CHAPITRE X.

_Fin de l'Analyse de la Divina Commedia._

_Le Paradis._

Après une course aussi longue et aussi pénible, après avoir descendu

tous les degrés de l'Enfer et remonté tous ceux du Purgatoire, Dante

arrive enfin au séjour des félicités éternelles et nous y fait arriver

avec lui. Mais pourrons-nous le suivre pas à pas dans le bonheur, comme

nous l'avons fait au milieu des peines? C'est ce dont, en examinant bien

cette dernière partie de son poëme, on reconnaît l'impossibilité.

Dans l'Enfer, le spectacle des supplices frappe de terreur.

L'imagination forte, sombre et mélancolique du poëte émeut l'âme la plus

froide et fixe l'attention la plus distraite. Dans le Purgatoire,

l'espérance est partout. Ses riantes couleurs parent tous les objets,

adoucissent le sentiment de toutes les douleurs. Dans l'un et dans

l'autre, des aventures touchantes et terribles, de fidèles tableaux des

choses humaines, ou des peintures fantastiques, mais que l'on croit

réelles et palpables, parce qu'elles donnent aux beautés idéales des

traits qui tombent sous les sens; enfin des satyres piquantes et

variées, réveillent à chaque instant la sensibilité, l'imagination ou la

malignité.

Le Paradis n'offre presque aucune de ces ressources. Tout y est éclat et

lumière. Une contemplation intellectuelle y est la seule jouissance. Des

solutions de difficultés et des explications de mystères remplissent

presque tous les degrés par où l'on arrive à la connaissance intime et à

l'intuition éternelle et fixe du souverain bien. Cela peut être

admirable sans doute, mais cela est trop disproportionné avec la

faiblesse de l'entendement, trop étranger à ces affections humaines qui

constituent éminemment la nature de l'homme, peut-être enfin trop

purement céleste pour la poésie, qui dans les premiers âges du monde

fut, il est vrai, presque uniquement consacrée aux choses du ciel, mais

qui, depuis long-temps, ne peut plus les traiter avec succès, si elle ne

prend soin d'y mêler des objets, des intérêts et des passions

terrestres.

C'est un soin qu'elle prend beaucoup trop peu, dans cette partie de la

_Divina Commedia_ qui nous reste à connaître. Dante a voulu s'y montrer

philosophe et surtout grand théologien. Il s'y est entouré de tout

l'appareil de cette science, et a mis sa gloire à l'embellir des fleurs

de la poésie. On peut le louer; l'admirer même d'y avoir réussi; mais

sans être théologien soi-même, on ne peut que difficilement se plaire à

ce tour de force continuel. On suit encore avec curiosité la marche de

son génie; mais on ne s'arrête plus aussi volontiers avec lui; on n'aime

plus autant à écouter ses personnages, trop savants pour ne pas fatiguer

notre ignorance; et quelque importante que soit l'affaire du salut, on

ne peut trouver de plaisir à s'en occuper pendant trente-trois chants

entiers, quand on ne cherche qu'un exercice agréable de l'attention et

un utile amusement de l'esprit. Suivons donc rapidement le poëte et sa

conductrice, et ne choisissons d'autres détails dans leur dernier

voyage, que ce qui s'accorde avec l'objet purement littéraire qui nous

l'a fait entreprendre avec eux.

Le début en est grave et même sévère. Il n'annonce pas, comme le

précédent, une jouissance vive ou un élan de l'âme, mais le

recueillement et la contemplation. «La gloire de celui qui meut ce grand

tout pénètre l'univers entier et brille dans une partie plus que dans

l'autre[274]. C'est dans le ciel que se réunit le plus de sa splendeur:

j'y montai; je vis des choses que l'on ne saurait plus redire quand on

est descendu ici-bas: en approchant de l'objet de son désir, notre

intelligence s'enfonce dans de telles profondeurs, que la mémoire ne

peut retourner en arrière[275].» Il faut donc qu'il invoque un secours

surnaturel; et, comme pour annoncer qu'il se prépare encore à mêler

quelquefois le profane avec le sacré, il commence par invoquer

Apollon[276]: c'est le vainqueur de Marsyas[277], qu'il prie de lui

accorder son inspiration divine, pour qu'il puisse révéler aux hommes

les beautés du Paradis. «Si tu daignes m'inspirer, dit-il, tu me verras

m'approcher de ton arbre chéri et me couronner de ses feuilles, dont mon

sujet et toi, vous m'aurez rendu digne. O mon père! par l'effet et à la

honte des passions humaines, on en cueille si rarement pour le triomphe

ou d'un César, ou d'un poëte, que ce devrait être un grand sujet de joie

pour toi de voir quelqu'un désirer ardemment ce feuillage.[278]»

[Note 274: C. I.]

[Note 275: Il reconnaît dans notre esprit deux facultés,

l'intelligence et la mémoire. La seconde suit la première, et ne peut

revenir sur ses pas, pour se rappeler ce qu'a vu l'intelligence, que

quand celle-ci a cessé d'aller en avant et de s'enfoncer dans l'objet de

ses recherches.]

[Note 276:

_O buono Apollo all' ultimo lavoro

Fammi del tuo valor si fatto vaso,

Come dimanda dar l'amato alloro_, etc.]

[Note 277:

_Si come quando Marsia traesti

Della vagina delle membra sue._]

[Note 278: Il dit cela plus poétiquement, et, s'il se peut, trop

poétiquement peut-être: «Que la feuille du Pénée (c'est-à-dire, de

l'arbre dans lequel fut changée Daphné, fille de ce fleuve) devrait

apporter beaucoup de joie au dieu de Delphes, quand quelqu'un est

passionné pour elle.»

_Che partorir letizia in su la lieta

Delfica deita dovria la fronda

Peneia, quando alcun di se asseta._]

C'est par un moyen extraordinaire, et qui porte bien le caractère de

l'inspiration, que Béatrix, avec qui il est encore sur la montagne,

l'enlève au haut des cieux. Il la voit regarder le soleil plus fixement

que fit jamais un aigle; il puise dans ses regards une force qui lui

permet d'arrêter lui-même ses yeux sur cet astre, plus qu'il

n'appartient à un mortel. A l'instant, il le voit étinceler de toutes

parts, comme le fer qui sort bouillant de la fournaise: il lui semble

qu'un nouveau jour se joint au jour, comme si celui qui en a le pouvoir

avait orné les cieux d'un second soleil. Béatrix restait l'oeil attaché

sur les sphères éternelles; et lui, cessant de regarder le soleil,

fixait les yeux sur ceux de Béatrix. En les regardant, il se sent élever

au-dessus de la nature humaine: il n'existe plus en lui de lui-même, que

ce qui vient d'y créer le divin amour, qui l'enlève aux cieux par sa

lumière. En approchant des sphères célestes, il entend leur immortelle

harmonie, et il croit voir une partie du ciel, plus étendue qu'un lac

immense, enflammée par les feux du soleil.

Béatrix, témoin de sa surprise, prévient ses questions. Parmi plusieurs

explications où il ne faut pas chercher une exactitude rigoureuse, elle

lui apprend que ce qui lui paraît être un grand lac de feu est le globe

de la lune; que dans l'ordre établi par le créateur de l'univers, tous

les êtres, animés et inanimés, ont un penchant, un instinct qui les

entraîne. «C'est pourquoi, dit-elle, ils se dirigent vers différents

ports dans l'océan immense de l'être[279]. C'est cet instinct qui porte

le feu vers la lune; c'est lui qui est la source des mouvements du coeur;

c'est lui qui resserre et unit les éléments qui composent la terre. Les

créatures douées d'intelligence et d'amour ne sont point étrangères à ce

puissant mobile. La lumière céleste est ce qui les attire: c'est là que

tendent sans cesse celles qui sont les plus ardentes: c'est là que nous

emporte, en ce moment, comme au terme qui nous est prescrit, la force de

cet arc qui dirige tout ce qu'il lance vers le but le plus heureux.»

[Note 279:

_Onde si muovono a diversi parti

Per lo gran mar dell' essere, e ciascuna

Con instinto a lei dato che la porti._]

Entraîné par son enthousiasme, le poëte voit alors les hommes comme

partagés en deux classes; ceux qui ne peuvent pas le suivre dans son

essor, et le petit nombre de ceux qui le peuvent. «O vous, dit-il[280],

qui, attirés par le désir de m'entendre, avez, dans une frêle barque,

suivi de loin le navire où je vogue en chantant, retournez sur vos pas,

allez revoir le rivage: ne vous hasardez pas sur cette mer, où

peut-être, si vous me perdiez, vous seriez perdu. Jamais on ne parcourut

l'onde où j'ose m'avancer. Minerve m'inspire; Apollon me conduit, et les

neuf muses me montrent l'étoile polaire. Vous autres, voyageurs peu

nombreux, qui avez de bonne heure élevé vos désirs vers ce pain des

anges dont on se nourrit ici, mais dont on ne se rassasie jamais, vous

pouvez lancer votre vaisseau sur cette haute mer, en suivant le sillon

que je trace, avant que l'onde se referme derrière moi.»

[Note 280: C. II.]

Béatrix regardant toujours le ciel, et lui toujours les yeux de Béatrix,

ils arrivent enfin au globe de la lune, qui s'agrandissait à sa vue, à

mesure qu'il en approchait. Les cercles que décrivent les planètes

forment autant de cieux où il va s'élever successivement jusqu'à

l'Empyrée, dont ses yeux auront appris par degrés à soutenir l'éclat. En

arrivant dans cette première planète, il se fait expliquer par Béatrix

la cause des taches que l'on voit à la surface de la lune; elle entre à

ce sujet dans l'explication d'un système astronomique où les influences

célestes jouent un grand rôle. C'était l'astronomie de son siècle, un

peu différente de celle du siècle des Herschels, des Laplaces et des

Delambres.

Toutes les planètes sont habitées par des âmes heureuses: la lune l'est

par les âmes des femmes qui avaient fait voeu de virginité et qui l'ont

rompu malgré elles, pour contracter des mariages où elles ont

constamment suivi le chemin de la vertu[281]. Dante interroge une de ces

âmes qui se fait connaître à lui: c'est la soeur de ce _Forèse_, qu'il a

rencontré dans l'un des cercles du Purgatoire[282]. Elle était

religieuse de Ste.-Claire et avait été retirée, par force, du cloître

pour un mariage qui convenait à sa famille. Après un entretien où elle

satisfait aux questions du poëte, elle lui montre près d'elle

l'impératrice Constance, qu'on avait retirée, aussi par force, d'un

couvent du même ordre, pour lui faire épouser Henri V, fils de Frédéric

Barberouse, et qui fut mère de Frédéric II.

[Note 281: C. III.]

[Note 282: Elle se nommait _Piccarda_. (Voy. Purg., c. XXIII, et

ci-dessus, pag. 171, note 2.)]

Le séjour de ces âmes dans la dernière des planètes, quoique leurs

mérites ne pussent être diminués par la violence qui avait rompu leurs

voeux, embarrassait le Dante: il avait encore d'autres doutes qu'il

n'osait exposer à Béatrix. Il ne sait s'il doit se blâmer ou se louer de

son silence involontaire. Il peint l'incertitude qui l'y avait forcé par

trois comparaisons communes[283], mais qu'il exprime, à son ordinaire,

avec beaucoup de précision et de grâce. «Entre deux mets placés à égale

distance, et également faits pour le tenter, un homme libre mourrait de

faim ayant de porter la dent sur l'un des deux: ainsi un agneau serait

arrêté par une crainte égale entre deux loups affamés; ainsi un chien de

chasse s'arrêterait entre deux daims.» Mais son désir de s'instruire

était si vivement exprimé sur son visage, que Béatrix le devine, en

pénètre l'objet, et va au-devant de ses demandes par des explications

sur les places graduelles que les bienheureux occupent dans le ciel,

sans qu'il y ait entre eux différentes mesures de félicité, et ensuite

sur la violence qu'on peut faire à la volonté, sur la volonté absolue,

et sur la volonté mixte, enfin sur les diverses causes qui peuvent faire

que des voeux soient rompus sans crime[284]. Elle s'élève ensuite au ciel

de Mercure, et y entraîne Dante avec elle. La joie qu'elle témoigne en y

arrivant est si vive, que la planète en redouble d'éclat. Si un astre

changea ainsi et prit une face riante, que devint donc le poëte,

demande-t-il lui-même, lui qui de sa nature est si mobile et si prompt à

changer au gré de tous les objets?

[Note 283: C. IV.]

[Note 284: C. V.]

Des milliers d'âmes rayonnantes qui habitent cette planète, accourent

vers lui et sa compagne avec un empressement qu'il compare à celui des

poissons, qui, dans l'eau tranquille et pure d'un vivier, courent vers

ce qu'on y jette, et qu'ils regardent comme leur pâture. A mesure

qu'elles s'approchent, chacune d'elles leur paraît remplie de joie dans

cette vive splendeur qui sort d'elle-même. L'une de ces âmes lumineuses

leur offre de les instruire de ce qu'ils désireront savoir. Dante lui

demande qui elle est et pourquoi elle habite cet astre? Alors, comme le

soleil qui se voile par l'excès même de sa lumière, quand la chaleur a

consumé les vapeurs qui en tempéraient l'éclat, l'âme sainte, dans

l'excès de sa joie, se cache dans ses rayons et lui répond, ainsi

renfermée. C'est l'empereur Justinien, qui fait en peu de mots sa propre

histoire[285], et ensuite celle de l'aigle romaine, qu'il prend de trop

haut, puisqu'il remonte jusqu'aux combats d'Énée et de Turnus; mais il

la conduit par époques distinctes, en citant les principaux faits et les

principaux noms de l'histoire romaine, jusqu'aux empereurs, montrant

toujours l'aigle victorieuse et triomphante. Enfin, conduite par Titus,

elle vengea sur les Juifs le crime qu'ils avaient commis[286]; et depuis

encore, Charlemagne vainquit à l'abri de ses ailes, et secourut l'Église

sainte attaquée par les Lombards[287].

[Note 285: C. VI. Les dix premiers vers de ce récit fournissent un

exemple remarquable de l'originalité d'idées et d'expression du Dante,

et des tournures savantes et nouvelles qu'il emploie pour exprimer les

choses les plus simples. Justinien avait à dire: Depuis que Constantin

eût transféré le siége de l'empire, l'aigle régna pendant plusieurs

siècles dans la ville qu'il avait fondée; elle passa de main en main

jusque dans la mienne, etc. Voici maintenant comme il s'exprime: «Depuis

que Constantin tourna le vol de l'aigle contre le cours du ciel, qui la

suivait au contraire quand elle obéissait à l'antique héros qui fut

époux de Lavinie; pendant cent et cent années, et plus, l'oiseau divin

se tint à l'extrémité de l'Europe, voisin des monts dont il était

d'abord sorti; de là il gouverna le monde, à l'ombre de ses ailes

sacrées, et passant de main en main, il vint enfin jusqu'à la mienne; je

fus empereur, et je suis Justinien.» Pour entendre ce début du VIe.

chant, il faut se rappeler que Constantin, en passant de Rome à Bysance,

allait du couchant au levant; qu'il portait ainsi l'aigle romaine contre

le cours du ciel ou des astres, qui est du levant au couchant (ce qui

renferme une allusion sensible aux suites, funestes pour la puissance

romaine, de la translation de l'empire); qu'au contraire Énée, que le

poëte suppose avoir eu déjà des aigles pour enseignes, venant de Troie

en Italie, allait d'orient en occident, et qu'ainsi le ciel semblait

suivre ses aigles; enfin, l'oiseau de dieu régna pendant plusieurs

siècles auprès des monts d'où il était d'abord sorti, parce que la ville

de Constantinople, située aux confins de l'Asie, est assez voisine des

monts de la Troade, d'où était parti Énée, premier fondateur de

l'empire. Ce n'est pas, comme on le croit, au langage du Dante, c'est à

ce style rempli d'allusions à des choses peu connues de son temps, et

qui ne le sont pas généralement dans le nôtre, qu'il faut le plus

souvent attribuer la difficulté de l'entendre.]

[Note 286: La mort de J.-C.]

[Note 287: Il y a encore dans ce dernier trait quelque confusion de

temps. L'empire romain ni son enseigne n'existaient plus en Occident

depuis près de trois siècles, quand Charlemagne détruisit le règne des

Lombards, et ce ne fut que vingt-cinq ou vingt-six ans après qu'il

releva le trône et l'aigle impérial; mais dans tout ce morceau

historique, qui est de près de cent vers, il y a une précision, une

justesse, et en même temps qu'une poésie de style, qu'on ne saurait trop

admirer.]

Ici le poëte qui fait parler Justinien, se montre à découvert.

L'empereur conclut de tout ce qu'il a raconté, que le parti qui obéit à

l'aigle de l'Empire et celui qui y résiste, c'est-à-dire les _Gibelins_

et les _Guelfes_, sont également coupables. Les uns opposent à cette

enseigne publique celle des lys[288]; les autres se l'approprient et la

font servir à leurs desseins. Les Gibelins en doivent choisir une autre:

on n'est plus digne de la suivre, quand on veut la séparer de la

justice. Elle ne sera point abattue par ce nouveau Charles[289], avec

ses Guelfes. Qu'il craigne plutôt les serres de l'aigle; elles ont

enlevé la crinière à de plus forts lions que lui.

[Note 288: Les Français appelés en Italie par les papes.]

[Note 289: Charles de Valois à qui le Dante en veut toujours pour

l'avoir fait bannir de Florence.]

Justinien répond enfin à la seconde question du Dante. Les âmes qui

habitent cette petite planète, ont suivi la vertu, mais pour en retirer

de l'honneur et de la renommée. Ce but, en diminuant leur mérite, leur a

interdit un plus vaste séjour de gloire; mais elles sont contentes de

leur partage. La lumière dont brille Roméo le console de ses disgrâces,

et de l'ingratitude qui paya ses grands services. Ce Roméo était un

personnage alors célèbre, qui avait été dans sa vie pélerin et ministre:

en revenant de St.-Jacques en Galice, il était arrivé a la cour de

Raimond Bérenger, comte de Provence, qui lui confia la conduite de ses

affaires. Il les conduisit si bien, que Bérenger maria ses quatre filles

avec quatre rois. Au lieu de l'en récompenser, il écouta ses flatteurs,

ennemis de Roméo, qui fut obligé de s'en aller pauvre et déjà vieux, et

de reprendre son bourdon et ses pélerinages.

En terminant ce récit, l'âme de Justinien va rejoindre les autres âmes

heureuses[290]. Elles reprennent ensemble leur danse qu'elles avaient

interrompue, et comme des étincelles rapides elles disparaissent dans

l'éloignement. Béatrix, restée seule avec le Dante, s'empresse de

résoudre des doutes qu'elle lit dans ses yeux, et dont l'objet est cette

vengeance que Titus tira des Juifs. Justinien a dit que ce prince courut

venger la vengeance de l'ancien péché[291]. Comment une vengeance

peut-elle être juste, quand elle punit la vengeance d'un crime? Mais ce

crime, ou ce péché était celui du premier homme: la vengeance qui en

avait été prise, était la mort à laquelle Jésus-Christ s'était soumis:

cette mort était elle-même un crime commis par les Juifs, qui exigeait

une vengeance, et c'est cette vengeance qui fut exercée par Titus.

Béatrix entre, à ce sujet, dans des explications très-longues et

très-théologiques, sur la rédemption, sur le péché originel qui la

rendait nécessaire, et sur d'autres questions de cette nature; l'on

regrette toujours que Dante s'y soit engagé; mais toujours aussi l'on

est surpris de voir avec quelle force, quelle propriété de termes, et,

autant que la matière le comporte, avec quelle clarté il les traite.

[Note 290: C. VII.]

[Note 291:

_A far vendetta corse

Della vendetta del peccato antico._]

Il se trouve transporté dans la planète de Vénus[292], sans s'être

aperçu du voyage; il n'en est averti qu'en voyant Béatrix devenir plus

belle. Les âmes qui y font leur séjour brillent dans la lumière de cet

astre, comme des étincelles dans la flamme, comme une voix se distingue

d'une autre voix, quand l'une est stable et que l'autre varie ses

intonations. Ces lumières si brillantes tournent en rond, avec plus ou

moins de vivacité, sans doute, dit le poëte, selon qu'elles participent

plus ou moins à la vision éternelle. Le vent le plus impétueux qui

s'échappe d'un nuage glacé paraîtrait lent auprès du mouvement de ces

âmes, qui le reçoivent de la danse circulaire des séraphins autour du

trône de l'Éternel. L'une de ces âmes sort du cercle, s'approche et

adresse la parole au Dante. «Nous sommes prêts, lui dit-elle, à faire

tout ce qui te fera plaisir. Nous tournons ainsi avec les princes de la

cour céleste: mêmes mouvements, même soif d'amour divin que ces princes

à qui tu adressas un de tes chants[293]. Nous sommes si pleins d'amour

que, pour te plaire, nous ne trouverons pas moins doux quelques instants

de repos.»

[Note 292: C. VIII.]

[Note 293: C'est la première _canzone_ qui se trouve dans le

_Convito_ du Dante, et dont cette âme cite le premier vers:

_Voi che intendendo il terzo ciel movete._]

Dante, du consentement de Béatrix, demande à cette âme qui elle était

sur la terre. «J'y restai peu de temps, répond-elle; si j'y eusse été

davantage, j'aurais prévenu beaucoup de maux. L'éclat qui m'environne et

me cache, t'empêche de me reconnaître. Tu m'as beaucoup aimé, et tu en

avais bien raison: si j'étais resté au monde, je t'aurais fait goûter

les fruits de mon amitié. La Provence et l'extrémité de l'Italie

attendaient en moi leur maître; la couronne de Hongrie brillait déjà sur

ma tête; la Sicile avait reçu mes fils pour ses rois[294], si les excès

d'un mauvais gouvernement n'avaient fait élever, dans Palerme, le cri

de mort[295]». Celui qui se désigne ainsi sans se nommer, est Charles,

qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils aîné de Charles II

d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort à la fleur de l'âge,

avait beaucoup aimé notre poëte, qui a voulu consacrer, dans son poëme,

sa reconnaissance et son amitié pour lui. Charles blâme la conduite et

surtout l'avarice de son frère Robert. Dante lui demande comment il se

peut que d'une semence douce, il naisse une plante amère. Charles traite

philosophiquement cette question: il fait voir la nécessité dont est la

différence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la

conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette

différence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des

hommes. Ils ne consultent point le voeu et l'indication de la nature; ils

envoient dans le cloître tel qui était né pour ceindre l'épée, et ils

font roi celui qui n'était bon que pour être un orateur[296].

[Note 294: Ces différents pays ne sont point nommés dans le texte,

mais désignés poétiquement, par des circonstances géographiques et

historiques.]

[Note 295: Dans la terrible soirée à qui l'on a donné le nom de

_vêpres siciliennes_.]

[Note 296:

_E fate rè di tal ch'è da sermone._]

Charles s'éloigne après quelques autres discours: une autre âme lui

succède[297]. Dante l'interroge à son tour: elle lui répond du sein de

sa lumière: «C'est l'âme de _Cunizza_, soeur d'_Azzolino_ ou

_Eccellino_, tyran de Padoue et de la Marche-Trévisane, dont on a parlé

plusieurs fois dans cet ouvrage[298]. Elle avoue que si elle habite la

planète de Vénus, c'est qu'elle fut très-sujette à ses influences. Elle

n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a lié son sort à celui du

fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est là près d'elle, tout

resplendissant de lumière. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui

fait, comme _Cunizza_, l'aveu de son penchant à l'amour[299]. Non loin

de lui est Raab, cette bonne fille de Jérico, qui fut sauvée du sac de

cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josué dans sa

maison, où elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favorisé la

conquête de la terre promise. Il y avait donc, dans cette planète, de

quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu très-grave

depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos,

contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les décrétales.

[Note 297: C. IX.]

[Note 298: Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note _a_.]

[Note 299: «La fille de Bélus (Didon) ne brûla pas de plus de feux,

quand elle offensa et Sichée et Créuse (en manquant à ce qu'elle devait

à l'un, et faisant manquer Énée à ce qu'il devait à l'autre), que lui,

tandis qu'il fut en âge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope

(Phillis), qui fut trompée par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se

rendit maîtresse de son coeur.» Ce n'est pas cette accumulation

d'exemples tirés de la fable, qui est ici le trait le plus singulier,

c'est que ce Foulques, qui avait commencé par être troubadour, et livré,

comme ils l'étaient tous, au plaisir, finit par être dévot, se faire

moine, et devenir évêque de Toulouse, où il se distingua par son

fanatisme persécuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois.

Était-ce depuis sa conversion qu'il s'était lié avec la tendre

_Cunizza_? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il

avait fini, ne parle-t-il point de lui comme évêque, mais seulement

comme poëte, et comme excessivement enclin à l'amour? N'est-ce pas le

dernier état où l'on vit, le dernier sentiment où l'on meurt, qui décide

du sort de l'âme? C'est en cela que consiste ici la plus forte

singularité.]

Dante le quitte pour monter dans le Soleil[300]. A chaque nouvel astre

où il s'élève, l'éclat de Béatrix, sa compagne, augmente, et il a

bientôt autant de peine à fixer les yeux sur elle que sur les astres

mêmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui

ont été comme les lumières centrales de l'Église. Salomon y figure seul

pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin

Gratien le canoniste, le maître des sentences Pierre Lombard, Denis

l'aréopagite, Paul Orose, le philosophe Boëce, l'Espagnol Isidore, et le

vénérable Bède, et deux théologiens français, Richard et Sigier, qui

étaient alors des docteurs très-célèbres[301].

[Note 300: C. X.]

[Note 301: Le premier était un chanoine de St.-Victor, écrivain

dit-on très-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait

école dans la rue que le Dante appelle _il vico degli Strami_; c'est la

rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est près de la place

Maubert. _Feurre_, et ensuite _fouare_, signifiaient en vieux langage ce

que signifie aujourd'hui _fourrage_, paille, foin, en italien _strame_.

Dante avait peut-être suivi les leçons de ce Sigier ou Séguier, pendant

son séjour à Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu

très-fidèlement cette expression:

L'éternelle clarté c'est du docte Sigier,

Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie,

Syllogisoit discours dont on lui porte envie.]

C'est S. Thomas qui les fait tous connaître à notre poëte. Il lui fait

ensuite l'histoire et l'éloge, d'abord de S. François d'Assise[302], qui

épousa la Pauvreté, veuve depuis plus de onze cents ans[303]; ensuite de

l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se _déchaussèrent_

comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce panégyrique, était dominicain,

pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui était franciscain,

fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son

ordre[304]. Il fait ensuite connaître au Dante plusieurs autres docteurs

qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou

Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre,

Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que

l'on ne s'attend guère à voir au milieu d'eux, le prophète Nathan, et le

métropolitain Chrysostôme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et

Raban Maur, et un certain abbé calabrois, nommé _Giovacchino_, doué de

l'esprit prophétique. Pendant cette espèce de dénombrement, et pendant

les deux éloges de S. Dominique et de S. François, les saints sont

rangés en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au

centre desquelles Béatrix et Dante sont placés. Après chacun des

discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une

vélocité au-delà de toute expression humaine. Ils s'arrêtent pour un

troisième éloge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une

explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point

exposés, mais qu'il lui a laissé lire dans ses regards[305]. C'est

l'éloge de Salomon. Le saint orateur démontre comment ce roi, qui n'eut

pas, comme on sait, une sagesse trop austère, fut pourtant le plus sage

et le plus parfait des hommes. Dante reçoit encore quelques explications

sur l'éternité du bonheur des justes[306], sur l'accroissement de ce

bonheur après la résurrection des corps, sur quelques autres points de

doctrine, et n'ayant plus rien à apprendre dans le Soleil, il monte

dans l'étoile de Mars.

[Note 302: C. XI.]

[Note 303: Veuve de J.-C. son premier époux.]

[Note 304: C. XII.]

[Note 305: C. XIII.]

[Note 306: C. XIV.]

La foule innombrable des bienheureux y est rangée en forme de croix à

branches égales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les étoiles

dans la voie lactée, et jettent un si vif éclat qu'il fait pâlir toute

autre lumière. Le nom du _Christ_ rayonne au centre de cette croix; et

un concert de voix mélodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les

âmes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades,

pour la défense de la foi. L'un de ces esprits célestes se détache de la

croix[307], comme, dans une belle nuit d'été, un feu subit sillonne les

airs, et semble une étoile qui change de place; il vient au-devant du

Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui

parler un langage si exalté, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais

quand l'ardeur de son amour a jeté ce premier feu, son parler redescend

au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connaître à lui pour

_Caccia Guida_, le plus illustre de ses ancêtres, père du premier des

_Alighieri_, bisaïeul du poëte, et qui transmit ce nom à sa famille. Il

avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait été tué.

Il fait à son arrière petit-fils un tableau des anciennes moeurs de

Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans

l'original, est plein de grâce et de naïveté. C'est une de ces beautés

primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une poésie,

que dans leurs poëtes les plus anciens.

[Note 307: C. XV.]

«Florence, dit-il, renfermée dans l'antique enceinte d'où elle revoit

encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobriété

et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chaînes d'or, ni

couronnes, ni chaussures travaillées, ni ceintures, plus belles à

regarder que leur personne[308]. La fille en naissant n'effrayait pas

encore son père par l'idée de la richesse de la dot et de la brièveté du

temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale

n'avait point encore enseigné tout ce qu'on peut se permettre dans une

chambre[309]. Votre ville ne présentait pas, des hauteurs qui la

dominent, plus de magnificence que celle même de Rome. Elle ne s'était

pas élevée si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos

plus nobles citoyens vêtus de simples habits de peau, leurs femmes

quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connaître

d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors

était assurée de sa sépulture, aucune ne voyait sa couche abandonnée

pour des voyages en France. L'une veillait auprès du berceau, et pour

apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pères et les

mères font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille,

contait à sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et

de Rome. Une femme galante, un libertin[310], auraient paru alors une

merveille, comme paraîtraient aujourd'hui un Cincinnatus et une

Cornélie. Ce fut pour jouir d'une vie si pénible et si heureuse, des

avantages d'une cité si bien ordonnée et d'une si douce patrie, que ma

mère me donna le jour.»

[Note 308:

_Non avea catenella, non corona,

Non donne contigiate, non cintura

Che fosse a veder più che la persona_, etc.]

[Note 309: _A mostrar ciò che'n camera sí puote._]

[Note 310: Il les nomme: c'est une _Cianghella_, qui était d'une

famille noble de Florence, et qui, étant restée veuve de bonne heure,

porta la galanterie jusqu'à la dissolution la plus effrénée; c'est un

_Lapo Saltarello_, jurisconsulte florentin, qui avait eu querelle avec

le Dante, et qui sans doute était d'assez mauvaise moeurs, pour que ce

trait de satyre personnelle ne parût pas une calomnie.]

Au milieu des jouissances du luxe, des arts et d'une société toute à la

fois perfectionnée et corrompue, qui ne se sent pas attendri par la

peinture de ces antiques moeurs, et qui ne tournerait pas les yeux avec

un regret amer vers ces temps de simplicité, s'ils n'avaient été aussi

des temps de barbarie; si les douceurs de la vie domestique n'y avaient

été sans cesse altérées et troublées par les désordres civils et

religieux, par une horrible et presque continuelle effusion de sang

humain, par l'oppression des puissants, la souffrance ou la révolte des

faibles, et les chocs désordonnés des factions et des partis?

Une histoire abrégée de Florence, depuis son origine, suit le tableau de

ces anciennes moeurs[311]. _Caccia Guida_ retrace les vicissitudes de la

fortune et de la prospérité florentine, et passe en revue les hommes

célèbres de cette république et ses familles les plus illustres. Cette

partie de son discours, qui occupe un chant tout entier, devait, ainsi

que le précédent, intéresser vivement les Florentins. Celle qui

suit[312], intéresse particulièrement le Dante, qui se fait prédire par

son trisaïeul toutes les circonstances de son exil. «Tu quitteras,

dit-il, tout ce que tu as de plus cher au monde; et c'est là le premier

trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras combien est amer le pain

d'autrui, et combien il est dur de descendre et de monter les degrés

d'une maison étrangère[313].

[Note 311: C. XVI.]

[Note 312: C. XVII.]

[Note 313:

_Tu proverai si come sa di sale

Lo pane altrui, e com'è daro calle

Lo scendere e'l salir per l'altrui scale._

Vers admirables et profonds, que le génie même ne créerait pas, s'il

n'était initié à tous les secrets de l'infortune.]

Ce qui te pèsera le plus sera la société d'hommes méchants et bornés,

avec laquelle tu seras tombé dans l'infortune. Leur ingratitude, leur

folie, leur impiété éclateront contre toi; mais bientôt après ce seront

eux et non toi, qui auront sujet de rougir....» Il lui prédit que son

premier refuge sera chez les deux illustres frères _Alboin_ et _Can de

la Scala_, qui le combleront de bienfaits. Il ajoute à ces prédictions,

des conseils que Dante lui promet de suivre. «Je vois, lui dit-il, ô mon

père, que je dois m'armer de prévoyance, afin que si j'ai perdu l'asyle

qui m'était le plus cher, mes vers ne me fassent pas perdre aussi les

autres. J'ai visité le monde où les tourments seront sans fin, et la

montagne du sommet de laquelle les yeux de Béatrix m'ont enlevé;

transporté ensuite dans les cieux, j'ai appris, en parcourant les

flambeaux qui y brillent, des choses qui, si je les redis, doivent

paraître désagréables à beaucoup de gens; et cependant si je ne suis

qu'un timide ami du vrai, je crains de ne pas vivre dans la mémoire de

ceux qui appelleront ancien le temps où nous vivons.»

Il met dans la bouche de son trisaïeul la réponse que lui dictait son

courage. «Une conscience troublée, ou par sa propre honte, ou par celle

des siens, sera seule sensible à la dureté de tes paroles. Evite donc

tout mensonge, révèle ta vision toute entière, et laisse se plaindre

ceux qui en seront blessés. Si ce que tu diras paraît amer au premier

moment, il deviendra ensuite un aliment sain quand il sera bien digéré.

Le cri que tu jetteras, sera comme le vent qui frappe avec plus de force

les plus hauts sommets; et ce ne sera pas là ta moindre gloire. C'est

pour cela qu'on t'a fait voir dans les cercles célestes, sur la montagne

et dans la vallée des pleurs, les âmes de ceux qui ont eu le plus de

renommée; l'esprit des hommes se fixe mieux par des exemples que par de

simples discours, et s'arrête, par préférence, sur les exemples les plus

connus.»

Après s'être recueillie un instant dans sa gloire, et avoir joui de ses

pensées[314], l'âme heureuse reprend la parole et fait briller aux yeux

du Dante les principales lumières qui composent avec lui cette croix. A

mesure qu'elle les nomme, ces âmes font le même effet sur les branches

de la croix lumineuse qu'un éclair sur un nuage. C'est Josué, Judas

Machabée, Charlemagne, Roland; et ensuite les héros plus modernes qui

avaient conquis la Sicile et Naples, Guillaume, Renaud, Robert Guiscard;

et ce Godefroy de Bouillon, qui paraît attendre ici, dans la foule,

qu'un autre grand poëte vienne l'en tirer pour le couvrir d'un éclat

immortel. Enfin cette âme qui lui avait parlé[315], lui montre quel

rang elle tient dans les choeurs célestes, en allant se mettre à sa place

et se rejoindre aux autres lumières.

[Note 314: C. XVIII.]

[Note 315: Celle de son trisaïeul _Caccia Guida_.]

Le poëte, arrêté long-temps dans le ciel de Mars, s'aperçoit qu'il est

monté dans une planète supérieure par le nouveau degré de feu divin qui

brille dans les yeux de Béatrix. Il est arrivé avec elle dans Jupiter.

Les âmes des saints y paraissent sous une forme tout-à-fait

extraordinaire. Elles y voltigent en chantant chacune dans sa lumière;

et de même que des oiseaux qui s'élèvent des bords d'une rivière, comme

pour se féliciter de leur pâture, volent tantôt en rond, tantôt rangés

en longues files, de même ces âmes célestes s'arrêtent de temps en temps

dans leur vol, interrompent leurs chants et forment, en se réunissant

dans l'air, différentes figures de lettres. Ici, Dante invoque de

nouveau sa muse, pour pouvoir expliquer ces figures, telles qu'elles

sont gravées dans son esprit.

Après avoir formé d'abord trois seules lettres, où les interprètes

voient les initiales de trois mots latins qui commandent d'aimer la

justice des lois[316], ces flammes voltigeantes figurent trente-cinq

lettres[317], voyelles et consonnes, et se rangent en deux files, dont

la première trace ces mots: _Diligite justitiam_, et la seconde ceux-ci:

_Qui judicatis terram_. Aimez la justice, ô vous qui jugez la terre! Le

fond de la planète est d'argent, et ces lettres enflammées y brillent

comme des caractères d'or. Tout à coup elles se séparent, se combinent

de nouveau, et forment, par leur réunion, la figure d'un grand aigle.

Les unes en font la tête surmontée d'une couronne, d'autres le cou,

d'autres enfin les ailes étendues, le corps et les pieds. Au souvenir de

ces merveilles, Dante s'adresse à l'étoile qui les lui a offertes: il

reconnaît que s'il est encore de la justice sur la terre, c'est à ses

influences qu'elle est due. Il prie le moteur éternel de regarder d'où

s'élève l'épaisse fumée qui en ternit les rayons. Qu'il vienne, il en

est temps, chasser une seconde fois du temple ceux qui n'y font

qu'acheter et vendre. La simonie, l'abus que l'on fait du pouvoir

spirituel, pour enlever le pain aux malheureux sans défense, allument

l'indignation du poëte, qui finit, comme il le fait peut-être trop

souvent, par invectiver, en mots couverts, mais intelligibles, le pape

Boniface VIII, son oppresseur.

[Note 316: D. J. L. _Diligite Justitiam Legum._]

[Note 317:

_Mostrarsi dunque cinque volte sette

Vovali e consonanti._]

L'aigle mystérieux, composé de bienheureux, qui paraissent tous

enchantés de la place qu'ils occupent dans sa forme immense[318], ouvre

son bec, et parle au nom de tous, comme si c'était en son propre nom.

Il éclaircit des doutes qui s'étaient élevés dans l'âme du Dante, sur

quelques points de foi; puis il bat des ailes, s'élève, vole en rond, et

chante au-dessus de sa tête. C'est une satyre qu'il chante, et une

satyre très-emportée, d'abord contre les mauvais chrétiens qui seront au

jour du jugement moins avancés que tel qui ne connut jamais le Christ,

et ensuite contre les mauvais rois qui, dans ce siècle, opprimaient les

peuples et surchargeaient la terre.

[Note 318: C. XIX.]

«Qu'est-ce que les rois perses, dit cet aigle, ne pourront pas reprocher

à vos rois, quand ils verront ouvert ce grand livre où sont écrits tous

leurs méfaits? Là, on verra, parmi les oeuvres d'Albert (d'Autriche)

celle qui bientôt y sera inscrite, et qui livrera la Bohême au

ravage[319]; là, on verra la fourberie qu'emploie, sur les bords de la

Seine, en falsifiant la monnaie, celui qui mourra des coups d'un

sanglier[320]; on verra l'orgueil qui rend fous les rois d'Écosse et

d'Angleterre[321], et qui leur donne une telle soif de pouvoir,

qu'aucun d'eux ne veut rester dans ses limites; on verra le luxe et la

mollesse de celui d'Espagne et celui de Bohême, qui ne connurent et

n'eurent jamais aucune vertu[322]; on verra, dans le boiteux de

Jérusalem[323], pour une bonne qualité, mille qualités contraires[324];

on verra l'avarice et la bassesse de celui qui garde l'île de feu, où

Anchise finit sa longue carrière[325], et pour indiquer son peu de

valeur, ses hauts faits seront tracés en écriture abrégée, qui en

contiendra beaucoup en peu d'espace; et chacun y verra les actions

honteuses de son oncle[326] et de son frère[327], qui ont déshonoré une

si illustre race et deux couronnes; et l'on y connaîtra celui de

Portugal[328], et celui de Norwège[329], et celui de Dalmatie[330], qui

a mal imité le coin des ducats de Venise. Heureuse la Hongrie, si elle

ne se laissait plus mal gouverner! et heureuse la Navarre, si elle se

faisait un rempart des montagnes qui l'environnent[331]! Chacun en voit

la preuve dans les plaintes et dans les murmures qu'élèvent Nicosie et

Famagoste contre le tyran qui les opprime et qui ressemble à tous les

autres[332].»

[Note 319: Invasion de la Bohême par cet empereur, en 1303.]

[Note 320: Philippe-le-Bel, qui mourut des suites d'une chute qu'il

fit à la chasse, occasionée par un sanglier qui se jeta dans les jambes

de son cheval. On l'accusait d'avoir altéré la monnaie, pour payer une

armée contre les Flamands, après la déroute de Courtrai, en 1302.]

[Note 321: Édouard Ier, roi d'Angleterre, et Robert d'Écosse.]

[Note 322: Alphonse, roi d'Espagne, et Venceslas, de Bohême.]

[Note 323: Charles II, dit le Boiteux, fils de Charles d'Anjou, roi

de la Pouille ou de Naples, et qui prenait le titre de roi de

Jérusalem.]

[Note 324: Cela est singulièrement exprimé dans le texte. «Sa bonté

sera marquée par un I, taudis que le contraire sera marqué par un M.»]

[Note 325: Frédéric III, roi de Sicile, fils de Pierre d'Aragon, et

son successeur.]

[Note 326: Jacques, roi de Maïorque et Minorque.]

[Note 327: Jacques, roi d'Aragon.]

[Note 328: Denis, surnommé l'Agriculteur, _Agricola_, qui régna

depuis 1279 jusqu'à 1325.]

[Note 329: Qui avait alors ses propres rois, et n'était pas réunie

au Danemarck.]

[Note 330: Ou d'Esclavonie, ou de _Rascia_, comme dit le texte, qui

était une partie de l'Esclavonie, et dont le roi, au temps du Dante,

falsifia les ducats de Venise.]

[Note 331: Pour se défendre contre la France, et se soustraire à la

domination de Philippe-le-Bel.]

[Note 332: Henri II, roi de Chipre en 1300. Nicosie et Famagoste,

deux villes principales de cette île, sont ici pour l'île entière. (Voy.

Giblet, _Hist. des Rois de Chipre de la maison de Lusignan_).]

Après cette sortie contre les rois qui vivaient alors, l'aigle fait

l'éloge des bons rois des anciens temps; mais on devinerait

difficilement la forme de cet éloge[333]. On se souvient que ce sont des

âmes de saints qui ont formé, dans la planète de Jupiter, les différents

membres et le corps entier de cet aigle impérial (car c'est cette

enseigne de l'Empire qui a donné au poëte l'idée d'une invention si

gigantesque et si bizarre). L'aigle donc, tournant du côté du Dante un

de ses yeux, lui fait remarquer un roi qui en forme la prunelle, et

cinq autres qui en composent le tour. Dans la prunelle, c'est David.

Celui des cinq qui est le plus près du bec est Trajan; Ezéchias vient

ensuite, puis Constantin, malgré la faute qu'il fit de céder Rome au

Pape pour aller fonder l'empire grec[334]; après lui, Guillaume-le-Bon,

roi de Sicile; et enfin, par une inversion chronologique un peu forte,

ce Riphée, que Virgile appelle le plus juste des Troyens et le plus ami

de la justice[335]. Trajan et Riphée dans l'oeil d'un aigle composé tout

entier de saints du christianisme, peuvent causer quelque surprise, et

Dante ne peut dissimuler la sienne; mais l'aigle fait à ce sujet une

discussion théologique qui ne lui laisse plus aucun doute; les

commentateurs les plus versés dans cette matière disent que cela est

conforme à la doctrine de S. Augustin. Cela est donc très-orthodoxe, et

nous pouvons être tranquilles là-dessus, comme Dante le fut lui-même.

[Note 333: C. XX.]

[Note 334:

_Per cedere al pastor si fece Greco._]

[Note 335:

_Justissimus unus.

Qui fuit in Teucris, et servantissimus oequi._

(_Æn._, l. II, v. 426.)]

Il monte au septième ciel, qui est celui de Saturne[336]; une immense

échelle d'or occupait le centre de cette planète, et s'élevait à perte

de vue. Tous les échellons en étaient couverts d'étoiles qui

descendaient en si grand nombre, qu'il semblait que toutes les lumières

du ciel s'écoulassent par cette voie. Dès que ces esprits lumineux sont

parvenus au bas de l'échelle, ils se dispersent ça et là. Dante

interroge celui qui se trouve le plus à sa portée, et qui se trouve être

S. Pierre-Damien. En racontant son histoire, il n'oublie pas qu'il fut

cardinal, et cette dignité lui rappelle quel est le train actuel des

cardinaux et des papes. Encore une petite satyre, où le poëte n'a pas

craint de faire entrer jusqu'à ce mot populaire: «Les chapes qui les

couvrent, couvrent aussi leurs montures, et ce sont deux bêtes qui vont

sous la même peau[337]. Ô patience divine, ajoute-t-il, peux-tu donc en

tant souffrir?»--Ô colère, ajouterai-je à mon tour, peux-tu faire

descendre si bas un aussi grand génie?

[Note 336: C. XXI.]

[Note 337:

_Cuopron de' manti lor gli palafreni,

Sì che duo bestie van sott'una pelle._]

Béatrix dirige sur une autre lumière les regards du poëte[338]; c'est S.

Benoît, fondateur d'un ordre célèbre. Dante l'aborde et lui parle.

Quoique saint Benoît dise que dans cette planète tout n'est qu'amour et

charité, il déclame aussi vivement contre les moines, que Pierre Damien

l'a fait contre les puissances de l'Église. Il est vrai que la charité

des saints ne doit pas se croire obligée de respecter des scandales, qui

n'ont d'apologistes que les défenseurs, non de la religion, mais des

superstitions les plus dangereuses et les plus grossières.

[Note 338: C. XXII.]

Quand cette dernière âme a cessé de parler, elle va se réunir à la

troupe d'où elle était sortie. La troupe se resserre, et toutes ces âmes

remontent l'échelle d'or aussi rapidement qu'elles l'avaient descendue.

Dante, sur un seul signe que Béatrix lui fait de les suivre, y monte

avec la même rapidité, tant la vertu de celle qui le conduit a vaincu sa

propre nature. En un instant, il se trouve transporté dans le signe des

Gémeaux: cette constellation avait présidé à sa naissance; il espère que

son âme y puisera la force nécessaire pour le passage difficile qui lui

reste à franchir. Avant qu'il s'élève plus haut, sa conductrice lui dit

de baisser ses regards vers la terre: il obéit, jette les yeux sur les

sept planètes qu'il a parcourues, et ne peut s'empêcher de sourire de la

chétive figure que fait la terre.

À toutes ces ascensions successives, Béatrix a toujours augmenté de

lumière et d'éclat. Mais une lumière plus vive encore que celle dont

elle brille vient éclairer ces hautes régions[339]. Elle l'attend

elle-même, les yeux fixés vers le point où cette lumière doit paraître.

Tel un oiseau sous le feuillage qu'il aime[340], posé sur le nid de sa

douce famille, pendant la nuit qui cache les objets, impatient de jouir

de l'aspect désiré de ses petits, et de pouvoir trouver leur

nourriture, soin qui lui rend agréables les travaux les plus fatigants,

prévient le temps, et, sur la cime d'un buisson, attend le soleil avec

le plus ardent désir, regardant fixement, jusqu'à ce qu'il voie naître

l'aube du jour. Voici, dit-elle enfin, le cortége qui entoure le

triomphe du Christ; voici réunie toute la clarté que ces sphères

répandent dans leur cours. Comme au temps le plus serein de la pleine

lune, Diane brille entre les nymphes éternelles qui colorent la voûte

des cieux, ainsi, au-dessus de plusieurs milliers de lumières, rayonnait

un soleil qui leur communiquait sa splendeur. Les yeux du poëte sont

trop faibles pour la soutenir. Béatrix lui apprend que dans ce soleil

est la sagesse et la puissance même qui rouvrit les communications si

long-temps interrompues entre le ciel et la terre. À ce spectacle, Dante

tomba dans le ravissement, son âme s'agrandit, sortit d'elle-même, et ne

peut plus se rappeler ce qu'elle devint. Il n'osait, depuis quelque

temps, regarder sa conductrice, dont l'allégresse divine avait un éclat

qu'il ne pouvait soutenir. Ouvre maintenant les yeux, lui dit-elle, tu

as vu des choses qui le rendent capable de les fixer sur les miens. À

ces mots, il se sentit tel qu'un homme qui revient d'un songe qu'il a

oublié, et qui s'efforce en vain de le rappeler dans sa mémoire. Quand

toutes les langues que Polymnie et ses soeurs ont nourries de leur lait

le plus doux viendraient aider la sienne, il ne pourrait atteindre au

millième de la vérité, en chantant la sainte joie qu'il vit alors

briller sur le visage de Béatrix.

[Note 339: C. XXIII.]

[Note 340:

_Come l'angello intra l'amate fronde,

Posato al nido de' suoi dolci nati_, etc.]

Mais elle l'avertit de porter ses regards sur un autre objet. Sous les

rayons de ce soleil où Jésus-Christ réside, fleurit un jardin émaillé de

mille couleurs, et, au milieu, la rose où le verbe divin prit une chair

mortelle.... On connaît ce mystérieux emblème. Dante décrit avec

l'enthousiasme de la poésie et de la piété, le triomphe de la Vierge

Marie, entourée de tous les bienheureux, qui chantent des hymnes à sa

gloire, et qui, revêtus de flammes brillantes, en étendent vers elle les

cimes, comme l'enfant tend les bras vers sa mère, quand il s'est nourri

de son lait.

Béatrix s'approche d'eux et leur présente son ami, en se servant du

langage mystique qui est parmi eux la langue commune[341]. La prière

qu'elle leur adresse est entendue. Toutes ces âmes, flamboyantes comme

des comètes, commencent à se mouvoir autour du Dante et de Béatrix,

comme les sphères autour du pôle. De même que tournent les cercles

d'une horloge, dont l'un paraît tranquille, tandis que le dernier de

tous semble voler, de même ces danses célestes tournent d'un mouvement

inégal, selon les divers degrés de béatitude. De celle de ces danses que

Dante remarquait comme la plus belle, sort la lumière la plus brillante.

Elle tourne trois fois autour de Béatrix, en faisant entendre un chant

si divin, que l'imagination du poëte ne peut le lui retracer. Béatrix

reconnaît dans cette flamme le prince des apôtres. Elle le prie

d'interroger Dante sur la foi, l'espérance et la charité. Pierre,

toujours enfermé dans sa flamme, l'interroge en effet dans les règles

sur la première de ces vertus; et ses questions, et les réponses du

Dante, sont en quelque sorte la quintessence la plus substantielle de la

doctrine théologique sur cette matière. On voit que le poëte y est à

l'aise, qu'il s'y plaît, et que tous les détours de ce labyrinthe

d'arguments et de distinctions lui sont connus. L'apôtre en est si

satisfait, qu'il le bénit en chantant, et l'environne trois fois de sa

lumière.

[Note 341: C. XXIV.

_O Sodalizio eletto alla gran cena

Del benedetto agnello, il qual vi ciba_, etc.]

Dante est lui-même enchanté de ce succès qui lui rappelle sans doute des

triomphes semblables, obtenus plus d'une fois dans les écoles. Il ne

veut plus être poëte que pour traiter de pareils sujets; et c'est bien

poétiquement qu'il en fait le voeu. «S'il arrive jamais, dit-il[342], que

le poëme sacré auquel ont contribué le ciel et la terre, et qui pendant

plusieurs années m'a fait maigrir, puisse vaincre la cruauté qui me

retient hors du bercail où je dormis comme un agneau ennemi des loups

qui lui font la guerre, c'est désormais avec une autre voix et sous

d'autres formes[343] que je redeviendrai poëte; c'est sur les fonds de

mon baptême que j'irai prendre ma couronne de laurier.» Cependant, une

seconde lumière se détache de la danse céleste, et s'avance vers

Béatrix, le Dante et saint Pierre: c'est l'apôtre S. Jacques: il

s'approche d'abord de l'autre apôtre; et comme lorsqu'une colombe

s'arrête auprès de sa compagne, toutes deux, en tournant et en

murmurant, expriment leur tendre affection[344], de même ces deux

princes couverts de gloire s'accueillent mutuellement. Jacques interroge

Dante sur l'espérance; et il est aussi content que Pierre l'a été de ses

réponses.

[Note 342: C. XXV.]

[Note 343: Le texte dit: _con altro vello_, avec une autre toison.

Le poëte vient de se comparer à un agneau; c'est ce qui lui a dicté

cette expression, impossible à rendre en français, et qui n'est

peut-être pas très-regrettable.]

[Note 344:

_Si come quando'l colombo si pone

Presso al compagno, l'uno e l'altro pande,

Girando e marmorando, l'affezione_, etc.]

Une troisième flamme s'avance; c'est celle de l'apôtre S. Jean. Le poëte

peint son maintien, sa démarche et l'accueil qu'il reçoit des deux

autres saints, par une comparaison où il y a beaucoup de grâce, mais

qu'on est tout étonné, quoiqu'elle présente une image décente et

modeste, de trouver appliquée, dans le Paradis, à trois apôtres. «De

même, dit-il, qu'une jeune vierge se lève, marche et entre dans la

danse, seulement pour faire honneur à la nouvelle épouse, et non par

aucun mauvais dessein[345]; de même je vis cet astre éblouissant venir

se joindre aux deux autres qui tournaient en dansant, comme l'exigeait

leur ardent amour.» Après que cette danse et le chant mélodieux,

au-dessus de toute expression et de toute idée, dont les trois saints

l'accompagnent, ont cessé, Saint-Jean interroge Dante sur la

charité[346]; et, dans ce troisième interrogatoire, la question n'est

pas moins approfondie; l'habileté du répondant et la satisfaction de

l'examinateur ne sont pas moindres que dans les deux premiers.

[Note 345:

_E come surge e va edentra in ballo,

Vergine lieta, sol per fare onore

Alla novizia, non per alcun fallo_, etc.]

[Note 346: C. XXVI.]

Le père du genre humain, Adam, vient se joindre aux trois apôtres,

enveloppé comme eux d'une flamme du plus grand éclat. Dante, quand

Béatrix le lui a nommé, s'incline vers lui, comme le feuillage qui

courbe sa cime au souffle passager du vent, et se relève ensuite par sa

propre force. Il prie le premier homme de lui répondre, et d'éclaircir

des doutes qu'il ne lui explique pas, pour ne point retarder le plaisir

de l'entendre, mais qu'Adam lit dans son âme plus clairement que Dante

ne les y voit lui-même. Ils ont pour objet de savoir combien de temps

s'est écoulé depuis que Dieu plaça l'homme dans le Paradis terrestre,

combien dura son bonheur; et la véritable cause du courroux céleste; et

quelle fut la langue qu'il parla et qu'il se créa lui-même. Adam répond

en peu de mots sur les premières questions. Ce ne fut point d'avoir

goûté d'un fruit qui fut la cause de son exil, mais d'avoir transgressé

l'ordre qu'il avait reçu. Le soleil avait achevé 4302 fois son tour

annuel pendant qu'il était resté dans le séjour des limbes; et il avait

vu cet astre parcourir 930 fois tous les signes célestes tandis qu'il

était resté sur la terre. Il entre dans plus de détails sur la langue

primitive qui avait été la sienne, et peut-être il s'arrête trop sur

quelques particularités, telles que certains changements opérés dans

cette langue, où _El_ d'abord, et ensuite _Éli_ ou _Éloï_ signifièrent

le nom de Dieu. Quant au séjour qu'il fit dans le Paradis terrestre, et

au temps de son innocence et de sa félicité, il ne dura en tout que six

heures, ou, comme il le dit en langage astronomique, depuis la première

heure jusqu'à celle qui suit la sixième, quand le soleil passe d'une

région du ciel à l'autre[347].

[Note 347:

_Dalla prim'ora a quella ch'è seconda

Come'l sol muta quadra, all'ora sesta._]

Le Paradis entier retentit alors du chant de gloire[348]. Dante en était

enivré: il croyait voir et entendre l'expression de la joie de l'univers

entier; et il éprouvait lui-même l'extase d'une joie ineffable. Tout à

coup une rougeur plus vive et plus ardente se montre sur le visage de S.

Pierre. Aux premiers mots qu'il laisse échapper dans sa colère, le ciel

entier rougit comme un nuage frappé des rayons du soleil; Béatrix même,

change de couleur comme une femme honnête, qui est sûre d'elle-même,

mais que la faute d'autrui et les discours qu'elle est forcée

d'entendre, rendent timide. Après ces préparations oratoires, S. Pierre

commence un discours contre la corruption, le luxe et les abus de la

cour de Rome. Son sang et celui des premiers papes n'avaient pas élevé

l'Église pour qu'elle devînt un objet de commerce, et qu'elle fût vendue

à prix d'or. «Ce ne fut point, continue-t-il, d'une voix formidable, ce

ne fut point notre intention qu'une partie du peuple chrétien fût à la

droite de nos successeurs, et l'autre partie à la gauche, ni que les

clefs qui me furent accordées, devinssent sur des étendards, l'enseigne

sous laquelle on combattrait contre des peuples qui ont reçu le baptême;

ni que ma figure servît de sceau à des priviléges vendus et menteurs;

c'est là ce qui souvent me fait rougir et m'enflamme de colère. On ne

voit là-bas dans les pâturages, que loups ravissants en habit de

bergers. Ô Vengeance de Dieu! pourquoi restes-tu oisive? Des gens de

Cahors et de Gascogne s'apprêtent à boire de notre sang[349]: quelle

avilissante fin d'un commencement si glorieux! Enfin la Providence

viendra bientôt à notre secours. Et toi, mon fils, qui dois retourner

encore sur la terre, parles-y avec franchise, et ne cherche point à

cacher ce que je ne cache pas.»

[Note 348: C. XXVII.]

[Note 349: Trait lancé contra les papes Jean XXII qui était de

Cahors, et Clément V qui était Gascon.]

Dès que l'apôtre a cessé de parler, toutes ces lumières triomphantes qui

s'étaient arrêtées à l'entendre, s'agitent dans l'air enflammé,

remontent avec lui vers l'empyrée, et disparaissent aux yeux du poëte

qui les regarde avec ravissement. Il s'y trouve bientôt transporté

lui-même, comme il l'a été jusqu'alors, par la force surnaturelle des

regards de Béatrix. En s'élevant encore avec lui, elle s'enrichit de

beautés nouvelles et d'une nouvelle lumière; et l'oeil de son ami, devenu

plus fort à mesure qu'il pénètre plus avant dans les cieux, ne peut plus

se détacher d'elle. Cette idée allégorique qui représente, si l'on veut,

la force de l'amour divin, est rendue avec des expressions évidemment

dictées par le souvenir d'un autre amour[350]. Béatrix lui explique la

nature de l'empyrée, de ce neuvième ciel qui renferme tous les autres,

et leur imprime le mouvement. Il le reçoit d'un cercle de lumière et

d'amour qui l'environne de toutes parts, et qui n'est autre chose que

l'âme divine elle-même, dans laquelle et par laquelle tout se meut dans

le système général des sphères.

[Note 350:

_E se natura o arte fe' pasture

Du pigliare occhi per aver la mente,

In carne umana, o nelle sue pinture,

Tutte adunate parrebber niente

Ver lo piacer divin che mi rifulse,

Quando mi vulsi al suo viso ridente._]

Dante n'a pas voulu que Béatrix finît de parler sans revenir au sujet

qui l'occupait et l'intéressait le plus lui-même, aux désordres dont il

était victime, et à l'espérance d'un meilleur temps, «Ô cupidité,

s'écrie-t-elle tout-à-coup, tu tiens sous ton joug tous les hommes; tu

les empêches de lever les yeux sur de si grands objets; tu fais qu'ils

s'en tiennent toujours à une volonté stérile et qui ne porte jamais de

fruit; la bonne foi et l'innocence ne sont plus le partage que des

enfants: à peine cessent-ils de balbutier que ces vertus se changent en

vices. Tous ces désordres viennent de ce qu'il n'y a personne qui

gouverne sur la terre. Mais la fin du siècle ne s'écoulera pas que la

fortune, changeant le cours des vents, ne fasse voguer heureusement le

vaisseau public, et les fruits viendront après les fleurs.»

De retour dans l'empyrée, d'où cette digression l'a écarté, Dante, après

avoir donné à ses yeux une nouvelle force, en regardant ceux de

Béatrix[351], les porte sur un point de lumière si rayonnant, que l'oeil

qui s'y fixe est obligé de se fermer. Autour de ce point, et à peu de

distance, un cercle de feu tourne avec plus de vitesse que le mouvement

le plus rapide des cieux. Ce cercle est environné d'un second, celui-ci

d'un troisième, et ainsi jusqu'au neuvième cercle, augmentant toujours

d'étendue, et diminuant de rapidité et d'éclat à mesure qu'ils

s'éloignent de ce point unique d'où ils reçoivent le mouvement et la

lumière. Ce sont les neuf choeurs des Anges, qui brûlent éternellement du

feu d'amour, et dont l'ardeur est plus grande selon qu'ils tournent de

plus près autour de ce point enflammé. Les Séraphins et les Chérubins

sont les premiers, ensuite les Trônes qui complètent le premier

ternaire: le second est composé des Dominations, des Vertus et des

Puissances; les Principautés et les Archanges forment les deux cercles

suivants, et le troisième de ce dernier ternaire est rempli par les

Anges.

[Note 351: C. XXVIII.]

Ce grand tableau, sur lequel Béatrix fixe long-temps les yeux[352],

comme le Dante ne l'avait pu faire, amène des explications sur l'essence

divine et sur la nature des Anges. Ces explications qui ne sont pas les

mêmes dans toutes les écoles de théologie, amènent à leur tour des

réflexions contre la vanité de la science, contre les savants et contre

les philosophes; mais Béatrix les maltraite encore moins que les

prédicateurs. Elle reproche à ceux-ci de débiter en chaire des fables et

des contes absurdes pour tromper le peuple. «Ils ne cherchent, dit-elle,

en prêchant, que des bons mots et des bouffonneries; et pourvu qu'ils

fassent bien rire, ils se gonflent dans leur froc et n'en demandent pas

davantage. Mais ce froc renferme quelquefois un tel oiseau, que si le

peuple pouvait le voir, il ne viendrait pas à lui pour recevoir les

pardons sur lesquels il se fie[353]; on en est devenu si fou sur la

terre, que sans témoin et sans preuve, on court à tous ceux qui sont

promis. C'est de cela que s'engraisse le porc de S. Antoine, et tant

d'autres qui sont pis que des porcs, et qui nous vendent de la fausse

monnaie pour de la bonne.» On voit que l'esprit satyrique du Dante ne

l'abandonne jamais, et que le bon goût l'abandonne souvent. Ces traits

contre les prédicateurs bouffons et contre les moines étaient vrais,

surtout contre ceux de son temps; mais lorsqu'on plane dans l'Empyrée,

au milieu des neufs choeurs des anges, il est dégoûtant de se sentir

rappelé à de si vils objets, et d'être forcé d'abaisser ses regards des

Trônes et des Dominations jusque sur le cochon de S. Antoine.

[Note 352: C. XXIX.]

[Note 353:

_Ma tale uccel nel bechetto s'annida

Che se'l volgo il vedesse, non torrebbe

La perdonanza di che si confida._]

On les relève bientôt: on se trouve au-dessus du neuvième ciel[354],

dans ce cercle, dit Béatrix, qui est toute lumière, cette lumière

intellectuelle qui est tout amour, cet amour du vrai bien qui est toute

joie, cette joie qui est au-dessus de toutes les douceurs[355]. Une

lumière éblouissante y coule en forme de rivière, entre deux bords

émaillés des plus admirables couleurs du printemps. Il en sort de vives

étincelles, qui vont s'abattre dans les fleurs et y paraissent

enchâssées comme des rubis dans de l'or. Ensuite, comme enivrées de

douces odeurs, elles se replongent dans le fleuve miraculeux, et lorsque

l'une y rentre, une autre en sort. Béatrix lit dans les regards du Dante

le désir qu'il a de savoir ce que sont toutes ces merveilles; mais elle

veut qu'auparavant il boive de l'eau de cette rivière. Il se courbe à

l'instant vers cette onde, comme un enfant se précipite vers le lait

maternel, quand il s'est réveillé beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire.

Aussitôt que ses paupières s'y sont désaltérées, ces fleurs et ces

étincelles se changent à ses yeux en un plus grand spectacle: il voit

les deux cours du ciel, c'est-à-dire, selon les interprètes, les anges

au lieu des étincelles, et les âmes humaines à la place des fleurs. Dans

un cercle de lumière émanée d'un rayon même de l'Éternel, cercle si

vaste que sa circonférence formerait autour du soleil une trop large

ceinture, sont disposés concentriquement, comme les feuilles d'une rose,

des milliers de siéges glorieux où sont assises ces deux divisions de la

cour céleste. La lumière éternelle est au centre, autour duquel les âmes

heureuses, qui sont revenues de leur exil sur la terre, occupent le

dernier rang. Elles se mirent incessamment dans la divine lumière; ainsi

qu'une colline riante se mire dans l'eau qui coule à ses pieds, comme

pour se voir parée d'une abondance d'herbes et de fleurs[356]. Si le

plus bas degré brille d'un si grand éclat, et s'il s'étend dans un si

prodigieux espace, quelle doit donc être l'étendue de cette rose, au

rang le plus élevé de feuilles? Béatrix fait admirer au poëte le nombre

de ces âmes revêtues de gloire, et le prodigieux contour de la cité

céleste. Presque tous ces siéges sont tellement remplis, qu'il y reste

désormais peu de places. On en voit un, surmonté d'une couronne, destiné

à l'empereur Henri VII; le même pour qui Dante écrivit son traité de la

_Monarchie_; l'idée de cet empereur lui rappelle le pape Clément V, son

ennemi, et la place qu'il lui a déjà promise en Enfer avec les

simoniaques, dans ce trou enflammé où Boniface VIII doit enfoncer

Innocent III, et Clément V enfoncer Boniface[357].

[Note 354: C. XXX.]

[Note 355: Je passe une très-belle et très-savante comparaison par

laquelle ce chant commence; je passe encore un nouvel éloge que le poëte

fait de Béatrix, en protestant plus que jamais de son impuissance à la

louer. Je cours au but, où le lecteur n'est pas plus impatient d'arriver

que je ne le suis moi-même.]

[Note 356:

_E, come clivo in acqua di suo imo

Si specchia, quasi per veder si adorno,

Quanto è nell' erbe e ne' fioretti opimo_, etc.

Il faut que l'on me passe l'expression _elles se mirent_, un peu commune

en français. Il n'y en avait point d'autre ici pour rendre le verbe

_specchiarsi_, qui est très-noble en italien.]

[Note 357: Voy. ci-dessus, p. 91 et 92.]

Au dessus de cette rose immense voltigeait l'innombrable milice des

anges[358], comme un essaim d'abeilles, qui tantôt vont chercher des

fleurs, et tantôt retournent au lieu où elles en parfument leurs

travaux; ces anges descendaient sans cesse sur la rose, et de-là

remontaient au séjour qu'habite éternellement l'objet de leur amour.

Leur visage brillait comme la flamme; leurs ailes étaient d'or, et le

reste de leur corps d'une blancheur qui effaçait celle de la neige.

Quand ils descendaient sur la fleur, ils y portaient de siége en siége

cette paix et cette ardeur qu'ils allaient puiser eux-mêmes en agitant

leurs ailes. Le poëte, après avoir peint avec complaisance tous les

détails de ce ravissant spectacle, exprime l'enchantement qu'il éprouve

par ce rapprochement singulier, où il trouve encore à placer un trait

contre son ingrate patrie. «Si les barbares venus des régions qui sont

sous la constellation de l'Ourse, s'étonnèrent à l'aspect de Rome et de

ses monuments, lorsque le Capitole dominait sur le reste du monde, moi

qui avais passé de l'humain au divin, du temps à l'éternité, et de

Florence chez un peuple juste et sensé[359], quelle fut la stupeur dont

je dus être rempli?» Il se compare à un pélerin qui se délasse en

regardant le temple où il est venu accomplir son voeu, et dont il espère

déjà redire toutes les merveilles. Il promenait ses regards sur tous ces

degrés lumineux, en haut, en bas, tout alentour. Il contemplait ces

visages qui inspirent la charité, ornés de la lumière qu'ils empruntent

et de leur propre joie, et sur lesquels respire tout ce qu'il y a de

sentimens honnêtes[360]. Dans le ravissement dont il est plein, il

éprouve le besoin d'interroger Béatrix; il veut se tourner vers elle, et

ne la trouve plus; mais à sa place un vieillard vénérable et tout

rayonnant de gloire, qu'elle a chargé de le guider pendant le reste de

son voyage. Elle est allée se replacer sur le siége de lumière qui lui

était destiné au troisième rang des âmes heureuses. Dante l'y voit de

loin, brillante d'un nouvel éclat et couverte des rayons de la divinité,

qu'elle réfléchit tout autour d'elle. De la plus haute région où se

forme le tonnerre, quand un oeil mortel plonge sur les mers, il ne

parcourt point une distance égale à celle qui sépare de Béatrix les yeux

de celui qui la regarde; mais il ne perd rien de sa beauté, parce

qu'aucun milieu n'intercepte ou n'altère son image. Il lui adresse

enfin, et les plus vives actions de grâce pour le soin qu'elle a pris de

le ramener, par des voies si extraordinaires, de l'esclavage à la

liberté, et la prière la plus ardente pour qu'elle conserve en lui,

jusqu'à son dernier moment, les magnifiques dons qu'elle lui a faits.

Béatrix, dans l'immense éloignement où elle est placée, le regarde, lui

sourit, et se retourne vers la source de l'éternelle lumière.

[Note 358: C. XXXI.]

[Note 359: _E di Fiorenza in popol giusto e sano._]

[Note 360: Rien de plus naïf et de plus doux que cette fin d'un

description magnifique:

_E vedea visi a carità suadi,

D'altrui lume fregiati e del suo viso,

E d'atti ornati di tutte onestadi._]

Le nouveau guide qu'elle lui a donné est saint Bernard. C'est avec lui

qu'il contemple le triomphe de Marie, assise au sommet du premier cercle

de la rose, et qui de-là domine sur toute la cour céleste. C'est de lui

qu'il apprend les causes des différents degrés qu'occupent, au-dessous

d'elle, les saints de l'ancien Testament et ceux du nouveau; qu'il

obtient, en un mot, toutes les explications qu'il avait jusqu'alors

reçues de Béatrix[361]. C'est lui enfin qui adresse, en faveur du Dante,

une longue et fervente prière à Marie[362], et qui obtient d'elle qu'il

soit permis à celui que Béatrix protège, de contempler la source de

l'éternelle félicité. Dante y fixe en effet les yeux; mais ni sa mémoire

ne peut lui rappeler, ni son langage ne peut exprimer tant de

merveilles. Il essaie cependant de rendre comment il a vu réuni par

l'amour en un seul faisceau, dans les profondeurs de l'essence divine,

tout ce qui est dispersé dans l'univers; la substance, l'accident et les

propriétés de l'une et de l'autre; et comment il a cru voir trois

cercles de trois couleurs différentes et de la même grandeur, dont l'un

semblait réfléchi par l'autre, comme l'arc d'Iris par un arc semblable,

et le troisième paraissait un feu également allumé par tous les deux.

Tandis qu'il regarde attentivement ce prodige, en s'efforçant de le

comprendre, il s'aperçoit que le second des trois cercles porte en soi,

peinte de sa propre couleur, l'effigie humaine. Ses efforts pour

pénétrer ce nouveau mystère, sont aussi vains que ceux du géomètre qui

cherche un principe pour expliquer l'exacte mesure du cercle[363]. Il y

renonçait enfin, lorsqu'un éclair frappe son âme, l'illumine et remplit

tout son désir. Mais il manque de pouvoir pour se retracer cette grande

image. Il reconnaît enfin son impuissance, et soumet sa volonté à cet

amour qui fait mouvoir le soleil et les autres étoiles.»

[Note 361: C. XXXII.]

[Note 362: C. XXXIII.]

[Note 363: C'est-à-dire, pour en trouver la quadrature, ou pour

trouver le rapport exact d'un carré avec la circonférence du cercle,

problème dont les géomètres ont renoncé depuis long-temps à chercher la

solution.]

C'est ainsi que se termine ce grand drame, qui, après avoir, pendant

plusieurs actes, mis sous les yeux du spectateur des événements variés

et de grands coups de théâtre, paraît manquer un peu par le dénoûment.

Mais ce dénoûment, dans sa simplicité, n'est-il pas, quand on l'examine

de plus près, le meilleur, et peut-être le seul que comportait le sujet

du poëme? C'est sur quoi je me permettrai quelques réflexions rapides.

_Dernières Observations._

Le désir de connaître, ou plutôt celui de communiquer ses connaissances

à son siècle, d'éclairer les hommes sur le sort qui les attendait dans

cette vie future dont tout le monde s'occupait alors, sans que la vie

présente en fût meilleure, et de revêtir des couleurs de la poésie, les

profondeurs théologiques où il s'était enfoncé toute sa vie; ce désir,

joint à celui de satisfaire ses passions politiques et de se venger de

ses oppresseurs, fut ce qui inspira au poëte l'idée de cet ouvrage,

auquel on donnera maintenant le titre qu'on voudra, mais qu'on ne peut

se dispenser, après l'avoir examiné dans toutes ses parties, de ranger

parmi les plus étonnantes productions de l'esprit humain. Il s'y

représente lui-même, avec toutes les faiblesses de l'humanité, sujet à

la crainte, à la pitié; flottant dans le doute, mais toujours avide de

savoir, et s'élevant du gouffre des Enfers jusqu'au-dessus de l'Empyrée,

avec la soif ardente de s'instruire, et l'espérance d'apprendre enfin

par tant de moyens surnaturels, ce qu'il n'est pas donné aux autres

hommes de connaître.

L'objet le plus éloigné de la portée de leur faible intelligence, et

celui que, dans tous les temps, ils se sont le plus obstinés à définir,

est ce régulateur universel, cet auteur de la première impulsion donnée

au mouvement général de la nature, cet être, en un mot, par qui on

explique ce qui est incompréhensible sans lui, mais plus

incompréhensible lui-même que tout ce qui sert à expliquer. Toutes les

religions le reconnaissent; chacune le représente à sa manière. Le

christianisme a des mystères qui lui sont propres; il en a aussi qui lui

sont communs avec des religions plus anciennes: le mystère fondamental

qui sert de base à tous les autres, celui qui a pour objet l'essence

divine, est de ce nombre. La foi se soumet et s'humilie devant ses

obscurités, mais elle ne les dissipe pas. En voyant Dante s'élever

toujours de lumière en lumière, escorté de différents guides

successivement chargés d'éclaircir ses doutes, et de ne laisser aucun

voile impénétrable à ses yeux, on ne doit pas s'attendre que celui qui

couvre le premier anneau de la chaîne mystérieuse soit entièrement levé;

mais à l'aspect des grandes machines qu'il employe pour expliquer des

mystères du second ordre, on sent naître et s'accroître de plus en plus

l'espérance de le voir créer, pour le premier de tous, une machine plus

grande et plus imposante encore, qui laissera dans l'esprit, au défaut

des éclaircissements qu'il n'est pas en son pouvoir de donner, une image

au-dessus de toutes les proportions connues, dont l'apparition

terrassera pour ainsi dire à la fois, et l'incrédulité rebelle, et

l'insatiable curiosité.

Mais quelque grande, quelque prodigieuse qu'eût été cette image,

n'eût-elle pas encore été plus démesurément au-dessous de ce qu'elle eût

voulu rendre, qu'au-dessus de ce que l'esprit humain peut concevoir?

Supposons que le poëte eût voulu tirer un autre parti de l'emblême

ingénieux des trois cercles, dont l'un est empreint de l'effigie

humaine; que doué du talent de faire parler, quand il le veut, tous les

objets de la nature et tous ceux que crée son génie, il eût essayé de

donner une voix surnaturelle à cet emblême de la Divinité une et

triple, l'abîme de lumière où il est placé comme dans un sanctuaire,

aurait tremblé: tous les saints et tous les anges dont est peuplé

l'Empyrée auraient tressailli de respect et seraient restés en silence;

la la triple voix, fondue en une seule harmonie, se serait fait

entendre; elle aurait énoncé ce que l'Éternel permet que l'on connaisse

de sa nature, et reproché à l'homme, avec la véhémence que l'Écriture

donne souvent à _Jéhovah_, sa curiosité sur ce que cette nature a

d'obscurités impénétrables. Voilà sans doute un dénoûment dans le goût

moderne, et qui, rendu en vers dignes du Dante, aurait fait beaucoup de

fracas; mais tout ce fracas n'eût-il pas été en pure perte? N'eût-il pas

été froid et mesquin par cette affectation même de grandeur, par cette

ambition déplacée de donner un langage à celui que notre oreille ne peut

entendre, et d'oser faire parler l'homme par la voix de Dieu? Dante a

donc fait sagement de finir avec cette brièveté religieuse, et de nous

donner une dernière leçon en trompant, pour ainsi dire, l'attente où il

nous avait mis lui-même d'une chose impossible et hors de la portée du

génie humain. Un rayon de la grâce l'illumine et lui montre tout à coup

le fond de l'inexplicable mystère. Cette faveur est pour lui seul: il ne

peut trouver dans son imagination ni dans sa mémoire aucune image pour

la rendre sensible; l'Être éternel ne lui permet pas, et il se soumet à

sa volonté. Ce dénoûment est tout ce qu'il devait, tout ce qu'il pouvait

être: le poëte n'a plus rien à nous dire, et l'objet de son poëme, comme

celui de son voyage est rempli.

Après l'avoir suivi dans ce voyage, d'aussi près que nous l'avons fait,

nous sommes plus en état qu'on ne l'est d'ordinaire d'en apprécier la

marche hardie et l'étonnante conception. Le poëme du Dante a cela de

particulier, que seul de son espèce, n'ayant point eu de modèle, et ne

pouvant en servir, ses beautés sont toutes au profit de l'art, et ses

défauts n'y sont d'aucun danger. Quel poëte aujourd'hui, ayant à peindre

un Enfer, y mettrait des objets ou dégoûtants, ou ridicules, ou d'une

exagération gigantesque, tels que ceux que nous y avons vus, et surtout

tels que ceux que je n'ai osé y faire voir? Quel poëte, voulant

représenter le séjour céleste, figurerait en croix ou en aigle, sur

toute la surface d'une planète, d'innombrables légions d'âmes heureuses,

ou les ferait couler en torrent? Quel autre préférerait d'expliquer sans

cesse des dogmes, plutôt que de peindre des jouissances et

d'inaltérables félicités? Il en est ainsi des autres vices de

composition que l'on aperçoit aisément dans la _Divina Commedia_, et sur

lesquels il est par conséquent inutile de s'appesantir.

La distribution faite par le poëte, dans les différentes parties de son

ouvrage, des matériaux poétiques qui existaient de son temps, et la

manière dont il a su les y employer, peuvent donner lieu à d'autres

observations.

Le génie du mal et le génie du bien, personnifiés dans les plus

anciennes mythologies de l'orient, et toujours aux prises l'un avec

l'autre, devinrent dans le christianisme, les anges de lumière et les

anges de ténèbres, ou, populairement parlant, les anges et les diables.

On se servit surtout des derniers pour effrayer le peuple: on représenta

ces mauvais génies sous les traits les plus hideux; lorsqu'on les fit

paraître dans des farces grossières, destinées à exalter l'esprit de la

multitude par la peur, on voulut aussi que ces spectacles ne fussent pas

assez tristes pour qu'elle ne pût s'y plaire; les diables furent chargés

de l'égayer par des bouffonneries; on ajouta des traits ridicules à

leurs attributs effrayants; on leur donna des queues et des cornes; on

les arma de fourches; on en fit à la fois des monstres horribles et de

mauvais plaisants. Il eût été difficile que Dante écartât de son Enfer,

ces honteuses caricatures. Il était réservé à un autre grand poëte de

concevoir et de peindre le génie du mal sous de plus nobles traits; de

le représenter sous ceux d'un ange, dont le front porte encore la

cicatrice des foudres de l'Éternel, et qui n'est en quelque sorte

dépouillé que de l'excès de sa splendeur. Mais il ne faut pas oublier

que Milton, qui a beaucoup profité du Dante, écrivit trois cent

cinquante ans après lui.

Le christianisme n'attribue à son Enfer, que deux genres de supplices;

le feu et la damnation éternelle, c'est-à-dire l'éternelle privation du

souverain bien. Dante emprunta de l'Enfer des anciens, l'idée d'une

variété de tourments assortie à la diversité des crimes; et cette idée,

qui le sauva d'une uniformité fatigante, lui fournit des tableaux

nombreux, des contrastes et des gradations de terreur. Les vents, la

pluie, la grêle, des insectes dévorants et rongeurs, des tombeaux

embrasés, des sables brûlants, des serpents monstrueux, des flammes, des

plaines glacées, et enfin un océan de glace transparente, sous laquelle

les damnés souffrent et se taisent éternellement, telles sont les

terribles ressources qu'il trouva dans cette idée féconde; nous avons vu

le parti qu'il en sut tirer, et les couleurs aussi fidèles

qu'énergiques, qu'il répandit sur ces tableaux lugubres et douloureux.

Ce sont encore des tortures que présente le _Purgatoire_; mais elles ne

sont plus aussi tristes, aussi pénibles pour le lecteur. Un mot, ou

plutôt le sentiment qu'il exprime, fait seul ce changement; c'est

l'espérance. On eut ordre de la laisser aux portes de l'Enfer; aux

portes du Purgatoire on la retrouve toute entière. Elle y est; elle en

pénètre toutes les parties. Elle anime les sites variés et champêtres

que le poëte nous fait parcourir; elle est dans les airs, dans les

rayons de la lumière, dans les souffrances mêmes, ou du moins dans les

chants de ceux qui souffrent; elle est enfin comme personnifiée dans

ces beaux anges, dans ces légers et brillants messagers du ciel,

préposés à la garde de chaque cercle, et dont la vue rappelle sans cesse

qu'on n'y est que pour en sortir.

Le _Paradis_ ne pouvait offrir qu'un bonheur pur, sans gradation et sans

mélange. C'était un écueil dangereux pour le poëte, et il n'a pas su

l'éviter. Les saints, placés dans différentes sphères, n'ont à décrire

que la même félicité. Le seul moyen de variété, à quelques digressions

près, qui ne sont pas toutes également heureuses, est dans l'explication

des difficultés que la théologie se charge de résoudre; et ce moyen,

très-satisfaisant sans doute pour ceux qui sont par état livrés à ces

sortes d'études, l'est très-peu pour les autres lecteurs. Aussi, dans le

pays même de l'auteur, où ces études sont toujours, par de bonnes

raisons, les premières et les plus importantes de toutes, le Paradis est

ce qu'on lit le moins, quoique Dante n'y ait pas répandu moins de poésie

de style que dans les deux autres parties, et que peut-être même, parce

qu'il avait des choses plus difficiles à exprimer, il ait mis dans son

expression poétique une élévation plus continue, plus d'invention et de

nouveauté. Que n'a-t-il pris, pour le bonheur des élus, la même licence

que pour les tourments des damnés! Que n'a-t-il gradué l'un comme il a

fait les autres! Il avait pour modèle les occupations diverses des

héros dans l'Élysée antique, comme il avait eu les supplices variés du

Tartare; et sans doute on lui aurait aussi volontiers pardonné cette

seconde innovation que la première.

Dans les trois parties de son poëme, il eut pour fonds inépuisable son

imagination vaste, féconde, élevée, sensible, habituellement portée à la

mélancolie, susceptible pourtant des impressions les plus agréables et

les plus douces, comme des plus douloureuses et des plus terribles. Mais

il donna pour aliment à cette faculté créatrice, dans l'Enfer, les

tristes et menaçantes superstitions des légendes; dans le Purgatoire,

les visions quelquefois brillantes de l'Apocalypse et des Prophètes;

dans le Paradis, les graves autorités des théologiens et des Pères. Il

en résulte dans le premier, des impressions lugubres, mais souvent

profondes; dans le second, des émotions agréables et consolantes; dans

le troisième, de l'admiration pour la science, pour le génie

d'expression, pour la difficulté vaincue; mais, ce qui est toujours

fâcheux dans un poëme, tout cela mêlé d'un peu d'ennui.

J'ai beaucoup parlé des beautés de ce poëme, et fort peu de ses défauts.

Ce n'est pas que je ne reconnaisse ceux que ses plus grands admirateurs

en Italie même, ont avoués[364]. Le plus grand, dans l'ensemble, est de

manquer d'action, et par conséquent d'intérêt. Que Dante achève ou non

son voyage, que sa vision aille jusqu'à la fin ou soit interrompue,

c'est ce qui nous importe assez peu. Où manque une action principale, il

n'y a de point d'appui que les épisodes, et un poëme tout en épisodes

ne peut ni soutenir toujours l'attention, ni ne la pas fatiguer

quelquefois. Le défaut le plus choquant dans les détails est peut-être

ce mélange continuel, cet _accozzamento_, comme disent les Italiens, de

l'antique avec le moderne, et de l'Histoire sainte, avec la Fable.

L'obscurité habituelle en est un autre qui n'est pas moins importun.

Cette obscurité est aussi souvent dans les choses que dans les mots;

elle est dans le tour singulier, quelquefois dur et contraint des

phrases, dans la hardiesse des figures, nous dirions en vieux langage,

dans leur _étrangeté_. Un bon commentaire fait disparaître en partie les

désagréments de ce défaut; mais lors même qu'avec ce secours et celui

d'une longue étude, on est parvenu à se rendre familières la langue de

l'auteur, ses illusions, ses hardiesses et la fréquente bizarrerie de

ses tours, on l'entend, mais toujours avec quelque peine; et quand on a

vaincu les difficultés, on n'est pas encore dispensé de la fatigue.

[Note 364: C'est ce qu'a fait récemment à Naples un critique

judicieux, M. _Giuseppe di Cesare_, membre de l'Académie italienne, de

l'Académie florentine et d'autres Académies toscanes, et associé

correspondant de la société royale d'encouragement, établie à Naples.

Dans un examen de la _Divina Commedia_, divisé en trois discours, qu'il

a publié en 1807, petit in-4°., il apprécie avec goût le mérite du plan,

de la conduite et du style de ce poëme; mais il avoue aussi les défauts,

et de la conduite et du style. Il convient que le mélange du sacré avec

le profane, que certains détails bas et ignobles, que plusieurs

imitations serviles et hors de propos de Virgile, que l'affectation de

s'enfoncer dans un chaos théologique et symbolique vers la fin du

_Purgatoire_, et d'y rester enveloppé dans presque tout le _Paradis_,

sont des vices de conduite qu'on ne peut excuser. Il en reconnaît de

cinq espèces dans le style: pensées fausses, expressions triviales et

proverbes vulgaires, froids jeux de mots, images basses et quelquefois

indécentes, abus fréquents de la langue latine; il ne dissimule rien, il

prouve l'existence de chacun de ces défauts par des exemples. Mais il

n'en soutient pas moins, ni avec moins de raison, que malgré les vices

du premier genre, il y a dans la conduite et dans le plan de la _Divina

Commedia_, plus de jugement et de régularité qu'on ne le croit

communément, et qu'on devra toujours regarder ce poëme comme l'un des

plus ingénieux et des plus sublimes qu'ait produit l'esprit humain; que

malgré les défauts du second genre, le style du Dante sera toujours un

vrai modèle d'élocution poétique, et qu'on doit même le préférer encore

à celui de tous les autres grands poëtes qui sont venus après lui.

Je saisirai cette occasion de remercier M. _di Cesare_, au nom de la

littérature française et en mon propre nom. Les lettres françaises

doivent lui savoir gré de la modération et des égards avec lesquels il

relève les jugements inconsidérés que Voltaire a portés sur le Dante.

«De tout ce qui précède, dit-il, on peut conclure que Voltaire n'a rien

ajouté à sa réputation quand il a parlé de la _Divina Commedia_ comme

d'un poëme extravagant et monstrueux, parce qu'il en a parlé peut-être

sans l'entendre. Mais je n'oserai accuser ce français illustre (_quel

sommo francese_) d'autre chose que d'un jugement précipité; persuadé

comme je le suis, que, sans une très-longue étude, et une patience

infinie, on ne peut absolument sentir le prix et goûter les beautés du

père de la poésie italienne, et que si cela n'est pas tout-à-fait

impossible à un ultramontain, comme l'a montré M. de Mérian, et

dernièrement à Paris M. Ginguené, _nelle sue belle lezioni su Dante_,

cela est certainement d'une difficulté incalculable, puisqu'on ne peut

pas dire que ce soit chose facile même pour les Italiens.» _Esame della

Divina Commedia_, etc., cap. IV, p. 19 et 20. Ces leçons dont l'auteur

parle avec tant d'indulgence sont celles que j'avais faites quelques

années auparavant à l'Athénée, que plusieurs Italiens instruits

voulaient bien venir entendre, et que je publie aujourd'hui.]

Mais il ne faut pas oublier que Dante créait sa langue; il choisissait

entre les différents dialectes nés à la fois en Italie, et dont aucun

n'était encore décidément la langue italienne; il tirait du latin, du

grec, du français, du provençal, des mots nouveaux; il empruntait

surtout de la langue de Virgile, ces tours nobles, serrés et poétiques

qui manquaient entièrement à un idiome borné jusqu'alors à rendre les

choses vulgaires de la vie, ou tout au plus, des pensées et des

sentiments de galanterie et d'amour. Il faut se rappeler encore qu'en

donnant à son poëme le nom de _Commedia_ par des motifs que j'ai

précédemment expliqués, il se réserva la privilége d'écrire dans ce

style moyen et même souvent familier qui est en effet celui de la

comédie, et que ce fut pour ainsi dire à son insu, ou du moins sans

projet comme sans effort, qu'il s'éleva si souvent jusqu'au sublime.

Dans un siècle si reculé, après une si longue barbarie et de si faibles

commencements, on est surpris de voir la poésie et la langue prendre une

démarche si ferme et un vol si élevé. Dans ses vers on voit agir et se

mouvoir chaque personne, chaque objet qu'il a voulu peindre. L'énergie

de ses expressions frappe et ravit; leur pathétique touche; quelquefois

leur fraîcheur enchante; leur originalité donne à chaque instant le

plaisir de la surprise. Ses comparaisons fréquentes et ordinairement

très-courtes, quelquefois pourtant de longue haleine et arrondies, comme

celles d'Homère, tantôt nobles et relevées, tantôt communes et prises

même des objets les plus bas, toujours pittoresques et poétiquement

exprimées, présentent un nombre infini d'images vives et naturelles, et

les peignent avec tant de vérité qu'on croit les avoir sous les yeux.

Enfin si l'on excepte la pureté continue du style, que l'époque et les

circonstances où il écrivait ne lui permettait pas d'avoir, il posséda

au plus haut degré toutes les qualités du poëte, et partout où il est

pur, ce qui est beaucoup plus fréquent qu'on ne pense, il est resté le

premier et fort au-dessus de tous les autres.

Cette supériorité qu'il conserve est une sorte de phénomène digne de

quelques réflexions[365]. Par un effort bien remarquable de la nature,

tous les arts renaissaient alors presque à la fois dans la Toscane

libre. _Giotto_, ami du Dante, y faisait fleurir la peinture. Il avait

été précédé de _Giunta_, de Pise; de _Guido_, de Sienne; de _Cimabué_,

de Florence. Il les effaça tous; et l'on crut que personne ne pourrait

l'effacer. _Masaccio_ vint, et fit faire à l'art un pas immense par la

perspective des corps solides, et par la perspective aérienne que

_Giotto_ avait ignorées; mais bientôt il fut surpassé lui-même dans

toutes les parties de la peinture, par André _Mantegna_, et plus encore

par Michel-Ange et par les autres grands peintres qui s'élevèrent

presque en même temps dans l'Italie entière. Si l'on regarde auprès des

tableaux d'un Raphaël, d'un Léonard de Vinci, d'un Titien, d'un Corrège,

d'un Carrache et de tant d'autres, les tableaux de ce _Giotto_ qui eut

de son vivant tant de renommée, on n'y trouve plus aucune des qualités

qui constituent le grand peintre, et l'on est forcé de reconnaître

l'enfance de l'art dans ce qui en parut alors la perfection.

[Note 365: Voy. dans les _Elogj di Dante Alighieri, Angelo

Poliziano_, etc., publiés par _Angelo Fabroni_, Parme, 1800, la lettre

de _Tamaso Puccini_, à la fin de l'éloge du Dante.]

La sculpture faisait ses premiers essais sous le ciseau de Nicolas et de

Jean de Pise, et l'on regardait comme des prodiges les chaires et les

autres ornements dont ils décoraient les églises de Pise, leur patrie,

de Sienne, de _Pistoia_; ils ne faisaient pourtant qu'ouvrir la route à

un _Donatello_, à un _Ghiberti_, à un _Cellini_; et ceux-ci ne parurent

plus rien auprès du grand Michel-Ange. Dans l'architecture, _Arnolpho di

Lapo_ avait élevé à Florence le grand palais de la république; son

style, qu'on appelait sublime, ne fut plus que du vieux style quand on

vit l'_Orcagna_ élever, à côté de ce palais, sa loge des _Lanzi_.

L'_Orcagna_ devint petit auprès de _Brunelleschi_. Et que devint à son

tour le style tourmenté de cet architecte célèbre devant le caractère

imposant et _grandiose_ de ce Michel-Ange Buonarotti, qu'on retrouve au

premier rang dans tous les arts, et devant la pureté exquise des

_Peruzzi_ et des _Palladio_?

Dans la poésie, au contraire, Dante s'élève tout-à-coup comme un géant

parmi des pygmées; non seulement il efface tout ce qui l'avait précédé,

mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui

ôter. Pétrarque lui-même, le tendre, l'élégant, le divin Pétrarque, ne

le surpasse point dans le genre gracieux, et n'a rien qui en approche

dans le grand ni dans le terrible. Sans doute le caractère principal du

Dante n'est pas cette mélodie pure qu'on admire avec tant de raison dans

Pétrarque; sans doute la dureté, l'âpreté de son style choque souvent

les oreilles sensibles à l'harmonie, et blesse cet organe superbe que

Pétrarque flatte toujours; mais, dans ses tableaux énergiques, où il

prend son style de maître, il ne conserve de cette âpreté que ce qui est

imitatif, et dans les peintures plus douces elle fait place à tout ce

que la grâce et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus

délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est aussi le peintre touchant de

Françoise de Rimini. Mais, de plus, combien dans toutes les parties de

son poëme n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de

représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des

objets champêtres, où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont

au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne les lit pas dans la

langue originale! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et

précieux avantage, c'est qu'il est toujours simple et vrai; jamais un

trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment ou un

tableau de nature. Il est naïf comme la nature elle-même, et comme les

anciens, ses fidèles imitateurs.

Deux siècles entiers après lui, l'Arioste et ensuite le Tasse, dans des

sujets moins abstraits et plus attachants, dégagés de cette obscurité

qui naît ou des allusions ignorées, ou des mots que Dante créait et que

la nation ne conserva point, ou des tours anciens qui n'ont pu rester

dans la langue, composèrent deux poëmes très-supérieurs à celui du

Dante, par l'intérêt qu'ils inspirent et le plaisir continu qu'ils

procurent: mais on ne peut pas dire pour cela qu'ils soient au-dessus de

lui, puisque partout où il est beau, ses beautés sont rivales des leurs,

et le plus souvent même les surpassent. On sent moins d'attrait à le

relire, mais quand il s'agit de le juger, ou n'ose plus le mettre

au-dessous de personne.

Pendant un ou deux siècles, sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie;

on cessa de le tant admirer, de l'étudier, même de le lire. Aussi la

langue s'affaiblit, la poésie perdit sa force et sa grandeur. On est

revenu au _gran Padre Alighier_, comme l'appelle celui des poëtes

modernes qui a le plus profité à son école[366]; et la langue italienne

a repris sa vigueur, sans rien perdre de sa grâce et de son éclat; et

les _Alfieri_, les _Parini_, pour ne parler que de ceux qui ne sont

plus, ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes long-temps

amollies et détendues de la lyre toscane. _Alfieri_ surtout eut bien

raison de l'appeler son père: un seul trait fera connaître jusqu'où

allait son admiration pour lui; et je terminerai ce que j'avais à dire

sur Dante par ce jugement d'un grand poëte, si digne de l'apprécier.

[Note 366: Alfiéri.]

_Alfieri_ avait entrepris d'extraire de la _Divina Commedia_ tous les

vers remarquables par l'harmonie, par l'expression, ou par la pensée.

Cet extrait, tout entier de sa main, a 200 pages in-4°. de sa petite

écriture, et n'est pas fini. Il en est resté au 19e. chant du Paradis;

j'ai lu ce cahier précieux, et j'ai remarqué au haut de la première page

ces propres mots, écrits en 1790: _Se avessi il coraggio di rifare

questa fatica, tutto ricopierei, senza lasciarne un' iota, convinto per

esperienza che più s'impara negli errori di questo, che nelle bellezze

degli altri._ «Si j'avais le courage de recommencer ce travail, je

recopierais tout, sans en laisser une syllabe, convaincu par expérience

qu'on apprend plus dans les fautes de celui-ci que dans les beautés des

autres.»

Mais il est temps de quitter le Dante. Nous nous sommes arrêtés plus

long-temps avec lui que nous ne le ferons avec aucun autre poëte

italien. On le lit peu; on lira peut-être plus volontiers cette analyse:

peut-être fera-t-elle trouver de l'attrait et de la facilité à étudier

l'original même; et alors on aura beaucoup gagné. Séparons-nous donc de

lui, mais ne l'oublions pas; et avant de nous occuper d'un autre grand

poëte qui tient après lui, ou si l'on veut, avec lui le premier rang,

revenons sur toute la partie de ce siècle où nous n'avons jusqu'ici vu

que le Dante, et où d'autres objets méritent de fixer notre attention.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 14 / 25 题