_L'Enfer_.
Les commentateurs ont prodigieusement raffiné sur le génie allégorique
du Dante; ils ont voulu voir partout des allégories, et le plus souvent
il les ont moins vues que rêvées; mais il y a pourtant beaucoup
d'endroits de son poëme qui ne peuvent s'entendre autrement. Le
commencement est de ce nombre[26]. Au milieu du chemin de cette vie
humaine, le poëte se trouve égaré dans une forêt obscure et sauvage. Il
ne peut dire comment il y était entré, tant il était alors accablé de
sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lève les yeux, et voit poindre
sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu
sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait
franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage,
tourne ses regards vers la mer où il a couru tant de dangers[27].
[Note 25: _Perizoma_, inf. c. XXX, v. 61. _Entomata_ pour _insetti_,
Purg., c. X, v. 128. _Geomanti_, Purg. c. XIX, v. 4. _Eunoè_, pour
_buona mente_, IV. c. XXVIII, v. 131, etc., etc.]
[Note 26: C. I.]
[Note 27:
_E come quei che con lena affannata
Uscito fuor del pelago alla riva,
Si volge all'acqua perigliosa, e guata._]
Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une
panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît
ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une
louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il
perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le
soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme
se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence.
Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu
donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile,
cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi!
l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et
l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de
toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce
beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à
altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos
traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit
à de si beaux vers:
_Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
Che spande di parlar si largo fiume?
Risposi lui con vergognosa fronte.
O degli altri poeti onore e lume,
Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore
Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.
Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore:
Tu se' solo colui, da cu'io tolsi
Lo bello stile, che m' ha fatto onore_.
Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun
poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.
Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est
impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a
causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne
le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique
dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices
éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il
veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un
autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire,
et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette
allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des
explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au
milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de
l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux
hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son
dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite;
l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le
sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de
front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du
vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir,
il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse.
Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des
destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on
croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est
là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien
d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui
surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil
fonds un si grand nombre de beautés.
Le jour déclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile[28],
et l'air sombre délivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la
terre; lui seul se préparait à soutenir la fatigue du chemin et les
assauts de la pitié. Il invoque le secours des Muses et celui de sa
mémoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite à
Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le poëte romain, pour
réponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir à sa
rencontre. Il reposait dans une espèce de limbe, où Dante place ceux qui
n'avaient pu connaître la vraie religion, lorsqu'une belle femme est
descendue du ciel, et lui a dit avec une voix angélique: «Mon ami, et
non celui de la Fortune[29], est arrêté dans une plaine déserte et dans
un chemin pénible. Je crains qu'il ne s'égare: va le trouver et lui
servir de guide. C'est Béatrix qui t'envoie, et qui retourne au séjour
céleste.» Dans cette apparition de Béatrix, et dans cette mission dont
elle charge Virgile, on entend généralement la Théologie, ou la
connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce
dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Béatrix
qui lui avait été, qui lui était toujours si chère, qu'il représente la
science alors regardée comme la première, et presque comme une science
surnaturelle. Quelle femme a jamais reçu après sa mort un plus noble
hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'élévation et
de la pureté des sentiments qui avaient uni l'une à l'autre, pendant
quinze années, deux âmes si dignes de s'aimer? C'est un exemple,
peut-être unique, du parti qu'on pourrait tirer en poésie de la
combinaison d'un personnage allégorique avec un être réel. L'effet
mélancolique et attachant qu'il produit ici aurait dû engager à
l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une
sensibilité profonde peut seule dicter au génie.
[Note 28:
_Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno
Toglieva gli animai che sono'n terra
Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.
M'apparechiava a sostener la guerra
Si del cammino e sì della pietate,
Che ritrarra la mente che non erra_.
(C. II.)]
[Note 29:
_L'amico mio, e non della ventura,
Nella diserta piaggia è impedito_, etc.]
Les explications qu'il reçoit de Virgile rendent au poëte tout son
courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: «Tel[30] que
de tendres fleurs courbées et fermées par le froid de la nuit, quand le
soleil revient les éclairer, se rouvrent et se relèvent sur leur tige,
je sentis renaître en moi ma force abattue». Il ne craint plus ni les
dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout à coup et sans
préparation, ces mots célèbres et terribles frappent le lecteur[31]:
PER ME SI VA NELLA CITTA DOLENTE:
PER ME SI VA NELL' ETERNO DOLORE:
PER ME SI VA TRA LA PERDUTA GENTE,
_Giustizia mosse'l mia alto fattore:
Fece mi la divina potestate,
La somma sapienza, e'l primo amore._
_Dinanzi a me non fur cose create
Se non eterne, ed io eterno dura_:
LASCIATE OGNI SPERANZA, VOI CH'ENTRATE.
[Note 30:
_Quale i fioretti dal notturno gelo
Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca,
Si drizzan tutti aperti in loro stelo,
Tal mi fec' io di mia virtute stanca_.]
[Note 31: C. III.]
Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est
expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque
sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose,
c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand
poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes
de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier
avec l'idée de la _divine Puissance_ et de la _suprême Sagesse_, telles
du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans
sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer
explicitement le _premier Amour_. Si l'on en excepte ce seul trait,
quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de
cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi
dire, ces sombres et menaçantes paroles:
«C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs; c'est par moi que
l'on va aux douleurs éternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race
proscrite. La Justice inspira le Très-Haut dont je suis l'ouvrage.....
Rien avant moi ne fut créé, sinon les choses éternelles; et moi, je dure
éternellement. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ici»!
L'intérieur répond à cette redoutable annonce: «Là, des soupirs, des
pleurs, de hauts gémissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre
n'éclaire. Des idiomes divers[32], d'horribles langages, des paroles de
douleur, des accents de colère, des voix aiguës et des voix rauques, et
le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans
cesse dans cet air éternellement sombre, comme le sable, quand un noir
tourbillon l'agite».
[Note 32:
_Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche, e suon di man con elle
Facevan un tumulto, il qual s'aggira
Sempre'n quell' aria senza tempo tinta,
Come la rena, quando'l turbo spira_.]
Ce séjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes
indifférents qui ont vécu sans honte et sans gloire. Dante les place
avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu; qui furent
chassés du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas
recevoir. On a beaucoup disserté sur cette troisième espèce d'anges
qu'il semble créer ici de sa propre autorité. Mais ne peut-on pas dire
qu'habitué aux agitations d'une république où les partis se heurtaient
et se combattaient sans cesse, il a voulu désigner et couvrir du mépris
qu'ils méritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intérêts de la
patrie, gardent une neutralité coupable, exempts des sacrifices qu'elle
impose, des services qu'elle réclame, des périls auxquels elle a le
droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prêts, quoi qu'il
arrive, à se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas été l'intention
du poëte, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout
quand il se fait dire par Virgile: «Le monde ne conserve d'eux aucun
souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent également: cessons
de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin[33]». Ces misérables, qui
ne vécurent jamais[34], sont forcés de se précipiter en foule après une
enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqués sans
cesse par des guêpes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se
confond avec leurs larmes, et tombe jusqu'à leurs pieds, où des vers
dégoûtants s'en nourrissent.
[Note 33:
_Fama di loro il mondo esser non lassa.
Misericordia et giustizia gli sdegna:
Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa_.]
[Note 34:
_Questi sciaurati, che mai non fur vivi_.]
Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achéron, car Dante ne
fait nulle difficulté de mêler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau.
Caron, pour plus de ressemblance, y passe les âmes dans sa barque. C'est
un démon sous la figure d'un vieillard à barbe grise, mais qui a les
yeux entourés d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise.
«Malheur à vous, âmes coupables, s'écrie-t-il en approchant du bord;
n'espérez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener à l'autre rive,
dans les ténèbres éternelles, dans l'ardeur des feux et dans la
glace[35]». Il s'indigne de voir se présenter à lui une âme vivante, et
veut la repousser. «Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorité, ne te
mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on
veut; ne demande rien de plus[36]». Caron se tait; mais les âmes qui
bordent le fleuve, nues et accablées de fatigue, changent de couleur à
ses menaces, grincent des dents, blasphèment Dieu, leurs parents,
l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur génération et de leur
naissance. Caron les prend chacune à leur tour, et frappe de sa rame
celles qui sont trop lentes. «Comme on voit en automne les feuilles se
détacher l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à
la terre toutes leurs dépouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se
jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au
signal de l'oiseleur[37]». On reconnaît encore dans cette belle
comparaison l'élève et l'imitateur de Virgile.
[Note 35:
_Ed ecco verso noi venir, per nave,
Un vecchio bianco, per antico pelo,
Griduado: Guai a voi, anime prave:
Non isperate mai veder lo cielo:
I'vegno per menarvi all'altra riva
Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo_.]
[Note 36:
_Caron, non ti crucciare:
Vuolsi così colà, dove si puote
Cio che si vuole; e più non dimandare_.]
[Note 37:
_Come d'autunno si levan le foglie,
L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie;
Similemente il mal seme d'Adamo
Gittan si di quel lito ad una ad una
Per cenni, com' augele suo richiamo_.]
Tandis que Dante interroge son maître et qu'il écoute ses réponses, la
sombre campagne s'ébranle: cette terre baignée de larmes exhale un vent
impétueux qui lance des éclairs d'une lumière sanglante[38]. Le poëte
perd tout sentiment; il tombe comme un homme accablé de sommeil. Un
tonnerre éclatant le réveille[39]; il se trouve de l'autre côté du
fleuve, et sur le bord de l'abîme de douleurs, où retentit le bruit d'un
nombre infini de supplices. Dans cette cavité obscure et profonde, l'oeil
a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre
immense des Enfers où les deux poëtes vont descendre de cercle en
cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abîme, il n'y a
point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air
éternel retentit. Ce sont les limbes, où une foule innombrable
d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre[40].
Leur seul crime est d'avoir ignoré une religion qu'ils ne pouvaient
connaître. Virgile, qui explique au Dante leur destinée, ajoute qu'il
est lui-même de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus
à jamais; mais que leur seul supplice est un désir sans espérance[41].
[Note 38:
_La terra lagrimosa diede vento,
Che baleno una luce vermiglia_.]
[Note 39:
_Ruppe mi l'alto sonno nella testa
Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi_, etc.
(C. IV.)]
[Note 40:
_E ciò avvenia di duol senza martiri,
Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi,
D'infanti, e di femmine e di viri_.]
[Note 41:
_Per tai difetti, e non per altro rio,
Semo perduti, e sol di tanto offesi
Che senza speme vivemo in disio._]
Cependant un feu brillant vient éclairer ce ténébreux hémisphère. Quatre
ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure paraît leur rendre
hommage. Une voix fait entendre ces mots: «Honorez ce poëte sublime; son
ombre qui nous avait quittés revient à nous[42]». Dante voit marcher
vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la
tristesse ni la joie. «Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main
une épée, et qui devance les trois autres, comme leur maître: c'est
Homère, poëte souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai
de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent
les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se réunir la
noble école de ce maître des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle,
au-dessus de tous les autres[43]». Quand ils se furent entretenus
quelque temps, ils se tournèrent vers moi et me saluèrent: mon maître
sourit; alors ils me traitèrent plus honorablement encore; ils
m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixième, parmi de
si grands génies[44].
[Note 42:
_In tanto voce fu per me udita:
Onorate l'altissimo poeta;
L'ombra sua torna ch'era dipartíta._]
[Note 43:
_Così vidi adunar la bella scuola
Di quel signor dell'actissimo canto,
Che sovra gli altri, com'aquila vola._]
[Note 44: _Si ch'io fui sesto tra cotanto senno._]
Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui
frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne
pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa
place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront
peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége,
et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le
voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée
d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins
à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère
que la justice.
Les six poëtes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un
château environné de sept murailles et défendu tout alentour par un
fleuve; ils le passent à pied sec, et pénètrent par sept portes dans une
vaste prairie. Quel que soit le sens allégorique de ces sept murs et de
ce fleuve, car les commentateurs sont partagés à cet égard, les uns y
voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois
spéculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte
que Dante place une espèce d'Elysée. Les âmes dont il le remplît ont le
regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression
du poëte, plein d'une grande autorité: elles parlent rarement et avec de
douces voix[45]. On ne peut mieux peindre le calme inaltérable et la
dignité de la sagesse.
Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit
Électre, non la soeur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée,
Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui
chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau
de proie, _Con gli occhi grifagni_; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et
le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir
osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un
peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, _il
maestro di color che sanno_, assis au milieu de sa famille
philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont
placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore,
Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que
latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite
des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un
lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.
[Note 45:
_Genti v'eran ion occh tardi e graoi,
Di grande autorita ne lor semb anti:
Parlavan rado con voci soavi_.]
C'est là, c'est au second cercle de l'abîme[46], que commence proprement
l'Enfer. Minos est assis à l'entrée, avec un aspect horrible et des
grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un
démon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les
degrés de sévérité de ses sentences. Selon les crimes commis par les
âmes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou
moins de tours avec sa queue, et l'âme descend dans le cercle indiqué
par le nombre des tours[47]. Au-delà de son tribunal, on entend des voix
plaintives, des gémissements et des pleurs. L'air, privé de toute
lumière, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents
contraires[48]. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec
lui les âmes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses
tourbillons. Quand elles arrivent au bord du précipice, alors se font
entendre les cris, les lamentations et les blasphèmes. Ce sont les âmes
des voluptueux qui ont soumis la raison à leurs désirs. Le poëte compare
leurs essaims nombreux aux troupes d'étourneaux qui s'envolent à
l'arrivée de la froide saison, et à celles des grues, qui tracent dans
l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs[49].
[Note 46: C. V.]
[Note 47:
_E quel conoscitor delle peccata
Vede qual luogo d'inferno è da essa_: (_anima_)
_Cignesi con la coda tante volte
Quantunque gradi vuol che giù sia messa._]
[Note 48:
_Io venni in luogo d'ogni luce muto,
Che mugghia, come fa mar per tempesta,
Se da contrari venti è combattuto.
La bufera infernal che mai non resta;_
_Mena gli spirti con la sua rapina,
Voltando e percuotendo gli molesta._]
[Note 49:
_E come gli stornei ne portan l'ali,
Nel freddo tempo, a schiera larga e piena;
Così quel fiato gli spiriti mali
Di quà, di là, di giù, di sù li mena.
E come i gru van contando lor lai,
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga._]
Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de
Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan.
D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent
les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus
particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus
de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de _Francesca da
Rimini_, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer
du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les
Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les
poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez
mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre
langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une
tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus
heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.
L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire
beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante
avait trouvé son dernier asyle. _Guido da Polento_ avait une fille
charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son
jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la
marier avec _Lanciotto_, fils de _Malatesta_, seigneur de Rimini. Ce
Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa
cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce
mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les
sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en
ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que
de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit:
«Je dis à mon guide: ô Poëte[50], je voudrais parler à ces deux ombres
qui vont ensemble et paraissent voler si légèrement au gré du vent. Tu
verras, me répondit-il, quand elles seront plus près de nous. Prie-les
alors au nom de cet amour qui les conduit; elles viendront à toi.
Aussitôt que le vent les amena vers nous, j'élevai la voix: Ames
infortunées, venez nous parler, si rien ne vous arrête.--Telles que deux
colombes, excitées par le désir, les ailes étendues et immobiles,
viennent en traversant les airs au doux nid où la même volonté les
appelle, telles ces deux ombres sortirent de la troupe où est Didon, et
vinrent à nous à travers cet air malfaisant; tant le son de ma voix
avait eu d'expression et de force!--O mortel bienfaisant et sensible,
qui viens nous visiter dans ces épaisses ténèbres, nous qui avons teint
la terre de notre sang, si le roi de l'univers pouvait nous être
favorable, nous le prierions pour toi, puisque tu as pitié de nos maux.
Ce que tu désires d'entendre et de nous dire, nous le dirons et nous
l'entendrons volontiers, tandis que le vent se tait, comme il le fait en
ce moment. Le pays où je suis née[51] est situé près de la mer, à
l'endroit où le Pô descend pour s'y reposer avec les fleuves qui le
suivent. L'amour, qui dans un coeur bien né s'allume si rapidement,
enflamma celui-ci pour la beauté qui me fut bientôt ravie par un coup
que je ressens encore. L'amour, qui ne dispense jamais d'aimer qui nous
aime, m'inspira un désir si fort de ce qui pouvait lui plaire, qu'ici
même, comme tu vois, ce désir ne me quitte pas. L'amour nous conduisit
ensemble à la mort: le fond des enfers attend celui qui nous ôta la
vie.--C'est ainsi que nous parla cette ombre malheureuse. En l'écoutant,
je courbai la tête, et je la tins si long-temps baissée, que le Poëte
me dit enfin: Que penses tu? Je lui répondis: Hélas! combien de douces
pensées, combien de désirs ont conduit ces infortunés à leur fin
douloureuse! Puis, je me retournai vers eux, et leur dis: Françoise, tes
souffrances m'arrachent des larmes de tristesse et de pitié. Mais
dis-moi: dans le temps de vos doux soupirs, à quoi et comment l'amour
vous permit-il de connaître des désirs qui ne se déclaraient point
encore?--Elle me répondit: Il n'est point de plus grande douleur que de
se rappeler des temps heureux quand on est dans l'infortune; et ton
maître ne l'ignore pas; mais si tu as si grand désir de connaître la
première origine de notre amour, je ferai comme les malheureux qui
parlent en versant des pleurs. Un jour nous prenions plaisir à lire,
dans l'histoire de Lancelot, comment il fut enchaîné par l'amour. Nous
étions seuls et sans défiance. Plus d'une fois cette lecture fit que nos
yeux se cherchèrent, et que nous changeâmes de couleur; mais il vint un
moment qui acheva notre défaite. Quand nous lûmes qu'un tel amant avait
cueilli sur un doux sourire le baiser long-temps désiré; celui-ci, que
rien ne séparera plus de moi, colla sur mes lèvres sa bouche tremblante:
le livre et son auteur furent nos messagers d'amour, et ce jour-là nous
n'en lûmes pas davantage.--Tandis que l'une de ces ombres parlait ainsi,
l'autre soupirait si amèrement que la pitié me saisit, je défaillis,
comme si j'eusse été près de mourir, et je tombai comme tombe un corps
sans vie[52]».
[Note 50:
_I' cominciai: Poeta volentieri
Parlerei a que' duo che'nsieme vanno,
E pajon sì al vento esser leggieri.
Ed egli a me: vedrai quando saranno
Più presso a noi: e tu allor gli prega
Per quell'amor ch'ei mena; e quei verranno.
Si tosto come'l vento a noi gli piega,
Mossi la voce: O anime affanate,
Venite a noi parlar, s'altri nol niega.
Quali colombe dal disio chiamate
Con l'ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per l'aer dal voler portate:
Cotale uscir della schiera ov'è Dido,
A noi venendo per l'aer maligno;
Si forte fu l'affetuoso grido_, etc.]
[Note 51: Je ne sais si les Français, qui n'entendent pas l'Italien,
pourront entrevoir dans ma traduction les beautés simples, touchantes,
et le caractère vraiment antique de ce morceau; quand à ceux à qui la
langue italienne est familière, et surtout aux Italiens mêmes, je sens
autant qu'eux tout ce qu'un original si parfait perd dans une si faible
copie, et c'est pour eux que, sacrifiant tout amour-propre, je vais
mettre ici le texte même, depuis l'endroit où _Francesca_ commence le
récit de ses malheurs.
_Siede la terra dove nata fui
Su la marina, dove'l Po discende
Per aver pace co' seguaci sui.
Amor, ch'a cor gentil ratto s'apprende,
Prese cosuti della bella persona
Che mi fu tolta, e'l modo ancor m'offende.
Amor, ch'a nullo amato amar perdona,
Mi prese del costui piacer sì forte
Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
Amor condusse noi ad una morte:
Caina attende chi vita ci spense.
Queste parole da lor ci fur porte_.
_Da ch'io intesi quell' anime offense,
Chinai'l viso, e tanto'l tenni basso,
Fin che'l Poeta mi disse: che pense?
Quando risposi, cominciai: o lasso,
Quanti dolci pensier, quanto disio,
Menà costoro al doloroso passo!
Poi mi rivolsi a loro, e parlai io,
E cominciai: Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio.
Ma dimmi: al tempo de' dolci sospiri,
A che, e come concedette amore
Che conosceste i dubbiosi desiri?
Ed ella a me: nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria; e ciò sa'l tuo dottore.
Ma se a conoscer la prima radice
Del nostro amor tu hai cotanto affetto_,
_Dirò, come colui che piange e dice.
Noi leggevamo un giorno per diletto
Di Lancilotto, come amor lo strinse;
Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
Per più fiate gli occhi ci sospinse
Quella lettura, e scolorocci'l viso.
Ma solo un punto fu quel che ci vinse.
Quando leggemmo il disiato riso
Esser baciato da cotanto amante;
Questi, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacciò tutto tremanie:
Galeotto fu il libro, e chi lo scrisse:
Quel giorno più non vi leggemmo avante.
Mentre che l'uno spirto questo disse,
L'altro piangeva si che di pietade
Io venni meno come s'io morisse;
E caddi, come corpo morto cade_.]
[Note 52: J'ai voulu, dans ces derniers mots, rendre par une mesure
à peu près semblable l'harmonie tombante des derniers mots italiens.
Co_me cor_po mor_to ca_de.
Comme tombe un corps sans vie.
Mais je n'ai pu trouver pour la dernière syllabe longue qu'une voyelle
moins grave et moins sonore. Cette version offrait mille difficultés; il
fallait conserver la répétition élégante et imitative du mot _tomber_ au
dernier vers:
_E caddi, come corpo morto cade_;
_Corpo morto_ n'a rien que de noble en italien: _un corps mort_ serait
ridicule en français; enfin l'harmonie de la phrase était en quelque
sorte sacrée, et c'était un devoir de la conserver. C'est à quoi n'ont
songé ni Moutonnet, ni Rivarol, dans leurs traductions, qu'il est
inutile de citer. Ce soin de l'harmonie imitative qui manque dans
presque toutes les traductions de vers en prose, donnerait beaucoup de
peine au traducteur, et il faut l'avouer, ne serait apprécié que par un
petit nombre de lecteurs; mais c'est ce petit nombre qu'il faut toujours
s'efforcer de satisfaire.]
C'est peut-être la millième fois que j'ai relu dans l'original cet
épisode justement célèbre, et l'impression qu'il me fait est toujours la
même, et je comprends moins que jamais comment dans ce siècle, dans
cette disposition d'esprit, dans un pareil sujet, au milieu de tous ces
tableaux sombres et terribles, Dante put trouver pour celui-ci des
couleurs si harmonieuses et si douces, comment il les créa, puisqu'elles
n'existaient pas avant lui, et comment il sut les approprier à une
langue rude encore et presque naissante. Ce ne fut ni dans la force ni
dans l'élévation de son génie, ni dans l'étendue de son savoir qu'il
trouva le secret de ces couleurs si neuves et si vraies, c'est dans son
âme sensible et passionnée, c'est dans le souvenir de ses tendres
émotions, de ses innocentes amours. Ce n'était point le philosophe
profond, l'imperturbable théologien, ni même le poëte sublime qui
pouvait peindre et inventer ainsi: c'était l'amant de Béatrix.
Si l'on a d'abord peine à comprendre comment il a pu placer dans l'Enfer
ce couple aimable, pour une si passagère et si pardonnable erreur, on
voit ensuite qu'il a été comme au-devant de ce reproche, en mettant Paul
et Françoise dans le cercle où les peines sont le moins cruelles, en ne
les condamnant qu'a être agités par un vent impétueux, image allégorique
du tumulte des passions, et surtout en ne les séparant pas l'un de
l'autre. Ce sont des infortunés sans doute, mais ce ne sont pas des
damnés, puisqu'ils sont et puisqu'ils seront toujours ensemble.
Quand le poëte revient à lui[53], il se trouve entouré de nouveaux
tourments, de quelque côté qu'il aille, qu'il se tourne ou qu'il
regarde. Il est descendu au troisième cercle, où tombe une pluie
éternelle, froide, accablante. Une forte grêle, une eau sale, mêlée de
neige, est versée par torrents dans cet air ténébreux; la terre qui la
reçoit exhale une vapeur infecte. Cerbère à la triple gueule aboie après
les malheureux qui y sont plongés. Ce démon Cerbère[54], qu'il nomme
aussi le grand Serpent, _il gran Vermo_, a les yeux ardents[55], la
barbe immonde et noire, le ventre large et des griffes aiguës, dont il
gratte, écorche et déchire les damnés. C'est ainsi que Dante habille à
la moderne les monstres de l'ancien Enfer. La pluie fait jeter à ces
malheureux des hurlements. Ils se retournent sans cesse d'un côté sur
l'autre pour s'en garantir. Toutes ces ombres sont couchées dans la
fange; ce sont celles des gourmands. Une seule se lève en voyant passer
le poëte, et se fait connaître à lui. C'était un parasite, à qui les
Florentins avaient donné le nom de _Ciacco_, qui dans leur dialecte
signifie un porc, un pourceau, et c'est par lui que Dante se fait
prédire ce qui doit arriver des partis qui agitaient la république, la
ruine de celui des Guelfes, l'arrivée de Charles de Valois et ses
suites. Ce chant est très-inférieur aux précédents. On est surpris que
Dante voulant parler des événements de sa patrie ait choisi pour
interlocuteur un homme sans nom, connu seulement par le sobriquet
honteux qu'il devait à sa gourmandise, et qu'après un épisode
enchanteur, il en ait imaginé un si dégoûtant et si commun. Enfin l'on
n'aime pas à le voir donner des larmes au sort de ce vil _Ciacco_[56],
lorsqu'il vient d'en donner de si touchantes aux souffrances de deux
amants. On a souvent à lui pardonner ces inégalités choquantes, dont il
faut moins accuser son génie que son siècle.
[Note 53: C. VI.]
[Note 54: _Dello demonio Cerbero_.]
[Note 55:
_Gli occhi ha vermigli, e la barba unta e atra_,
_E'l ventre largo, e unghiate le mani:
Graffia gli spirti, gli scuoia ed isquabra_.]
[Note 56:
_Ciacco, il tuo affanno
Mi pesa sì ch'a lagrimar m'invita_.]
Nous avons vu Minos à l'entrée du second cercle, et le troisième gardé
par Cerbère; Pluton en personne préside au quatrième[57]. Pluton, le
grand ennemi, hurle d'une voix enrouée, et prononce des paroles
étranges, où l'on ne distingue que le nom de _Satan_[58]. Dans ce
cercle, les âmes lancées les unes contre les autres se poussent et se
heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se
brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands
cris; et quand leurs poitrines se sont choquées, elles se retournent en
criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu'à la moitié du
cercle, où elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les
repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent
mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tête tonsurée attirent l'attention
du poëte; il demande à son guide si ce sont tous des gens d'église. Ce
sont, répond Virgile, des prêtres, des cardinaux et des papes, qui ont
poussé l'avarice au dernier excès. Dante voudrait en reconnaître
quelques uns; mais, lui dit son maître, le vice honteux dont ils se sont
souillés les rend méconnaissables et inaccessibles à toute recherche. Il
prend de-là occasion de couvrir d'un juste mépris les biens et les
faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil.
Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint
jadis à ces âmes fatiguées, ne pourrait procurer à l'une d'entre elles
un seul instant de repos[59]. Dante demande ce que c'est donc que cette
fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle
réponse; «Ô créatures insensées! dans quelle ignorance vous
croupissez[60]! Celui dont la science est au-dessus de tout, créa les
cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller
chaque partie vers la partie qu'elle doit éclairer, et distribuent
également la lumière; de même il donna aux splendeurs mondaines une
conductrice générale qui y préside, qui change quand le temps en est
venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une
race à une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre
obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gré de ses
jugements, qui sont cachés comme le serpent sous l'herbe. Tout votre
savoir lui résiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire
comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trêve;
la nécessité la force à un mouvement rapide; tant arrivent souvent des
vicissitudes nouvelles. C'est elle que blâment et que maudissent ceux
mêmes qui lui devraient des remercîments et des éloges; mais elle a su
se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie égale à celle
des autres créatures supérieures, elle fait comme elles tourner sa
sphère, et jouit de sa félicité».
[Note 57: C. VII.]
[Note 58:
_Pape Satan, pape Satan aleppe,
Comincià Pluto, con la voce chioccia_.
Les commentateurs sont curieux à voir s'évertuer sur ce début de chant.
Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, _Pape_
vient du latin _papoe_, et c'est de ce mot que s'est formé le nom de Pape
donné au souverain Pontife, dont l'autorité, dit-il, est si grande,
qu'elle fait naître la surprise et l'admiration dans tous les esprits.
_Pape Satan_ est répété deux fois pour marquer mieux cette surprise.
_Aleppe_ vient d'_aleph_, première lettre de l'alphabet des Hébreux.
Chez eux _aleppe_, comme _ah_ chez les Latins, est un adverbe qui
exprime la douleur. Pluton, qui est le démon de l'avarice, s'écrie donc
en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les démons,
et par cette interjection douloureuse, il l'appelle à son secours.
Landino l'explique de même, sans oublier l'étymologie du nom du Pape,
ainsi appelé, dit-il, comme chose très-admirable parmi les Chrétiens. A
cela près, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproché Venturi,
donnent la même explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur
l'interjection _pape_, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot
_aleppe_, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait à Satan.
_Aleppe_ est en effet, selon lui, l'_aleph_ des Hébreux ajusté à
l'italienne, comme on dît _Giuseppe_ pour _Joseph_; mais il ne connaît
aucun maître de langue hébraïque qui attribue à l'_aleph_ cette
signification plaintive. _Aleph_ signifie, entr'autres choses, chef,
prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit être pris ici. _Satan_,
qui en hébreu veut dire adversaire, ennemi, et _Pluton_, démon des
richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui préside au cercle
où sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et même
personnage. Pluton s'apostrophe lui-même: ô Satan, dit-il, ô Satan, chef
des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de
respect que de pénétrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense
que le poëte a employé ce mélange d'idiomes divers, afin de rendre plus
horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute à cette
conjecture sage celle-ci, qui le paraît un peu moins: «Ou peut-être
est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues».
Benvenuto Cellini, artiste célèbre et esprit bizarre du seizième siècle,
donne, dans les mémoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il
prétend que le Dante avait pris au châtelet de Paris, ce qu'il met ici
dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait:
_Paix! paix! Satan, allez! paix_. Benvenuto étant à Paris, s'était
attiré un procès par l'extravagance de ses manières, et ayant été obligé
de comparaître au Châtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs
fois: _Paix! paix! Satan, allez! paix_. Il est vrai que c'était au temps
de François Ier., mais cet original de Cellini assure que cela était
ainsi dès le siècle du Dante, et donne très-sérieusement cette origine
aux paroles énigmatiques de Pluton.]
[Note 59:
_Che tutto l'oro ch'è sotto la luna
O che già fu di quest'anime stanche
Non poterebbe farne posar una_.]
[Note 60:
_O creature sciocche
Quanta ignoranza è quella che v'offende_!
_Colui lo cui saver tutto trascende
Fece li cieli; e diè lor chi conduce,
Si ch'ogni parte ad ogni parte splende,
Distribuendo ugualmente la luce:
Similemente agli splendor mondani
Ordinò general ministra e duce,
Che permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
Oltre la difension de'senni umani;
Perch'una gente impera, e l'altra langue,
Seguendo lo giudicio di costei
Ched'è occulto, com' in erba l'angue.
Vostvo saver non ha contrasto a lei:
Ella provvede, giudica e persegue
Suo regno, come il loro gli altri dei.
Le sue permutazion non hanno triegue;
Necessità la fa esser velore,
Si spesso vien chi vicenda consegue.
Quest'è colei ch'è tanto posta in croce
Pur da color che le dovrian dar lode,
Dandole biasmo a torto e mala voce.
Ma ella s'è beata e ciò non ode:
Con l'altre prime creature lieta
Volve sua spera, e beata si gode_.]
On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune,
peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (_ô Diva gratum quoe
regis Antium_), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet,
dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne
philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une
intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères
célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la
Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la
sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont
rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu
les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et
sublime.
Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrième cercle. Ils
trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble
et noirâtre descend dans le cercle inférieur, et y forme le marais du
Styx. Des ombres nues et furieuses sont plongées dans la fange de ce
marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tête, de
la poitrine, des pieds, et se déchirent par morceaux avec les dents[61].
Ce sont les ombres des hommes qui ont été sujets à la colère. Il y en a
qui sont plus enfoncées encore, et qui font bouillonner la fange en
voulant exhaler, du fond où elles sont plongées, des plaintes qu'on ne
peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquième cercle, en
suivant le cours du ruisseau. A l'entrée de ce cercle, et sur le bord du
Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux
flammes[62]. Une troisième répond à ce signal. Aussitôt ils voient à
travers la fumée qui couvre le marais, venir à eux une barque conduite
par Phlégias, chargé de faire passer le Styx aux âmes qui se présentent.
Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert
de ces âmes qui se frappent et se déchirent, une d'elles se lève, saisit
le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent.
Virgile félicite son élève de la colère qu'il vient de montrer; il
l'embrasse, et bénit celle qui l'a porté dans ses flancs. Cet homme, lui
dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laissé la mémoire d'aucun acte de
bonté; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il
pas là haut de grands rois qui seront ici plongés comme des porcs dans
la fange[63]! Dante voudrait voir cette ombre replongée dans le limon
bourbeux; ce désir est satisfait. Tous les autres damnés se réunissent
contre ce misérable; tous crient à Philippe _Argenti_; et cet esprit
bizarre se mord de ses propres dents.
[Note 61:
_Vidi genti fangose in quel pantano,
Ignude tutte e con sembiante offeso.
Questi si percotean, non pur con mano,
Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
Troncandosi co' denti a brano a brano_.]
[Note 62: C. VIII.]
[Note 63:
_Quanti si tengon or lassù gran regi
Che quì staranno come porci in brago,
Di se lasciando orribili dispregi_!]
_Argenti_ avait été un Florentin riche, puissant, d'une force
extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait
pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps
de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements
coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni
pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend
aux hommes _à ne pas mépriser les Dieux_, il a fait dans le sien un
conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même
du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la
partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un
mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis
le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que
sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les
crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans
cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son
propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les
dieux.
La cité se présente avec ses tours enflammées et ses murs de fer.
Phlégias dépose les deux poëtes à l'une des portes. Elle est gardée par
des milliers de démons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et
s'opposent à son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et
Dante attend avec crainte le résultat de la conférence: elle est rompue.
Les démons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile,
qui veut y pénétrer avec eux. Il est sensible à cette offense; mais il
annonce à son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientôt
leur ouvrir l'entrée de ce séjour. Cependant, au haut de l'une des
tours[64], ils voient paraître trois furies teintes de sang, ceintes de
serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile
reconnaît les suivantes _de la reine des pleurs éternels_; il reconnaît
Mégère, Alecton, Tisiphone. Elles se déchirent le sein avec leurs
ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles
que Dante effrayé se serre auprès de son maître[65]. Tout ce tableau est
peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fière.
[Note 64: C. IX.]
[Note 65:
_Vidi dritte ratto
Tre furie infernal di sangutte tinte,
Che membra femminili avean ed atto
E con idre verdissime eran cinte:
Serpentelli e ceraste avean per crine
Onde le fiere tempie eran avvinte.
E quei che ben conobbe le meschine
Della regina dell'eterno pianto,
Guarda, mi disse, le feroci Erine_.
_Con l'unghie si fendea ciascuna il petto;
Battean si a palme e gridavan sì alto
Che mi strinsi al poeta per sospetto_.]
Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone.
Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux
mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un
entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile
étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet
endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que
l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les
commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux;
tous les Italiens les savent et les citent souvent:
_O voi ch'avete gl'intelletti sani,
Mirate la dottrina che s'asconde
Sotto'l velame degli versi strani_.
«Déjà s'avançait sur les noires eaux du Styx un bruit qui répandait
l'épouvante et faisait trembler les deux rivages[66]. Tel qu'un vent
impétueux, né du choc des vapeurs contraires, frappe la forêt, rompt les
branches, les abat, les emporte, s'avance avec orgueil parmi des
tourbillons de poussière, et met en fuite les animaux et les bergers».
Un ange, annoncé par ce bruit terrible, traverse le Styx à pied sec.
Tout exprime en lui la colère. Arrivé à la porte, il la touche d'une
baguette; elle s'ouvre sans résistance. Il fait aux démons les reproches
les plus durs et les plus sanglants; il leur ordonne de laisser entrer
Dante et son guide, mais sans parler aux deux poëtes, et de l'air d'un
homme occupé d'objets plus graves et plus importants que ceux qui sont
devant lui[67]. Ils entrent, et voient s'étendre de toutes parts une
vaste campagne pleine de douleurs et d'affreux tourments[68].
[Note 66:
_E già venia su per le torbid onde
Un fracasso d'un suon pien di spavento,
Per cui tremavan amendue le sponde;
Non altrimenti fatto che d'un vento
Impetuoso per gli avversi ardorì,
Che fier la selva e senza alcun rattento
Li rami schianta, abbatte e porta i fiori:
Dinanzi polveroso va superbo,
E fa fuggir le fiere e gli pastorì_.]
[Note 67:
_E non fe' motto a noi, ma fe' sembiante
D'uomo cui altra cura stringa e morda
Che quella di colui che gli è davante._]
[Note 68:
_E veggio ad ogni man grande campagna,
Piena di duolo e di tormento rio_.]
L'imagination du poëte lui rappelle les plaines d'Arles, ou était un
grand nombre de tombeaux célèbres par des traditions fabuleuses, et les
environs de Pola, ville d'Istrie, qu'entouraient aussi de nombreuses
sépultures; c'est ainsi que se présente à ses yeux cette triste
campagne, mais avec un aspect plus terrible. Elle est toute remplie de
tombeaux séparés par des flammes qui les brûlent et les rougissent,
comme la fournaise rougit le fer. Leurs couvercles étaient levés, et il
en sortait des gémissements qui paraissaient arrachés par les plus
horribles souffrances. Virgile passe par un sentier étroit entre les
tombes enflammées et le mur de la cité[69]. Dante le suit; il apprend
que les malheureux enfermés dans ces tombeaux sont les hérésiarques; il
serait plus juste de dire les incrédules, car une partie de ce vaste
cimetière renferme Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme
avec le corps[70]. Dante témoignait à Virgile le désir de voir quelques
uns de ces infortunés, lorsque la voix de l'un d'eux se fait entendre.
«O Toscan, dit cette voix, toi qui parcours vivant la cité du feu, en
parlant avec tant de sagesse, reste dans ce lieu, je te prie; ton
langage atteste que tu es né dans cette noble patrie, qui n'eut
peut-être que trop à se plaindre de moi». C'était _Farinata degli
Uberti_ qui s'était levé dans son tombeau, où on le voyait jusqu'à la
ceinture. La poitrine et la tête élevées, il semblait témoigner pour
l'Enfer un grand mépris. _Farinata_ avait été Gibelin dans le temps que
Dante et sa famille étaient Guelfes; il passait de son vivant pour un
esprit fort, ne croyait point à une autre vie, et en concluait que
pendant celle-ci il fallait ne songer qu'à jouir.
[Note 69: C. X.]
[Note 70:
_Suo cimitero da questa parte hanno
Con Epicuro tutti i suoi seguaci
Che l'anima col corpo morta fanno._]
Tandis que Dante et lui, après s'être reconnus, se parlent avec quelque
aigreur, une autre ombre se lève d'un tombeau voisin, regarde alentour
du poëte, comme pour voir si quelqu'un est avec lui, et voyant qu'il n'y
a personne, elle lui dit en pleurant: «Si c'est l'élévation de ton génie
qui t'a fait pénétrer dans cette sombre prison, où est mon fils, et
pourquoi n'est-il pas avec toi»? Dante le reconnaît à ces paroles et au
genre de son supplice pour _Cavalcante Cavalcanti_, père de son ami
_Guido_, et qui avait eu la réputation d'un épicurien et d'un athée.
Dante parle, dans sa réponse, de _Guido Cavalcanti_ comme de quelqu'un
qui n'est plus. Comment, reprend son père, est-ce qu'il a perdu la vie?
est-ce que ses yeux ne jouissent plus de la douce lumière? Il s'aperçoit
que Dante hésite à répondre; il retombe dans son sépulcre, et ne
reparaît plus[71]. Voilà encore une de ces beautés fortes et neuves qui
n'avaient point de modèle avant notre poëte, et qui sont à jamais dignes
d'en servir.
[Note 71:
_Quando s'accorse d'alcuna dimora
Ch'io faceva dinanzi alla riposta,
Supin ricadde e più non parve fuora._]
Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de _Farinata_ que
l'empereur Frédéric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux
voisins. Frédéric ne fut cependant point hérésiarque, mais en querelle
ouverte avec les papes, et excommunié par eux; ce qui n'est pas
tout-à-fait la même chose. Quant au cardinal, c'était, dit Landino dans
son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mérite et d'un grand
courage, mais qui avait les moeurs d'un tyran plutôt que d'un prêtre; il
était Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux
dépens de l'autorité pontificale. Les Gibelins l'ayant payé
d'ingratitude, il dit naïvement que cependant _s'il avait une âme_, il
l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'âme une
opinion peu canonique, et qu'il n'est pas séant d'avouer en habit de
cardinal.
Au centre de tous ces tombeaux[72], dont le dernier est celui d'un pape,
Anastase II, des pierres brisées forment l'ouverture d'un profond abîme,
d'où sort une vapeur empestée. Les deux poëtes arrivent au bord, et
Virgile explique au Dante ce que contient cet abîme. Il est divisé dans
sa profondeur en trois cercles, tels que ceux qu'ils ont déjà parcourus,
mais où les crimes sont plus grands et les peines plus cruelles. Tout
mal se fait ou par violence ou par fraude. La fraude étant le vice
propre à la nature de l'homme[73], déplaît le plus à Dieu; les traîtres
sont donc jetés dans le cercle inférieur pour y éprouver plus de
tourments. Dans le premier des trois cercles c'est la violence qui est
punie, et dans trois divisions différentes de ce cercle, selon les trois
sortes de violence, selon que par ce vice on a offensé Dieu, soi-même ou
le prochain. On offense le prochain par la ruine, l'incendie ou
l'homicide; on s'offense soi-même en portant sur soi une main violente,
en dissipant et perdant au jeu tout son bien; on offense Dieu en le
blasphémant, en outrageant la nature, en méconnaissant sa bonté. Les
homicides, les incendiaires et les brigands sont tourmentés dans la
première des trois divisions; les suicides et les prodigues de leur
propre bien, dans la seconde; les blasphémateurs, les hommes coupables
du vice contre nature et les usuriers[74], dans la troisième.
[Note 72: C. XI.]
[Note 73: Parce qu'elle consiste, non dans l'abus des forces qui lui
sont communes avec les autres animaux, mais dans l'abus de
l'intelligence et de la raison, qualités qui lui sont propres.
(VENTURI.)]
[Note 74: Le texte dit:
_E però la minor giron suggella
Del segno suo e Sodomma e Caorsa_.
On n'entend que trop bien ce que signifie le nom de cette ville de
Palestine: quant à celui de Cahors, on l'explique en disant que cette
ville de Guienne était alors un repaire d'usuriers, et que le poëte la
nomme ici pour signifier l'usure. Du Cange, dans son glossaire de la
basse latinité, lui donne en effet cette signification au mot
_Caorcini_. Boccace dit, dans son commentaire sur ce vers, en parlant du
penchant général des habitants de Cahors pour l'usure, et de l'ardeur
avec laquelle ils l'exerçaient: _Per ta qual cosa è tanto questo lor
miserabile esercizio divulgato, e massimamente appo noi, che come l'huom
dice d'alcuno, egli è Caorsino, così s'intende che egli sia usurajo_.]
La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie à nous, ou contre celui
qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les
simoniaques, etc. sont tous dans cette dernière classe de criminels, et
sont punis dans différentes divisions du second cercle. Les traîtres ou
ceux qui ont trahi la confiance et l'amitié occupent seuls le troisième
cercle, qui est le neuvième et dernier de tout l'enfer. Tel est le
formidable espace qui leur reste à franchir.
Dante, avant de s'y engager, fait quelques questions à son guide.
Pourquoi, lui demande-t-il, les criminels qu'ils ont vus jusqu'à
présent, les paresseux, les voluptueux et les autres, sont-ils moins
cruellement punis que ces derniers coupables? Virgile répond en lui
rappelant la distinction que la morale établit entre l'incontinence, la
méchanceté et la férocité brutale, trois vices que le ciel réprouve,
mais dont le premier l'offense moins que les deux autres. Cette
distinction est dans la morale d'Aristote[75], ce qui prouve que
l'étude de ce philosophe était familière à notre poëte[76]. Pourquoi,
demande-t-il encore, l'usure est-elle mise au rang des actes de violence
qui outragent Dieu et la nature? Virgile prend sa réponse dans la
philosophie générale, dans la physique d'Aristote et dans la Genèse.
Mettant à part la singularité de cette dernière citation, dans la bouche
de celui qui la fait, son explication, un peu obscure, est, dans sa
première partie surtout, pleine de force et de dignité. «La philosophie,
dit-il, apprend en plus d'un endroit à ceux qui s'y appliquent que la
Nature tire sa source de la divine intelligence et de son art[77].
Rappelle-toi bien ta physique[78]; tu y trouveras que votre art, à vous
autres mortels, suit autant qu'il le peut la Nature, comme le disciple
suit son maître: votre art est donc, pour ainsi dire, le petit-fils de
Dieu. Souviens-toi encore que, selon la Genèse, c'est de la Nature et de
l'Art que l'homme, dès le commencement, dut tirer sa vie, et ensuite ses
progrès[79].
[Note 75: Au commencement du septième livre.]
[Note 76: L'expression dont se sert Virgile fait voir combien le
Dante avait particulièrement étudié ce traité de morale. Il ne nomme
point, il ne désigne même pas Aristote; il dit simplement: Ne te
rappelles-tu pas la manière dont _ta morale_ traite des trois
dispositions que le ciel réprouve?
_Non ti rimembra di quelle parole
Con le quai la tua etica pertratta
Le tre disposizion che'l ciel non vuole_, etc.]
[Note 77:
_Filosofia, mi disse, a chi l'attende,
Nota, non pure in una sola parte,
Come natura lo suo corso prende
Dal divino intelletto, e da sua arte_.
Il distingue ici, à la manière de Platon et des théologiens, les idées
divines qui sont éternelles, et l'opération ou la volonté qu'il nomme
art, et dont il fait le prototype de l'art humain.]
[Note 78: Virgile dit encore ici _la tua fisica_, pour la physique
d'Aristote, dans laquelle on trouve en effet au second livre, et par
conséquent, comme dit le texte, _non dopo molte carte_, cette
comparaison de l'art humain, qui suit la nature, avec le disciple qui
suit son maître. Dante ne pouvait pas faire une profession plus ouverte
d'aristotélisme, et il était en même temps Platonicien.]
[Note 79: Ce n'est qu'implicitement que la Genèse dit cela. Le
Paradis terrestre fut donné à l'homme _ut operaretur et custodiret
illum_. Gen. II. 15. Après l'en avoir chassé, Dieu lui dit: _In sudore
vultûs tui vesceris_. Gen. III. 19. Cela suffit au poëte pour y voir que
Dieu destina la nature et ses productions aux besoins de l'homme; mais
que l'homme dut employer l'art ou le travail, pour en tirer sa
subsistance, et les progrès de la société.
_Da queste_ (la nature et l'art), _se tu ti rechi a mente
Lo Genesi, dal principio convene
Prender sua vita ed avanzar la gente_.
Cela eût été très bon dans la bouche de Dante lui-même: il ne s'est pas
aperçu de l'inconvenance que cette citation de la Genèse avait dans
celle de Virgile.]
Or, l'usurier tient une route contraire; il méprise et la Nature et
l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son espérance.
Ces explications finies, les deux voyageurs s'avancent vers le premier
de ces trois cercles redoutables. Le monstre qui garde l'entrée du
premier cercle est le Minotaure[80], et une foule de Centaures armés de
flèches errent au bas des rochers, dans l'intérieur du cercle, sur les
bords d'un fleuve de sang. Les commentateurs disent, avec assez
d'apparence, que Dante a voulu désigner par ces monstres moitié bêtes et
moitié hommes, la férocité brutale des hommes livrés à la violence qui
sont punis dans ce cercle de l'Enfer. Il descend, avec son guide, de
pointe en pointe de rochers, et arrive enfin au bord de ce fleuve de
sang bouillant, où des damnés plongés jusqu'aux yeux jettent des cris
horribles. Ici, leur dit un des Centaures, sont punis les tyrans qui ont
versé le sang et envahi la fortune des hommes[81], et il leur en nomme
plusieurs, tant anciens que modernes, Alexandre, le cruel Denys de
Sicile, Azzolino, Obizzo d'Est[82] et d'autres encore, parmi lesquels
Dante se garde bien d'oublier Attila.
[Note 80: C. XII. Le poëte appelle énergiquement ce monstre
l'_Infamia di Creti_. On s'apercevra que dans ce chant, comme dans
quelques autres, je passe sous silence beaucoup de détails, dont
plusieurs cependant ont dans l'original un grand mérite poétique; mais
j'ai dû me borner à ce qui est nécessaire pour saisir le fil de l'action
et indiquer les principales beautés du poëme. En me prescrivant de faire
une analyse très-rapide, j'ai encore à craindre de l'avoir faite
beaucoup trop longue.]
[Note 81:
_E'l gran Centauro disse: ei son tiranni
Che dier nel sangue e nell' aver di piglio:
Quivi si piangon gli spielati danni_.]
[Note 82: Denys de Syracuse, Azzolino, nommé plus communément
Eccelino, tyran de Padoue, Obizzo d'Est, marquis de Ferrare et de la
Marche d'Ancône, tyran cruel et rapace, ne font ici aucune difficulté:
il n'y en a que sur Alexandre. Vellutello le premier, ensuite Daniello,
et plus récemment Venturi, ont prétendu dans leurs commentaires que ce
tyran était Alexandre de Phère; Landino et les autres premiers
commentateurs avaient établi que c'était Alexandre surnommé le Grand, et
le père Lombardi a embrassé leur opinion. D'après Justin, qui raconte
des traits nombreux de cruauté exercés par ce conquérant, sur ses
parents et ses plus intimes amis, et d'après l'énergique expression de
Lucain, qui l'appelle _felix proedo_, Pharsale, X. 21, on peut, dit-il,
le placer avec justice parmi les tyrans _che dier nel sangue e nell'
aver di piglio_. Le nom d'Alexandre seul, et sans autre désignation, dit
assez l'intention du poëte; et l'omission qu'il a faite de lui parmi les
grandes âmes, _Spiriti magni_, qu'il place dans les Limbes, prouve qu'il
le réservait pour ce lieu de supplices.]
Le centaure transporte ensuite les deux poëtes sur sa croupe de l'autre
côté du fleuve, où ils trouvent un bois épais qui n'est percé d'aucune
route, planté d'arbres à feuilles noires, dont les branches tortueuses
portent au lieu de fruits, des épines et des poisons[83]. Les harpies,
dont notre poëte trace le hideux portrait d'après celui qu'en a fait
Virgile, habitent ce bois affreux; il entend de toutes parts des
gémissements, et ne voit point ceux qui les poussent. Son maître lui dit
d'arracher une branche de quelqu'un de ces arbres; au moment où il lui
obéit, une voix sort du tronc de l'arbre, et s'écrie: Pourquoi
m'arraches-tu? Un sang noir coule de la branche, et la voix continue:
Pourquoi me déchires-tu? n'as-tu donc aucun sentiment de pitié? Nous
fûmes autrefois des hommes, et nous sommes devenus des arbres; ta main
devrait être moins cruelle, quand nos âmes eussent animé des
serpents[84]». Cette fiction est, comme on voit, imitée de Virgile, et
le fut ensuite par le Tasse. Le poëte continue: «Comme un tison de bois
vert brûlé par un de ses bouts gémit par l'autre, lorsque l'air s'en
échappe avec bruit, ainsi des paroles et du sang sortaient à la fois de
ce tronc d'arbre. Dante laisse tomber sa branche, et reste comme un
homme frappé de crainte. «Je suis, reprend l'arbre, celui qui possédait
le coeur et toute la confiance de Frédéric. La vile courtisane qui ne
détourna jamais ses yeux lascifs de la cour de César, la peste commune
et le vice de toutes les cours[85], enflamma contre moi des âmes
envieuses qui enflammèrent celle de l'empereur. Mes honneurs furent
changés en deuil. Je voulus échapper par la mort à l'infortune; ami de
la justice, je fus injuste envers moi. Je le jure par les racines de ce
tronc que j'habite; je ne manquai jamais à la foi que je devais à mon
maître. Si quelqu'un de vous retourne sur la terre, je le conjure de
prendre soin de ma mémoire encore abattue sous les coups que lui porta
l'envie». On reconnaît ici Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric
II[86]. Ce bois est donc le lieu où sont punies les âmes des suicides ou
de ceux qui ont été violents envers eux-mêmes. Celle du malheureux
chancelier explique aux deux poëtes d'une manière curieuse, mais qu'il
serait trop long de rapporter, comment elles y sont précipités, et ce
qu'elles feront de leurs corps après le dernier jugement. D'autres
suicides moins célèbres, mais qui l'étaient peut-être alors, occupent
avec moins d'intérêt le reste de cette scène.
[Note 83: C. XIII.]
[Note 84:
_Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi:
Ben dovrebb' esser la tua man più pia,
Se state fossim' anime di serpi_.]
[Note 85: Pour caractériser plus fortement l'envie, poison des
cours, Le Dante n'a pas craint d'employer les termes de _meretrice_ et
d'_occhi putti_ dont aucun poëte n'oserait peut-être se servir
aujourd'hui dans le style noble. Mais que gagne-t-on avec cette
délicatesse? ces quatre vers en sont-ils moins beaux?
_La meretrice che mai dall' ospizio
Di Cesare non torse gli occhi putti,
Morte commune e delle corti vizio
Infiammò contra me gli animi tutti_, etc.
Tout ce morceau, où le pathétique est joint à la force, est d'une grande
beauté.]
[Note 86: Voy. ce que nous avons dit de lui, t. I, pages 338 et
345.]
Celle qui la suit est toute différente. En avançant vers le centre du
cercle, on passe de ce bois dans une plaine déserte qui en forme la
troisième division[87]; elle est remplie d'un sable sec, épais et
brûlant, et couverte d'ombres nues qui pleurent misérablement, et qui
souffrent dans diverses postures. Les unes gisent à la renverse sur le
sable, d'autres sont assises, et d'autres marchent sans repos. De larges
flocons de feu pleuvent lentement sur toute cette plaine, comme la neige
tombe sur les Alpes quand elle n'est pas poussée par le vent. «Telle que
dans les plaines brûlantes de l'Inde Alexandre vit tomber sur ses
troupes des flammes qui, même à terre, ne perdirent point leur
solidité[88], telle descendait cette pluie d'un feu éternel. Le sable en
la recevant s'enflammait, comme l'amorce sous les coups de la pierre,
pour redoubler la rigueur des supplices».
[Note 87: C. XIV.]
[Note 88: Ceci n'est raconté ni dans Quinte-Curce, ni dans Justin,
ni dans Plutarque, mais se trouve dans une lettre supposée d'Alexandre à
Aristote.]
Là sont tourmentés ceux qui ont été violents contre Dieu. Au milieu
d'eux est Capanée, qui dans son attitude et dans ses discours conserve
son caractère indomptable, et ne paraît s'apercevoir ni du sable brûlant
ni de la pluie enflammée. Un ruisseau de sang sort de la forêt, et se
perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent.
Virgile interrogé par le Dante donne à ce ruisseau une explication
mystérieuse. Au milieu de l'île de Crète, dans les flancs du mont Ida,
est l'immense statue d'un vieillard. Sa tête est d'or pur, sa poitrine
et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrémités
sont de fer, à l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est
d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps,
excepté la tête, ont des ouvertures, d'où coulent des larmes qui
filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers,
l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et, jusqu'au plus profond du gouffre,
se réunissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande
image, poétiquement rendue, couvre des allégories que tous les
commentateurs depuis Boccace ont très-amplement expliquées, mais où il
vaut peut-être mieux ne voir que ce qui y est, c'est-à-dire, une idée un
peu gigantesque, mais poétique du Temps, des quatre âges du monde et des
maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces âges,
excepté dans le premier, à qui la poésie de tous les autres siècles et
les regrets de tous les hommes ont donné le nom d'âge d'or. Cette idée
des fleuves de l'Enfer nés des larmes de tous les hommes porte à l'âme
une émotion mélancolique où se combinent les deux grands ressorts de la
tragédie, la terreur et la pitié.
Ce ruisseau[89] coule entre deux bords élevés comme les digues qui
mettent la Flandre à l'abri de la mer, ou comme celles qui garantissent
Padoue des inondations de la Brenta. Dante marchait sur l'un de ces
bords; il voit sur le sable enflammé un grand nombre d'âmes qui le
regardent d'en bas avec des yeux faibles et tremblants. L'une d'elles
l'arrête par sa robe, et s'écrie en le reconnaissant. Il la reconnaît
aussi malgré sa face noire et brûlée. Il se baisse, et mettant la main
sur son visage: Est-ce vous, lui dit-il, _Brunetto Latini_? C'était lui
en effet que, malgré tout son savoir, un vice honteux et qui outrage la
Nature avait précipité dans ce lieu de douleurs.
[Note 89: C. XV.]
Dante, qui ne peut ni s'arrêter ni descendre auprès de _Brunetto_,
marche courbé vers lui pour l'entendre, dans l'attitude du respect. «Si
tu suis ta destinée, lui dit son ancien maître[90], tu ne peux
qu'arriver glorieusement au port. Je m'en suis convaincu quand je
jouissais de la vie; et si je n'étais mort avant le temps, voyant que
le ciel t'avait si heureusement doué, je t'aurais encouragé à suivre ta
carrière. Un peuple ingrat et méchant paiera tes bienfaits de sa haine,
et cela est juste, car des fruits doux ne peuvent prospérer parmi des
arbustes sauvages. Peuple avare, envieux et superbe! Ô mon fils, ne
te laisse jamais souiller par ses moeurs. La Fortune te réserve l'honneur
d'être appelé par les deux partis; mais tu t'éloigneras de tous deux».
Dante lui répond toujours avec la même tendresse. «Si mes voeux étaient
accomplis, vous ne seriez point encore banni du sein de la Nature
humaine; je conserve empreinte dans mon coeur, et je contemple en ce
moment avec tristesse votre bonne et chère image, et cet air paternel
que vous aviez dans le monde quand vous m'enseigniez chaque jour comment
l'homme peut se rendre immortel. Tandis que je vivrai, je veux que ma
langue exprime la reconnaissance que je vous dois». Il n'y a rien dans
aucun poëme de plus profondément senti, ni de mieux exprimé. Si l'on
reconnaît, dans ce qui précède cette belle réponse, le ressentiment que
le Dante conservait contre son ingrate patrie, on reconnaît aussi dans
cette réponse même que son âme s'ouvrait facilement aux affections
douces, et que son style se pliait naturellement à les rendre. Ce poëte
terrible est, toutes les fois que son sujet le comporte ou l'exige, le
poëte le plus sensible et le plus touchant[91].
[Note 90:
_Se tu segui tua stella_, etc.
J'ai cité ces vers dans le chapitre précédent, t. I, pag. 425, note(1):
ils font allusion à l'horoscope que _Brunetto Latini_ avait tiré de la
conjonction des astres, à la naissance du Dante.]
[Note 91: Fort bien; mais il fallait commencer par ne point placer
son cher maître dans cette exécrable catégorie de pécheurs. La
dépravation des moeurs, sur ce point, était-elle donc alors assez
générale pour expliquer cette disparate choquante?]
Reprenant ensuite son caractère ferme et élevé, il ajoute qu'il est
préparé à tous les coups du sort; que ces prédictions ne sont point
nouvelles pour lui, et que pourvu que sa conscience ne lui fasse aucun
reproche, la Fortune peut faire, comme elle voudra, tourner sa roue.
Puis il demande à _Brunetto_ les principaux noms de ceux qui, pour le
même péché, souffrent avec lui les mêmes peines. Ils sont trop nombreux,
lui répond son maître, et il faudrait pour cela trop de temps. Apprends,
en peu de mots, que ce sont tous des gens d'église, de grands
littérateurs, des hommes célèbres. Il nomme Priscien, François Accurce,
et indique un certain évêque de Florence[92] qui s'était souillé de ce
crime, et que le _serviteur des serviteurs de Dieu_, c'est l'expression
dont se sert ici le poëte, se borna à le transférer au siége épiscopal
de Vicence où il mourut[93]. Enfin, après lui avoir recommandé son
_Trésor_, ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre de gloire,
il le quitte et s'éloigne rapidement.
[Note 92: _Andrea de' Mozzi_.]
[Note 93: Il dit cela brièvement et poétiquement, en mettant le nom
des rivières qui passent à Florence et à Vicence, au lieu du nom de ces
deux villes.
_Che dal servo de' servi
Fa trasmutato d'Arno in Bacchiglione_.]
Dante est encore arrêté par les ombres de trois guerriers florentins[94]
punis pour le même vice, sans doute très-connus alors, mais qui ne sont
aujourd'hui d'aucun intérêt, et avec lesquels il s'entretient quelque
temps. Il se fait demander par l'un d'eux si la courtoisie et la valeur
habitent toujours Florence, ou si elles en sont tout-à-fait sorties,
comme quelques rapports le leur font craindre. Dante, au lieu de lui
répondre, lève la tête, et s'adressant à sa patrie elle-même, il lui
crie: «Ô Florence! les hommes nouveaux et les fortunes subites ont
produit en toi tant d'orgueil et des passions si démesurées que tu
commences à t'en plaindre». On voit qu'il ne perd aucune occasion
d'exhaler ses ressentiments, ou plutôt qu'il en fait naître à chaque
instant de nouvelles. Celle-ci est la moins heureuse de toutes. S'il eût
existé pour lui un art et des règles, on pourrait l'accuser d'y avoir
manqué en plaçant ainsi à la fin la plus faible partie d'un de ses
tableaux; mais il marchait sans guide et sans théorie dans un monde
inconnu et dans un art nouveau. Son plan général est tout ce qui
l'occupe, et dans les accessoires il viole sans scrupule la règle des
convenances et des proportions. Il songe enfin à sortir de ce septième
cercle, et c'est par un moyen fort extraordinaire.
[Note 94: C. XVI. L'un des trois est _Guidoguerra_, l'autre
_Tegghiajo Aldobrandi_, et le troisième, qui est celui qui parle dans
cet épisode, _Jacopo Rusticucci_, trois braves guerriers, connus dans ce
temps-là de tout Florence, dont on retrouve même les noms dans
l'histoire; mais dont le vice honteux suffirait pour obscurcir leur
gloire, s'ils en avaient acquis une durable. Dante dit du premier que
_In sua vita
Fece col senno assai e con la spada_;
vers dont le Tasse s'est souvenu quand il a dit de Godefroy, au
commencement de son poëme:
_Molto egli oprò col senno e con la mano_.]
Le ruisseau, ou plutôt le fleuve du Phlégéton; qu'il côtoie toujours,
tombe dans le huitième cercle par une cascade si bruyante que l'oreille
en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la
suivre[95]. Le poëte était ceint d'une corde, soit que ce fût la mode de
son temps, où l'on était vêtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici
quelque sens allégorique sur lequel les interprètes ne sont pas
d'accord. Virgile la lui demande; il la détache, et la lui donne roulée
en peloton. Virgile la jette par un bout dans le précipice, et ils
attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paraître quelque
chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les
destinées de son poëme[96] qu'il a réellement vu cette figure sortir du
noir abîme. Elle nageait dans les ténèbres, et montait à l'aide de la
corde, comme un marin qui a plongé dans la mer pour dégager une ancre
embarrassée dans les rochers, et qui remonte en étendant les bras et
s'accrochant avec les pieds. «Voici, s'écrie Virgile[97], voici le
monstre à la queue acérée qui passe les monts, brise les murs et les
armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers». C'est la Fraude
personnifiée qui est annoncée ainsi, et qui sort du huitième cercle, où
tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lève hors du précipice
sa tête et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est
celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses
deux bras, terminés en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos,
sa poitrine et ses flancs sont couverts de noeuds et de taches rondes,
d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares,
et tissus avec tout l'art d'Arachné. «Comme les barques sont quelquefois
tirées en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme
sur les bords du Danube, les castors se tiennent prêts à faire la guerre
aux poissons, ainsi cette bête exécrable se tenait sur les rochers qui
terminent la plaine de sable; sa queue entière s'agitait dans le vide,
et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme
celle du scorpion».
[Note 95: Il y ici une fort belle comparaison du bruit que fait ce
torrent avec celui que le _Montone_ fait entendre, quand, descendu des
Apennins, il se précipite vers la mer. Mais si je m'arrêtais dans cette
analyse à toutes les beautés poétiques, je ne la finirais jamais.]
[Note 96:
_E per le note
Di questa Commedia, lettor, ti giuro,
S'elle non sien di lunga grazia vote,
Ch'io vidi_, etc.]
[Note 97: C. XVII.]
Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour
descendre, Dante visite les dernières extrémités du cercle. Les avares y
sont tourmentés, ils s'agitent sur le sable brûlant comme s'ils étaient
mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue
au cou. Dante ne reconnaît la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait
de satyre ingénieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs,
lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs
nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de
dénonciateur à l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux
vices à la fois. Cependant Virgile était déjà monté sur la croupe du
monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le
Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se
place devant son maître, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence
par reculer lentement comme une barque qui se détache du rivage, puis se
sentant comme à flot dans l'air épais, il se retourne et descend dans le
vide en nageant au milieu des ténèbres. Le poëte compare la crainte dont
il est saisi en se sentant descendre environné d'air de toutes parts, et
ne voyant plus rien que le monstre qui le porte, à celle qu'éprouva
Phaëton quand il abandonna les rênes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre
ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et
descend. Dante ne s'aperçoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par
le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est
frappé du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre;
bientôt il entend des plaintes et il aperçoit des feux qui lui annoncent
qu'il approche d'un nouveau séjour de tourments. Enfin Geryon arrive au
bas des rochers, les y dépose, et disparaît comme un trait. Cette
descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vérité. On
partage les terreurs du poëte ainsi suspendu sur l'abîme, et l'on se
sent, pour ainsi dire, la tête tourner en le regardant descendre.
Le huitième cercle où il arrive[98] est d'une construction
particulière. C'est celui où les fourbes sont punis. Dante distingue dix
espèces de fraudes, et trouve le moyen de leur attribuer à toutes une
nuance différente de peines. Au centre du cercle est un puits large et
profond, et entre ce puits et le pied des rochers, le cercle se divise
en dix espaces ou fosses concentriques qui sont creusées de manière que,
dans chacune de ces fosses, est enfoncée une des dix classes de fourbes.
Enfin depuis l'extérieur du grand cercle jusqu'au puits qui est au
milieu, des rochers jetés d'une fosse à l'autre, servent de
communications et comme de ponts pour y passer. C'est à toute cette
enceinte; aussi bizarre que terrible, que le poëte a donné le nom de
_Malebolge_ ou de _fosses maudites_. Dans la première de ces _bolges_ ou
fosses, sont plongés les fourbes qui ont trompé les femmes ou pour leur
propre compte ou pour celui d'autrui. Partagés en deux files, ils
courent en sens contraire. Des démons, armés de grands fouets, les
battent cruellement et les forcent de courir sans cesse. Dante reconnaît
dans l'une de ces deux files _Caccia Nemico_, Bolonais, qui avait vendu
sa propre soeur au marquis de Ferrare[99]; il apprend de lui qu'il n'est
pas à beaucoup près le seul de son pays qui soit là pour le même crime.
Un diable interrompt _Caccia Nemico_, et le fait courir à grands coups
de fouet. Le poëte va chercher plus loin un exemple de ceux qui ont
trompé des femmes pour eux-mêmes. C'est Jason, que son maître lui fait
reconnaître dans la seconde file, et qui, comme on voit, courait et
était fouetté depuis long-temps pour avoir trompé Hypsipyle et Médée. La
seconde fosse contient les flatteurs, ceux qui se sont rendus coupables
de la plus basse peut-être, mais aussi de la plus utile de toutes les
fraudes, l'adulation. Leur supplice est plus sale et plus dégoûtant
qu'il n'est permis de le dire; ils sont plongés tout entiers dans ce
qu'il y a de plus infect et de plus immonde; et si l'on ne peut en
vouloir au poëte pour les avoir placés dans un élément si digne d'eux,
on peut au moins lui reprocher une franchise d'expression que ne peut
accuser le manque de goût ni la grossièreté d'aucun siècle.
[Note 98: C. XVIII.]
[Note 99: _Obizzo du Este_, le même qu'il a compté ci-dessus parmi
les tyrans sanguinaires.]
Les simoniaques remplissent la troisième fosse[100]. Le poëte, avant de
la décrire, apostrophe ce magicien Simon, qui voulut acheter de saint
Pierre le pouvoir de conférer la grâce divine, et qui donna son nom à un
vice que l'on peut nommer ecclésiastique[101]; il s'adresse en même
temps à ses misérables sectateurs, dont la rapacité prostitue à prix
d'or les choses de Dieu qui ne devraient être données qu'aux plus
dignes. C'est pour vous maintenant, leur dit-il, que doit sonner la
trompette[102]. Cela ressemble à une déclaration de guerre; et nous
l'allons voir joindre en effet corps à corps ceux qu'il regardait sans
doute comme les généraux ennemis, puisque, Gibelin déclaré, il était
exilé, ruiné, persécuté par le parti des Guelfes, dont les papes étaient
les chefs. Il marche à eux avec tant de fracas; il est si ingénieux et
si vif dans le combat qu'il leur livre, que l'on peut croire que l'idée
de ce chant est une des premières qui s'était présentée à lui dans la
conception de son poëme, qui l'avait le plus engagé à l'entreprendre, et
qui était entrée le plus nécessairement dans son plan.
[Note 100: C. XIX.]
[Note 101: La simonie n'est autre chose que la vente ou la
transmission intéressée des emplois et des biens de l'Église.]
[Note 102:
_Or convien che per voi suoni la tromba_.]
Le fond de cette fosse est divisé en trous enflammés, où les Simoniaques
sont plongés la tête la première; leurs jambes et leurs pieds tout en
feu paraissent seul au dehors, et font des mouvements qui leur sont
arrachés par la souffrance. Dante en remarque un dont les pieds
s'agitent avec plus de rapidité, il désire l'interroger. Virgile le fait
descendre presque au fond de la fosse en le soutenant le long du bord.
Là, il parle au malheureux damné en se courbant vers lui, comme le
confesseur se courbe vers le perfide assassin lorsqu'il subit son
supplice. Le damné, au lieu de répondre, lui dit: Est-ce toi Boniface?
es-tu déjà las de t'enrichir, de tromper et d'avilir l'église? Le poëte
surpris n'entend rien à ce langage. Quand le malheureux voit qu'il s'est
trompé, ses pieds s'agitent avec plus de force; il soupire et d'une voix
plaintive, il avoue qu'il est le pape Nicolas III, de la maison des
Ursins, qui ne songea qu'a amasser des trésors pour lui et pour son
avide famille. Au-dessous de sa tête sont enfoncés ceux de ses
prédécesseurs qui ont été coupables du même crime. Il y tombera lui-même
quand ce Boniface VIII qu'il attend sera venu; mais Boniface n'agitera
pas long-temps ses pieds hors de ce trou brûlant; après lui viendra de
l'occident un pasteur sans foi et sans loi, qui les enfoncera et les
couvrira tous deux, Boniface et lui. Il désigne ainsi Clément V, que fit
nommer le roi de France Philippe-le-Bel[103]. Ce trait satirique est
aussi piquant et aussi nouveau que hardi. On doit se rappeler que Dante
en commençant son poëme feint que c'est l'année même de la révolution du
siècle, ou en 1300, qu'il eut la vision qui en est le sujet. Nicolas III
était mort vingt ans auparavant[104], et Boniface VIII, mort en 1303,
n'attendit en effet que onze ans, dans ce trou brûlant, Clément V.
Pouvait-on représenter plus vivement la simonie successive de ces trois
papes? Mais furent-ils en effet tous trois simoniaques? Voyez
l'histoire.
[Note 103: Voy. sur cette élection, ci-après, chap. XI, vers le
commencement.]
[Note 104: En 1280.]
Le poëte une fois en verve sur ce sujet fécond, n'en reste pas là. Il
interpelle Nicolas, et lui demande quelle somme Notre Seigneur exigea de
St. Pierre, avant de remettre les clefs entre ses mains. «Certes, il ne
lui demanda rien; il ne lui dit que ces mots: Suis-moi. Ni Pierre, ni
les autres, ne demandèrent à Mathias de l'or ou de l'argent, quand il
fut élu à la place du traître Judas. Tu es donc justement puni. Garde
bien maintenant ces trésors qui te rendaient si fier. Et si je n'étais
retenu par un vieux respect pour la thiare[105], je vous ferais encore
des reproches plus graves. Votre avarice corrompt le monde entier, foule
les bons, élève les méchants. C'est vous, pasteurs iniques, que
l'évangéliste avait en vue, quand il voyait celle qui était assise sur
les eaux se prostituer aux rois. Vous vous êtes fait des dieux d'or et
d'argent; et quelle différence y a-t-il entre vous et l'idolâtre, si non
qu'il en adore un, et vous cent[106]?
[Note 105:
_E se non fosse ch'ancor lo mi vieta
La riverenza delle somme chiavi_, etc.]
[Note 106: Le père Lombardi me paraît expliquer cela mieux que les
autres interprètes. Selon lui, _un_ et _cent_ sont ici des nombres
déterminés pour des nombres indéterminés, et marquant seulement la
proportion qu'il y a entre cent et un. C'est comme si le Dante disait:
quelque nombre d'idoles ou de dieux qu'adorassent les idolâtres, vous en
adorez cent fois plus. Il est difficile autrement d'entendre comment les
idolâtres, c'est-à-dire, les polythéistes n'adoraient qu'un seul dieu.]
Ah! Constantin! que de maux a produits, non ta conversion, mais la dot
dont tu fus le premier à enrichir le chef de l'Église[107]». A ce
discours, Nicolas III, soit colère, soit remords, agitait ses pieds avec
plus de violence. Dante le quitte enfin; Virgile le prend dans ses bras
et le fait remonter sur le bord d'où ils étaient descendus.
[Note 107: Au temps du Dante, on croyait encore à la donation de
Constantin.]
Si cette virulente sortie scandalise des âmes timorées, dont tout le
monde connaît le zèle aussi désintéressé et surtout aussi charitable que
sincère, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables à
cet égard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont
accepté la dédicace de plusieurs éditions de la _Divine Comédie_, sans
exiger qu'on en retranchât un seul vers.
La quatrième fosse[108], ou vallée à laquelle passent les deux poëtes,
renferme les prétendus devins. Leur supplice est assorti à leur crime.
Ils ont voulu, par des moyens coupables, pénétrer dans l'avenir: ils ont
maintenant la tête et le cou renversés, et leur visage tourné à
contre-sens, ne voit que derrière leurs épaules, qui sont inondées de
leurs larmes[109]. Ce sont d'abord les devins de l'antiquité,
Amphiaraüs, Tiresias, Arons[110], et enfin la devineresse Manto. Dante
s'arrête à parler d'elle, ou plutôt à écouter ce que lui en dit Virgile,
qui ne paraissant que raconter son histoire, et les voyages qu'elle
avait faits avant de se fixer, pour exercer son art, aux lieux où fut
ensuite bâtie Mantoue, fait en effet l'histoire de la fondation de cette
ville, qu'il reconnaît pour sa patrie[111]. Parmi les autres devins
antiques, Virgile lui montre encore Eurypyle qui partageait avec Calchas
les fonctions d'augure, dans le camp des Grecs, au siége de Troie[112].
Quelques devins modernes viennent ensuite, tels que Michel Scot, l'un
des astrologues de Frédéric II, _Guido Bonatti_ de Forli, Asdent de
Parme, charlatans obscurs qui avaient sans doute alors de la réputation,
et quelques vieilles sorcières qu'heureusement le poëte ne nomme pas.
[Note 108: C. XX.]
[Note 109: Ce ne sont pas leurs épaules qui en sont baignées: le
teste dit tout simplement:
_Che'l pianto degli occhi
Le natiche bagnava per lo fesso_.