CHAPITRE IX.

_Suite de l'Analyse de la Divina Commedia_.

_Le Purgatoire_.

Si jamais l'inspiration se fit sentir dans les chants d'un poëte, c'est

certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une

sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins

affreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments.

Son style prend tout à coup un éclat, une sérénité qui annonce son

nouveau sujet. Ses métaphores sont toutes empruntées d'objets riants. Il

prodigue sans effort les riches images, les figures hardies, et donne à

la langue toscane un vol qu'elle n'avait point eu jusqu'alors, et

qu'elle n'a jamais surpassé depuis. «Pour voguer sur une onde plus

favorable[166], la nacelle de mon génie dresse ses voiles, et laisse

derrière elle cette mer si terrible. Je vais chanter ce second règne, où

l'âme humaine se purifie et devient digne de monter au Ciel. Mais ici,

muses sacrées, puisque je suis tout à vous, que la poésie morte

renaisse, que Calliope relève un peu mes chants, qu'elle les accompagne

de ces accords, dont les malheureuses filles de Piérius se sentirent

frappées, et qui leur ôtèrent tout espoir de pardon.» Puis, commençant

tout de suite son récit par une description presque magique: «La douce

couleur du saphir oriental, qui se condensait, dit-il, dans la

perspective riante d'un air pur, jusqu'au premier cercle des cieux,

rendit à mes yeux tous leurs plaisirs, aussitôt que j'eus quitté l'air

infernal qui avait attristé mes yeux et mon coeur[167].» Sa lyre est

montée sur ce ton; il continue: «Le bel astre qui invite à l'amour,

réjouissait tout l'Orient, lorsque je me tournai vers l'un des pôles, et

que j'y vis briller quatre étoiles qui ne furent jamais vues que de la

première race des mortels. Le ciel paraissait jouir de leurs rayons.

Malheureux Septentrion, tu es veuf et à jamais à plaindre, puisque tu

ne peux les voir[168]!» Laissant à part le sens allégorique de ces

étoiles, et les quatre vertus dont les commentateurs y voient l'emblème,

y a-t-il une poésie plus brillante, plus rayonnante, pour ainsi dire, et

qui fasse mieux sentir le passage ravissant des ténèbres à la lumière!

[Note 166: C. I.

_Per correr miglior acqua alza le vele

Omai la navicela del mia ingegno

Che lascia dictro a se mar si crudele_, etc.]

[Note 167:

_Dolce color d'oriental zaffiro

Che s'accoglieva nel sereno aspetto

Dell' aer puro, infino al primo giro,

Agli occhi miei ricominciò diletto_, etc.]

[Note 168:

_O Settentrional vedovo sito

Po' che privato se' di mirar quelle_!]

Observons que le poëte ne se livre pas à ce transport en entrant dans le

Purgatoire; où il n'y a ni astres, ni cieux brillants, et où l'espérance

même est encore attristée par des souffrances: le lieu de la nouvelle

scène qu'il va parcourir est divisé en trois parties; le bas de la

montagne, jusqu'à la première enceinte du Purgatoire: les sept cercles

du Purgatoire qui, s'élevant les uns sur les autres, occupent la plus

grande portion de la montagne, et le Paradis terrestre, qui est au

sommet. C'est maintenant aux environs de la montagne, et dans l'espace

qui la sépare de la mer, qu'il voit se lever ou se déchirer tout à coup

le voile sombre qui lui cachait depuis long-temps les éclatantes beautés

de la nature. En se tournant vers le nord, il voit prés de lui un

vieillard d'un aspect si vénérable, que celui d'un père ne doit pas

l'être davantage pour son fils. Sa longue barbe était mêlée de blanc,

comme l'étaient aussi ses cheveux, qui tombaient des deux côtés sur sa

poitrine. Les rayons des quatre étoiles saintes éclairaient si vivement

son visage, que Dante le voyait comme à la clarté du soleil. Ce

vieillard demande aux voyageurs qui ils sont, et se montre surpris de

les voir échappés au noir abîme, et parvenus aux lieux qu'il habite.

Virgile avertit Dante de s'agenouiller en sa présence, et de baisser les

yeux devant lui. Il répond ensuite aux questions du vieillard, et

l'instruit du sujet qui a engagé son disciple à ce périlleux voyage.

C'est surtout le désir de la liberté, de cette liberté si chère, et dont

celui qui a renoncé pour elle à la vie sait si bien le prix[169].

Jusque-là, on ignore quelle est cette ombre vénérable. On l'apprend ici

de Virgile. «Tu le sais, continue-t-il, toi qui, pour elle, dans Utique,

ne craignis point de te donner la mort, et laissas ta dépouille

mortelle, qui, au grand jour, sera revêtue de tant d'éclat.»

[Note 169:

Libertà va cercando, ch'è si cara

Come sa chi per lei vita rifiuta.]

Des objections théologiques ont été faites à notre poëte, sur la place

qu'il assigne à Caton dans les avenues du Purgatoire, et sur l'espérance

qu'il lui donne d'un sort heureux au jour du jugement. Le dernier

commentateur du Dante, le P. Lombardi, répond à ces objections comme il

peut, mais cela n'importe guère à ceux qui, comme nous, ne considèrent

ce poëme que du côté poétique.

Caton apprend aux deux poëtes ce qu'ils doivent faire pour gravir cette

montagne d'expiations et d'épreuves. Il faut d'abord que Dante se ceigne

d'une ceinture de joncs cueillis au bord de la mer[170], et qu'il se

lave le visage, pour en effacer la fumée des brasiers infernaux. Après

ces instructions, il disparaît. Dante se lève, et se dispose à suivre de

nouveau son maître. Au lever de l'aurore, ils remplissent d'abord les

formalités expiatoires qui leur ont été prescrites. Le soleil

paraît[171], et ils voient s'avancer un objet lumineux qui voguait

rapidement sur les eaux. C'est une barque remplie d'âmes qui vont au

Purgatoire, et un ange éclatant de blancheur et de lumière qui les y

conduit[172]. Elles chantent, en approchant, le cantique que les Hébreux

chantèrent après la sortie d'Égypte. L'ange, quand il les a déposées sur

le rivage, s'en retourne aussi promptement qu'il est venu[173]. Ces

âmes vont errant comme des étrangères dans un pays inconnu: elles

aperçoivent les deux voyageurs, et leur demandent quel chemin elles

doivent suivre. Virgile leur apprend qu'ils sont étrangers comme elles,

et qu'ils sont parvenus en ce lieu par un chemin si difficile, que la

route qu'ils doivent faire en montant ne leur paraîtra qu'un jeu. Les

âmes, en s'approchant du Dante, s'aperçoivent à sa respiration qu'il vit

encore. Elles sont frappées d'étonnement, et l'entourent en foule, comme

le peuple se presse, pour apprendre des nouvelles, autour d'un messager

qui porte en signe de paix une branche d'olivier.

[Note 170: Le jonc, disent ici les commentateurs, est par son écorce

unie et lisse le symbole de la pureté et de la simplicité; il est, par

sa souplesse, celui de la patience, toutes vertus nécessaires dans le

chemin du ciel.]

[Note 171: C. II.]

[Note 172: Je ne dis rien de plus ici de cet ange qui est peint;

comme tout le reste, d'une manière admirable. Je reviendrai plus loin

sur cet objet.]

[Note 173:

_Ed el sen gì, come venne, veloce_.]

L'une des ombres s'avance vers lui pour l'embrasser, avec tant

d'affection qu'il fait vers elle un mouvement pareil. Mais il sent alors

le vide de ces ombres, qui n'ont de réel que l'apparence. Trois fois il

étend ses bras, et trois fois, sans rien saisir, ils reviennent sur sa

poitrine. L'ombre sourit, et se montre enfin si bien à lui, qu'il

reconnaît en elle _Casella_, son maître de musique et son ami. Ils

s'entretiennent quelque temps avec toute la tendresse de l'amitié;

ensuite le poëte, fidèle à son goût pour la musique, prie _Casella_,

s'il n'a point perdu la mémoire ou l'usage de ce bel art, de le consoler

dans ses peines, par la douceur de son chant; le musicien ne se fait

point prier; il chante une _canzone_ de Dante lui-même[174], avec une

voix si douce et si touchante, que Dante et Virgile, et toutes les âmes

venues avec _Casella_, restent enchantées de plaisir. Cette petite scène

lyrique, au bord de la mer, a un charme particulier, surtout pour ceux

qui ont voué, comme notre poëte, une affection constante à cet art

consolateur. Mais le sévère Caton vient troubler leur jouissance; il

leur rappelle qu'ils ont autre chose à faire que d'entendre chanter, et

qu'ils doivent, avant tout, s'avancer vers la montagne. Ils se

dispersent «comme des colombes occupées à becqueter un champ de blé, et

qui voient paraître tout à coup un objet qui les effraye[175].»

[Note 174:

_Amor che nella mente mi ragiona_.]

[Note 175:

_Come quando, cogliendo biada o loglio,

Gli colombi adunati alla pastura_, etc.]

Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne[176],

et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une

troupe d'âmes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si

lentement, qu'on n'aperçoit point les mouvements de leurs pas. Virgile

leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les

premières d'abord, les autres à leur suite, comme des brebis qui sortent

du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la

tête et les yeux baissés vers la terre; simples et paisibles, ce que la

première fait, les autres le font de même; si elle s'arrête, elles

s'arrêtent comme elle, et ne savent pas pourquoi[177]. Cette comparaison

naïve, et presque triviale, tirée des objets champêtres, qui paraissent

avoir eu pour notre poëte un charme particulier, est exprimée dans le

texte avec une vérité, une élégance et une grâce qui la relèvent, sans

lui rien faire perdre de sa simplicité. Il y donne le dernier trait, en

peignant ce troupeau d'âmes simples et heureuses, s'avançant avec un air

pudique et une démarche honnête. L'ombre de son corps, que le soleil

projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premières;

elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en

font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant

que celui qu'il avoue être un homme vivant, n'est point venu sans

l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin étroit, où ils

peuvent pénétrer avec elles. L'une de ces âmes se fait connaître; c'est

Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frédéric II, mort excommunié comme

son père. On n'avait pas voulu qu'il fût enterré en terre sainte: il le

fut auprès du pont de Bénévent. Mais ce ne fut pas assez, au gré du pape

Clément IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le

cadavre, et de l'envoyer hors des états de l'Église.

[Note 176: C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de

discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne

du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction,

j'écarte tout ce qui ne conduit pas à ce but.]

[Note 177:

_Come le pecorelle escon del chiuso_, etc.]

L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit

sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que

l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce

auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement,

si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente

fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que

ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes

admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence

l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et

n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.

Dante s'aperçoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est

écoulé sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy[178].

Cela inspire à un poëte philosophe des vers philosophiques d'un style

ferme, exact, et, comme celui de Lucrèce, toujours poétique, sur la

puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou

par la peine qu'il nous cause, et sur cette faculté auditive qu'exerce

alors notre âme, indépendante de la faculté de penser et de sentir. Il

reconnaît enfin qu'ils sont arrivés à ce passage étroit et difficile que

les âmes leur avaient indiqué. Ils y gravissent avec beaucoup de peine,

arrivent sur une première, plate-forme qui fait le tour de la montagne;

et de là, sur une seconde, par un chemin non moins pénible. Ils

s'asseyent alors, tournés vers le levant, d'où ils étaient partis; le

spectacle du ciel et de l'immensité occasionne entr'eux des questions et

des réponses astronomiques et géographiques, où Dante s'exprime toujours

en poëte, en même temps qu'en géographe et en astronome. Les âmes des

négligents sont retenues dans ces enceintes, qui précèdent le

Purgatoire. Le poëte en décrit une troupe nonchalamment assise à l'ombre

derrière des rochers, et peint avec sa fidélité ordinaire leur

contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui était

assise, se tenant les genoux embrassés, et courbant entre eux son

visage[179]. Quelques mots qu'il adresse à son guide attirent

l'attention de cette ombre: elle lève un peu les yeux et le regarde,

mais seulement jusqu'à la moitié du corps; dernier coup de pinceau qui

achève ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins

bien son caractère. Dante la reconnaît: il lui parle et la nomme[180];

mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir

jamais entendu parler.

[Note 178: C. IV.]

[Note 179:

_Sedeva ed abbroecciava le ginocchia,

Tenendo 'l viso giù tra esse basso_.]

[Note 180: Ce nom est _Belacqua_; mais l'on n'en est pas plus

avancé.]

D'autres ombres un peu moins inactives[181] s'aperçoivent que le corps

du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel;

Virgile le leur confirme: aussitôt elles remontent vers leurs compagnes,

aussi rapidement que des vapeurs enflammées fendent l'air pur au

commencement de la nuit, ou que le soleil d'été fend un léger nuage;

elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientôt

entouré. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera

sur la terre, et qu'il leur obtienne des prières qui doivent abréger

leurs épreuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle

de _Buonconte_ de Montefeltro est la seule remarquable.

[Note 181: C. V.]

Buonconte avait été tué à la bataille de Campaldino[182], et l'on

n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine

cette fable épisodique. Ce guerrier Gibelin, blessé à mort dans la

bataille, parvint auprès d'une petite rivière qui descend des Apennins,

et se jette dans l'Arno. Là il tomba, en prononçant le nom de Marie.

L'ange de Dieu vint aussitôt prendre son âme, et celui de l'Enfer

criait: «O toi qui viens du ciel, pourquoi m'ôtes-tu ce qui est à moi?

Tu emportes ce que celui-ci avait d'éternel, pour une petite larme qui

me l'enlève[183]. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.»

Alors il élève des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine

avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la

campagne est inondée; les ruisseaux se débordent; le corps de Buonconte

est entraîné par le torrent et précipité dans l'Arno. Ses bras qu'il

avait pris, en expirant, la précaution de mettre en croix sur sa

poitrine, sont séparés; il est jeté d'un rivage à l'autre, et enfin

plongé au fond du fleuve, où il est recouvert de sable. Cette machine

poétique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs,

bouleversant les éléments, et mettant partout le désordre dans l'oeuvre

du grand ordonnateur, se trouvait bien déjà dans quelques légendes et

dans quelques contes ou fabliaux; mais elle paraît ici pour la première

fois revêtue des couleurs de la poésie, et c'est du poëme de Dante

qu'elle a passé dans l'épopée moderne, où elle joue presque toujours un

grand rôle.

[Note 182: 11 juin 1289.]

[Note 183:

_Tu te ne porti di costui l'eterno,

Per una lagrimetta che'l mi toglie_.]

Environné de ces ombres importunes, le poëte se compare à un homme qui

vient de gagner une forte partie de dez[184], et qui, pendant que son

adversaire s'éloigne seul et triste, se retire entouré de tous les

spectateurs empressés à le suivre, à le précéder, à s'en faire voir, et

obstinés à ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme

plusieurs de ces ombres d'hommes assassinés de diverses manières, qui le

conjurent de prier pour elles. Dégagé de cette foule, il questionne son

guide sur l'efficacité que ses prières pourront avoir. Virgile l'engage

à ne se point occuper de ces difficultés, qui seront toutes résolues par

Béatrix, quand il l'aura trouvée sur le sommet de la montagne. Dante

double alors le pas, et se sent animé d'un nouveau courage. Mais à part

de toutes ces ombres, dont ils commencent à s'éloigner, ils aperçoivent

celle d'un poëte alors célèbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens

qui s'était le plus distingué dans la langue et la poésie des

Provençaux. Sordel était assis; son attitude était fière et presque

dédaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de décence. Il ne

répond point à une première question que lui fait Virgile, et le laisse

approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose[185]. Mais

dès que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui était aussi

de Mantoue, se lève, se nomme, et les deux poëtes s'embrassent.

[Note 184: C. VI.

_Quando si parte'l gíuoco della zara_, etc.]

[Note 185:

_Solo guardando

A guisa di leon quando si posa_.]

Cet élan d'un sentiment patriotique en fait naître un dans l'âme du

Dante; il s'emporte avec véhémence contre l'esprit de discorde qui

perdait alors l'Italie: «Ah! malheureuse esclave, s'écrie-t-il, Italie,

séjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempête[186], toi

qui n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution:

cette âme généreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour

faire à son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empressé, et

maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux

qu'une même enceinte et un même fossé renferment se dévorent entre eux.

Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite

dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la

paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as

plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins à rougir.»

Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte

ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie à reconnaître

l'autorité de César; l'empereur Albert d'Autriche à dompter ces esprits

rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes, à se laisser enfin

toucher par tant de malheurs.

[Note 186:

_Ahi serva Italia di dolore ostello,

Nave senza nocchiero in gran tempesta,

Non donna di provincie, ma b_....., etc.

Ce dernier mot, très-mal sonnant aujourd'hui, était alors de la langue

commune. Il n'ôte rien à la force et à l'éloquence de ce morceau.]

De l'Italie en général il en vient à Florence sa patrie, et lui adresse

une apostrophe assaisonnée de l'ironie la plus amère: «O Florence! tu

dois être satisfaite de cette digression[187]. Elle ne peut te regarder,

grâce à ton peuple, qui s'étudie à te procurer un autre sort. Beaucoup

d'autres peuples ont la justice dans le coeur, mais elle y agit avec

lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours à la

bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple

répond sans être appelé, et s'écrie: J'en veux supporter le poids.

Maintenant réjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix,

tu es sage. Si je dis la vérité, ce sont les effets qui le prouvent.

[Note 187:

_Fiorenza mia, ben puoi esser contenta

Di questa digression, che non ti tocca

Mercè del popol tuo_, etc.]

Athène et Lacédémone qui firent des lois si sages et réglèrent si bien

la cité, ne firent que peu de progrès dans l'art de bien vivre, auprès

de toi qui fais des règlements si subtils, que ce que tu ourdis en

octobre ne va pas jusqu'à la moitié de novembre[188]. Combien de fois,

en peu de temps, as-tu changé de lois, de monnaies, d'offices publics,

d'usages, et renouvelé tes citoyens! Si tu as bonne mémoire, et un

jugement sain, tu te verras toi-même comme une malade, qui ne trouve sur

la plume aucune position supportable, et se retourne sans cesse pour

donner le change à ses douleurs[189]». En lisant cette éloquente

invective, on est tenté d'appliquer au Dante ce qu'il dit lui-même de

Virgile, dans le premier chant de son Enfer, et de reconnaître en lui

_Quella fonte

Che spande di parlar si largo fiume_.

[Note 188:

_Ch'a mezzo novembre

Non giunge quel che tu d'ottobre fili_.]

[Note 189:

_Vedrai te simigliante a quella'nferma

Che non può trovar posa in su le piume,

Ma con dar volta suo dolore scherma_.]

Cependant le poëte Sordel ne connaît encore que comme Mantouan celui

qu'il a si bien accueilli sur ce seul titre; il veut enfin en savoir

davantage[190]. Virgile se nomme: Sordel, frappé de surprise et de

respect, tombe à ses pieds: «O gloire du pays latin, lui dit-il, toi par

qui notre ancienne langue montra tout son pouvoir! ô éternel honneur du

lieu de ma naissance, quel mérite ou plutôt quelle faveur te montre à

mes yeux?» Alors Virgile l'instruit du sujet de son voyage, et lui

demande le chemin le plus court et le plus facile pour arriver au

Purgatoire. Sordel, avant de leur indiquer une issue pour s'élever plus

haut sur la montagne, les conduit vers une espèce de vallon, dont notre

poëte fait une description riche et brillante. Les plus vives couleurs

et les parfums les plus délicieux y charmaient les yeux et

l'odorat[191]. Couchées entre des fleurs, des âmes y chantaient avec des

voix mélodieuses l'hymne du _Salve Regina_. C'étaient des âmes

d'empereurs et de rois, bons et mauvais, mais qui le furent avec assez

d'indolence pour trouver ici place parmi les négligents. L'empereur

Rodolphe, son gendre Ottaker ou Ottocar; Philippe-le-Hardi, roi de

France, et Henri, roi de Navarre, qu'il peint tous deux affligés des

moeurs dépravées de Philippe-le-Bel, fils de l'un et gendre de l'autre,

et qu'il nomme, à cause de ce dernier roi, père et beau-père du mal

français[192]; Pierre III d'Aragon, Charles d'Anjou, roi de Naples,

Henri III, roi d'Angleterre, et quelques autres encore qui ne paraissent

pas tous également bien placés dans cette catégorie de princes.

[Note 190: C. VII.]

[Note 191: Cette description se termine par ces trois vers

charmants;

_Non avea pur natura ivi dipinto,

Ma di soavità di mille odori

Vi facea un incognito indistinto_.]

[Note 192:

_Padre, e suocero son del mal di Francia_.]

Le soir était venu quand ces ombres cessèrent leurs chants et

commencèrent un autre hymne. C'est peut-être tout ce qu'eût dit un autre

poëte; mais le nôtre le dit avec une richesse de poésie sentimentale et

d'idées mélancoliques et touchantes, qui paraît en lui véritablement

inépuisable[193]. «Il était déjà l'heure qui renouvelle les regrets des

navigateurs et leur attendrit le coeur, le jour où ils ont dit adieu à

leurs plus chers amis, et qui pénètre d'amour le nouveau pèlerin, s'il

entend de loin le son de la cloche qui paraît pleurer le jour, quand il

expire: alors je commençai à ne plus rien entendre, etc.»

[Note 193: C. VIII.

_Era già l'ora che volge'l disio

A' naviganti e'ntenerisce il cuore,

Lo di ch' han detto a' dolci amici a dio;

E che lo nuovo peregrin d'amore

Punge, se ode squilla di lontano,

Che paia'l giorno pianger che si muore,

Quand' io' ncominciai_, etc.

On reconnaît dans ce dernier vers l'original de celui-ci de la belle

élégie de Gray, sur un cimetière de campagne.

_The curfew tells the knell of parting day_.]

Les âmes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants

sont interrompus par l'arrivée de deux anges armés d'épées flamboyantes,

mais dont la pointe est émoussée[194]. Ils sont envoyés par la vierge

Marie pour défendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pénétrer. Ils

s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps après, le serpent

arrive et commence à se glisser entre les fleurs. Les deux anges

s'élèvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit

de leurs ailes, et viennent se remettre à leur poste. Nino, juge,

c'est-à-dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille

des Malaspina, qui avaient donné au Dante un asyle dans son exil,

reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu

l'arrivée du serpent.

[Note 194: Nous reviendrons bientôt sur ces deux anges, connue sur

celui que nous avons déjà trouvé plus haut.]

Ils étaient assis tous cinq sur l'herbe fraîche, au lever de

l'aurore[195]. Dante se sent accablé de sommeil; il s'endort. «C'était

l'heure du matin[196] où l'hirondelle commence ses tristes plaintes,

peut-être au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre âme plus

étrangère aux sens, et moins esclave de nos pensées, a dans ses visions

quelque chose de divin.» Le poëte voit en songe un aigle aux ailes d'or

qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlève jusqu'à la sphère du feu,

où ils s'embrasent et sont consumés tous les deux. À son réveil, il ne

reconnaît plus autour de lui les mêmes objets; il apprend de Virgile ce

qui s'est passé pendant son sommeil. Une femme nommée Lucie, qui est,

selon les interprètes, le symbole de la grâce divine, est venue

l'enlever et l'a porté au nouveau lieu où il se trouve. Sordel et les

autres sont restés où ils étaient auparavant. Virgile a suivi les traces

de la belle Lucie, qui lui a indiqué, près de là, l'entrée du

Purgatoire, et a disparu en même temps que Dante rouvrait les yeux. Il

se lève et marche vers la porte avec son guide. Elle était gardée par un

ange, armé d'une épée étincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est

Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrés de

marbres de différentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile.

Dante, soutenu par Virgile, monte péniblement jusqu'à lui, se prosterne

à ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre

l'entrée de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte

s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit

succède une harmonie délicieuse. Le poëte, en entrant dans cette

enceinte, entend les louanges de l'Éternel chantées par des voix si

mélodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent

éprouvée quand l'orgue accompagnait le chant des fidèles, et que tantôt

on entendait les paroles, tantôt elles cessaient de se faire entendre.

[Note 195: C. IX.]

[Note 196:

_Nell' ora che comincia i tristi lai

La rondinella presso alla mattina_, etc.]

Toute cette première division de la seconde partie du poëme est, comme

on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les

descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sèche analyse peut à

peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes,

les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraîches et les plus

vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au poëte que ceux dont

il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de

céleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs

habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les âmes

dans une barque[197], a de grandes ailes blanches déployées, et un

vêtement qui les égale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de

voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le

conduire. Il les tient dressées vers le ciel, et frappe l'air de ses

plumes éternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau

divin[198] approche, plus son éclat augmente; et l'oeil humain ne peut

plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives

enflammés pour chasser le serpent[199], sont vêtus d'une robe verte

comme la feuille fraîche éclose; le vent de leurs ailes, qui sont de la

même couleur, l'agite et la fait voltiger après eux dans les airs: on

distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'oeil se trouble en

regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le

dernier que l'on a vu garder l'entrée du Purgatoire, porte une épée qui

lance des étincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont

au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble à la cendre ou à la

terre desséchée, soit pour faire entendre à ceux qui vont expier leurs

fautes que l'homme n'est que poussière; soit pour signifier, comme le

veulent d'autres commentateurs[200], que les ministres de la religion

doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique, dont on les

soupçonne apparemment de ne se pas souvenir toujours: _De quoi

s'énorgueillit ce qui n'est que terre et que cendre[201]?_

[Note 197: C. II, v. 23 et suiv.]

[Note 198: _L'uccel divino._]

[Note 199: C. VIII, v. 25 et suiv.]

[Note 200: Velutello et Lombardi.]

[Note 201: _Quid superbit terra et cinis?_ (ECCLÉSIASTIC, c. X, v.

9.)]

On se rappelle que l'enceinte générale du Purgatoire est composée de

sept cercles, placés l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et

Virgile commencent à gravir. Chacune de ces enceintes particulières

décrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept

péchés mortels. Le passage par où l'on monte de l'un à l'autre est

presque toujours long, étroit et difficile. Le premier cercle est celui

des orgueilleux[202]; leur punition est de marcher courbés sous des

fardeaux énormes. Avant de les voir paraître, Dante regarde avec

admiration sur le flanc de la montagne, qui s'élève jusqu'au second

cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief

supérieures aux chefs-d'oeuvre de Policlète et même à ceux de la Nature.

Ce sont des exemples d'humilité qu'elles retracent; l'Annonciation de

l'ange à l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait

devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre poëte dans son

style énigmatique, était plus et moins qu'un roi[203]; enfin, un trait

d'humanité de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce

qu'on prétend que saint Grégoire en fut si touché qu'il demanda et

obtint que ce bon empereur fût retiré de l'Enfer; trait, au reste, qui

n'est rapporté que par des historiens très-suspects[204], et que

Baronius et Bellarmin eux-mêmes traitent de fable. Mais un poëte n'est

pas obligé d'être si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition

populaire: il a parfaitement représenté dans ses vers, ce qu'il dit

avoir vu sculpté sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.

[Note 202: C. X.]

[Note 203: _E più e men che re era'n quel caso._]

[Note 204: Le moine Helinant ou Elinant, dans sa _Chronique_; Jean

Diacre, dans la _Vie de S. Grégoire_, l'_Eucologe des Grecs_; et même S.

Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve éplorée se jeta, selon eux,

à la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortége militaire qui

l'accompagnait, et au moment où il partait pour une expédition

lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacré par

des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice à son retour;

mais, sur les instances de cette malheureuse mère, il s'arrêta, et ne

partit qu'après l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur

Xiphilin, rapportent le même trait de l'empereur Adrien.]

A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement

courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme

humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la

misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image

emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais

qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la

même grâce:

_Non v'accorgete voi che noi siam vermi

Nati a formar l'angelica farfalla

Che vola alla giustizia senza schermi?_

C'est-à-dire, ou du moins à peu près, «Ne voyez-vous pas que nous sommes

des vermisseaux nés pour former le papillon angélique qui doit voler

vers l'inévitable justice?» Ces orgueilleux, pliés et presque écrasés

sous les charges qu'ils portent, récitent l'Oraison dominicale toute

entière. Ce n'est pas pour eux, disent-ils, qu'ils en adressent à Dieu

la dernière prière[205], mais pour ceux qui sont restés au monde après

eux; en sorte que ce sont ici, contre la coutume, les âmes du Purgatoire

qui prient pour celles des vivants.

[Note 205: _Sed libera nos à malo_; ce que Dante traduit avec S.

Chrysostôme (_in Matth._, c. 6) par: _Délivre-nous du malin esprit_, ou

du démon, au lieu de _délivre-nous du mal_, comme on le dit en

français.]

Quelques-unes de ces ombres se font connaître, ou sont reconnues par le

poëte. Il reconnaît celle d'un peintre en miniature, nommé _Oderisi da

Gubbio_, qui avait eu de son temps une grande célébrité; c'est dans sa

bouche que Dante met cette belle tirade, sur l'état où la peinture était

déjà parvenue en Italie, sur l'orgueil des artistes et sur la vanité de

la gloire. Il se fait donner par lui le titre de frère; est-ce pour

rappeler l'amitié qui les avait unis, ou l'étude qu'il avait faite

lui-même de l'art du dessin? Cela peut être, mais au reste c'est en

général le style dont se servent les ombres dans le Purgatoire.

L'égalité y règne, et l'on dirait que ce titre, qui en est le doux

symbole, serait un des moyens qu'elles emploient pour calmer leurs

peines. «Mon frère, lui dit Oderisi, les tableaux de _Franco_ de Bologne

plaisent aujourd'hui plus que les miens; tout l'honneur est maintenant

pour lui; je n'en ai plus qu'une partie. Je ne lui aurais pas tant

accordé quand je vivais, tant j'avais le désir d'exceller et d'être le

premier dans mon art..... O vaine gloire des talens humains; combien

l'éclat dont ils brillent dure peu, si des siècles grossiers ne leur

succèdent! Cimabué crut remporter la palme dans la peinture, et

maintenant _Giotto_ a tant de renommée qu'il obscurcit celle de son

maître. Ainsi dans l'art des vers, le second _Guido_ efface la gloire du

premier[206]; et peut-être est-il né maintenant un poëte qui les

surpassera tous deux[207]. Tout ce vain bruit du monde ressemble au

souffle des vents qui vient tantôt d'un côté de l'horizon, tantôt de

l'autre, et qui change de nom parce que sa direction change. Avant que

mille années s'écoulent; quelle réputation auras-tu de plus, si tu es

parvenu jusqu'à l'extrême vieillesse, que si tu étais mort avant de

quitter le balbutiement de l'enfance? Mille ans comparés à l'éternité

sont un espace plus court que n'est un mouvement de l'oeil comparé à

celui du cercle le plus lent et le plus immense des cieux ... Votre

renommée est comme la couleur de l'herbe qui vient et s'en va, que

flétrit et décolore ce même soleil qui la fait sortir verte du sein de

la terre.»

_La vostra nominanza è colar d'erba,

Che viene e va, e quei la discolora

Per cui ell'esce della terra acerba_.

[Note 206: C'est-à-dire, que _Guido Cavalcanti_ surpasse _Guido

Guinizzelli_.]

[Note 207: Quelques interprètes ont pensé que Dante se désigne ici

lui-même; et si ce mouvement d'orgueil poétique est déplacé dans un

moment où il peint la punition de l'orgueil, il n'est pas tout-à-fait

étranger à son caractère. Lombardi me paraît cependant observer avec

raison, qu'alors le poëte aurait dit: Il en est maintenant né un qui

peut-être les surpassera tous deux; mais qu'ayant dit: Il est peut-être

né un, etc.:

_E forse è nato chi l'uno e l'altro

Caccerà del nido_,

il est probable qu'il n'a parlé qu'en général, et en se fondant

uniquement sur le cours habituel des vicissitudes humaines.]

Quelle comparaison juste et mélancolique! quel beau langage et quels

vers! Homère lui-même, n'est pas au-dessus de notre poëte, lorsqu'il

compare les générations des hommes aux générations des feuilles qui

jonchent la terre en automne.

Le Dante, en se courbant vers cette ombre pour la mieux entendre[208],

aperçoit des figures gravées sur le pavé de marbre; elles retracent aux

yeux d'anciens exemples d'orgueil puni. Le poëte s'abandonne ici plus

que jamais à son goût pour les mélanges de la fable avec l'histoire, et

du sacré avec le profane. Ces figures gravées représentent Lucifer et

Briarée; Apollon, Minerve et Mars autour de Jupiter, qui vient de

foudroyer les géants; Nembrod et ses ouvriers, encore interdits de la

confusion des langues; Niobé et les corps inanimés de ses enfants; Saül,

qui se tua sur les monts Gelboë, Arachné, à demi-changée en araignée;

Roboam, au moment où ses sujets le précipitent de son char; Alcméon qui

tue sa mère, et Sennachérib tué par ses enfants; Thomiris plongeant dans

le sang la tête de Cyrus; les Assyriens fuyant après la mort

d'Holopherne; et enfin l'incendie de l'orgueilleuse Troie.

[Note 208: C. XII.]

Un ange apparaît aux deux voyageurs. Sa robe était blanche et sa face

brillait comme l'étoile étincelante du matin: il ouvre les bras, ensuite

les ailes, et leur dit de le suivre par le chemin qui conduit au second

cercle du Purgatoire. Ils entendent, en y montant, chanter un psaume,

avec des voix dont la parole humaine ne saurait exprimer la douceur.

«Ah! s'écrie le poëte, que ces routes sont différentes de celles de

l'Enfer! on entre ici au milieu des chants, et là bas au milieu de

lamentations horribles.» Ils arrivent cependant au second cercle, où

sont purifiés les envieux[209]. Là, il n'y a ni statues ni gravures; le

mur et le pavé sont unis et d'une couleur livide; les ombres y sont

couvertes de manteaux à peu près de la même couleur, et vêtues en

dessous d'un vil silice. Elles sont appuyées la tête de l'une sur

l'épaule de l'autre; et toutes le sont contre le bord intérieur du

cercle, comme de malheureux aveugles qui mendient à la porte des

églises, et tâchent par une attitude pareille d'exciter la pitié. Une de

leurs peines est de n'entendre retentir dans l'air autour d'elles que

des chants et des paroles de charité, sentiment si discordant avec le

péché qu'elles expient. Le soleil leur refuse sa lumière, leurs

paupières sont fermées et comme cousues par un fil de fer. Le temps a

rendu peu intéressantes pour nous les rencontres que les deux poëtes

font dans ce cercle, et les discours de ces ombres, dont les noms sont

pour la plupart inconnus aujourd'hui, n'ont rien de remarquable qu'une

diatribe contre les Toscans[210], dans laquelle, en suivant le cours de

l'Arno depuis sa source jusqu'aux lieux où il s'élargit, grossi par

plusieurs rivières, l'ombre d'un certain _Guido del Duca_, de la petite

ville de Brettinoro dans la Romagne, caractérise, sous l'emblème

d'animaux vils et malfaisants, les habitants du Casentin, d'Arezzo et de

Florence.

[Note 209: C. XIII.]

[Note 210: C. XIV.]

Le soleil couchant dardait ses rayons sur le visage du poëte, quand tout

à coup une autre lumière frappe ses yeux si vivement qu'il est obligé

d'y porter la main[211]: il compare l'éclat de ce coup de lumière à

celui d'un rayon réfléchi par la surface de l'eau ou d'un miroir. Cet

objet, dont il ne peut soutenir la vue, est un ange qui vient leur

indiquer le passage par où ils doivent s'élever au troisième cercle.

Tandis qu'ils en montent les degrés, Dante expose à Virgile quelques

doutes qui lui sont restés sur ce que _Guido del Duca_ vient de leur

dire. Virgile lui en explique une partie, et lui promet que Béatrix,

qu'il verra bientôt, achèvera de les résoudre. Le véritable but du

poëte, dans cet entretien, paraît être de rappeler aux lecteurs qui

pourraient l'oublier, ce personnage principal de son poëme, cette

Béatrix qu'il n'oublie jamais.

[Note 211: C. XV.]

Dans le troisième cercle, destiné à l'expiation de la colère, il a

voulu opposer à ce péché des exemples de la vertu contraire; mais, pour

varier ses moyens, au lieu de représenter ces exemples sculptés ou

gravés, il les encadre dans une vision ou dans une extase qu'il éprouve

à la vue de tant de merveilles. Il suit toujours son système de

mélanges, et place dans cette vision la Vierge qui reprend son fils avec

douceur quand elle l'a retrouvé dans le temple, disputant au milieu des

docteurs; Pisistrate, maître d'Athènes, calmant par une réponse

indulgente sa femme qui l'exhorte à punir une insolence faite

publiquement à leur fille, et saint Étienne demandant à Dieu la grâce de

ceux qui le lapident. Le supplice des colériques est d'être enveloppés

dans un brouillard aussi épais que la fumée la plus noire[212], mais qui

ne leur ôte ni la parole ni la voix; ils chantent un hymne de paix et de

miséricorde, l'_Agnus Dei_; l'un d'eux parle au poëte, et s'entretient

avec lui sur _le libre arbitre_. C'est un certain Marc, de Venise, homme

vertueux, qui avait été son ami, et qui n'avait d'autre défaut pendant

sa vie que d'être fort sujet à la colère. On remarque dans son discours

cette peinture naïve de l'âme, telle qu'elle est dans son innocence

primitive. «L'âme sort des mains de celui qui se complaît en elle avant

de la créer, simple comme un jeune enfant qui rit et pleure tour à

tour, qui ne sait rien, sinon qu'ayant reçu la vie d'un être

bienfaisant, elle se tourne volontiers vers tout ce qui la fait jouir.

Elle savoure d'abord des biens de peu de valeur; dans son erreur elle

les poursuit ardemment, si un guide ou un frein ne l'en détourne et ne

lui fait porter ailleurs son amour[213].»

[Note 212: C. XVI.]

[Note 213:

_Esce di mano a lui che la vagheggia

Prima che sia, a guisa di fanciulla,

Che, piangendo e ridendo, pargoleggia.

L'anima semplicetta, che sa nulla,

Salvo che mossa da lieto futtore,

Volentier torna a ciò che la trastulla_, etc.]

De là il s'élève à des idées politiques, à la nécessité des lois et à

celle d'un chef habile qui sache régir la cité. C'est encore le Gibelin

qui parle ici autant que le poëte. «Les lois existent, dit-il, mais qui

les exécute? personne: parce que le pasteur qui marche à la tête du

troupeau peut être sage, mais manque de vigueur; parce que la multitude

qui voit son chef poursuivre les biens dont elle est si avide, s'en

nourrit elle-même et ne demande rien de plus. C'est parce qu'il est mal

gouverné que le monde est devenu si coupable, ce n'est point que de sa

nature il soit nécessairement corrompu[214]. Rome, qui a régénéré le

monde, avait autrefois deux soleils qui éclairaient l'une et l'autre

voie, celle du monde et celle de Dieu. L'un des deux a éteint l'autre;

l'épée a été jointe au bâton pastoral, et ils vont inévitablement mal

ensemble, parce qu'étant réunis, l'un n'a plus rien à craindre de

l'autre. Si tu ne me crois pas, vois en les fruits: c'est au grain que

l'on connaît l'herbe». On voit que Dante revient toujours à son système

de division des deux pouvoirs; que toujours il attribue le pouvoir

spirituel aux papes, le temporel aux empereurs, et tous les maux de

l'Italie et du monde à la confusion impolitique des deux puissances dans

une seule main.

[Note 214:

_Ben puoi veder che la mata condotta

E la cagion che'l mondo ha fatio reo

E non natura che'n voi sia corrotta_.

Cette opinion saine et philosophique paraît fortement en contradiction

avec certaines doctrines sur la corruption de la nature humaine. Les

commentateurs du Dante, Landino, Velutello, Daniello, Venturi, Lombardi,

ont tous passé sur cette difficulté sans même l'indiquer dans leurs

notes. Il nous conviendrait mal d'être plus difficiles qu'eux.]

Marc, à la fin de son discours, nomme trois hommes justes et fermes qui

restent encore comme des modèles des moeurs antiques, mais qui ne peuvent

arrêter le torrent. Après qu'il s'est retiré, en voyant le crépuscule du

soir blanchir le brouillard qui l'enveloppe, Dante sort lui-même de

cette brume épaisse, et revoit le beau spectacle du soleil à son

couchant[215]. Son imagination en est si fortement émue qu'il tombe dans

une rêverie profonde. Il s'étonne lui-même de la force de cette

imagination impérieuse qui le poursuit. «O imagination! s'écrie-t-il,

toi qui enlèves souvent l'homme à lui-même, au point qu'il n'entend pas

mille trompettes qui sonnent autour de lui, qu'est-ce donc qui t'excite?

Qui fait naître en toi des objets que les sens ne te présentent pas?» La

réponse qu'il fait à cette question n'est pas fort claire. «Ce qui

t'excite, dit-il, est une lumière qui se forme dans le ciel, ou

d'elle-même, ou par une volonté qui la conduit ici-bas[216].» Alors, on

se payait dans l'école de ces mots qu'on croyait entendre, et l'on avait

fait de cette sorte de solutions une science où Dante était très-versé.

Mais il n'y a lumière céleste qui puisse expliquer l'incohérence des

objets que réunit cette espèce de vision. Ce sont purement des rêves, et

les rêves d'un esprit malade. Il voit la métamorphose de Philomèle en

oiseau. Cet objet disparaît, et il lui tombe dans la pensée[217] un

homme crucifié: c'est l'impie Aman qui garde dans son supplice son air

fier et dédaigneux, devant le grand Assuérus, Esther et le juste

Mardochée. Cette image se dissipe d'elle-même comme une bulle d'eau qui

s'évapore, et dans sa vision s'élève alors la jeune Lavinie, qui

reproche tendrement à sa mère de s'être tuée pour elle.

[Note 215: C. XVII.]

[Note 216:

_Muove il lume che nel ciel s'informa,

Per se o per voler che giù lo scorge_.]

[Note 217:

_Piovve dentro alla fantasia_, etc.]

Il est enfin rendu à lui-même, et retiré comme d'un songe par l'éclat

d'une lumière plus vive que toutes celles dont il avait été frappé.

C'est encore un ange qui lui enseigne le chemin par où il doit monter au

cercle supérieur. Il y monte avec Virgile. Ce cercle est celui des

paresseux. Ici Dante se fait donner par son maître une longue

explication métaphysique sur l'amour, passion de la nature toujours

bonne en soi, et sur l'amour, passion de notre volonté, qui, selon

qu'elle est bien ou mal dirigée, fait naître en nous des affections

haineuses ou des affections aimantes. Les affections haineuses sont

expiées dans les trois premiers cercles que nous avons parcourus: la

négligence à poursuivre les effets des affections aimantes l'est dans le

quatrième, où nous sommes; et ces affections poussées à l'excès

deviennent des vices qui sont punis dans les trois cercles supérieurs

qui nous restent à parcourir. Cette dissertation interrompue est reprise

une seconde fois[218]; Dante s'explique, par la bouche de Virgile, en

philosophe instruit de la doctrine platonique sur l'amour. Son langage

est celui de l'école; on peut regretter qu'il ne soit pas plutôt celui

du coeur. Virgile mêle à ses explications quelques nouvelles solutions

sur le libre arbitre; et toujours il renvoie à Béatrix (c'est-à-dire,

sous ce nom si cher, à la Théologie personnifiée) les dernières réponses

que l'on peut faire sur cette grande question. Une foule d'ombres vient

briser ce long entretien. Elles courent, comme les Thébains couraient

pendant la nuit, le long de l'Asopus et de l'Ismène, en cherchant le

dieu Bacchus. Elles s'excitent l'une l'autre dans leur course, en

rappelant à haute voix des exemples tirés de l'Histoire sainte et de

l'Histoire profane, où la célérité de l'action en décida le succès[219].

Quand cette espèce de tourbillon s'est dissipé[220], le poëte est

encore saisi par le sommeil, et son imagination lui offre un nouveau

songe.

[Note 218: C. XVIII.]

[Note 219: C'est Marie qui courut en allant visiter Elisabeth dans

les montagnes; et César qui, pour soumettre Herda (aujourd'hui Lérida),

partit de Rome, alla faire assiéger Marseille par un de ses lieutenants,

et courut de-là en Espagne. Ce mélange que fait le Dante du sacré avec

le profane, dans ses citations historiques, est si fréquent, qu'il en

faut conclure que ce n'était point en lui un effet des caprices de

l'imagination, mais un système.]

[Note 220: J'omets ici à dessein ce que Dante fait dire par une de

ces ombres, celle d'un abbé de St.-Zenon à Vérone; elle lance en courant

un trait contre un homme puissant, et lui prédit qu'il se repentira

bientôt d'avoir un pied déjà dans la tombe (_l'un piede entro la

fossa_), donné par force pour abbé à ce couvent son fils naturel,

difforme de corps et plus encore d'esprit. Ces traits de satire

particulière sont sans intérêt pour nous, si nous n'en connaissons pas

l'objet; et si nous apprenons des commentateurs que celui-ci est dirigé

contre le vieil Albert de la Scala, l'un de ces seigneurs de Vérone chez

qui Dante avait été si bien accueilli dans son infortune, c'est une

raison de plus pour ne nous y pas arrêter.]

A l'heure de la nuit où ce qui restait de la chaleur du jour ne peut

plus résister au froid de la lune, de la terre, et peut-être,

ajoute-t-il, de Saturne, une femme bègue, boiteuse et difforme lui

apparaît, et devient à ses yeux une sirène qui le charme par sa beauté

et par son chant. Mais une autre femme belle et sévère paraît, s'élance

sur la sirène, déchire ses vêtemens, et ne fait voir dans ce qu'elle

découvre qu'un objet hideux et si infect que le poëte se réveille;

emblême énergique, mais peut-être un peu crûment exprimé, des trois

vices expiés dans les trois cercles supérieurs.

Une voix bien différente appelle Dante pour le conduire au premier de

ces trois cercles, qui est le cinquième du Purgatoire: c'est la voix

d'un ange dont le parler est si doux qu'on n'entend rien de semblable

dans ce séjour mortel. Ses deux ailes étendues ressemblaient à celles du

cygne. Il planait au-dessus des deux voyageurs, et agitait doucement

l'air en promettant le bonheur à ceux qui pleurent, parce qu'ils seront

consolés. Cette image douce et d'une suavité céleste contraste

admirablement avec la première; et cet ange qui promet des consolations

en apporte, pour ainsi dire, au lecteur par son apparition même. Les

avares, qui sont punis dans ce cercle, rampent sur le ventre, les pieds

et les mains liés, forcés de regarder la terre où ils eurent toujours

les yeux attachés pendant leur vie. L'un d'eux est le pape Adrien V, de

la maison de Fiesque; il ne régna qu'un mois et quelques jours, mais ce

peu de temps lui suffit pour reconnaître que le manteau pontifical est

si pesant pour qui veut le porter sans tache, que tout autre fardeau

paraît léger comme la plume.

Une autre de ces ombres avares, parmi des plaintes qui ressemblent à

celles d'une femme dans les douleurs de l'enfantement[221], tient des

discours qui feraient difficilement deviner ce qu'elle fut sur la terre.

Elle invoque la vierge Marie; qui fut si pauvre qu'elle ne trouva qu'une

étable où déposer son saint fardeau; le bon Fabricius, qui préféra la

pauvreté à des richesses mal acquises, et enfin saint Nicolas, dont la

libéralité sauva trois jeunes filles du déshonneur où allait les plonger

la pauvreté de leur père.... C'est Hugues Capet qui parle ainsi; non

pas le premier roi de la race capétienne, mais son père Hugues-le-Grand,

duc de France et comte de Paris, qui fut, avant son fils, surnommé

_Cappatus_, Capet, pour des raisons sur lesquelles nos historiens ne

s'accordent pas[222]: «Je fus, dit-il, la tige de cet arbre maudit, qui

étend son ombre malfaisante sur toute la chrétienté.» C'est sur ce ton,

dicté par les ressentiments du poëte, que Hugues fait sa propre

confession et celle de ses descendants. Le Dante n'a garde d'oublier

parmi eux ce Charles de Valois, qui l'avait chassé de sa patrie. «Par

ses ruses, fait-il dire à Hugues Capet, par les seules armes dont se

servit le traître Judas, il causera la perte de Florence; mais à la fin

il n'y gagnera que de la honte, et une honte d'autant plus ineffaçable

qu'une telle peine lui paraît plus légère à supporter.» C'est là qu'il

en voulait venir; c'est pour arriver à Charles de Valois qu'il a fait se

confesser Hugues Capet, qu'il l'a placé parmi les princes avares, et

surtout qu'il l'a fait fils d'un boucher de Paris,

_Figliuol d'un beccaio di Parigi_.

[Note 221: C. XX.]

[Note 222: Voyez, sur ce sujet, l'extrait d'un Mémoire de M. Brial,

imprimé dans mon Rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de

littérature ancienne de l'Institut, année 1808.]

On ne sait dans quelles vieilles chroniques il put trouver cette

origine, que sans doute il n'inventa pas; mais on peut croire qu'il ne

l'eût pas adoptée et consignée dans son poëme, si Charles, descendant de

Hugues, n'eût été son persécuteur. Hugues étend ses accusations contre

sa race, jusqu'à Philippe-le-Bel, à ses querelles avec Boniface VIII, et

à la captivité de ce pape dans Anagni. Il avoue ensuite au poëte que

pendant le jour, lui et les autres habitants de ce cercle, invoquent les

noms qu'il lui a entendu prononcer; mais que pendant la nuit ils ne

citent entre eux que des exemples du vice pour lequel ils sont punis.

C'est alors Pygmalion, que l'amour de l'or rendit traître, voleur et

parricide; et l'avare Midas, dont la demande avide eut des suites qui

font encore rire à ses dépens; et l'insensé Acham qui déroba le butin de

Jéricho, et fut lapidé par ordre de Josué; c'est la punition d'Ananias

et de sa femme Saphira, et celle que subit Héliodore: tantôt le cercle

entier voue à l'infamie Polymnestor, assassin du jeune Polidore; tantôt

ils crient tous ensemble: O Crassus, dis-nous, toi qui le sais, quelle

est la saveur de l'or[223].

[Note 223: Allusion à la mort de Crassus, que les Parthes,

connaissant son avarice, attirèrent dans un piége par l'appât d'un riche

butin: son armée y périt tout entière. Il se fit tuer pour ne pas tomber

entre les mains des Parthes. Ayant trouvé son corps, ils lui coupèrent

la tête et la jetèrent dans un vase rempli d'or fondu, en disant ces

mots, qui furent aussi adressés à la tête de Cyrus: C'est d'or que tu as

eu soif, bois de l'or: _Aurum sitisti, aurum bibe_. Au reste, le systême

dont j'ai parlé plus haut (page 161, note 1) paraît ici plus évidemment

que jamais, dans ce mélange alternatif et symétrique de la fable, de la

bible et de l'histoire.]

Hugues Capet avait enfin terminé ses aveux; tout à coup la montagne

tremble, Délos n'éprouva pas une secousse si forte avant que Latone y

descendît pour mettre au monde les deux lumières des cieux. Le chant de

gloire et de joie, le _Gloria in excelsis Deo_ se fait entendre. Toute

cette haute partie de la montagne, d'ailleurs inacessible aux vents, aux

météores et aux orages, s'agite ainsi lorsqu'une âme est purifiée, et

qu'elle est prête à s'élever vers le ciel[224]. Celle qui en sort en ce

moment est l'âme du poëte Stace, que Dante, d'après une fausse

tradition[225], fait natif de Toulouse, quoiqu'il fût napolitain[226].

Stace aborde les deux poëtes, et, en leur racontant son histoire, il

témoigne, sans connaître Virgile, avoir eu toujours pour lui une

vénération profonde. Son feu poétique fut excité par cette flamme qui

en a tant allumé d'autres: c'est de l'_Énéide_ qu'il veut parler; c'est

elle qui fut sa mère, sa nourrice dans l'art des vers[227]: sans elle,

il n'aurait rien produit qui eût la moindre valeur. Pour avoir été sur

la terre contemporain de Virgile, il consentirait à prolonger d'une

année son exil. Dante sourit, et, en ayant reçu la permission de

Virgile, il nomme au poëte Stace, celui qu'ils reconnaissaient tous deux

pour leur maître. Stace se jette à ses pieds; Virgile le relève en lui

disant, avec une simplicité qu'on pourrait appeler virgilienne: cessez,

mon frère: vous êtes une ombre, et vous voyez une ombre aussi[228].

[Note 224: C. XXI.]

[Note 225: Placide Lactance, dans ses Comment. sur Stace, imprimés à

Paris en 1600. Voy. Vossius _de poet. lat._, c. III, et Fabricius,

_Bibliot. lat._ c. XVI, _de Statia Poeta_.]

[Note 226: Il y eut sous Néron un _Statius Surculus_, qui était de

Toulouse, et qui enseigna la rhétorique dans les Gaules: c'est avec lui

que Dante a confondu le poëte Stace. (Vossius, _loc. cit._)]

[Note 227: Cette admiration de Stace pour Virgile n'est point

exagérée; il dit lui-même en s'adressant à sa _Thébaïde_.

_Nec tu divinam Æneida tenta,

Sed longè sequere et vestigia semper adora_.]

[Note 228:

_Frate,

Non far; che tu se' ombra, ed ombra vedi_.]

Dans un entretien amical qui s'engage entre les deux poëtes latins,

après ces premières effusions de coeur, Virgile, qui a rencontré Stace

dans le cercle des avares, lui demande[229] comment, avec tant de

sagesse et de savoir qu'il en eut dans le monde, l'avarice avait pu

trouver place dans son coeur. Stace, sourit, et lui répond qu'il ne fut

que trop éloigné de ce vice, que c'est pour le vice contraire qu'il a

été puni; qu'il l'eût même été dans le cercle de l'Enfer, où les avares

et les prodigues, s'entrechoquent éternellement[230], s'il n'avait été

porté au repentir par ces beaux vers où Virgile s'élève contre la

coupable soif de l'or[231], car, disent ici les commentateurs, l'avare

et le prodigue, sont également altérés d'or, l'un pour l'entasser,

l'autre pour le répandre; et c'est pour cela qu'en Purgatoire comme en

Enfer, ils sont réunis dans le même cercle. Mais comment, insiste

Virgile, n'ayant pas eu d'abord la foi, sans laquelle il ne suffit pas

de bien faire, as tu ensuite été assez éclairé pour entrer dans la bonne

route et pour la suivre? C'est toi, lui répond Stace, qui m'appris à

boire dans les sources du Permesse; c'est toi qui m'éclairas le premier,

Dieu fit le reste. C'est par toi que je fus poëte, et par toi que je fus

chrétien. Tu fis comme un homme qui marche de nuit, portant derrière lui

une lumière: il n'est pour lui-même d'aucun secours, mais il éclaire

ceux qui le suivent. Tu avais prédit un grand et nouvel ordre de

siècles, le retour du règne d'Astrée et de Saturne, et une nouvelle race

d'hommes envoyée du ciel[232]. Cette prédiction s'accordait avec ce

qu'annonçaient ceux qui prêchaient la foi nouvelle. Je les visitai, je

fus frappé de la sainteté de leur vie. Quand Domitien les persécuta, je

pleurai avec eux; je les secourus tant que je restai sur la terre: ils

me firent mépriser toutes les autres sectes: je reçus enfin le baptême;

mais la crainte m'empêcha de me déclarer chrétien, et je continuai de

professer publiquement le paganisme. C'est pour expier cette tiédeur

qu'avant d'arriver au cercle d'où nous sortons, je fus retenu plus de

quatre siècles dans celui des paresseux[233].

[Note 229: C. XXII.]

[Note 230: _Inferno_, c. VII. Voy. ci-dessus, pag. 55 et 56.]

[Note 231:

_Quid non mortalia pectora cogis,

Auri sacra fames_? (Æneid., t. III. v. 56.)]

[Note 232: Allusion à ces vers célèbres de la IVe. églogue de

Virgile:

_Magnus ab integro soeclorum nascitur ordo;

Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna:

Jam nova progenies coelo demittitur alto_.]

[Note 233: Depuis l'an 96 de notre ère, époque de la mort de Stace,

jusqu'à l'an 1300, où Dante a placé celle de sa vision, il s'était

écoulé douze siècles et quatre ans. Stace a dit plus haut, C. XXI, v.

67, qu'il a passé cinq siècles et plus dans le cercle des avares: il en

avait passé plus de quatre dans celui des paresseux, ce ne sont en tout

qu'à peu près mille ans, passés dans ces deux cercles; les deux autres

siècles s'étaient écoulés, selon le P. Lombardi, dans les lieux qui

précédent les cercles du Purgatoire.]

Stace apprend à son tour de Virgile, qu'il interroge, ce que sont

devenus Térence, Plaute et tous les autres poëtes latins célèbres. Ils

sont, comme on doit se le rappeler, avec Virgile lui-même, et les plus

fameux poëtes grecs, dans ces limbes où sont aussi les héros et les

héroïnes[234]. Cependant les trois poëtes montaient au sixième cercle.

Stace et Virgile marchaient les premiers: Dante les suivait en écoutant

leurs discours, qui lui révélaient, dit-il, les secrets de l'art des

vers[235]. Un arbre mystérieux se présente au milieu du chemin,

interrompt leur conversation, et arrête leurs pas. Il est chargé de

fruits doux et odorants; sa forme est pyramidale, mais c'est en bas

qu'est la pointe de la pyramide que forment ses rameaux; sans doute, dit

notre poëte, pour que personne n'y puisse monter. Un ruisseau limpide

qui se précipite du haut du rocher barre la route, et coule au pied de

l'arbre, après en avoir arrosé les feuilles. De cet arbre sort une voix

qui célèbre d'anciens exemples d'abstinence et de sobriété tirés, selon

la coutume du Dante, de l'histoire profane, de l'ancien Testament et du

nouveau. Des ombres maigres et livides[236] errent alentour, sans

pouvoir en approcher; l'aspect et l'odeur des fruits, la fraîcheur du

ruisseau, font naître en elles une faim et une soif dévorantes qu'elles

ne peuvent satisfaire; et c'est ainsi que dans ce cercle les gourmands

expient leur péché.

[Note 234: _Inferno_, c. IV. Voy. ci-dessus, pag. 39-42.]

[Note 235: _Ch'a poetar mi davano intelletto_.]

[Note 236: C. XXIII.]

Dante reconnaît parmi eux _Forèse_[237], un de ses amis, dont la mort

lui avait coûté des larmes. _Forèse_ doit à _Nella_ son épouse d'être

admis dans le séjour des expiations, au lieu d'être plongé dans celui

des éternels supplices. L'éloge qu'il fait de sa chère _Nella_ amène une

sortie peu mesurée de ce Florentin contre les dames de Florence et

contre les modes, très-anciennes à ce qu'il paraît, mais qui de temps en

temps redeviennent nouvelles. «Ma _Nella_ que j'ai tant aimée, dit-il,

est d'autant plus agréable à Dieu qu'elle trouve moins de femmes qui lui

ressemblent. Dans les lieux sauvages de la Sardaigne, où les femmes vont

sans vêtement, elles ont plus de pudeur que dans ceux où je l'ai

laissée. O mon frère! que veux-tu que je te dise? Je vois dans un avenir

prochain un temps où l'on défendra en chaire aux dames effrontées de

Florence de se montrer le sein tout découvert. Quelles femmes barbares

eurent jamais besoin qu'on eût recours à des peines spirituelles ou à

d'autres censures pour les contraindre à se couvrir[238]?» Peut-être

cette réprimande est-elle un peu trop dure; elle ne vient pourtant pas

d'un cénobite, ni d'un ennemi du sexe à qui elle peut déplaire. L'âme

sensible du Dante est aussi connue que son génie, et les femmes auraient

beaucoup à gagner si elles trouvaient souvent parmi les hommes de

pareils ennemis; mais plus on est capable de les aimer, plus on les

respecte, et plus on aime aussi qu'elles se respectent elles-mêmes.

[Note 237: Frère de _Corso Donati_, et non pas du célèbre

jurisconsulte François Accurse, comme le disent presque tous les

commentateurs. Forèse parle, dans le chant suivant, v. 13, de sa soeur

_Piccarda Donati_, que l'on sait avoir été soeur de _Corso_. (Lombardi.)]

[Note 238:

_Quai barbare fur mai, quai Saracine.

Cui bisognasse, per far le ir coverte

O spiritali o altre discipline_?]

Forèse fait connaître à son ancien ami plusieurs des ombres maigres qui

l'accompagnent[239]. On y distingue le pape tourangeau Martin IV, qui

expie par le jeûne ses bonnes anguilles du lac de Bolsena[240], cuites

dans les vins les plus exquis; un certain Boniface, archevêque de

Ravenne, qui dépensait en bons repas les revenus de son église;

_Buonaggiunta_ de Lucques et quelques autres. _Buonaggiunta_, l'un des

poëtes italiens du treizième siècle, avait fait, selon l'usage de ce

temps, beaucoup de poésies amoureuses où il n'y avait point d'amour. Il

n'en était pas ainsi du Dante, à qui l'amour avait dicté ses premiers

vers. C'est ce qu'il fait sentir par ce petit dialogue entre

_Buonaggiunta_ et lui. «Vois-je en vous, lui dit le Lucquois, celui qui

a publié des poésies d'un nouveau style, qui commencent par ce vers:

Femmes, qui connaissez le pouvoir de l'amour[241]?

[Note 239: C. XXIV.]

[Note 240: Bolsena est une petite ville de Toscane, près de laquelle

est un lac de même nom, où l'on pêchait d'excellentes anguilles.]

[Note 241:

_Donne, ch' avete intelletto d'amore_.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 12 / 25 题