PÉTRARQUE.

_Notice sur sa Vie_[482].

[Note 482: Il existe un grand nombre de Vies de Pétrarque. La plus

complète est celle que l'abbé de Sade, qui était de la famille de Laure,

a donné sous le titre de _Mémoires pour la Vie de Pétrarque_, Amsterdam,

1764--1767, 3 vol. in-4°. Tout ce qu'on a écrit depuis en français, sur

le mème sujet, en est tiré. Mais quelque soin que l'abbé de Sade eût mis

à ses recherches, il lui est échappé des inexactitudes et des erreurs,

qui se sont multipliées par les copies qu'on en a faites. Il n'y a donc

point encore en français de Vie exacte de Pétrarque: c'est ce qui m'a

engagé à donner plus d'étendue à celle-ci. _Tiraboschi_, en

reconnaissant le mérite et l'utilité du travail de l'abbé de Sade, a

relevé ses fautes avec cette saine critique qui le distingue. (Voy. la

Préface du tome V de son _Histoire de la Littér. ital._; et dans ce même

volume, tout ce qui a rapport à Pétrarque.) M. _Baldelli_ a publié

depuis à Florence un fort bon ouvrage, intitulé: _Del Petrarca e delle

sue opere_, 1797, in-4°., dans lequel il ajoute encore à tout ce que

l'abbé de Sade et Tiraboschi avaient donné de plus satisfaisant et de

meilleur; il a puisé comme eux, mais avec une attention nouvelle, dans

la source la plus riche et la plus pure, les oeuvres mêmes de Pétrarque,

et il a consulté des manuscrits qu'ils avaient ignorés. J'ai tiré

principalement de ces trois auteurs la notice que l'on va lire: je l'ai

revue, ayant sous les yeux les oeuvres latines de Pétrarque, imprimées,

et de précieux manuscrits. Quelque jugement que l'on porte de la manière

dont j'ai traité ce sujet intéressant, on peut du moins, d'après les

garants que je présente, être parfaitement assuré de l'exactitude et de

la vérité des faits. Ceux dans lesquels je ne m'accorde pas avec l'abbé

de Sade et les autres biographes français, ont été rectifiés ou ajoutés

par _Tiraboschi_ et _Baldelli_. J'ai cru inutile de noter en détail ces

variantes; mais il est bon qu'on en soit averti.]

SECTION Ire.

_Depuis sa naissance jusqu'à l'an_ 1348.

La vie de la plupart des hommes célèbres dans les lettres et dans les

arts est peu fertile en événements. Le biographe, qui veut y donner

quelque étendue, est obligé de suppléer à la sécheresse du sujet par les

accessoires dont il l'embellit. Leurs études et leurs travaux

littéraires en font presque le seul fond; et l'Histoire ne peut pas en

tirer un grand parti, si ces études et ces travaux n'ont pas exercé une

grande influence sur les lumières de leur siècle. Les sentiments et les

passions qui les ont agités ont peu d'intérêt, quand ils n'en ont pas

fait le sujet de leurs ouvrages, quand il n'y a pas eu chez eux un

rapport immédiat entre les affections du coeur et les créations du génie:

ces affections sont mises au rang des faiblesses peu dignes d'occuper

une place dans le souvenir des hommes, lorsque ce n'est pas par

l'expression de ces faiblesses mêmes que ceux qui les ont eues s'y sont

placés.

Il en est tout autrement de la vie de Pétrarque. Evénements, travaux,

passions, tout y intéresse; la carrière d'un homme, qui joua un rôle sur

le théâtre du monde, est en même temps celle d'un savant, littérateur et

philosophe; et les agitations d'une âme tendre et d'un coeur passionné,

quittent en lui le caractère du roman et prennent celui de l'histoire,

parce que ses longues et constantes amours furent l'éternel objet de ses

chants, et par ceux-ci la source même de sa gloire. L'embarras que je

dois éprouver en traitant un sujet si riche est donc de le resserrer

dans de justes bornes; je dois l'assortir à la nature de cet ouvrage

plus qu'à celle du sujet, et ne pas demander à l'attention tout ce

qu'elle m'accorderait sans doute, mais aux dépens des autres objets qui

nous appellent. Vouloir tout dire en trop peu d'espace m'exposerait à

une sécheresse de faits et de style que le nom même de Pétrarque

rendrait plus sensible; je choisirai donc, et je traiterai légèrement ce

qui n'influa ni sur les progrès de son siècle, ni sur les productions de

son génie, pour développer davantage ce qui, sous ces deux rapports,

appartient à l'histoire du coeur humain ou à celle des lettres.

La famille de Pétrarque était ancienne et considérée à Florence, non par

les titres, les grands emplois ou les richesses, mais par une grande

réputation d'honneur et de probité, qui est aussi une illustration et un

patrimoine. Son père était notaire, comme l'avaient été ses aïeux; et

cette fonction était alors relevée par tout ce que la confiance publique

peut avoir de plus honorable. Il se nommait _Pietro_; les Florentins qui

aiment à modifier les noms, pour leur donner une signification

augmentative ou diminutive, l'appelèrent _Petracco_, _Petraccolo_, parce

qu'il était petit.

_Petracco_ était ami du Dante, et du parti des Blancs comme lui. Exilé

de Florence en même temps et par le même arrêt, il partagea avec lui les

dangers d'une tentative nocturne que les Blancs firent, en 1304, pour y

rentrer[483]. Il revint tristement à Arezzo, où il s'était réfugié avec

sa femme _Eletta Canigiani_. Il trouva que, dans cette même nuit, si

périlleuse pour lui, elle lui avait donner un fils, après un

accouchement difficile qui avait mis aussi sa vie en danger. Ce fils

reçut le nom de François, _Francesco di Petracco_, François, fils de

_Petracco_. Dans la suite, dès qu'il commença à rendre ce nom célèbre,

on changea par une sorte d'ampliation ce _di Petracco_ en _Petrarcha_,

et ce fut le nom qu'il porta toujours depuis.

[Note 483: Pendant la nuit du 19 au 20 juillet.]

Sept mois après, sa mère eut la permission de revenir à Florence; elle

se retira à _Incisa_, dans le Val d'Arno, où son mari avait un petit

bien. C'est là que Pétrarque fut élevé jusqu'à sept ans. Son père

s'étant alors établi à Pise, y appela sa famille, et y donna pour

premier maître à son fils un vieux grammairien nommé _Convennole da

Prato_, mais il n'y resta pas long-temps. Les espérances qu'il avait

fondées sur l'empereur Henri VII, pour rentrer dans sa patrie, furent

détruites par la mort de ce prince; alors _Petracco_ partit pour

Livourne avec sa femme et ses deux fils (car il en avait eu un second

nommé Gérard); ils s'embarquèrent pour Marseille, y arrivèrent après un

naufrage où ils faillirent tous périr, et se rendirent de Marseille à

Avignon[484]. Clément V venait d'y fixer sa cour; c'était le refuge des

Italiens proscrits: _Petracco_ espéra y trouver de l'emploi: mais la

cherté des logements et de la vie l'obligea peu de temps après à se

séparer de sa famille, et à l'envoyer à quatre lieues de là, dans la

petite ville de Carpentras. Pétrarque y retrouva son premier maître

_Convennole_, alors fort vieux, toujours pauvre, et qui, là comme en

Italie, enseignait aux enfans la grammaire et ce qu'il savait de

rhétorique et de logique. _Petracco_ y venait souvent visiter ses

enfants et sa femme. Dans un de ces voyages, il eut le désir d'aller

avec un de ses amis voir la fontaine de Vaucluse que son fils a depuis

rendue si célèbre. Ce fils, alors âgé de dix ans, voulut y aller avec

lui. L'aspect de ce lieu solitaire le saisit d'un enthousiasme au-dessus

de son âge, et laissa une impression ineffaçable dans cette âme sensible

et passionnée avant le temps.

[Note 484: 1313.]

C'était avec cette même ardeur qu'il suivait ses études. Il eut bientôt

devancé tous ses camarades. Mais des études purement littéraires ne

pouvaient lui procurer un état. Son père voulut qu'il y joignit celle du

droit, et surtout du droit canon qui était alors le chemin de la

fortune. Il l'envoya d'abord à l'Université de Montpellier, où le jeune

Pétrarque resta quatre ans sans pouvoir prendre de goût pour cette

science, et sentant augmenter de plus en plus celui qu'il avait pour les

lettres, surtout pour Cicéron, à qui, dès ses premières années, il avait

voué une sorte de culte. Cicéron, Virgile et quelques autres auteurs

anciens, dont il s'était fait une petite bibliothèque, le charmaient

plus que les Décrétales; _Petracco_ l'apprend, part pour Montpellier,

découvre l'endroit où son fils les avait cachés dès qu'il avait appris

son arrivée, les prend et les jette au feu; mais le désespoir et les

cris affreux de son fils le touchent; il retire du feu, et lui rend à

demi-brûlés, Cicéron et Virgile. Pétrarque ne les en aima que mieux et

n'en conçut que plus d'horreur pour le jargon barbare et le fatras des

canonistes.

De Montpellier, son père le fit passer à Bologne[485], école beaucoup

plus fameuse, mais qui ne lui profita pas davantage, malgré les leçons

de Jean d'Andréa, ce célèbre professeur en droit dont j'ai parlé

précédemment[486]. Le poëte _Cino da Pistoia_ était aussi alors

jurisconsulte à Bologne; ce fut le goût de la poésie, et non celui des

lois, qui lia Pétrarque avec lui. Ce goût se développait en lui de plus

en plus; il n'en avait pas moins pour la philosophie et pour

l'éloquence. Il avait vingt ans, et aucune autre passion ne le dominait

encore. Ce fut alors qu'ayant appris la mort de son père, il revint de

Bologne à Avignon, où, peu de temps après, il perdit aussi sa mère,

morte à trente-huit ans. Son frère Gérard et lui restèrent avec un

médiocre patrimoine, que l'infidélité de leurs tuteurs diminua encore:

ils spolièrent la succession et laissèrent les deux pupilles sans

fortune, sans appui, sans autre ressource que l'état

ecclésiastique[487].

[Note 485: 1322.]

[Note 486: Voyez ci-dessus, pag. 299.]

[Note 487: 1326.]

Jean XXII occupait alors à Avignon la chaire pontificale. Sa cour était

horriblement corrompue; et la ville, comme il arrive toujours, s'était

réglée sur ce modèle. Dans cette dépravation des moeurs publiques,

Pétrarque, à vingt-deux ans, livré à lui-même, sans parens et sans

guide, avec un coeur sensible et un tempérament plein de feu, sut

conserver les siennes; mais il ne put échapper aux dissipations qui

étaient l'occupation générale de la cour et de la ville. Il fut

distingué dans les sociétés les plus brillantes, par sa figure, par le

soin qu'il prenait de plaire, par les grâces de son esprit, et par son

talent poétique, dont les premiers essais lui avaient déjà fait une

réputation dans le monde. Ils étaient pourtant en langue latine; mais

bientôt, à l'exemple du Dante, de _Cino_ et des autres poëtes qui

l'avaient précédé, il préféra la langue vulgaire, plus connue des gens

du monde, et seule entendue des femmes. Des études plus graves

remplissaient une partie de son temps. Il le partageait entre les

mathématiques, qu'il ne poussa cependant pas très-loin, les antiquités,

l'histoire, l'analyse des systèmes de toutes les sectes de philosophie,

et surtout de philosophie morale. La poésie, et la société, où il

jouissait de ses succès, occupaient tout le reste.

Jacques Colonne, l'un des fils du fameux Etienne Colonne qui était

encore à Rome le chef de cette famille et de ce parti, vint s'établir à

Avignon peu de temps après Pétrarque. Ils avaient déjà été compagnons

d'études à l'Université de Bologne. C'était un jeune homme accompli, qui

réunissait au plus haut degré les agréments de la personne, les

qualités de l'esprit et celles du coeur. Ils se retrouvèrent avec un

plaisir égal dans le tumulte de la cour d'Avignon, et la conformité des

caractères et des goûts forma entre eux une amitié aussi solide

qu'honorable pour tous les deux. Mais l'amitié, l'étude et les plaisirs

du monde ne suffisaient pas pour remplir une âme aussi ardente: il lui

manquait un objet à qui il pût rapporter toutes ses pensées comme tous

ses voeux, le fruit de ses études, et cet amour même pour la gloire, qui

semble vide et presque sans but dans la jeunesse, quand il n'est pas

soutenu par un autre amour. Il vit Laure, et il ne lui manqua plus

rien[488].

[Note 488: 6 avril 1327.]

Laure, dont le portrait séduisant est épars dans les vers qu'elle lui a

inspirés, et qui ressemblait; dit-on, à ce portrait, était fille

d'Audibert de Noves, chevalier riche et distingué. Elle avait épousé,

après la mort de son père, Hugues de Sade, patricien, originaire

d'Avignon, jeune, mais peu aimable et d'un caractère difficile et

jaloux. Laure, qui avait alors vingt ans[489], était aussi sage que

belle; aucune espérance coupable ne pouvait naître dans le coeur du jeune

poëte. La pureté d'un sentiment que ni le temps, ni l'âge, ni la mort

même de celle qui en était l'objet ne purent éteindre, a trouvé beaucoup

d'incrédules: mais on est aujourd'hui forcé de reconnaître, d'une part,

que ce sentiment fut très-réel et très-profond dans le coeur de

Pétrarque; de l'autre, que si Pétrarque toucha celui de Laure, il

n'obtint jamais d'elle rien de contraire à son devoir. Chanter dans ses

vers l'objet qu'il avait choisi, sans doute s'efforcer de lui plaire,

suivre ses études, cultiver des relations utiles et surtout l'amitié des

Colonne, tel fut, pendant trois ans, tout l'emploi de la vie de

Pétrarque. Jacques Colonne ayant obtenu l'évêché de Lombès, pour prix

d'une action téméraire, qui était plutôt d'un guerrier que d'un

prêtre[490], arracha enfin son ami à cette vie obscure et sédentaire, et

l'emmena dans son évêché[491]. Pétrarque aimait à changer de lieu:

d'ailleurs, il combattait de bonne foi sa passion pour Laure: il crut y

faire, en s'éloignant, une diversion utile, et satisfaire à la fois par

ce voyage, la curiosité, la raison et l'amitié.

[Note 489: Elle était née en 1307.]

[Note 490: Ce fut lui qui, étant chanoine de Saint-Jean de Latran

(en même temps qu'il l'était de Sainte-Marie-Majeure, de Cambrai, de

Noyon et de Liége), lorsque l'empereur Louis de Bavière était à Rome, où

il venait de faire déposer Jean XXII, osa paraître dans la place

Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqués, lire publiquement la bulle

d'excommunication et de destitution que le pape avait lancée contre

l'empereur, le déclarer déchu du trône, afficher lui-même cette bulle à

la porte de l'église, soutenir à haute voix que le pape Jean était

catholique et pape légitime, que celui qui se disait empereur ne l'était

pas, mais qu'il était excommunié avec ses adhérents, et qu'il offrait,

lui, Jacques Colonne, de prouver ce qu'il disait, par raisons, et l'épée

à la main, s'il le fallait, en lieu neutre. Il monta ensuite à cheval,

et s'enfuit à Palestrine, sans que personne osât s'y opposer, et sans

être atteint par les gens de l'Empereur, qui apprit ce trait d'audace

lorsqu'il était à Saint-Pierre, et qui donna inutilement ordre d'en

arrêter l'auteur. Ce fut pour cette action plus chevaleresque

qu'apostolique, que ce brave chanoine eut l'évêché de Lombès (Voy. Jean

Villani, _Istor._, l. X, c. 71.)]

[Note 491: 1330.]

Lombès, petite ville mal bâtie, et non moins mal située, eût été pour

lui une triste prison, sans la société du jeune prélat et de deux hommes

du plus haut mérite qu'il y avait menés avec lui. L'un était un

gentilhomme romain nommé _Lello_; l'autre, né sur les bords du Rhin,

près Bois-le-Duc, s'appelait Louis. Pétrarque en fit ses amis les plus

intimes. Ce sont eux qu'il désigne si souvent dans ses lettres, l'un

sous le nom de Loelius, et l'autre sous celui de Socrate. Après un été

aussi agréable qu'il pouvait l'être dans une telle ville, et loin de

Laure, il revint à Avignon avec l'évêque, qui le présenta comme son

meilleur ami à son frère aîné, le cardinal Jean Colonne.

Ce cardinal ne ressemblait point à la plupart de ses confrères. Il était

tout ce que l'évêque de Lombès promettait d'être un jour, et joignait à

la plus grande simplicité de moeurs, la dignité du caractère et un esprit

aussi délicat qu'éclairé. Il goûta Pétrarque, le logea dans son palais,

et l'admit dans sa société particulière. C'était le rendez-vous de tout

ce qu'il y avait à la cour d'Avignon d'étrangers distingués par leur

rang, leurs talens et leur savoir; et c'est dans ce cercle choisi que

Pétrarque acheva son éducation par celle du monde. Il jouit dans peu de

l'amitié de tous les frères du cardinal, et bientôt après de celle du

chef même de cette famille illustre. Étienne Colonne vint passer

quelques mois à Avignon[492]; l'esprit, l'humeur et les manières de

notre poëte lui inspirèrent une telle tendresse, qu'il ne mit presque

plus de différence entre lui et ses enfants. Pétrarque, déjà passionné

pour l'Italie et pour la grandeur de l'ancienne Rome, puisa dans les

entretiens familiers de ce vieux Romain, un nouvel amour pour sa patrie,

et une aversion plus forte pour tout ce qui pouvait en prolonger les

malheurs, ou en obscurcir la gloire.

[Note 492: 1331.]

Cependant son amour pour Laure prenait chaque jour plus de forces. A la

ville, à la campagne, dans le monde et dans la solitude, il ne

paraissait plus occupé d'autre chose. Tout lui en retraçait l'image; et

confondant cet amour avec celui de la gloire poétique, le nom de Laure

lui rappelait la laurier qui en est l'emblême; la vue ou l'idée même

d'un laurier le transportait comme celle de Laure. Ses vers, où il

retraçait toutes les petites scènes d'un amour dont ils étaient les

seuls interprètes, jouent trop souvent sur cette équivoque; mais, comme

beaucoup d'autres jeux de son esprit, celui-ci trouve une sorte d'excuse

dans cette préoccupation continuelle du même sentiment et du même objet.

Laure l'évitait, ou par prudence, ou peut-être pour qu'il la cherchât

davantage. Il ne la voyait point chez elle. L'humeur jalouse de son mari

ne l'aurait pas souffert. Les sociétés de femmes, les assemblées, les

promenades champêtres étaient les seuls lieux où il pût la voir; et

partout il la voyait briller parmi ses compagnes, et les effacer par ses

grâces naturelles et par l'élégance de sa parure. Ses assiduités étaient

remarquées; Laure se crut obligée à plus de réserve encore, et même de

rigueur. Pétrarque fit un effort pour se distraire d'une passion qui ne

lui causait plus que des peines. Il entreprit un long voyage, et ayant

obtenu, sous différents prétextes, l'agrément de ses protecteurs et de

ses amis, il partit[493], traversa le midi de la France, vint à Paris,

qui lui parut sale, infect, et fort au-dessous de sa renommée, se rendit

en Flandre, parcourut les Pays-Bas, poussa jusqu'à Cologne, toujours, et

à chaque nouvel objet de comparaison, regrettant de plus en plus

l'Italie: de là, revenant à travers la forêt des Ardennes, il arriva à

Lyon, où il séjourna quelque temps, s'embarqua sur le Rhône, et rentra

enfin dans Avignon, après environ huit mois d'absence.

[Note 493: 1333.]

Il n'y trouva plus l'évêque de Lombès, que les affaires de sa famille

avaient appelé à Rome. Dans l'éloignement des empereurs et des papes,

les Colonne et les Ursins s'y disputaient le pouvoir. Deux factions

aussi acharnées que l'avaient été à Florence celle des Blancs et des

Noirs, y marchaient sous leurs enseignes. Le parti des Colonne l'avait

emporté dans des actions sanglantes; celui des Ursins méditait sa

vengeance; et Jacques Colonne était allé renforcer de ses conseils et de

son courage sa famille et son parti. L'absence n'avait pu ni guérir

Pétrarque de son amour, ni adoucir les rigueurs de Laure. Il la retrouva

aussi réservée, aussi sévère qu'auparavant. Ce fut alors qu'il prit plus

de goût pour la solitude et surtout pour le séjour enchanté de

Vaucluse[494]. Il s'y retirait souvent: il errait au bord des eaux, dans

les bois, sur les montagnes. Il calmait les agitations de son ame en les

exprimant dans ses vers. Ceux qu'il fit à cette époque de sa vie ont

cette expression vraie et mélancolique qui ne peut venir que d'un coeur

profondément touché. Il cherchait inutilement des consolations dans la

philosophie; il essaya d'en trouver dans la religion. Il avait connu à

Paris un religieux augustin nommé Denis _de Robertis_, né au bourg

St.-Sépulcre près de Florence, l'un des plus savants hommes de son

temps, orateur, poëte, philosophe, théologien et même astrologue. Charmé

de trouver un compatriote dans un pays qu'il regardait comme barbare, il

lui avait ouvert son coeur: il lui écrivit d'Avignon, pour lui demander

des directions dans l'état de souffrance, d'anxiété et presque de

désespoir où il était réduit. Il en obtint sans doute de très-bons

conseils, et prit, pour se guérir de son amour, d'excellentes

résolutions; mais il suffisait d'un coup-d'oeil de Laure pour les faire

évanouir. Une maladie singulière et presque pestilentielle, qui se

répandit alors dans le Comtat, pensa la lui ravir, et il l'en aima

encore davantage.

[Note 494: 1334.]

Le pape paraissait alors principalement occupé de deux grandes

entreprises; une nouvelle croisade et le rétablissement du saint-siège à

Rome. Dans la première, il fut joué par Philippe de Valois, qu'il en

avait déclaré le chef, et qui en profita pour se faire donner pendant

six ans les décimes du clergé de France; dans la seconde, il amusait

lui-même les Romains et les Italiens de belles promesses, qu'il était

résolu de ne point tenir. Pétrarque trouva dans ces deux projets

quelque diversion à son amour. Il eut, malgré ses lumières, la faiblesse

d'approuver le premier: son amour pour Rome lui fit épouser ardemment le

second; c'est sur les deux ensemble, mais particulièrement sur le projet

de croisade, qu'il adressa une de ses plus belles odes[495] à son ami

l'évêque de Lombès.

[Note 495:

_O aspettata in ciel, beata e bella,

Anima_, etc.]

La mort de Jean XXII fit évanouir ses espérances. Ce pape mourut à

quatre-vingt-dix ans, et conserva jusqu'à la fin sa force de tête et sa

vivacité d'esprit; homme simple dans ses moeurs, sobre, économe si l'on

veut, mais économe jusqu'à la plus sordide avarice de trésors acquis par

la simonie et par de criantes exactions[496]. Entêté dans ses idées et

opiniâtre dans ses desseins, il ne put cependant réussir ni à déposer,

comme il le voulait, l'empereur Louis de Bavière, ni à détruire les

Gibelins en Italie, ni à faire adopter par l'Église son opinion sur la

_vision béatifique_[497]. Il avait eu beau donner de bons bénéfices à

ceux qui lui apportaient en faveur de cette opinion quelques passages

des Pères, persécuter ceux qui l'attaquaient, les emprisonner ou les

citer et les rechercher sur leur foi, il y eut un soulèvement général

contre cette aberration de la sienne; son _infaillibilité_ fut

contrainte d'avouer avant sa mort qu'elle avait été surprise, et il se

rétracta, comme d'une hérésie, de ce qu'il avait employé tant de

violence à faire adopter comme un point de doctrine.

[Note 496: Il vendait ouvertement les bénéfices, et surtout les

évêchés, dont il s'attribua le premier la nomination, faite jusqu'alors

par les Églises. Avant de conférer les bénéfices, il les laissait vaquer

long-temps et en percevait les revenus, etc. Il amassa un trésor de

quinze millions de florins, selon quelques historiens, et de dix-huit

selon Jean Villani, qui le savait de son frère, banquier du pape à

Avignon, et l'un de ceux qui, après la mort de Jean XXII, furent

employés à compter ce trésor. On n'y comprend pas sept millions en

joyaux, argenterie et vases sacrés. Voyez Giov. Villani, _Istor_, lib.

XI, c. 19 et 201.]

[Note 497: Il croyait, prêchait et soutenait que les ames des justes

ne jouiraient de la vision intuitive de Dieu, qu'ils ne verraient Dieu

face à face qu'après le jugement universel. En attendant, elles sont,

disait-il, sous l'autel, c'est-à-dire sous la protection de l'humanité

de J.-C. Il fondait son opinion sur ce passage de l'Apocalypse: _Vidi

animas interfectorum propter verbum Dei._ c. 6, v. 19. On dit que cette

opinion n'était pas nouvelle, et que S. Irenée, Tertullien, Origène,

Lactance, S. Hilaire, S. Chrysostôme, etc. avaient pensé comme lui.

_Mém. pour la Vie de Petr._ t. I, p. 252.]

Jacques Fournier, son successeur sous le nom de Benoît XII, ne remplit

pas plus que lui le voeu de Pétrarque pour le retour de la cour romaine

en Italie, malgré une très-belle épître en vers latins, que le poëte lui

adressa sur ce sujet. Le nouveau pape lui en ôta même tout-à-fait

l'espoir par le soin qu'il prit le premier de bâtir à Avignon un palais

pontifical, et d'encourager, par son exemple, les cardinaux à y élever

pour eux des palais et des tours. Mais il fit pour la fortune de

Pétrarque, qui avait alors trente ans, ce que Jean XXII n'avait pas

fait; il lui donna un canonicat de Lombès et l'expectative d'une

prébende[498]. Notre poëte acquit alors deux nouveaux amis dans Azon de

Corrège et Guillaume de _Pastrengo_, qui étaient venus défendre auprès

du pape les intérêts des seigneurs de Vérone contre les _Rossi_, au

sujet de la ville de Parme; et cette amitié, qui l'engagea, malgré son

aversion pour le barreau, à plaider en public pour Azon, personnellement

attaqué par Marsile _de Rossi_, lui fournit l'occasion de prouver qu'il

eût été le plus grand orateur de son temps, s'il n'eût mieux aimé en

être le plus grand poëte[499].

[Note 498: 1335.]

[Note 499: _Mém. sur la Vie de Pétr._, t. I, p. 274.]

Parmi ces faveurs de la fortune et ce nouvel éclat de renommée, l'état

de son âme était toujours le même. Au moment où il concevait quelques

espérances, Laure les lui ôtait par de nouvelles rigueurs; et lorsqu'il

se voyait près de vaincre sa passion pour elle, une rencontre, un

regard, un mot plus favorable, le rendait plus amoureux que jamais. Il

prit enfin le parti de se réfugier auprès de son meilleur ami, l'évêque

de Lombès, et de l'aller trouver à Rome, où il était appelé depuis

long-temps. Il s'y rendit par mer, et, dans la traversée de Marseille à

_Civita-Vecchia_ il ne s'occupa que de Laure. A son arrivée, la guerre

entre les Colonne et les Ursins remplissait la campagne de troupes des

deux partis. II se rendit d'abord au château de _Capranica_; l'évêque de

Lombès et son frère même, Etienne Colonne, sénateur, c'est-à-dire

magistrat suprême de Rome, vinrent l'y trouver, et l'emmenèrent à Rome

avec eux[500]. Mais ni l'amitié de toute cette illustre famille, ni

l'admiration que lui inspirèrent les monuments de l'ancienne capitale du

monde, ne purent l'y retenir long-temps. Il reprit le chemin de la

France, et, après quelques voyages sur terre et sur mer, dont on ignore

également les détails et le but, il fut de retour à Avignon dans l'été

de la même année. Quelques mois après, ayant acheté à Vaucluse une

petite maison avec un petit champ, il alla s'y établir avec ses livres,

ses projets de travaux et d'études, et l'ineffaçable souvenir de Laure.

[Note 500: 1337.]

Dans cette solitude profonde, pleine de ces beautés agrestes et sauvages

qui ne plaisent qu'aux coeurs sensibles, il resta une année entière,

seul, même sans domestiques, servi par un pauvre pêcheur, et seulement

visité de temps en temps par ses plus intimes amis. L'évêque de

Cavaillon, Philippe de Cabassole, fut bientôt du nombre; Vaucluse était

dans son évêché; il y avait même une maison de campagne. C'était un

homme distingué par ses talents et par l'étendue de ses connaissances;

c'était, comme dit Pétrarque, un petit évêque et un grand homme[501].

Ils étaient dignes l'un de l'autre; leur liaison ne tarda pas à devenir

une étroite amitié. Pétrarque était appelé de temps en temps à Avignon,

soit par quelques affaires, soit par ces impulsions secrètes qui nous

ramènent souvent, à notre insu, aux lieux mêmes que nous voulons fuir.

Laure qui l'aimait sans se l'avouer peut-être, et qui ne voulait pas le

perdre, employait dans ces petits voyages toutes ces innocentes ruses,

qui sont dit-on, le partage du sexe le plus faible, et qui lui donnent

tant d'empire sur celui qui se dit le plus fort. C'étaient autant

d'événements dans cette passion singulière qui n'en a point d'autres.

Pétrarque de retour dans sa solitude, livré à des agitations toujours

plus fortes, n'avait point de soulagement plus doux que d'épancher dans

ses poésies touchantes les sentiments dont il était comme oppressé.

Parmi celles de cette époque on distingue surtout ces trois célèbres

_canzoni_ sur les yeux de Laure, que les Italiens appellent les trois

Soeurs, les trois Grâces, et dont ils ne parlent qu'avec un enthousiasme

qui ne permet ni la critique, ni même en quelque sorte l'examen.

[Note 501: _Purvo episcopo et magno viro._]

Un autre art vint l'aider à retracer les traits de Laure; Simon de

Sienne, élève de _Giotto_, qui venait de mourir, fut appelé à Avignon,

pour embellir de quelques tableaux, le palais pontifical[502]. Pétrarque

obtint de lui un petit portrait de sa maîtresse, et l'en paya par deux

sonnets qui, selon l'expression de Vasari, ont donné plus de renommée à

ce peintre, que n'auraient fait tous ses ouvrages. Laure consentit-elle

à se laisser peindre pour celui qui avait immortalisé sa beauté par des

traits plus durables; ou fut-elle peinte pour sa famille, et Pétrarque

obtint-il seulement du peintre, son ami, une copie de ce portrait; ou

enfin la figure de Laure, frappa-t-elle assez les yeux de Simon Sienne,

pour qu'il pût, après l'avoir vue, en fixer les traits sur la toile?

C'est ce que l'histoire ne dit pas. Ce que l'on sait, c'est qu'elle lui

parut assez belle pour qu'il en ait fait, dans la suite, sous diverses

formes, la figure principale de plusieurs de ses meilleurs tableaux.

[Note 502: 1339.]

L'étude n'est pas un remède contre l'amour, c'est au contraire

l'occupation qui s'allie le mieux avec lui; elle entretient l'esprit

dans un état de fermentation, elle lui donne une activité et des élans

qui le mettent en équilibre avec les mouvements du coeur. Dans ses

aspirations vers la gloire, elle promet un noble hommage à la beauté qui

en est digne; elle offre un moyen de plus d'obtenir et de fixer son

choix. Pétrarque, dans sa retraite de Vaucluse, n'oubliait point les

grands projets qu'il y avait apportés; il entreprit, en latin, une

Histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à Titus; les études

qu'il fit pour l'écrire, l'enflammèrent d'une admiration nouvelle pour

Scipion l'Africain, qu'il avait préféré de tout temps à tous les autres

héros de Rome, et il conçut le plan d'un poëme épique en vers latins,

dont la seconde guerre d'Afrique lui fournit le sujet et le titre. Il se

mit aussitôt à l'ouvrage, et travailla avec tant d'ardeur, que, dans

l'espace d'une année, le poëme se trouva déjà assez avancé pour qu'il

pût le communiquer à ses amis. Un poëme de ce genre, était, à cette

époque, une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui

en entendraient parler, un redoublement d'admiration pour l'auteur.

Aussi, le bruit en fut à peine répandu, à peine eût-on pu juger par ses

poésies latines déjà connues, de la manière dont il pouvait traiter un

si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention générale, et d'une

espèce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples espérances,

les noms de sublime et de divin[503].

[Note 503: Tiraboschi, _Istoria della Letter. italiana_, t. V, l.

III, c. 2.]

Mais il portait plus haut son ambition. Dès sa première jeunesse, il

avait aspiré à la couronne poétique. Il avait obtenu dans le cours de

ses études, si l'on en croit Selden[504], le degré de maître ou de

docteur en poésie; le souvenir des jeux capitolins, où les poëtes

étaient couronnés; la croyance populaire qu'Horace et Virgile l'avaient

été au Capitole, échauffaient son imagination, et lui inspiraient le

désir d'obtenir les mêmes honneurs: enfin le laurier avait pour lui un

attrait de plus par son rapport avec le nom de Laure; mais il était bien

difficile de faire revivre ces antiques usages dans une ville où l'on

n'avait plus depuis long-temps, d'activité que pour les troubles, où les

hommes, plongés dans l'ignorance et dans l'oisiveté d'esprit, n'avaient

plus ni admiration pour la poésie, ni estime pour les poëtes.

[Note 504: _Titles of Honour_, t. III de ses OEuvres, cité par

Gibbon, _Decline and fall_, etc., c. 70.]

Sa persévérance et celle de ses amis vinrent à bout de tous les

obstacles: cette couronne, objet de tous ses voeux, lui fut offerte par

une lettre du sénat romain. Il la reçut, à Vaucluse, le 23 août 1340,

et, circonstance bien remarquable, six ou sept heures après, le même

jour, il reçut une lettre pareille, du chancelier de l'Université de

Paris[505], qui lui proposait le même triomphe. Il donna la préférence à

Rome; mais il ne s'y rendit pas directement. Il s'embarqua pour Naples,

où la grande renommée du roi Robert et l'assurance d'en être bien reçu

l'attiraient. C'était, comme nous l'avons vu, le prince le plus célèbre

de l'Europe par son esprit, ses connaissances, et son amour éclairé pour

les lettres. L'opinion qu'on avait de lui en Italie, était telle, que

Pétrarque ne crut point avoir mérité la couronne qu'on lui décernait, si

Robert, après l'avoir examiné publiquement, ne prononçait qu'il en était

digne. Ce roi avait beaucoup contribué à la lui faire offrir. C'était

l'ami de Pétrarque, le bon père Denis, du bourg de Saint-Sépulcre, qui

lui avait ménagé la faveur de Robert, qui avait fait connaître au roi

ses ouvrages, et avait inspiré à ce monarque, une juste admiration pour

le génie de son ami. Robert passa de l'admiration à la confiance. Il

consulta par écrit Pétrarque, sur une épitaphe qu'il avait faite pour sa

nièce qui venait de mourir[506]. Le poëte répondit au roi par de grands

éloges, et sema sa lettre de traits d'érudition et de philosophie, qui

ne pouvaient qu'augmenter l'opinion que Robert avait conçue de lui. Il

écrivit peu de jours après[507] au père Denis, et lui dit

très-clairement, qu'occupé comme il l'était du projet d'obtenir le

laurier poétique, il ne voulait, tout considéré, le devoir qu'au roi

Robert[508]. Cette résolution fut sans doute communiquée au roi. Robert

alors employa son influence, qui était toute puissante à Rome, pour

déterminer le sénat romain. Il désirait avec passion de connaître

personnellement Pétrarque. Il fut charmé de le voir arriver à sa cour,

et flatté du motif qui l'y amenait. Il lui fit l'accueil le plus

distingué, eut avec lui ces entretiens où chacun d'eux se confirma dans

l'opinion qu'il avait conçue de l'autre, et voulut le conduire lui-même

dans les environs de Naples, surtout à la grotte de Pausilippe, et au

prétendu tombeau de Virgile[509].

[Note 505: Robert de Bardi. Il était en même temps chancelier de

l'Église métropolitaine de Paris, place qu'il tenait du pape Benoît XII.

Robert de Bardi était Florentin, et ami de Pétrarque.]

[Note 506: Elle se nommait Clémence, et était veuve de Louis X ou

Louis Hutin, roi de France.]

[Note 507: La réponse au roi est du 26 décembre 1339, et la lettre

au père Denis, du 4 janvier suivant. La lettre de Robert ne s'est point

conservée; la réponse de Pétrarque et sa lettre au père Denis, ne se

trouvent ni dans l'édition de Bâle, ni dans celle de Genève; mais elles

sont dans le beau manuscrit, n°. 8568, de la Bibliothèque impériale,

_Familiar._ l. IV, ép. 1 et 2.]

[Note 508: _Nosti enim quod de laurea cogito, quam, singula librans,

proeter ipsum de quo loquimur regem, nulli omninò mortalium debere

institui._ Loc. cit. ép. I.]

[Note 509: 1341.]

Le roi fut curieux de connaître le poëme de l'Afrique. Pétrarque lui en

lut quelques livres, dont il fut si enchanté, qu'il témoigna le désir

d'en recevoir la dédicace. Le poëte promit, et il tint parole au prince,

même après sa mort. Robert ne se lassait point d'avoir avec lui, soit

des conférences publiques sur la poésie ou sur l'histoire, soit des

entretiens particuliers. Il en remportait chaque jour plus d'estime.

Voulant donner à ce sentiment un grand éclat, et répondre au voeu que

Pétrarque lui-même avait formé, il lui fit subir publiquement un examen

sur toutes sortes de matières de littérature, d'histoire et de

philosophie. Cet examen dura trois jours, depuis midi jusqu'au soir. Le

troisième jour il le déclara solennellement digne de la couronne

poétique, et consigna dans des lettres-patentes son examen et son

jugement. Dans son audience de congé, après lui avoir fait promettre

qu'il reviendrait bientôt le voir, le roi se dépouilla de la robe qu'il

portait ce jour-là, et la lui donna, en disant qu'il voulait qu'il en

fût revêtu le jour de son couronnement au Capitole: enfin, pour se

l'attacher au moins par un titre, il lui fit expédier un brevet de son

aumônier ordinaire.

Dans un de leurs derniers entretiens Robert avait demandé à Pétrarque

s'il n'était jamais allé à la cour du roi de France, Philippe de Valois.

Le poëte lui répondit qu'il n'en avait jamais eu la pensée. Le roi

sourit, et lui en demanda la raison. C'est, dit Pétrarque, parce que je

n'ai pas voulu jouer le rôle d'un homme inutile et importun auprès d'un

roi étranger aux lettres. J'aime mieux être fidèle à l'alliance que j'ai

faite avec la pauvreté que de me présenter dans le palais des rois, où

je n'entendrais personne, et où personne ne m'entendrait. Il m'est

revenu, reprit Robert, que son fils aîné ne négligeait pas l'étude. Je

l'ai ouï dire aussi, répartit Pétrarque; mais cela déplaît au père, et

l'on assure, sans que je veuille le garantir, qu'il regarde les

précepteurs de son fils comme ses ennemis personnels; c'est ce qui m'a

ôté jusqu'à la plus légère tentation de l'aller voir. «Alors cette ame

généreuse, c'est Pétrarque lui-même qui le raconte ainsi[510], frémit et

se montra pénétrée d'horreur. Après un moment de silence, pendant lequel

il était resté les yeux fixés sur la terre et l'indignation peinte sur

le visage, il releva la tête en disant: «Telle est la vie des hommes,

telle est la diversité des jugements, des goûts et des volontés. Pour

moi, je jure que les lettres me sont beaucoup plus douces et plus chères

que ma couronne, et que s'il fallait renoncer à l'un ou à l'autre, je me

priverais plus volontiers de mon diadême que des lettres.»

[Note 510: Ce récit intéressant termine le premier livre de ses

_Rerum memorandarum_, v. Éd. de Bâle, 1581, p. 405.]

Pétrarque partit enfin de Naples, arriva à Rome le second jour, et fut

couronné solennellement deux jours après au Capitole[511]. Revêtu de la

robe que le roi de Naples lui avait donnée, il marchait au milieu de six

principaux citoyens de Rome, habillés de vert, et précédés par douze

jeunes gens de quinze ans vêtus d'écarlate, choisis dans les meilleures

maisons de la ville. Le sénateur Orso, comte de l'Anguillara, ami de

Pétrarque, venait ensuite accompagné des principaux du conseil de ville,

et suivi d'une foule innombrable, attirée par le spectacle d'une fête

interrompue depuis tant de siècles. L'histoire en a conservé les

détails[512], qui occuperaient ici trop de place. Ils sont faits pour

enflammer l'imagination des amants de la gloire; mais la manière dont

Pétrarque envisageait ce triomphe dans sa vieillesse est capable de la

refroidir. «Cette couronne, écrivait-il[513], ne m'a rendu ni plus

savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'a déchaîner l'envie contre

moi, et à me priver du repos dont je jouissais. Depuis ce temps, il m'a

fallu être toujours sous les armes; toutes les plumes, toutes les

langues étaient aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis;

j'ai porté la peine de mon audace et de ma présomption.» Au reste il est

peut-être aussi bon pour l'homme qu'inhérent à sa nature, d'éprouver de

fortes illusions dans sa jeunesse, et d'y renoncer à son déclin.

[Note 511: Le jour de Pâques, 8 avril 1341.]

[Note 512: Voy. _Rer. ital. script._, vol XII, p. 540, B. C'est vers

la fin des fragments des Annales romaines de _Lodovico Monaldesco_. «_In

questo tempo_, dit l'annaliste, _misser Urso venne a coronar misser

Francesco Petrarca, nobile poeta et saputo, etc._» Et il fait ensuite

la description de toute la cérémonie.]

[Note 513: _Senit._, I. XV, ép. I.]

Empressé de reparaître à Avignon avec sa couronne, Pétrarque en reprit

la route peu de jours après, mais par terre, et en traversant la

Lombardie. Il se détourna un peu pour aller voir à Parme son ami Azon de

Corrége et sa famille. C'était le moment où, après avoir commandé dans

cette principauté pour son neveu, _Mastino della Scala_, Azon venait de

s'en rendre maître sous prétexte de l'affranchir. Il retint Pétrarque

auprès de lui par tous les témoignages d'amitié, de confiance; il le

consultait sur son gouvernement, sur ses opérations, sur toutes ses

affaires; il ne lui parlait que du bonheur qu'il voulait répandre, que

de suppression d'impôts, de bonne administration, de libéralités, de

liberté; mais rien ne pouvait changer dans Pétrarque son goût pour le

recueillement, la méditation, la solitude. Dès qu'il pouvait disposer de

lui, il errait dans les environs de Parme avec ses deux compagnes

inséparables, la poésie et l'image de Laure. Il choisit dans la ville

même une petite maison avec un jardin et un ruisseau; il la loua

d'abord, l'acheta ensuite, et la fit rebâtir selon son goût. C'est là

qu'il termina son poëme de l'Afrique; c'est là qu'il aurait passé

l'année peut-être la plus heureuse de sa vie s'il n'y avait été troublé

presque coup sur coup par la perte de ses meilleurs amis.

Le premier fut un de ses anciens camarades d'études à l'Université de

Bologne[514], et le second, le meilleur et le plus cher de tous,

l'évêque de Lombès. Pétrarque se disposait à l'aller rejoindre dans son

diocèse. Il le vit la nuit en songe; il lui vit la pâleur de la mort.

Frappé de cette vision, il en fit part à plusieurs amis. Vingt-cinq

jours après il apprit que Jacques Colonne était mort précisément le jour

où il lui était apparu. Un esprit faible eût tiré de là des

conséquences. La douleur n'égara point celui du poëte philosophe. «Je

n'en ai pas pour cela, écrivait-il, plus de foi aux songes que Cicéron

qui avait eu, comme moi, un rêve confirmé par le hasard.» Enfin son bon

père Denis du bourg Saint-Sépulcre, mourut aussi à Naples, peu de temps

après[515].

[Note 514: _Thomas Caloria_, de Messine.]

[Note 515: 1342.]

Ces pertes accumulées firent tant d'impression sur lui, qu'il ne

recevait plus de lettres sans trembler et sans pâlir[516]. Il venait

d'être nommé archidiacre de l'église de Parme; il partageait son temps

entre ses études et les fonctions de sa place, entre son cabinet et son

église. Un événement imprévu l'obligea de repasser les Alpes. Benoît XII

était mort, et Clément VI lui avait succédé. Les Romains envoyèrent au

nouveau pape une députation solennelle, composée de dix-huit de leurs

principaux citoyens, pour lui demander plusieurs grâces, et surtout pour

tâcher d'obtenir de lui qu'il rapportât la tiare aux trois couronnes

dans la ville aux sept collines. Pétrarque, qui avait reçu lors de son

couronnement le titre de citoyen romain, fut du nombre de ces

ambassadeurs, et même chargé de porter la parole. Il quitta, mais à

regret, sa douce retraite, et s'acquitta de sa commission avec son

éloquence ordinaire, mais avec aussi peu de fruit pour l'objet qu'il

avait le plus à coeur, le retour du pape en Italie. Clément VI, né

Français[517], et élevé dans le grand monde, aimait le luxe et le

plaisir; ses manières étaient nobles et polies, son goût pour les

femmes, peu édifiant dans un pape, était accompagné d'autres goûts

délicats qui le rendaient un souverain très-aimable. Sa cour ne fut

guère plus vicieuse que les précédentes, cela eût été difficile, mais

elle fut plus agréable et plus brillante. Il récompensa Pétrarque de sa

harangue par un prieuré dans l'évêché de Pise[518]; et, comme il avait

dans l'esprit toute la pénétration et la culture qui pouvaient lui faire

apprécier le premier homme de son siècle, il l'admit dans sa familiarité

et dans son commerce intime. Pétrarque crut pouvoir en profiter pour le

succès de ses vues sur l'Italie; mais il ne put réussir, même à lui

inspirer le désir de la voir.

[Note 516: _Fam._, l. IV, ép. 6.]

[Note 517: Il se nommait Pierre Roger, et avait été chancelier de

France.]

[Note 518: Le prieuré de _Migliarino_.]

Il se délassait du spectacle de cette cour, scandaleux et fatigant pour

un esprit aussi sage, dans le commerce de ses deux amis, Lello et Louis,

qu'il nommait toujours Loelius et Socrate. Il avait revu Laure; le temps,

la persévérance, la gloire qu'il avait acquise, la lui avaient rendue

plus favorable. Elle ne le fuyait plus; et lui, plus amoureux que

jamais, ne cherchait qu'elle dans le monde, ne rêvait qu'a elle dans la

solitude. Un de ses plus chers amis, _Sennuccio del Bene_, poëte

florentin, attaché au cardinal Colonne, et qui vivait dans la société de

Laure, était le confident de ses amours. Mais il n'eut jamais à lui

confier que des peines, des désirs, de faibles espérances; et, loin de

s'affaiblir, sa passion semblait s'accroître: et il aimait ainsi depuis

quinze ou seize ans[519]. Il avait pourtant un autre confident que

_Sennuccio_, c'était le public, c'était le monde entier, où ses poésies

avaient rendu célèbre la beauté de Laure, la délicatesse, la durée; et,

si l'on ose ainsi parler, l'obstination de son amour pour elle. Tous

les étrangers qui venaient à Avignon voulaient la voir; mais déjà le

temps lui imprimait quelques unes de ses traces: quelque surprise

involontaire se mêlait à l'admiration de ceux qui la voyaient pour la

première fois. Pétrarque était aussi fort changé; mais son coeur était

toujours le même, et Laure était, à ses yeux, aussi belle et aussi

touchante que dans la fleur de la jeunesse et dans les premiers temps de

son amour.

[Note 519: 1343.]

Une mission politique vint l'en distraire pour quelque temps. Le bon roi

Robert était mort, et n'avait laissé que deux petites filles, dont

l'aînée, Jeanne, avait été mariée à neuf ans avec André, fils du roi de

Hongrie, qui n'en avait que six. Il y avait dix ans de ce mariage, et

les deux jeunes époux, au lieu de prendre du goût l'un pour l'autre,

avaient conçu une aversion qui eut bientôt des suites funestes et

terribles. Robert leur avait laissé en mourant un conseil de régence. Le

pape, seigneur suzerain de Naples, prétendait que le gouvernement du

royaume lui appartenait pendant la minorité de Jeanne; et ce fut

Pétrarque qu'il choisit pour aller faire valoir ses droits. Le cardinal

Colonne, qui avait beaucoup servi à diriger ce choix, en profita, et

chargea l'envoyé du pape de solliciter la liberté de quelques

prisonniers injustement détenus dans les prisons de Naples. Pétrarque,

malgré son aversion pour la mer, prit cette voie, plus courte et plus

sûre, à cause des brigands qui continuaient d'infester l'Italie. Il

trouva la cour de Naples remplie d'intrigues et de divisions qui

présageaient de prochains orages, et gouvernée par un petit moine

cordelier, sale, débauché, cruel et hypocrite, que le roi de Hongrie

avait donné pour précepteur à son fils André, et dont je paraîtrais

former à plaisir le portrait hideux, si je copiais celui qu'en a laissé

Pétrarque[520]. Ce moine, selon l'esprit des gens de sa robe, s'était

emparé du gouvernement des affaires; et c'est avec lui qu'un homme tel

que Pétrarque fut obligé de traiter.

[Note 520: Pour qu'on ne croie pas que j'exagère, voici

textuellement ce portrait. _Nulla pictas, nulla veritas, nulla fides;

horrendum tripes animal, nudis pedibus, aperto capite, paupertate

superbum, marcidum deliciis vidi, homunculum vulsum ac rubicundum,

obesis clunibus, inopi vix pallio contectum, et bonam corporis partem

industriâ retegentem, utque in hoc habitu non solum tuos (nempe

cardinalis Joannis de Columna) sed romani quoque pontificis affatûs,

velut ex altâ sanctitatis speculâ insolentissimè contemnentem. Nec

miratus sum: radicatam in auro superbiam secum fert; multum enim, ut

omnium fama est, arca ejus et toga dissentiunt, etc._ Familiar. l, V,

ep. 3.]

Il en fut reçu avec une hauteur et une dureté révoltantes. Pendant les

longueurs de ces deux négociations, il visita de nouveau les environs de

Naples, avec deux de ses amis, Jean _Barili_ et _Barbato_ de Sulmone. La

jeune reine, qui peut-être, sans les intrigues qui l'entouraient et les

mauvais conseils dont elle était obsédée, aurait eu un meilleur sort,

aimait les lettres. Elle eut quelques conversations avec Pétrarque, qui

lui donnèrent pour lui beaucoup d'estime. A l'exemple de son grand-père,

elle se l'attacha par le titre de son chapelain particulier. Mais ni

cette cour, ni les moeurs qu'il y voyait régner, ne pouvaient lui plaire.

Une fête où il fut entraîné sans en connaître l'objet, le décida à en

sortir. Il regardait la cour qui assistait à cette fête en grande pompe,

et entourée d'un peuple immense. Tout à coup il s'élève de grands cris

de joie, Pétrarque se détourne: il voit un jeune homme d'une beauté et

d'une force extraordinaires, couvert de poussière et de sang, qui vient

expirer presque à ses pieds. C'était un spectacle de gladiateurs.

L'horreur qu'il en conçut lui fit hâter son départ. Il n'avait

d'ailleurs pu rien obtenir pour l'élargissement des prisonniers. Quant à

l'affaire de la régence, sur le compte qu'il en avait rendu au pape,

Clément VI, après avoir cassé celle que le roi Robert avait établie,

venait d'envoyer un cardinal légat, pour prendre en son nom le

gouvernement de Naples, jusqu'à la majorité de la reine. Pétrarque put

alors quitter cette ville: il partit en détestant la barbarie de ses

habitants, qui, au lieu des vertus de l'ancienne Rome, n'imitaient que

sa férocité[521].

[Note 521: _Famil._, l. V, ép. 5.]

Il avait été dangereusement malade à Naples; le bruit de sa mort s'était

même répandu dans l'Italie: un médecin de Ferrare, qui était aussi

poëte, se hâta de faire à ce sujet un poëme allégorique et bizarre,

intitulé: _la Pompe funèbre de Pétrarque_[522]. Cette triste folie

accrédita si bien le faux bruit de sa mort, qu'en revenant de Naples, il

fut pris par des hommes crédules pour un spectre ou pour une ombre, et

que plusieurs eurent besoin, pour le croire vivant, de joindre le

témoignage du toucher à celui des yeux. Il se rendit sans difficultés

jusqu'à Parme; mais là, il trouva le pays en feu, les Corrége divisés

entre eux, en guerre avec les princes voisins[523], et bloqués par une

armée ennemie; la Lombardie inondée de compagnies d'armes qui y

mettaient tout au pillage, enfin sa chère Italie en proie aux horreurs

des guerres de parti, et comme au temps des barbares, couverte de sang

en de ruines[524]. Il ne pouvait, sans danger, ni rester à Parme, ni en

sortir. Il préféra ce dernier parti. Ce ne fut qu'avec des risques

infinis et après des accidents graves, qu'il parvint, pour ainsi dire, à

s'échapper de l'Italie. Il se revit avec enchantement dans cette ville

d'Avignon, dont il disait, écrivait et pensait tant de mal, et où il

revenait toujours. Il se hâta d'aller goûter quelque repos dans son

Parnasse transalpin, c'est ainsi qu'il nommait sa maison de Vaucluse.

Son Parnasse cisalpin était à Parme. La ville où habitait Laure, les

campagnes environnantes où elle se promenait souvent, donnèrent une

nouvelle ardeur à son amour, et rendirent à sa verve poétique son

heureuse fécondité.

[Note 522: Ce médecin se nommait Antoine _de' Beccari_. Pétrarque

était depuis long-temps en liaison avec lui, et ne lui sut point mauvais

gré de cette plaisanterie; il y répondit même par un sonnet, qui est le

95e. du _Canzoniere_. La pièce d'Antoine, qu'on appelle communément

Antoine de Ferrare, se trouve dans le Recueil qui suit _la Bella Mano_,

éd. de Paris, 1595; elle commence par ce vers:

_Io ho già letto il pianto de' Romani._]

[Note 523: Azon avait promis de remettre au bout de cinq ans la

ville de Parme à _Luchino Visconti_, qui lui en avait fait obtenir la

seigneurie: le terme arrivé, il la vendit au marquis de Ferrare. Cette

perfidie excita contre lui la haine des _Visconti_, et de leurs alliés

les _Gonzague_; c'était le sujet de cette guerre peu honorable pour les

_Corrége_.]

[Note 524: 1344.]

Mais s'il était constant en amour, il avait dans l'esprit une agitation

qui le portait sans cesse à changer de lieu, et qui peut-être avait pour

première cause, son amour même. Cette passion, toujours au même degré de

force, et toujours aussi peu récompensée, lui paraissait peut-être moins

convenable dans un archidiacre de quarante ans. Plusieurs causes lui

rendaient le séjour d'Avignon de plus en plus insupportable. Le luxe et

le désordre des moeurs y étaient au comble: sa fortune n'y avançait

point, et son plus chaud protecteur lui-même, le cardinal Colonne,

n'avait encore rien fait pour lui: Ason de Corrége, réconcilié avec

_Mastino della Scala_, le pressait vivement de revenir. Il prit enfin le

parti de quitter pour toujours Avignon, Laure et Vaucluse. Il eut mille

peines à se séparer du cardinal sans rompre leur amitié. En prenant

congé de Laure, il la vit pâlir, et chancela dans résolutions; mais

enfin il partit[525], alla directement à Parme, où il resta peu de temps

pour ses affaires, et de là, s'embarqua sur le Pô; il descendit à

Vérone, où Azon l'attendait. A peine y était-il établi, que ses

incertitudes recommencèrent. Ses amis d'Avignon faisaient tous leurs

efforts pour l'y rappeler. L'un lui peignait la tristesse et les regrets

de Laure; l'autre le désir que le cardinal Colonne avait de le revoir;

un troisième, le même voeu formé par le pape, et le soin que ce pontife

prenait souvent de s'informer de sa santé. Pétrarque résista quelque

temps, mais il céda, comme il cédait toujours, et revint à Avignon par

la Suisse.

[Note 525: 1345.]

L'accueil que lui fit Clément VI, fut proportionné à la crainte qu'il

avait eue de le perdre, et aux progrès de sa renommée qui allait

toujours croissant. Il voulut le fixer par une faveur plus solide. La

charge de secrétaire apostolique était vacante, il la lui offrit.

C'était une place d'intime confiance et de grand crédit, mais laborieuse

et assujétissante; Pétrarque, qui ne voulait point de chaînes, même

dorées, la refusa. Ses autres chaînes, celles que son coeur ne pouvait

briser, devinrent plus légères au moment de son retour. Laure, charmée

de le revoir, le traita mieux; mais bientôt elle reprit ses rigueurs

accoutumées, et la lyre de Pétrarque ses chants plaintifs.

Jamais elle ne fut plus fertile que cette année[526]. Les moindres

bontés de Laure, et ses fréquentes sévérités, ses maladies, ses

chagrins, les petites querelles qui peuvent exister entre deux amants

qui se parlent à peine, tout dans cette imagination poétique, devenait

un sujet pour ses vers. Un hommage public que reçut la beauté de Laure,

lui en fournit un singulier. Charles de Luxembourg, qui fut peu de temps

après l'empereur Charles IV, était à Avignon. Parmi les fêtes qu'on lui

donna, il y eut un bal paré où l'on avait réuni toutes les beautés de la

ville et de la province. Charles, qui avait beaucoup entendu parler de

Laure, la chercha dans le bal, et l'ayant aperçue, il écarta, par un

geste, toutes les autres dames, s'approcha d'elle et lui baisa les yeux

et le front. Tout le monde applaudit, et Pétrarque, selon sa coutume,

célébra cet événement par un sonnet[527]. Il avoue, dans le dernier

vers, que cet acte, un peu étrange, le _remplit d'envie_[528]; le terme

est doux, pour exprimer un sentiment qui ne devait pas l'être. Il

fallait, on en conviendra, que l'illusion des priviléges du rang fût

bien forte, pour qu'un amant pût prendre plaisir à voir un prince jeune

et galant, imprimer un baiser sur le front et surtout sur les yeux de

sa maîtresse!

[Note 526: 1346.]

[Note 527: _Real natura, angelico intelletto_, etc.]

[Note 528:

_M'empiè d'invidia l'atto dolce e strano_,]

Telle était la mobilité du génie de Pétrarque et la souplesse de son

esprit, qu'il passait rapidement de ses rêveries d'amour à des études

graves, à des méditations philosophiques et même pieuses. Un voyage

qu'il fit à la Chartreuse de Moutrieu[529], où son frère Gérard avait

pris l'habit depuis cinq ans, lui laissa des impressions auxquelles il

obéit dès qu'il fut de retour à Vaucluse; il y composa un traité _du

Loisir des Religieux_[530], qu'il envoya aussitôt à ces bons pères, et

dont l'objet était de leur faire sentir les douceurs et les avantages de

leur état, comparé à la vie inquiète et agitée des gens du monde[531].

Que l'état monastique eût des avantages pour ceux qui le professaient,

quand ils avaient pu vaincre les affections les plus naturelles et les

plus douces, cela n'a jamais été mis en question; la vraie question

était de savoir de quelle utilité il pouvait être pour la société civile

qu'une classe nombreuse d'hommes jouit de tels avantages, en consommant

une partie considérable de ses produits, sans prendre la moindre part

aux travaux, aux dangers et aux agitations qu'elle impose. Mais cette

question est décidée, ou plutôt n'en est plus une depuis long-temps.

[Note 529: 1347.]

[Note 530: _De otio religiosorum_.]

[Note 531: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. II, p. 315.]

Un objet plus grand et d'un plus haut intérêt, vint réclamer l'attention

de Pétrarque. On a vu quels avaient toujours été son amour pour

l'Italie, son admiration pour Rome, quels étaient ses voeux pour sa

prospérité et pour sa grandeur. Il crut qu'ils allaient être réalisés

par un homme qu'il connaissait, et que peut-être il avait entretenu

autrefois du désir d'une révolution pareille. Parmi les dix-huit

embassadeurs que la ville de Rome avait envoyés à Clément VI, et du

nombre desquels avait été Pétrarque, se trouvait un homme obscur, fils

d'un cabaretier et d'une porteuse d'eau, mais qui s'était donné à

lui-même une éducation au dessus de son état, et qui, dès sa jeunesse,

s'était rempli l'imagination des grands auteurs de l'ancienne Rome, et

de l'étude de ses vieux monuments. On l'appelait _Cola di Rienzi_,

c'est-à-dire Nicolas, fils de Laurent[532]. Un enthousiasme égal pour

les mêmes objets, forma entre Pétrarque et lui, réunis dans la même

embassade, des liens assez étroits d'amitié. Depuis long-temps ils

s'étaient perdus de vue, lorsque Pétrarque apprit, d'abord par la voix

de la renommée, et ensuite par les couriers envoyés à la cour d'Avignon,

que ce Rienzi avait rétabli la liberté romaine, et chassé les nobles qui

en étaient les tyrans; qu'il avait été revêtu par le peuple d'une

dictature voilée sous la titre modeste du tribun; que son gouvernement

s'annonçait par une conduite ferme et des réglements sages; que ses vues

s'étendaient sur l'Italie entière; que déjà la plupart des villes, et

même par politique la plupart des princes, lui avaient adressé des

députations ou des lettres; qu'enfin Rome et l'Italie allaient sortir,

sous ses auspices, de l'état de trouble, de servitude et d'anarchie où

elles étaient plongées.

[Note 532: _Filius Laurentii_; par corruption en latin _Rentii_, en

vulgaire _Renzi_ et _Rienzi_.]

Transporté de joie à ces nouvelles, il écrivit à Rienzi, une lettre

éloquente, pour le féliciter de ses succès, et l'encourager dans son

entreprise. Il le défendit avec toute la chaleur et l'énergie de la

persuasion et de l'amitié à la cour du pape. La première impression y

avait été celle d'une terreur panique, et malgré les moyens adroits que

le Tribun avait employés pour se rendre cette cour favorable, il s'en

fallait beaucoup qu'il obtînt une approbation aussi générale que l'avait

été la terreur. Bientôt les folies de Rienzi diminuèrent encore le

nombre de ses partisans, et redonnèrent à ses ennemis plus d'audace.

Pétrarque les ignorait ou refusait d'y croire, et continuait de

correspondre avec lui sur le ton de l'amitié, de l'approbation et du

conseil. Il voulut aller lui-même le diriger et le soutenir. Tous ses

anciens motifs pour s'établir définitivement en Italie, se présentèrent

de nouveau à son esprit. Ses amis de Lombardie et de Toscane,

renouvelèrent leurs instances. Il dit encore une fois adieu à ceux

d'Avignon, à son Parnasse de Vaucluse, au pape, au cardinal Colonne, à

sa chère Laure. Il la vit dans un cercle de femmes où elle allait

ordinairement; elle était sans parure, sérieuse et pensive. Son air

était plus triste encore qu'à leurs premiers adieux. Son amant ému

jusqu'aux larmes, se retira sans rien dire, en s'efforçant de les

cacher. Laure le suivit avec un regard si pénétrant et si tendre, qu'il

fut toujours gravé dans sa mémoire et dans son coeur. De tristes

présentiments semblaient dire à l'un et à l'autre qu'ils ne se verraient

plus.

En arrivant à Gênes, d'où il comptait aller à Florence, Pétrarque apprit

que son tribun ne faisait plus à Rome, que des folies. Il changea

d'avis, se rendit à Parme, et des nouvelles plus tristes encore lui

annoncèrent le massacre de tous les nobles romains et celui de la

famille presque entière des Colonne, fait par les ordres de Rienzi.

Cette catastrophe lui causa la plus vive douleur, mais il ne perdait pas

encore l'espérance de voir Rome libre, et il aurait tout souffert à ce

prix. Aucune illustre famille, écrivait-il, ne m'est aussi chère dans

le monde; mais la république; mais Rome; mais l'Italie, me sont encore

plus chères[533]. Il ne garda cependant pas long-temps l'illusion qui

lui faisait supporter ce désastre. La chute de Rienzi était inévitable;

il tomba, et _son oeuvre fantastique_, comme l'appelle Villani[534], fut

renversée avec lui. Pétrarque, tristement détrompé, passa de Parme à

Vérone. Il y éprouva, le 25 janvier 1348, une secousse de ce terrible

tremblement de terre dont parlent tous les historiens de ce temps. La

superstition crut qu'il avait était annoncé par une colonne de feu qu'on

avait vue à Avignon, environ un mois auparavant sur le palais du pape;

elle put aussi le regarder comme l'annonce d'une calamité la plus

terrible, de cette peste affreuse qui, après avoir dévasté l'Asie, et

ravagé les côtes d'Afrique, apportée de là en Sicile, se répandit cette

même année en Italie, en Espagne, en France, et changea partout en

déserts les villes et les campagnes.

[Note 533: _Famil._, l. II, ép. 16. _Nulla toto orbe principum

familia carior, carior tamen respublica, carior Roma, carior Italia._]

[Note 534: _Per li savi è discreti si disse in fino allora che la

detta impresa del tribuno era una opera fantastica e da poco durare._

(L. XII, c. 89.)]

Pendant les premiers mois de cette fatale année, lorsque la peste

n'avait fait encore que peu de progrès, Pétrarque fit de petits voyages

à Parme, à Padoue, partout accueilli par l'admiration et par l'amitié.

De retour à Vérone, il perd plusieurs de ses amis; il apprend que la

contagion a gagné le Comtat; il se rappelle dans quel état il a laissé

ce qu'il a de plus cher au monde. Des pressentiments funestes, des

songes lugubres, de continuelles terreurs l'agitent. L'esprit toujours

tendu sur Avignon, l'âme élancée, pour ainsi dire, vers son malheur, il

voudrait hâter les courriers; mais les communications sont rompues, les

courriers n'arrivent qu'avec d'insupportables lenteurs. Le 19 mai, il

espérait encore; et depuis plus de quarante jours l'objet de tant

d'espérances et de tant de craintes n'était plus. Laure était morte, le

6 avril, environnée à ses derniers moments de ses parentes, de ses

amies, qui bravaient, pour lui rendre ces tristes devoirs, l'effrayante

contagion dont elle mourait victime, tant elle était bonne et aimable

pour elles, tant elle avait su s'en faire aimer! Par une fatalité

singulière, elle mourut dans le même mois, le même jour et à la même

heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. Que devint-il à

cette affreuse nouvelle? Personne n'a entrepris de le peindre; mais le

reste de sa vie prouve quelle fut sa douleur; il ne cessa, jusqu'à la

fin, de s'occuper de Laure. Ses souvenirs, ses regrets, ses chants s'en

nourrirent sans cesse. Il perdit avec elle ce qui lui restait de goût

dans le monde; il en prit un plus vif pour la retraite et pour la

solitude, où il pouvait ne s'entretenir que d'elle, et où il la

retrouvait toujours.

On voudrait connaître l'objet d'une passion si constante; on désirerait

pouvoir se le représenter sous des traits sensibles, et il n'est point

d'imagination qui n'essaie de s'en tracer le portrait; mais

l'imagination peut s'en épargner les frais. Ce portrait est répandu dans

des poésies où il est à l'abri du temps et des siècles. En le

dépouillant de ses ornemens, ou, si l'on veut, de ses exagérations

poétiques, et ne laissant que ce qui paraît être l'exacte vérité, on

voit que Laure était une des plus aimables et des plus belles femmes de

son temps. Ses yeux étaient à-la-fois brillants et tendres, ses sourcils

noirs et ses cheveux blonds; son teint blanc et animé, sa taille fine,

souple et légère: sa démarche, son air avaient quelque chose de céleste.

Une grâce noble et facile régnait dans toute sa personne. Ses regards

étaient pleins de gaîté, d'honnêteté, de douceur. Rien de si expressif

que sa physionomie, de si modeste que son maintien, de si angélique et

de si touchant que le son de sa voix. Sa modestie ne l'empêchait pas de

prendre soin de sa parure, de se mettre avec goût, et lorsqu'il le

fallait avec magnificence. Souvent l'éclat de sa belle chevelure était

relevé d'or ou de perles; plus souvent elle n'y mêlait que des fleurs.

Dans les fêtes et dans le grand monde, elle portait une robe verte

parsemée d'étoiles d'or, ou une robe couleur de pourpre, bordée d'azur

semé de roses, ou enrichie d'or et de pierreries. Chez elle, et avec ses

compagnes, délivrée de ce luxe, dont on faisait une loi dans des cercles

de cardinaux, de prélats et à la cour d'un pape, elle préférait, dans

ses habits, une élégante simplicité.

Avec tout ce qui inspire les désirs, Laure avait ce qui les contient et

ce qui imprime le respect. Ses yeux semblaient purifier l'air autour

d'elle, et rien que de chaste comme elle n'aurait osé l'approcher. Elle

n'était pourtant pas insensible. Sa pâleur, sa tristesse quand son amant

s'éloignait d'elle, quelques mots, quelques doux reproches dont on voit

les traces dans les vers de Pétrarque, et quelques particularités que

l'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, le prouvent assez; mais

jamais l'impression qu'un si long amour, des soins si soutenus et si

tendres, firent sur son coeur, ne coûtèrent rien à sa sagesse. Tout

l'esprit naturel que peut avoir une femme, toute l'adresse qu'elle peut

employer pour retenir en même temps qu'elle enflamme, pour alimenter

l'espérance sans donner des droits, elle sut en faire usage; et c'est

ainsi qu'elle parvint à captiver, pendant vingt ans, le plus grand génie

et l'homme le plus passionné de son siècle.

J'ai déjà dit que la pureté de ce sentiment a trouvé un grand nombre

d'incrédules. Ajoutons que malheureusement elle en doit trouver plus que

jamais. Les preuves en sont pourtant irrécusables; mais pour les

connaître il faut lire, ce qui fatigue beaucoup d'esprits; et pour les

admettre il faut avoir en soi l'amour du beau et de l'honnête, devenu

plus rare encore que le goût de la lecture et de l'étude. On avait cru

que la corruption des moeurs était au comble quand on parvint à jeter du

ridicule sur la vertu; il était cependant encore un degré de plus à

atteindre: on ne prend la peine de se moquer que de ce qui existe, et la

vertu a cessé d'être un ridicule aux yeux du monde, en devenant pour lui

un être de raison. Il est vrai qu'il ne s'agit pas seulement ici de

croire à une affection vertueuse et délicate, mais au sacrifice absolu

des penchants que la nature donne, que l'on peut combattre sans doute,

mais que l'on est plus sûr de vaincre dans l'absence des passions et

dans le silence du coeur, que dans cette fermentation des sens, source

première et compagne presque toujours inséparable de l'amour. Ce ne

serait pas faire injure à la noblesse de cette passion et à sa pureté,

que d'examiner ce qui put la maintenir si long-temps dans des bornes si

aisées à franchir; on pourrait rechercher ce qui la rend vraisemblable,

sans l'admirer, sans la respecter moins, et l'expliquer ne serait pas

l'avilir; mais ces explications pourraient nous mener loin, et

conviendraient d'ailleurs moins ici que dans un cours de philosophie

morale. Tenons-nous-en donc à deux faits, qui peut-être font

disparaître de cet amour une partie de ce qu'il y a de romanesque et de

merveilleux, mais qui, en le ramenant au vrai, le rendent aussi plus

croyable.

Laure avait un mari dont son coeur n'avait pas fait choix; mais cette

union lui imposait des devoirs: non-seulement elle était mère, mais, par

une fécondité peu commune, elle le fut onze fois, et neuf de ses enfants

lui survécurent. Il ne manquait à la prospérité de son hymen que

l'amour; et si celui de Pétrarque toucha son coeur, il est aisé de

concevoir comment, parmi tant de soins domestiques, et de si fréquentes

épreuves pour sa santé, elle ne permit à ce sentiment de lui offrir que

les seules consolations dont elle eût besoin. Pétrarque était libre; la

licence des moeurs de ce siècle ne faisait pas regarder comme un obstacle

aux jouissances les fonctions ecclésiastiques dont il était revêtu. Son

tempérament le portait aux plaisirs de l'amour, comme la sensibilité de

son âme le rendait susceptible de ses plus douces émotions. Quelque

délicate que soit dans toutes ses poésies l'expression de son amour, on

voit que si Laure lui eût permis quelques espérances, il les eût portées

très-loin: un sentiment purement platonique ne donne point les

agitations et le trouble où on le voit sans cesse plongé. Si l'on peut

croire que, dans ses vers, c'était plutôt la chaleur de l'imagination

que le désordre des sens et les tourmentes du coeur qui lui dictaient

des expressions si passionnées, qu'on lise ses lettres et ses autres

oeuvres latines; on y verra que partout et à tout propos, du ton le plus

sérieux et le plus sincère, il se plaint de ces combats qu'il éprouve,

de ces mouvements impétueux qui le bouleversent, et de ces feux qui le

consument.

Enfin, il le faut avouer, il chercha, sinon un remède, au moins une

diversion à cette passion si impérieuse et si violente, dans quelques

liaisons passagères dont il rougissait sans doute, puisque nulle part il

n'en a nommé les objets, quoiqu'il parle, dans plusieurs endroits de ses

lettres, de deux enfants naturels qui en avaient été le fruit. Je sais

ce qu'en lisant ceci on en peut tirer d'avantages, et contre Pétrarque,

et en général contre les hommes; je ne défendrai ni sa cause ni la

nôtre; et c'est encore une question à renvoyer au cours de philosophie

morale. Mais que conclure de ces faits? que Laure ne lui permit jamais,

qu'il ne se permit jamais avec elle que l'expression d'un amour pur; que

cet amour fit quelquefois le tourment, mais encore plus le bonheur comme

la gloire de sa vie; que ce fut, comme il l'avoue cent fois, ce qui le

retira des sentiers du vice, et ce qui le maintint dans le chemin de la

vertu; que s'il eut la faiblesse de céder à l'entraînement des sens, à

celui de l'exemple, et peut-être à d'autres séductions, il se releva

toujours, soutenu comme il l'était, par un sentiment qui ne pouvait

admettre long-temps ce bas et impur alliage; qu'enfin si l'on refusait

de croire à une passion de vingt années, exempte d'erreurs et de désirs

vulgaires, ces erreurs et ces désirs dirigés vers un autre objet,

doivent lui concilier plus de croyance; mais que dans un amour si

constant, exprimé avec tant d'élévation et tant de charme, avec des

couleurs si vives, si fort au-dessus des conceptions ordinaires, si

dignes d'un objet céleste et presque divin, il reste encore, malgré ces

faiblesses, un phénomène du génie et du coeur qui dut remplir d'un noble

orgueil l'âme de Laure, et que lui envieront sans doute à jamais toutes

les femmes aimables, fières et sensibles.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 19 / 25 题