[Note 463: _Hora sen'esce lo sospiro mio_, etc. (_Ibid._ p. 53.)]
[Note 464:
_Ahime, ch'io veggio per entro un pensiero
L'anima stretta nelle man d'amore_, etc.
(Recueil de 1527, p. 55.)]
[Note 465:
_Madonna, la biltà vostra infollìo
Si gli occhi mici_, etc. (_Ibid._ p. 54, _verso_.)]
Quelquefois on croit entendre, ou à peu près; on voit un sentiment
personnifié qui agit et qui parle; on est même touché par le mouvement
du style, par la vivacité des tours, et par l'harmonie des vers; mais le
fait est qu'on n'a rien lu de clair, d'intelligible et de naturel, que
l'esprit et le coeur n'ont, pour ainsi dire, vu et embrassé qu'un
fantôme. Je citerai pour exemple, ces deux sonnets qui se suivent, et
dont l'un est le complément nécessaire de l'autre. Ce sont à peu près
les plus agréables et les moins alambiques de cette partie du Recueil.
Ier. _Sonnet_.--«O pitié[466]! va, prends une forme visible, et couvre
si bien de tes vêtements ces messagers que j'envoie (ce sont ses vers),
qu'ils paraissent nourris et remplis de la force que Dieu t'a donnée!
Mais avant de commencer ta journée, tâche, s'il plaît à l'amour,
d'appeler à toi mes esprits égarés, et de leur faire approuver ce
message. Quand tu verras de belles femmes, tu les aborderas, car c'est à
elles que je t'adresse; et tu leur demanderas audience. Dis ensuite à
ceux que j'envoie: jetez-vous à leurs pieds, et dites-leur de la part de
qui vous venez, et pourquoi. O belles! écoutez ces humbles interprètes!»
[Note 466:
_Moviti, pietate, e và incarnata_, etc.
(_Ibid._ p. 51, _verso_.)]
IIe. _Sonnet_.--«Un homme, dont le nom indique la privation des
jouissances de l'amour[467], et riche seulement de tristesse et de
douleur, nous envoie vers vous, comme vous l'a dit la pitié. Il se
serait présenté lui-même devant vous, s'il avait encore son coeur; mais
il est avili par la crainte, et la douleur lui trouble l'esprit. Si vous
le voyiez de près, il vous ferait trembler vous-mêmes, tant la pitié est
visible dans tous ses traits. Ah! ne lui refusez pas la merci qu'il
implore; c'est par vous qu'il espère sortir de peine, et c'est ce qui
attache encore à la vie son âme désolée.»
[Note 467:
_Homo, lo cui nome per effetto
Importa povertà di gìoì' d'amore_, etc.
(Recueil de 1527.)]
La pitié que le poëte charge de porter ses vers, de les présenter aux
belles, amies de sa maîtresse, et ces vers jetés à leurs pieds, qui
parlent et intercèdent pour lui, voila ce que l'on croit saisir dans ces
deux sonnets, qui ne manquent au reste ni de grâce, ni d'harmonie; mais
au fond, qu'est-ce que tout cela veut dire? et qu'y a-t-il de vraiment
amoureux dans de pareils vers d'amour? C'est cependant presque toujours
ainsi que ce poëte s'exprime quand il se plaint ou quand il cherche à
plaire; mais quand il se fâche, il parle plus clairement, et son dépit
s'énonce avec plus de naturel que son amour. Je pourrais citer pour
preuve, un sonnet qui commence par ce vers:
_Gia trapassato oggi è l'undecimo anno_[468].
[Note 468: _Rime di diversi antichi autori toscani_, réimpression de
Venise, 1740, p. 164.]
Il finit par des injures contre les femmes[469], qu'on ne pardonnerait
pas à un homme qui ne serait pas en colère, mais qu'elles pardonnent
facilement elles-mêmes, quand cette colère est, comme il arrive souvent,
une preuve d'amour. _Cino_ fut mis, comme nous l'avons vu dans sa vie, à
une épreuve plus cruelle; il perdit sa chère _Selvaggia_, et quelques
sonnets qu'il fit après sa mort, ont aussi plus de naturel et de vérité
que les autres. On a fait la même observation sur Pétrarque, après la
mort de Laure. Mais personne n'a observé, du moins en Italie, que l'un
des sonnets de _Cino_, faits depuis son malheur[470], a été imité, ou
plutôt étendu et paraphrasé par Pétrarque, dans une de ses _canzoni_ les
plus célèbres, celle où il cite l'amour devant le tribunal de la
raison[471]. La scène, le dialogue, le fond des idées, la décision sont
les mêmes, comme on le verra quand nous en serons aux poésies de
Pétrarque. On ne sera pas surpris, sans doute, qu'un poëte, quelque
grand qu'il soit, ait emprunté quelque chose d'un autre poëte; mais
peut-être le sera-t-on que, dans de si nombreux et de si volumineux
commentaires sous lesquels on a comme écrasé les poésies de Pétrarque,
personne n'ait fait la remarque d'une si évidente conformité[472].
[Note 469:
_Cieco è qualunque de' mortali agnogna
In donna ritrovar pietate e fede._]
[Note 470: Il commence par ce vers:
_Mille dubbj in un dì, mille querele._
Muratori le cite avec de grands éloges, _Perfetta poesia_, P. II, p. 273
et suiv.]
[Note 471:
_Quel antico mio dolce empio signore_, etc.]
[Note 472: M. _Giamb. Corniani_ est le premier auteur italien qui
l'ait faite. (Voy. _I secoli della Letteratura italiana_, etc., Brescia,
1805, t. I, p. 261.) Et ce qui rend cela plus étonnant, c'est que les
Mémoires pour la vie de Pétrarque sont fort connus depuis long-temps en
Italie, et que l'abbé de Sade a fait le premier cette remarque, t. I, p.
46, note.]
Deux de ces sonnets paraissent avoir été faits lorsque _Cino_ fut revenu
de France. En passant l'Apennin, peut-être pour aller à Bologne, il
visita le tombeau de _Selvaggia_. «Jamais, dit-il, dans l'un de ces
sonnets adressé au Dante, jamais ni pélerin, ni aucun autre voyageur ne
suivit son chemin avec des yeux si tristes et si chargés de douleur que
moi, lorsque je passai l'Apennin[473]. J'ai pleuré ce beau visage, ces
tresses blondes, ce regard doux et fin, que l'amour remet devant mes
yeux, etc.» Il dit, dans l'autre sonnet: «J'allai sur la haute et
heureuse montagne, où j'adorai, où je baisai la pierre sacrée[474]; je
tombai sur cette pierre, hélas! où l'honnêteté même repose. Elle enferma
la source de toutes les vertus, le jour où la dame de mon coeur, naguère
remplie de tant de charmes, franchit le cruel passage de la mort. Là,
j'invoquai ainsi l'Amour: Dieu bienfaisant, fais que d'ici la mort
m'attire à elle, car c'est ici qu'est mon coeur: mais il ne m'entendit
pas; je partis en appelant _Selvaggia_, et je passai les monts avec les
accents de la douleur.» Cette douleur ingénieuse, et cependant profonde,
intéresse; et quand on pense que le poëte, qui est allé nourrir ses
regrets, et donner l'essor à son génie sur ce tombeau, était un grave
jurisconsulte, un savant professeur, qui allait peut-être en ce moment
mettre le dernier sceau à sa renommée, par son commentaire sur le
Code[475], on se sent doublement intéressé par ce mélange de
sensibilité, de talent et de science.
[Note 473:
_Signore, e' non passò mai peregrino,_ etc.
(_Rime di diversi antichi, etc._, réimpr. 1740, p. 340.)]
[Note 474:
_Io fu' in sull' alto, e'n sul beato monte,
Ove adorai baciando il santo sasso,_ etc.
(_Ibid._ p. 164.)]
[Note 475: Voyez ci-dessus, p. 296.]
Je trouve un autre sonnet de _Cino_, dont le tour est vif, le sentiment
vrai, et l'expression naturelle; il ne serait pas indigne de Pétrarque,
si l'auteur, qui s'était imposé la tâche de le faire tout entier sur
deux seules rimes, n'y eût pas employé quelques adverbes, et surtout
_malvagiamente_, que Pétrarque, je crois, n'y eût pas mis. Voici le sens
du sonnet de _Cino_: «Homme égaré, qui marches tout pensif,
qu'as-tu[476]? quel est le sujet de ta douleur? que vas-tu méditant dans
ton âme? pourquoi tant de soupirs et tant de plaintes? Il ne semble pas
que tu aies jamais senti aucun des biens que le coeur sent dans la vie.
Il paraît au contraire à tes mouvements, à ton air, que tu meurs
douloureusement; si tu ne reprends courage, tu tomberas dans un
désespoir si funeste, que tu perdras et ce monde-ci et l'autre. Invoque
la pitié; c'est elle qui te sauvera. Voilà ce que me dit la foule émue
qui m'environne.» Ce dernier vers qui applique tout d'un coup au poëte
ce qu'on croit, dans tout le cours du sonnet, que le poëte, lui-même,
adresse à un inconnu, ajoute aux autres mérites de cette petite pièce,
celui de l'originalité. On peut distinguer encore dans ces poésies, une
ode ou _canzone_ sur la mort de l'empereur Henri VII[477], qui ne manque
ni de naturel ni de noblesse, et deux _canzoni_ satiriques; l'une contre
les Blancs et les Noirs de Florence[478], qui n'est pas d'un sel bien
piquant, l'autre adressée au Dante[479], où il y en a davantage; elle
est dirigée contre une ville où le poëte s'ennuie, et cette ville est
Naples[480], quoique aucun des auteurs qui ont parlé de _Cino_, ne dise
qu'il y ait voyagé[481]. Ou c'est une particularité de sa vie qui leur a
échappé, ou cette satire que les anciens recueils lui attribuent, n'est
pas de lui.
[Note 476:
_Homo smarrito, che pensaso vai_, etc.
(Recueil de l'_Allacci_, p. 279.)]
[Note 477:
_L'alta virtù che si ritrasse al cielo_, etc.
(Recueil de l'_Allacci_, p. 264 et suiv.)]
[Note 478:
_Si m'ha conquiso la selvaggia gente_, etc.
(_Rime dì diversi, etc._ 1740, p. 172.)]
[Note 479:
_Deh quando rivedrò 'l dolce paese
Di Toscana gentile? etc._
(_Ibid._ pag. 171.)]
[Note 480: Il le dit positivement à la fin:
_Vera satira mia, va per lo mondo
E di Napoli conta, etc._]
[Note 481: M. Ciampi, dans ses _Mém. della Vita di M. Cino_, parle
bien d'un Voyage à Naples, mais il fonde l'idée de ce voyage sur cette
satire même, et n'en dit rien autre chose.]
Ces mêmes recueils contiennent encore des vers de quelques autres poëtes
du même âge, qui eurent plus ou moins de réputation; un _Benuccio
Salimbeni_, un _Bindo Bonichi_, un _Antonio da Ferrara_, un _Franscesco
degli Albizzi_, un _Sennuccio del Bene_, intime ami de Pétrarque, avec
qui tous les autres eurent aussi des liaisons d'amitié. Ce qui reste
d'eux nous les fait voir tous occupés du même sujet, qui est l'amour, et
l'on pourrait en quelque sorte les croire tous amoureux du même objet,
puisqu'aucun d'eux ne dit le nom de sa maîtresse, aucun ne la peint sous
des traits particuliers et sensibles; tous parlent de même de leurs
peines, de leurs soupirs, de leur vie languissante, de la mort qu'ils
implorent, de la pitié qu'on leur refuse, du feu qui les brûle et du
froid qui les glace. Ils suivent obstinément les fausses routes que les
premiers poëtes leur avaient ouvertes dans le treizième siècle. Ils s'y
engagent plus avant: ils défigurent de plus en plus l'expression d'un
sentiment dont ils parlent sans cesse et qu'ils ne peignent jamais: ils
s'écartent de plus en plus de la nature.
Un grand poëte qui les surpassa tous, fut entraîné trop souvent par leur
exemple; mais lors même qu'il n'écouta comme eux que son esprit, il y
joignit ce qu'ils n'avaient pas, le génie. Il eut ce qui ne leur
manquait pas moins, un sentiment profond dont son esprit; son
imagination et son coeur furent pénétrés toute sa vie; partout où il fut
vrai, touchant, mélancolique, il le fut avec un charme que personne,
excepté Dante, n'avait donné avant lui aux affections douces et tristes.
C'est là ce qui fait aujourd'hui la gloire poétique de Pétrarque, mais
il s'en faut bien que ce soit là tout ce que nous devons considérer en
lui. Le poëte le plus aimable de son siècle, fut à la fois un personnage
politique, un philosophe supérieur aux vaines arguties de l'école, un
orateur éloquent, un érudit zélé pour la gloire des anciens, mais
surtout curieux de tout ce qui pouvait servir à celle de son pays, de
son siècle, et à l'instruction des hommes de tous les pays et de tous
les temps.