Je suis, lui répond le Dante, un homme qui, lorsque l'amour l'inspire,
écrit, et se contente de publier ce qu'il lui dicte au fond du
coeur[242]. O mon frère, reprend le vieux poëte, je vois maintenant ce
qui nous a retenus, moi et les poëtes de mon temps[243], loin de ce
nouveau style, de ce style si doux que j'entends aujourd'hui. Je vois
que vos plumes se tiennent strictement attachées aux paroles de celui
qui vous dicte; c'est ce que ne firent certainement pas les nôtres; et
plus dans le dessein de plaire on veut ajouter d'ornements, moins il
peut y avoir de rapports de l'un à l'autre style». Dante donne ici en
peu de mots toute la poétique d'un genre aimable, ou pour obtenir de
vrais succès il ne faut point écrire d'après son imagination, mais
d'après son coeur.
[Note 242:
_Io mi son' un che, quando
Amore spira, noto, ed in quel modo
Ch' ei detta dentro, vo significando_.]
[Note 243: Il nomme le Notaire, _il Notaio_, c'est-à-dire, _Jaropo
da Lentino_, qui était notaire en Sicile, et _Guittone_, ou _Frà
Guittone d'Arezzo_. J'ai parlé de ces deux poëtes, t. I, pages 403 et
418.]
Pendant un entretien du Dante avec Forèse, dans lequel le poëte se fait
prédire la chute et la fin tragique du chef de la faction des Noirs, qui
l'avait fait bannir de Florence[244], les ombres s'éloignent avec la
double légèreté que leur donnent leur maigreur et leur volonté[245].
Forèse va les rejoindre, et Dante continue sa route avec les deux
autres poëtes. Un second arbre, différent du premier, paraît encore
devant eux; ses branches plient sous le fruit. Une foule empressée
l'entoure, en tendant les mains vers ses branches, et criant comme des
enfants qui demandent un objet qu'on leur refuse. Une voix qui sort de
cet arbre, apprend aux trois voyageurs qu'au-dessus se trouve l'arbre
dont Ève mangea la pomme, et que celui-ci en est un de ses rejetons.
Cette voix leur rappelle aussi deux traits, l'un de la Fable, et l'autre
de l'Écriture, où l'on voit des malheurs causés par l'intempérance[246].
[Note 244: _Corso Donati_ se rendit si puissant à Florence après en
avoir fait chasser les Blancs, qu'il devint suspect au peuple. Dans un
tumulte populaire excité contre lui, il fut cité et condamné. Le peuple
se porta à sa maison avec l'étendard ou gonfalon de justice. _Corso_ se
défendit courageusement avec quelques amis; mais, vers la fin du jour,
il essaya de s'échapper. Poursuivi par des soldats catalans qu'il ne put
gagner, il tomba de cheval; son pied s'engagea dans l'étrier; il fut
traîné quelque temps sur la terre, et enfin massacré par les soldats.
Cet événement arriva en 1308. Il paraît qu'il était alors récent; et
l'on voit par-là où en était le Dante de la composition de son poëme
l'an 1308 ou au plus tard en 1309. Au reste Forèse, dans cette
prédiction du passé, ne nomme point Corso, et parle avec une obscurité
mystérieuse, qui non seulement est le style ordinaire des prophéties,
mais qui convenait particulièrement à un frère parlant du meurtre de son
frère, quoiqu'ils fussent de deux partis opposés.]
[Note 245:
_E per magrezza e per voler leggiera_.]
[Note 246: Les Centaures qui voulurent, dans l'ivresse, enlever à
Pirithoüs sa jeune épouse, et furent vaincus par Thésée; et les Hébreux,
que Gédéon, marchant contre les Madianites, ne voulut point admettre
dans son armée, parce que, brûlés par la soif, ils avaient bu trop
abondamment et trop à leur aise, de l'eau d'une fontaine. Où notre poëte
allait-il donc chercher à tout moment des contrastes et des disparates
aussi bizarres?]
Un ange paraît, le plus brillant qui leur ait encore servi de guide. Le
verre ou le métal embrasé dans la fournaise, ont moins d'éclat que son
visage; mais sa voix n'en est pas moins suave, ni le vent de ses ailes
moins rafraîchissant et moins doux. «Tel que Zéphir au mois de mai,
lorsqu'il annonce l'aurore, s'agite et répand les parfums qu'il exprime
de l'herbe et des fleurs, tel, dit le poëte, je sentis sur mon front un
vent léger, telles je sentis s'agiter les ailes d'où s'exhalait un
souffle parfumé d'ambroisie[247]».
En montant, sous la conduite de cet ange, vers le septième et dernier
cercle, Dante occupé de ce qu'il vient de voir, voudrait apprendre
comment des âmes, qui n'ont aucun besoin de se nourrir, peuvent éprouver
la maigreur et la faim[248]; Stace, invité par Virgile, entreprend de le
lui expliquer. Sa théorie sur la partie du sang destinée à la
reproduction de l'homme; sur cette reproduction, sur la formation de
l'âme végétative et de l'âme sensitive dans l'enfant avant sa naissance,
sur leur développement lorsqu'il est né, sur ce que devient cette âme
après la mort, emportant avec elle dans l'air qui l'environne une
empreinte et comme une image du corps qu'elle animait sur la terre; tout
cela n'est ni d'une bonne physique, ni d'une métaphysique saine; mais
dans ce morceau de plus de soixante vers, on peut, comme dans plusieurs
morceaux de Lucrèce, admirer la force de l'expression, la poésie de
style, et l'art de rendre avec clarté, en beaux vers, les détails les
plus difficiles d'une mauvaise philosophie, et d'une physique pleine
d'erreurs.
[Note 247:
_E quale annunziatrice degli albori
L'aura di maggio muovesi, e olezza
Tutta impregnata dall'erba e da' fiori_, etc.]
[Note 248: C. XXV.]
Dans le dernier cercle où nos poëtes sont parvenus, des flammes ardentes
s'élèvent de toutes parts; à peine, entre elles et le bord du précipice,
peuvent-ils trouver un passage. Des chants qui partent du sein même de
ces flammes, en faisant l'éloge de la chasteté, et en rappelant
d'anciens exemples de cette vertu[249], leur apprennent que c'est ici
qu'est puni le vice contraire. Parmi ceux qui en furent atteints, et
dont le poëte distingue les différentes espèces plus clairement que je
ne le puis faire[250], Dante reconnaît _Guido Guinizzelli_, qui l'avait
précédé dans la carrière poétique, et dont il admirait les vers. Il
n'ose approcher de lui pour l'embrasser, à cause des flammes qui
l'environnent; mais il regarde avec attendrissement celui qu'il nomme
son père, et le père d'autres poëtes meilleurs que lui, qui leur apprit
à chanter avec douceur et avec grâce des poésies d'amour. _Guido_,
surpris de tant de marques de respect et de tendresse, lui en demande la
cause. Ce sont, répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera
d'aimer tant que durera le style moderne[251]. _Guido_, sensible à ses
éloges, mais peut-être plus modeste en Purgatoire qu'il ne l'était dans
ce monde, lui montre un autre poëte qu'il dit les mériter mieux: c'est
Arnault Daniel, troubadour provençal, qui surpassa tous les écrits
d'amour en vers, et tous les romans en prose[252]. Ceci indique
clairement l'influence qu'avaient eue les Troubadours sur la poésie
italienne, dans ses premiers temps, et l'admiration que Dante conservait
pour eux à une époque où c'était bien de lui qu'on pouvait dire qu'il
les avait surpassés tous. Il les aurait égalés dans leur propre langue;
aussi met-il dans la bouche d'Arnault une réponse en huit vers
provençaux, que ce Troubadour finit en le suppliant de se souvenir de sa
douleur; c'est-à-dire, de faire pour lui des prières qui la terminent:
Arnault rentre ensuite dans les flammes qui le dérobent à la vue, comme
_Guido_ y est rentré, après avoir fait la même demande.
[Note 249: Ils font entendre les paroles de Marie à l'ange qui lui
annonce qu'elle concevra: _Virum non cognosco_; et un moment après c'est
Diane, qui chassa Calisto parce qu'elle avait cédé au poison de Vénus:
_Che di Venere avea sentito il tosco_.
Puis toutes ces voix célèbrent des maris et des femmes qui ont vécu
chastement. Toujours le même systême; et jamais un trait de la Bible,
qui n'en amène, par opposition, un de la Fable.]
[Note 250: C. XXVI. Je passe ici tous les détails, les uns comme
inutiles, les autres comme impossibles à rendre dans notre langue et
dans nos moeurs.]
[Note 251: Nous avons vu précédemment, t. I, p. 410, note 1, qu'on
avait eu tort de vouloir s'appuyer de ce passage pour prouver que _Guido
Guinizzelli_ avait été l'un des maîtres du Dante; il prouve positivement
le contraire.]
[Note 252:
_Versi d'amore e prose di romanzi
Soverchiò tutti_.]
Un obstacle reste encore à franchir pour sortir de ce dernier
cercle[253]; ce sont ces flammes mêmes qui en remplissent l'enceinte.
Quoique invité par l'ange, et fortement encouragé par Virgile, Dante
craint d'approcher de ce feu qu'il faut traverser; mais son maître
emploie enfin un motif tout puissant sur lui. «Vois, mon fils, lui
dit-il, entre Béatrix et toi, il n'y a plus que ce seul mur.» Comme au
nom de Thisbé, continue le poëte, Pyrame, près de mourir, ouvrit les
yeux et la regarda, lorsque le fruit du mûrier prit une couleur
vermeille[254], ainsi céda toute ma résistance, et je me tournai vers
mon sage guide, quand j'entendis le nom qui renaît sans cesse dans mon
coeur.» Virgile entre dans les flammes; Stace et Dante le suivent. Le
maître, pour soutenir le courage de son élève, lui parle encore de
Béatrix, dont il croit, dit-il, voir déjà briller les yeux. Je ne sais,
mais il me semble qu'il y a un grand charme dans ce souvenir puissant
d'une passion si ancienne et si pure.
[Note 253: C. XXVII.]
[Note 254:
_Come al nome di Tisbe op rse'l ciglio
Piramo, in su la morte, e riguardalla,
Allor che'l gelso diventò vermiglio_, etc.]
En s'échappant, pour la dernière fois, de ce séjour où le sentiment de
l'espérance est toujours flétri par le spectacle des peines, le poëte,
désormais tout entier à l'espérance, paraît s'élancer dans un ordre tout
nouveau d'idées, de sentiments et d'images. Entouré, par la force de son
imagination créatrice, d'objets riants et mystérieux, il donne à son
style pour les peindre, la teinte même de ces objets. Sa marche, son
repos, ses moindres gestes sont fidèlement retracés; il puise ses
comparaisons, comme ses images, dans les tableaux les plus simples et
les plus doux de la vie champêtre. Il monte les degrés où le soleil, qui
se couche derrière lui, projette au loin l'ombre de son corps. Cette
ombre s'accroît, et disparaît bientôt dans l'obscurité générale: la nuit
s'étend sur la montagne. Les trois poëtes se couchent, en attendant le
jour, chacun sur un des échelons qui y conduisent. «Tels que des chèvres
légères et capricieuses sur la cime des monts avant d'avoir pris leur
pâture[255], se reposent en silence, et ruminent à l'ombre, pendant la
plus grande chaleur du jour, gardées par le berger, qui s'appuie sur sa
houlette, et qui veille à leur sûreté; ou tel que le pasteur, loin de sa
chaumière, reste éveillé toute la nuit auprès de son troupeau,
regardant sans cesse si quelque bête féroce ne vient point le disperser;
tels nous étions tous trois, moi comme la chèvre, eux comme les bergers,
renfermés dans l'espace étroit qui conduisait sur la montagne.»
[Note 255:
_Quali si fanno, ruminando, manse
Le capre, state rapide e proterve,
Sopra le cime, prima che sien pranse,
Tacite all'ombra, mentre che'l sol ferve_, etc.]
Couché sur ces marches pendant une belle nuit, il regarde briller les
étoiles qui lui paraissent plus éclatantes et plus grandes qu'à
l'ordinaire; il s'endort enfin à l'heure où l'astre de Vénus paraît vers
l'orient. Voici encore un songe, une vision, mais qui n'a plus rien
d'incohérent et de funeste. Il voit dans une riche campagne la belle et
jeune _Lia_ qui va chantant et cueillant des fleurs pour se faire une
guirlande. «Ma soeur Rachel, dit-elle dans son chant, ne peut se détacher
de son miroir; elle y est assise tout le jour. Elle se plaît à
contempler la beauté de ses yeux, comme je me plais à voir l'ouvrage de
mes mains; voir est pour elle un plaisir, comme agir en est un pour
moi.» Sous l'emblême de ces deux filles de Laban, les interprètes
reconnaissent tous ici l'image de la vie active et de la vie
contemplative; et cette allégorie du moins est pleine de mouvement et de
grâce.
Le sommeil du Dante se dissipe en même temps que les ténèbres de la
nuit. Virgile lui annonce qu'il touche au terme de son voyage; que ce
jour même le doux fruit que les mortels recherchent avec tant de soins
et de peines, apaisera la faim qui le dévore. Ils arrivent ensemble au
haut de ces degrés rapides; Virgile lui dit alors: «Mon fils, tu as vu
le feu qui doit s'éteindre et le feu éternel; tu es arrivé au point
au-delà duquel ma vue ne peut plus s'étendre. J'ai employé à t'y
conduire mon génie et mon art. Prends désormais ton plaisir pour guide.
Tu es hors des routes difficiles, et des voies étroites. Vois ce soleil
qui rayonne sur ton visage, vois l'herbe tendre, les fleurs et les
arbrisseaux que cette terre produit sans culture: tu peux t'y asseoir;
tu peux y marcher à ton gré, en attendant l'arrivée de celle dont les
beaux yeux m'ont engagé par leurs larmes à venir à toi. N'attends plus
de moi ni discours ni conseils. En toi le libre arbitre est maintenant
droit et sain, et ce serait une erreur que de ne pas agir d'après lui:
je te couronne donc roi et souverain de toi même.» En effet, depuis ce
moment, ou l'allégorie générale du poëme se fait si clairement sentir,
Virgile reste encore auprès du Dante jusqu'à l'arrivée de Béatrix, mais
il ne lui parle plus: il n'est plus là que pour remettre en quelque
sorte à Béatrix elle-même celui qu'elle lui avait recommandé.
L'allégorie de ce qui suit dans les six derniers chants, n'est pas moins
sensible. Le Dante s'est purgé de ses péchés par toutes les épreuves
qu'il vient de subir. En sortant de chaque cercle du Purgatoire, il a
senti s'effacer de son front l'une des sept lettres P qu'un ange y avait
gravées. Il est parvenu au séjour du Paradis terrestre, qui n'est ici
que l'emblême de l'innocence primitive. Des savants théologiens avaient
dit que ce Paradis était le type, ou le modèle de l'Église: c'est pour
cela, sans doute, que Dante y fait paraître l'Église même, avec les
symboles de tout ce qu'elle croit et de ce qu'elle enseigne[256].
Impatient de visiter la forêt divine, dont l'ombre épaisse et vive
tempère l'éclat du nouveau jour, il y tourne ses pas, et traverse
lentement la campagne, en foulant ce sol qui exhale de toutes parts les
plus suaves odeurs[257]. Un air doux et toujours égal, frappe son front
comme les coups d'un vent léger. Il agite et fait ployer les feuillages,
mais sans courber les branches, et sans empêcher les oiseaux qui
célèbrent avec joie, sur leurs cimes, les premières heures du jour, de
continuer leurs concerts. Le feuillage les accompagne de son doux
murmure, pareil à celui qui parcourt les forêts de pins sur les rivages
de l'Adriatique, quand Éole y laisse errer le vent du midi.
[Note 256: _Lombardi_, t. II de son Commentaire, p. 410.]
[Note 257: C. XXVIII.]
Malgré la lenteur de ses pas, le poëte était arrivé dans l'antique
forêt: déjà même il ne voyait plus par où il était entré: tout à coup il
est arrêté par un ruisseau dont les ondes font plier l'herbe qui croît
sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures qui coulent sur la terre
sembleraient troubles auprès de cette eau si transparente, qu'elle ne
peut rien cacher, quoique tout son cours soit couvert d'une ombre
éternelle, qui n'y laisse jamais pénétrer les rayons, ni du soleil, ni
de l'astre des nuits. Tandis qu'il admire la fraîcheur et la beauté des
arbres qui bordent l'autre rive, il y voit paraître une femme jeune et
charmante, qui chante en cueillant des fleurs dont sa route est
parsemée. Il la prie d'approcher du bord, pour qu'il puisse mieux
entendre ses doux chants. Elle s'approche aussi légèrement qu'une
danseuse dont l'oeil a peine à suivre les pas; elle s'avance parmi les
fleurs, les yeux baissés comme une vierge timide; et lorsqu'elle est au
bord du ruisseau elle recommence ses chansons. Elle lève les yeux, et
ceux de Vénus avaient moins d'éclat quand elle fut blessée par son
fils[258]. Elle rit, et se met encore à cueillir des fleurs à pleines
mains. Elle s'arrête et parle enfin; elle apprend au Dante ce que c'est
que ce beau séjour, qui fut destiné à être l'habitation du premier
homme, et ce fleuve limpide, qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un
fait oublier le mal, et l'autre fixe dans la mémoire le bien qu'on a
fait pendant sa vie. «Les anciens poëtes qui ont chanté l'âge d'or et
son état heureux, avaient peut-être rêvé ce beau séjour sur le Parnasse.
Là vécut dans l'innocence la première race des hommes; là, règne un
printemps éternel; là, sont toutes les fleurs et tous les fruits: c'est
là ce nectar tant vanté dans leurs vers.» Dante tourne alors les yeux
vers les deux poëtes, qui ne l'ont point encore quitté: il voit qu'ils
ont ri en entendant ces derniers mots[259]; et il se retourne aussitôt
vers cette femme charmante.
[Note 258: J'abrège beaucoup ici, et je supprime des détails moins
intéressants que ces descriptions charmantes.]
[Note 259: Manière ingénieuse de rappeler au lecteur Virgile et
Stace, qui sont toujours présents, et que leur silence pouvait faire
oublier.]
Elle reprend ses chants remplis d'amour[260], et comme les nymphes
solitaires qui, sous l'ombrage des forêts, tantôt y fuyaient les rayons
du soleil, tantôt en sortaient pour les revoir, elle suit légèrement le
cours du fleuve, tandis que sur l'autre bord le poëte fait les mêmes
mouvements, et règle ses pas sur les siens. Elle lui dit enfin: «Mon
frère, regarde et écoute.» Alors un éclat extraordinaire traverse de
tous côtés la forêt. Une douce mélodie se fait entendre, et parcourt cet
air lumineux. Un nouveau spectacle s'annonce. Dante, pour en tracer le
tableau, n'a point assez de son inspiration accoutumée; il invoque de
nouveau les muses. «Vierges sacrées[261], si jamais je souffris pour
vous la faim, le froid et les veilles, je me sens forcé de vous en
demander la récompense. Qu'Hélicon verse pour moi toutes les eaux de sa
fontaine; qu'Uranie et toutes ses soeurs viennent à mon secours, et
donnent de la force à mes pensées et à mes vers.»
[Note 260: C. XXIX.]
[Note 261:
_O sacrosante vergini, se fami,
Freddi o vigilie mai per voi soffersi,
Cagion mi sprona ch'io mercè ne chiami_, etc.]
Sept candélabres d'or plus resplendissants que des astres, vingt-quatre
vieillards couronnés de lys, et tout un peuple vêtu de blanc précédaient
un char, qui s'avançait au milieu de quatre animaux ailés; ils avaient
chacun six ailes, dont les plumes étaient parsemées d'yeux semblables à
ceux d'Argus; le char était traîné par un griffon, dont les ailes
déployées s'élevaient si haut, qu'on les perdait de vue. Sept jeunes
filles, vêtues de différentes couleurs, dansaient aux côtés du char,
trois auprès de la roue droite, et quatre auprès de la gauche. Ce char
et tout son cortège sont pris, comme on le voit assez, dans Ezéchiel et
dans l'Apocalypse. C'est la figure ou le symbole de l'Église, ou plus
particulièrement du Saint-Siège; et toutes ces descriptions, où le poëte
a prodigué les richesses de son style, et les autres descriptions qui
vont suivre, ne sont que des allégories religieuses, dont il est aisé de
pénétrer le sens. Le char est donc l'Église, les quatre animaux sont les
évangélistes, les danseuses sont les sept vertus, et le griffon, animal
qui rassemblait en lui les deux natures de l'aigle et du lion, est
Jésus-Christ lui-même, chef de tout le cortège et conducteur du char.
Sept autres vieillards ferment la marche, et les commentateurs
reconnaissent en eux S. Luc et S. Paul, l'un auteur des Actes des
Apôtres, l'autre des Épîtres; quatre autres apôtres, qui ont écrit les
lettres dites _canoniques_, et S.-Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Enfin,
ce qu'il serait plus difficile de deviner, et ce qui a partagé les
commentateurs, la jeune femme qui chantait en cueillant des fleurs, et
qui a préparé Dante au spectacle dont il jouit, est cette affection vive
ou cet amour qui doit attacher à l'Église ceux qui veulent avoir part à
ses bienfaits. Le poëte ne dit que vers la fin le nom de cette beauté
symbolique. Il l'appelle Mathilde, et ne pouvait en effet trouver dans
l'histoire aucune femme qui eût montré plus d'affection pour l'Église,
que la célèbre Mathilde[262], et dont le nom indiquât mieux ce qu'il a
voulu cacher sous cet emblême.
[Note 262: Nous avons parlé de cette comtesse Mathilde, de la
donation de ses états à l'Église, et de son directeur Grégoire VII, ou
Hildebrand, tom. I, p. 108 et 109.]
Le char s'arrête[263]: tous ceux qui composent l'escorte se tournent
vers ce char dans l'attitude du respect: les anges font entendre des
cantiques de félicitation et de joie[264], et leurs mains jettent sur
le char un nuage de fleurs. Une femme paraît au milieu de ce nuage, la
tête couverte d'un voile blanc et couronnée d'olivier, vêtue d'un
manteau de couleur verte et d'un habit rouge et brillant comme la
flamme. Ici se montre dans tout son éclat ce personnage en partie
allégorique et partie réel, annoncé dès le commencement du poëme, cette
Béatrix, l'emblême de la science des choses divines, mais qui retrace en
même temps, au milieu de ce cortège céleste et de cette pompe
triomphale, l'objet d'une passion dont ni la mort, ni le temps, ni
l'âge, n'ont pu effacer le souvenir. «Mon esprit, dit le poëte, qui
depuis si long-temps n'avait pas éprouvé cette crainte et ce tremblement
dont il était toujours saisi en sa présence, mon esprit, sans avoir
besoin que mes yeux l'instruisissent davantage, et par la seule vertu
secrète qui se répandit autour d'elle, sentit la grande puissance d'un
ancien amour[265].»
[Note 263: C. XXX.]
[Note 264: Selon la coutume du Dante, ces cantiques sont moitié
sacrés et moitié profanes, et les anges mêlent dans leurs chants le
Psalmiste et Virgile.
_Tutti dicen_ BENEDICTUS QUI VENIS,
_E fior gittando di sopra e d'intorno_,
MANIBUS O DATE LILIA PLENIS.]
[Note 265:
_Sanza degli occhi aver più conoscenza.
Per occulta virtù, che da lei mosse,
D'antico amor senti la gran potenza_.]
C'est quand son coeur est ému par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au
regret que lui inspire l'absence de son maître chéri. Jusque-là Virgile
le suivait encore; Dante se détourne vers lui, et ne le voit plus. Ce
morceau est empreint de cette sensibilité profonde, l'un des principaux
attributs de son génie, et qui même dans le délire de l'imagination la
plus exaltée ne l'abandonne jamais. «Aussitôt, dit-il, que je me sentis
frappé des mêmes coups qui m'avaient blessé avant que je fusse sorti de
l'enfance[266], je me retournai avec respect, comme un enfant court dans
le sein de sa mère quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je
voulais dire à Virgile en son langage:
De mes feux mal éteints je reconnais la trace[267].
[Note 266:
_Che già m'avea trafitto
Prima ch'io fuor della puerizia fosse_.]
[Note 267: Vers de Racine, qui rend fidèlement celui du Dante:
_Conosco i segni d'ell' antica fiamma_;
parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:
_Agnosco veteris vestigia flammæ_. (ÆNEID., l. IV.)]
Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui
elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce
séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de
larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure
pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui
parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un
bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui
lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin
daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est
souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par
leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à
leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus
solennel l'accusation qu'elle a commencée.
Comblé des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut
degré de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Dès son enfance,
elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses
yeux; mais dès qu'il l'eût perdue, il s'égara dans des sentiers
trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des
songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en
retirer, qu'elle le fît conduire dans les Enfers, d'où il est monté
jusqu'à l'entrée du séjour de gloire. Il ne peut maintenant pénétrer
plus loin, ni passer le Léthé, avant d'avoir payé son tribut de repentir
et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de répondre si elle a dit
la vérité[268]. Pénétré de confusion et de regrets, il peut à peine
laisser échapper un aveu, presque étouffé par un déluge de larmes.
L'interrogatoire continue. Ici le poëte place dans la bouche de Béatrix
des éloges pour Béatrix elle-même, et des censures pour lui: il y place
des reproches qu'il s'était faits cent fois en secret, et qu'il prend
enfin le parti de se faire publiquement. «Ni la nature, ni l'art, lui
dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps[269]
où je fus renfermée, et qui, maintenant séparé de moi, n'est plus que
terre. Si tu fus privé par ma mort de ce plaisir suprême, quel objet
mortel devait ensuite t'attirer à lui, et t'inspirer un désir? Instruit
par ce premier trait qui t'avait blessé, tu devais t'élever au-dessus
des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais
plus. Ce n'était ni de jeunes femmes, ni d'autres vanités aussi
périssables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de
nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un
troisième piége, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni
les filets ni les flèches.» Enfin, elle lui ordonne de lever la tête
qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression
dont elle se sert, lui rappelle encore son âge, qui rendait plus
honteuses de pareilles erreurs[270].
[Note 268: C. XXXI.]
[Note 269: Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du
plaisir de la vue et de la contemplation?]
[Note 270: Elle ne dit pas: lève la tête, mais: lève la barbe, _Alza
la barba_. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui
paraît d'abord singulière; Dante l'indique lui-même dans ces deux vers:
_E quando per la barba il viso chiese,
Ben connobi'l velen dell' argumento_.
C'est-à-dire: «Et quand elle désigna mon visage par ma barbe, je compris
bien ce que ce mot avait d'amer.»]
Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté,
dans le coeur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y
faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière
verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus
encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas.
Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la
main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et
le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie
devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la
prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller
au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres
nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par
leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses
regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir.
Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois
vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.
Le reste de ces allégories[271], le cortège qui remonte aux cieux, le
char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la
science où Béatrix est descendue, et l'aigle qui se précipite sur le
char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie
de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce
la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char
s'embellit, et la prostituée qui s'y vient asseoir, avec un géant qui
l'embrasse, qui entraîne dans la forêt cette noble conquête et le char;
tous ces détails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils
n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous
avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés
du poème[272]: ce serait perdre du temps que de s'y arrêter.
[Note 271: C. XXXII.]
[Note 272: On sait déjà que le char est l'Église ou plutôt le Siège
apostolique. L'aigle représente les empereurs, qui d'abord le
persécutèrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le
renard est l'astucieuse hérésie; le dragon est Mahomet, selon quelques
interprètes; selon d'autres plus récents (_Lombardi_) c'est le serpent,
tentateur de la première femme, et qui désigne ici l'insatiable cupidité
que Dante reproche sans cesse à la cour de Rome. La prostituée, qu'il
nomme d'une manière plus franche _la_ _p...ana_, est le symbole de tous
les genres de corruption qui s'étaient introduits dans cette cour; et le
géant qui l'embrasse, l'emporte dans la forêt, et y entraîne le char,
désigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape
et le trône papal, etc.]
Béatrix, qui était restée au pied de l'arbre, affligée de ce spectacle,
se lève[273], reprend à pied sa marche, précédée des sept nymphes qui
l'accompagnent; elle fait un signe à son ami, à Mathilde, au poëte
Stace, qui n'a point quitté le cortège, et leur ordonne de la suivre.
Elle fixe enfin avec bonté ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du
doux nom de frère, et l'invite à s'approcher d'elle, pour être mieux
entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent à la dernière épreuve
qui lui reste à subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au
second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le
premier efface le souvenir du vice. Le poëte sort des ondes, «renouvelé,
comme au printemps un arbre paré de nouveaux rameaux et de feuilles
nouvelles, l'âme entièrement purifiée, et digne de monter au céleste
séjour».
[Note 273: C. XXXIII.]