CHAPITRE XIII.

_OEuvres latines de Pétrarque; Traités de philosophie morale; Ouvrages

historiques; Dialogues qu'il appelait son_ Secret; _ses douze Églogues;

son Poëme de_ l'Afrique; _trois livres d'Épitres en vers._

Les OEuvres latines de Pétrarque, sur lesquelles il fondait, comme nous

l'avons vu dans sa vie, tout l'espoir de sa renommée, forment un volume

_in-fol_. de douze cents pages[612]. Environ quatre-vingts pages de

poésies en langage toscan ou vulgaire sont comme jetées à la fin de cet

énorme volume. Elles y sont à la place que Pétrarque lui-même leur

donnait dans son estime; et ce sont ces poésies vulgaires qui font,

depuis plus de quatre siècles, les délices de l'Italie et de l'Europe,

où l'on ne connaît plus aucune des productions latines, objet de la

prédilection de leur auteur; c'est ce qui l'a placé parmi les poëtes

modernes du premier rang.

[Note 612: Dans l'édition de Bâle, 1581, qui est la plus complète.]

Il ne faut pas croire cependant que ces ouvrages latins, si complètement

oubliés, soient sans mérite; ils en ont un très-grand au contraire,

surtout si l'on n'oublie pas le temps où ils furent écrits, et si l'on a

quelquefois lu d'autres ouvrages latins du même temps. Pétrarque sentit

le premier que, pour écrire véritablement en latin, il fallait oublier

le langage barbare de l'école, et remonter du style de la dialectique,

de la théologie et du droit, jusqu'à celui de l'éloquence et de la

poésie, de Cicéron et de Virgile. Ce furent les deux modèles qu'il se

proposa dans sa prose et dans ses vers. Sa plume y est partout libre et

facile, quelquefois élégante; quelquefois ses pensées y paraissent

revêtues des couleurs de ces deux grands maîtres: enfin, quel que soit

aujourd'hui le sort de ces compositions, elles rendirent alors un grand

service aux lettres; elles montrèrent la route qu'il fallait prendre

pour revenir à la bonne latinité; et si les grands écrivains qui

fixèrent entièrement au seizième siècle les destinées de la langue

italienne, et qui ne purent ni surpasser Pétrarque, ni même l'égaler

dans la poésie vulgaire, le laissèrent loin d'eux dans la poésie latine,

ainsi que dans la prose, il lui reste cependant la gloire d'avoir, le

premier de tous les modernes, retrouvé les traces des anciens, et de les

avoir indiquées à ceux qui devaient le suivre.

Je ne parlerai pas de tous les ouvrages ou opuscules qui entrent dans ce

recueil. Pour satisfaire une curiosité raisonnable, il suffit d'avoir

des principaux une idée exacte et sommaire. Le premier qui se présente

est le _Traité des remèdes contre l'une et l'autre fortune_[613]. L'idée

en est heureuse et vraiment philosophique. Peu d'hommes savent supporter

la mauvaise fortune avec force et dignité; mais moins encore savent

supporter la bonne avec modération et tranquillité d'âme. Pétrarque

appelle la raison au secours des hommes mis à l'une et à l'autre de ces

deux épreuves, mais surtout à la dernière. «Nous avons, dit-il dans sa

préface adressée à son ami Azon de Corrége, deux luttes à soutenir avec

la fortune, et le danger est en quelque sorte égal dans toutes deux,

quoique le vulgaire n'en connaisse qu'une, celle que l'on nomme

_adversité_. Si les philosophes connaissent l'une et l'autre, c'est

cependant aussi celle des deux qu'ils regardent comme la plus

difficile.... Oserai-je n'être pas de leur avis? Oui, si mettant à part

l'autorité de ces grands hommes, je veux parler d'après l'expérience.

Elle m'apprend que la bonne fortune est plus difficile à gouverner que

la mauvaise, et je la trouve, je l'avoue, plus à craindre et plus

dangereuse quand elle caresse que quand elle menace. Si je pense ainsi,

ce n'est pas la réputation des auteurs, ce ne sont point les piéges de

la parole, ni la force des sophismes qui m'y ont conduit: c'est

l'expérience des choses, ce sont les exemples tirés de la vie et la

preuve de difficulté la moins suspecte, la rareté. J'ai vu beaucoup de

gens souffrir avec courage de grandes pertes, la pauvreté, l'exil, la

prison, les supplices, la mort, et, ce qui est pire que la mort, des

maladies graves; je n'en ai vu aucun qui sût soutenir les richesses, les

honneurs ni la puissance.»

[Note 613: _De Remediis utriusque Fortunoe_. Pétrarque le composa

presque entièrement en 1358, dans son délicieux _Linternum_, Voyez sa

Vie.]

Le Traité est divisé en deux parties, dont la forme est moins heureuse

que le fond. Ce sont des dialogues entre des êtres moraux personnifiés.

Dans la première partie, la Joie et l'Espérance vantent les biens, les

agréments, les plaisirs de la vie. La Raison démontre que tous ces biens

sont faux, frivoles et périssables. Dans la seconde, la Douleur et la

Crainte passent en revue les malheurs, les chagrins, les maladies, les

calamités de toute espèce, dont la vie est empoisonnée. La Raison fait

voir que ce ne sont point là de vrais maux, qu'ils ne sont point sans

remède, et qu'on en peut même tirer quelques biens. Les dialogues sont

secs et dépourvus d'art. Il y en a autant dans chaque partie, qu'il y a

de circonstances dans la bonne et dans la mauvaise fortune, qui

contribuent à l'une et à l'autre. La fleur de la jeunesse, la beauté du

corps, la santé florissante, la force, la vitesse, l'esprit,

l'éloquence, la vertu même, la liberté, la richesse et tous les autres

avantages physiques et moraux, qui constituent le bonheur, sont dans la

première partie, chacun le sujet d'un dialogue particulier. Il n'y en a

pas moins de cent vingt-deux. La Joie ou l'Espérance, et, quelquefois

toutes deux ensemble, vantent l'avantage annoncé au titre de chaque

dialogue, et la Raison fait voir par une maxime, une sentence, que cet

avantage est faux ou insuffisant, ou fragile. La Joie et l'Espérance

insistent; la Raison est inflexible, et cela va ainsi jusqu'à la fin. La

laideur, la faiblesse, la mauvaise santé, la naissance obscure, la

pauvreté, les pertes d'argent, celle du temps, celle d'une femme, son

infidélité, sa mauvaise humeur, le déshonneur, l'infamie et tout ce qui,

au moral comme au physique, peut contribuer au malheur, sont les sujets

d'autant de dialogues de la seconde partie, et il y en a dix de plus que

dans la première. La Douleur et la Crainte exposent de même chacun des

maux et les circonstances qui les aggravent. La Raison les atténue ou

prouve même qu'ils ne sont pas des maux, et que quelquefois ils peuvent

être des biens. Les deux interlocutrices allèguent en vain tout ce qui

justifie, l'une ses appréhensions, l'autre ses plaintes; la Raison tient

ferme, et prouve par des maximes, des raisonnements ou des exemples,

qu'il y a du bien dans les maux, comme elle a prouvé dans la première

partie, qu'il y a du mal dans tous les biens.

Cette marche est imperturbablement la même depuis le commencement

jusqu'à la fin. On conçoit aisément qu'il en doit résulter de la fatigue

et de l'ennui, malgré les traits d'esprit, l'érudition, la philosophie

et les maximes vraies, puisées dans l'expérience et dans les écrits des

philosophes, surtout de Sénèque et de Cicéron, que l'auteur y a su

répandre, et les traits nombreux de l'histoire ancienne et moderne qui

lui servent à approfondir et quelquefois à égayer son sujet. L'ouvrage

fit beaucoup de bruit quand il parut, non seulement en Italie, mais en

France. Le roi Charles V, qui avait connu Pétrarque à la cour de son

père, et qui avait fait tous ses efforts pour l'y retenir, voulut avoir

ce Traité dans sa bibliothèque. Il le fit traduire en français par

Nicolas Oresme, l'un des savants que Pétrarque avait le plus goûtés

pendant son ambassade auprès du roi Jean; et cette traduction, beaucoup

plus fatigante à lire que l'original, a même été imprimée à Paris, en

1534.

Le Traité _de la Vie solitaire_, commencé à Vaucluse, repris et terminé

en Italie dix ans après[614], contient la doctrine d'une philosophie

misantrope qui n'était pas dans le caractère de Pétrarque, mais que des

idées religieuses mal entendues et son amour excessif pour l'étude lui

avaient fait adopter. Il est divisé en deux livres, ces livres en

sections, et les sections en chapitres. Dans le premier livre il met en

opposition l'homme occupé dans la vie sociale et dans les villes, avec

la _solitaire_, pendant leur sommeil, à leur réveil, au dîner, après le

repas, au coucher du soleil, au retour de la nuit, pendant sa durée; et,

dans toute cette distribution du temps, il donne l'avantage au

solitaire. Les inconvénients que peut avoir la solitude et les remèdes

qu'on peut y appliquer, ses douceurs, l'utilité qu'on en retire, les

lieux que l'on doit préférer pour en jouir, et plusieurs autres

questions de cette espèce viennent ensuite; on croirait que c'est ici

l'ouvrage d'un cénobite plutôt que d'un homme sensible et d'un sage;

mais on reconnaît Pétrarque dans un chapitre ou paragraphe qui a pour

titre: _Qu'il ne faut point persuader à ceux qui se plaisent dans la

solitude de mépriser les droits de l'amitié, et qu'ils doivent éviter la

foule, mais non pas les amis_[615].

[Note 614: Il est adressé à son ami Philippe de Cabassole, simple

évêque de Cavaillon quand Pétrarque le commença, et devenu, quand il

l'eut achevé, patriarche de Jérusalem, cardinal du titre de Ste.-Sabine,

et légat du pape.]

[Note 615: _Quod iis quibus opportuna est solitudo non sit suadendum

ut amicitioe jura conremnant, et quod turbas, non amicos fugiant._ Cap

4.]

Dans le second livre il met à la suite l'un de l'autre les exemples de

tous les hommes connus pour avoir aimé la solitude, à commencer depuis

Adam, Abraham, Isaac et les autres patriarches, jusqu'aux Pères et aux

principaux personnages du christianisme. Les philosophes et les poëtes

anciens qui ont aimé la solitude lui servent ensuite à démontrer qu'elle

est aussi convenable à ce qu'on appelle sagesse, selon le monde, qu'à ce

qui l'est aux yeux de la religion. En retranchant ou modérant dans cet

ouvrage ce qui s'y trouve d'excessif, il resterait d'excellentes choses

en faveur de la retraite, préférable en effet au tumulte du monde.

L'érudition y est prodiguée comme dans le premier. On y voit toujours un

esprit nourri des maximes de la philosophie antique, et souvent une

éloquence plus persuasive et plus ornée que dans l'autre, parce que

l'auteur n'y a pas été gêné par la coupe brisée du dialogue et par

l'emploi d'êtres allégoriques, qu'on ne sait le plus souvent comment

faire parler.

J'ai donné dans sa Vie une idée suffisante du Traité _sur le loisir des

religieux_[616], qu'il dédia aux chartreux de Montrieu, après y avoir

passé quelques jours auprès de son frère Gérard. C'est une production

tout-à-fait monacale, excellente pour ceux à qui elle était adressée,

bonne en général pour la vie du cloître, mais dont il n'y a rien à tirer

pour celle du monde.

[Note 616: Voy. ci-dessus, p. 372.]

Je ne dirai pas la même chose d'un autre ouvrage qui est intitulé dans

ses OEuvres: _Du mépris du Monde_, et qu'il appelait _son secret_[617].

On en tire de grandes lumières sur les événements de sa vie, sur ses

goûts, son caractère et ses plus secrets sentiments. Il le fit à Avignon

ou à Vaucluse dans le temps où sa passion pour Laure lui causait le plus

d'agitation et de trouble[618]. Ce sont des dialogues entre lui et saint

Augustin. Les Confessions de l'évêque d'Hippone lui en donnèrent l'idée.

C'était celui de tous les Pères de l'église qu'il aimait le plus. Les

rapports de caractère et de goûts qu'il avait avec lui contribuaient

sans doute à cette préférence. Le père Denis, son directeur, lui avait

fait présent d'un exemplaire des Confessions; il le portait toujours

avec lui. Quand je lis les Confessions, disait-il, je ne crois pas lire

l'histoire de la vie d'un autre, mais de la mienne. A l'exemple

d'Augustin, il voulut développer tous les secrets de son âme, tous les

replis de son coeur. Ni Augustin, ni Montaigne, ni même J.-J. Rousseau

n'ont découvert plus naïvement leur intérieur, ni fait avec plus de

franchise l'aveu de leurs faiblesses. A la fin de sa préface il

s'adresse ainsi à son livre. «Toi donc, fuis les assemblées des hommes,

sois content de rester avec moi, et n'oublie pas le nom que tu portes;

car tu es et l'on t'appelera _mon secret_[619].» Ce titre et ce peu de

mots font croire que son intention n'était pas de rendre cette espèce de

confession publique; et, selon toute apparence, elle n'a vu le jour

qu'après sa mort.

[Note 617: _De Contemptu Mundi, colloquiorum liber, quem secretum

suum inscripsit._]

[Note 618: En 1343. Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. II, p.

101.]

[Note 619: _Secretum enim meum es et diceris._]

Voici quel est le dessein de l'ouvrage. Pétrarque méditait profondément

sur sa destinée, lorsqu'une femme d'une beauté que les hommes ne

connaissent pas assez, et environnée d'un éclat extraordinaire, lui

apparaît. Il est d'abord ébloui des rayons qui sortent de ses yeux, et

n'ose lever les siens sur elle. Mais elle l'enhardit et se fait

connaître à lui. C'est la Vérité qu'il a si bien peinte dans son poëme

de l'_Afrique_. Un homme d'un aspect vénérable l'accompagne. Pétrarque

croit reconnaître en lui S.-Augustin: c'était lui en effet, à qui la

Vérité adresse la parole. «Voila, lui dit-elle, ton disciple le plus

dévoué: tu n'ignores pas de quelle dangereuse et longue maladie il est

atteint: il est d'autant plus près de sa perte qu'il est plus éloigné

de connaître son mal: c'est à toi de le guérir: tu y réussiras mieux que

personne: il t'a toujours aimé, et tu fus toi-même sujet à des

infirmités pareilles, quand tu étais captif dans un corps mortel. Essaie

donc si ta voix persuasive pourra le tirer de sa langueur et remédier à

ses maux. Saint-Augustin promet d'obéir par respect pour elle et par

amitié pour le malade. Il le tire à l'écart, et commence avec lui, en

présence de la Vérité, une conférence qui dure trois jours, et qui forme

les trois dialogues dont tout l'ouvrage est composé.

Le premier est une sorte de préliminaire ou de prolégomènes.

Saint-Augustin établit d'abord pour maximes, que nul n'est misérable

s'il ne veut l'être; qu'une parfaite connaissance de nos misères produit

le désir d'en être délivré; que ce désir n'est sincère et efficace que

dans le coeur de ceux qui ont éteint tout autre désir: enfin qu'il n'y a

que la pensée de la mort qui puisse produire cet effet, en détachant

entièrement l'âme de toutes les vanités du monde. Doctrine fausse,

triste et nuisible, qu'on est toujours fâché de trouver dans une

philosophie, d'ailleurs si élevée et si pure, et qui, rangeant parmi les

vanités à peu près tout ce qui se trouve dans le monde et constitue la

société humaine, tend toujours à rendre ceux qui la professent au moins

inutiles à la société et au monde. Pétrarque assure qu'il connaît son

état, qu'il en veut sortir; mais que les efforts qu'il a faits jusqu'à

présent ont été inutiles. Saint-Augustin le fait convenir qu'il ne l'a

jamais bien voulu. Il analyse tous les symptômes de cette volonté

douteuse, et ceux d'une volonté plus constante et plus ferme, la seule

qui, dans une entreprise si difficile, puisse garantir le succès.

Dans le second dialogue, Saint-Augustin examine l'un après l'autre tous

les défauts de Pétrarque qui mettent obstacle à son repos autant qu'à sa

perfection. Le premier est la vanité qu'il tire de son esprit, de sa

science, de son éloquence, des agréments de sa figure et de sa personne.

Il rabaisse tous ces avantages, et lui en fait voir la vanité, la

fragilité, le néant. Le second défaut est l'avarice, ou plutôt la

cupidité. Pétrarque se récrie sur ce reproche, et affirme qu'aucun vice

ne lui est plus étranger; mais son sévère examinateur lui prouve que ce

goût qu'il a pris pour une vie commode, pour une fortune aisée qui peut

seul la procurer, pour la société des grands et pour le séjour des

villes et des cours n'est au fond qu'une cupidité déguisée. Pétrarque a

beau répondre qu'il ne désire point de superflu, mais qu'il voudrait ne

manquer de rien; qu'il n'ambitionne pas de commander, mais qu'il

voudrait ne pas obéir, Augustin lui fait voir que ce qu'il désire est le

comble des richesses et de la puissance; que les plus grands monarques

manquent de quelque chose; que ceux qui commandent sont souvent forcés

d'obéir; qu'enfin la vertu seule peut lui procurer cet état

d'indépendance qui est le terme de ses désirs; vérité aussi

incontestable qu'elle est ancienne, et qui découle en quelque sorte de

toutes les parties de la philosophie antique; mais qui, dans

l'antiquité profane comme dans le christianisme, sans avoir jamais eu de

contradicteurs en théorie, a toujours eu peu de sectateurs dans la

pratique. Mais, insiste Pétrarque, je suis loin d'avoir en effet ce goût

que l'on m'attribue pour le séjour des villes, pour la société des

grands, et les vues d'ambition que ce goût suppose. Je les fuis au

contraire autant que je puis. S'ensevelir, comme je le fais, dans les

bois et dans les rochers, combattre les opinions vulgaires, haïr,

mépriser les honneurs, se moquer de ceux qui les recherchent et de tout

ce qu'ils font pour y parvenir, cela ne suffit-il pas pour mettre à

l'abri du reproche d'ambition? Soyez de meilleure foi, répond Augustin,

ce ne sont pas les honneurs que vous haïssez, mais les démarches

nécessaires dans ce siècle pour les obtenir. Vous avez pris une route

plus cachée et plus détournée pour arriver au même but. Convenez que

c'est là le véritable objet de vos études et du parti que vous avez pris

de vivre dans la retraite. Tel entreprend d'aller à Rome, qui revient

sur ses pas, effrayé du chemin qu'il faut faire pour y arriver. Ce n'est

pas Rome qui lui déplaît, c'est le chemin[620].

[Note 620: Dans l'extrait de ces dialogues, je me sers, en

l'abrégéant, de la traduction de l'abbé de Sade, lorsqu'il ne s'est pas

trop éloigné du texte que j'ai sous les yeux.]

La gourmandise et la colère ont leur tour, mais ne font pas l'objet

d'un reproche très-grave, parce qu'au fond cela se borne à quelques

vivacités passagères, et dans une vie habituellement sobre, à quelques

parties de plaisir et de bonne chère avec ses amis. Saint Augustin se

hâte d'arriver à un article plus important et plus délicat, sur lequel

Pétrarque se rend d'abord justice, et qui fait, de son aveu, la honte et

le malheur de sa vie, c'est celui de l'incontinence. Il exprime avec

beaucoup de force, et la révolte de ses sens, et ses inutiles efforts

pour les dompter. La prière fréquente, humble, fervente et accompagnée

de larmes, est le seul remède que saint Augustin, qui doit s'y

connaître, lui indique contre ce mal. Mais j'ai prié, répond Pétrarque,

et si souvent que je crains que Dieu n'en ait été importuné. Augustin

lui soutient qu'il n'a pas bien prié, qu'il a prié pour un temps trop

éloigné, qu'il a voulu se réserver les plaisirs de la jeunesse, et

remettre à un âge plus avancé l'effet de ses prières. C'est ce qui lui

était arrivé à lui-même; mais prier ainsi, c'est vouloir une chose et en

demander une autre. Il l'exhorte à être plus sincère avec Dieu et avec

lui même, et lui promet qu'il obtiendra sur ce chapitre difficile, comme

sur tous les autres, ce qu'il aura demandé de bonne foi.

Dans le reste de ce dialogue, il lui reproche un certain penchant à la

mélancolie et à la mauvaise humeur, auquel Pétrarque convient qu'il

s'abandonne trop souvent. Il en accuse la vie qu'il mène, les injustices

de la fortune, le spectacle choquant qu'il a sous les yeux, les moeurs

dégoûtantes d'Avignon, le tumulte qui y règne, et tout ce que ce séjour

a d'incompatible avec la paisible société des Muses et l'étude de la

sagesse. «Si le tumulte de votre ame cessait, répond saint Augustin,

vous ne vous plaindriez pas de ce tumulte extérieur qui n'affecte que

les sens. On peut s'y accoutumer comme au murmure d'une eau qui tombe.

Quand l'âme est dans un état serein et tranquille, les nuages passagers

qui l'environnent, le tonnerre même qui gronde autour d'elle, ne peuvent

la troubler. Apaisez donc les mouvements de la vôtre, vous serez alors

en sûreté sur le rivage; vous verrez les naufrages des autres

hommes[621]; vous écouterez en silence les voix plaintives de ceux qui

flottent sur les ondes; et si vous éprouvez à ce cruel spectacle les

tourments de la pitié, vous sentirez aussi une secrète joie à vous voir

vous-même à l'abri des mêmes dangers.» Au reste, de quoi se plaint-il?

ce séjour qui lui déplaît tant n'est-il pas de son choix? n'est-il pas

le maître d'en sortir? Pétrarque l'avoue, et finit par convenir que son

état, comparé à celui de beaucoup d'autres, n'est pas aussi malheureux

qu'il le croyait.

[Note 621: On sent ici l'imitation de ces beaux vers de Lucrèce:

_Suave mari magno turbantibus oequora ventis,

E terrâ magnum alterius spectare laborem_; etc.]

Le troisième dialogue est le plus intéressant. Saint Augustin dit à

Pétrarque qu'il porte deux chaînes aussi dures que le diamant, dont il

craint bien qu'il ne veuille pas qu'on le délivre; ces deux chaînes sont

l'amour et la gloire. Il commence par l'amour, et veut lui faire avouer

que c'est une extrême folie; mais il ne trouve pas sur ce point la même

docilité que sur tout le reste. Pétrarque ne permet pas, même à son

maître, d'avilir un sentiment délicat et généreux qui élève et épure

l'âme quand il a pour objet une femme digne de l'inspirer.

Particularisant ensuite ces idées générales, il peint sous les couleurs

les plus nobles et les images les plus attachantes le mérite et la

vertu de Laure, la pureté de son amour pour elle, l'influence qu'a eu

cet amour sur son goût pour la vertu, pour l'étude et pour la véritable

gloire. Mais le bon directeur ne lâche pas prise, il le retourne de tant

de façons qu'il le force d'avouer que si cet amour lui a fait quelque

bien, c'est en le détournant d'autres biens plus grands encore: enfin il

l'engage à reconnaître la nécessité d'un remède. Mais quel remède

choisir? c'est là la difficulté. Chasser, selon le conseil d'Ovide et

même de Cicéron, un amour par un autre, un ancien par un nouveau, c'est

ce dont Pétrarque ne peut supporter même la pensée. Changer de lieu,

voyager pour se distraire serait fort bon; mais il a souvent éprouvé que

son amour le suit partout, que pour être éloigné de Laure il ne l'en

aime pas moins et n'en souffre que davantage. La pensée du progrès de

l'âge ne peut rien sur lui. Il n'a point passé l'âge d'aimer, puisqu'il

est encore sensible. D'ailleurs, Laure vieillit aussi; mais puisque

c'est son âme qu'il aime, peu lui importe que son corps change: enfin,

quelques objections que lui fasse saint Augustin, il y repond; quelques

remèdes qu'il lui propose, il les rejette, et le Saint est réduit à lui

conseiller la même recette qu'il lui a donnée pour des passions moins

nobles, la prière.

Il le trouve de meilleure composition sur la gloire que sur l'amour. Il

lui reproche le temps qu'il consume à rassembler des paroles sonores

uniquement pour flatter les oreilles de ce monde qu'il méprise, et même

celui qu'il donne à des entreprises plus graves, telles que l'Histoire

romaine depuis Romulus jusqu'à Titus, telles encore que son Poëme de

l'Afrique, sans compter d'autres petits ouvrages qu'on le voit produire

tous les jours. Quelle perte d'un temps qu'il pourrait employer à

apprendre à bien vivre! Et cette gloire même qu'il espère,

l'obtiendra-t-il? sera-t-elle durable? vaut-elle tous les sacrifices

qu'elle lui coûte? «Vous qui, surtout à l'âge où vous êtes, vous

consumez de travail pour faire des livres, vous êtes dans une grande

erreur. Vous négligez vos propres affaires pour vous occuper de celles

des autres, et sous une vaine espérance de gloire vous laissez, sans

vous en apercevoir, s'écouler ce temps si court de la vie. Que ferai-je?

répond Pétrarque. Abandonnerai-je des travaux commencés? Ne vaut-il pas

mieux que je me hâte de les finir pour m'occuper ensuite de choses plus

sérieuses? car enfin ces ouvrages sont trop importants pour les laisser

imparfaits.--Je vois ce qui vous tient, réplique Augustin; vous aimez

mieux vous abandonner vous-même que vos livres. Eh! laissez-là toutes

ces histoires; les exploits des Romains sont assez célèbres et par leur

propre renommée et par les travaux de bien d'autres génies. Laissez

l'Afrique à ceux qui en sont en possession; vous n'ajouterez rien à la

gloire de votre Scipion ni à la vôtre. Rendez-vous à vous-même; songez à

la mort; ayez toujours vos pensées et vos regards fixés sur elle,

puisque tout vous y conduit.» Pétrarque le remercie de ses conseils et

fait des voeux pour obtenir la force de les suivre.

Cet écrit est curieux, comme le sont tous ceux où les hommes célèbres

ont parlé d'eux-mêmes. Il est étonnant que depuis sa publication tant

de choses vagues et conjecturales aient été dites et écrites sur

Pétrarque, sur Laure et sur sa passion pour elle. La manière aussi

positive qu'intéressante dont il en parle ici, dans un ouvrage étranger

aux fictions de la poésie, devait suffire pour lever toutes les

incertitudes. La première édition en est pourtant de 1496, et les

incertitudes ont duré depuis, pendant près de trois siècles; et pour

beaucoup de gens qui restent toujours au même point, parce qu'ils ne

lisent ni écoutent, elles durent même encore.

Pétrarque avait amassé pendant plusieurs années des matériaux pour une

Histoire Romaine qu'il n'acheva point, qu'il ne commença même jamais à

écrire d'une manière suivie. Il n'en est resté que des fragments divisés

en quatre livres, sous le titre de _Choses mémorables_[622], et d'autres

moins considérables, intitulés _Abrégé des vies des hommes

illustres_[623]. Ces derniers sont tous tirés des premiers siècles de

Rome, et divisés en petits chapitres qui contiennent les principaux

traits de la vie de Romulus, de Numa, de Tullus-Hostillius, de Junius

Brutus, etc. Il a fait des autres fragments un autre usage. Il les a

rangés sous différents titres dans chacun des quatre livres de ses

Choses mémorables. Dans le premier, par exemple, qu'il divise en deux

chapitres, il consacre l'un au repos ou au loisir, l'autre à l'étude et

au savoir. Le premier chapitre fait voir quel usage des hommes célèbres

dans l'histoire savaient faire de leur loisir. Les traits dont il se

sert sont d'abord puisés chez les Romains; il y ajoute, sous le titre

d'_étrangers_[624], d'autres faits tirés de l'histoire des autres

peuples anciens, surtout des Grecs; et ensuite sous celui de

_modernes_[625], il en joint encore de plus nouveaux, la plupart même

arrivés de son temps. C'est ainsi, qu'à la fin du second chapitre, où il

traite de l'étude et du savoir, il rapporte le beau trait de Robert, roi

de Sicile, qui préférait les lettres à sa couronne[626]. Il suit le même

ordre dans chacun des trois autres livres; et si ce traité ne renferme

sur les peuples anciens, rien qui ne soit déjà connu par les récits de

l'histoire, il a conservé beaucoup de faits particuliers des temps

modernes qui méritaient aussi d'être transmis à la postérité.

[Note 622: _Rerum memorandarum_ libri IV.]

[Note 623: _Vitarum illustrium virorum epitome_.]

[Note 624: _Externi_.]

[Note 625: _Recentiores_.]

[Note 626: Voy. ci-dessus, p. 359.]

Nous avons vu quel était l'attachement que François de Carrare,

souverain de Padoue, eut pour Pétrarque dans ses dernières années. Il se

plaisait singulièrement à s'entretenir avec lui, et il allait souvent le

voir dans sa petite maison d'Arqua[627]. Il se plaignait un jour, sur le

ton de l'amitié, de ce qu'il avait écrit pour tout le monde, excepté

pour lui. Pétrarque pensait depuis long-temps à prévenir ce reproche;

mais il était embarrassé pour le choix, et ne savait à quoi se

déterminer. Enfin il imagina de lui adresser un petit Traité _sur la

meilleure façon de gouverner une république_[628], et sur les qualités

que doit avoir celui qui en est chargé. Ce sujet lui fournissait une

occasion naturelle de donner à ce prince des louanges indirectes, sans

exagération et sans fadeur; et en même temps, ce qui est toujours plus

difficile, de relever quelques défauts de son gouvernement qu'il avait

remarqués[629]. Cet opuscule est rempli de maximes excellentes, tirées

pour la plupart de Platon et de Cicéron, et l'application en est faite

avec beaucoup de jugement; mais ce même sujet a été traité depuis avec

tant de supériorité, qu'il n'y a plus ici rien à apprendre pour

personne. Le seul bien que fasse cette lecture, c'est de montrer que,

dans un temps où les principes d'un bon gouvernement étaient peu connus,

où l'Italie était partagée entre de petits princes, qui presque tous

étaient de petits tyrans, un philosophe, nourri des leçons de la sagesse

antique, ne louait dans un prince son ami, que ce qui était conforme à

ses principes, et blâmait tout ce qui y était contraire; et que ce

philosophe était un poëte aimable, qui réunissait ainsi, dès le

quatorzième siècle, à cette première aurore de la renaissance des

lettres, ce qu'elles ont de plus solide et ce qu'elles ont de plus doux.

[Note 627: En 1372 et 1373.]

[Note 628: _De Republicâ optimè administrandâ_.]

[Note 629: _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 794.]

Il avait fini, deux ans auparavant[630], dans la même retraite, un autre

ouvrage commencé depuis quelques années, dont le titre est d'une

simplicité piquante, et le sujet assez singulier; c'est celui qu'il

intitula: _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup

d'autres_[631]. Voici quelle en fut l'occasion. Lorsqu'il alla s'établir

à Venise, la philosophie d'Aristote y était fort à la mode, ainsi que

dans toute l'Italie. On ne la connaissait pourtant que par de mauvaises

versions latines faites sur des traductions arabes, et par les

Commentaires d'Averroès qui étaient bien loin d'y répandre de la clarté.

Mais plus Aristote était obscur, plus il y avait de gens disposés à

l'admirer. C'était l'oracle des écoles; on n'y jurait que par lui. Ce

siècle était assurément très-religieux, et cependant Aristote, expliqué

par Averroès, niait la création, la providence, les peines et les

récompenses de l'autre vie. Ses disciples, à Venise, croyaient, comme

leur maître, le monde infini et coéternel à Dieu: ils se moquaient de

Moïse, de la Genèse, de Jésus-Christ même, des Pères de l'Église, enfin

de tous les objets respectables pour les chrétiens. Cela devint une

espèce de secte fort tranchante dans ses opinions, et disposée à jeter

du ridicule sur tous ceux qui n'en étaient pas.

[Note 630: En 1370.]

[Note 631: De Ignorantiâ sui ipsius et multorum.]

Quatre jeunes gens qui en étaient, trouvèrent moyen de faire

connaissance avec Pétrarque. Ils s'insinuèrent dans ses bonnes grâces

par leur douceur, leur complaisance et l'honnêteté de leurs manières. Il

se livra bientôt à eux sans défiance. Tous quatre avaient de l'esprit.

Le premier ne savait rien, le second peu, le troisième un peu plus, et

le quatrième plus encore; mais c'était un savoir incertain, embrouillé,

joint, comme dit Cicéron, à tant de légèreté, de jactance, qu'il aurait

peut-être mieux valu qu'il ne sût rien. «Car les lettres, ajoute

sagement Pétrarque, sont pour beaucoup de gens une source de folie, pour

presque tous elles en sont une d'orgueil, à moins qu'elles ne tombent,

ce qui est fort rare dans un esprit naturellement bon, et qui ait été

bien conduit[632].» Ils s'étaient appliqués principalement à l'histoire

naturelle; ils savaient beaucoup de choses sur les animaux, les oiseaux,

les poissons, «ils vous auraient dit, c'est Pétrarque qui parle, combien

le lion a de poils à la tête, l'épervier de plumes à la queue[633]; et

un nombre infini d'autres choses tout aussi vraies et aussi importantes

que celles-là.» Pétrarque s'expliquait avec sa liberté ordinaire, et sur

ces belles connaissances, et sur Aristote; ils en furent d'abord

surpris, ensuite indignés. Ils finirent par tenir conseil entre eux;

«pour condamner, dit Pétrarque, comme convaincue d'ignorance, non pas ma

personne qu'ils aiment, mais ma renommée, qu'ils n'aiment pas.» Ils

s'étaient donc rassemblés seuls, pour que la sentence qu'ils voulaient

porter fût unanime; mais, pour se donner un air d'équité, ils voulurent

qu'elle fût contradictoire. Ils alléguaient d'abord ce qui était

favorable à Pétrarque, et répondaient ensuite de manière à détruire tout

le bien qu'ils en avaient dit. Ainsi l'opinion publique, qui était en sa

faveur, l'amitié des grands et même de plusieurs souverains, son

éloquence universellement reconnue, son style dont personne ne

contestait le mérite, furent successivement allégués, et l'on trouva

toujours des raisons pour réduire à rien tous ces éloges. Enfin, ce

singulier tribunal prononça tout d'une voix que Pétrarque était un

ignorant, homme de bien[634]. Cette sentence avait été réellement portée

et avait fait beaucoup de bruit à Venise. Pétrarque s'en était moqué

d'abord; mais ses amis prirent la chose sérieusement, et voulurent

absolument qu'il écrivît pour se défendre. C'est ce qu'il fit par ce

Traité _De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres._

[Note 632: C'est le même sens qui est renfermé en moins de mots dans

ce vers si vrai de notre Molière:

Et je vous suis garant

Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.]

[Note 633: _Quot Leo pilos in vertice, quot plumas Accipiter in

caudâ_, etc., _ub. sup._]

[Note 634: _Scilicet me sine litteris virum bonum._]

Après avoir fait l'histoire de ce jugement bizarre porté contre lui,

Pétrarque paraît y souscrire et reconnaître son ignorance. Il s'en

console, pourvu qu'en effet on le reconnaisse pour homme de bien. «Je me

soucie peu, dit-il, de ce qu'on m'ôte, pourvu que j'aie en effet ce

qu'on me laisse. Je ferais volontiers ce partage avec mes juges: qu'ils

soient savants, et moi vertueux.» Mais ensuite, malgré ces traits de

modestie, il fait un assez grand étalage d'érudition pour prouver

l'injustice de cette sentence dictée par l'envie; et il en appelle à la

postérité, par qui il ne doute point qu'elle ne soit réformée. Il passe

en revue, dans ce Traité, la philosophie ancienne, et tourne en ridicule

les atômes de Démocrite et d'Épicure, la Métempsycose de Pytagore, etc.

Il fait voir que notre science se réduit à rien, ou à peu de chose, et

il cite les plus grands philosophes qui en sont convenus de bonne foi.

Presque tout ce qu'il dit est tiré des Tusculanes de Cicéron, de son

Traité _De la Nature des Dieux_, et du livre _De la Cité de Dieu_, de

saint Augustin. Il termine de la manière la plus digne d'un philosophe

aimable, et que tout homme qui aurait, je ne dis pas son génie, mais son

caractère, et qui se verrait, comme lui, poursuivi par l'injustice et

par la haine, pourrait se rappeler avec plaisir et avec fruit. Après

avoir passé en revue tous les grands hommes qui ont été en butte aux

traits de la satire, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, et tant

d'autres, qui osera, dit-il, se plaindre qu'on écrive ou que l'on parle

contre lui, lorsque de telles gens ont osé parler et écrire ainsi contre

de tels hommes? «Il ne me reste donc plus que de m'adresser

non-seulement à vous (Donat le grammairien, à qui il dédie ce Traité) et

à un petit nombre d'autres, qui n'avez pas besoin d'être excités pour

m'aimer, mais à mes autres amis et à mes censeurs eux-mêmes, de les

prier et de les conjurer tous de m'aimer désormais, sinon comme un homme

de lettres, au moins comme un homme de bien; sinon comme tel encore, du

moins comme un ami; si enfin, par défaut de mérite, je ne suis pas

digne de ce nom d'ami, que ce soit au moins comme un homme bienveillant

et aimant qu'ils m'aiment[635].»

[Note 635: _Ut deinceps me, si non ut hominem litteratum, at ut

varum bonum; si ne id quidem, ut amicum; denique si amici nomen proe

virtutis inopiâ non meremur, at saltem ut benevolum et amantem ament._]

Imitateur en tout de Cicéron, il semblait avoir pris de lui le besoin et

l'habitude d'une correspondance épistolaire très-active avec ses amis et

avec les principaux personnages de son temps. Les choses les plus

simples de la vie et les affaires les plus importantes, tout lui

fournissait un sujet de lettre. Il en avait brûlé des paquets, des

coffres entiers, et cependant on a imprimé de lui dix-sept livres

d'épîtres. Ils en contiennent près de trois cents, dont un assez grand

nombre sont, par leur étendue, moins des lettres que de véritables

traités, et on en connaît beaucoup encore qui n'ont jamais vu le jour.

C'est là surtout qu'il faut chercher l'âme de Pétrarque et les détails

les plus intéressants de sa vie. «Il avait, dit avec raison l'abbé de

Sade[636], une amitié babillarde, et un coeur qui aimait à s'épancher.»

Ce qui veut dire qu'il était un homme confiant, sensible, et un

véritable ami. Ces lettres sont très-importantes pour l'histoire

littéraire, pour celle des événements, et plus encore des moeurs du

quatorzième siècle. Les portraits de la cour papale d'Avignon y sont

horribles. Peut-être aussi sont-ils un peu chargés. Le style n'a pas, à

beaucoup près, l'élégance et la pureté de celui de l'auteur qu'il avait

choisi pour modèle; mais on y voit cependant, ainsi que dans ses autres

oeuvres latines, combien il avait gagné à l'avoir toujours sous les yeux,

à le lire et à l'imiter sans cesse. Il écrivait avec abandon et

sentiment à ses amis, aux Grands avec des égards, mais sans renoncer

jamais à son ton habituel de franchise et d'indépendance; en écrivant,

non-seulement à cette illustre et puissante famille des Colonne, ses

bienfaiteurs, et qu'il appelle même ses maîtres, ou à ce tribun Rienzi,

qui fut un instant le maître de Rome, ou à des prélats et à des

cardinaux, mais même aux différents papes qu'il vit se succéder sur le

trône d'Avignon et qu'il voulut toujours ramener en Italie, aux

souverains de Milan, de Vérone, de Parme, de Padoue, au doge de Venise,

au roi Robert, enfin à l'Empereur, il garde cet air de liberté noble et

décente, qui convient à la philosophie et aux lettres, même avec les

puissants de la terre, parce que, quand elles savent se respecter

elles-mêmes, elles sont aussi une puissance.

[Note 636: _Mém. pour la Vie de Pétr._, Préf. p. XLVIII.]

Pétrarque ne gagna pas moins, dans sa poésie latine, à son commerce

continuel avec Virgile, que dans sa prose à celui qu'il entretenait

avec Cicéron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient été

faits depuis les siècles de décadence, on y voit une différence telle,

qu'il semble avoir retrouvé, du moins en partie, la langue qui

paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions,

tout semble renaître. Il n'y manque qu'un degré de plus d'élégance et de

poésie de style; mais ce degré est si considérable, qu'il le sépare

presque autant de Virgile, que lui-même est séparé des versificateurs du

moyen âge. Il ne se contenta pas de composer, à l'exemple du Cygne de

Mantoue, douze églogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de

l'épopée le tenta; il entreprit et termina un poëme épique, dont le

héros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa

guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de

joindre à son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.

Pétrarque n'intitula point son poëme Scipion, mais l'_Afrique_. Si

l'essence de l'épopée est l'invention, si elle doit offrir à

l'imagination une grande machine poétique, en même temps qu'une grande

action historique à la mémoire, l'_Afrique_ n'est point une épopée, mais

un simple récit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux

premiers livres; et ce merveilleux se réduit à un songe, dans lequel le

héros du poëme voit Publius Scipion son père; et encore l'idée de ce

songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du

fragment de Cicéron, si connu sous le titre de _Songe de Scipion_. Dans

le premier livre, Publius Scipion raconte à son fils l'origine et les

principaux faits de la première guerre punique, sans oublier la bataille

où il fut tué en Espagne avec son frère Cnéus. Dans le second, il lui

prédit l'heureux événement de la guerre qu'il va soutenir contre

Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et

les effets qu'aura cette victoire sur les moeurs et la destinée de Rome.

Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de délivrer

sa patrie des dangers extérieurs et intérieurs qui la menacent; mais

quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent

même très-heureusemeut exprimées, comme sur neuf livres que contient le

poëme, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le

lisant, de trouver que le héros rêve beaucoup trop long-temps.

Scipion, encouragé par les conseils de son père, commence par envoyer

son ami Lélius auprès de Syphax, pour l'engager à une alliance avec

Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la réception

qu'il fait à Lélius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de

Carthage chantée par un jeune musicien pendant ce repas, le récit que

Lélius fait à Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens

Romains, et de la mort de Lucrèce, qui fut la source de leur liberté,

mort qui est ici racontée dans un morceau très-étendu, très-soigné, et

où le poëte paraît avoir fait tous ses efforts pour se surpasser

lui-même, tout cela remplit le troisième livre, sans que l'action du

poëme soit, pour ainsi dire, encore entamée. Elle fait un pas au

quatrième; mais c'est encore par un récit. Lélius, interrogé par Syphax,

lui raconte la vie de Scipion, qu'il représente aussi grand à Rome que

dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'étend surtout

avec complaisance sur le siége et la prise de Carthagène, où Scipion

traita avec une bonté délicate et généreuse de jeunes et belles

captives, et rendit la plus belle de toutes à un jeune prince son amant.

Mais cette dernière partie de l'action n'est point finie: il y a ici une

lacune considérable, qu'aucun auteur italien n'a remarquée, tant ce

poëme de l'Afrique, si souvent nommé dans les écrits dont Pétrarque est

le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrième livre finit au moment où

Lélius raconte à Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait

les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que

Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles

paraissaient aux yeux de son armée, défendit que l'on entrât dans leur

asyle, et les fit conduire en sûreté loin du théâtre de la guerre. Au

commencement du cinquième, ce n'est plus Lélius qui parle: on n'est plus

à la cour de Syphax, pour assister à un festin et entendre des récits:

l'alliance a été refusée: la guerre a éclaté: Syphax est vaincu;

Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses états; et au lieu de

l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue à son amant,

c'est celle de Sophonisbe, épouse de Syphax, que la ruine de ce roi,

l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent à se donner

la mort. Ce poëme, que Pétrarque termina, mais auquel il ne mit jamais

la dernière main, éprouva, après sa mort, quelques vicissitudes, dans

lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce

livre devait contenir la fin du récit de Lélius, le refus de Syphax de

s'allier avec les Romains, sa résolution subite de les attaquer

lui-même, la marche de Scipion contre lui, le siége de Cyrthe et la

prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le poëme

a excité si peu d'intérêt qu'on ne s'est pas aperçu de la lacune qu'elle

y a laissée.

L'action une fois reprise, marche jusqu'à la fin d'accord avec

l'histoire; et quoiqu'il y ait d'assez longues digressions, l'invention

y a si peu de part, qu'il paraît inutile de pousser plus loin cette

analyse, pour arriver par une route directe à un événement prévu. La

première idée de cet ouvrage avait transporté Pétrarque: ce fut sur son

_Africa_ qu'il voulut fonder sa gloire: ce fut le bruit que firent dans

le monde les premiers livres, l'espérance qu'ils faisaient concevoir du

reste, et le plaisir qu'eut le roi Robert à les entendre, qui firent

décerner à l'auteur la couronne poétique. Mais le refroidissement où il

tomba bientôt sur ce travail, la peine qu'il eut à le reprendre,

l'imperfection où il le laissa toujours, prouvent que, dans le fond, il

ne le sentait point en proportion avec ses forces, ni analogue à son

génie. Dans sa vieillesse, il n'aimait point qu'on lui en parlât, ni que

l'on témoignât la curiosité de le voir, et encore moins que l'infidélité

de quelques amis en répandit des fragments. Un jour, à Vérone, plusieurs

d'entre eux l'étant allé voir, firent tomber la conversation sur son

poëme, et croyant lui faire plaisir, ils en chantèrent quelques

vers[637]. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il les pria en grâce de

ne pas aller plus loin. Comme ils lui témoignaient leur surprise: «Je

voudrais, dit-il, qu'il me fût permis d'effacer jusqu'au souvenir de cet

ouvrage, et rien ne me serait plus agréable que de le brûler de mes

propres mains.» Aussi, quelques instances qu'on pût lui faire, il se

refusa toujours à le rendre public; les copies ne s'en multiplièrent

qu'après sa mort, et ce fut par les soins de Coluccio Salutati et de

Bocace, qui l'obtinrent de ses héritiers à force de prières. Malgré les

défauts qui y dominent, et qui l'emportent de beaucoup sur les beautés,

il est heureux qu'il se soit conservé, non pas pour la réputation du

poëte, mais pour l'histoire de la poésie. C'est un monument précieux de

cette époque de renaissance, bon à garder, comme ces tableaux et ces

statues, productions de l'enfance de l'art, qui n'en augmentent ni la

gloire ni les jouissances, mais que l'on n'examine pas sans fruit, quand

on en veut étudier l'histoire.

[Note 637: _Squarzafichus. Vita Petr._]

Les douze Eglogues latines de Pétrarque sont aussi bonnes à connaître

par un autre motif. La plupart ont rapport à des circonstances de sa

vie, et les interlocuteurs qu'il y emploie sont quelquefois, sous des

noms déguisés, les personnages les plus illustres de son temps. Quelques

unes sont de vraies satires, telles que la sixième et la septième, où le

pape Clément VI est évidemment représenté sous le nom de _Mition_[638].

Dans la première des deux, saint Pierre, sous celui de Pamphile, lui

reproche durement l'état de langueur et d'abandon où se trouve son

troupeau. Qu'a-t-il fait de ces richesses champêtres que leur maître lui

avait confiées? qu'en a-t-il su conserver? Mition répond qu'il conserve

l'or que lui a produit la vente des agneaux, qu'il garde des vases

précieux, les seuls dont il veuille se servir, ne daignant plus tremper

ses lèvres dans ces vases grossiers dont leurs pères se servaient

autrefois. Il a changé ses habits trop simples en vêtements magnifiques.

Le lait dont il a fait des présents lui a procuré de puissants amis.

Son épouse, bien différente de cette vieille qu'avait Pamphile, est

toute brillante d'or et de pierreries. Les boucs et les béliers jouent

dans la prairie, et lui, mollement couché, s'amuse à voir leurs jeux et

leurs ébats. Pamphile entre dans une nouvelle colère contre ce berger

coupable et efféminé; tu mérites, lui dit-il, les fouets, les fers, les

douleurs même de la prison éternelle, ou quelque chose de pis encore.

[Note 638: De _mitis_, doux, clément.]

Mition, malgré sa douceur, perd patience. Il apostrophe à son tour son

aigre censeur. «Serviteur infidèle et fuyard, ingrat pour le meilleur

des maîtres, c'est à toi qu'appartiennent les fers, la croix, tous les

supplices. On sait que la crainte d'un tyran superbe te fit abandonner

ton troupeau.» Pamphile répond qu'il s'est repenti, qu'il a lavé ses

taches dans le fleuve, et que sa pâleur s'est dissipée. «Que ne

reviens-tu-donc, reprend Mition, habiter ces belles demeures? Pour moi

je ne veux plus les quitter; je n'aime plus que les grandeurs; je ne

serai plus le pasteur d'un pauvre troupeau. J'ai acquis par mes chants

une aimable amie; j'aime à me parer pour lui plaire. Je fuis le soleil;

je cherche des antres frais; je lave mes mains et mon visage dans une

eau limpide; le berger de Bysance[639] m'a fait présent de ce miroir;

je me plais à en faire usage. Mon épouse sait tout cela, et le souffre;

je lui pardonne à mon tour bien des choses. Vous autres, vantez-vous

d'amies obscures et inconnues; mais moi, que ma chère Epy me retienne

toujours dans ses embrassements!..» Malheureux reprend Pamphile, est-ce

ainsi que tu sers ton maître? Tu crois être en sûreté sous l'ombrage;

mais il viendra changer en deuil tes plaisirs. Tu crois, réplique

Mition, m'effrayer par de vaines paroles, mais les hommes de courage

méprisent les dangers présents; les périls les plus éloignés font peur à

ceux qui sont timides.»

[Note 639: Selon l'abbé de Sade, c'est Constantin; mais c'est plutôt

l'empereur d'Orient qui régnait alors. Du reste, les extraits qu'il

donne de ces églogues sont tout-à-fait différents de ce qu'on voit ici.

J'ignore où il avait pris plusieurs détails qui sont dans les siens; je

sais seulement que je me suis, le plus que j'ai pu, conformé au texte,

et que je me sers de la même édition de Bâle, 1581, dont il s'est servi

lui-même.]

Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon

que Clément VI ne pouvait se résoudre à quitter. Dans la seconde de ces

deux Eglogues, il est mis en scène avec elle. Il lui parle de la

querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci

lui a faite de l'arrivée du maître. Ils font ensemble le dénombrement du

troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est là que la nymphe faisant

passer en revue les cardinaux l'un après l'autre, déguisés sous des

emblêmes tirés des troupeaux et de la vie pastorale, après avoir dit du

bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits

les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas

impossible, à l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce

temps-là, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail

d'érudition en vaudrait peut-être bien d'autres: mais peut-être aussi ne

serait-il pas sans scandale; il est fâcheux pour une bergerie qu'on ne

puisse, à de trop fréquentes époques, dévoiler la vie de ses bergers

sans scandaliser le troupeau.

Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitième, est très-différent,

et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et

contre la cour. Pétrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse

qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu'à l'âge de quarante ans il

prit la résolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en

Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de _Ganymède_, sans que

l'on puisse deviner le motif ou l'à-propos de ce nom; il parle lui-même

sous celui d'_Amyclas_, et il intitule cette Eglogue _Divortium_, la

séparation, le divorce. Ganymède lui demande quelle est la cause de

cette résolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux où

autrefois il paraissait tant se plaire. «Mon père, répond Amyclas, le

sage varie à propos dans ses desseins, c'est l'insensé qui s'y

attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux

pures, ni des pâturages salutaires; l'air même me fait craindre de le

respirer. Pardonnez cette fuite nécessaire, et plaignez-moi d'y être

forcé. Je suis entré pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre

chez moi. Je ne possède ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai

acquis que plus d'envieux et plus d'années. J'ai plus de peine à

supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'âge avancé

s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que

ma vieillesse au moins soit indépendante, et qu'une mort libre termine

une vie esclave.»

Ganymède a beau lui reprocher son ingratitude: il continue à peindre

sous des images pastorales les dégoûts qu'il éprouve, la vie plus douce

et plus faite pour son âge que lui promet la voix de la patrie et qu'il

veut désormais goûter. «Vous méprisez donc, reprend Ganymède, tout ce

que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements

champêtres, le doux repos?.... Je ne méprise, répond Amyclas, que cette

forêt sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce

triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines,

ces tourbillons de poussière, cette ombre nuisible et cette grêle

bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les

désagréments de ce séjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude,

votre amitié, et peut-être plus encore les charmes d'une bergère me les

faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plaît au

jeune âge déplaît à la vieillesse, et nos inclinations varient avec la

couleur de nos cheveux, etc.»

Dans une autre Eglogue[640] qu'il intitule _Conflictatio_, un berger

raconte une querelle de Pan et d'Articus. Les rois de France et

d'Angleterre sont cachés sous ces deux noms. Articus reproche à Pan les

faveurs qu'il reçoit de Faustula, et à Faustula les bontés qu'elle lui

accorde. Cette courtisane, qu'il appelle bien de ce nom, _Meretrix_, est

la ville d'Avignon, ou plutôt la cour pontificale. Le pape avait

abandonné au roi de France les décimes de son royaume, et ce secours

mettait le roi Jean en état de soutenir la guerre, ce que le monarque

anglais ne pardonnait ni au pape ni au roi. Presque toutes les Eglogues

de Pétrarque sont dans ce genre énigmatique et mystérieux: sans une

clef, qu'on ne trouve pas toujours, il est impossible de les entendre.

[Note 640: La XIIe.]

Trois livres d'Epîtres terminent ses poésies latines. Elles sont

adressées, soit aux personnes puissantes, telles que les papes Benoît

XII et Clément VI, ou le roi Robert, ou le cardinal Colonne, soit à

d'intimes amis, à Lélius, à Socrate, à Boccace, à Guillaume de

Pastrengo, à Barbate de Sulmone, au bon père Denis. Le poëte y laisse

courir librement ses pensées et son style à la manière d'Horace, et y

parle comme lui, des événements et des circonstances particulières de sa

vie. Fait-il bâtir à Parme cette jolie maison qu'il appelait son

_Parnasse Cisalpin_, il écrit, à Guillaume de Pastrengo, qui habitait

Vérone[641]; il lui rend compte de la vie qu'il mène, des occupations

qu'il s'est faites. La première est de travailler à son poëme de

l'_Afrique_; «la seconde, dit-il, est de bâtir une maison convenable à

ma fortune. J'y emploie peu de marbre; je regrette souvent que vos

montagnes soient si loin de nous, ou que l'Adige ne descende pas

directement ici. Peut-être l'embellirais-je davantage; mais les vers

d'Horace m'arrêtent: le tombeau revient à ma mémoire[642], et je me

souviens de ma dernière demeure; je suis tenté d'épargner les pierres et

de les réserver à un autre usage.» Prêt à quitter cette entreprise, à

prendre en haine les maisons, à vouloir habiter les bois, si par hasard

il aperçoit, dans le mur qu'on bâtit, une fente, une crevasse, il se met

à gronder les ouvriers; ils lui répondent; il tire de leurs réponses des

réflexions morales; il rentre en lui-même, et se reproche de vouloir une

habitation durable pour un corps qui ne l'est pas; puis il presse de

nouveau l'ouvrage, trop lent pour ses désirs. Il peint avec beaucoup de

vérité ses retours de raison et de folie. Ce qui le console c'est que

les autres hommes ne sont pas plus sages que lui: enfin, tout bien

considéré, il rit de lui-même et de tout le monde. On voit que cela est

tout-à-fait dans le goût d'Horace.

[Note 641: L. II, ép. 19.]

[Note 642: Et non pas: Je me souviens de mon buste, _busti_, comme

l'a plaisamment traduit l'abbé de Sade.]

C'est de cette maison qu'il écrivait à Barbate de Sulmone, une jolie

épître qui n'a que dix-huit vers. «J'ai, dit-il, une paisible campagne

au milieu de la ville, et la ville au milieu de la campagne[643]. Ainsi

quand je suis seul, le monde est tout près de moi; et quand la foule

m'importune, j'ai à ma portée la solitude.... Je jouis ici d'un repos

tel que les hommes studieux ne le trouvèrent ni dans le vallon

retentissant du Parnasse, ni dans les murs de la ville de Cécrops[644],

tel que les pieux habitans des sables de l'Egypte le goûtèrent à peine

dans leurs déserts silencieux. O Fortune! épargne, je t'en supplie, un

homme qui se cache: passe loin de son modeste seuil, et ne vas attaquer

que la porte superbe des rois.»

[Note 643: L. III, ép. 18.]

[Note 644: Athènes.]

Des ordres imprévus, des affaires, l'obligation de se joindre à

l'ambassade de Rome, viennent-ils le forcer à quitter sa douce retraite,

et à retourner dans des lieux qu'il avait cru quitter pour toujours, il

confie encore à Barbate le chagrin qu'il éprouve; il adresse à la

Fortune ces plaintes, que peuvent s'appliquer ceux qui, nés comme lui

avec des passions douces et des goûts paisibles, se trouvent lancés,

malgré eux, dans les flots orageux du monde et des affaires. «O

Fortune[645]! je n'ambitionne pas tes faveurs. Laisse-moi jouir d'une

pauvreté tranquille: laisse-moi passer dans cette retraite champêtre le

peu de jours qui me restent. Je ne connais ni l'ambition ni l'avarice;

et tu me condamnes à des travaux sans fin! Ils semblent croître sans

cesse avec la rapidité du temps. Quel port puis-je espérer pour ma

vieillesse? O de combien de misères on est assailli dans ce monde! Les

hauteurs tremblent; le milieu glisse; au bas on est foulé. Ce sont les

bas lieux que je préfère; et je tremble comme si j'étais dans les nues.

Voilà surtout de quoi je me plains. Si je voulais monter au sommet ou

m'élancer sur les ondes, et que je fusse atteint de la foudre ou

englouti par la tempête, j'aurais tort de gémir; mais les flots viennent

me chercher sur le rivage, et des tourbillons m'engloutissent dans

l'humble poussière où je suis caché.»

[Note 645: L. III, ép. 19.]

Ce mélange de philosophie, d'imagination et de sentiment règne en

général dans toutes ses épîtres latines. S'il n'y a pas atteint

l'élégance et la pureté d'Horace, il a cependant cette abondance et

cette facilité qui prouvent qu'on est tout-à-fait maître de l'idiome

qu'on emploie. Les formes et les tours de la langue latine lui sont

aussi familiers que ceux de sa langue naturelle: il ne paraît lui

manquer que quelques unes de ses grâces. Elles existaient dans les

modèles anciens, et sans doute il les sentait, quoiqu'il ne put

entièrement les atteindre. Ces grâces manquaient encore en partie à une

autre langue, nouvellement née de la première. C'est lui qui contribua

le plus à les y fixer, et qui lui en donna de nouvelles, que d'autres

poëtes purent sentir à leur tour, mais que personne encore n'est parvenu

à égaler. Ses poésies italiennes, qui ne furent pour la plupart que

l'expression de son amour, et les jeux de sa plume, sont à la fois ce

qu'il y a de plus agréable dans sa langue, de plus solide et de plus

brillant dans sa gloire.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 21 / 25 题