_Coup-d'oeil général sur la situation politique et littéraire de l'Italie
au commencement du quatorzième siècle. Renaissance des arts, en même
temps que des lettres, universités, études théologiques; philosophie,
astrologie, médecine, alchimie; droit civil et droit canon; histoire;
poésie; poëtes italiens avant Pétrarque._
Cette ardeur pour l'indépendance et pour la liberté, qui avait armé les
villes d'Italie, et en avait fait presque autant de républiques, avait
eu pour la plupart un effet tout contraire à leurs désirs. Presque
toutes rivales entre elles, il avait fallu que chacune remit à l'un de
ses citoyens les plus puissants le soin de son gouvernement et de sa
défense. Une fois maîtres du pouvoir, ils ne voulaient plus s'en
dessaisir; pour les y forcer, il fallait choisir quelqu'autre chef
capable de les combattre et de les vaincre; et il en résultait souvent
qu'au lieu d'un maître, la même ville en avait deux, ne sachant auquel
obéir, et divisée en deux factions contraires. Dans la Lombardie et dans
la Romagne, tel était, au quatorzième siècle, l'état de la plupart des
villes. Celles de Toscane, et surtout Florence, étaient plus que jamais
déchirées par les trop fameuses querelles des Blancs et des Noirs. Il
n'y avait, en un mot, presque aucun point dans toute l'Italie qui ne fût
bouleversé par les factions et par la guerre.
Et cependant, au milieu de ces chocs violents qui avaient eu presque
partout de si tristes résultats politiques, on avait vu naître pour les
arts d'imagination et pour d'autres arts plus utiles auxquels il manque
un nom, mais qu'on peut appeler les arts d'utilité publique, une époque
glorieuse, et qui n'est pas assez remarquée. Pour rehausser dans la
suite l'éclat de quelques noms et l'influence de quelques princes sur
les arts, on leur en a trop attribué la renaissance. C'est jusqu'au
treizième siècle qu'il faut remonter pour les voir renaître en Italie.
C'est alors que ces petites républiques[367], rivalisant entre elles de
richesses et de dépenses comme de pouvoir, élevèrent à l'envi de vastes
et magnifiques édifices publics. Partout l'hôtel ou le palais de la
commune, habitation de son premier magistrat, joignit à la solidité tous
les embellissemens qu'on pouvait lui donner alors. Les villes
s'entourèrent de nouveaux murs, décorèrent leurs portes, en
construisirent de marbre, élevèrent des tours et des fortifications
redoutables. Milan, Vicence, Padoue, Modène, Reggio, tant de fois
détruites par la guerre, renaissaient de leurs décombres. De longs
canaux étaient creusés pour les communications du commerce; on y
construisait des ponts, on en jetait de plus hardis sur les rivières et
sur les fleuves. Gênes semblait créer des prodiges: les parties internes
de son port, son môle, ses immenses aqueducs, toutes ces fabriques
importantes datent de cette même époque. Le grand recueil de
_Muratori_[368] contient, dans des chroniques obscures, des détails sans
nombre de ces travaux somptueux, que l'exact et patient _Tiraboschi_ a
réunis comme en un seul faisceau dans son histoire, pour la gloire de ce
siècle et pour celle de l'Italie[369].
[Note 367: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. IV, l. III,
ch. 6.]
[Note 368: _Script. rer. Ital._, t. VIII.]
[Note 369: _Ub. supr._]
Consultons les historiens des beaux-arts[370], ils nous diront leurs
premiers pas chez ce peuple ingénieux, et leurs rapides progrès. Ils
nous feront connaître Nicolas de Pise, Jean, son fils, que nous avons
déjà nommés, et d'autres sculpteurs habiles dont plusieurs ouvrages
existent encore à Pise, à Florence, à Bologne, à Milan et ailleurs. Dans
la peinture, Florence vante encore son _Cimabué_, son _Giotto_. Bologne
prétend avoir eu des peintres plus anciens qu'eux[371]. Venise réclame
la priorité sur Florence et sur Bologne[372]. Pise eut son _Guido_, son
_Diotisalvi_, son _Giunta_; Lucques son _Buonagiunta_; mais aucun d'eux
n'a pu prévaloir sur _Cimabué_, et sur _Giotto_ son disciple. Ceux-ci
sont restés dans la mémoire des hommes, les premiers restaurateurs de la
peinture en Italie: leurs prédécesseurs et leurs contemporains sont
oubliés, peut-être par la même raison qui priva de l'immortalité tant de
héros antérieurs aux Atrides:
Un poëte divin ne les a point chantés[373].
[Note 370: Vasari, _Vite de' Pittori_, etc. Baldinucci, _Natizie de
professori del Disegno_, etc.]
[Note 371: Voy. _Carlo Cesare Malvasia, Felsina Pittrice_.]
[Note 372: Voy. _Carlo Ridolfi, le Maraviglie dell' arte_.]
[Note 373:
_Carent quia vate sacro_ (HOR.)]
Au lieu que _Giotto_ et _Cimabué_ ont été célébrés par le Dante, par
Boccace et par d'autres poëtes toscans.
L'architecture prenait à Florence un caractère qu'elle tenait des moeurs
du temps, et qui les atteste encore aujourd'hui. La petite ville
d'Assise voyait le général[374] d'un ordre mendiant élever un temple
magnifique à S. François, son humble et pauvre fondateur. La peinture en
mosaïque qui éternise les trop fragiles productions de l'autre
peinture, était dérobée aux Grecs, et répandait en Italie des monuments
durables dans les palais, dans les temples. On dirait que les papes et
les rois de Naples et de Sicile ne voulaient pas être vaincus en
magnificence par des républiques: plusieurs des monuments érigés alors
dans leurs capitales et dans les autres villes de leurs états, semblent
des fruits de cette noble émulation. La poésie et les lettres suivaient,
ou même devançaient l'essor des arts: nous avons vu quels avaient été
leurs progrès, surtout dans les dernières années de ce siècle, et que
lorsqu'il finit, le plus grand poëte du quatorzième et même des siècles
suivants, le Dante était déjà parvenu à la moitié de sa carrière. Mais
dès le commencement de ce nouveau siècle, l'Italie, après tant de
désastres, reçut encore un nouveau coup.
[Note 374: Il se nommait frère Elie. Tiraboschi (_ubi suprà_) avoue
que ce général des capucins oubliait trop tôt l'humilité et la pauvreté
du saint fondateur de l'ordre. En effet, S. François était mort il n'y
avait qu'un demi-siècle (en 1226.) Mais il y aurait d'autres réflexions
à faire sur cet édifice somptueux bâti par des moines à besace, dans le
même siècle où on les avait appelés à la pauvreté évangélique.]
Philippe-le-Bel, déjà trop vengé de Boniface VIII, poursuivait encore sa
vengeance. Il voulait que la mémoire de ce pape fût condamnée; il avait
d'autres passions à satisfaire; il voulait surtout abolir l'ordre des
Templiers, dont le procès inique et l'horrible supplice souillent ce
règne et ce siècle. Il lui fallait, dans un nouveau pape, un instrument
qu'il n'avait pas trouvé assez docile dans le sage et prudent Benoît XI.
Ce pontife lui donnait même quelques sujets de crainte, lorsqu'il mourut
empoisonné, dit Jean Villani, par des cardinaux ses ennemis[375]. Soit
que ce crime fût l'effet de leur propre haine, ou qu'ils ne fussent que
les instruments de celle du roi[376], Philippe eut tout à souhait,
lorsqu'après plus de dix mois de conclave, où son parti et le parti
contraire luttèrent à force égale, il réussit à faire élire pape
Bertrand de Gotte, archevêque de Bordeaux, qui prit le nom de Clément V,
et qu'on appela le pape gascon. Ce pape, qui avait fait auparavant ses
conditions avec Philippe[377], resta en France, et après avoir traîné
pendant quelques années l'Église errante à sa suite dans la Gascogne et
dans le Poitou, _dévorant_, dit un ancien historien[378], _à tort et à
travers tout ce qui se trouva sur sa route, ville, cité, abbaye,
prieuré_, il alla fixer son séjour à Avignon[379], accompagné de ses
cardinaux et, selon de graves auteurs, de la comtesse de Périgord, sa
maîtresse[380]. L'exemple fatal pour l'Italie, qu'il avait donné de
résider hors de son sein, fut suivi par Jean XXII; il le fut encore par
cinq autres papes; et cette absence, que tous les auteurs italiens
blâment autant qu'ils la déplorent, et qui a conservé long-temps parmi
eux le nom de _captivité de Babilone_, dura près de soixante-six ans.
[Note 375: Ce fut, selon cet historien (liv. VIII, ch. 80), dans des
figues, qu'un jeune homme, vêtu en fille, vint lui offrir de la part des
religieuses d'un monastère de Pérouse, ville où le fait se passa.]
[Note 376: M. Simonde Sismondi, dans son _Hist. des Répub. ital. du
moyen âge_, t. IV, p. 234, cite un historien contemporain qui accuse
positivement Philippe-le-Bel de cet empoisonnement. Cet historien est
_Ferreto_ de Vicence, dont l'histoire est insérée dans la grande
collection de Muratori, _Script. rer. Ital._, t. IX. Il raconte que le
roi séduisit à force d'or, par le moyen du cardinal Napoléon des Ursins
et d'un cardinal français, deux écuyers du pape, qui empoisonnèrent des
figues-fleurs, et les lui présentèrent.]
[Note 377: Villani, _ub. supr._ raconte avec le plus grand détail et
la plus grande naïveté, l'entrevue de Bertrand de Gotte et du roi, dans
une forêt près de Bordeaux, les conditions faites entr'eux, et la
manière dont Bertrand fut élu pape. Voyez aussi Mosheim, _Hist.
Eccles._, XIVe siècle, part. 2, ch. 2.; _Abrégé de l'Hist. Eccles._,
seconde partie, p. 97, etc.]
[Note 378: Godefroy de Paris, manusc. de la Biblioth. impér., n°.
6812.]
[Note 379: _Mém. pour la Vie de Pétrarque_, t. I, p. 22. Ce fut au
mois de mars 1309.]
[Note 380: Elle se nommait Brunissende de Foix, et était femme
d'Archambaud, comte de Périgord: c'était une des plus belles femmes de
son siècle. Jean Villani, lib. IX, ch. 58, en parlant de ce pape, dit
dans son style simple et naïf: _Questi fu huomo molto cupido di moneta e
simoniaco.... E fu lussurioso, che palese si dicea che tenea per amica
la contessa di Palagorgo, bellissima donna, figliota del conte di Fos. E
lasriò i suoi nipoti, e suo lignaggio con grandissimo et innumerabile
tesoro_, etc.]
L'autorité du siége pontifical en souffrit. Les Gibelins, toujours
opposés aux papes, profitèrent de leur absence pour les décréditer et
pour s'agrandir. Rome respecta moins leurs décrets, les traita même
avec mépris; l'Europe entière craignit et révéra moins les papes
d'Avignon que les papes de Rome. Que pouvaient-ils dans cet éloignement?
traiter d'hérésies les révoltes, faire jouer avec plus d'activité,
tendre outre mesure le ressort de l'Inquisition: ils le firent; mais les
confiscations et les bûchers ne leur rendirent ni l'autorité ni la
vénération des peuples; remplacer par mille inventions fiscales de la
chancellerie apostolique les revenus que les factions et les séditions
leur enlevaient en Italie? ils le firent encore: ils devinrent plus
riches, mais aussi plus odieux.
C'est entre le pape Jean XXII et l'empereur Louis de Bavière,
qu'éclatèrent des différents non moins scandaleux que ceux de Boniface
VIII et du roi Philippe-le-Bel. Le pape commença par déposer Louis comme
hérétique et contumace; Louis n'en marcha pas moins vers Rome, où il se
fit couronner solennellement trois mois après avec plus de solennité, il
y fit déposer publiquement _le prêtre Jacques de Cahors, évêque de Rome,
qui se nommait le pape Jean_, le livra au bras séculier pour être brûlé
comme hérétique, et lui donna pour successeur un cordelier napolitain:
mais il ne put soutenir son anti-pape; et Jean XXII, avant de mourir,
eut la consolation de le voir remis entre ses mains, et de lui faire
faire une abjuration en bonne forme.
On voudrait en vain dissimuler tous ces scandales. L'histoire les
dénonce: elle veut qu'ils soient indiqués, si l'on s'abstient de les
décrire. Ceux qui nous en feraient un crime devaient au moins nous
apprendre comment on pourrait parler de la littérature italienne sans
parler de l'Italie, ou de l'Italie sans parler des papes, ou des papes
autrement que l'Histoire.
Parmi les princes qui profitaient de ces divisions pour s'agrandir, on
remarque surtout Robert, roi de Naples et comte de Provence. Charles II,
fils de Charles d'Anjou, fondateur de cette dynastie[381], n'avait pas
eu un règne beaucoup plus paisible que celui de son père: il avait
cependant commencé à protéger les sciences et les lettres. Robert, son
fils, les protégea bien davantage; mais principalement occupé du soin de
s'agrandir, il en saisit avidement l'occasion. Il étendit pendant
quelque temps sa domination sur la Romagne d'un côté, de l'autre sur la
Toscane, et même sur plusieurs petits états du Piémont et de la
Lombardie. Son ambition, s'il l'avait pu, était de devenir maître de
l'Italie entière; c'était d'ailleurs un excellent roi, un prince
très-éclairé. Boccace et d'autres auteurs le placent, pour la science, à
côté de Salomon[382]. Quoique fils de roi, et né pour le trône, il avait
dès son enfance, aimé passionnément l'étude[383]. Dans sa jeunesse, au
milieu des agitations politiques, des guerres souvent malheureuses,
quelquefois même captif, quelquefois aussi entouré des délices d'une
cour et de toutes les séductions de son âge, il ne laissa jamais passer
un jour sans étudier. Devenu roi, dans la paix et dans la guerre, au
milieu des projets les plus ambitieux et les plus vastes, on le voyait
toujours entouré de livres, il lisait même à la promenade, et tirait de
ses lectures des sujets instructifs et quelquefois sublimes de
conversation. Il était orateur éloquent, philosophe habile, savant
médecin, et profondément versé dans les matières théologiques les plus
abstraites. Il avait négligé la poésie, et s'en repentit dans sa
vieillesse, trop tard pour pouvoir la cultiver lui-même. On lui attribue
cependant un Traité _des vertus morales_ en vers italiens; mais le
savant Tiraboschi a prouvé que ce roi n'en était pas l'auteur[384].
[Note 381: Voy. t. I, pag. 355 et 356.]
[Note 382: Boccace, _Genealogia Deorum_, l. XIV, c. 9; _Benvenuto da
Imola_, Comment. in Dant., _Antiq. Ital._, v. I, p. 1035.]
[Note 383: Pétrarque, _Rerum memorandarum_.]
[Note 384: Tom. V, l. I, c. I. Il avertit que le docte abbé Mehus
lui-même s'y est trompé dans la _Vie d'Ambr. Camald_, p. 273. Robert ne
perd rien à ce que ce poëme, ou plutôt ce recueil de sentences morales,
ne soit pas de lui. Il est en vers irréguliers, et partagé d'abord en
quatre divisions, qui traitent 1°. de l'amour; 2°. des quatre vertus
cardinales, la prudence, la justice, la force et la tempérance; 3°. des
vices, c'est-à-dire, des sept péchés mortels. Chacune de ces divisions
est ensuite partagée en petites subdivisions de trois vers au moins et
de dix au plus, ayant toutes un titre particulier, et traitant des
différentes espèces ou des diverses nuances de chaque vertu et de chaque
vice. Les vers sont communément rimés, tantôt à rimes croisées, tantôt
de deux en deux, mais presque tous médiocres et sans couleur.]
Robert ne se plaisait que dans la conversation des savants; il aimait à
les entendre lire leurs ouvrages, et leur donnait des applaudissements
et des récompenses. Il invitait à venir à sa cour tous ceux qui avaient
quelque renommée, et ceux même qu'il n'appelait pas s'y rendaient,
certains d'y recevoir l'accueil qui leur était dû. Enfin il avait
rassemblé à grands frais une riche bibliothèque dont il confia la garde
à Paul de Pérouse, l'un des plus savants hommes de son temps.
Les _Scaligeri_ ou seigneurs de _la Scala_ étaient, depuis la fin du
siècle précédent, maîtres de Vérone. Deux frères, _Alboin_ et _Cane_,
que les Italiens appellent toujours _Can Grande_[385], y tenaient une
cour brillante. Elle était le refuge de tous les hommes distingués que
les guerres civiles et les révolutions chassaient de leur patrie. Nous
avons vu qu'elle le fut du Dante. Ils n'y trouvaient pas seulement un
asyle, mais toutes les attentions de l'hospitalité, les recherches du
goût et les jouissances de la vie. Ils y étaient magnifiquement logés et
meublés; ils avaient chacun à leurs ordres des domestiques particuliers,
et étaient, à leur choix, ou abondamment servis chez eux, ou admis à la
table des princes. La bonne chère y était assaisonnée par les plaisirs
de la musique, et, selon l'usage du temps, par des bouffons et des
jongleurs. Les chambres étaient décorées de peintures et de devises
analogues à la situation, à l'état ou aux différents goûts des hôtes.
On y représentait la victoire pour les guerriers, l'espérance pour les
exilés, les bosquets des muses pour les poëtes, Mercure pour les
artistes, le Paradis pour les prédicateurs, ainsi du reste[386].
[Note 385: Beaucoup de ces guerriers, qui devinrent de très grands
seigneurs, prenaient des noms singuliers, et qu'ils tiraient souvent de
quelque circonstance de leur vie qui nous est inconnue aujourd'hui. Sans
doute le premier de ces seigneurs de _la Scala_ s'était distingué à
l'assaut de quelque forteresse, en y montant avec une échelle qu'il
avait portée lui-même, d'où il fut appelé en latin _Scaliger_. Mais on
ignore pourquoi l'un des plus grands personnages de cette famille prit
le nom de _Cane_, chien. Cet animal fidèle et quelquefois courageux,
plaisait tant aux _Scaligeri_, que le fils ou le neveu de _Can Grande_
s'appela _Mastino_, mâtin, comme s'était déjà nommé l'oncle de _Cane_
lui-même, frère de son père Albert; et que les deux fils de ce _Mastino_
se nommèrent, l'un _Can Grande_ second, qui fut loin de valoir le
premier, et l'autre _Can Signore_, qui valut encore moins, puisqu'il tua
son frère. Il fit aussi tuer son autre frère, Paul Alboin, dans la
prison où il l'avait renfermé. Ce _Can Signore_ ne laissa que deux
bâtards, qui lui succédèrent. Le plus jeune tua l'aîné, fut chassé de
Vérone, et mourut de misère, en 1388. Ainsi finit dans une espèce de
rage, cette race de _Mastini_ et de _Cani_, parmi lesquels il n'y eut
guère que le premier _Can Grande_ qui eut une véritable grandeur.]
[Note 386: Tiraboschi, t. V, l. I, c. II.]
Les _Visconti_ à Milan, les _Carrara_ à Padoue, les Gonzague à Mantoue,
les princes d'Est à Ferrare, n'étaient pas moins favorables aux lettres;
l'exemple des chefs étant presque partout imité par les plus simples
citoyens, l'enthousiasme devint si général, qu'il n'y a peut-être aucun
autre siècle où les savants aient reçu plus d'encouragements et
d'honneurs. C'était eux que l'on chargeait des ambassades les plus
importantes. Dans toutes les villes où ils passaient, on allait
au-devant d'eux; on leur prodiguait tous les témoignages d'admiration et
de respect; et, à leur mort, les seigneurs des villes où ils avaient
cessé de vivre se faisaient honneur d'assister à leurs funérailles. Les
universités et les écoles déjà fondées prenaient plus de consistance et
d'activité. Le tumulte des armes, qui ne les empêchait point de fleurir,
n'empêchait pas non plus qu'il ne s'en élevât de nouvelles. Ce même
esprit de rivalité qui armait l'un contre l'autre les princes et les
peuples, les portait à chercher à l'envi tous les moyens de donner
chacun à leurs petits états plus de réputation et plus de grandeur.
Quelquefois on voyait des professeurs occuper tranquillement leurs
chaires, tandis qu'on se battait sous les murs d'une ville, ou même sur
les places et dans les rues. Quelquefois aussi les chaires étaient
renversées, les professeurs chassés, les écoliers mis en fuite; mais ils
revenaient bientôt, soit sous le même gouvernement, soit sous celui qui
en avait pris la place; et les études reprenaient leur cours.
L'Université de Bologne éprouvait des vicissitudes continuelles. Tantôt
excommuniée par Clément V, elle vit le plus grand nombre de ses élèves
émigrer dans celle de Padoue, sa rivale[387]; tantôt, par une suite de
querelles élevées entre les professeurs et les magistrats, ou entre les
écoliers et les citoyens, des classes nombreuses désertèrent et allèrent
s'établir dans les villes voisines[388]. Mais tous ces torts furent
réparés. Jean XXII leva l'interdit de Clément, confirma et augmenta les
priviléges de l'Université; les magistrats et les citoyens donnèrent aux
professeurs et aux disciples les satisfactions qu'ils désiraient; et
cette école, déjà célèbre, n'en eut que plus d'éclat et de célébrité.
Bientôt Milan, Pise, Pavie, Plaisance, Sienne, et surtout Florence,
rivalisèrent avec Padoue, Bologne, et cette Université de Naples fondée
par Frédéric II, qui avait pris sous Robert de nouveaux accroissements.
Boniface VIII avait fondé celle de Rome; ses successeurs en confirmèrent
et en étendirent même les priviléges; mais leurs bulles ne pouvaient
réparer le mal que leur absence faisait à cette université naissante;
elle ne put jamais que languir, tandis que leur résidence à Avignon
laissait la malheureuse Rome presque déserte, et, pour comble de maux,
toujours en proie à des séditions et bouleversée par des troubles.
[Note 387: En 1306.]
[Note 388: En 1316 et 1321. Voy. Tiraboschi, t. V, l. I, c. 3.]
Il faut toujours se rappeler que, dans ces universités et dans ces
écoles, on n'enseignait encore, comme dans le siècle précédent, que ce
qu'on appelait les sept arts. La littérature proprement dite y était
presque entièrement ignorée. On commençait à peine à retrouver quelques
uns des anciens auteurs qui devaient être la base des études
littéraires. Les bibliothèques des écoles et des monastères, celles
mêmes que plusieurs princes s'empressaient de former, ne contenaient,
pour la plupart, que quelques oeuvres des Pères[389], quelques livres de
théologie, de droit, de médecine, d'astrologie et de philosophie
scolastique; encore étaient-ils en petit nombre. C'est dans la suite du
siècle qui commençait alors, que l'on vit naître en Italie, et à
l'exemple de l'Italie, dans toute l'Europe, une avidité louable pour la
découverte des anciens manuscrits. C'est alors qu'on chercha dans les
coins les plus abandonnés et les plus poudreux des maisons particulières
et des couvents, les ouvrages de ces auteurs, dont il n'était
jusqu'alors resté, pour ainsi dire, que le nom, et de ceux qui avaient
laissé beaucoup d'ouvrages dont on ne connaissait que la moindre partie.
Ce fut principalement à Pétrarque, comme nous le verrons dans sa vie,
que l'on dut cette révolution, et c'est un des plus solides fondements
de sa gloire.
[Note 389: Tiraboschi, t. V, l. I, c. 4.]
On peut juger, par un seul exemple, de tout ce qu'il avait à faire et
combien les savants eux-mêmes étaient alors peu avancés. Un professeur
de l'Université de Bologne, qui lui écrivait au sujet des auteurs
anciens, et surtout des poëtes, voulait que l'on comptât parmi ces
derniers, Platon et Cicéron, ignorait le nom de Noevius et même celui de
Plaute, et croyait qu'Eunius et Stace étaient contemporains[390]. A
l'imperfection des connaissances et à la rareté des livres, ajoutons
l'ignorance des copistes. En transcrivant les meilleurs livres, ils les
défiguraient souvent de manière que les auteurs eux-mêmes les auraient à
peine reconnus. C'est sur ces notions qu'il faut réduire ce qu'on trouve
dans les histoires littéraires sur les riches bibliothèques données à
telle Université, fondées dans telles villes, formées par tel prince,
et ouvertes par ses ordres aux savants et au public. Si on les compare
avec nos grandes bibliothèques, ce sont de chétifs cabinets de livres:
c'est une véritable disette opposée à un effrayant excès.
[Note 390: Voy. Pétrarque, _Lett. famil._, l. IV, ép. 9. Tirab.
_loc. cit._]
La science qui y trouvait le plus de secours et qui était le plus
abondamment pourvue de livres, était la théologie scolastique; aussi la
cultivait-on avec plus d'ardeur que jamais. Ce n'était plus le siècle
des Thomas d'Aquin et des Bonaventure; mais leur exemple était récent,
et entretenait parmi leurs admirateurs et leurs disciples, l'espérance
de les égaler et même de les surpasser en gloire. De là, parmi les
théologiens, cet empressement, cette ferveur générale à interpréter les
mêmes livres qu'avaient interprétés leurs prédécesseurs, à expliquer les
explications mêmes; à commenter les commentaires; à épaissir les
ténèbres en y voulant porter la lumière, et à rendre obscur en
l'expliquant, ce qui d'abord était clair. Ce sont ici non seulement les
idées, mais les propres expressions du sage Tiraboschi[391]; il y joint
le voeu très-raisonnable que dans l'oubli profond et dans la poudre des
bibliothèques, où ces infatigables commentateurs sont ensevelis,
personne ne s'avise jamais de troubler leur repos. Il ne confond
pourtant pas avec eux une douzaine de docteurs dont il paraît que la
renommée fut très-éclatante dans ce siècle. Nous y distinguerons
seulement un religieux augustin nommé Denis, du bourg St.-Sépulcre,
parce qu'il fut l'ami et le directeur de Pétrarque; nous en dirons ce
peu de mots, et nous renverrons tout le reste au même asyle, dont
Tiraboschi désire l'inviolabilité pour la tourbe des théologiens de ce
siècle. Il ne doit point y avoir de rangs dans la poussière et dans
l'oubli. Tous les auteurs de livres qu'on ne peut lire, et où il n'y a
rien à apprendre, doivent y dormir également.
[Note 391: Tom. V, l. II, c. I.]
C'est à peu près dans la même catégorie qu'il faut ranger les auteurs de
quelques Vies de saints et de quelques chroniques prétendues sacrées, à
moins qu'on ne veuille prendre parti dans la discussion élevée entre
ceux qui préfèrent les douze livres de la Vie des Saints écrits par
l'évêque Pierre _Natali_, à la légende dorée de Jacques de _Voragine_,
et ceux qui sont de l'opinion contraire; ou, dans d'autres questions de
cette espèce, dont les hommes d'ailleurs respectables[392] ne laissent
pas de s'être occupés sérieusement. De grandes disputes, qui s'élevèrent
alors dans l'un des ordres mendiants, sur les habits courts et les
habits longs, sur les grands et les petits frocs[393], sur la pauvreté
religieuse, et sur la vision béatifique, produisirent de hautes
clameurs et d'innombrables volumes; elles reposent aujourd'hui dans le
même silence. Il couvre aussi les querelles très-animées qui eurent pour
objet la philosophie d'Aristote. Grâce aux commentaires d'_Averroës_, et
aux commentateurs de ses commentaires, cette philosophie était devenue
en quelque sorte une seconde théologie, aussi obscure et aussi vaine que
la première. L'astrologie judiciaire y joignait ses savantes visions; ce
n'était pas seulement un abus, ou, si l'on veut, une erreur de
l'astronomie; c'était une science à part, qui avait des chaires
spéciales et des professeurs particuliers dans l'Université de Bologne
et dans celle de Padoue[394], les deux premières universités d'Italie,
qui donnaient le ton à toutes les autres. Deux de ces professeurs firent
dans leur temps un tel bruit, qu'on ne peut se dispenser de leur
accorder une mention particulière; on ne peut la refuser surtout à la
mort tragique de l'un d'eux.
[Note 392: Apostolo Zeno, _Dissert. Vossian._, t. II, p. 32.]
[Note 393: Ces querelles étaient fondamentalement ridicules, comme
toutes celles de même espèce; mais il s'y mêla quelque chose d'horrible.
Le pape Jean XXII ne pouvant accorder les deux partis, traita
d'hérétique celui qui soutenait les petits frocs, les petits habits, et
la pauvreté évangélique, et le livra comme tel à l'Inquisition. Quatre
de ces malheureux entêtés furent brûlés vifs à Marseille, en 1318. (Voy.
entre autres auteurs, Baluze, _Vitoe Pontif. Avenion._, t. I, p. 116; t.
II, p. 341, et _Miscellan._, t. I.) Les capucins rigoristes n'en furent
que plus attachés à leur petit froc et à leur sac; ils crièrent à la
persécution de l'église, traitèrent le pape d'Ante-Christ, se firent
brûler par centaines, et crurent être des martyrs. Mosheim, _Hist.
Eccles._, siècle XIV, part. II, ch. 2, cite une pièce authentique,
intitulée _Martyrologium spiritualium et fraticellorum_, qui contient
les noms de 113 personnes brûlées pour cette même cause. «Je suis
persuadé, ajoute-t-il, que, d'après ces monuments et d'autres publiés et
non publiés, on pourrait faire une liste de deux mille martyrs de cette
espèce.» Voyez son _Hist. Eccles._ traduite en français par Eidous,
Maëstricht, 1776, in-8°., t. III, p. 350 et 351.]
[Note 394: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 2.]
Le premier est Pierre d'Abano[395], né au village de ce nom, près de
Padoue, en 1250. On l'appelle aussi Pierre de Padoue. Il passa, dans sa
jeunesse, à Constantinople exprès pour apprendre le grec, dans une école
de philosophie et de médecine alors très-fréquentée. Il fit de si grands
progrès qu'il y obtint lui-même une chaire de professeur. Rappelé à
Padoue par les lettres les plus pressantes, il y revint, et voyagea
ensuite en France. Il était à Paris vers la fin du treizième siècle, et
y composa un livre sur la science physionomique[396]. On croit même
qu'il y était encore en 1313, et qu'il y publia son _Conciliateur_,
ouvrage qui fit beaucoup de bruit, dans lequel il entreprit de concilier
les opinions discordantes des médecins et des philosophes, sur
plusieurs questions de médecine et de philosophie.
[Note 395: Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 396: Il est en manuscrit à la Bibliothèque impériale, sous ce
titre: _Liber compilationis physionomicoe, à Petro di Padua in civitate
Parisiensi editus_, etc., et sous le n°. 2598, in-fol.]
Ce fut aussi à Paris qu'il fut accusé, pour la première fois, de
sortiléges et de magie. Ayant fait, dit-on, des cures admirables comme
médecin, et d'autres choses surprenantes, l'inquisiteur dominicain que
Paris avait alors le bonheur de posséder, le manda, l'examina, décida
qu'il y avait dans son fait de la magie et de l'hérésie, commença d'en
parler publiquement sur ce ton, et se préparait à le faire arrêter pour
le livrer aux flammes. Mais Pierre, qui était en grand crédit à la Cour
et dans l'Université, obtint que sa cause fût jugée devant l'Université
assemblée, en présence du roi[397]. Il triompha pleinement de ses
ennemis; et même, selon quelques historiens, il prouva par quarante-cinq
arguments en bonne forme, que c'étaient les dominicains eux-mêmes qui
étaient des hérétiques. Cette victoire lui sauva la vie; mais elle
n'empêcha pas ceux qu'il avait convaincus d'hérésie, d'être, comme
auparavant, inquisiteurs pour la foi. Cité dans la suite à Rome par le
même tribunal, il se justifia de même, et fut définitivement déclaré
innocent par le pape.
[Note 397: Philippe-le-Bel.]
Mais s'il n'était pas magicien, il était du moins plus entêté que
personne des rêveries astrologiques. Il voulut persuader aux habitants
de Padoue de rebâtir leur ville sous une certaine conjonction de
planètes qui parut de son temps, et qu'il jugeait la plus heureuse du
monde; ils trouvèrent l'expérience un peu trop chère, et laissèrent
Padoue telle qu'elle était. Il l'embellit pourtant d'un monument de sa
science favorite; il fit peindre sur les murs du palais un grand nombre
de figures représentant les planètes, les étoiles et les diverses
actions qui dépendaient de leur influence.
Lors même qu'il opérait comme médecin, il n'oubliait pas qu'il était
astrologue, et il rapportait au cours des astres les périodes de la
fièvre. A cela près, ce fut un des plus savants médecins de son siècle.
On croit qu'il fut le premier à professer publiquement la médecine dans
l'Université de Padoue. Il y acquit une grande réputation et une grande
fortune; mais il attira aussi l'envie, qui renouvela plusieurs fois
contre lui les accusations d'hérésie et de sortilége. Comme magicien, il
avait, prétendait-on, sept esprits familiers renfermés dans un vase de
cristal, et toujours prêts à exécuter ses ordres; comme hérétique, une
des erreurs dont on l'accusait était de ne pas croire au diable; et il
lui fallut se justifier de ces deux accusations à la fois. Le dernier
procès de cette espèce qu'il eut à soutenir ne fut point achevé. Il
mourut en 1315, avant le jugement, et ôta ainsi aux charitables
inquisiteurs l'espérance de le purifier de ses erreurs dans les bûchers
du Saint-Office.
Ils s'obstinèrent à l'y vouloir jeter après sa mort. Quoique à ses
derniers moments il eût déclaré aux médecins et à ses amis, qu'il
reconnaissait pour faux et trompeur l'art de l'astrologie auquel il
s'était livré; quoique dans son testament, et même dans une profession
de foi expresse il eût déclaré être bon catholique, et croire tout ce
que l'Église enseigne, et qu'en conséquence il eût été enterré
solennellement dans l'église de St.-Antoine, les inquisiteurs suivirent
imperturbablement la procédure commencée contre lui, le jugèrent
coupable d'hérésie, le condamnèrent au feu, et ordonnèrent aux
magistrats de Padoue, sous peine d'excommunication, de déterrer son
cadavre et de le faire brûler publiquement. Mais cette sentence resta
sans effet, ou n'en eut du moins qu'en apparence. Une certaine Mariette,
qui vivait avec lui, que les uns disent sa concubine, les autres
seulement sa domestique, ayant appris le soir même cette sentence, fit
secrètement exhumer le corps pendant la nuit, et le fit enterrer dans
l'église de St.-Pierre. Les inquisiteurs, furieux d'avoir perdu leur
proie, se mirent à procéder contre ceux qui la leur avaient enlevée, et
contre tous ceux qui auraient eu connaissance de ce délit. Les
magistrats de Padoue ne purent les apaiser et mettre fin à tous ces
scandales qu'en faisant brûler sur la place publique l'effigie du mort,
ou une statue qui le représentait, après y avoir lu à haute voix sa
sentence[398].
Le second astrologue fut moins heureux. Il se nommait _Francesco
Stabili_; mais comme de _Francesco_ vient le petit nom _Cecco_, et qu'il
était d'Ascoli, dans la marche d'Ancône, c'est sous le nom de _Cecco
d'Ascoli_ qu'il est généralement connu. Les auteurs qui ont écrit sa
vie, ont commis des erreurs et des anachronismes que Tiraboschi a
patiemment rectifiés[399]. Les faits essentiels sont, qu'étant encore
jeune, il professa l'astrologie dans l'université de Bologne; qu'il y
publia dans la suite un livre sur cette prétendue science, et que ce
livre l'ayant fait accuser devant l'inquisition, il y fut condamné, par
une première sentence, à des peines correctives; mais que trois ans
après, les mêmes accusations s'étant renouvelées à Florence, il y
succomba, et fut brûlé vif, en 1327, âgé de soixante-dix ans.
[Note 398: Voy. Mazzuchelli, _Scrittori ital._, t. I, part. I.]
[Note 399: _Storia della Letter. ital._, t. V, l. II, c. 2.]
La cause apparente, ou le prétexte d'une mort si cruelle fut que, dans
un livre sur la sphère[400], il avait écrit que, par le moyen de
certains démons, qui habitaient la première sphère céleste, on pouvait
faire des choses merveilleuses et des enchantements. C'était une folie
et une sottise, mais assurément ce n'était pas un crime à punir par le
feu. Les causes réelles et secrètes furent, à ce qu'il paraît, la haine
et la jalousie d'un médecin fameux, nommé _Dino del Garbo_, et les
violentes inimitiés que le malheureux _Cecco_ excita contre lui, en
parlant mal, dans un autre de ses ouvrages, de deux poëtes que les
Florentins admiraient depuis leur mort après les avoir persécutés de
leur vivant, Dante et _Guido Cavalcanti. Guido_ était mort depuis vingt
ans; Dante l'était depuis six ans lors de la sentence de _Cecco_. Ils
avaient été liés autrefois, et même pendant les premiers temps de l'exil
du Dante, ils avaient entretenu une correspondance d'amitié. On ignore
ce qui les avait brouillés; mais dans un poëme fort bizarre, et ce qui
est bien pis, fort plat et fort mauvais, intitulé, sans qu'on sache trop
pourquoi, l'_Acerba_, _Cecco_ parla mal du Dante et se moqua de son
poëme[401]. Il tourna aussi en ridicule[402] la fameuse _canzone_ de
_Guido Cavalcanti_ sur l'amour[403]. Que ces traits satiriques lui aient
fait des ennemis dans une ville où la réputation de ces deux poëtes
était alors dans un grand crédit, il n'y a rien là de bien étonnant, et
cela pourrait arriver dans notre siècle tout aussi bien qu'au
quatorzième. Mais nous n'avons pas aujourd'hui un tribunal où l'on
puisse accuser d'hérésie et de magie l'écrivain qu'on veut perdre, ni
des bûchers où l'on puisse le faire expirer à petit feu, en couvrant sa
haine littéraire des intérêts du ciel: c'est la différence qu'il y a
entre les deux siècles, et peut-être, selon quelques gens, cette
différence n'est-elle pas en faveur du nôtre.
[Note 400: Dans un commentaire sur la sphère de _Giovanni de
Sacrobosco_.]
[Note 401: _Acerba_, l. Il, c. I; l. III, c. I, et l. IV, c. 13.
Nous reviendrons plus bas sur ces traits de médisance peu redoutables
pour le Dante.]
[Note 402: _Ibid._, l. III, c. I.]
[Note 403: Quoi qu'il en soit de la part que les traits lancés
contre ces deux poëtes purent avoir à la condamnation de _Cecco_, ce
qu'il y a de certain, c'est que le poëme de l'_Acerba_, dans lequel ces
critiques se trouvent, fut une des causes de son arrêt de mort.
L'inquisiteur, frère _Accurse_, de l'ordre des Frères Mineurs, qui le
fit brûler avec ses livres, le dit expressément dans sa sentence, citée
par Tiraboschi, _ub. supr._, p. 164: _Librum quoque ejus in astrologiâ
latinè scriptum, et quemdam alium vulgarem, Acerba nomine, reprobavit,
et igni mandari decrevit._ Et le _Quadrio_ (_Storia e ragione d'ogni
poesia_, t. VI, p. 39,) rapporte un autre passage de la même sentence,
où le frère inquisisiteur, jouant sur le mot _acerbus_, qui signifie et
le défaut de maturité, et quelque chose d'aigre et de dur, dit qu'il a
trouvé ce titre d'_Acerba_ fort significatif, parce que le livre ne
contient aucune maturité ni douceur catholique, mais au contraire
beaucoup d'aigreurs hérétiques, _multas acerbitates hereticas_.]
_Cecco_ n'était pas médecin, comme quelques auteurs l'ont prétendu; mais
plusieurs médecins donnaient alors dans les mêmes folies que lui, et,
suivant l'exemple de Pierre d'Abano, ils jugeaient de la fièvre par les
astres, et traitaient les maladies par la méthode des influences et des
conjonctions. La médecine, quoique cultivée avec beaucoup d'émulation
dès le siècle précédent, était pour ainsi dire encore naissante. Elle se
traînait toujours sur les pas des Arabes, et n'avait aucun de ces
principes fixes que l'expérience a dictés, mais dont les applications
sont encore si incertaines. On l'enseignait dans les universités, on la
pratiquait avec un grand appareil d'érudition et d'orgueil doctoral; on
écrivait d'énormes volumes de commentaires sur Hippocrate et sur Galien,
tels qu'on les connaissait par les Arabes; mais rien ne devait rester de
tout cela, que les noms très-inutiles de quelques docteurs; et l'art
était toujours dans son enfance.
L'alchimie était encore pour les esprits une source d'égarement dont on
était alors fort avide. Changer de vils métaux en or était devenu
l'objet d'une passion presque générale. Thomas d'Aquin lui-même[404]
avait cru à cette transmutation, quoiqu'on ne le range pas ordinairement
parmi les sectateurs de la science hermétique; tandis qu'on place au
premier rang le célèbre Raymond Lulle, que des écrivains, dignes de foi,
disculpent de cette erreur[405]. Quelques alchimistes furent pendus pour
avoir falsifié les monnaies, et d'autres brûlés vifs pour
sortilége[406]. La société avait le droit de punir les premiers: les
autres étaient des fous condamnés par des barbares.
[Note 404: Tiraboschi, t. V, l. II, chap. II, 26.]
[Note 405: Tiraboschi, t. V, liv. II, chap. II, 26.]
[Note 406: _Grifolino_ d'Arezzo, et _Capoccio_ de Florence, dont
_Benvenuto da Imola_, parle fort au long dans son Comment. sur Dante.
Voy. Tirab., _loc. cit._]
Le droit civil et le droit canon soutenaient l'essor qu'ils avaient pris
dans le siècle précédent. Le premier surtout avait à Bologne, à Padoue,
et dans plusieurs autres universités, un grand nombre de professeurs
célèbres, et, parmi eux, un des poëtes les plus fameux de ce temps,
_Cino da Pistoia_. Son nom de famille était _Sinibaldi_, ou plutôt
_Sinibuldi_, et son prénom _Guittoncino_[407], diminutif de _Guittone_,
dont on fit, par abréviation _Cino_. C'est sous ce dernier nom et sous
celui de _Pistoia_, sa patrie, qu'il est parvenu à la postérité. Son
père et sa famille, qui était ancienne et distinguée, prirent le plus
grand soin de sa première éducation. Le goût dominant de son siècle le
décida pour l'étude des lois; mais la nature l'avait fait poëte, et il
se livra dès sa jeunesse à ces deux études à la fois. Il prit ses
premiers degrés à Bologne, dans la faculté de droit. Il put dès-lors
être revêtu d'un emploi de judicature, et il en exerçait un en 1307 dans
sa patrie[408], quand la faction des Noirs rentra de force à _Pistoia_
d'où elle avait été chassée de même. _Cino_ était Gibelin et du parti
des Blancs: il ne put tenir à la position critique où cette révolution
le plaçait; il s'exila volontairement, et se retira d'abord vers la
Lombardie. Une de ses raisons pour prendre ce chemin, fut son amour pour
la belle _Selvaggia_, qu'il a tant célébrée dans ses vers. Philippe
_Vergiolesi_, père de _Selvaggia_, était à _Pistoia_ le chef des Blancs.
Forcé par les mêmes circonstances à chercher un asyle, il s'était retiré
avec sa famille dans un château fort sur des montagnes voisines des
frontières de la Lombardie. _Cino_ l'alla trouver, et en fut
parfaitement accueilli; mais, pendant son séjour auprès du père, il eut
la douleur d'y voir mourir la fille, sa jeune et chère _Selvaggia_.
[Note 407: C'est son véritable prénom, et non pas _Ambrogino_, comme
le _Quadrio_ et d'autres l'ont écrit: son aïeul paternel s'était appelé
de même.]
[Note 408: Il y était assesseur des causes civiles.]
Après cette perte, il erra quelque temps dans les villes de Lombardie,
d'où l'on croit qu'il passa en France; l'université de Paris y attirait
alors un grand nombre d'étrangers: il paraît que _Cino_, après y avoir
fait quelque séjour, retourna en Italie, lorsque l'entrée de l'empereur
Henri VII rendit aux Gibelins des espérances que sa mort imprévue[409]
leur ôta bientôt. Toutes ces vicissitudes ne l'avaient point détourné de
ses travaux. Il en donna une preuve à Bologne, en 1314, en y publiant
son Commentaire sur les neuf premiers livres du code, ouvrage
volumineux, et rempli d'une érudition immense, qu'il composa cependant
en deux années, et qui le plaça, dès qu'il parut, au premier rang des
jurisconsultes de son temps[410]. Ce fut avec un si beau titre qu'il se
présenta pour demander le doctorat, et qu'il l'obtint, en 1314, plus de
dix ans après qu'il eût été reçu bachelier. Sa réputation le fit bientôt
appeler dans plusieurs villes pour y enseigner le droit. Il professa
trois ans à Trévise, et environ sept ans à Pérouse. Il eut pour disciple
dans cette dernière ville le célèbre Bartole, qui suivit ses leçons
pendant six ans, et qui avoua dans la suite qu'il devait aux écrits et
aux leçons de _Cino_ son savoir et même son génie.
[Note 409: A Bonconvento, près de Sienne, en 1313.]
[Note 410: Ce commentaire a été imprimé plusieurs fois; la première
édition parut à Pavie, en 1483. La meilleure et la plus belle est celle
qui fut donnée par _Cisnerus_, avec des notes et des additions
marginales, à Francfort-sur-le-Mein, en 1578.]
De Pérouse, _Cino_ alla professer à Florence; il est bon de remarquer
que ce ne fut jamais qu'en droit civil: les canonistes et les légistes
formaient comme deux sectes ennemies; et non seulement en sa qualité de
légiste, mais comme ardent Gibelin, il avait un grand éloignement pour
les décrétales, les canons et pour tout ce qui composait la
jurisprudence papale. Il est faux qu'il ait été, dans les lois, maître
de Pétrarque, et plus encore, qu'il l'ait été en droit canon, de
Boccace: il ne le fut du premier des deux que dans l'art d'écrire[411],
et seulement en lui offrant dans ses poésies, comme nous le verrons
bientôt, un modèle que Plutarque se plut à imiter.
[Note 411: Voy. _Memorie della Vita di messer Cino da Pistoja,
raccolte ed illustrate dall' ab. Sebastiano Ciampi,_ etc. Pisa, 1808.]
_Cino_ professait encore à Florence[412], quand il fut nommé gonfalonier
à _Pistoia_, où, depuis quelques années, les affaires de son parti
avaient repris le dessus; mais soit par attachement pour sa chaire, soit
par tout autre motif, il refusa cet honneur. Il était cependant, en
1336, de retour dans sa patrie; il y fut attaqué d'une maladie grave, et
mourut cette même année, ou au plus tard au commencement de 1337[413],
laissant après lui deux renommées qui se sont conservées long-temps sans
que l'une nuisit à l'autre, et regardé en même temps comme l'un des
restaurateurs de la jurisprudence civile, et comme l'un des créateurs de
la poésie toscane. Nous considérerons bientôt en lui le poëte: comme
jurisconsulte, s'il a été surpassé depuis, il surpassa lui-même tous les
glossateurs qui l'avaient précédé; et il paraît que depuis le célèbre
Irnérius, aucun légiste n'avait apporté autant de lumière que lui dans
des matières que la plupart semblaient au contraire s'être étudiés à
obscurcir[414].
[Note 412: En 1334.]
[Note 413: Tiraboschi, t. V, p. 242, avait pensé que cette mort
n'était arrivée qu'en 1341; mais voyez les _Mémoires_ cités ci-dessus,
p. 104.]
[Note 414: _Memorie_, etc., p. 53 et suiv.]
Il fut enterré dans la cathédrale de _Pistoia_, au pied d'un autel
qu'avait fait construire un de ses oncles, évêque de Foligno. Un artiste
habile fut aussitôt chargé de faire pour lui un cénotaphe magnifique en
marbre de Sienne, qui fut placé dans cette église plusieurs années
après, et qu'on y voit encore. _Cino_ y est représenté tenant école, ce
qui prouve combien ce noble état de professeur était alors honoré. On
remarque, auprès des disciples attentifs à l'écouter, une figure de
femme, appuyée contre une des colonnes torses qui soutiennent le
monument. L'artiste aura peut-être voulu représenter l'aimable
_Selvaggia_, dont le souvenir poursuivait le jurisconsulte-poëte au
milieu de ses graves fonctions[415]. Les ossements de _Cino_, retrouvés
en 1614, furent placés alors sous le cénotaphe avec une inscription qui
énonce simplement le fait[416]. Pétrarque lui avait élevé un monument
plus précieux, dans un fort beau sonnet[417], qui suffirait pour prouver
que s'il avait été son disciple en poésie, l'élève s'était placé bien
au-dessus du maître.
[Note 415: Cette conjecture vraisemblable est due à M. l'abbé
_Ciampi_, qui a le premier distingué cette figure de femme, et cherché à
en deviner l'intention. Voyez _Memorie_, etc., note 31, p. 153.]
[Note 416:
_Ossa damini Cini
Ad cenotaphium suum recollecta._
An. D. 1624.]
[Note 417:
_Piangete, donne, e con voi pianga amore_, etc.]
Le fonds déjà si riche de la jurisprudence canonique s'accrut à cette
époque, du recueil des Clémentines, c'est-à-dire, des Décrétales de
Clément V, publiées par Jean XXII. Ce dernier pape, dans le cours de son
long pontificat, eut le temps d'ajouter lui-même à toutes les
collections précédentes un grand nombre de décrétales. Mais comme elles
ne furent point revêtues de l'approbation d'un autre pape, ou de celle
de l'Église, ni envoyées aux écoles avec les femmes proscrites, elles
restèrent simplement annexées au corps des ecclésiastiques, sous le
titre singulier d'_Extravagantes_, que personne ne s'est avisé de leur
ôter.
On regarde comme le plus savant des canonistes de ce temps, et même de
tous ceux qui avaient existé jusqu'alors, Jean d'André, ou _Giovanni
d'Andrea_, né à Bologne, non pas d'un prêtre, comme l'ont voulu quelques
auteurs, mais d'un certain André qui se fit prêtre lorsque son fils
avait huit ans[418]. Ce fils s'éleva par son mérite et par son savoir,
et devint le professeur le plus célèbre, et l'un des citoyens les plus
considérés de cette ville, où il était né de parents pauvres. Il y
mourut en 1348, de cette peste fatale qui désola l'Italie entière. Il
laissa plusieurs enfants, et entre autres deux filles, dont l'aînée,
nommée _Novella_, était si savante en droit canon, que quand son père
était occupé ou malade, il l'envoyait professer à sa place; et si jolie,
que, pour ne pas tourner toutes ces jeunes têtes, au lieu de les
instruire, elle lisait et expliquait les lois, cachée derrière un rideau
ou courtine. C'est ce que dit, dans son vieux langage, une femme
contemporaine, Christine de Pisan: _Et afin que la biauté d'icelle
n'empeschast la pensée des oyants, elle avait une petite courtine
au-devant d'elle_[419]; précaution peut-être insuffisante si on la
voyait arriver et monter à sa chaire, si le rideau ne se tirait que
quand elle commençait à lire, et si elle avait une voix aussi douce que
sa figure était jolie.
[Note 418: Tiraboschi, t. V, l. II, c. 5.]
[Note 419: Dans un ouvrage manuscrit intitulé la _Cité des Dames_,
cité par Wolf, _de Mulier. erudit_, pag. 406, Tiraboschi, _ub. supr._ ne
donne point d'autre indication. Nous avons à la Bibliothèque impériale,
un grand nombre de manuscrits de Christine de Pisan. Le plus beau est
cotté 7396, in-fol.; le passage se trouve folio 97, _verso_. Le livre de
Wolf, où il est cité, a pour titre: _Mulierum Groecarum quoe oratione_
_prosâ usoe sunt fragmenta et elegia_, etc. _Curante Joan. Christiano
Wolfio, Gottingoe_, 1739, in-4°.: la citation est à l'article _Novella,
jurisperita_, dans le _Catalogus Foeminarum olim illustrium_, qui occupe
la dernière moitié du volume. Voici le passage entier, tel qu'il est
dans le manuscrit: «Quant à sa belle et noble fille (de Jean André), que
il tant ama, qui ot nom Nouvelle, fist apprendre lettres et si avant es
drois que quant il estoit occupez d'aucune ensoine, parquoy ne povoit
vacquier à lire les leçons à ses escoliers, il envoyoit Nouvelle, sa
fille, en son lieu lire aux escoles en chaiere, et afin que la beauté
d'elle n'empeschast la pensée des oyans, elle avait une petite courtine
au devant d'elle, et par celle manière, suppléoit et allégeoit aucune
fois les occupacions de son père, lequel l'ama tant, que pour mettre le
nom d'elle en mémoire, fist une noctable lecture d'un livre de droit,
que il nomma du nom de sa fille la _Nouvelle_.»]
L'histoire, l'un des genres de littérature dans lequel les Italiens se
sont le plus distingués, commençait dès-lors à avoir des écrivains qui
font autorité, tant pour la langue que pour les faits. _Dino Compagni_,
Florentin, qui fut deux fois l'un des prieurs de la république, une fois
gonfalonier de justice, et qui eut une grande part aux événements de sa
patrie, en écrivit l'histoire dans sa Chronique qui ne s'étend que
depuis 1280 jusqu'à 1312, quoiqu'il vécût encore dix ou onze ans
après[420]. Jean Villani, beaucoup plus célèbre que _Dino_, posséda
comme lui les premiers emplois de la république, et en écrivit aussi
l'histoire; mais avec beaucoup plus d'étendue, de talent, et avec une
sorte de dignité, quoique dans un style naïf et simple. Cette
histoire[421] embrasse depuis la fondation de Florence jusqu'à l'an
1348, où l'auteur mourut de cette même peste dont j'ai déjà rappelé les
ravages, et dont Boccace nous a laissé, au commencement de son
Décameron, une description si éloquente.
[Note 420: Cette chronique, imprimée pour la première fois par
Muratori, _Script. rer. Ital._, vol. IX, l'a été depuis séparément à
Florence, 1728, in-4°.]
[Note 421: Imprimée d'abord à Venise, en 1537, in-fol., sous le nom
de _Chronique_: elle l'a été plusieurs fois depuis. La meilleure édition
est celle des Juntes, Florence, 1587, in-4°.]
Villani raconte lui-même[422] que dans un pélerinage qu'il fit à Rome,
en 1300, pour le jubilé, la vue de ces grands et antiques monuments, et
la lecture qu'il fit ensuite des histoires et des belles actions des
Romains, écrites par Salluste, Tite-Live, Valère-Maxime, Paul Orose et
autres historiens, auxquels il est à remarquer qu'il joint aussi Lucain
et Virgile, il conçut le projet d'écrire à leur exemple l'histoire de sa
patrie, et de se modeler sur eux pour la forme et pour le style. Son
ouvrage est divisé en douze livres. Il y fait marcher de front avec
l'histoire de Florence, celle des autres états d'Italie. S'il fait
autorité, ce n'est pas dans ce qu'il dit des anciens temps; il y adopte
sans examen toutes les erreurs et toutes les fables qui infectaient
alors l'histoire, et dont on doit supposer le goût dans un écrivain qui
rangeait Virgile et Lucain parmi les auteurs de celle de Rome. Mais
lorsqu'il traite des faits arrivés de son temps, ou dans les temps
voisins, et principalement de ceux qui regardent la Toscane, personne
n'est ni mieux instruit ni plus digne de foi, partout où l'esprit de
parti ne l'égare pas. Mais il était trop fortement attaché aux Guelfes
pour que les lois de la bonne critique permettent de le regarder comme
impartial quand il parle de son parti ou du parti contraire. Après sa
mort, Mathieu Villani, son frère, et Philippe, fils de Mathieu,
continuèrent son histoire que ce dernier conduisit jusqu'à l'an
1364[423]. Elle est rangée, pour l'élégance, le naturel et la pureté du
style, parmi les principaux livres classiques italiens.
[Note 422: Lib. VIII, c. 36.]
[Note 423: La continuation de Mathieu, qui contient neuf livres, fut
imprimée par les Juntes, d'abord seule en 1562, ensuite avec le
complément de Philippe son fils, en 1567, in-4°.]
La république de Venise, rivale à beaucoup d'égards de celle de
Florence, qui, ayant fixé depuis long-temps la forme de son
gouvernement, et garantie, tant par cette forme même que par sa
position locale, de l'influence contradictoire de la cour de Rome et de
l'Empire, jouissait d'un état beaucoup plus tranquille, eut aussi, vers
cette même époque, le premier historien dont elle s'honore. André
Dandolo, élevé en 1343 à la dignité de Doge, quoiqu'il n'eût que
trente-six ans, était fort versé dans les lois, dans les belles-lettres
et surtout dans l'histoire; plein de vertu, de dignité, de gravité,
d'amour pour sa patrie, doué d'une éloquence merveilleuse, d'une
prudence consommée et d'une grande affabilité, il avait toutes les
qualités nécessaires dans le chef d'une république. Pendant sa suprême
magistrature, il soutint avec gloire le fardeau des affaires, et
conduisit avec autant d'habileté que de courage plusieurs négociations
et plusieurs guerres. Celle qui s'alluma entre Venise et Gênes fut cause
de sa mort. Les Gênois, d'abord vaincus, reprirent de tels avantages,
que les Vénitiens se crurent à deux doigts de leur perte. Dandolo en
conçut tant de chagrin qu'il tomba malade et mourut. L'histoire qu'il a
laissée et qui jouit de beaucoup d'estime est écrite en latin[424]. Elle
comprend celle de Venise depuis les premières années de l'ère chrétienne
jusqu'à l'an 1342, qui précéda son élection; ce qui prouve que, depuis
le moment où il fut chargé de la conduite des événemens qui sont la
matière de l'histoire, il n'eut plus le loisir de l'écrire.
[Note 424: Muratori est le premier qui l'ait publiée, _Script. rer.
Ital._, vol. XI.]
Padoue eut aussi un historien de réputation dans _Albertino Mussato_,
qui remplit avec honneur plusieurs fonctions civiles et militaires, dans
des temps de troubles continuels, tels que la fin du treizième siècle et
le commencement du quatorzième; cela suppose une vie fort agitée, et
souvent privée du repos d'esprit qu'exige la culture des lettres. Il ne
laissa point de les cultiver parmi les vicissitudes très-variées de sa
fortune; il fut non-seulement historien, mais poëte; et la couronne
poétique lui fut même décernée publiquement à Padoue sa patrie. Il
mourut en 1330, âgé de soixante-dix ans. L'histoire latine qu'il a
laissée porte le titre d'_Augusta_, parce qu'elle contient en seize
livres la vie de l'empereur Henri VII. Dans huit autres livres, aussi en
prose, il raconte les événemens qui suivirent la mort de cet empereur
jusqu'en 1317[425]. Trois livres en vers héroïques ont ensuite pour
sujet le siége que _Can Grande de la Scala_ mit devant Padoue; et, dans
un dernier livre en prose, _Mussato_ décrit les troubles domestiques
qui déchirèrent cette malheureuse ville, et qui la firent passer sous
la domination du seigneur de Vérone. Cette série historique, qui
contient en tout vingt-huit livres, est regardée comme l'ouvrage le
mieux écrit en latin, depuis la décadence des lettres jusqu'alors[426].
Ses poésies, aussi toutes latines, consistent en élégies, épîtres et
églogues écrites d'un style abondant et facile, mais encore privé
d'élégance, quoique moins dur et moins grossier que celui des poëtes des
âges précédents. Il composa de plus deux tragédies latines, les
premières qui aient été écrites en Italie; l'une intitulée _Eccerinis_,
dont le fameux Ezzelino est le héros, et l'autre _Achilleis_, qui a pour
sujet la mort d'Achille. L'auteur y fait tous ses efforts pour imiter le
style de Sénèque; mais quoiqu'il y réussisse souvent, il n'y a point
d'injustice à dire qu'il ne fit que d'assez mauvaises copies d'un
mauvais modèle[427].
[Note 425: Dans ces deux histoires, selon l'observation de
Tiraboschi (_Stor. della Letter. Ital._, t. V, pag. 347), quoique
l'auteur ne se borne pas à parler des actions des Padouans ses
compatriotes, il s'y étend cependant beaucoup plus que sur les autres
faits.]
[Note 426: Tiraboschi, _loc. cit._]
[Note 427: Les oeuvres d'_Albertino Mussato_, d'abord imprimées à
Venise, en 1636, l'ont été plus complètement en Hollande, dans le
_Thesaurus Histor. Ital._, vol. VI, partie II. Ses poésies et ses deux
tragédies sont dans cette dernière édition. Muratori n'a imprimé que les
ouvrages historiques et la tragédie _d'Eccerinis, Script. rer. Ital._,
vol. X.]
Il serait trop long de faire mention de tous les auteurs qui, dans
toutes les parties de l'Italie, écrivirent alors en latin des histoires,
soit particulières, soit générales. Quoique l'usage presque universel
fût encore d'écrire dans cette langue, la langue vulgaire prenait
cependant chaque jour de nouveaux accroissements; et parvenus comme nous
le sommes à la littérature italienne, nous devons passer légèrement sur
tout le reste, pour nous occuper plus à loisir des auteurs qui en ont
fait l'éclat et la gloire.
Ce n'est pas tout-à-fait dans ce rang qu'on doit placer l'auteur de
certains cantiques spirituels, où l'on reconnaît pourtant de la verve et
une sorte de génie parmi beaucoup de duretés, de grossièretés et
d'incorrections de toute espèce. C'était un moine de l'ordre de
St.-François, ou plutôt un frère convers, et qui ne voulut jamais être
autre chose; nommé _Iacopone_ ou _Iacopo da Todi_, parce qu'il était né
dans cette ville. Il appartient au treizième siècle plus qu'au suivant,
puisqu'il mourut en 1306. C'est un oubli qu'il est encore temps de
réparer. _Iacopo_, par un esprit de sainteté fort extraordinaire,
imagina de passer pour fou. On le prit au mot; les petits enfants
couraient après lui, en l'appelant par dérision _Iacopone_: c'est ce nom
qui lui est resté. Ses supérieurs contribuèrent encore à sa
sanctification en le jetant en prison dans l'endroit le plus infect du
couvent, pour je ne sais quelle faute, que, de l'humeur dont il était,
il fit peut-être exprès. Il y composa un cantique, où il ne parle que de
joie et d'amour.
_O giubilo del cuore
Che fui cantar d'amore_, etc.[428]
Tandis que le pape Boniface VIII assiégeait Palestrine, _Iacopone_, qui
s'y trouvait alors, fit contre lui quelques cantiques, entr'autres celui
qui commence par ces mots:
_O papa Bonifazio
Quanto hai giocato al mondo_[429]_!_
[Note 428: C'est le 76e cant.]
[Note 429: C'est le 58e.]
Boniface, qui se dispensait fort bien du pardon des injures, ayant pris
Palestrine, fit mettre notre poëte en prison, aux fers, et au pain et à
l'eau. _Iacopone_, dans plusieurs cantiques, décrit sa dure captivité.
Boniface ajouta l'insulte à la vengeance. Un jour qu'il passait devant
sa prison, il lui demanda quand il comptait en sortir? Quand vous y
entrerez, répondit le moine; et peu de temps après, le pape, ayant été
fait prisonnier par les Français et par les Colonne, ses ennemis, la
prédiction se vérifia toute entière. _Iacopone_ mourut trois ans après
sa délivrance. Il fut élevé au rang des saints pour ses bonnes oeuvres,
et au rang des auteurs qui font texte de langue, pour ses cantiques. Il
ne m'appartient de juger ni de l'une ni de l'autre de ces apothéoses. Il
y a peu d'inconvénients à la première; mais il pourrait y en avoir à la
seconde, si l'on s'avisait de prendre pour autorités les locutions
siciliennes, lombardes et populaires dont ses cantiques sont
remplis[430].
[Note 430: La première édition de ces cantiques est celle de
Florence, 1490, in-4°.; il y en a eu depuis un assez grand nombre
d'autres. Les deux meilleures sont celles de Rome, 1558, in-4°., avec
des discours moraux sur chaque cantique, et la vie du bienheureux
_Iacopone_ (ces discours sont de _Giamb. Modio_), et de Venise, 1617,
in-4°., avec les notes de _Fra Francisco Tresatti da Lugano_. C'est
cette dernière qui est citée par _la Crusca_.]
Il est vrai qu'à travers ce mauvais style, qui dégénère quelquefois en
jargon, l'on y trouve de la verve, de la facilité, et une naïveté de
pensées et d'expressions qui n'est jamais sans quelque charme.
_Iacopone_ a du rapport, pour les idées, avec notre abbé Pellegrin,
quoiqu'il vaille mieux que lui. Dans l'un de ses cantiques, par
exemple[431], il fait dialoguer ensemble l'âme et le corps: l'âme
propose au corps les mortifications de la pénitence; le corps y répugne
et les refuse tant qu'il peut. L'âme lui présente une discipline à gros
noeuds; elle s'en sert, et le fustige rudement en lui disant des injures:
le corps crie au secours contre cette âme sans pitié; cette âme cruelle
qui l'a tué, battu, ensanglanté, etc.[432]. Dans un autre cantique[433],
le bon _Iacopone_ s'emporte contre la parure des femmes: il les compare
au basilic. «Le basilic, dit-il, tue l'homme par les yeux: sa vue
empoisonnée fait mourir le corps; la vôtre est bien pire; elle tue
l'âme.» Il les appelle servantes du diable[434], à qui elles envoient un
grand nombre d'âmes. Quand il en vient à leur parure, il va des pieds à
la tête, depuis la chaussure qui fait paraître la naine une géante,
jusqu'à la coiffure et aux faux cheveux. Dans un troisième
cantique[435], l'âme et le corps sont de nouveau mis en scène: le lieu
et l'instant de cette scène sont terribles; c'est le jour du jugement
dernier: l'âme revient chercher son corps pour se rendre devant le juge;
elle lui reproche de l'avoir entraînée dans le crime dont il va
partager la peine: l'Ange fait résonner l'effrayante trompette[436]. Ce
serait le sujet d'une ode à faire frémir; mais il faudrait qu'au lieu
d'être faite par _Iacopone_, elle le fût par un _Chiabrera_ ou par un
_Guidi_.
[Note 431: Cant. 3.]
[Note 432:
_Sozo, malvascio corpo
Luxurioso, engordo_,
. . . . . . . . . . . .
Sostieni lo flagello
Desto nodoso cordo.
. . . . . . . . . . . .
Succurrite vicini
Che l'anima m'a morto,
Alliso, ensanguenato,
Disciplinato a torto.
O impia, crudele_, etc.]
[Note 433: Cant. 8.]
[Note 434:
_Serve del diavolo
Sollecite i servite,
Colle vostre schirmite
Molt'aneme i mandate._]
[Note 435: Cant. 15.]
[Note 436:
_L'agnolo sta a trombare
Voce de gran paura._]
Un autre poëte, dont la vie fut partagée entre les deux siècles, mais
qui poussa sa longue carrière jusqu'au milieu du quatorzième, est
_Francesco da Barberino_. Il était né en 1264, au château de Barberino
en Toscane, et fut, à Florence, un des disciples de _Brunetto Latini_.
Il suivit avec distinction la carrière des lois, à Bologne, à Padoue, à
Florence même, et devint un jurisconsulte célèbre. Mais ses graves
études ne l'empêchèrent point de cultiver la poésie; son principal
ouvrage, intitulé _les Documents d'Amour_ (_i Documenti d'Amore_), est
en vers de différentes mesures. Son style manque souvent de facilité,
d'élégance, et se sent un peu trop des tours et des expressions de la
langue provençale que l'auteur cultivait autant que sa propre langue.
Cependant les Académiciens de la Crusca l'ont aussi rangé parmi les
auteurs classiques; mais ils n'offrent de lui pour exemple que ce qui
est d'un toscan pur, attention qu'ils ont eue de même pour _Iacopone da
Todi_. Nous ne devons donc pas, nous autres Français, croire que ce qui
est jargon dans ces deux vieux poëtes, fasse autorité. Au reste
l'ouvrage de _Francesco da Barberino_ n'est pas, comme le titre paraît
l'annoncer, un livre d'amour, mais un traité de philosophie morale,
divisé en douze parties, dans chacune desquelles l'auteur parle de
quelque vertu et des récompenses qui y sont destinées. Ce poëme, resté
long-temps manuscrit, parut pour la première fois à Rome, en 1640, avec
de fort belles gravures, précédé de la vie de l'auteur, écrite par
Ubaldini, et suivi de tables alphabétiques très-utiles, vu le grand
nombre de locutions et de mots étrangers que ce poëte a employés dans
ses vers. Il mourut à Florence, à quatre-vingt-quatre ans; et fut encore
une des victimes de cette peste terrible de 1348, qui frappa
indistinctement tous les âges.
Ce serait ici le lieu de faire connaître plus particulièrement le poëme
de l'_Acerba_, qui fit la réputation de _Cecco d'Ascoli_, et fut en
partie la cause de sa fin tragique; mais à parler franchement, quoique
tous les curieux l'aient dans leur bibliothèque[437], il n'en vaut pas
trop la peine.
[Note 437: La plus ancienne édition connue de ce poëme, est celle de
Venise, chez _Philippo di Piero_, 1476, in-4°. avec un Commentaire de
_Nicolo Massetti_; répétée _ibid._ en 1478. Haym (Biblioth. ital.,
Milan, 1771, in-4°.), cite une première édition, _in Bessalibus_, 1458,
dont aucun autre bibliographe n'a parlé. Il s'en fit quatre ou cinq
autres éditions avant la fin du quinzième siècle, et il en parut encore
plusieurs dans le siècle suivant; les première sont devenues
très-rares.]
C'est un Traité en cinq livres, divisés chacun en un assez grand nombre
de chapitres. Le premier livre traite du ciel, des éléments, et des
phénomènes célestes; le second, des vertus et des vices; le troisième,
de l'amour, et ensuite de la nature des animaux et de celle des pierres
précieuses; le quatrième, contient des questions ou problèmes sur divers
points d'histoire naturelle; enfin le cinquième, qui n'a qu'un seul
chapitre, traite de la religion et de la foi. Le tout est écrit en
sixains, d'un style sec, dur, dépourvu d'harmonie, d'élégance et de
grâce; et de plus tout rempli de ces rêveries astrologiques, qui étaient
la passion favorite de l'auteur, et le conduisirent à sa perte.
Il paraît y avoir un grand rapport entre ce chétif ouvrage et une partie
du _Trésor_ de _Brunetto Latini_. On y parle de même du ciel, des
éléments, de la terre, des oiseaux, des poissons, des quadrupèdes, des
vertus et des vices. L'un semblerait n'être qu'un extrait de l'autre mis
en vers et revêtu seulement dans les détails, des imaginations de
l'auteur. Je trouve dans le titre même, tel qu'il était, suivant
l'opinion du savant Quadrio, avant les altérations qu'on y a faites, une
raison de plus pour croire que _Cecco_ eût en vue, dans son poëme, le
grand traité de _Brunetto_. L'_Acerbo_, selon cet auteur[438], était le
premier titre de l'ouvrage, et c'est l'ignorance des copistes, qui en
fait depuis L'_Acerba_ qu'on n'a jamais pu expliquer. Or, dans _acerbo_,
le _b_ était employé, comme il arrivait souvent, pour un _v_. Le
véritable mot était donc _acervo_, qui signifie poétiquement, comme le
latin _acervus_, un tas, un amas, un monceau, et _Cecco_ lui donna ce
titre pour désigner un rassemblement, un amas d'objets de toute espèce.
Ce fut une raison semblable qui engagea _Brunetto Latini_ à donner au
sien le nom de Trésor; les deux ouvrages se ressemblaient donc, non
seulement par la matière, mais par le titre. Aucun auteur, italien, je
crois, n'a fait ce rapprochement, ni formé cette conjecture, sur
laquelle je me garderai bien d'insister, malgré le vraisemblance qu'elle
a pour moi.
[Note 438: _Storia e ragione d'ogni Poesia_, t. VI, p. 40.]
On est peut-être curieux de savoir comment ce poëte astrologue s'y était
pris pour mettre jusqu'à trois fois, dans cette espèce de _farrago_ des
traits de satyre contre le Dante. Le premier est peu de chose. Dante
avait attribué à la Fortune une influence à laquelle la sagesse humaine
ne pouvait résister[439]. Cela déplaît à _Cecco_, qui, parlant aussi de
la Fortune, mais dans un style un peu différent, reproche au poëte
florentin de s'être trompé; et soutient qu'il n'y a point de fortune
qui ne puisse être vaincue par la raison[440]. La seconde attaque est
plus forte: elle a pour sujet l'amour, dont _Cecco_ assigne la cause aux
influences du troisième ciel, ou de la planète de Vénus. Il accuse
_Guido Cavalcanti_ de lui avoir donné une autre origine dans sa fameuse
_canzone_ sur la nature de l'amour; il enveloppe le Dante dans cette
même accusation; et il revient, dans un seul chapitre, quatre ou cinq
fois contre lui avec une sorte d'acharnement[441]. Enfin, le dernier
trait est à la fin de son quatrième livre. Il se félicite, et, à ce
qu'il paraît, de très-bonne foi, de n'avoir usé dans son poëme d'aucun
des ressorts que Dante avait employés dans le sien. «Ici, dit-il d'un
air de triomphe, on ne chante pas comme les grenouilles dans un étang;
ici on ne chante pas comme ce poëte qui n'imagine que des choses vaines;
mais ici brille et resplendit toute la nature qui rend, à qui sait
l'entendre, le coeur et l'esprit joyeux. Ici l'on ne rêve pas à travers
la forêt obscure[442]. Ici, je ne vois ni Paul ni Françoise, ni les
Mainfroy, ni le vieux ni le jeune _de la Scala_, ni les massacres et les
guerres de leurs alliés les Français. Je ne vois point ce comte qui,
dans sa fureur, tient sous lui l'archevêque Roger, et fait de sa tête un
repas horrible. Je laisse là les fables et ne cherche que la vérité.» Eh
non, malheureux _Cecco_! tu ne vois ni ne fais rien voir de tout cela.
C'est pourquoi, depuis plusieurs siècles, ton triste poëme est à peine
connu de nom, tandis que celui du Dante est, et sera toujours, pour les
amis de la poésie, un objet d'admiration et d'étude.
[Note 439: C'est dans ce beau morceau du septième chant de son
_Enfer_, où il fait dire par Virgile, que Dieu a donné aux splendeurs
mondaines cette conductrice générale qui y préside, qui les fait passer
de peuple en peuple et de race en race:
_Oltre la difension de' senni umani._