, Virgile
dit au Dante:
_Tu eri allor si del tutto impedito
Sovra colui che già tenne Altaforte._;
«Tu étais alors si entièrement occupé de celui qui posséda jadis
Hautefort.» La plupart font de ce Hautefort un château en Angleterre,
dont la garde fut confiée à Bertrand de Born, et où il tint pour Jean
contre son père. Ainsi, selon eux, Jean, qui n'avait même pas d'apanage
en France, avait des châteaux en Angleterre, et dans ces châteaux, des
troupes et des garnisons, qui pouvaient tenir contre le roi. Hautefort,
au contraire, était, comme on l'a vu, dans le Périgord: c'était le
château seigneurial et patrimonial de Bertrand de Born. Il y fut assiégé
plus d'une fois, et notamment par Henri II. Cette expression: _Colui che
già tenne Altaforte_ dont se sert le Dante pour désigner Bertrand, fait
voir qu'il le connaissait très-bien, et rend plus difficile à croire
qu'il se soit si lourdement trompé sur son compte. De nos jours,
l'_Enfer_ du Dante a été traduit deux fois en français; les deux
traducteurs ont adopté sans examen et sans scrupule, et ce texte du c.
28, et ces explications des commentateurs. Moutonnet copie _Dandino_ et
_Vellutello_, et dit, d'après le second, que Henri II assiégea son fils
Jean dans _Altaforte_, où ce fils fut tué dans une sortie, sans
s'embarrasser même de savoir ce que c'était que cette place française,
dont il conserve le nom italien, ni comment ce roi Jean fut tué du
vivant de son père, quoiqu'il ait régné après lui. Rivarol ne parle
point d'_Altaforte_, mais il copie du reste les autres commentateurs; il
laisse les choses dans la même obscurité où elles étaient avant lui. Il
faut donc se retourner vers l'Italie pour y chercher quelques lumières.
Crescimbeni, qui a traduit en Italien les Vies des poëtes provençaux, de
Jean de Notre-Dame, ou Nostradamus, y a joint ensuite des _giume_ ou
additions tirées des manuscrits provençaux des bibliothèques Vaticane et
Laurentienne. L'article de Bertrand de Born y est conforme, dans ses
principales circonstances, au récit que j'ai tiré des mêmes sources, et
le passage du Dante y est cité tout entier. Le vers dont il s'agit porte
cette petite note: «Ce que dit ici le Dante, on le lit aussi dans le
_Novelliere antico_, Nouvelles 18 et 19 de l'édition de Florence.... et
au lieu du _Re Giovanni_, le roi Jean, on y lit _il Re Giovane_, le jeune
roi.» En effet, cet ancien recueil de Nouvelles, intitulé _Libro di
Novelle e di bel parlar gentile_, publié pour la première fois à
Bologne, en 1522, in-4°, et réimprimé à Florence par les Giunti, en
1572, paraît contenir dans les deux Nouvelles indiquées par Crescimbeni,
la source et la clef de toutes ces erreurs. La 18e. Nouvelle a pour
titre; _Della grande libertà e cortesia del Re Giovane_ (je crois que
c'est _fiberalità_ et non pas _libertà_ qu'il faut lire); l'auteur
commence ainsi: _Leggesi della bontà del Re Giovane guerreggiando col
padre per lo consiglio di Beltrama dal Bornio_, etc. «On lit des traits
de la bonté du _jeune Roi_, qui était en guerre avec son père par le
conseil de Bertrand de Born, etc.» Viennent ensuite plusieurs
circonstances qui appartiennent au jeune roi Henri et à son conseiller
Bertrand de Born. La Nouvelle 19 est intitulée: _Ancora della grande
libertà_ (lisons toujours _liberalità_) _e cortesia del Re
d'Ingkillerra_. Toute la première partie contient des traits de
générosité et de présence d'esprit du jeune Roi. L'auteur raconte
ensuite que le vieux Roi, son père, _lo Re vecchio, padre di questo
giovane Re_, déclara la guerre à son fils pour une cause qu'il serait
trop long de rapporter; que celui-ci se renferma dans un château, et
Bertrand de Born avec lui; que son père y mit le siège, que le jeune Roi
y fut tué d'un coup de flèche au front; qu'enfin Bertrand de Born ayant
été fait prisonnier, fut amené devant le vieux Roi, et que la scène se
passa comme elle est rapportée dans nos manuscrits. Il ne serait pas
difficile de démêler dans ces récits ce qui est historiquement vrai et
ce que le conteur y a ajouté, soit par ignorance de l'histoire, soit
uniquement par fantaisie; mais cela est inutile: il suffit d'y
reconnaître l'original de toutes ces fausses copies.
On objectera peut-être que, dans la Nouvelle 18, _Giovane_ est mis pour
_Gioanni_, comme il l'est souvent dans les anciens auteurs; que
d'ailleurs _Re giovane_, pour roi jeune ou jeune roi, serait trop
indéterminé, et que cette expression ne pourrait pas s'appliquer à tel
roi jeune plus qu'à tel autre. Mais cette indétermination n'existait pas
alors; il est de fait que ce jeune prince Henri, et non pas un autre,
était communément appelé, de son vivant, _il Giovane re_ ou _il Re
Giovane_, pour le distinguer du _Vecchio Re_ ou _Re Vecchio_, son père;
il est probable que cette dénomination lui fut encore donnée long-temps
après, d'autant plus qu'étant mort du vivant de son père, il ne porta
jamais le titre absolu de Roi. Il n'y eut guère qu'un siècle et demi
entre ce temps et la composition des deux Nouvelles. Leur auteur, quel
qu'il fût, avait recueilli une tradition ou purement verbale ou
consignée dans quelque chronique contemporaine où cette dénomination
était employée, et ne s'était même pas mis en peine de savoir
précisément quel roi était ainsi désigné.
On sait que les _Novelle antiche_ ne sont pas toutes de la même main, ni
du même siècle; il y en a d'antérieures au Décaméron de Boccace, et qui
paraissent être de la fin du treizième siècle. Ces deux Nouvelles
portent dans leur style et dans leur extrême simplicité, les caractères
qui appartiennent à ces premiers temps. Le Dante, qui florissait alors,
et qui peut-être même avait commencé son poëme, voulant y employer ce
trait, n'était-il pas trop instruit pour se tromper si grossièrement,
pour attribuer au roi Jean ce qui appartient à l'aîné de ses trois
frères, et pour donner à l'un de ces Troubadours, dont il connaissait si
bien la poésie et l'histoire, une influence sur la mauvaise conduite de
Jean, qu'il n'exerça que sur celle de Henri? J'ai de la répugnance à
penser que cette erreur vienne de lui; j'aime mieux croire que son vers,
tel qu'on le lit dans toutes les éditions, est cependant altéré; qu'il
avait écrit conformément à ces deux Nouvelles, et d'accord avec
l'histoire:
_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_;
(je prie les lecteurs italiens de ne pas se laisser prévenir par la
mauvaise accentuation de ce vers); qu'après sa mort les copistes
n'entendant pas ce que c'était que ce _Re giovane_, et sachant par
hasard qu'il y avait eu en Angleterre un _Re Giovanni_, un roi Jean,
prirent sur eux de mettre l'un pour l'autre, et que ce fut sur une de
ces copies que se fit, en 1472, la première édition de _la Divina
Commedia_. Les premiers commentateurs, lisant dans les manuscrits et
dans les éditions le _Re Giovanni_, le roi Jean, dirent de lui dans
leurs notes ce que la tradition et les deux _Novelle antiche_
racontaient du _Re Giovane_, du jeune Roi. Les commentateurs qui
suivirent firent pour le premier des poëtes modernes ce que tant de
commentateurs ont fait pour les anciens; ils ne se permirent ni doute,
ni examen; ils copièrent ceux qui les avaient précédés, et se copièrent
l'un l'autre. C'est dans les manuscrits provençaux et dans _Novelle
antiche_ qu'était le remède à cette altération du texte, et ils ne l'y
ont pas cherché.
Il y a ici une difficulté que j'ai fait pressentir plus haut; la coupe
de ce vers, tel que je crois qu'il a dû être écrit par le poëte, paraît
défectueuse, en ce que le troisième accent n'y est pas bien placé. Dans
les vers en décasyllabes, lorsqu'il y a cinq accents, le troisième doit
toujours être sur la sixième syllabe, et il semblerait ici être sur la
cinquième:
_Che diedi al Re giovane i ma' conforti_?
Mais ne se peut-il pas que ce soit une licence, et que le Dante ait
allongé la seconde syllabe de _giovane_, jeune, quoiqu'elle soit brève,
comme lui. Pétrarque et tous les poëtes italiens allongent quelquefois
la première de _pictà_, quoique ce soit la dernière qui soit longue. Je
ne connais point d'autre exemple de cette licence; mais je ne connais
point non plus dans le poëme du Dante d'autre exemple d'une faute
historique aussi forte que le serait celle-là. Pourquoi cette licence ne
se prendrait-elle aussi sur le mot _giovane_, quand la nécessité du vers
l'exige, que sur beaucoup d'autres qui n'en paraissent pas plus
susceptibles? Je puis m'appuyer ici de l'autorité de Varchi. «Il y a,
dit-il, dans son _Ercolano_, des vers qui, si on les prononçait tels
qu'ils sont, ne seraient plus des vers; ils ont besoin d'être aidés par
la prononciation, c'est-à-dire d'être prononcés avec l'accent aigu, dans
les endroits où il doit être, quoique cet accent n'y soit pas
ordinairement. Tel est ce vers du Dante: _Che la mia commedia cantar non
cura_ (on voit que dans _commedia_, l'accent qui doit être sur la
seconde syllabe est ici, par licence, sur la troisième, et que l'on
prononce l'_i_ dans _commedia_ comme on le ferait dans _energia_), et
cet autre vers: _Flegías, Flegías, tu gridi a voto_ (dans _Flegías_, il
faut prononcer la syllabe _as_, comme si elle portait l'accent, en
s'appuyant et en s'arrêtant sur l'_a_), et encore cet autre vers du
Bembo: _O Ercolè che travagliando vai_, etc. Dans ce dernier exemple,
auquel Varchi en ajoute quelques uns de licences encore plus fortes,
l'accent est sur la dernière syllabe d'_Ercolè_, quoique cela soit
contraire à la prononciation usitée; mais la nécessité du vers le veut
ainsi: en prononçant _Ercole_ comme à l'ordinaire, ce vers ne serait
plus vers. La question se réduit donc à savoir s'il ne vaut pas mieux
croire à une licence de prononciation, quelque forte qu'elle, puisse
être, qu'à une erreur aussi grossière dans un poëte aussi savant.
Je ne veux point dissimuler ici une circonstance qui doit porter à
croire que la faute est du Dante lui-même, et que le vers en question
est, dans les éditions et dans les manuscrits, tels qu'il était sorti de
ses mains. Un manuscrit bien précieux de son poëme, copié tout entier
par Boccace, pour en faire présent à Pétrarque, et dont j'ai parlé dans
la vie de ce dernier (_voy._ pag. 12 de ce vol.), existe à la
Bibliothèque impériale, sous le N°. 3199. On y lit très-exactement: _Che
diedi al re Giovanni_, etc. Or, il n'est guère probable que Boccace,
qui, dès sa jeunesse avait admiré et étudié _la Divina Commedia_ (_voy._
sa Vie dans le vol. suivant), et qui était si curieux de bons
manuscrits, n'en eût pas un de cet ouvrage, purgé de toutes les fautes
qui se multipliaient sous la main des copistes. A défaut d'une copie
autographe, il semble qu'on n'en peut pas trouver de plus authentique et
de plus sûre que la sienne. Cependant il serait possible que la faute se
fût glissée dans le texte dès les premières copies qui ne passèrent
point sous les yeux de l'auteur, et qu'elle eût ensuite échappé à
Boccace qui était très-savant lui-même, mais qui pouvait savoir
imparfaitement l'histoire d'Angleterre; et pourvu qu'il ne soit pas
absolument impossible d'admettre que le Dante ait pu se permettre un
vers tel que je le propose, je préférerai toujours de croire que c'est
ainsi qu'il l'avait écrit. Enfin, si c'est lui qui a commis cette faute,
il reste encore inconcevable que de tous ses commentateurs il n'y en ait
pas un qui l'ait aperçue, qui l'ait relevée, ni qui ait cherché à la
rectifier par l'histoire; qu'enfin personne en Italie n'ait vu jusqu'à
présent dans ce vers ou une faute grave du poëte, ou une altération
importante de son texte; et dans l'un comme dans l'autre cas, une
horrible confusion et des anachronismes ridicules dans tous les
commentateurs, sans exception. Si les commentateurs ou les éditeurs à
venir veulent être plus exacts, j'ai cru que cette note pourrait leur
être de quelque utilité.
Page 122, add. à la note 1.--Quatre traducteurs français ont rendu de la
manière suivante ce passage si difficile: _Padre, assai ci fia men
doglia_, etc. On peut choisir entre leurs versions et la mienne. «Mon
père, que ne nous manges-tu plutôt? C'est toi qui nous a donné cette
misérable chair, reprends-la.» Watelet, dans la _Poétique_ de Marmontel.
«Mon père, mange-nous plutôt, nous souffrirons beaucoup moins; c'est toi
qui nous a donné cette misérable chair, reprends-la.» Moutonnet de
Clairfons.
«Mon père, il nous sera moins dur d'être mangés par toi; reprends de
nous ces corps, ces misérables chairs que tu nous a données». Rivarol.
«Mon père, c'est vous qui nous avez donné cette misérable chair,
reprenez-la, et plutôt que de vous dévorer vous-même, nourrissez-vous de
vos enfants.» Detouteville, édition de Salior.
Page 155, ligne 1.--«Homère lui-même n'est pas au-dessus de notre poëte,
etc.» Dans ces beaux vers:
[Grec:] Oiê per phollôn theneê, toiède kai andrôn
Ps'ulla ta men g'anemos chamadis cheei, etc.
(_Iliad_. lib. VI, v. 146 et suiv.)
Page 161, ligne 24.--«Il voit la métamorphose de Philomèle en oiseau.»
J'ai suivi Venturi, Lombardi, et la plupart des interprètes, qui
entendent ici Philomèle, quoique le texte paraisse d'abord convenir
davantage à Progné.
_Dell' empiezza di lei che mutò forma
Nell' uccel che a cantar più si diletta
Nell' imagine mia apparve l'orma._
Ce fut Progné qui fut vraiment impie, en tuant son fils Itys pour le
faire manger à Térée; mais Philomèle prit part à ce crime: ce fut elle
qui égorgea Itys après que Progné lui eût percé le flanc:
_Jugulum Philomela resolvit._ (Métam., lib. VI.)
Et quand Térée eut fait cet horrible repas, ce fut encore elle qui mit
sous les yeux du père la tête sanglante de son fils:
_Ityosque caput Philomela cruentam
Misit in ora patris._ (Ibid.)
C'est elle cependant qui passe le plus généralement pour avoir été
changée en rossignol; et quand on parle des causes de sa métamorphose,
on ne cite que son malheur, et l'on ne dit rien de cette vengeance
barbare. Mais tous les auteurs ne sont pas d'accord au sujet de ces deux
soeurs. Il y en a qui prétendent que Philomèle fut changée en hirondelle
et Progné en rossignol. De ce nombre sont _Probus_, sur la sixième
églogue de Virgile, _Libanius_, voy. _Excerpta Groecorum sophistarum ac
rhetorum Leonis Allatii_, Narrat. 12; et Strabon, cité par _Natalis
Comes_, ou Noel Conti, Mythol., lib. VII, c. 10. C'est leur autorité que
Dante paraît avoir suivie; ce qui le prouve, c'est que plus haut, dans
le neuvième chant, il dit que vers le matin l'hirondelle commence ses
tristes plaintes, peut être au souvenir des ses anciens malheurs. Voy.
ci-dessus, p. 187.
_Nell' ora che comincia i tristi lai
La rondinella presso alla matina,
Forse a memoria de' suoi primi guai._
(_Purg._, c. 9, v. 13.)
Page 239, ligne 23.--«Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas, que la
fortune changeant le cours des vents, etc.» La plupart des interprètes
entendent ici que Dante met son espérance dans l'arrivée de l'empereur
Henri VII en Italie; mais Lombardi croit qu'il désigne plutôt _Can
Grande della Scala_, annoncé dès le premier chant de l'_Enfer_, comme
celui qui devait ramener l'ordre et le bonheur sur la terre;
c'est-à-dire, faire triompher le parti Gibelin, dont il venait d'être
nommé chef.
Page 265, lig. 23.--«Mais il est temps de quitter le Dante.» Au lieu de
cette fin du chapitre X, j'avais d'abord mis la suivante, que j'aurais
peut-être mieux fait d'y laisser: «Le travail long et pénible que j'ai
entrepris sur le plus célèbre et le moins connu des poëtes italiens,
atteindra-t-il le but que je me suis proposé? J'ai voulu qu'il laissât
dans l'esprit une idée nette du plan général de son poëme et de
l'exécution de ce plan dans toutes ses parties. J'ai voulu que l'on pût
suivre avec moi la marche de ce génie extraordinaire, et qu'il restât,
après avoir lu ce que je dirais de lui, une notion claire et précise, au
lieu de ces notions vagues et confuses qui en existent, non seulement en
France, mais même en Italie. La difficulté de ce travail, qu'on n'avait
encore tenté dans aucune langue, ne peut être sentie que de ceux à qui
Dante est connu dans la sienne. Mais il en est de la difficulté comme du
temps; elle ne fait rien à l'affaire. J'aurais pu m'épargner beaucoup de
peine, et réduire infiniment cette analyse; j'aurais mieux satisfait mon
goût, j'aurais peut-être plu davantage, mais j'aurais été moins utile.
On aurait su ce que je pense sur Dante; on n'aurait eu aucun moyen de
plus de savoir ce qu'on en doit penser. Le vague et la confusion dans
les idées qu'on s'en forme et dans les jugements qu'on en porte,
seraient restés les mêmes. C'est ce que je n'ai pas voulu; et, j'ose le
dire, c'est ce qui en effet ne sera pas, si l'on veut lire avec quelque
attention cette partie de mon ouvrage, celle de toutes, sans nulle
comparaison, que j'ai le plus soignée, et si j'ai réussi à y mettre
autant de clarté que j'ai eu d'amour du vrai, d'application, de patience
et de zèle.»
Page 328, addition à la note 3.--Ce qui m'étonne plus que tout le reste,
c'est que M. l'abbé Ciampi, qui; dans ses _Memorie della Vita di messer
Cino_, etc., Pise, 1808, indique un grand nombre de vers de ce poëte, ou
imités, ou même pris tout entiers par Pétrarque; lui qui dit
positivement, qu'à chaque pas on rencontre dans les poésies de _Cino_,
les mouvements de Pétrarque, _le masse Petrarchesche_, et qui en cite
plusieurs exemples, ne dit rien, ni de ce sonnet de _Cino_, ni de cette
_canzone_ de Pétrarque. (Voyez _Memor. della Vita_, etc., p. 95 à 98.)
Cet auteur attribue à _Cino_, p. 26 de ces mêmes Mémoires, la _canzone_:
_Ohimè lasso quelle treccie bionde_, que _Pilli_ a insérée dans son
édition des Poésies de _Cino_, mais qui passe pour être du Dante, et qui
est aussi imprimée dans ses OEuvres. Il appuie avec beaucoup de raison,
selon moi, son opinion sur les vers suivants qui terminent la dernière
strophe:
_Ohimè vasel compiuta
Di ben sopra natura,
Per volta di ventura[721]
Condotto fosti suso gli aspri monti,
Dove t'ha chiuso, ahimè, tra durisas.
La morte, che due fonti
Fatte ha di lagrimar gli occhi miei lassi._
[Note 721: M. l'abbé Ciampi a passé ce vers, qui est pourtant
essentiel au sens.]
«Hélas! toi qui renfermais des perfections et des biens au-dessus de la
nature, un revers de fortune t'a conduite au haut de ces âpres
montagnes, où la mort t'a renfermée sous la pierre; elle y a changé mes
tristes yeux en deux sources de larmes.» Il est certain que cela
convient parfaitement à _Selvaggia_, et n'a aucun rapport avec Béatrix.
En attribuant au Dante, cette _canzone_, selon l'opinion commune, comme
je l'ai fait, t. I, p. 462, avant de connaître l'ouvrage de M. Ciampi,
ou plutôt avant qu'il fût fait, j'ai observé que cette figure de style,
ce retour de l'interjection _oimè_! répétée plusieurs fois dans la même
strophe, et dans toutes les strophes de la _canzone_, avait été imitée
par Pétrarque, dans le sonnet _Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo_,
etc. J'ajouterai qu'il est plus naturel que Pétrarque ait emprunté cela
de plus à _Cino_, qu'il aimait et qu'il imitait souvent, que du Dante,
qu'il connaissait moins et qu'il enviait peut-être, comme on le voit
dans sa Vie; mais je remarque encore avec quelque surprise, que M.
Ciampi n'a point observé cette ressemblance, ou plutôt cette évidente
imitation.
Page 397, sur l'épître à la Postérité.--M. Baldelli ne veut pas que
l'épître à la Postérité ait été écrite alors (1352); il veut que ce soit
beaucoup plus tard, en 1372, après que Pétrarque eût fait une autre
invective en réponse à un Français qui l'avait attaqué. Sa raison paraît
très-bonne, et je m'y étais d'abord rendu. Pétrarque trace, dans cette
épître, le tableau de sa vie. Après avoir dit, qu'à l'âge de neuf ans il
fut amené en France, à Avignon, il ajoute que le Pontife romain y tient
l'église du Christ en exil, et l'a tenue long-temps, quoiqu'il eût paru,
il y avait peu d'années, la remettre à sa place; mais cela s'était
réduit à rien, du vivant même d'Urbain, comme s'il s'était repenti de
cette bonne action. Si ce pape eût vécu quelque temps de plus, Pétrarque
lui eût fait voir ce qu'il pensait de ce retour; déjà il tenait la plume
pour lui écrire; mais ce malheureux Pontife avait abandonné trop tôt et
son noble dessein et la vie, etc. Or, Urbain V ne fut élu pape, qu'en
1362; il rétablit le siége pontifical à Rome, en 1367, retourna, en
1370, à Avignon, et mourut presque en y arrivant. Pétrarque ne peut donc
avoir écrit ce passage en 1352; la date de 1372, époque de sa réponse
aux attaques d'un Français, y convient donc beaucoup mieux. Ce
raisonnement me paraissait sans réplique; voici ce qui m'a fait changer
d'avis. En finissant cette épître, destinée à retracer aux yeux de la
Postérité, la carrière qu'il avait parcourue, Pétrarque s'arrête au
moment où, ayant perdu le bon seigneur de Padoue, Jacques de Carrare, il
était retourné en France. «Quoique son fils, dit-il, prince très-sage et
qui m'est très-cher, lui ait succédé, et qu'à l'exemple de son père, il
m'aye toujours chéri et honoré, cependant, ayant perdu celui avec qui
j'avais plus de rapports, surtout à l'égard de l'âge, je suis revenu en
France (à Avignon), ne pouvant me fixer; et non pas tant par le désir
de revoir ce que j'avais vu mille fois, que par le besoin de remédier à
mon ennui, comme le font les malades, par le changement de lieu.» _Ego
tamen illo amisso cum quo magis mihi, proesertim de oetate, convenerat,
redii rursus in Gallias, stare nescius; non tam desiderio visa millies
revisendi, quam studio, more oegrorum, loci mutatione toediis consulendi._
Ce sont les derniers mots de l'épître. Il est évident que cela ne peut
avoir été écrit que peu de temps après la mort de Jacques de Carrare, et
lorsque Pétrarque était de retour dans Avignon. Il n'eût pas terminé
ainsi le compte qu'il rendait à la Postérité, des événements de sa vie,
lorsque déjà depuis vingt ans, il avait quitté pour toujours Avignon et
la France; lorsque, après avoir fait de longs séjours à Milan, à Venise,
après avoir éprouvé toutes les vicissitudes dont cette période de sa vie
fut agitée, aussi intimement lié avec François de Carrare, qu'il l'avait
été jadis avec son père, devenu languissant, affaibli par l'âge et par
l'étude, il s'était enfin réfugié, comme en un port, dans sa douce
retraite d'Arqua, où il mourut deux ans après. Cette impossibilité n'est
pas pour moi moins absolue ni moins démontrée que la première. Ce qui me
paraît donc vraisemblable, c'est que tout ce qui a trait à Urbain V,
dans le premier passage, ait été interpolé ou ajouté après coup, par
Pétrarque lui-même. Sans doute il conservait une copie de cette épître,
qui contenait la réfutation des calomnies répandues autrefois contre
lui; elle lui revint sous les yeux, peu de temps après le retour en
France et la mort d'Urbain V. Préoccupé comme il l'était, de cet
événement qui renversait toutes ses espérances, il écrivit, ou en marge,
ou en interligne, ce qui regarde ce Pontife; et c'est sur cette copie
qu'auront été faites, après sa mort, celles qui ont servi, plus de cent
ans après, pour l'édition de ses oeuvres. Cela est beaucoup plus naturel
que de penser que, dans la position où il était, en 1372, il eût pu
terminer aussi imparfaitement une pièce à laquelle il devait attacher
tant d'importance. D'ailleurs, dans la première de ces deux époques, il
était calomnié vivement par les médecins du pape, et tourmenté par ces
calomnies, dans une cour où il était souvent obligé de paraître; dans la
seconde, on lui apportait, en Italie, une invective écrite contre lui,
en France. C'était déjà beaucoup que de répondre par une autre
invective, à une libelliste anonyme; il n'y avait rien là d'assez fort
ni d'assez inquiétant pour engager Pétrarque à réclamer devant le
tribunal de la Postérité, contre les injures lointaines d'un auteur
inconnu. J'ai donc rétabli, tel qu'il était d'abord, ce passage que
j'avais effacé. Je prie ceux qui penseraient autrement que moi, de
suspendre leur jugement, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus, dans cette
Vie de Pétrarque, à la date de 1372, et de relire alors la fin de
l'épître à la Postérité, telle que je l'ai fidèlement citée, et telle
qu'on la trouve en tête des OEuvres latines de Pétrarque, dans les deux
éditions de Bâle.
Page 407, ligne 14.--«C'est à lui (à Galéas Visconti) que Pétrarque
s'était principalement attaché.» Galéas avait fixé son séjour à Pavie.
Pétrarque y passa plusieurs années auprès de lui. Ce prince s'y occupa
constamment de l'encouragement des lettres, et y fonda une université
qui ne tarda pas à devenir célèbre. Il paraît hors de doute, quoique les
historiens n'en parlent pas, que Pétrarque eut, par ses conseils, une
grande part à cette fondation, et à tout ce que Galéas fit en faveur des
lettres.
Page 458, ligne 29.--«D'autres biens plus grands encore.» Entre les
détails précieux que l'on peut recueillir de ce dialogue, il s'en trouve
un qui prouve, que si Laure fut toujours sage, Pétrarque n'oublia rien
pour qu'elle cessât de l'être, et qu'il y eut, entre eux, plus de
rapprochements et plus d'intimité qu'on ne le voit dans les poésies de
Pétrarque ni dans aucun de ses autres ouvrages. Saint-Augustin lui
demande pourquoi cette femme qu'il vante tant, pourquoi cet excellent
guide, le voyant hésiter et chanceler dans la route, ne l'a pas dirigé
vers les choses célestes, ne l'a pas conduit par la main comme on
conduit les aveugles, et ne lui a pas indiqué par où il fallait monter?
«Elle l'a fait autant qu'elle a pu, répond Pétrarque. Et qu'a-t-elle
fait autre chose, lorsque, sans se laisser toucher par mes prières, ni
vaincre par les discours les plus flatteurs, elle est restée fidèle à
l'honneur de son sexe; lorsque, résistant en même temps à son âge et au
mien, à mille choses qui auraient fléchi toute autre qu'elle, elle est
restée ferme et inébranlable? L'esprit d'une femme m'enseignait ce qui
était du devoir d'un homme. Pour m'engager à suivre les lois de la
pudeur, sa conduite était, à la fois, un exemple et un reproche. Enfin,
quand elle m'a vu briser mes rênes et courir au précipice, elle a mieux
aimé m'abandonner que de m'y suivre.» Cette conduite est admirable; mais
pour la tenir, pour résister à de si dangereux assauts, il faut y être
exposée, il faut voir un homme assez en particulier et avec assez de
suite pour qu'il puisse les livrer.
Page 441, addition à la note.--Il existe à Florence, dans la
bibliothèque Marcienne, ou des Dominicains de Saint-Marc, maintenant
réunie à la bibliothèque Laurentienne, un très-ancien manuscrit des
épîtres de Pétrarque, qui, s'il n'est pas de sa main, est au moins du
même siècle que lui. La même note qui est sur le Virgile, est transcrite
sur ce manuscrit, d'une écriture un peu moins ancienne; et avec cette
observation: «Ce qui suit se trouve écrit et à ce qu'on dit, de la
propre main de François Pétrarque, sur un Virgile qui lui appartenait,
et qui est maintenant à Pavie, dans la bibliothèque du duc de Milan.»
_Pietro Candida Decembria_, écrivain du quinzième siècle, dans une
lettre écrite, en 1468, qui est en manuscrit dans la bibliothèque
Ambroisienne, dit que le Virgile même, avec les Commentaires de Servius,
fut écrit par Pétrarque, dans sa jeunesse; que l'ayant revu dans sa
vieillesse, il y ajouta plusieurs notes, et réfuta, en plus d'un
endroit, les remarques de Servius. Bernard _Ilicinio_, contemporain de
_Decembrio_, et auteur d'une Vie de Pétrarque, cite, comme originale, la
note dont il s'agit. Ce Virgile est enrichi d'une miniature représentant
le sujet de l'_Enéide_, que les connaisseurs s'accordent à regarder
comme un ouvrage de Simon de Sienne. Il se peut que Pétrarque, ayant
retrouvé, en 1338, ce manuscrit qu'il avait perdu, ait prié Simon, qui
fut appelé à Avignon l'année suivante, et qui devint son ami, d'y
ajouter cet ornement pour en augmenter le prix. Le manuscrit resta dans
le même état pendant près de deux siècles, dans la bibliothèque de
Milan. En 1795, une partie de la feuille sur laquelle cette note est
écrite, s'étant détachée de la couverture, et même un peu déchirée, les
bibliothécaires aperçurent des caractères qu'on n'y avait pas soupçonnés
jusqu'alors. La curiosité les engagea à décoller entièrement la feuille;
ils y mirent le plus grand soin; mais le parchemin était si fortement
collé, que les caractères laissant leur empreinte sur le bois de la
couverture, restèrent presqu'entièrement effacés; en sorte que l'on put
à peine y lire une autre notice, qui est aussi écrite de la main de
Pétrarque. Il y a d'abord consigné l'époque de la perte qu'il avait
faite et de la restitution du manuscrit; il lui avait été volé aux
kalendes de novembre 1326, et il lui fut rendu à Avignon, le 17 avril
1338. Il met ensuite, par ordre, les pertes qu'il avait faites de
plusieurs de ses amis, avec la date de la nouvelle qu'il en avait reçue,
et avec des expressions de regret et de douleur, et des plaintes sur la
solitude où il se trouve de plus en plus dans le monde. Tous ces détails
prouvent une âme aussi profondément sensible que son esprit était étendu
et élevé.
Page 469, ligne 11.--«Il en avait brûlé des paquets, des coffres entiers
(de ses lettres et de ses papiers).» En 1134, avant de partir de Parme,
pour faire un voyage en Lombardie, Pétrarque fit une revue dans ses
papiers. Plusieurs coffres en étaient confusément remplis. Son premier
mouvement fut de les jeter tous au feu; mais il lui prit envie de les
relire, et il y passa plusieurs jours. Il y avait des écrits en prose et
en vers, les uns latins, les autres rimés en langue vulgaire. Il voulut
d'abord les corriger; mais se rappelant ensuite de grands ouvrages qu'il
avait entrepris, et qui lui paraissaient mieux mériter qu'il y consacrât
tout son temps, il reprit sa première idée, et se mit à livrer aux
flammes tout ce qui lui venait sous la main. Plus de mille épîtres ou
poëmes de toute espèce y périrent. Des paquets existaient encore. Il
s'aperçut heureusement, quoique un peu tard, qu'il brûlait un bien qui
appartenait à ses amis: il se souvint que son cher Socrate lui avait
demandé sa prose, Barbate de Sulmone ses vers. Il commença alors un
triage de ce qui lui restait, et c'est ce qui nous a procuré les huit
livres de ses _Choses familières_, dédiés à Socrate, et les trois livres
de ses vers latins, adressés à Barbate de Sulmone.
Page 469, ligne 22.--«Ces lettres sont très-importantes, etc.» Pétrarque
destinant lui-même à la postérité, le choix qu'il avait fait de ses
lettres, les avait distribuées en quatre classes. La première, divisée
en vingt-quatre livres, est intitulé _Familiarum rerum_, et comprend
tous les événements de sa vie, depuis son premier voyage à Paris, en
1331, jusqu'à son départ de Milan, en 1361. Il intitula la seconde
classe, _Semtium_. Elle contient dix-sept livres, et renferme les
épîtres qu'il écrivit depuis 1361 jusqu'à sa mort; la troisième classe
est celle des épîtres en vers; elle est partagée en trois livres; la
quatrième enfin, contient les lettres écrites contre le clergé et contre
la cour Romaine. Il supprima les noms de ceux à qui elles étaient
adressées, et les intitula: _Epistoloe sine nomine_ ou _sine titulo_. Les
lettres de Pétrarque ont été imprimées deux fois dans le XVe. siècle,
conjointement avec toutes ses oeuvres latines, et deux fois séparément,
mais toujours incomplètes. Les derniers éditeurs de Bâle, eux-mêmes, au
XVIe. siècle, en donnant les seize livres des _Senilium_ qui n'étaient
pas dans les premières éditions, et les trois livres d'épîtres en vers,
n'ont imprimé que huit livres des _Familiarium rerum_. Il parut, en
1601, à Genève, une édition in-8°. des seules lettres en prose, divisées
en dix-sept livres, mais où les _Senilium_ ne sont pas. L'éditeur assure
qu'il s'y trouve soixante-cinq lettres de plus que dans toutes les
éditions précédentes; mais il en reste encore beaucoup d'inédites[722].
[Note 722: La première édition des OEuvres latines de Pétrarque est
de 1495, Bâle, in-fol., répétée aussi à Bâle, 1496, in-4°. gr.; la
seconde est de 1496, Venise, in-fol. Il y eut quatre autres à Venise,
deux en 1501, et les deux autres en 1503 et 1516. C'est d'après ces
anciennes éditions qu'ont été faites les deux de Bâle, 1554 et 1481,
in-fol. La première édition des Lettres, sans les autres oeuvres, remonte
jusqu'en 1484, sans nom de lieu.]
Les vingt-quatre livres complets des _Familiarium_, sont dans le beau
manuscrit de la Bibliothèque impériale, n°. 8568, sur vélin, copié l'an
1388, selon M. _Baldelli_, qui cite le catalogue imprimé de la
Bibliothèque du Roi. (Voyez _Del Petrarca e delle sue opere_, page 213).
C'est, dans ce Catalogue, une erreur dont je crois que voici la cause.
On lit, à la fin de la dernière lettre du manuscrit, ces mots écrits
d'une très-jolie écriture: _Jo. legit completè_ 1388, 23 _februarii
hora_ 4e. Ce _Jo._ (_Johannes_) fut sans doute l'un des premiers
possesseurs du manuscrit qui l'avait lu et complètement collationné, le
23 février 1388. Il l'avait lu à loisir, car tout le volume est rempli
de notes marginales, écrites de la même main. Cette copie avait donc été
faite avant l'année dont cette date ne porte que le second mois.
Peut-être même l'avait-elle été du vivant, et sous les yeux de
Pétrarque, qui n'était mort que trente-cinq ans auparavant. La
Bibliothèque impériale possède un autre manuscrit des lettres,
entièrement conforme au premier, quant à ce qu'il contient, mais sur
papier, et copié dans le XVe siècle, n°. 8569. Il est du fonds de
Colbert.
M. _Baldelli_, dans l'article 5 de ses _Illustrazioni_, cite encore
plusieurs manuscrits très-précieux des Bibliothèques de Venise, de Rome
et de Florence, qu'il a consultés avec fruit pour son ouvrage. Ce savant
estimable projetait une édition complète des oeuvres latines de
Pétrarque, dont ses épîtres forment la plus importante partie; et l'on
voit, par cet article même, qu'il s'était parfaitement préparé à cette
entreprise. Il est bien à désirer, pour l'intérêt des lettres, qu'il n'y
ait pas renoncé.
Page 476.--Un fragment du poëme de l'_Afrique_ a fait tomber un érudit
français, dans une erreur bien extraordinaire. Lefebvre de Villebrune
donna, en 1781, une édition du poëme de _Silius Italicus_. Il prétendit
restituer à ce poëte, un fragment qu'il accusa Pétrarque de lui avoir
dérobé; et il l'inséra effrontément dans son édition, sans savoir ou
sans se rappeler que le poëme de _Silius_ n'était pas retrouvé au temps
de Pétrarque, et ne le fut que dans le siècle suivant, par le Pogge;
sans s'appercevoir, à plusieurs expressions très-remarquables, que la
latinité de ce fragment ne s'accorde pas avec le latin très-pur de
_Silius_; que, par exemple, ces phrases: _Vicinia mortis, fortunoe
terminus altoe, homo natus sortis iniquoe, transire labores_, et plusieurs
autres, sont du latin du XIVe siècle; qu'un substantif avec deux
épithètes, comme _aurea alla palatia_, est tout-à-fait italien, etc.;
sans prendre garde enfin que ce fragment, qui contient un discours de
Magon mourant, va très-bien dans l'endroit de l'_Africa_, de Pétrarque,
où il est placé, à la fin du septième livre, mais qu'il est au contraire
fort déplacé vers le commencement du dix-septième siècle des _Punicôrum_
de _Silius_; que Magon y parle de la blessure dont il meurt, et qu'on ne
l'a point vu blessé auparavant; que, dans la suite du poëme,
non-seulement il n'est plus question de sa mort; mais que, dans
plusieurs passages, il est encore censé vivant; qu'entre autres, Annibal
parle deux fois, dans le dernier livre de _Silius_, de la mort d'un seul
de ses frères, Asdrubal (v. 260 et 460), et qu'il ne dit rien de son
autre frère Magon, ce qu'il n'eût pas manqué de faire, s'il l'eût en
effet perdu. Tant de bévues dans un prétendu savant, qui osait accuser
Pétrarque de plagiat, et parler de lui avec mépris, qui n'en témoignait
pas moins pour des savants, tels que Ileinsius, Drakemborek, et tous
ceux qui avaient travaillé avant lui sur _Silius Italicus_, l'ont
couvert, et en Italie, et en Allemagne, d'un ridicule ineffaçable, et
ont compromis l'érudition française aux yeux des savants étrangers.
Voyez sur cette bévue de Villebrune, sur ce qui en fut cause, et sur ce
qui aurait dû l'en garantir, l'article IV des _Illustrazioni_, à la fin
de l'ouvrage de M. _Baldelli_, page 199.
Page 525, ligne 25.--«Il ne manque à votre bonheur que de vous
contempler vous-mêmes, etc.» Nous avons vu plusieurs exemples de
passages de _Cino da Pistoia_, imités par Pétrarque; celui-ci est un de
ceux où l'imitation est la plus évidente. _Cino_ termine ainsi sa
_canzone_ sur les yeux de _Selvaggia_:
_Poichè veder voi stessi non potete,
Vedete in altri almen quel che voi sete._
(_Rime di div. ant. Aut. Tosc._, 1740, _p._ 139.)
Et Pétrarque dit ici aux yeux de Laure:
_Luci beate e liete
Se non che'l veder voi stesse v'è tolto:
Ma quante volte a me vi rivolgete
Conoscete in altrui quel che voi sete._