[Note 440:
_In ciò peccasti Fiorentin poeta,
Panendo che gli ben de la fortuna
Necessitati sieno con lar meta.
Non è fortuna che rason non vinca.
Hor pensa, Dante, se prova nessuna
Se può più fare che questa convinca._
(L. II, c. I.)]
[Note 441: L. III, c I.]
[Note 442:
_Quì non se sogna per la selva oscura,
Quì non vego nè Paolo nè Francesca._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Non vego'l conte che per ira et asto_[B]
_Ten forte l'arcivescovo Rugiero,
Prendendo del suo Cieffo el fiero pasto._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Lasso le ciancie e torno su nel vero,
Le favole mi son sempre nemiche._
(L. IV, c. 13.)]
[Note B: Pour _astio_.]
_Fazio degli Uberti_, poëte qui jouissait dès lors de plus de renommée
que _Cecco_, dont la réputation s'accrut beaucoup dans la suite, et
s'est mieux conservée depuis, au lieu de critiquer Dante, entreprit de
l'imiter, ou du moins de composer un grand poëme qui pût être placé à
côté du sien. Mais ce fut seulement vers la fin de sa vie. Pendant celle
du Dante, et long-temps après, il ne fut connu que par des sonnets et
des _canzoni_, où l'on remarque surtout une force et une vivacité de
style qui étaient alors les qualités les moins communes. On n'en a
imprimé qu'un petit nombre. Les sept sonnets que contient un Recueil
d'anciennes poésies[443], ont pour sujet les sept péchés mortels. L'un
des péchés parle dans chacun de ces sonnets et se caractérise lui-même.
Ils furent peut-être faits pour ces représentations pieuses où
figuraient les anges et les démons, les vertus et les vices
personnifiés, et qui furent, en Italie comme en France, les premiers
essais de l'art dramatique.
[Note 443: _Poeti Antichi raccolti da monsig. Leone Allaci_, etc.,
Napoli, 1661, p. 296 et suiv.]
Dans l'une des deux _canzoni_ de ce poëte, qui nous ont été conservées,
il se plaint poétiquement des peines que l'amour lui fait éprouver, en
se comparant avec tous les objets de la nature, embellis par le retour
du printemps[444]. L'herbe des prés, les fleurs, les collines riantes,
les parfums de la rose, enchantent la terre et les airs; partout l'amour
paraît sourire; mais lui, le désir le consume; il ne cessera de souffrir
que quand il reverra la beauté dont il est séparé depuis long-temps. Les
chants, les amours, les nids, les tendres soins des oiseaux, le
ramènent aussi tristement sur lui-même. Les animaux les plus sauvages,
les serpens et les dragons les plus terribles, s'unissent et jouissent
ensemble; tandis que, mille fois le jour, il passe de la vie à la mort,
selon les espérances ou les craintes de son coeur. Les claires eaux, les
fraîches fontaines baignent toutes les campagnes, arrosent les arbres et
les fleurs; les poissons, délivrés des chaînes de l'hiver, parcourent
les fleuves et en repeuplent les eaux, tandis que d'autres se jouent et
s'unissent dans les vastes mers; lui, toujours seul et loin de ce qu'il
aime, est brûlé d'un feu que rien ne peut éteindre. Les jeunes filles et
leurs jeunes amans ne s'occupent que de plaisirs et de fêtes, de danses,
de chants et de rendez-vous d'amour; lui, sans cesse occupé de celle qui
serait comme un soleil au milieu de cette jeunesse, et dans un état qui
arrache des larmes à ceux qui sont témoins de sa douleur.
[Note 444: _Raccolta di Antiche rime_, etc., à la fin de _la Bella
mano_ de _Giosta de' Conti_, Paris, 1595:
_Io guardo infra l'erbette per li prati_, etc.]
Dans l'autre _canzone_[445] il se plaint encore, mais s'est de l'extrême
indigence où il se trouve réduit. Toutes ses expressions sont celles du
désespoir. Il invoque la mort, elle le refuse: sa destinée est de
souffrir, il faut qu'il la remplisse. Lorsqu'il sortit du sein de sa
mère, la pauvreté s'assit auprès de lui, et lui prédit qu'elle ne s'en
détacherait jamais. Cette prédiction ne s'est que trop accomplie. Dans
l'excès de ses maux, il maudit la nature et la fortune, et quiconque a
le pouvoir de le faire ainsi souffrir; qui que ce soit que cela regarde,
il s'en met peu en peine; sa douleur et sa rage sont si grandes, qu'il
ne peut avoir rien de pis, quelque chose qui lui arrive[446], etc.
[Note 445: Elle est la seconde du livre IX, dans le recueil
intitulé: _Sonetti e Canzoni di diversi antichi autori Toscani in dieci
libri raccolti_; Florence, _Philippo Giunti_, 1527.
_Lasso! che quando imaginando vegno
Il forte e crudel punto dov'io narqui_, etc.]
[Note 446:
_Però bestemmio in prima la natura,
E la fortuna, con chi n'ha potere
Di farmi si dolere;
E tocchi a chi si vuol, ch'io non ho cura;
Che tanto è 'l mia dolore e la mia rabbia,
Che io non posso aver peggio, ch'io m'abbia._
Cette malédiction s'adressait fort haut, si l'on y prend bien garde; et
l'Inquisition a repris des hardiesses moins directes et moins claires.]
_Fazio_ ou _Bonifazio degli Uberti_ était petit-fils du célèbre
_Farinata_ que nous avons vu dans l'Enfer du Dante[447]. Sa famille fut
exilée de Florence, et il paraît qu'il naquit dans l'exil. Cette pièce
est apparemment un ouvrage de sa jeunesse; plus tard, il parvint à
corriger sa mauvaise fortune. Selon Villani[448], ce fut un des hommes
les plus agréables et de la meilleure société de son temps: «On n'eut
qu'un reproche à lui faire, c'est que, par amour du gain, il
fréquentait, dit cet historien, les cours des tyrans; qu'il flattait les
vices et les moeurs corrompues des hommes en pouvoir; et, qu'exilé de sa
patrie, il chantait leurs louanges dans ses discours et dans ses
écrits.» Cette conduite réussit presque toujours aux hommes de quelque
talent, quand ils ont la bassesse de préférer une fortune ainsi acquise
à une honorable pauvreté. Il paraît cependant que si elle tira _Fazio
degli Uberti_ de la misère, elle ne la mena point à la fortune; car,
selon le même Villani, il mourut et fut enterré à Vérone, après avoir,
dans sa vieillesse, passé modestement et tranquillement de longs
jours[449]. Je ne le considère ici que comme poëte lyrique, je parlerai
ailleurs de son grand poëme, qui appartient à la dernière moitié du
siècle.
[Note 447: Voy. ci-dessus, p. 65.]
[Note 448: _Vite d'uomini illustri Fiorentini_, p. 70 et suiv.]
[Note 449: _Ibid._]
Celui de tous les poëtes de la première moitié qui passe pour avoir le
plus approché du lyrique italien par excellence, pour avoir le mieux
annoncé par les grâces de son style, les grâces inimitables du style de
Pétrarque, et pour avoir donné avant lui aux vers italiens le plus
d'élégance et de douceur, est, comme je l'ai dit, _Cino da Pistoia_, qui
fut aussi l'un des jurisconsultes les plus célèbres de son temps[450].
[Note 450: Voy. ci-dessus, p. 294 et suiv.]
Les poésies de _Cino_ ont été imprimées à Rome en 1559[451], et
réimprimées avec une seconde partie, trente ans après[452]. Elles sont
d'ailleurs insérées dans plusieurs recueils de poésies anciennes,
publiés, soit avant, soit après ces éditions[453]. Il est impossible de
croire que Dante, qui a beaucoup loué ce poëte[454], et Pétrarque qui
l'a loué peut-être encore davantage, qui l'avait choisi pour un de ses
modèles, et qui a beaucoup emprunté de lui, et plusieurs critiques plus
récents, qui lui ont aussi donné de grands éloges, se soient trompés, et
que ce soit nous qui puissions en juger plus sainement aujourd'hui; mais
il l'est aussi d'adopter sans restriction ces louanges; il nous est
vraiment impossible de trouver, par exemple, le mérite d'un grand
naturel et d'une extrême clarté[455] dans ce qui est aussi obscur et
aussi recherché que la plupart de ces poésies, il l'est de ne pas
reconnaître que les raffinements platoniques, auxquels on donne ce nom,
sans qu'il soit possible de trouver dans Platon rien qui y ressemble, et
les subtilités théologiques dont il serait plus facile d'y montrer
l'influence, forment en quelque sorte tout le tissu du style dans les
sonnets et dans les _canzoni_ de _Cino_. Ce tissu est souvent si obscur
et si délié en même temps, qu'on ne peut ni le pénétrer ni le saisir.
Qui pourrait se flatter, par exemple, d'entendre le vrai sens de ce
sonnet que je ne choisis pas, mais qui se présente le premier[456]? «Ah!
que ce serait une douce société si ma Dame, l'amour et la pitié étaient
ensemble dans une amitié parfaite, selon la vertu que l'honneur désire!
si l'un avait l'empire sur l'autre, et chacun cependant la liberté dans
sa nature, en sorte que le coeur n'eût que par complaisance[457]
l'apparence de l'humilité! si enfin je voyais cette union, et que j'en
portasse la nouvelle à mon âme affligée! Vous l'entendriez alors
chanter dans mon coeur, délivrée de la douleur qui s'est emparée d'elle,
et qui, écoutant une pensée qui en parle, s'y jette en soupirant pour se
reposer.» Cela est presque littéralement traduit; mais je n'ose me
flatter que la traduction, toute inintelligible qu'elle est, le soit
autant que le texte.
[Note 451: Par _Niccolò Pilli_.]
[Note 452: Par _Faustino Tasso_.]
[Note 453: Elles composent le cinquième livre du recueil des Juntes,
1527, et les sixième et septième de la réimpression de ce recueil;
Venise, 1740, in-8°. On en trouve de plus quelques pièces, à la suite de
_la Bella Mano_, et d'autres dans les _Poeti antichi_, publiés par
l'_Allacci_; recueils que j'ai déjà cités plusieurs fois.]
[Note 454: Dans son traité _de Vulgari eloquentiâ_, l. I, c. 17, l.
II, c. 2 et ailleurs.]
[Note 455: L'auteur des _Memorie della Vita di Messer Cino_, etc.,
trouve ses métaphores aussi faciles et aussi naturelles qu'agréables; il
trouve que ses figures ne sont point trop recherchées, et qu'il se
montre toujours facile, aimable et clair.... _Le metafore quanto
leggiadre e vezzose, tanto facili e naturali;.... senza troppo ricercate
figure del favellare, mostrandosi sempre facile, amabile et chiaro._]
[Note 456:
_Deh, com' sarebbe dolce compagnia,
Se questa Donna, Amore e pietate
Fossero insieme in perfetta amistate,
Secondo la vertù c'honor disia_, etc.
(Recueil de 1527, p. 47.)]
[Note 457: _Per cortesia_.]
D'autres sonnets tout entiers ne le sont pas davantage. Essayez, par
exemple, d'entendre celui où le poëte s'adresse à cette voix qui
encourage son coeur, et qui crie, et qui porte des paroles dans un lieu
où ne peut plus rester son âme[458]; ou celui dans lequel il voit sa
dame qui vient assiéger sa vie, et qui est si irritée, qu'elle tue ou
renvoie tout ce qui la rend (cette vie) vivante[459]: si vous ne vous
trompez pas, comme il arrive quelquefois, sur ce que c'est véritablement
qu'entendre, vous verrez que vous n'y parviendrez pas. Lizez tous ces
sonnets: il n'y en a presque aucun où l'on ne trouve quelques vers à peu
près du même style: c'est _un coeur qui se place dans les yeux_ d'un
amant, quand il regarde sa dame[460], et qui, voulant fuir l'amour, est
assez insensé _pour s'asseoir ainsi devant sa flèche_, cette flèche
armée de plaisir au lieu de fer[461]: c'est un amant qui meurt, et que
l'amour tue _en lui livrant assaut avec tant de soupirs, que son âme
sort en fuyant_[462]; ou bien c'est un soupir qui sort du coeur _par le
chemin que lui a ouvert une pensée, et qui se cache au désir sous les
dehors de la pitié_[463]; ou c'est encore un amant qui voit dans sa
pensée _son âme serrée entre les mains de l'amour_[464], et l'amour _qui
la tient liée dans le coeur déjà mort, où il la bat souvent_, et cette
âme qui appelle aussi la mort, _tant elle souffre des coups qu'elle a
reçus_; et des yeux que la beauté a rendus si fous, _qu'ils mènent le
coeur au combat où il est tué par l'amour_[465]; et une infinité d'autres
expressions pareilles.
[Note 458: _Tu che sei voce che lo cor conforte_, etc.
(_Ibid._ p. 48, _verso_.)]
[Note 459:
_Ahi me, ch'io veggio, ch'una donna viene
Al grande assedio della vita mia_, etc.
(Recueil de 1527, p. 56, _verso_.)]
[Note 460:
_Lo core mio che negli occhi si mise_, etc.
(_Ibid._ p. 47, _verso_.)]
[Note 461: Le texte dit: ferrée de plaisir; _ferrata di piacer_.]
[Note 462:
_Ch'amor m'ancide
Che mi salisce con tanti sospiri
Che l'anima ne va di fuor fuggendo._