SECTION DEUXIÈME.

_Depuis 1348 jusqu'à la mort de Pétrarque. Son influence sur l'esprit de

son siècle et sur la renaissance des lettres._

Pétrarque pleurait depuis deux mois la mort de Laure, quand une autre

perte douloureuse lui fit verser de nouvelles larmes. Le cardinal

Colonne, son protecteur et son ami, mourut à Avignon[535], soit de la

peste, qui emporta cette année cinq cardinaux, soit des suites du

profond chagrin que lui donna la catastrophe ou sa famille presque

entière avait péri. De toute cette famille, peu de temps auparavant si

nombreuse et si puissante, il ne restait donc plus que le vieux Étienne

Colonne. Ainsi se vérifia une prédiction singulière de ce vieillard,

dont Pétrarque nous a conservé le souvenir. Plus de dix ans auparavant,

Étienne s'entretenait librement avec lui à Rome, sur ses affaires

domestiques, sur les guerres dans lesquelles il s'était engagé avec les

Ursins, et qui pouvaient être, après sa mort, pour sa famille, un

héritage de haines, de querelles et de dangers. Après s'être expliqué

franchement sur tous les autres points: «Quant à ma succession,

ajouta-t-il, en regardant fixement Pétrarque, et les yeux mouillés de

larmes, je voudrais, je devrais en laisser une à mes enfants; mais les

destins en ont disposé autrement. Par un renversement de l'ordre de la

nature, que je ne saurais trop déplorer, c'est moi, c'est ce vieillard

décrépit que vous voyez, qui héritera de tous ses enfants[536].» Il ne

leur survécut pas de beaucoup, et mourut lui-même peu de temps après.

[Note 535: 1348.]

[Note 536: _Famil._, l. VIII, ép. I.]

La mort du cardinal Colonne dispersa les amis que Pétrarque avait encore

auprès de lui. Socrate resta à Avignon, d'où il fit de nouveaux efforts

pour y rappeler son ami. Un Romain, nommé Luc Chrétien, à qui Pétrarque

avait résigné son canonicat de Modène, quand il fut fait archidiacre de

Parme, et Mainard Accurse, descendant du fameux jurisconsulte de

Florence, retournèrent en Italie pour le voir et s'arranger avec lui sur

le plan de vie qu'ils devaient suivre[537]. Le jour qu'ils arrivèrent à

Parme, il en était parti pour un petit voyage à Padoue et à Vérone.

Pétrarque, de retour au bout d'un mois, apprit avec un vif regret

l'occasion qu'il avait manquée; il leur députa un de ses domestiques,

qu'il vit bientôt revenir avec les nouvelles les plus affreuses. En

approchant de Florence, ils avaient été assassinés par des brigands.

Mainard Accurse était mort, et Luc était mourant de ses blessures. Ces

brigands étaient des bannis de Florence, soutenus par les Ubaldini,

maison ancienne et puissante, qui possédait, près de Mugello, plusieurs

forteresses dans l'Apennin. Ils y donnaient retraite aux bandits,

favorisaient leurs voleries, et partageaient avec eux le butin[538].

Pétrarque, pénétré de douleur, écrivit une lettre véhémente aux prieurs

et au gonfalonnier de la république, pour leur demander vengeance de cet

assassinat. Il l'obtint. Les Florentins envoyèrent contre les Ubaldini

et leurs brigands, une armée qui fit le dégât sur leurs terres, et prit

en moins de deux mois leurs châteaux. Ainsi, la Toscane dut sa

tranquillité aux réclamations éloquentes d'un de ses concitoyens encore

banni de son sein, ou du moins fils d'un banni, et à qui les biens de sa

famille n'avaient pas encore été rendus.

[Note 537: 1349.]

[Note 538: _Mém. pour la vie de Pètr._, t. III, l. IV, p. 20.]

D'autres intérêts, des pertes plus sensibles l'occupaient. A celles

qu'il avait déjà faites, se joignit, cette même année, la mort de

plusieurs de ses anciens et de ses nouveaux amis. Parmi les anciens, il

pleura surtout le bon _Sennuccio del Bene_, le plus intime confident de

ses amours. Il voyagea dans la Lombardie pour se distraire et pour se

serrer, en quelque sorte, auprès des amis qui lui restaient. Le vieux

Louis de Gonzague, seigneur de Mantoue, l'appelait depuis long-temps à

sa cour. Il y alla passer quelques moments dont il profita pour visiter

le petit village d'Andès, caché aujourd'hui sous le nom obscur de

_Pietola_, mais qui sera célèbre, dans tous les temps, par la naissance

de Virgile. Parmi ces chagrins et ces distractions, un grand objet

revenait souvent à sa pensée: c'était le sort de l'Italie, toujours

déchirée par les guerres que s'y faisaient de petits princes, dont aucun

ne devenait assez puissant pour en fixer la destinée. Depuis la chute de

Rienzi, à qui il ne s'était attaché que dans cette espérance, Pétrarque

n'en conçut une nouvelle que lorsqu'il crut Charles de Luxembourg

disposé à descendre en Italie. La bonne intelligence de cet empereur

avec le pape, le rendait propre à réunir le parti Guelfe au parti

Gibelin; Pétrarque lui écrivit à ce sujet une lettre remplie d'art,

d'éloquence et de force[539]. Charles IV y répondit, mais, ce qui n'est

pas encourageant pour les hommes le plus en état de donner aux princes

les conseils qu'il leur importerait le plus de suivre, il n'y répondit

que trois ans après.

[Note 539: 1350. Cette lettre est imprimée dans l'édition de Bâle,

1581, page 531, non parmi les épîtres, mais sous ce titre particulier:

_De pacificandâ Italiâ exhortatio_.]

Un grand mouvement, non pas politique, mais religieux, se dirigeait

alors vers Rome. Le jubilé de 1350 y était ouvert. Pétrarque y voulut

aller, soit pour gagner les indulgences, soit pour revoir le théâtre de

son triomphe poétique, ou simplement pour obéir à cette inquiétude

naturelle que le portait sans cesse à changer de lieu. Il partit de

Parme, et se dirigea par la Toscane: il entra pour la première fois à

Florence, où le temps de la justice n'était pas encore venu pour lui,

mais où il avait à voir ce qui partout l'intéressait le plus, des amis.

Un homme presque aussi célèbre que lui dans la littérature de ce siècle,

Jean Boccace était du nombre. Il était plus jeune de neuf ans. Ils

s'étaient connus à Naples, où des rapports de goûts, d'objets d'étude et

de caractère les avaient liés. Ils resserrèrent à Florence les noeuds de

leur amitié, qui dura autant que leur vie.

Dans la route de Florence à Rome, que Pétrarque faisait à cheval, il

éprouva un accident[540] qui le retarda de quelques jours, et le retînt

au lit pendant plusieurs autres, après qu'il y fut arrivé. Sa pieuse

impatience souffrait beaucoup de ces retards. Elle était en lui

très-réelle. Il s'était disposé avec autant de sincérité que d'ardeur, à

tirer tout le fruit possible de cette institution alors nouvelle[541],

qui attirait à Rome un prodigieux concours; le fruit principal qu'elle

eut pour lui eût été plus miraculeux quelques années auparavant, lorsque

Laure, encore vivante, et toujours aimée, le rendait plus difficile à

obtenir. Ce fut alors, pour me servir de ses expressions, que Dieu lui

fit la grâce de le délivrer tout-à-fait de ce goût pour les femmes qui

l'avait si fortement tyrannisé depuis sa jeunesse. Mais au reste, à en

juger par les paroles méprisantes dont il se sert, et que je me garderai

bien de traduire[542], il n'était ici question ni de cet amour pur,

angélique, et presque surnaturel, dont Laure voulut être aimée, ni même

de cet amour conforme à la fois et à la faiblesse humaine, et au goût

des âmes délicates, où l'on se donne tout entier l'un à l'autre, où les

plaisirs du coeur épurent et ennoblissent d'autres plaisirs. La grâce

qu'il obtint n'eut pour objet que ce penchant vague et général, qui

conduit plutôt au libertinage qu'à l'amour, et dont nous avons vu que

l'amour même ne l'avait pas toujours garanti. Quoi qu'il en soit, c'est

au jubilé que Pétrarque attribue cette révolution qui se fit en lui,

mais dans laquelle, sans qu'il le dise, le progrès de l'âge aida

peut-être un peu la grâce.

[Note 540: Le cheval d'un vieil abbé qui marchait à sa gauche,

voulant frapper le sien, détacha un coup de pied qui atteignit Pétrarque

au-dessous du genou; la plaie qu'il lui avait faite s'envenima; il fut

obligé de s'arrêter trois jours à Viterbe, et eut ensuite beaucoup de

peine à se traîner jusqu'à Rome.]

[Note 541: On croit qu'elle eut pour origine le souvenir des jeux

séculaires de l'ancienne Rome. De siècle en siècle, il se trouvait

toujours quelques gens attachés aux anciens usages, qui se rendaient à

Rome, parce que d'autres s'y étaient rendus un siècle auparavant. En

1300, Boniface VIII accorda de grandes indulgences à tous les fidèles

qui iraient pendant cette année, _et toutes les centièmes années

suivantes_, visiter l'église du prince des apôtres. Le gain que les

Romains y firent, les engagea à obtenir de Clément VI que le terme fût

réduit à cinquante ans. Ce fut alors qu'ils donnèrent à cette

institution, qui était un sujet de jubilation pour eux, le nom de

jubilé. Urbain VI trouva une nouvelle raison pour le réduire à

trente-trois ans, c'est que J.-C. avait passé ce nombre d'années sur la

terre; et Paul II, eu égard à la fragilité humaine, ordonna qu'il serait

ouvert tous les vingt-cinq ans. (_Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t.

III, p. 76 et 77.)]

[Note 542: _Pestis illa..... ea foeditas_. (_Senil._, l. VIII, ép.

I.)]

Il revint à Florence, en passant par Arezzo, lieu de sa naissance, où il

fut reçu avec tous les honneurs dus à son mérite et à sa renommée. Une

des choses qui le flatta le plus, fut d'être conduit, sans s'en douter,

par les principaux de la ville, à la maison où il était né, et

d'apprendre d'eux, que le propriétaire avait voulu plusieurs fois y

faire des changements, mais que la ville s'y était toujours opposée,

exigeant que l'on conservât dans le même état, le lieu sacré par sa

naissance[543]. De Florence, il se rendit à Padoue[544]. Un nouveau

chagrin l'y attendait. Jacques de Carrare en était maître; c'était un

des seigneurs les plus aimables, et qui témoignait à Pétrarque le plus

d'amitié: c'était auprès de lui qu'il revenait, et, en arrivant, il

apprit sa mort. Jacques de Carrare venait d'être assassiné dans son

palais, par un de ses parents[545], qu'il y avait élevé et nourri.

Quelque aversion que ce crime donnât à Pétrarque pour le séjour de

Padoue, il y resta encore quelque temps. Il y était trop près de Venise,

pour qu'il n'allât pas quelquefois dans cette ville qu'il appelait _la

merveille_ des cités. Il y fit connaissance et bientôt amitié avec le

célèbre doge André Dandolo, brave guerrier, habile politique, homme

distingué dans les lettres, et chef d'une république dont il fut le

premier historien[546]. La guerre était alors prête à éclater entre

Venise et Gênes. Pétrarque, qui voyait dans cette guerre la perte de

l'une ou de l'autre république, et de nouveaux malheurs pour l'Italie,

écrivit au doge, son ami, et réunit dans sa lettre, tous les motifs qui

pouvaient engager les Vénitiens à la paix. Dandolo loua beaucoup, dans

sa réponse, l'éloquence de Pétrarque; mais malheureusement pour lui et

pour Venise, il ne suivit point son conseil.

[Note 543: Ces attentions délicates seraient dignes d'un siècle où

la civilisation serait plus perfectionnée; ou peut-être nous

exagérons-nous la grossièreté de ce siècle et la civilisation du nôtre.]

[Note 544: 1352.]

[Note 545: Il se nommait Guillaume; c'était un fils naturel de son

cousin Jacques Ier.]

[Note 546: Voy. ci-dessus, p. 303.]

En rompant tout commerce avec les femmes, Pétrarque n'avait pas fait voeu

de se priver du souvenir de Laure. Il la pleurait, et consacrait ses

regrets dans des poésies où l'on trouve souvent l'accent d'une douleur

vraie, quoique toujours ingénieuse, et où la voix de l'imagination se

fait toujours entendre avec celle du coeur. Le 6 avril de cette année,

se rappelant que ce jour revenait pour la troisième fois depuis la mort

de Laure, il fixa dans un vers plein de sentiment, ce funeste

anniversaire. «Ah! dit-il, qu'il était beau de mourir il y a aujourd'hui

trois ans[547].» Mais ce jour-là même, il reconnut qu'il était heureux

de vivre encore, et qu'il lui restait à goûter quelques plaisirs. Il

reçut un message de Florence, qui le rétablissait dans ses biens et dans

ses droits de citoyen.

[Note 547:

_O che bel morir era oggi è'l terzo anno!_

C'est le dernier vers du sonnet:

_Nell'età sua più bella e più fiorita_, etc.]

Pour ajouter la grâce à la justice, on avait chargé l'amitié de ce

message. C'était Boccace qu'on avait député vers Pétrarque, et qui

venait reconquérir un citoyen et féliciter un ami. Le sénat désirait de

plus, qu'il voulût être directeur de l'Université qu'on venait de fonder

à Florence. Le désir de réparer par tous les moyens reproductifs, les

ravages affreux de la peste, avait fait imaginer cette fondation. Celui

de l'illustrer dès sa naissance, avait fixé les esprits sur Pétrarque,

et c'est ce qui avait fait prononcer son rappel. Son message et son

objet le remplirent de joie: maïs il ne voulut point accepter l'honneur

qu'on lui offrait, et au lieu de s'aller engager dans des soins si peu

compatibles avec ses habitudes et ses goûts, il tourna toutes ses

pensées vers sa douce et libre retraite de Vaucluse, où ses livres,

écrivait-il, l'attendaient depuis quatre ans. Il y arriva vers la fin de

juin. C'était le temps où les beautés de la nature l'invitaient le plus

à s'y fixer; mais le devoir l'appelait à la cour pontificale, et, après

un mois de repos, il quitta pour le tumulte et les scandales d'Avignon,

l'innocente paix de Vaucluse.

Le goût de Clément VI, pour le luxe et les plaisirs, semblait aller en

augmentant. La vicomtesse de Turenne, sa maîtresse, donnait le ton aux

femmes pour la parure et pour la conduite. Le pape recevait des rois à

sa cour, et leur donnait des fêtes; il faisait des cardinaux de dix-huit

ans; il en faisait, dit l'historien Mathieu Villani, de si jeunes et

d'une vie si dissolue, qu'il en résulta des choses d'une grande

abomination[548]. Parmi tout ce désordre, on traitait, comme dans toutes

les cours, de grandes affaires. Celles de Rome n'en allaient pas mieux

depuis la chute de Rienzi. Rome ne pouvait plus être ni libre ni

soumise. L'anarchie et les désordres qu'elle entraîne, étaient au comble

dans les murs et hors des murs. Les assassinats et les brigandages

étaient impunis: les nobles les favorisaient et retiraient, comme ceux

de Toscane, les assassins et les brigands dans leurs châteaux. Le pape

voulant mettre fin à ces désordres, nomma une commission de quatre

cardinaux pour en chercher les moyens. Pétrarque fut consulté. Rendre au

peuple romain ses anciens droits, humilier l'orgueil des nobles, exclure

du sénatoriat et des autres charges, les étrangers; enfin établir la

république sur les lois de la justice et de l'égalité, tels furent les

conseils qu'il développa dans une des plus belles lettres qui se soient

conservées de lui[549]; on ignore s'ils convinrent beaucoup aux

cardinaux et au pape; mais le peuple de Rome ne laissa pas le temps de

les suivre. Il se réveilla encore une fois, choisit un nouveau chef

nommé Jean Cerroni; et comme les droits du pape furent assez bien

conservés dans cette révolution qui ne coûta pas une goutte de sang;

comme elle terminait à la fois les troubles de Rome, et les

incertitudes de Clément VI, qui d'ailleurs était malade, il y donna son

approbation, et il n'est pas douteux que Pétrarque y donna aussi la

sienne.

[Note 548: _Math. Villani_, l. II, c. 43.]

[Note 549: Elle n'est point imprimée dans la grande édition de ses

oeuvres; mais elle se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque

impériale, n°. 8568. L'abbé de Sade l'a traduite dans ses Mémoires, t.

III, p. 157 et suiv.; elle est datée du 19 novembre.]

Cette maladie du pape, fut pour notre poëte, la source de quelques

démêlés qu'il eut avec la faculté de médecine, avec qui l'on prétend

qu'il ne faut jamais être ni trop bien ni trop mal. Clément VI avait le

malheur, je ne dirai pas de croire à la médecine; mais de consulter à la

fois un grand nombre de médecins; Pétrarque, à qui tout fournissait des

sujets de discussion et d'éloquence, lui écrivit sur cet objet, après en

avoir reçu la permission du S. Père. Il n'épargna pas les ridicules que

se donnaient les médecins de son temps; le S. Père n'eut pas la

discrétion de le leur cacher. Ils se déchaînèrent avec fureur contre

Pétrarque. Une controverse pleine d'aigreur et d'injures en fut la

suite, et la plume de l'amant de Laure s'abaissa jusqu'au ton de ses

adversaires. Plusieurs de ses pièces se sont heureusement perdues. Il en

reste une beaucoup trop longue, qu'on est réduit à regretter qui n'ait

pas eu le sort des autres. Elle porte le titre d'_Invectives_ qu'elle ne

justifie que trop[550].

[Note 550: Elle est divisée en quatre livres, et n'occupe pas moins

de trente pages dans la grande édition de Bâle, 1581, in-fol°., où elle

est intitulée: _Contra medicum quemdam_, lib. IV. (Voyez p.

1087--1117.)]

Vaucluse calmait l'humeur de Pétrarque, ou plutôt remettait son esprit

et son caractère dans leur assiette naturelle, dont le bruit de la cour

et l'agitation des affaires les faisaient sortir. Il s'y réfugiait dès

qu'il avait quelques moments de liberté. L'image de Laure était pour lui

une compagnie triste, mais douce, et son souvenir bannissait les

sentiments haineux, comme autrefois sa présence faisait taire ceux qui

n'étaient pas aussi purs qu'elle. C'est au printemps de cette année

qu'on fixe l'époque de plusieurs sonnets où il s'entretient de sa

douleur au milieu des images champêtres si propres à la renouveler et à

l'adoucir tout à la fois. C'est là aussi que reprenant, dans la querelle

où il se trouvait engagé, le ton qui convenait à l'élévation de son

génie, réduit à faire son apologie, mais voulant la faire sur un ton qui

en garantît le succès et la durée, il écrivit son _Epitre à la

Postérité_, qui contient les principaux événements de sa vie, et qui,

plus heureuse que d'autres lettres qui ont porté le même titre, est

arrivée à son adresse[551]. De Vaucluse, il s'entretenait avec ses amis

d'Italie; son âme, faite pour les sentiments tendres, ne pouvait presque

passer un jour sans ces épanchements de l'amitié. Il leur prodiguait ou

les conseils de la philosophie, ou ses douces consolations; il les

réconciliait entre eux lorsqu'ils étaient en mésintelligence. Quoique

relégué en deçà des Alpes, il exerçait jusqu'à la pointe de l'Italie

cette autorité bienfaisante. La cour de Naples avait été cruellement

agitée depuis dix ans qu'il n'y avait paru. On y avait vu un roi

assassiné; la jeune reine, la fille du bon roi Robert plus que

soupçonnée d'avoir trempé dans cet attentat; ses états envahis, sa

personne menacée par le roi de Hongrie, armé pour la vengeance de son

frère; Jeanne fugitive en Provence, mise en cause devant la cour

pontificale; réduite à y prouver que tout s'était passé par les suites

d'un sortilége qui l'avait forcé d'avoir pour son mari une aversion

invincible; rétablie dans ses états avec Louis de Tarente, première

cause de son crime, et devenu son époux, enfin rentrant à Naples et

couronnée solennellement avec lui.

[Note 551: M. Baldelli ne veut pas que l'Épître à la postérité ait

été écrite alors; il veut que ce soit beaucoup plus tard, en 1372, après

que Pétrarque eût fait une autre invective, en réponse à un Français qui

l'avait attaqué. (_V. le sommario cronologico_, à la fin de son ouvrage,

p. 319.) Sa raison paraît très bonne, et je m'y étais d'abord rendu.

Mais, après un plus mûr examen, je suis revenu à l'opinion commune, et

j'ai rétabli ce passage que j'avais d'abord effacé. Je dirai ailleurs

mes motifs qu'il serait trop long de déduire ici.]

Un Florentin, homme de naissance et d'un mérite au-dessus du commun,

Nicolas Acciajuoli, qui avait été en grande faveur auprès du roi Robert,

et fait par lui gouverneur de Louis de Tarente, avait servi, encouragé,

soutenu son élève dans ces circonstances fortes au niveau desquelles le

caractère de ce jeune prince ne se trouvait pas. Louis, qui lui devait

la couronne, l'en paya par le plus haut crédit et par sa première

dignité du royaume, dont il le fit grand sénéchal. Boccace et d'autres

Florentins avaient mis en correspondance Acciajuoli et Pétrarque. Leur

liaison s'était resserrée à la cour d'Avignon. Pétrarque, porté

d'inclination pour la reine, et sans doute ne la croyant pas coupable,

avait pris beaucoup de part à cet heureux événement. Il en avait

félicité le grand sénéchal, en lui donnant pour son jeune roi les

conseils d'une morale élevée et d'une sage politique[552], lorsqu'il

apprit qu'Acciajuoli s'était brouillé avec un seigneur napolitain avec

lequel il avait lui-même, de plus anciennes liaisons d'amitié: c'était

Jean Barrili, qui avait été, dans la cérémonie de son couronnement à

Rome, le représentant du roi Robert. Pétrarque sachant que cette rupture

était la suite d'un malentendu, et que de tels hommes n'avaient besoin

que de se revoir pour s'entendre, imagina pour les rassembler de leur

écrire une lettre _à tous les deux ensemble_, qui ne pouvait être

ouverte et lue qu'en commun; elle contenait des raisons auxquelles ni

l'un ni l'autre ne put résister. Leur ami était en quelque sorte au

milieu d'eux; il ne leur parla pas en vain; ils s'embrassèrent, et tout

fut oublié.

[Note 552: _Epist. Variar._ 10.]

Pétrarque prit alors quelque part à une affaire singulière par sa

nature, et surtout par son dénoûment. Rienzi, errant depuis quatre ans

dans plusieurs cours, après un grand nombre d'aventures, fut enfin livré

au pape par l'empereur Charles IV. Jeté dans les prisons de Prague, et

de là conduit dans celles d'Avignon sous bonne escorte, le pape chargea

trois cardinaux d'instruire son procès. Rienzi demanda à être jugé

suivant les lois. Il ne put l'obtenir. Pétrarque, justement indigné de

ce déni de justice, écrivit au peuple romain une lettre gui est imprimée

parmi les siennes[553], quoiqu'il n'osât pas la signer, et par laquelle

il presse ses concitoyens d'intervenir dans cette affaire; on ne voit

pas que le peuple ait ni répondu ni agi; mais tout-à-coup un bruit se

répandit à Avignon que Rienzi, qui de sa vie n'avait peut-être fait un

seul vers, était un grand poëte. On regarda comme un sacrilége d'ôter

la vie à un homme d'une _profession sacrée_[554]; il dut son salut à

cette erreur bizarre; il lui dut au moins d'être plus doucement traité

dans sa prison, et d'être réservé à de nouvelles aventures; il l'était

aussi à une mort tragique, mais qu'il devait recevoir dans Rome, et

revêtu, avec le consentement du pape, de cette même dignité de tribun

qui faisait alors son crime.

[Note 553: C'est la quatrième des épîtres _sine titulo_.]

[Note 554: Cicéron, _pro Archia poeta_.]

Plusieurs cardinaux qui aimaient Pétrarque, et surtout ceux de Boulogne

et de Taillerand, conspirèrent contre sa liberté en s'occupant de sa

fortune. Ils firent tous leurs efforts pour qu'il acceptât la place de

secrétaire apostolique que Clément VI lui offrait pour la seconde fois.

Après avoir épuisé toutes ses défenses, il saisit celle que lui

fournissait le seul défaut que ses puissants amis prétendissent trouver

en lui; c'était l'élévation de son style qui ne s'accordait pas,

avouaient-ils, avec l'humilité de l'église romaine. Rien de plus aisé,

selon eux, que de se corriger de ce défaut, et de s'abaisser jusqu'au

style des bulles et de la chancellerie. Il consentit à un essai; mais au

lieu de s'abaisser, il déploya les ailes de son génie, et prit un vol si

haut qu'il échappa, pour ainsi dire, aux regards de ceux qui voulaient

le rendre esclave, et qu'ils renoncèrent au projet de l'asservir.

C'était toujours à Vaucluse qu'il se réfugiait pour être libre. Il y

apprit bientôt la mort de Clément VI et l'élection d'Innocent VI son

successeur[555]. C'était encore un pape français, et qui ne pouvait par

conséquent avoir le voeu de Pétrarque, toujours occupé du désir de voir

rétablir à Rome la cour romaine. Innocent VI avait encore un grand tort

à ses yeux. Il était ignare et non lettré, au point qu'il avait adopté

l'opinion d'un vieux cardinal qui soutenait que Pétrarque était

magicien, parce qu'il lisait continuellement Virgile. Enfin c'était,

comme dit Villani, un homme de bonne vie et de petit savoir[556]. Sous

un tel pape les amis de Pétrarque eurent beau faire pour l'arracher à sa

retraite et l'engager dans des emplois qu'ils auraient obtenus

facilement, malgré les préventions du pontife, il leur fut impossible de

le tirer de Vaucluse, où il passa même l'hiver[557]. Il le quitta enfin,

mais ce fut pour retourner en Italie. Il partit sans avoir pu se

résoudre à voir le nouveau pape, malgré les instances réitérées des

cardinaux ses amis. Je craignais, dit-il dans une de ses lettres, de lui

faire du mal par ma magie, ou qu'il ne m'en fit par sa crédulité[558].

[Note 555: Étienne Alberti, cardinal d'Ostie, né à Beissac, diocèse

de Limoges. Clément VI était aussi Limousin.]

[Note 556: Math. Villani, l. III, c. 44.]

[Note 557: 1353.]

[Note 558: _Ne aut illi mea magia, aut mihi molesta sua credulitas

esset._ (_Senil._, l. I, ép. 3.)]

Il allait donc revoir sa chère Italie; mais où devait-il se fixer?

Nicolas Acciajuoli l'appelait à Naples, André Dandolo à Venise, son

inclination particulière à Rome; mais différents motifs l'éloignaient de

chacune de ces villes: en France aussi, le roi Jean, plein d'admiration

pour lui sans le connaître, avait inutilement essayé de l'attirer à

Paris. Descendu en Italie par le mont Genèvre, il était encore incertain

entre le séjour de Parme, de Vérone et de Padoue. Il ne voulait que

passer à Milan; mais il y fut arrêté par Jean Visconti, qui en était

alors maître, qui aimait les lettres, et qui regardait les savants comme

un des ornemens de sa cour. Il était archevêque de Milan, lorsque son

frère, _Luchino_ Visconti, mourut: il réunit, en lui succédant, la

puissance temporelle au pouvoir spirituel. L'Italie et le pape lui-même

virent cette réunion avec effroi. Clément VI lui fit ordonner par un

nonce de choisir entre les deux pouvoirs. Visconti renvoya le nonce au

dimanche suivant, après la messe. Il la célébra pontificalement, fit

ensuite avancer l'envoyé du pape, et prenant d'une main sa croix, de

l'autre son épée nue: voilà, lui dit-il, mon spirituel, et voilà mon

temporel; dites au S. Père qu'avec l'un je défendrai l'autre. Tel était

ce Jean Visconti, dont l'ambition démesurée aspirait à régner sur

l'Italie entière, et qui avait, pour y réussir, autant d'adresse dans

l'esprit que de puissance et de courage. Il employa, pour retenir

Pétrarque, tout ce qu'a de séduisant un grand pouvoir quand il est

caressant et affable. Il répondit à toutes ses objections, prévint

toutes ses demandes, et le réduisit enfin à l'impossibilité d'un refus.

Pétrarque fut logé dans une maison commode, dont la vue était admirable

et la situation charmante. Il n'avait aucun titre, aucune fonction, si

ce n'est une place dans le conseil du prince, sans obligation d'y

assister. Il était libre à la cour de celui que l'histoire appelle le

tyran de la Lombardie, et qui l'était en effet; mais c'était un tyran

aimable, qui savait couvrir de fleurs les liens dont il enchaînait un

homme si passionné pour son indépendance. Pétrarque ne put cependant

refuser l'ambassade qu'il lui proposa pour engager Venise à faire la

paix avec Gênes. La dernière de ces deux républiques, après une défaite

terrible, venait de se livrer à Visconti; l'autre, enorgueillie de ses

victoires, soutenue par une ligue italienne et par l'espérance de

l'arrivée de l'empereur, était dans les dispositions les moins

pacifiques. Pétrarque, chef d'une ambassade composée d'hommes habiles et

éloquents, plus éloquent lui-même qu'eux tous[559] et plus versé dans

les affaires, aidé encore par l'amitié qui l'unissait avec le doge André

Dandolo, échoua dans cette négociation qu'il avait regardée comme

facile. Mais Venise et son doge payèrent cher leur refus. Les Génois,

soutenus par Visconti, reprirent de tels avantages que Venise se vit à

deux doigts de sa perte, et que Dandolo, qui aimait la gloire et sa

patrie, mourut accablé de travaux et de chagrins. Jean Visconti fut

emporté environ un mois après par une mort presque subite; ainsi deux

états voisins se trouvèrent en même temps privés de leurs chefs, et

Pétrarque de deux puissants amis.

[Note 559: La harangue qu'il prononça dans cette occasion est

conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque impériale de Vienne.

Voyez le Catalogue imprimé de ces manuscrits, part. I, p. 509, cité par

M. Baldelli, _del Petrarca e dell sue opere_, p. 107, note.]

Ce qu'il attendait depuis long-temps arriva enfin. L'empereur Charles IV

descendit en Italie, et lui fit dire de venir le trouver à Mantoue.

Charles avait répondu, mais seulement depuis un an, à la lettre que

Pétrarque lui avait écrite[560]; il montrait encore des irrésolutions

que Pétrarque essaya de vaincre par une seconde lettre plus pressante

que la première; mais ce n'était point son éloquence qui avait décidé

Charles IV, c'était l'or des Vénitiens, qui, sans se décourager de

leurs pertes, ayant formé en Lombardie une ligue puissante, et voulant

mettre à la tête de cette ligue l'empereur, lui avaient proposé d'entrer

en Italie à leurs frais. Pétrarque obéit avec empressement aux ordres du

monarque, et se rendit à Mantoue. Il y passa huit jours auprès de ce

prince, et fut témoin de toutes ses négociations avec les seigneurs de

la ligue lombarde réunis contre les trois Visconti, Mathieu, Barnabé et

Galéas, qui avaient partagé entre eux, d'un très-bon accord, les états

de leur oncle, et avaient hérité de son ambition plus que de ses talens;

mais il étaient forts par leur union; et pouvant opposer à la ligue une

armée de trente mille hommes de bonnes troupes bien payées, ils

gardaient une attitude calme et presque menaçante. Pendant tout ce

temps, Pétrarque ne quitta presque pas l'empereur: Charles employa

chaque jour à s'entretenir avec lui tous les moments qu'il pouvait

dérober au cérémonial et aux affaires. Ces entretiens, dont Pétrarque a

fixé le souvenir dans une de ses lettres[561], honoreraient le caractère

de l'empereur par la noble liberté des discours et des réponses du

poëte, si la permission qu'il accordait de lui parler ainsi n'était pas

venue plutôt de sa faiblesse que de cette élévation des grandes âmes qui

les met au-dessus des petitesses de l'orgueil. N'ayant pu faire la paix,

et forcé à se contenter d'une trève, il voulait emmener Pétrarque avec

lui jusqu'à Rome lorsqu'il alla s'y faire couronner; mais Pétrarque

s'en défendit avec un mélange adroit de politesse et de fermeté. Au

moment où il prit congé de Charles à cinq milles au-delà de Plaisance,

un chevalier toscan de la suite de ce prince, prenant Pétrarque par la

main, dit à l'empereur: «Voilà l'homme dont je vous ai souvent parlé;

c'est lui qui célébrera votre nom si vos actions sont dignes d'éloges;

s'il en est autrement, il sait et parler et se taire.»

[Note 560: Voyez ci-dessus, p. 388.]

[Note 561: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 380 et

suiv.]

C'est ce dernier talent que Charles lui donna sujet d'employer par la

conduite qu'il tint à Rome. Il passa deux jours à visiter les églises en

habit de pélerin. Il avait toujours promis au pape qu'il n'entrerait à

Rome que le jour de son couronnement, et qu'_il n'y coucherait pas_:

fidèle à cette dernière promesse, plus qu'attentif à conserver ses

droits, il sortit de la ville le jour même qu'il y fut couronné. Il se

hâta de traverser l'Italie et les Alpes, recevant partout des marques du

mépris que méritait sa faiblesse; la bourse pleine d'argent, dit

Villani, mais couvert de honte par l'abaissement de la majesté

impériale[562]. Pétrarque, déchu de son attente, et n'espérant plus rien

d'un tel prince pour le bonheur de l'Italie, s'attacha plus que jamais

aux Visconti, dont il ne cessait de recevoir des preuves de

considération et de confiance. Il eut cette année là[563] des accès plus

forts qu'à l'ordinaire d'une fièvre tierce qui l'attaquait ordinairement

en septembre. Ces accès duraient encore quand Mathieu Visconti mourut

subitement, soit de ses débauches excessives, soit, si l'on en croit des

bruits que quelques historiens ont adoptés, empoisonné ou étouffé par

ses deux frères. Barnabé était un guerrier barbare et très-capable d'un

fratricide; mais Galéas avait des qualités aimables, et mêmes des

vertus. C'est à lui que Pétrarque s'était particulièrement attaché. Il

fut très-affecté des bruits qui se répandirent; mais une preuve bien

forte qu'il les crut sans fondement, c'est qu'il ne quitta pas celui

qu'ils accusaient d'un si grand crime.

[Note 562: Math. Villani, l. V, c. 53.]

[Note 563: 1355.]

Il était à peine rétabli quand Galéas le choisit pour une ambassade

importante auprès de l'empereur, que l'on croyait prêt à porter la

guerre en Italie[564]. Pétrarque l'alla chercher à Bâle, où il attendit

un mois inutilement. Il venait d'en partir quand cette ville fut presque

entièrement détruite par un affreux tremblement de terre. Il se rendit

à Prague, où il trouva l'empereur tout occupé de la bulle d'or qu'il

venait de faire recevoir à la diète de Nuremberg. Charles lui fit le

même accueil qu'à l'ordinaire, et le rassura sur les craintes qui

étaient l'objet de son voyage. Quoique très-irrité contre les Visconti

et contre l'Italie, il ne songeait point à y porter la guerre. Les

affaires de l'Allemagne l'occupaient assez. Quelque temps après le

retour de Pétrarque à Milan[565] il reçut de la part de l'empereur un

diplôme de comte palatin, dignité qui n'était pas alors avilie, et dont

ce diplôme lui conférait tous les droits et priviléges. Il était revêtu

d'un sceau ou bulle enfermée dans une boîte d'or d'un poids

considérable. Pétrarque accepta le titre avec reconnaissance; mais il

renvoya l'étui de la bulle au chancelier de l'Empire. La fortune dont il

jouissait diminue peut-être le mérite de ce refus; mais il l'aurait fait

sans doute lors même qu'il était pauvre, et d'autres bien plus riches

que lui ne le feraient pas.

[Note 564: 1356.]

[Note 565: 1357.]

Pour goûter le repos dont il se sentait plus de besoin que jamais, et

pour fuir les grandes chaleurs, il s'alla établir à trois milles de

Milan, dans une jolie maison de campagne, au village de _Garignano_,

près de l'Adda; il lui donna le nom de _Linterno_, en mémoire du

_Linternum_ de Scipion l'Africain. Ses projets de travaux étaient

immenses, et, comme il le dit lui-même, effrayants pour l'espace de

temps qu'il lui restait peut-être à vivre. Sa santé était bonne et

robuste; elle l'était même trop pour certaines résolutions que nous

l'avons vu prendre; il s'en plaignait à ses amis; mais il mettait sa

confiance dans la grâce, et l'on ne voit en effet dans aucune de ses

lettres qu'elle lui ait manqué. Il a plu cependant à quelques historiens

de sa vie, de lui attribuer avec une demoiselle des environs de

_Garignano_ et de l'illustre nom de Beccaria, une intrigue dont sa fille

Françoise fut le fruit, mais c'est un anachronisme et une fable.

Françoise sa fille, comme Jean son fils, étaient nés à Avignon, sans

doute de la même femme et dans le temps de ces distractions par

lesquelles il donnait le change à sa passion pour Laure.

Au lieu de visites de cette espèce, il en faisait souvent de fort

différentes à la chartreuse de Milan, qui était toute voisine de son

village, et il passait avec les chartreux ou dans leur église presque

tous les moments qu'il ne donnait pas à l'étude. L'ouvrage le plus

considérable qu'il fit dans cette délicieuse retraite, est son Traité

philosophique intitulé _Remèdes contre l'une et l'autre fortune_[566].

Le désir de consoler son ancien ami Azon de Corrège, que des

catastrophes inattendues avaient plongé dans le malheur, lui en fit

naître l'idée, et celui de l'honorer dans son infortune l'engagea à le

lui dédier; c'était aussi s'honorer lui-même.

[Note 566: _De remediis utriusque fortunæ_, 1358.]

Un accident assez simple qu'il eut alors, mais dont la cause mérite

d'être remarquée, fut sur le point d'avoir des suites graves. Il avait

pris la peine de copier lui-même un gros volume des épîtres de Cicéron,

les copistes, disait-il, n'y entendant rien. Il le tenait toujours à sa

portée, et s'en servait, à ce qu'il paraît, aussi habituellement que de

son Virgile. Ce volume in-folio, couvert en bois avec de bons fermoirs

en cuivre, selon l'usage du temps[567], tomba plusieurs fois sur sa

jambe gauche, et la frappant au même endroit, y fit une plaie qui

s'envenima. Les médecins crurent qu'il faudrait lui couper la jambe. Le

régime, les fomentations et le repos la guérirent. Dès qu'il put monter

à cheval, il fit à Bergame, un petit voyage, plus remarquable encore par

son motif. Son nom était alors parvenu au plus haut point de célébrité:

l'Italie entière avait en quelque sorte les yeux sur lui: les orateurs,

les philosophes, les poëtes, le regardaient comme leur maître; des

hommes même d'une profession étrangère aux lettres, partageaient

l'admiration générale.

[Note 567: C'est ce qu'on pourrait vérifier: ce livre précieux,

écrit de la main de Pétrarque, est à Florence, dans la bibliothèque

Laurentienne. (_Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 495, en note.)]

Un orfèvre de Bergame, nommé _Capra_, homme d'un esprit cultivé, riche,

et le premier dans son art, devint presque fou d'enthousiasme: il obtint

à force de prières, que Pétrarque le vînt voir à Bergame. Le gouverneur,

le commandant, la ville entière lui firent une réception de prince, et

se disputèrent l'honneur de le loger. Il donna la préférence à son

orfèvre, qui faillit en mourir de joie, le reçut avec une magnificence

que les plus grands seigneurs auraient pu à peine égaler, et lui prouva,

par le nombre et le choix des livres qui composaient sa bibliothèque,

par sa conversation, par la chaleur et l'empressement délicat de ses

soins, qu'il méritait cette préférence.

L'hiver suivant, Boccace fit un voyage à Milan, tout exprès pour le

voir[568]. Plusieurs jours s'écoulèrent pour eux dans de doux

entretiens, et ils ne se séparèrent qu'à regret. Pétrarque avait donné à

son ami un exemplaire de ses églogues latines, écrit de sa main.

Boccace, de retour à Florence, lui en envoya un du poëme de Dante, qu'il

avait aussi copié de la sienne[569]. Pétrarque n'avait pas ce poëme dans

sa bibliothèque, et cela pouvait accréditer l'opinion qu'il était jaloux

de son auteur. Boccace avait joint à cette copie, de très-grands éloges

du Dante. Il s'en justifiait en quelque sorte, en lui écrivant que ce

poëte avait été son premier maître, _la première lumière qui avait

éclairé son esprit_. La réponse de Pétrarque est très-curieuse[570]. On

y voit, que s'il n'était pas positivement jaloux du Dante, la réputation

de ce grand poëte lui portait cependant quelque ombrage. Il attribue le

peu d'empressement qu'il avait montré pour son poëme, au projet qu'il

avait eu, dès sa jeunesse, d'écrire aussi en langue vulgaire, et à la

crainte de devenir plagiaire ou copiste sans le vouloir. On voit

clairement par les expressions dont il se sert qu'il ne lui accordait de

supériorité que dans cette langue vulgaire, dont il croyait la vogue peu

durable; qu'il ne regardait pas comme un objet d'envie, un homme qui

avait fait sa principale et peut-être son unique occupation de ce qui

n'avait été pour lui qu'un jeu et un essai de son esprit; que lui-même

faisait alors très-peu de cas de ce qu'il avait écrit dans cette langue,

et qu'il fondait pour l'avenir sa renommée sur des titres qu'il

regardait comme plus solides; mais dont le temps, qui fait la destinée

des langues et des ouvrages, a tout autrement décidé.

[Note 568: 1359.]

[Note 569: Ce beau manuscrit était à la bibliothèque du Vatican, N°.

3199: il est maintenant sous le même numéro à la Bibliothèque impériale.

C'est, sans contredit, le plus précieux qui existe de ce poëme.]

[Note 570: Voy. _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 508 et suiv.

Cette lettre, qui n'est pas dans l'édition de Bâle, est dans celle des

lettres de Pétrarque, Genève (Lyon), 1601, in-8°, fol. 445.]

Il continuait de se partager entre sa jolie retraite de Linterno et le

séjour de Milan. Il avait depuis peu avec lui Jean, son fils naturel,

qui, parvenu à l'âge des passions, lui donnait des chagrins et de

l'inquiétude. Il fut volé de tout ce qu'il avait à Milan, et ne put en

accuser que son fils. Ce vol fut la cause qui le fît changer de demeure,

ou le prétexte qu'il donna de ce changement. Il alla s'établir dans une

abbaye hors des murs de la ville, entre la porte de Côme et celle de

Verceil[571]. Peu de temps après[572], sa vie paisible et studieuse fut

encore interrompue pour une ambassade honorable. Le roi Jean, prisonnier

en Angleterre depuis la bataille de Poitiers, était enfin sorti de sa

longue captivité; Isabelle, sa fille, venait d'épouser, à Milan, le fils

de Galéas Visconti. Galéas députa Pétrarque auprès du roi, pour le

complimenter sur sa délivrance[573]. L'état déplorable où il trouva

Paris et ce qu'il traversa du royaume, le toucha jusqu'aux larmes,

quoiqu'il n'aimât pas la France. Le roi Jean et le dauphin, son fils,

lui firent l'accueil le plus distingué. Le peu qu'il y avait de gens de

lettres et de savants capables de l'entendre, s'empressèrent de jouir de

ses entretiens et de rendre hommage à ses lumières. Le roi voulut le

retenir à sa cour: le dauphin l'en pressa encore davantage; mais

l'Italie le rappelait; il y revint dès que sa mission fut remplie. Les

instances du roi Jean, ses présents, ses promesses plus magnifiques

encore, le poursuivirent jusqu'à Milan; il reçut aussi de l'empereur,

peu de temps après son retour[574], des invitations non moins

pressantes, accompagnées de l'envoi d'une coupe d'or d'un travail

admirable; mais ni la France, ni l'Allemagne ne le tentèrent. Il opposa

à toutes les sollicitations ses deux passions dominantes, l'amour de la

patrie, et ce qu'il appelait sa paresse.

[Note 571: C'est le monastère de St.-Simplicien, de l'ordre des

Bénédictins du mont Cassin.]

[Note 572: 1360.]

[Note 573: La harangue qu'il adressa au roi est conservée parmi les

mêmes manuscrits de la bibliothèque impériale de Vienne, où se trouve

celle qu'il avait prononcée devant le sénat de Venise. (Baldelli, _ub.

supr._, p. 113, note.)]

[Note 574: 1361.]

Cet amour était mis à de grandes épreuves. L'Italie était dévastée par

la peste et par la guerre. Les compagnies étrangères y redoublaient

leurs ravages et y répandaient la contagion. Le Milanais était en proie

à ces deux fléaux à la fois; c'est sans doute ce qui força Pétrarque à

quitter Milan et l'agréable séjour de Linterno, et à se réfugier à

Padoue. Il s'était réconcilié avec son fils Jean, et commençait à en

espérer mieux: il le perdit. Ses amis firent de nouveaux efforts pour

l'attirer, les uns à Naples, les autres à Avignon. L'empereur renouvela

aussi ses instances. Pétrarque fut près de céder. Il se mit même en

route pour Avignon, alla jusqu'à Milan, et de là, changeant d'avis,

voulut s'acheminer vers l'Allemagne, mais les compagnies franches

étaient partout, obstruaient tous les passages: il revint à Padoue et en

fut chassé par la peste[575]. Elle n'avait point encore gagné Venise: il

y chercha un asyle: jamais il ne se transportait ainsi sans ses livres,

qui le suivaient chargés sur plusieurs chevaux[576]. C'était un embarras

dont il trouva le moyen de se délivrer honorablement, en faisant à la

république de Venise le don de sa bibliothèque. Ce don fut accepté par

un décret, qui assigna un palais pour le logement de Pétrarque et de ses

livres[577]. Il avait mis pour condition que jamais ils ne seraient

séparés ni vendus. Il espérait qu'on prendrait soin de les conserver

après lui; mais ce soin a été négligé. Les livres ont péri, et il ne

reste plus que la mémoire d'une donation que le temps aurait dû

respecter.

[Note 575: 1362.]

[Note 576: C'est ce qui l'obligeait à en avoir toujours un grand

nombre.]

[Note 577: Il s'appelait le palais des _Deux-Tours_, et appartenait

aux _Molini_: Il a servi depuis de monastère aux religieuses du

St.-Sépulcre. (_Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 616.)]

Pétrarque eut encore une fois à Venise la consolation de recevoir chez

lui son ami Boccace, que la peste avait chassé de Florence[578]. Ils

passèrent délicieusement ensemble les trois mois les plus chauds de

l'année. Ils auraient voulu ne se plus quitter. Plus Pétrarque perdait

de ses amis, plus ceux qui lui restaient lui devenaient chers. Cette

seconde peste lui fut aussi fatale que la première: elle venait de lui

enlever Azon de Corrège et son cher Socrate: à peine eut-il reçu les

adieux de Boccace, qu'il apprit coup sur coup la perte de Lélius, d'un

autre intime ami qu'il appelait Simonide[579] et de Barbate de Sulmone.

Un chagrin moins sensible, mais qui ne laissa pas de l'affecter

vivement, fut de voir accueillie par des critiques amères la publication

de ses Églogues latines et de quelques fragments de son poëme de

l'Afrique. Cette sensibilité du génie est assez généralement blâmée par

ceux qui n'en ont pas. Ses souffrances sont une partie de ses secrets

qu'ils ne conçoivent pas plus que les autres. Mais Pétrarque avait assez

de quoi s'en consoler dans les témoignages d'admiration que le suivaient

partout et qu'on lui adressait de toutes parts.

[Note 578: 1363.]

[Note 579: _Francesco Nelli_, prieur des Saints-Apôtres.]

Peu de temps après son établissement à Venise, il rendit à cette

république un bon office, qui accrut encore la considération dont il y

jouissait[580]. Une révolte qui venait d'éclater dans l'île de Candie,

exigeait qu'on y envoyât une expédition prompte, sous un général habile

et renommé. Le sénat jeta les yeux sur _Luchino del Verme_, qui

commandait les troupes des seigneurs de Milan. Le doge, en lui écrivant

pour lui proposer ce commandement, engagea Pétrarque à lui écrire aussi

de son côté. Pétrarque s'était intimement lié à Milan avec ce général,

qui joignait des qualités aimables à ses talents militaires. Sa lettre

et celle du doge eurent un plein succès. Les Visconti étant alors en

paix, _Luchino_ accepta, partit, vainquit, délivra les prisonniers que

les révoltés avaient faits, prit toutes leurs places, pacifia l'île, et

revint à Venise présider et distribuer des prix aux jeux équestres, à la

manière antique, qui furent donnés pendant quatre jours pour célébrer sa

victoire. Le doge y assistait, à la tête du sénat, dans une tribune de

marbre, au-dessus du vestibule de l'église Saint-Marc. La place de

Pétrarque y fut marquée à la droite du doge. Sans charge, sans fonctions

dans la république de Venise, il en exerçait une suprême; il était en

Italie, le chef et, pour ainsi dire, le doge de la république des

lettres.

[Note 580: 1364.]

Il ne sortait plus de Venise que pour aller de temps en temps à Pavie,

où Galéas Visconti, qui y avait fixé son séjour, ne le voyait jamais

assez, et à Padoue, que ses amis, les seigneurs de Carrare, possédaient

toujours[581]. Il y allait à certains temps de l'année desservir son

canonicat. Déjà très-riche en bénéfices, il en eut alors un nouveau,

qu'il ne garda pas long-temps. Les Florentins désiraient toujours qu'il

revînt habiter parmi eux. Ils n'imaginèrent pour cela rien de mieux que

de demander pour lui au pape un canonicat dans leur ville. Urbain V, qui

avait succédé à Innocent VI, et qui avait d'autres vues sur Pétrarque,

lui en donna un à Carpentras[582]; mais, dans ce moment même, le bruit

de sa mort se répandit, on ne sait pourquoi, en Italie. On le crut à

Avignon; et l'ardeur pour les promotions y étaient si grande, qu'en peu

de jours le pape disposa de ce canonicat, de celui de Padoue, de

l'archidiaconé de Parme, et de tous ses autres bénéfices. Quand on sut

qu'il était vivant, toutes ces nominations furent annulées, excepté

celle du canonicat de Carpentras.

[Note 581: Après la mort de Jacques de Carrare, assassiné en 1350,

_Giacomino_ son frère, et _Francesco_ son fils, gouvernèrent d'abord

ensemble; mais ils se divisèrent; l'oncle conspira contre le neveu en

1355; celui-ci le fit enfermer pour le reste de ses jours. François de

Carrare, qui gouvernait seul alors depuis dix ans, semblait avoir hérité

de l'amitié que son père avait eue pour Pétrarque.]

[Note 582: 1365.]

L'ancien évêque de ce diocèse, Philippe de Cabassoles, alors patriarche

de Jérusalem, était le plus cher des amis que Pétrarque avait encore à

Avignon. Il promettait depuis long-temps à ce prélat un _Traité de la

vie solitaire_, qu'il avait commencé à Vaucluse. L'ayant achevé à

Venise, il le lui envoya, avec la dédicace qui lui est adressée, et

qu'on lit à la tête de ce Traité. Le pape Urbain faisait concevoir de

grandes espérances, opérait des réformes dans toutes les parties de la

discipline, et donnait l'exemple de celle des moeurs, dont il était plus

que temps d'arrêter l'effrayante corruption. Pétrarque le crut digne de

remplir enfin ses vues sur l'Italie. Il lui écrivit une lettre longue,

éloquente et hardie, pour l'engager à y revenir[583]. Cette lettre,

aussi remplie de traits d'érudition que de hardiesse, étonna doublement

Urbain, qui était plus savant en droit canon qu'en littérature et en

histoire[584]. Il chargea François Bruni d'Arezzo, alors secrétaire

apostolique, d'y faire quelques commentaires qui lui en facilitassent

l'intelligence. Tout le monde, dans Avignon, fut surpris au ton que

Pétrarque osait prendre avec un souverain pontife; cependant, soit que

le pape eût déjà conçu le dessein de son retour, soit qu'il y fût porté

par les raisonnements et par l'éloquence de Pétrarque, il déclara, peu

de temps après avoir reçu cette lettre, son départ pour Rome, dont il

fixa l'époque après Pâques de l'année suivante. Malgré les efforts que

le roi de France fit pour le retenir, et tous les petits moyens qu'y

employèrent les cardinaux, fâchés de quitter les beaux palais qu'ils

avaient fait bâtir, et beaucoup d'agréments et de jouissances qu'ils

n'étaient pas sûrs de retrouver ailleurs, Urbain tint sa parole; il

partit d'Avignon, le 30 avril[585], alla s'embarquer à Marseille,

s'arrêta quelques jours à Gênes, resta quatre mois à Viterbe, et fit, au

mois d'octobre, son entrée solennelle à Rome. On doit penser qu'il ne

tarda pas à y recevoir une lettre de félicitation de Pétrarque, qui lui

exprima, de Venise, la joie dont il était transporté.

[Note 583: 1366.]

[Note 584: _Mém. pour la Vie de Pétr._, t. III, p. 691.]

[Note 585: 1367.]

Dans son dernier voyage à Padoue, il avait éprouvé un de ces chagrins

domestiques auxquels ni la supériorité d'esprit, ni l'étude de la

philosophie ne peuvent empêcher d'être sensible. Il avait depuis environ

trois ans auprès de lui un jeune homme sans fortune, mais d'un heureux

naturel, et qui montrait de grandes dispositions pour les lettres. Il

était né à Ravenne[586], de parents pauvres et obscurs. Lorsqu'il prit

ensuite sa place dans le monde littéraire, il joignit à son prénom le

nom de sa patrie, et se rendit célèbre sous celui de Jean de

Ravenne[587]. Pétrarque, à qui il servait de secrétaire, charmé de sa

douceur et des talents qu'il annonçait, l'admettait à sa table, à ses

plus secrets entretiens: dans ses promenades, dans ses voyages, il le

menait partout avec lui; il le dirigeait dans ses études; il s'occupait

de son avenir, et, lui ayant fait prendre l'état ecclésiastique, il

attendait pour lui un bénéfice qui devait lui procurer l'indépendance;

il l'aimait enfin avec toute la tendresse d'un père. Un matin, ce jeune

homme entre dans son cabinet, et lui déclare qu'il va partir, qu'il ne

veut plus rester dans sa maison. Pétrarque, sans se fâcher, le

questionne, cherche à le ramener, à l'attendrir, à l'effrayer sur les

suites du parti qu'il va prendre. Jean persiste à vouloir partir.

Pétrarque part lui-même pour Venise, l'emmène avec lui, tâche de lui

remettre la tête, qu'en effet il semblait avoir perdue. Il voulait aller

à Naples voir le tombeau de Virgile; en Calabre, chercher le berceau

d'Ennius; à Constantinople et en Grèce, apprendre le grec. Il partit

enfin, mais pour Avignon. Des accidents fâcheux l'arrêtèrent en route:

il revint sur ses pas jusqu'à Pavie, mourant de faim, de fatigue et de

misère. Il y attendit Pétrarque, qui s'y rendit peu de temps après, le

reçut avec bonté, lui pardonna, mais ne se fia plus à lui. Un an fut à

peine écoulé, que la tête de Jean se monta de nouveau. Il voulut

absolument aller en Calabre. Pétrarque souffrit sans se plaindre ce

retour qu'il avait prévu, lui donna des lettres de recommendation pour

Rome et pour Naples, continua de s'y intéresser, et même de

correspondre avec lui, l'exhortant toujours de loin, comme il l'avait

fait de près pendant quatre ans, à l'étude et à la vertu. Jean de

Ravenne acquit dans la suite une grande célébrité, et l'Italie eut en

lui un des principaux restaurateurs des lettres, qu'il dut aux bienfaits

de Pétrarque et à ses leçons.

[Note 586: Vers l'an 1350.]

[Note 587: Son nom de famille était _Malpighino_.]

Pétrarque apprit à Venise que si le nouveau pape faisait le bonheur de

Rome par son retour, il se disposait à compromettre celui de l'Italie

entière par la guerre qu'il suscitait aux Visconti. Urbain V les

haïssait mortellement, et, résolu de les exterminer, il fit une ligue

avec les Gonzague, les seigneurs d'Est, de Carrare, les Malatesta et

plusieurs autres. L'empereur était à la tête; il venait d'entrer en

Italie. Barnabé Visconti, qui, au milieu de tous ses vices, avait

l'esprit belliqueux, ne songeait qu'à se défendre. Galéas, plus prudent,

préférait de négocier. Il appela Pétrarque à Pavie et le chargea d'aller

à Bologne trouver le cardinal Grimoard, frère et légat du pape, et de

traiter avec lui des moyens de prévenir la guerre[588]. Mais il n'était

plus temps, et quelque bon négociateur que fût Pétrarque, il échoua

encore une fois.

[Note 588: 1368.]

Outre son amitié pour Galéas qui le rendait sensible à ses dangers, il

était effrayé de voir l'Italie en proie à des troupes étrangères et

féroces. Le pape faisait marcher à sa solde des Espagnols, des

Napolitains, des Bretons, des Provençaux; l'empereur, des Bohémiens, des

Esclavons, des Polonais, des Suisses; Barnabé, outre les Italiens, des

Anglais, des Allemands, des Bourguignons, des Hongrois. Quelques maux

que Barnabé eût faits à l'Italie, qu'étaient-ils auprès de ceux qu'un

ministre de paix avait préparés pour l'en punir? Mais Barnabé n'était

pas moins adroit que méchant et intrépide. Il parvint à conjurer

l'orage. Il connaissait le faible de Charles IV. L'or qu'il lui prodigua

paralysa tous les mouvements de la ligue; et l'empereur, qui en était

chef, borna ses triomphes à mener à Rome le cheval du pape par la bride,

à y faire couronner Elisabeth, sa quatrième femme, et à remplir les

fonctions de diacre à la messe du couronnement.

Urbain désirait ardemment voir Pétrarque[589]. Il le fit presser par ses

amis de venir à Rome, et l'en pressa enfin lui-même par une lettre

remplie des expressions les plus flatteuses. Pétrarque, quoique malade,

passa l'hiver à faire ses dispositions pour ce voyage. La première fut

de faire et d'écrire de sa propre main son testament[590], que l'on

trouve dans la plupart des éditions de ses oeuvres. Parmi plusieurs legs

de piété, d'amitié, de bienfaisance, on y remarque deux articles, dont

l'un prouve son goût pour les arts, l'autre son amitié pour Boccace, et

en même temps le mauvais état de fortune où il le savait réduit. Il

lègue par le premier, au seigneur de Padoue, son tableau de la Vierge,

peint par Giotto, _dont les ignorants_, dit-il, _ne connaissent pas la

beauté, mais qui fait l'étonnement des maîtres de l'art_. Par le second,

il lègue à Jean de Certaldo, ou Boccace, cinquante florins d'or, pour

acheter un habit d'hiver pour ses études et ses travaux de nuit; et il

ajoute qu'il est honteux de laisser si peu de chose à un si grand

homme[591].

[Note 589: 1369.]

[Note 590: Avril 1370.]

[Note 591: _Domino Joanni de Certaldo seu Boccatio, verecundè

admodum tanto viro tam modicum, lego quinquaginta florenos auri, pro unâ

veste hyemali, ad studium lucubrationesque nocturnas._]

Peu de jours après, il se mit en route, encore faible, et seulement

soutenu par son courage. Mais il ne put aller que jusqu'à Ferrare. Il y

tomba comme mort, et resta plus de trente heures sans connaissance, ne

sentant pas plus, comme il l'écrivait quelque temps après, les remèdes

violents qu'on lui administrait _qu'une statue de Phidias ou de

Polyclète l'aurait pu faire_. Revenu enfin de cet état par les soins des

seigneurs d'Est, qui le reçurent dans leur palais, il voulut inutilement

continuer sa route; il fut obligé de revenir à Padoue, couché dans un

bateau. Dès qu'il eut pris quelques forces, il chercha, pour se

rétablir, une demeure champêtre aux environs de cette ville. Son choix

se fixa sur Arqua, gros village à quatre lieues de Padoue, situé sur le

penchant d'une colline dans les monts Euganéens, pays fameux par la

salubrité de l'air, par sa position riante et la beauté de ses vergers.

Il fit bâtir au haut de ce village une maison petite, mais agréable et

commode. Dès qu'il y fut établi avec sa famille, entouré de sa fille

qu'il avait mariée, de son gendre, d'un bon ecclésiastique qui

l'accompagnait à l'église, reprenant avec un peu de santé toute son

ardeur pour le travail, occupant quelquefois jusqu'à cinq secrétaires,

il mit la dernière main à un ouvrage qu'il avait commencé depuis trois

ans, et qui a pour titre: _De sa propre ignorance et de cette de

beaucoup d'autres_[592]. Nous en verrons bientôt le sujet, qu'il serait

trop long d'expliquer ici. Peut-être eût-il fallu, pour se rétablir

entièrement, qu'il renonçât tout-à-fait à travailler; mais, pour les

esprits tels que le sien, c'est presque renoncer à vivre. Il aurait

fallu aussi qu'il observât un autre régime: son médecin, qui était son

ami[593], le lui recommandait sans cesse. Mais Pétrarque le voyait avec

plaisir comme ami, et ne le croyait pas du tout comme médecin. Il se

fatiguait d'austérités, ne mangeait qu'une fois le jour quelques

légumes, quelques fruits, buvait de l'eau pure, jeûnait souvent, et les

jours de jeûne, ne se permettait que le pain et l'eau. Il eût fallu

enfin qu'il n'apprît pas une nouvelle capable de retarder encore sa

guérison, celle du départ subit et imprévu du pape et de son retour à

Avignon. Sainte Brigitte avait dit au S. Père: _Si vous allez à Avignon,

vous mourrez bientôt_. Il n'en voulut rien croire; mais, à peine arrivé

dans la Babylone d'Occident, il tomba malade et mourut.

[Note 592: _De ignorantiâ sui ipsius et multorum_.]

[Note 593: Il se nommait Jean Dondi: c'était le fils de Jacques

Dondi, célèbre philosophe, médecin et astronome, auteur de la fameuse

horloge qui fut placée sur la tour du palais de Padoue, en 1344. Le fils

fut aussi astronome en même temps que médecin. Il inventa et exécuta

lui-même une autre horloge encore plus fameuse, qui fut placée à Pavie

dans la bibliothèque de Jean Galeaz Visconti. C'est de là que cette

famille Dondi avait pris le surnom de _Degli Orologi_. Plusieurs auteurs

français et italiens ont confondu le père et le fils, et leurs deux

horloges. Tiraboschi a rectifié ces erreurs. _Stor. della Let. it._ t.

V, p. 177-184.]

Grégoire XI, qui remplaça Urbain V, aussi vertueux que son prédécesseur,

eut la même bienveillance pour Pétrarque, et Pétrarque ne se refusait

pas à profiter de ses bonnes dispositions pour sa fortune, quoique le

dépérissement total de ses forces l'avertît de sa fin prochaine. Il eut

un moment de joie qui fut bientôt suivi d'une affliction nouvelle. Son

bon et ancien ami, l'évêque de Cabassole, devenu cardinal, fut envoyé

légat à Pérouse. Dès qu'il fut arrivé, il en instruisit Pétrarque, qui

lui témoigna dans sa réponse un vif désir de le revoir. Il essaya de

monter à cheval pour satisfaire ce désir, mais sa faiblesse lui permit à

peine de faire quelques pas. Le cardinal, de son côté, n'était pas dans

un meilleur état. Il ne fit que languir depuis son arrivée en Italie; il

mourut peu de mois après[594], et la faiblesse de ces deux amis,

rapprochés après une séparation si longue, les priva de la consolation

de s'embrasser.

[Note 594: 1372]

Pétrarque parut reprendre quelques forces et remplit bientôt après, sur

la scène du monde, un dernier rôle que lui confia l'amitié. La guerre

s'était élevée entre les Vénitiens et François de Carrare, seigneur de

Padoue. Cette ville était menacée d'un siége; mais la campagne remplie

de troupes, était encore un séjour plus dangereux. Pétrarque sortit

d'Arqua pour se réfugier à Padoue avec ses livres; car, après s'être

défait des premiers, il en avait acquis de nouveaux, comme il arrive

toujours quand on les aime. A Padoue, il trouva dans un libelle qui

excita sa bile, une occasion d'exercer sa plume. Le pape, mécontent de

cette guerre, envoya, en qualité de nonce, un jeune professeur en droit,

nommé Ugution, ou Uguzzon de Thiennes, pour rétablir la paix. Ce nonce

se rendit d'abord à Padoue. Il connaissait Pétrarque; il l'alla voir, et

lui communiqua un écrit injurieux qu'un moine français, dont il ignorait

le nom, venait de publier à Avignon contre lui. C'était une critique

amère de la lettre qu'il avait adressée quatre ans auparavant à Urbain

V, pour le féliciter de son retour à Rome. Rome et l'Italie n'y étaient

pas plus ménagées que Pétrarque. Peut-être n'eût-il pas répondu à des

attaques uniquement dirigées contre lui; mais il ne put souffrir qu'un

moine barbare osât écrire contre l'objet de ses adorations. La colère ne

lui donna que trop de forces. Il s'emporta dans cette réponse en

expressions indignes de lui, comme il l'avait fait vingt ans auparavant

contre le médecin du pape. Cette seconde invective s'est malheureusement

conservée comme la première[595]: toutes deux prouvent que le caractère

le plus doux peut quelquefois s'aigrir, et l'esprit le plus élevé

descendre de sa hauteur; mais c'était descendre bien bas, que de se

ravaler jusqu'aux injures avec un moine.

[Note 595: Voy. _OEuvres de Pétrarque_, Bâle, 1581, fol. 1068. Elle

est adressée à Ugution lui-même. L'abbé de Sade dit (t. III, p. 790),

que ce nonce logea chez Pétrarque à Padoue; mais on voit, par les

expressions dont Pétrarque se sert, qu'il était seulement aller le

visiter. _Nuper alliud agenti mihi et jam dudum certaminis hujus oblito,

scholastici nescia eujus epistolam, imo librum dicam.... attulisti, dum

è longinquo veniens, amice, hanc exiguam domum tuam, me visurus,

adisses._ Ces éditions de Bâle sont fort corrompues; il paraît que dans

ces derniers mots _tuam_ est de trop, ou qu'il faut lire _meam_.]

Cependant la guerre continuait avec fureur. François de Carrare avait eu

d'abord l'avantage; mais le roi de Hongrie, qui lui avait envoyé des

troupes, menaça de les tourner contre lui s'il ne consentait à la paix.

Venise se voyant soutenue, la proposait à des conditions humiliantes; il

fallut pourtant l'accepter[596]. Un article du traité portait qu'il

irait eu personne à Venise, ou qu'il enverrait son fils demander pardon

à la république, des insultes qu'il lui avait faites, et lui jurer

fidélité. Le seigneur de Padoue envoya son fils, et pria Pétrarque de

l'accompagner et de porter pour lui la parole devant le sénat. Cette

mission était désagréable; mais l'attachement de Pétrarque pour un

prince, fils de son ancien ami et de son bienfaiteur, ne lui permit pas

de chercher dans son âge et dans sa santé toujours chancelante, des

raisons pour s'en dispenser. Le jeune Carrare[597], Pétrarque et une

suite nombreuse arrivés à Venise, eurent dès le lendemain audience. Soit

fatigue, ou soit que la majesté du sénat vénitien troublât Pétrarque, il

ne put prononcer son discours, et la séance fut remise au jour suivant.

Ce discours, qui ne s'est point conservé, fut vivement applaudi. Les

Vénitiens témoignèrent la plus grande joie de revoir dans leur ville

celui qui, pendant plusieurs années, en avait fait l'ornement.

[Note 596: 1373.]

[Note 597: Il se nommait _Francesco Novello_.]

La paix faite, il revint à Arqua, plus faible qu'auparavant. Une fièvre

sourde le minait, sans qu'il voulût rien changer à son train de vie. Il

lisait ou écrivait sans cesse. Il écrivait surtout à son ami Boccace,

dont il lut alors le Décaméron pour la première fois[598]. Il fut

enchanté de cet ouvrage. Ce qu'on y trouve de trop libre, lui parut

suffisamment excusé par l'âge qu'avait l'auteur quand il le fit, par la

langue vulgaire dans laquelle il l'avait écrit, par la légèreté du sujet

et celles des personnes qui devaient le lire. L'histoire de Griselidis

le toucha jusqu'aux larmes[599] Il l'apprit par coeur pour la réciter à

ses amis: enfin il la traduisit en latin pour ceux qui n'entendaient pas

la langue vulgaire, et il envoya cette traduction à Boccace[600].

[Note 598: 1374.]

[Note 599: C'est la dernière Nouvelle du Décaméron.]

[Note 600: Elle est dans l'édition de Bâle, page 541, sous ce titre:

_De obedientiâ ac fide uxoriâ, Mythologia_.]

La lettre dont il l'accompagna est peut-être la dernière qu'il ait

écrite. Peu de temps après, ses domestiques le trouvèrent dans sa

bibliothèque, courbé sur un livre et sans mouvement. Comme ils le

voyaient souvent passer des jours entiers dans cette attitude, ils n'en

furent point d'abord effrayés: mais ils reconnurent bientôt qu'il ne

donnait aucun signe de vie; la maison retentit de leurs cris: il n'était

plus. Il mourut d'apoplexie, le 18 juillet 1374, âgé de soixante-dix

ans.

Le bruit de sa mort, qui se répandit aussitôt, causa une aussi grande

consternation que si elle eût été imprévue. François de Carrare et toute

la noblesse de Padoue, l'évêque, son chapitre, le clergé, le peuple même

se rendirent à Arqua pour assister à ses obsèques; elles furent

magnifiques, et cependant accompagnées de larmes. Peu de temps après,

François de Brossano, qui avait épousé sa fille, fit élever un tombeau

de marbre sur quatre colonnes, vis-à-vis l'église d'Arqua, y fit

transporter le corps et graver une épitaphe fort simple en trois assez

mauvais vers latins. On y voit encore ce monument, que visitent tous les

amis de la poésie, de la vertu et des lettre, assez heureux pour voyager

dans ces belles contrées, et dont ils n'approchent qu'avec une émotion

profonde et un saint respect.

Les honneurs qui furent rendus à Pétrarque après sa mort, dans presque

toute l'Italie, et ceux qu'il avait reçus de son vivant, l'exemple que

la faveur dont il avait joui auprès des Grands offrait de la

considération où les lettres pouvaient prétendre, et l'idée que son

caractère avait donnée aux Grands du prix et de la dignité des lettres

contribuèrent puissamment à en répandre le goût. Ses ouvrages et le soin

qu'il prit constamment de ramener les gens de lettres et les gens du

monde à l'étude et à l'admiration des anciens, y contribuèrent encore

davantage. Supérieur à tous les préjugés nuisibles qui subjuguaient

alors les esprits, il combattit sans relâche dans ses Traités

philosophiques, dans ses lettres, dans ses entretiens, l'astrologie,

l'alchimie, la philosophie scholastique, la foi aveugle dans Aristote et

dans l'autorité d'Averroës. Sa compassion et son mépris pour les erreurs

de son temps le remplissaient d'admiration pour la saine vénérable

antiquité. Il se réfugiait parmi les anciens pour se consoler de tout ce

qui blessait ses yeux chez les modernes.

Il apprit à ses contemporains, le prix qu'on devait attacher aux

monuments des arts et des lettres que le temps n'avait pas détruits. Ce

fut lui qui eut le premier l'idée d'une collection chronologique de

médailles impériales, secours indispensable pour l'étude de l'histoire.

Il mit à former cette collection, le zèle qui l'animait pour tout ce qui

intéressait les lettres. Lorsqu'il alla trouver l'empereur Charles IV, à

Mantoue, il lui offrit plusieurs de ces belles médailles d'or et

d'argent dont il faisait ses délices. Il y en avait surtout une

d'Auguste, si bien conservée, qu'il y paraissait vivant. «Voilà, dit

Pétrarque, à l'empereur, les grands hommes dont vous occupez maintenant

la place, et qui doivent être vos modèles.» Ce présent était un grand

sacrifice dont Charles sentit vraisemblablement très-peu le prix, et ce

mot une leçon qu'il se soucia fort peu de suivre.

Un autre guide nécessaire, la géographie, manquait alors presque

entièrement à l'étude de l'histoire. Pétrarque tourna de ce côté,

l'ardeur de ses recherches, et rendit plus facile aux autres,

l'instruction qu'il y avait acquise. Son _Itinéraire de Syrie_[601],

prouve que cette instruction était très-étendue pour son temps. On voit,

par une de ses lettres[602], qu'il avait fait de grands efforts pour

fixer d'une manière certaine, le plan de l'île de Thulé ou Thylé, dont

il est si souvent parlé dans les anciens. N'oubliant jamais, dans aucun

de ses travaux, l'intérêt de sa patrie, il avait fait dessiner, sous les

yeux du roi Robert, une carte d'Italie, plus exacte que toutes celles

qui existaient alors[603]. Enfin, il avait rassemblé dans sa

bibliothèque, tout ce qu'il put trouver de cartes et de livres de

géographie. Cette bibliothèque était considérable; on a vu qu'après

avoir libéralement donné la première, il avait cédé au besoin de s'en

former une seconde; et ce mot de bibliothèque, qui ne signifie

aujourd'hui que quelques soins pris, quelques recherches faites, et

souvent même une simple commission donnée à un libraire, signifiait

alors tout autre chose. Les bons manuscrits étaient d'une rareté

extrême, surtout ceux des anciens auteurs grecs et latins, dont on

n'avait même encore retrouvé qu'un petit nombre. On peut dire que

Pétrarque mit le premier, une sorte de passion à en suivre la trace, à

en faire lui-même, et à en favoriser la recherche. Ses lettres sont

remplies de ces détails intéressants. Souvent un auteur lui en fait

connaître un autre; en en cherchant un, il en trouve plusieurs, et son

insatiable curiosité s'augmente à mesure qu'il fait plus de

découvertes[604]. Il recommande sans cesse qu'on cherche d'anciens

livres, principalement en Toscane, qu'on examine les archives des

maisons religieuses, et il adresse les mêmes prières à ses amis, en

Angleterre, en France, en Espagne. Son avidité pour cette recherche

était connue si généralement et si loin, que Nicolas Sigeros, grec

distingué à la cour de Constantinople, lui envoya pour présent, une

copie complète des poëmes d'Homère; et la lettre de remercîment que lui

écrivit Pétrarque, prouve quel fut l'excès de sa joie à la présence

inattendue du prince des poëtes.

[Note 601: _Itinerarium Syriacum_, éd. de Bâle 1581, p. 557.]

[Note 602: _Rer. Familiar._, lib. III, ép. I.]

[Note 603: _Flavio Biondo_, écrivain du siècle suivant, avait

consulté cette carte; il en parle dans son _Italia illustrata_.]

[Note 604: Voyez, sur cette passion toujours croissante, sa lettre à

son frère Gérard, _Familiar._, l. III, ép. 18.]

Il n'avait point appris le grec dans sa première jeunesse; quoiqu'il

restât toujours en Italie quelque culture de cette langue, elle n'était

point comprise encore dans le cours des études communes. Il saisit pour

la première fois, à Avignon, l'occasion de l'apprendre lorsque le moine

Barlaam, né en Calabre, mais qui avait passé en Grèce, fut envoyé par

l'empereur Andronic, à la cour de Benoît XII[605], sous prétexte de

négocier la réunion des deux églises, et en effet, pour solliciter des

secours contre les Turcs. Les dialogues de Platon furent le principal

objet de leurs leçons. Pétrarque fut enthousiasmé des hautes idées de ce

philosophe sur l'amour, sur la nature et l'union des âmes; et comme ces

leçons ne durèrent pas long-temps, on peut dire qu'il y apprit plus de

platonisme que de grec. Son second maître fut Léonce Pilate, qui était

aussi un Calabrois devenu Grec. Quelque désagréable qu'il fût de sa

personne et dans ses manières, Boccace qui l'avait attiré à Florence, le

conduisit à Venise lorsqu'il alla voir son ami[606]; Léonce y resta

quelque temps, et Pétrarque en tira les deux seules choses qu'il pût

gagner dans un commerce de cette espèce, une connaissance un peu plus

approfondie du grec, qu'il ne sut cependant jamais parfaitement, et

quelques livres grecs, entièrement inconnus jusqu'alors en Italie, parmi

lesquels était un beau manuscrit de Sophocle. Ce même Léonce Pilate

avait fait, à la prière de Boccace, et en société avec lui, une

traduction latine, la plus ancienne que l'on connaisse, de l'Iliade et

d'une grande partie de l'Odyssée. Boccace la promit pendant long-temps à

Pétrarque. Il lui en envoya enfin une copie faite par lui-même, que son

ami reçut avec de nouveaux transports.

[Note 605: Barlaam vint, pour la première fois, à Avignon, en 1339,

et y revint en 1342. L'abbé de Sade veut qu'à ces deux voyages,

Pétrarque ait pris de ses leçons. Tiraboschi croit, avec plus de

vraisemblance, que ce ne fut qu'au second voyage. Voyez _Stor. della

lett. ital._, t. V, p. 368.]

[Note 606: En 1363.]

Son ardeur pour les livres latins était encore plus vive. On ne

possédait de son temps que trois décades de Tite-Live, la première, la

troisième et la quatrième. Encouragé par le roi Robert, il n'épargna

rien pour retrouver au moins la seconde; mais tous ses soins furent

inutiles. Il entreprit aussi de retrouver un ouvrage perdu de

Varon[607], qu'il avait vu dans sa jeunesse, et ne fut pas plus heureux.

Il avait eu en sa possession le traité de Cicéron _de Gloriâ_[608]. Il

le prêta à son vieux maître de grammaire _Convennole_, qui le vendit

pour vivre; cet exemplaire fut perdu, et il ne put jamais depuis en

retrouver un autre. Il chercha vainement aussi un livre d'épigrammes et

des lettres d'Auguste, qu'il avait vu dans son jeune âge. Il eut plus de

succès dans la recherche des Institutions de Quintilien. Il les trouva,

en 1350, à Florence, lorsqu'il y passait pour aller à Rome. Sa joie fut

grande; il la répandit dans une lettre adressée à Quintilien

lui-même[609]; ce manuscrit était cependant imparfait, gâté et mutilé.

Il était réservé au Pogge, d'en retrouver, environ un siècle après, un

exemplaire entier.

[Note 607: _Rerum humanarum et divinarum antiquitates_.]

[Note 608: Raimond Soranzo, l'un de ses amis, lui en avait fait

présent.]

[Note 609: C'est la sixième du livre des épîtres adressées aux

grands hommes de l'antiquité, _Ad viros illustres veteres_, édition de

Genève, 1601, in-8°.]

Mais c'était surtout pour Cicéron que Pétrarque poussait l'admiration

jusqu'à une sorte de fanatisme. Lire et relire ce qu'il avait de lui,

chercher partout ce qu'il n'avait pas, c'est ce qui l'occupait sans

cesse; il n'épargnait pour cela, ni prières auprès de ses amis, ni

déplacements, ni dépenses. Cicéron revenait toujours dans ses

conversations, dans ses lettres. A Liége, où il avait trouvé deux de ses

Oraisons, il eut de la peine à se procurer un peu d'encre, encore

était-elle toute jaune, pour en tirer lui-même une copie. Il se donna,

long-temps après, la même peine pour un recueil considérable de ces

mêmes discours qu'il fut quatre ans à copier, ne voulant pas les confier

à des scribes ignorants, qui défiguraient les plus beaux ouvrages. Et

dans quel enchantement ne fut-il pas à Vérone, lorsqu'il y retrouva les

lettres familières! On conserve précieusement, et à juste titre, à

Florence, dans la bibliothèque Laurentienne, cet ancien manuscrit

retrouvé par lui, et la copie qu'il en avait faite. On y conserve aussi

les lettres à Atticus, écrites de la main de Pétrarque; mais le

manuscrit ancien d'où il les avait tirées, a péri[610]. Voilà par quels

travaux et à quel prix on pouvait alors se composer une bibliothèque de

bons livres.

[Note 610: Tiraboschi, t. V, p. 79 et suiv.]

Ses livres et ses amis, à qui il en parlait sans cesse, étaient devenus

les deux objets de ses plus fortes affections. Ses lettres familières,

qui forment la partie la plus précieuse comme la plus considérable de

ses OEuvres, réveillaient ou entretenaient d'un bout de l'Italie à

l'autre, en France et dans d'autres parties de l'Europe, l'amour des

anciens. Elles pourraient le rallumer encore. Il y parle aux souverains,

aux grands, aux savants, aux jeunes gens, aux vieillards le même

langage; il prêche à tous l'amour et l'admiration des anciens. Ce n'est

pas là, il s'en faut beaucoup, leur seul mérite, mais c'est celui que

nous devons considérer ici. C'est par tous ces moyens réunis, non moins

que par son exemple, qu'il exerça une si puissante influence sur

l'esprit de son siècle, et sur la renaissance des lettres.

Je n'ai rien dit de sa figure et des avantages extérieurs dont la nature

l'avait doué; ils étaient très-remarquables dans sa jeunesse. Une taille

élégante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et réguliers

le distinguaient parmi ses compagnons d'âge et de galanterie. Le soin

recherché qu'il avait pris de sa parure, et les succès dont il avait

joui dans le monde, lui faisaient pitié dans un âge mûr. Il les avouait

comme des faiblesses; mais peut-être par une autre faiblesse en

parlait-il trop en détail, et trop souvent. Les agréments de son esprit,

sa conversation confiante et animée, ses manières ouvertes et polies lui

donnaient un attrait particulier, et la sûreté de son commerce, sa

disposition à aimer et sa fidélité inviolable dans les liaisons

d'amitié, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait

avait une fois approchés de lui.

Un dernier trait fera voir combien il fut constant dans ses affections,

et quelle fut, jusqu'à la fin de sa vie, la disposition habituelle de

son âme. On connaît sa vénération et son amour pour Virgile. Virgile,

comme Cicéron, était sans cesse auprès de lui. Le beau manuscrit sur

vélin, avec le commentaire de Servius, qui servait à son usage, et sur

lequel sont écrites des notes de sa main, est un des plus célèbres qui

existent. Il a fait long-temps le principal ornement de la bibliothèque

Ambroisienne à Milan: il fera sans doute plus long-temps encore, à

Paris, celui de la bibliothèque Impériale. Parmi les notes latines dont

il est enrichi, on distingue surtout la première, qui est en tête du

volume. Comme elle peut servir à lever les doutes qui resteraient encore

sur Laure, sur la passion de Pétrarque pour elle, et sur la nature de

cette passion extraordinaire, je la traduirai ici littéralement[611].

[Note 611: On a donné, dans le _Publiciste_ du 18 octobre 1809, une

traduction inexacte de cette note; on annonçait de plus le manuscrit de

Virgile, d'où elle est tirée, comme existant encore à Milan, tandis

qu'il était, depuis plusieurs années, à Paris.

L'authenticité de cette note a été contestée en Italie; quelques

critiques du seizième siècle ont douté qu'elle fût écrite de la main de

Pétrarque; mais leurs doutes ont été éclaircis, et leurs objections

réfutées. Les faits relatifs au précieux manuscrit où elle se trouve,

recueillis d'abord par Tomasini, dans son _Petrarca redivivus_, ont été

répétés par l'abbé de Sade, note 8, à la fin du volume II de ses

Mémoires. M. Baldelli les a exposés à son tour avec de nouveaux

développements et de nouvelles preuves, en faveur de l'authenticité de

la note sur Laure, article II des éclaircissements ou _illustrazioni_

qui sont à la suite de son ouvrage, pag. 177 et suiv. Voici les

principaux faits. La bibliothèque de Pétrarque fut vendue et dispersée

après sa mort. Son Virgile passa à son ami et son médecin Jean Dondi; de

celui-ci, qui mourut en 1380, à son frère Gabriel, et de Gabriel à son

fils Gaspard Dondi. Il paraît que Gaspard le vendit, et qu'il fut placé,

vers 1390, dans la bibliothèque de Pavie; il y resta plus d'un siècle.

En 1499, les Français s'étant emparés de Pavie, enlevèrent beaucoup de

manuscrits qui furent transportés à Paris, dans la bibliothèque du roi.

Plusieurs sont apostilles et annotés de la main de Pétrarque. Quelque

adroit Pavesan trouva le moyen de soustraire à cette exécution militaire

le manuscrit de Virgile. Il était encore à Pavie, au commencement du

seizième siècle, dans la bibliothèque d'un gentilhomme nommé _Antonio di

Piero_. Deux autres propriétaires le possédèrent successivement; à la

mort du second, _Fulvia Orsino_, il fut vendu, à très-haut prix, au

cardinal Frédéric Borromée, fondateur illustre de la bibliothèque

Ambroisienne, où il le plaça parmi les manuscrits les plus précieux. Il

y est resté jusqu'en 1796; ce fut alors un des principaux objets d'arts,

recueillis à Milan par les premiers commissaires français qui y furent

envoyés après la conquête.]

«Laure, illustre par ses propres vertus, et long-temps célébrée par mes

vers, parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon

adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du

jour (c'est-à-dire six heures du matin), dans l'église de Sainte-Claire

d'Avignon; et dans la même ville, au même mois d'avril, le même jour 6,

et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut enlevée au monde,

lorsque j'étais à Vérone: hélas! ignorant mon triste sort. La

malheureuse nouvelle m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis.

Elle me trouva à Parme la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si

chaste, et si beau, fut déposé dans l'église des Frères mineurs, le soir

du même jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée,

comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était

venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve

une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris

préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin

qu'il n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le

plus fort étant rompu, je sois averti, par la vue fréquente de ces

paroles, et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est

temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine,

me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins

superflus, des vaines espérances, et des événements inattendus qui

m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre.»

Il y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque, il y en a de bien

touchants; mais je n'en connais point qui le soient autant que ces

lignes d'un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans

cesse l'objet de son étude, de ses méditations, de ses tristes et doux

souvenirs.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 20 / 25 题