Mais il n'est pas permis en français d'être si naïf.]

[Note 110: Devin qui habitait les carrières de marbre des montagnes

de Luni près de Carrare. Lucain a dit de lui, Pharsale, l. I, v. 586.

_Aruns incoluit desertoe moenia Lunoe_, etc.]

[Note 111: Il n'était pourtant pas né dans cette ville même, mais

dans un village voisin appelé Andès: c'est ce qui a fait dire à Silius

Italicus, l. 8,

_Mantua musarum domus, atque ad sydera cantu.

Erecta Andino_.]

[Note 112: Cet Eurypile est cité dans le discours du traître Simon,

quelques vers après qu'il a parlé de Calchas, Énéide, l. II, v. 114. Le

texte italien donne ici lieu à une observation. Dante fait dire à

Virgile:

_E così'l canta.

L'alta mia tragedia in alcun loco_.

Par cette haute tragédie, il entend son Énéide, conformément à l'idée

que Dante s'était faite des trois styles, tragique, comique et

élégiaque. C'est cette idée qui l'avait déterminé à donner à son poëme

le titre de Comédie. Cela confirme ce que j'en ai dit, t. I, p. 484.]

Un autre pont le conduit à la cinquième vallée[113], où sont jetés dans

de la poix brûlante ceux qui ont fait un mauvais trafic et prévariqué

dans leurs emplois. Ici se trouve cette comparaison justement vantée où

il emploie poétiquement et en très-beaux vers, dans la description de

l'arsenal de Venise, un grand nombre d'expressions techniques. «Telle

que dans l'arsenal des Vénitiens, on voit pendant l'hiver bouillir la

poix tenace destinée à radouber leurs vaisseaux endommagés[114], et

hors d'état de tenir la mer; l'un remet à neuf son navire, l'autre

calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages: l'un

retravaille la proue, l'autre la poupe: celui-ci fait des rames,

celui-là tourne des cordages, un autre raccommode ou la misaine ou

l'artimon; telle bouillait dans ces profondeurs, non par l'ardeur du

feu, mais par un effet du pouvoir divin, une poix épaisse et gluante,

qui de toutes parts en enduisait les bords». Un diable noir, accourt les

ailes ouvertes, saute légèrement de rochers en rochers, et vient jeter

dans cette fosse un des Anciens de la république de Lucques, ville où,

s'il faut en croire le Dante, il était si commun de trafiquer des

emplois publics, que personne n'y était exempt de ce vice[115]. Le damné

va au fond, et revient à la surface; mais tous les diables se moquent

de lui; il n'y a point là, lui disent-ils, de sainte Face[116], comme à

Lucques, pour le défendre; et quand il veut s'élever au-dessus de la

poix bouillante, ils l'y replongent avec de longs crocs dont ils sont

armés. Lorsque les voyageurs vont pour passer dans la vallée suivante,

une foule de ces diables armés de crocs se poste au bas du pont pour les

arrêter. Ici commence un long épisode où les diables trompent d'abord

les deux poëtes, leur font prendre un détour, sous prétexte que le pont

est rompu, et s'offrent à les conduire vers une autre arcade. Le chef de

cette troupe leur donne pour escorte dix des diables qui la composent,

et les désigne tous par leurs noms. Ces noms sont de la façon du poëte.

Ce sont _Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Barbariccia, Libicocco_, ainsi

des autres. Beau sujet à commentaires que de chercher à savoir où il les

avait pris, et le sens qu'il y attachait. Les interprètes n'y ont pas

manqué, et le résultat est qu'aucun d'eux n'a pu y rien entendre[117].

[Note 113: C. XXI.]

[Note 114:

_Quale nell' Arzanà de' Viniziani

Bolle l'inverno la tenace pece,

A rimpalmar li legni lor non sani_, etc.]

[Note 115: Il dit cela dans un vers satyrique d'excellent goût.

_Ogni uom v'è baratlier, fuor che Bonturo_.

Ce _Bonturo Bonturi_, de la famille des _Dati_, était, selon tous les

commentateurs, le plus effronté de tous les _barattieri_, ou trafiquants

d'emplois, de la ville de Lucques. Cette ironie spirituelle et piquante

ne serait pas déplacée dans une satyre d'Horace. En italien, la

_baratteria_ est pour les emplois publics ce qu'est _la simonia_ pour

ceux de l'église.]

[Note 116:

_Quì non ha luogo il santo Volto_.

Allusion à une sainte Face miraculeuse que les Lucquois prétendaient

posséder, et dont il paraît qu'ils étaient très-fiers.]

[Note 117: Je passe ici, pour abréger, beaucoup de détails que les

adorateurs du Dante regretteront peut-être: je crois pourtant qu'il en a

peu qui soient vraiment à regretter. Ils me pardonneront du moins de

n'avoir rien dit du dernier vers de ce vingt et unième chant.]

La cohorte se met en marche, cela rappelle au Dante des idées

militaires, et pour ainsi dire bruyantes: sa poésie devient pompeuse et

bruyante comme elles. «J'ai vu, dit-il[118], des cavaliers marcher en

bataille, ou commencer l'attaque, ou passer en revue, et quelquefois

battre en retraite; j'ai vu, ô gens d'Arezzo, des troupes légères

insulter votre territoire et y faire des expéditions rapides: j'ai vu

des tournois et des joutes guerrières, tantôt au son des trompettes, ou

au son des cloches portées sur des chars, tantôt au bruit des tambours,

ou signal donné par les châteaux avec des instruments, soit de notre

pays, soit des nations étrangères; mais je n'ai jamais vu marcher au son

d'instruments si bizarres ni cavaliers ni piétons; on n'entendit jamais

un pareil bruit sur un vaisseau quand on signale la terre ou les

étoiles». C'est dans cet appareil qu'ils côtoyent l'étang de poix

bouillante ou les prévaricateurs sont plongés. Il se passe entre les

damnés et les diables des scènes horribles et ridicules. Ces diables,

quand ils sont en gaîté ne sont pas de trop bons plaisants. C'est, à ce

qu'il paraît, quelqu'une de ces farces grossières qu'on représentait

alors devant le peuple, et où l'on mettait aux prises de pauvres âmes

avec des diables armés de tisons et de fourches (spectacles un peu

différents de ceux qui amusaient les loisirs, élevaient et anoblissaient

les sentiments et les pensées des anciens peuples), c'est quelqu'une de

ces représentations fanatiques et burlesques, qui aura donné au Dante

l'idée de cette espèce de comédie dans l'Enfer. L'action en est vive,

pétulante, mais elle ne produit rien que de triste et de rebutant pour

le goût. Plus on reconnaît le poëte dans quelques comparaisons et dans

quelques détails, plus on regrette de voir la poésie employée à un tel

usage. Un Navarrois[119], favori du bon roi Thibault, comte de

Champagne, et un moine de Gallura en Sardaigne[120], tourmentés pour le

trafic honteux qu'ils firent sur la terre, ne sont pas des morts assez

connus pour donner le moindre intérêt à ces détails.

[Note 118: C. XXII.

_Io vidi già cavalier muover campo,

E cominciare stormo, e far la mostra,

E talvolta partir per loro scampo_, etc.]

[Note 119: _Giampolo_, ou _Ciampolo_.]

[Note 120: _Frate Gomita_, favori de _Nino de' Visconti_ de Pise,

gouverneur ou président de Gallura.]

Les deux poëtes ont enfin l'adresse d'échapper à ces diables tapageurs,

à cette soldatesque infernale, et de passer dans la sixième vallée[121].

Ils sont poursuivis; mais Virgile prend Dante dans ses bras, l'emporte

et le sauve. Cette action réveille la sensibilité exquise et profonde

de notre poëte: quelque naturelle qu'elle fût en lui, on ne comprend pas

comment il pouvait la retrouver au fond de ces abîmes, et parmi d'aussi

tristes fictions, «Mon guide m'enleva, dit-il, comme une mère réveillée

par le bruit et qui voit près d'elle les flammes de l'incendie, prend

son fils, fuit sans s'arrêter, plus occupée de lui que d'elle-même, et

sans prendre même le temps de se vêtir[122]. Il se laisse aller à la

renverse en me tenant ainsi sur la pente de ces rochers. L'eau qui se

précipite par un canal pour tourner la roue d'un moulin, ne coule pas

aussi rapidement que mon maître descendit alors, en me portant sur sa

poitrine, plutôt comme son fils que comme un compagnon de voyage[123]».

[Note 121: C. XXIII.]

[Note 122:

_Che prende'l figlio, e fugge, e non s'arresta,

Avendo più di lui che di se cura,

Tanto che solo una camicia vesta_.

Mot à mot: «Tant qu'elle sort vêtue de sa seule chemise». Mais, encore

une fois, il nous est défendu d'être aussi simples que les italiens, à

qui nous reprochons tant de ne l'être pas.]

[Note 123:

_Portando sene me sovra'l suo petto

Come suo figlio, e non come compagno_.]

Dans cette sixième fosse, où les voilà parvenus, ils trouvent les

hypocrites marchant à pas lents, peints de diverses couleurs, vêtus de

grandes chapes, avec des capuchons ou des frocs qui leur cachent les

yeux; ces chapes sont en dehors tissues d'un or éblouissant, mais en

dedans elles sont de plomb, et si pesantes que ces malheureux sont

courbés sous leur poids. Cet emblême est clair et significatif, mais le

poëte en tire peu de parti. Entouré pendant sa vie de tant d'hypocrites

sur la terre, il n'en reconnaît que deux dans les Enfers, et ce sont

deux Bolonais obscurs, dont les noms ne sont liés à aucun souvenir

historique[124]. Les autres restent enfoncés dans leurs capuces. Chacun

peut se figurer qui il lui plaît sous ces pesantes enveloppes. Depuis le

siècle du Dante jusqu'au nôtre, on n'a manqué dans aucun temps de gens

dont le métier fut de s'en couvrir; et il n'est personne qui ne

connaisse des figures qui iraient fort bien sous ces frocs.

[Note 124: Il faut cependant être juste: Dante pouvait croire que

ces noms, qui avaient brillé un instant à Florence, brilleraient aussi

dans l'histoire. Ces deux hypocrites se nommaient, l'un _Catalano_, et

l'autre _Loderingo_. Il étaient chevaliers de l'ordre religieux et

militaire des _Frati Godenti_, ou _Gaudenti_, dont nous avons parlé dans

le chap. VII, au sujet du poëte _Guittone d'Arezzo_. Florence crut, en

1266, apaiser les deux partis qui la divisaient, en mettant ces deux

chevaliers, l'un Gibelin, l'autre Guelfe, à la tête du gouvernement. Il

se trouva que c'étaient deux hypocrites; vendus tous deux aux Guelfes,

ils opprimèrent les Gibelins, firent brûler leurs maisons, et les firent

chasser de la ville. _Indè iroe_.]

Avant de sortir de cette fosse, une réponse de l'un des deux Bolonais

fait éprouver à Virgile un instant de trouble et même de colère; mais ce

nuage se dissipe bientôt. L'idée de ce double mouvement suffit pour

inspirer au Dante cette belle comparaison tirée des objets les plus

simples, mais exprimée avec toutes les richesses de la poésie homérique.

«Dans cette partie de la renaissante année[125], où le soleil trempe ses

cheveux dorés dans l'onde du verseau, et où déjà les nuits perdent de

leur longue durée, quand le givre du matin ressemble sur la terre à la

neige, sa blanche soeur, mais qu'il doit se dissiper en peu de temps, le

villageois qui manque de provisions pour ses troupeaux, se lève,

regarde, et voyant la campagne toute blanchie, se livre au plus profond

chagrin. Il retourne à sa maison, et se plaint, errant ça et là, comme

un malheureux qui ne sait quel parti prendre. Il revient ensuite, et

reprend l'espérance, en voyant la face de la terre changée en peu de

moments; il prend sa houlette et conduit ses brebis au pâturage. C'est

ainsi que mon maître me fit pâlir de crainte, quand je vis son front se

troubler, et c'est ainsi qu'il guérit bientôt lui-même le mal qu'il

m'avait fait.»

[Note 125: C. XXIV.

_In quella parte dei giovinetto anno

Che'l sole i crin sotto l'Aquario tempra,

E già le nutti al mezzodì s'envanno_, etc.]

Du fond de la sixième vallée où marchent les deux poëtes, il leur faut

beaucoup d'efforts pour remonter sur le pont qui conduit à la septième.

Cette marche pénible est décrite avec toutes les couleurs de la poésie;

mais il est impossible d'entrer dans tous ces détails; de plus grandes

beautés nous appellent, et sont encore loin de nous. Citons cependant ce

trait que Virgile adresse à son élève, dans un moment où il le voit

manquer de force et de courage. «Ce n'est, lui dit-il, ni en s'asseyant

sur la plume ni sous des courtines qu'on acquiert de la renommée, et

celui qui sans renommée consume sa vie, ne laisse après lui de traces

sur la terre que comme la fumée dans l'air ou l'écume sur l'onde[126].»

[Note 126:

_Che seggendo in piuma

In fama non sivien, nè sotto coltre:

Sanza la qual chi sua vita consuma,

Cotal vestigio in terra di se lascia,

Qual fummo in aere, ed in acqua la schiuma_.]

Les voleurs qui ont joint la fraude au brigandage sont punis dans cette

fosse. Le fond en est comblé d'un épais amas de serpents, tels que la

sabloneuse Lybie, l'Éthiopie ni l'Égypte n'en produisirent jamais de

plus affreux. Parmi ces serpents les ombres coupables courent nues et

épouvantées; elles courent les mains liées derrière le dos avec des

couleuvres, dont la tête et la queue leur percent les reins, et se

renouent ensemble devant eux. Un serpent s'élance sur une de ces ombres,

la pique, la fait tomber en cendres; mais cette cendre se rassemble

d'elle-même, et l'ombre se relève telle qu'elle était auparavant. «C'est

ainsi, dit le poëte, en se servant d'expressions et d'images imitées

d'Ovide, et qu'il est bien extraordinaire que ces damnés lui rappellent,

c'est ainsi que de l'aveu des anciens sages, le Phénix meurt et renaît

quand la fin de son cinquième siècle approche[127]. Il ne se nourrit ni

d'herbes ni de grains pendant sa vie, mais seulement de parfums, et des

larmes de l'encens; et les parfums et la myrrhe sont le dernier lit où

il repose». Cela est peut-être beaucoup trop poétique et trop beau pour

un _Vanni Fucci_, voleur de vases sacrés à Pistoie[128], qui n'est là

que pour dire quelque mots obscurs, et qui ont besoin de commentaire,

sur les _Blancs_ et les _Noirs_, ces deux factions nées dans sa patrie,

et qui avaient fait ensuite tant de mal aux Florentins. Il prend la

fuite après avoir maudit Dieu, Pistoie et Florence. Il est poursuivi par

un Centaure[129] couvert de serpents depuis la croupe jusqu'à la face.

Un dragon enflammé se tient, les ailes étendues, debout sur ses épaules.

Ce Centaure est Cacus, ce brigand du mont Aventin, tué par Hercule,

quoique Cacus ne fût point un Centaure.

[Note 127: Imitation ou traduction abrégée de ce beau passage des

Métamorphoses d'Ovide:

_Una est, quoe reparet, seque ipsa reseminet ales.

Assyrii Phoenica vocant: non fruge, neque herbis,

Sed turis lacrimis, et succo vivit amomi_.

Métam., l. XV, v. 392 et suiv.]

[Note 128: Ce misérable avait volé le trésor de la sacristie du dôme

de Pistoie: un de ses amis, nommé _Vanni della Nona_, aussi honnête

homme que lui sans doute, les avait recélés. On soupçonna de ce vol un

autre homme que l'on mit en prison. _Fucci_ le tira d'affaire en lui

conseillant de faire faire, par le podestat, une recherche dans la

maison de _Vanni della Nona_. Les effets furent trouvés, et le

malheureux _Vanni_ pendu. Dante met quelquefois de bien vils coquins

dans son Enfer.]

[Note 129: C. XXV.]

Trois ombres s'élèvent à la fois du fond de la fosse. Deux serpents

énormes et d'une forme extraordinaire s'attachent successivement à

chacune d'elles, se collent tout entiers à leurs corps, enlacent leurs

pattes à leurs bras, à leurs flancs, à leurs jambes. Par une

métamorphose étrange et par trois procédés différents, décrits tous les

trois avec une variété prodigieuse, les membres et le corps des

serpents, les membres et le corps des deux ombres se fondent les uns

dans les autres; ce ne sont plus ni des serpents, ni des figures

d'hommes, ce sont des monstres informes qui participent de l'homme et du

serpent, et tels qu'on n'en a jamais vu. Ce morceau, qui a environ cent

vers dans l'original, riche de comparaisons, d'images, d'harmonie

imitative, perdrait trop à être abrégé ou même traduit. Il est plein de

verve, d'inspiration, de nouveauté. C'est peut-être un de ceux où l'on

peut le plus admirer le talent poétique du Dante, cet art de peindre par

les mots, de représenter des objets fantastiques, des êtres ou des faits

hors de la nature et de toute possibilité, avec tant de vérité, de

naturel et de force qu'on croit les voir en les lisant, et que les ayant

lus une fois, on croit toute sa vie les avoir vus.

Dans cette étrange métamorphose, les serpents qui se transforment en

hommes et les hommes métamorphosés en serpents sont des damnés les uns

comme les autres. Tous ont été des citoyens distingués de Florence, qui

sont punis dans cette fosse réservée aux voleurs, non pour des vols

particuliers, mais, selon la conjecture des commentateurs les plus

éclairés, pour avoir, dans les premiers emplois, détourné à leur profit

les impôts, ou fait de toute autre manière leur fortune aux dépens de la

république[130]. Ayant ainsi consacré et comme immortalisé leur

opprobre, le poëte triomphe cruellement de celui qui en rejaillit sur

cette odieuse Florence qui l'a proscrit. «Jouis, ô Florence,

s'écrie-t-il[131]! tu t'es élevée si haut que ta renommée vole sur la

terre et sur la mer, et que ton nom se répand dans l'Enfer même. J'ai

trouvé parmi les voleurs cinq de tes citoyens d'un tel rang que j'en

rougis, et qu'il t'en revient peu de gloire.» Il présage ensuite à son

ennemie des malheurs que ses plus proches voisins désirent, et qu'il ne

saurait voir arriver trop tôt. Puis reprenant sa route avec son guide,

ils entrent dans la huitième vallée.

[Note 130: Les cinq prévaricateurs qu'il nomme avec un art

particulier, et à mesure qu'il les peint comme agents ou patients de ce

singulier supplice, sont _Cianfa Donati, Agnel Brunelleschi, Buoso

Donati, Puccio Sciancato_ et _Francesco Guercio Cavalcante_. Le

quatrième nom seul est obscur; les _Donati_, les _Brunelleschi_, et les

_Cavalcanti_ étaient des premières familles de Florence.]

[Note 131: C. XXV.

_Godi, Firenze, poi che se' si grande

Che per mare e per terra butti l'ali,

E per lo'nferno il tuo nome si spande_.]

Elle est remplie de flammes étincelantes, divisées en groupes enflammés

et mobiles, dont chacun contient une âme criminelle qu'on ne voit pas.

Un spectacle si nouveau que le poëte se crée à lui-même, lui inspire

deux comparaisons très-différentes entre elles; l'une tirée des objets

champêtres, auxquels on doit observer qu'il revient souvent, comme tous

les grands poëtes, l'autre des traditions de l'Écriture et de l'Histoire

des Prophètes. Ces flammes sont en aussi grand nombre, que le

villageois, qui se repose sur la colline dans la saison des plus longs

jours, voit pendant la nuit de vers luisants dans la vallée, peut-être à

l'endroit même où sont ses vignes et ses champs; et les damnés sont

enveloppés et cachés dans ces flammes, de même qu'Elysée vit disparaître

le char d'Elie qui montait au ciel, et que, voulant le suivre des yeux,

il n'aperçut plus que la flamme qui s'élevait contre un léger nuage.

Une de ces flammes est double, et Virgile lui apprend qu'elle renferme

Ulysse et Diomède; ils y expient l'invention frauduleuse du cheval de

Troie, l'enlèvement du Palladium et la mort de Déidamie. Le premier,

interrogé par Virgile, raconte ses voyages et sa mort tout autrement

qu'on ne les lit dans l'_Odyssée_. Il erra long-temps avec ces

compagnons dans la Méditerranée. Passant ensuite le détroit de

Gibraltar, ils s'avancèrent dans l'Océan; le cinquième mois, ils

aperçurent de loin une haute montagne. Ils essayaient d'en approcher

lorsqu'un tourbillon s'éleva de cette terre nouvelle, et les enfonça,

eux et leur vaisseau, jusqu'au fond des mers. Les commentateurs[132]

veulent que Dante, en suivant une tradition différente de celle

d'Homère, et dont on trouve quelques traces dans Pline et dans

Solin[133], désigne ainsi la montagne du haut de laquelle on feint

qu'était le Paradis terrestre, où il doit monter dans la seconde partie

de son poëme; mais rien dans le texte n'indique cette intention. Il faut

peut-être aller plus loin que les commentateurs. En effet, ne serait-il

pas possible que le Dante eût eu quelque connaissance ou quelque idée de

la grande catastrophe de l'île Atlantide, qui paraît avoir été placée

dans l'Océan qui porte encore son nom; que cette montagne, d'où s'élève

un tourbillon destructeur, fût le volcan de Ténériffe, qui, depuis

long-temps éteint, domine sur les Canaries, anciens débris de la grande

île, et qu'enfin le poëte eût voulu consigner cette tradition dans son

ouvrage? Je livre aux studieux amateurs du Dante cette conjecture, que

ce n'est pas ici le lieu d'approfondir, mais qui s'accorderait peut-être

avec ce que les anciens ont dit des îles Fortunées, où ils plaçaient le

séjour des bienheureux, et avec ce qu'en ont écrit quelques modernes.

Ne pourrait-on pas croire aussi, et peut-être avec plus de

vraisemblance, que, quoique l'Amérique ne fût pas encore découverte, il

courait déjà des bruits de l'existence d'un autre monde, au-delà des

mers; et que le Dante, attentif à recueillir dans son poëme toutes les

connaissances acquises de son temps, ne négligea pas même ce bruit, si

important par son objet, tout confus qu'il était encore[134]?

[Note 132: _Daniello, Landino, Vellutello, Venturi_, et plus

récemment _Lombardi_.]

[Note 133: Ils donnent Ulysse pour fondateur à Lisbonne, ou

Ulisbonne, ville située sur cette mer.]

[Note 134: Le discours d'Ulysse à ses compagnons paraît plus

favorable à cette dernière vue «Ne refusez pas, leur dit-il, à ce peu de

vie qui vous reste, la connaissance d'un monde sans habitants, que vous

pouvez acquérir en suivant le cours du soleil.

_A questa tanto picciola vigilia

De' vostri sensi, ch'è del rimanente,

Non vogliate negar l'esperienza,

Diretro al sol, del mondo senza gente_.]

Une autre flamme s'avance[135]; ses pointes recourbées s'agitent en

forme de langue, comme celles de la première, et font entendre des

gémissements et des plaintes semblables aux mugissements du taureau

brûlant de Sicile, qui rendit pour premiers sons les cris de son

inventeur[136].

[Note 135: C. XXVII.]

[Note 136:

_Come'l bue Civilian che mugghiò prima

Col pianta di colui_ (_e ciò fu dritto_)

_Che l'avea temperato con sua lima,

Mugghiava con la voce dell' afflitto_, etc.

littéralement: «Ce taureau d'airain _mugissait avec la voix du

malheureux_ qui y était enfermé,» expression neuve et aussi juste que

poétique.]

C'est l'âme de Gui de Montefeltro qui est renfermée dans cette flamme.

Gui reconnaît Dante, et l'interroge le premier sur l'état actuel de la

Romagne, qu'il avoue avoir été sa patrie. Dante l'en instruit en peu de

mois, et l'interroge à son tour. Gui lui raconte alors son histoire. Il

avait été homme de guerre, célèbre par des actions d'éclat, mais où la

ruse avait plus de part que le courage. Il s'était fait ensuite

Cordelier[137], et ne songeait qu'à son salut, quand le prince des

nouveaux Pharisiens, qui était en guerre, non avec les Sarrazins ou les

Juifs, mais avec des Chrétiens[138], vint dans son cloître, et lui

demanda quelque ruse pour perdre ses ennemis, et pour leur prendre

Preneste. Il vit en lui des scrupules; mais il parvint à les lever, et à

lui arracher cette espèce d'oracle, qu'au reste celui qui le demandait

était fort en état de se prononcer à lui-même: Beaucoup promettre et

tenir peu t'assurera la victoire[139]. Ce pape, car on reconnaît ici

Bonifaoe VIII, à qui notre poëte ne perd aucune occasion de rendre le

mal que Boniface lui avait fait; ce pape avait promis à Gui le ciel pour

récompense. Je puis, comme tu sais, lui avait-il dit, fermer et ouvrir

le ciel, et c'est pour cela que nous avons deux clefs[140]; mais à sa

mort, lorsque saint François vint pour s'emparer de son âme, un diable

plus prompt la saisit et la jeta dans le brasier éternel. Cela est

raconté très-sérieusement, et même en très-bons vers. Je l'abrège en

prose tout aussi sérieuse, et crois inutile de répéter ici des

réflexions que chacun fait assez de soi-même.

[Note 137:

_I fui uom d'arme, e po' fui cordigliero_.

Ces moines étaient ainsi nommés en France, dit le P. Lombardi, à cause

de la corde qui leur servait de ceinture. Le véritable mot italien est

_francescano_.]

[Note 138:

_Lo Principe de' nuovi Farisei_.

Ce prince est le Pape, et ces nouveaux Pharisiens, les cardinaux et les

prélats de sa cour: les Chrétiens avec lesquels il était en guerre,

étaient les Colonna, dont le palais était voisin de

Saint-Jean-de-Latran;

_Avendo guerra presso a Laterano_.]

[Note 139:

_Lunga proniessa, con l'attender corto

Ti farà trionfar nell' alto seggio_.

D'après ce conseil, le vieux pape feignit d'être touché du sort des

Colonna qui étaient renfermés dans cette ville; il promit de leur

pardonner, et de les rétablir dans leurs biens, s'ils lui remettaient

Preneste, et s'ils s'humiliaient devant lui. Ils rendirent la ville, et

le pape la fit raser tout entière, et les persécuta plus obstinément que

jamais.]

[Note 140:

_Lo ciel poss'io serrare e disserrare,

Come tu sai: però son due le chiavi_.]

Dans la neuvième fosse de ce terrible cercle, ceux qui ont répandu des

hérésies, des dissensions et des scandales, souffrent des peines de

sang, et présentent des spectacles hideux. Dante frémit lui-même du sang

et des plaies dont il va parler[141]. Toute autre langue que la sienne

ne pourrait rendre de tels objets, qui sont gravés dans sa pensée, et se

sentirait défaillir. Les champs fertiles de la Pouille, baignés

autrefois du sang des Romains dans leurs guerres contre Annibal,

ensanglantés depuis par les combats de Robert Guiscard, et récemment par

cette lutte terrible entre Mainfroy et Charles d'Anjou, quand tous les

morts qui les ont couverts montreraient leurs membres mutilés et leurs

blessures, n'offriraient aux yeux rien de pareil.

[Note 141: C. XXVIII.]

Mahomet paraît le premier. Ses intestins pendent hors de son ventre,

fendu dans toute sa longueur. On peut ici, comme en plusieurs autres

endroits, reprocher au poëte, non, certes, la faiblesse de ses

peintures, mais leur hideuse et dégoûtante fidélité. Ali et tous les

autres propagateurs de schismes et de scandales, fendus de même, vont en

troupe avec le prophète des Musulmans. Des hérétiques, des intrigants et

des brouillons plus modernes, mais plus obscurs[142], viennent ensuite.

Les uns ont les lèvres, la langue, les oreilles ou le nez coupés, les

autres les deux mains. Ils lèvent les bras, et le sang ruisselle sur

leur visage; un autre tient par les cheveux sa propre tête, séparée de

son corps, et la porte devant les yeux de ceux à qui il parle. Ce

dernier qui n'est ici présenté que comme un artisan de fraude, confident

d'un jeune prince à qui il donna de perfides conseils, figure à des

titres plus honorables dans l'Histoire littéraire de France: c'est

Bertrand de Born[143], l'un de nos plus célèbres Troubadours.

[Note 142: L'un d'eux avait fait récemment beaucoup de bruit. C'est

un certain _Frà Dolcino_, ermite hérétique, qui prêchait, entr'autres

erreurs, que la communauté des biens, et même celle des femmes, était

permise aux chrétiens. Il ne manqua pas de prosélytes. Suivi de plus de

trois mille hommes et femmes, il vivait avec eux, dans cet état de

nature et de promiscuité qui était le fond de sa doctrine. Quand les

vivres leur manquaient, ils fondaient sur les propriétés et pillaient

tout aux environs. Ils commirent pendant deux ans toutes sortes d'excès.

Ils furent enfin surpris dans les environs de Novarre. _Frà Dolcino_ fut

brûlé comme hérétique, avec Marguerite sa compagne, et plusieurs autres

de ses complices des deux sexes. C'est peut-être un des caractères les

plus extraordinaires de ce genre qui aient jamais existé. Voyez son

histoire (_Historia Dulcini_), dans le recueil de Muratori, _Script.

rer. italic._ t. IX.]

[Note 143: Ou, comme Dante l'appelle, _Bertram dal Bornio_. Il était

sans doute peu connu en Italie, parce qu'il appartient à l'histoire

d'Angleterre et de France; et cette ignorance où l'on était à son égard

a jeté tous les commentateurs sans exception dans des erreurs qu'ils se

sont successivement transmises. Le texte même du Dante, qu'ils ne

comprenaient pas, en a été altéré. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer

dans la discussion de ce passage, où j'ai, le premier, soupçonné de

l'altération et de l'erreur. C'est le sujet d'une dissertation

particulière, et non d'une note, qui excéderait toute proportion.]

Les yeux du Dante, fatigués de ces tristes spectacles, sentaient le

besoin de pleurer[144]. Virgile le presse de hâter le pas. Le temps

s'écoule; il leur en reste peu pour tous les objets qu'ils ont à voir

encore. Ils ont aperçu de loin une ombre qui montrait le Dante, et

semblait le menacer; c'était celle d'un de ses parents, homme de

mauvaise vie[145], qui avait été tué dans une rixe, et qui lui en

voulait sans doute, parce que sa mort n'avait pas été vengée par sa

famille. Après un dialogue peu intéressant sur ce sujet, les deux poëtes

arrivent à la dixième et dernière de ces fosses, qui, toutes comprises

dans le huitième cercle, vont toujours s'inclinant par degrés vers le

centre, sur lequel toutes pèsent à la fois. Des cris plaintifs et divers

frappent l'oreille et blessent le coeur des pointes aiguës de la

pitié[146]. Tous les maux entassés dans les hôpitaux les plus malsains

égaleraient à peine ceux qui sont accumulés dans cette fosse. Les damnés

s'y traînent, comme des moribonds couverts de lèpre ou comme des

pestiférés. Leur peau écailleuse est tourmentée de démangeaisons

insupportables; ils la déchirent avec leurs ongles. Ce sont plusieurs

espèces de faussaires: l'un avait falsifié les métaux; il était

d'Arezzo[147], et avait trompé un certain Albert de Sienne, homme

simple, que l'évêque de cette ville avait vengé en faisant brûler vif,

comme magicien, le faussaire. Ceci amène contre les Siennois une tirade

satirique, où l'on distingue ce trait décoché à la fois contre eux et

contre les Français. «Fut-il jamais nation plus vaine que la Siennoise?

Certes, la Française elle-même ne l'est pas autant de beaucoup[148]».

Nation vaine ou frivole si l'on veut; mais quel rapport y a-t-il alors

entre nous et ce crédule Albert? Nation sotte et de peu d'esprit, comme

quelques commentateurs l'entendent[149]; mais quel rapport entre ces

défauts et les nôtres?

[Note 144: C. XXIX.]

[Note 145: Il se nommait _Geri del Bello_.]

[Note 146: Comment rendre autrement ces expressions, si hardiment

figurées?

_Lamenti saettaron me diversi

Che di pietà ferrati avean gli strali_.]

[Note 147: Son nom était Griffolin. Il avait fait croire à

l'imbécille Albert qu'il savait l'art de voler dans l'air, et lui avait

promis de le lui apprendre. N'ayant pu remplir sa promesse, Albert se

plaignit à l'évêque de Sienne, qui le regardait comme son fils; cet

évêque fit un procès à Griffolin, et le condamna au feu comme magicien.

Mais ce n'est pas pour cela que celui-ci est damné. Minos, à qui on n'en

impose pas, lui a infligé cette peine parce qu'il avait fait dans le

monde le métier trompeur d'alchymiste.]

[Note 148:

. . . . . . . _Hor fu giamai

Gente si vana come la Senese?

Certo non la Francesca si d'assai_.]

[Note 149:

_Per gente vana intende egli gente di poco senno_.

(LOMBARDI.)]

C'est par des exemples tirés des fureurs d'Athamas et de celles d'Hécube

que Dante essaie de nous faire comprendre[150] la rage que paraissaient

éprouver deux ombres qui couraient comme des forcenées: ce sont celles

de deux faussaires qui le furent dans deux genres bien différents; mais

on doit être maintenant fait à ces disparates. L'une est l'âme antique

de la scélérate Myrrha[151], qui se rendit plus amie de son père qu'une

fille ne doit l'être, en se cachant sous de fausses apparences; l'autre

est un Florentin qui avait escroqué une belle jument, en dictant et

signant un testament faux, dans le goût de celui de notre comédie du

_Légataire_. Maître Adam, faux monnoyeur de Brescia, est gonflé par

l'hydropisie et brûlé par la soif. «Les clairs ruisseaux qui des vertes

collines du Casentin tombent dans l'Arno, et leurs canaux bordés de

frais ombrages, lui sont toujours présents, et leur image le dessèche

plus encore que la maladie qui le consume[152]». Sentiment naturel et

profond que le Tasse a très-heureusement imité dans le treizième chant

de son poëme, lorsqu'il fait cette admirable description de la

sécheresse qui désola l'armée chrétienne, et qu'il peint, comme le

Dante, l'effet que produisait sur des malheureux tourmentés par la soif

l'image fraîche et humide des torrents des Alpes, des vertes prairies et

des fraîches eaux, qui bouillonnait dans leur pensée[153]. Dante, qui se

plaît toujours à mêler des personnages anciens avec les modernes, place

dans cet Enfer des faussaires, non seulement l'incestueuse Myrrha, mais

le traître Sinon et la femme de Putiphar, qui accusa faussement Joseph.

Toutes ces ombres se querellent et s'injurient. Dante prête

involontairement l'oreille et s'arrête. Virgile le rappelle à lui-même,

et lui reproche de vouloir entendre ce qu'il y a de la bassesse à

écouter. Dante rougit, et continue de suivre son maître.

[Note 150: C. XXX.]

[Note 151:

_Quell' è l'anima antica

Di Mirra scelerata, che divenne

Al padre fuor del dritto amore, amica_.]

[Note 152:

_Li ruscelletti, che de' verdi colli

Del Casentin discendon giuso in Arno,

Facendo i lor canali freddi e molli,

Sempre mi stanno innanzi, e non indarno,

Che l'immagine lor via più m'asciuga

Che'l male ond'io nel volto mi discarno_.]

[Note 153:

_Che l'immagine lor gelida, e molle

L'asciuga e scalda, e nel pensier ribolle._

(_Gierusal. lib._ c. XIII., st. 80.)]

Ils marchent tous deux en silence[154] vers le puits central qui conduit

au neuvième et dernier cercle de l'Enfer, et jusqu'au fond de l'abîme.

Ils n'ont pour se conduire qu'une fausse lueur qui est moins que la nuit

et moins que le jour[155]. Tout à coup le son éclatant d'un cor se fait

entendre, tel que Roland ne sonna point d'une manière aussi terrible

après la douloureuse défaite de Charlemagne à Roncevaux. Dante tourne la

tête de ce côté; il croit apercevoir de hautes tours. Ce sont trois

géants énormes, Nembroth, Éphialte, Antée, qui s'élèvent en effet comme

des tours, de la ceinture en haut, au-dessus des bords du puits. Le

poëte s'arrête à décrire leur stature prodigieuse, et à peindre par des

comparaisons l'effet que produit sur lui leur aspect. Son guide les lui

fait connaître l'un après l'autre, avec des circonstances historiques et

poétiques sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter. C'est à Antée

qu'il s'adresse pour qu'il les descende dans ce puits. Antée les soulève

tous deux d'une seule main, les dépose légèrement au fond du gouffre, et

se redresse comme le mât d'un vaisseau.

[Note 154: C. XXXI.]

[Note 155:

_Quivi era men che notte e men che giorno_.]

Dante, frappé de l'idée des terribles objets qui l'attendent, voudrait

pouvoir former des sons plus âpres[156] et plus convenables à cet

affreux séjour. Il invoque de nouveau les Muses, et s'enfonce, pour

ainsi dire, dans toute l'horreur de son sujet. Dans ce cercle sont punis

les traîtres. Il se partage en quatre fosses ou vallées. La première

porte le nom de _Caïn_: c'est celle des assassins qui ont tué en

trahison. Un lac glacé la remplit. Les criminels sont plongés jusqu'au

cou dans la glace, et leurs têtes hideuses s'agitent, se haussent et se

baissent à la surface, versant, à force de douleurs, des larmes qui se

gèlent autour de leurs yeux et sur leurs joues. Deux têtes collées front

contre front, et dont les cheveux sont entremêlés, sont celles de deux

frères qui s'étaient tués l'un l'autre, comme Etéocle et Polinice[157].

Dante, en avançant sur la glace, au milieu de toutes ces têtes, en

heurte une qu'il croit reconnaître. Il la saisit par les cheveux, et

veut, malgré sa résistance, la contraindre de se nommer. C'est une autre

tête qui prononce le nom de _Bocca_, misérable qui, dans la bataille de

Montaperti, marchant avec les Guelfes, et gagné par l'or des Gibelins,

coupa la main de celui qui portait l'étendard, et causa la déroute et le

massacre de l'armée. Ce traître est accompagné de quelques autres, dont

le poëte fait justice. Leurs têtes sont à l'entrée de la seconde

division de ce cercle, qui porte le nom d'_Antenor_, et où sont enfoncés

tous les traîtres à leur patrie.

[Note 156: C. XXXII.]

[Note 157: Ils étaient fils d'_Alberto degli Alberti_, noble

florentin, et s'appelaient, l'un Alexandre, et l'autre Napoléon _degli

Alberti_.]

Dante détournait les yeux de ce spectacle, lorsqu'il aperçut deux ombres

plongées dans la même fosse et acharnées l'une sur l'autre.... Oserai-je

le suivre? Entreprendrai-je de retracer ici ce tableau si célèbre, et

qui est peut-être encore au-dessus de sa renommée? Trouverai-je dans une

langue qui passe pour timide, et dans une froide prose, d'assez fortes

couleurs pour rendre cette horreur sublime? Je l'oserai, je l'essaierai

du moins. Ce qui fait la difficulté de l'entreprise y donne de

l'attrait. D'autres l'ont essayé avant moi; mais ils semblent avoir

craint d'être simples, et je tâcherai surtout de conserver à cette

peinture son effroyable simplicité.

«Je vis, continue le poëte, deux ombres glacées dans une seule fosse:

l'une des têtes couvrait l'autre, et comme un homme affamé mange du

pain, de même la tête qui était dessus enfonçait dans l'autre ses dents,

à l'endroit où le cerveau se joint à la nuque du cou[158]. O toi, lui

dis-je, qui montres par une action si féroce ta haine pour celui que tu

dévores, dis-m'en la cause, afin que si tu as raison de le haïr, sachant

qui vous êtes et quel fut son crime, je puisse, de retour au monde,

venger ta mémoire, si ma langue ne se dessèche pas!

[Note 158:

_E come'l pan per fame si manduca

Cosi'l sovran li denti all' altro pose

La' ve'l cervel s'aggiunge colla nuca_, etc.

Une fausse délicatesse peut trouver dans ces vers et dans leur

traduction une espèce de crudité de style; mais ce n'est ni au Dante, ni

à sa langue, qu'il faut la reprocher; c'est à nous et à la nôtre.]

«Le coupable détourna sa bouche de cette horrible pâture[159], et

l'essuyant avec les cheveux de la tête dont il avait rongé le crâne, il

me dit: Tu veux que je renouvelle une douleur aigrie par le désespoir,

et dont la seule pensée m'oppresse le coeur, avant que je commence à

parler, mais si mes paroles doivent être un germe qui ait pour fruit

l'opprobre de celui que je dévore, tu me verras à la fois parler et

verser des larmes. Je ne sais qui tu es, ni de quelle manière tu es

descendu ici-bas; mais tu me parais Florentin à ton langage. Tu dois

savoir que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Roger. Je

t'apprendrai maintenant pourquoi je le traite ainsi. Je n'ai pas besoin

de dire que m'étant fié à lui, je fus pris et mis à mort par l'effet de

ses perfides conseils; mais ce que tu ne peux avoir appris, mais combien

ma mort fut cruelle, tu vas l'entendre, et tu sauras alors s'il m'a

offensé.

[Note 159: C. XXXIII.

_La bocca sollevò dal fiero pasto

Quel peccator, forbendola a' capelli

Del capo ch'egli avea diretro guasto_; etc.]

«Dans la tour obscure qui a reçu de moi le nom de _Tour de la Faim_, et

où tant d'autres ont dû être enfermés depuis, une ouverture étroite

m'avait déjà laissé voir plus de clarté[160], lorsqu'un songe affreux

déchira pour moi le voile de l'avenir. Je crus voir celui-ci, devenu

maître et seigneur, chasser un loup et ses louveteaux vers la montagne

qui empêche Pise et Lucques de se voir. Il avait envoyé en avant les

_Gualandi_, les _Sismondi_ et les _Lanfranchi_, avec des chiennes

maigres, avides et dressées à la chasse. Après avoir couru peu de temps,

le père et ses petits me parurent fatigués, et je crus voir les dents

aiguës de ces animaux leur ouvrir les flancs. Quand je m'éveillai vers

le matin, j'entendis mes enfants, qui étaient auprès de moi, pleurer en

dormant, et demander du pain. Tu es bien cruel, si déjà tu n'es ému en

pensant à ce que mon coeur m'annonçait; et si tu ne pleures pas,

qu'est-ce donc qui peut t'arracher des larmes?

[Note 160: Je lis _più lume_ avec _Landino_, _Vellutello_, Alde

_Lombardi_, et le plus grand nombre des manuscrits. Si on lit _più

lune_, comme l'édition des académiciens de la Crusca, et quelques

autres, il faut traduire: «m'avait déjà laissé voir plusieurs fois la

clarté de la lune.»]

«Déjà ils étaient éveillés; l'heure approchait où l'on apportait notre

nourriture, et chacun de nous, à cause de son rêve, doutait de la

recevoir. J'entendis qu'on fermait la porte au bas de l'horrible tour.

Alors je regardai mes fils sans dire une parole. Je ne pleurais point;

je me sentais en dedans pétrifié. Ils pleuraient, eux; et mon petit

Anselme me dit: Comme tu nous regardes, mon père! qu'as-tu? Je ne

pleurai point encore; je ne répondis point pendant tout ce jour, ni la

nuit suivante, jusqu'au retour du soleil. Lorsque quelques rayons

pénétrèrent dans cette prison douloureuse, et que je vis sur quatre

visages les propres traits du mien, transporté de douleur, je me mordis

les deux mains. Eux, pensant que j'y étais poussé par la faim, se

levèrent tout à coup, et me dirent: Mon père[161], nous souffrirons

beaucoup moins, si tu veux te nourrir de nous. Tu nous as revêtus de

ces chairs misérables; dépouille-nous-en aussi. Alors je me calmai, pour

ne pas augmenter leur peine. Ce jour et le suivant nous restâmes tous en

silence. O terre impitoyable! pourquoi ne t'ouvris-tu pas? Quand nous

fûmes parvenus au quatrième jour, Gaddi se jeta étendu à mes pieds, en

me disant: Mon père, que ne viens-tu me secourir? et il mourut; et je

vis, comme tu me vois, les trois qui restaient tomber ainsi l'un après

l'autre, du cinquième au sixième jour. Je me mis alors à me traîner en

aveugle sur chacun d'eux, et je ne cessai de les appeler trois jours

entiers après leur mort. La faim acheva ensuite ce que n'avait pu la

douleur.--Quand il eût dit ces mots, roulant les yeux, il reprit entre

ses dents le malheureux crâne, et comme un chien dévorant, il les y

enfonça jusqu'aux os.»

[Note 161:

_Padre, assai ci fia men doglia

Se tu mangi di noi: tu ne vestisti

Queste misere carni, e tu le spoglia_.

Ce tercet paraissait au Tasse plein d'une expression si tendre et si

noble, il lui plaisait tant, au rapport du père Venturi, qu'il ne se

lassait point de le citer et d'en faire l'éloge. Mais ce même tercet est

excessivement difficile à traduire. _Se tu mangi di noi_, est même

tout-à-fait intraduisible: il est impossible de dire en français,

_manger de nous_, comme on dit _manger du pain_, et c'est cependant

cette ressemblance d'expression qui, dans l'italien, est en même temps

naïve et terrible. _Dépouille-nous-en aussi_, paraîtra peut-être bien

nu; mais comment rendre autrement ces mots si touchants: _e tu le

spoglia_. J'ai du moins sauvé cette figure poétique: _Vestire spogliare

le carni_, qui est du style religieux, ou même biblique si l'on veut,

mais qui n'en avait ici qu'une propriété de plus, et à laquelle aucun

des traducteurs français du Dante n'a songé. Enfin j'ai respecté, autant

que je l'ai pu, cette effrayante, sans doute, mais admirable

simplicité.]

Loin d'être fatiguée par un récit aussi énergique, la voix du Dante

s'élève encore avec une force nouvelle, pour lancer des imprécations

contre Pise, qui avait souffert dans ses murs cette action barbare. Si

le comte Ugolin passait pour l'avoir trahie, il ne fallait pas du moins

envelopper dans son supplice ses fils, dont un âge si tendre attestait

l'innocence. Il appelle cette ville nouvelle Thèbes et la honte de

l'Italie. Puisque les peuples voisins n'en font pas justice, il désire

que les petites îles de _Capraia_ et de la _Gorgone_, situées près

l'embouchure de l'Arno, se détachent, ferment le cours du fleuve, et en

fassent remonter les eaux, pour aller dans Pise même submerger tous ses

habitants.

Cette effrayante et terrible scène doit rendre languissant et faible

tout ce que l'Enfer même peut encore offrir. On se soucie peu d'un

_Alberic_[162] qui avait fait massacrer tous ses parents dans un repas

où ils étaient ses convives, et de quelques autres misérables plongés

dans la glace, la tête renversée, et les larmes gelées et amoncelées

dans les yeux. On regrette que Dante ne l'ait pas senti, et n'ait pas vu

que du moment où il avait fait parler Ugolin au fond du gouffre, il

n'avait rien de mieux à faire que d'en sortir. Il n'y reste pas

long-temps. Entré dans la quatrième et dernière division de ce dernier

cercle, où sont punis les traîtres les plus coupables, il voit flotter

l'étendard du prince des Enfers[163]. Il aperçoit, en traversant cet

espace, les damnés qui le remplissent, couverts d'une glace

transparente, dans diverses attitudes, et comme des objets conservés

dans du verre. Tout se tait. Après l'agitation bruyante des autres

cercles, il ne restait peut-être plus, pour frapper l'imagination, et

pour lui faire concevoir le dernier excès de la douleur, d'autre moyen

que le silence. Au centre, règne Lucifer, enfoncé jusqu'aux reins dans

la glace. Sa taille plus que gigantesque, son épouvantable difformité,

sont peintes des traits les plus forts qu'ait pu tracer le poëte. Cela

dut faire une grande sensation de son temps, où le seul ressort de la

morale était la crainte, où celui de la crainte était le diable, et où

chacun s'étudiait à donner au diable tout ce qui pouvait inspirer le

plus d'effroi. Aujourd'hui cela perd tout son effet, et rien de plus

froid qu'une peinture terrible qui n'inspire point de terreur.

[Note 162: C'était encore un _Cavalier Gaudente_, qu'on appelait

pour cela _Frate Alberigo_, quoiqu'il fût militaire. Il était de la

maison des Manfrédi, seigneurs des Faenza.]

[Note 163: C. XXXIV.

_Vexilla regis prodeunt inferni_, etc.]

Sans nous occuper donc des trois énormes faces du monstre, l'une rouge,

l'autre noire et l'autre jaunâtre, de ses trois gueules écumantes qui

mâchent éternellement trois damnés[164], de ses six ailes démesurées, et

de tout le reste de son effroyable colosse, il suffit de nous rappeler

que le centre de l'Enfer, où l'archange rebelle est plongé, est aussi le

centre de la terre, et de voir le parti que Dante a tiré de cette idée.

Virgile le prend sur ses épaules, saisit le moment où Lucifer cesse

d'agiter ses sextuples ailes, s'attache aux flocons de glace dont les

flancs du monstre sont couverts comme d'une épaisse toison, et descend

ainsi jusqu'à sa ceinture. Alors, se tenant plus fortement aux poils, il

tourne, avec beaucoup d'efforts, sa tête où il avait les pieds, et monte

au lieu de descendre. Il sort enfin par l'ouverture d'un rocher, dépose

Dante sur le bord, et y monte après lui. Les jambes renversées de Satan

sortent par ce soupirail; il est là toujours debout, à la place où il

tomba du ciel. Il s'enfonça jusqu'au centre de la terre, et il y resta

fixé. C'est-là que cesse d'agir cette force de gravitation qui entraîne

tous les corps pesants; et il est assez remarquable qu'à travers la

mauvaise physique que supposent les explications qu'il donne ensuite des

effets produits sur la forme de la terre, par la chute même de Satan,

le Dante eût déjà cette idée[165]. Au-dessus de l'endroit où les deux

poëtes se sont assis, un ruisseau tombe à travers les rochers; ils

montent l'un après l'autre par la route étroite et difficile que l'eau a

creusée; ils voient enfin reparaître la lumière, et se trouvent, après

tant de fatigues, rendus à la clarté du jour.

[Note 164: Le premier est Judas Iscariotte, et les deux autres, sans

qu'on puisse voir quel rapport ont avec Judas ces deux meurtriers

célèbres, Brutus et Cassius.]

[Note 165: Il l'énonce clairement par ces mots qu'il met dans la

bouche de Virgile:

_Tu passasti il punto

Al qual si traggon d'ogni parte i pesi_.]

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 11 / 25 题