[Note 5:
_Or va mastro Brunetto
Per un sentieri stretto
Cercando di vedere
E toccare e sapere
Cio' che gli è destinato_, etc.]
[Note 6:
_Vidi Ovidio maggiore
Che gli atti dell'amore
Che son così diversi
Rassembra e mette in versi_.]
[Note 7:
_Ch'io v'era si invescato
Che gia da nullo lato
Potea mover passo.
Così fui giunto lasso_
_E messo in mala parte;
Ma Ovidio per arte
Mi diede maestria
Si ch'io trovai la via_, etc.]
[Note 8:
_Or mi volsi di canto
E vidi un bianco manto:
Et io guardai più fiso
E vidi un bianco viso
Con una barba grande
Che su 'l petto si spande.
Li domandai del nome,
E chi egli era, e come
Si stava si soletto
Senza niun ricetto.
Cola dove fue nato
Fu Tolomeo chiamato
Mastro di strolomia[A]
E di filosofia_, etc.]
[Note A: Pour _Astronomia_.]
Voilà donc une vision du poëte, une description de lieux et d'objets
fantastiques, un égarement dans une forêt, une peinture idéale de vertus
et de vices; la rencontre d'un ancien poëte latin qui sert de guide au
poëte moderne, et celle d'un ancien astronome qui lui explique les
phénomènes du ciel; et voilà peut-être aussi le premier germe de la
conception du poëme du Dante, ou du moins de l'idée générale dans
laquelle il jeta et fondit en quelque sorte ses trois idées
particulières du Paradis, du Purgatoire et de l'Enfer[9]. Il aura une
vision comme son maître; il s'égarera _dans une forêt_, dans des lieux
déserts et sauvages, d'où il se trouvera transporté en idée partout où
l'exigera son plan, et où le voudra son génie. Il lui faut un guide:
Ovide en avait servi à _Brunetto_; dans un sujet plus grand, il choisira
un plus grand poëte, celui qui était l'objet continuel de ses études, et
dont il ne se séparait jamais. Il choisira Virgile, à qui la descente
d'Enée aux enfers donne d'ailleurs pour l'y conduire une convenance de
plus. Mais s'il est permis de feindre que Virgile peut pénétrer dans les
lieux de peines et de supplices, son titre de Païen l'exclut du lieu des
récompenses. Une autre guide y conduira le voyageur. Lorsque dans un de
ses premiers écrits[10] il avait consacré le souvenir de Béatrix, objet
de son premier amour; il avait promis, il s'était promis à lui-même de
dire d'elle _des choses qui n'avaient jamais été dites d'une femme_. Le
temps est venu d'acquitter sa promesse. Ce sera Béatrix qui le conduira
dans le séjour de gloire, et qui lui en expliquera les phénomènes
mystérieux.
[Note 9: On nous a donné dans le _Publiciste_, 30 juillet 1809, des
renseignements _sur l'origine du poëme du Dante_, tirés d'un journal
allemand intitulé _Morgenblatt_, d'après lesquels ce serait dans une
source très-différente que le Dante aurait puisé. On y annonce qu'un
abbé du Mont-Cassin, nommé Joseph _Costanzo_, a récemment découvert
qu'un certain Albéric, moine du même monastère, eut une vision qu'il eut
soin d'écrire, et pendant laquelle il se crut conduit par saint Pierre,
assisté de deux anges et d'une colombe, en Enfer et en Purgatoire, d'où
il fut transporté dans les sept cieux et dans le Paradis. D'autres
documents, dit-on, prouvent que cet Albéric fut reçu moine au
Mont-Cassin en 1123, par l'abbé Gerardo, et que, par ordre d'un autre
abbé, un diacre alors célèbre sous le nom de Paolo rédigea de nouveau la
vision d'Albéric. On ajoute que le manuscrit du diacre Paolo existe, et
que sa date ne peut tomber qu'entre les années 1159 et 1181. Albéric,
qu'il ne faut pas confondre avec un autre Albéric, son contemporain,
aussi moine du Mont-Cassin, et de plus cardinal, a comme lui un article
dans les _Scrittori Italiani_ du comte Mazzuchelli. On y trouve tous ces
faits, si ce n'est qu'au lieu d'un nommé Paul, c'est un nommé Pierre
diacre, qui retoucha la _vision_ d'Albéric. C'est de celui-ci que la
chronique d'Ostie dit positivement: _Visionem Alberici monaci
Cassinensis corruptam emendavit_. Pierre diacre n'est pas tout-à-fait
inconnu dans l'histoire littéraire de ce temps: il est auteur du livre
_De Viris illustribus Cassinensibus_, cité dans le même article du
_Publiciste_, et qui a été publié, avec de savantes notes, par l'abbé
Mari. Enfin, selon Mazzuchelli, il existe un exemplaire du livre
d'Albéric, _De visione sua_, dans la Bibliothèque de la Sapience à Rome.
Le père Joseph _Costanzo_ n'a donc pas eu beaucoup de peine à faire sa
découverte: il faudrait avoir sous les yeux l'ouvrage dans lequel il
l'annonce, et qui paraît avoir été publié à Rome au commencement de ce
siècle; ne l'ayant pas, ne connaissant tous ces faits que par un journal
français qui les a tirés d'un journal allemand, qui les tirait lui-même
d'une lettre écrite par un professeur italien, on doit s'abstenir de
juger. Le journaliste français, le seul que je puisse citer, allègue
plusieurs ressemblances entre la vision d'Albéric et le poëme du Dante:
il y en a de frappantes; je ne sais seulement où il a pu voir que
l'_aigle qui transporte le poëte aux portes du Purgatoire est une
colombe chez le moine_. Il n'est pas du tout question d'aigle dans le
passage que fait le Dante de l'Enfer au Purgatoire, et il arrive à cette
seconde partie de son voyage par de tout autres moyens. Je n'ai jamais
vu non plus de forêt dans le vingt-troisième chant de l'_Enfer_. Mais,
demandera-t-on, comment le Dante eut-il connaissance de cette vision
pour l'imiter? La notice répond que l'on conserve à Florence, dans la
Bibliothèque Laurentienne, un manuscrit du Dante enrichi de notes par le
savant Bandini; que d'après ces notes, le Dante avait fait deux fois le
voyage de Naples avant son exil, et que dans ces voyages il dut entendre
parler de la vision d'Albéric, qui était sans doute connue dans le pays,
puisque des artistes en empruntaient des sujets de tableaux, comme le
prouve un vieux tableau situé, dit-on, dans l'église de Frossa. _Il est
même vraisemblable que cette vision lui fut communiquée à l'abbaye même
du Mont-Cassin, car on trouve dans le vingt-deuxième chant de son poëme
un passage qui prouve qu'il la visita_. J'ignore si cette conjecture est
due au chanoine Bandini, ou à l'auteur italien de la lettre, ou à celui
du journal allemand ou enfin au journaliste français; mais ce qu'il y a
de certain, c'est que, dans le vingt-deuxième chant de l'_Enfer_, il n'y
a rien et ne peut rien y avoir qui ait rapport à une visite au
Mont-Cassin. Quant au double voyage à Naples, ce serait un fait d'autant
plus intéressant à éclaircir, qu'il n'en est rien dit dans aucune des
Vies du Dante publiées jusqu'à présent, depuis celle qu'écrivit Boccace
qui avait séjourné lui-même assez long-temps à Naples et qui n'aurait pu
ignorer ce voyage, jusqu'aux excellents Mémoires de Pelli, qui a mis
tant de soin et une critique si éclairée dans ses recherches. L'autorité
de Bandini est très-respectable, mais il faudrait voir soi-même les
notes de lui que l'on cite, ou en avoir une copie authentique. Ce fait
vaut la peine d'être vérifié, et j'espère qu'il le sera.]
[Note 10: Dans la _Vita nuova_. Voyez ce qui en a été dit, t. I, p.
466.]
A mesure que dans cette tête forte un si vaste plan se développe, les
richesses de la poésie viennent s'y placer comme d'elles-mêmes; les
beautés qui naissent du sujet l'enflamment, et les difficultés
l'irritent sans l'arrêter; il s'en offre cependant une qui dut sembler
d'abord invincible. Comment ces trois parties si différentes
formeront-elles un seul tout! Comment dans un seul édifice les ordonner
toutes trois ensemble? Comment passer de l'une à l'autre? Aura-t-il
trois visions? Et s'il n'en a qu'une, comme la raison et cet instinct
naturel du goût qui en précède les règles paraissent l'exiger, comment,
dans un seul voyage, parcourra-t-il l'Enfer, le Purgatoire et le
Paradis? Comment d'ailleurs, dans ces trois enceintes de douleurs et de
félicités, pourra-t-il graduer sans confusion, selon les mérites, et
l'infortune et le bonheur? Ces obstacles étaient grands, et tels
peut-être qu'il les faut au génie pour qu'il exerce toute sa force.
Celui du Dante y trouva l'idée de la machine poétique la plus
extraordinaire et de l'ordonnance la plus neuve et la plus hardie.
Après des fictions, des allégories et des descriptions préparatoires, il
arrive avec son guide à l'entrée d'un cercle immense, où déjà commencent
les supplices; de ce cercle ils descendent dans un second plus petit, de
celui-ci dans un troisième, et ainsi jusqu'à neuf cercles, dont le
dernier est le plus étroit. Chaque cercle est partagé en plusieurs
divisions, que le poëte appelle _bolge_, cavités, ou fosses, où les
tourments varient comme les crimes, et augmentent d'intensité à
proportion que le diamètre du cercle se rétrécit. Parvenus au dernier
cercle, et comme au fond de cet immense et terrible entonnoir, ils
rencontrent Lucifer, qui est enchaîné là, au centre de la terre et comme
à la base de l'Enfer. Ils se servent de lui pour en sortir. A l'instant
où ils arrivent au point central de la terre, ils tournent sur
eux-mêmes; leur tête s'élève vers un autre hémisphère, et ils continuent
de monter jusqu'à ce qu'ils voient paraître d'autres cieux.
Ils arrivent au pied d'une montagne qu'ils commencent à gravir; ils
montent jusqu'à une certaine hauteur, où se trouve l'entrée du
Purgatoire, divisé en degrés ascendants comme l'Enfer en degrés
contraires. Dans chacun, ils voient des pécheurs qui expient leurs
fautes et qui attendent leur délivrance. Chaque cercle ou degré est le
lieu d'expiation d'un pêché mortel; et comme on compte sept de ces
péchés, il y a sept cercles qui leur correspondent. Au-delà du
septième, la montagne s'élève encore jusqu'à ce que, sur son sommet, on
trouve le Paradis terrestre. C'est là que Virgile est obligé de quitter
son élève et de le livrer à lui-même. Dante n'y reste pas long-temps.
Béatrix descend du ciel, vient au-devant de lui, et lui ayant fait subir
quelques épreuves expiatoires, l'introduit dans le séjour céleste. Elle
parcourt avec lui les cieux des sept planètes, s'élève jusqu'à
l'empirée, et le conduit au pied du trône de l'Éternel, après avoir,
dans chaque degré, répondu à ses questions, éclairci ses doutes, et lui
avoir expliqué les difficultés les plus embarassantes de la théologie et
ses plus secrets mystères, avec toute la clarté que ces matières peuvent
permettre, avec une poésie de style qui se soutient toujours, et une
orthodoxie à laquelle les docteurs les plus difficiles n'ont jamais rien
pu reprocher.
Telle est cette immense machine dans laquelle on ne sait ce qu'on doit
admirer le plus, ou l'audace du premier dessin, ou la fermeté du pinceau
qui, dans un tableau si vaste, ne paraît pas s'être reposé un seul
instant. Étrange et admirable entreprise, s'écrie un homme d'esprit[11]
qui n'avait pas celui qu'il fallait pour traduire le Dante, mais qui
avait une tête assez forte pour comprendre et pour admirer un pareil
plan! Entreprise étrange sans doute, et admirable dans l'ensemble de
ses trois grandes divisions! Il reste à voir si elle l'est autant dans
l'exécution particulière de chaque partie, et à considérer ce qu'au
travers des vices du temps, de ceux du sujet et de ceux de son propre
génie, un grand poëte a pu y répandre de peintures variées, de richesses
et de beautés.
[Note 11: Rivarol.]
L'idée mélancolique d'une seconde vie où sont punis les crimes de la
première, se trouve dans toutes les religions, d'où elle a passé dans
toutes les poésies. Une cérémonie funèbre de l'antique Égypte donna en
quelque sorte un corps à cette idée, et fournit aux représentations qui
se pratiquaient dans les Mystères, le lac, le fleuve, la barque, le
nocher, les juges et le jugement des morts. Homère s'empara de cette
croyance comme de toutes les autres. Il plaça dans l'_Odyssée_[12] la
première descente aux Enfers, qui ait pu donner au Dante l'idée de la
sienne. Ulysse, instruit par Circé, va chez les Cimmériens, où était
l'entrée de ces lieux de ténèbres, pour consulter l'ombre de Tirésias
sur ce qui lui reste à faire avant de rentrer dans sa patrie. Dès qu'il
a fait les sacrifices et pratiqué les cérémonies de l'évocation, une
foule d'ombres accourt du fond de l'Érèbe. On y voit confondus les
épouses, les jeunes gens, les vieillards, les jeunes filles, les
guerriers. Cette foule écartée, Tirésias paraît, et donne à Ulysse les
conseils qu'il lui demandait. Il indique aussi au roi d'Ithaque les
moyens d'appeler à lui d'autres ombres, et de recevoir d'elles des
instructions sur le passé qu'il ignore et des directions pour l'avenir.
C'est alors qu'il voit apparaître sa vénérable mère Anticlée, et qu'il
s'entretient avec elle. Après cette ombre, viennent celles des plus
célèbres héroïnes. Les héros paraissent ensuite, les ombres d'Agamemnon
et d'Achille répondent aux questions d'Ulysse, et l'interrogent à leur
tour. Le seul Ajax garde un silence obstiné devant celui qui avait été
cause de sa mort; et tous les siècles ont admiré cet éloquent silence.
Ulysse en poursuivant Ajax pour tâcher de le fléchir, aperçoit dans les
Enfers Minos jugeant les ombres sur son trône, et les supplices de
quelques fameux coupables, Titye, Tantale et Sysiphe.
[Note 12: L. XI.]
Virgile, en empruntant à Homère, cet épisode, y ajouta ce que la fable
avait acquis depuis ces anciens temps, ce que la philosophie
platonicienne y pouvait mêler de séduisant pour l'imagination, et ce qui
pouvait intéresser les Romains et flatter Auguste. Énée conduit par la
Sybille pénètre avec elle dans les Enfers. Des monstres, des fantômes
horribles semblent en défendre l'entrée; le deuil, les soucis vengeurs,
les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim qui
conseille le crime, la pauvreté honteuse, la mort, le travail, le
sommeil, frère de la mort, les joies criminelles, la guerre meurtrière,
les Euménides sur leurs lits de fer, la Discorde aux crins de
couleuvres, et d'autres monstres encore, forment cette garde terrible;
mais ce ne sont que des fantômes. Énée, sans en être effrayé, parvint
aux bords du Styx. Les ombres des morts qui n'ont point reçu la
sépulture y errent en foule et ne peuvent le passer. Le vieux nocher
Caron prend dans sa barque Énée et la Sybille, et les conduit à l'autre
bord.
Les âmes des enfants, morts à l'entrée même de la vie, et celles des
hommes injustement condamnés au supplice, se présentent à eux les
premières. Minos juge les morts cités devant son tribunal. Ceux qui se
sont tués eux-mêmes voudraient remonter à la vie; ceux dont un amour
malheureux a causé la mort errent tristement dans une forêt de myrtes.
Énée y aperçoit Didon; il voit sa blessure récente; il lui parle en
versant des larmes; mais elle garde devant lui le même silence qu'Ajax
devant Ulysse. C'est ainsi que le génie imite, et qu'il sait
s'approprier les inventions du génie. Les héros viennent après les
héroïnes. L'ombre sanglante et horriblement mutilée de Déiphobus, fils
de Priam, arrête Énée quelques instants; mais la Sybille le presse de
marcher vers l'Elysée. En passant devant l'entrée du Tartare elle lui en
dévoile les affreux secrets, et lui explique les supplices des grands
coupables, de l'impie Salmonée, de Titye, dont un vautour déchire le
coeur, des Lapithes, d'Ixion, de Pirithoüs, qui voient un énorme rocher
toujours suspendu sur leur tête; les mauvais frères, les parricides, les
patrons qui ont trompé leurs clients, les avares, les adultères, ceux
qui ont porté les armes contre leur patrie, ceux qui l'ont vendue, ou
qui ont porté et rapporté des lois à prix d'argent, les pères qui ont
souillé le lit de leur fille, subissent différentes peines, roulent des
rochers, ou sont attachés à des roues. Thésée, ravisseur de Proserpine,
sera éternellement assis; Phlégyas, qui brûla le temple de Delphes,
instruit les hommes par son supplice à ne pas mépriser les dieux.
Faut-il encore aller chercher bien loin où Dante a pris l'idée de son
Enfer? Avait-il besoin, comme l'ont cru des auteurs même italiens, d'un
Fabliau français de Raoul de Houdan, ou _du Jongleur qui va en Enfer_,
ou de tout autre conte moderne pour s'y transporter par la pensée, quand
il pouvait y descendre sur les pas d'Homère et de Virgile? Le premier de
ces fabliaux est misérable, et mérite peu qu'on s'y arrête[13]. L'auteur
songe qu'il fait un pélerinage en Enfer. Il entre, et trouve les tables
servies. Le roi d'Enfer invite le voyageur à la sienne, dîne gaîment, et
vers la fin du repas fait apporter son grand livre noir, où sont écrits
tous les péchés faits ou à faire, et les noms de tous les pécheurs. Le
pélerin ne manque pas d'y trouver ceux des ménétriers ses confrères. Ce
que cette satire prouve le mieux, c'est que dans ces bons siècles où
l'on ne parlait que de l'Enfer et du Diable, où c'étaient en quelque
sorte la loi et les prophètes, c'était aussi un sujet de contes
plaisants, dont on riait comme des autres, et que ce frein si vanté des
passions devait les retenir faiblement, puisqu'on s'en faisait un jeu.
[Note 13: V. Fabliaux ou Contes du XII et du XIIIe siècle, traduits
par le Grand d'Aussy, t. II, p. 17, éd. de 1779, in 8°. Ce Fabliau y est
intitulé _le Songe d'Enfer_ alias _le Chemin d'Enfer_. Il est parmi les
manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N° 7615, in-4°. Ce manuscrit a
appartenu au président Fauchet qui le cite; il est chargé d'observations
de sa main.]
_Le Jongleur qui va en Enfer_ le prouve mieux encore[14]. Ce jongleur y
est emporté après sa mort par un petit diable encore novice. Lucifer,
assis sur son trône passe en revue ceux que chacun des diables lui
apporte, prêtres, évêques, abbés, et moines, et les fait jeter dans sa
chaudière. Il charge le jongleur d'entretenir le feu qui la fait
bouillir. Un jour qu'avec tous ses suppôts il va faire une battue
générale sur la terre, saint Pierre, qui guettait ce moment, se déguise,
prend une longue barbe noire et des moustaches, descend en enfer, et
propose au jongleur une partie de dez. Il lui montre une bourse remplie
d'or. Le jongleur voudrait jouer; mais il n'a pas le sou. Pierre
l'engage à jouer des âmes contre son or. Après quelque résistance, la
passion du jeu l'emporte; il joue quelques damnés, les perd, double,
triple son jeu, perd toujours, se fâche contre Pierre, qui continue de
jouer avec le même bonheur; car, dit l'auteur, heureusement pour les
damnés, leur sort était entre les mains d'un homme à miracles. Enfin,
dans un grand va-tout, le jongleur perd toute sa chaudière, larrons,
moines, catins, chevaliers, prêtres et vilains, chanoines et
chanoinesses; Pierre s'en empare lestement, et part avec eux pour le
Paradis[15]. Voilà sans doute un beau miracle, et pour des malheureux
damnés un joli moyen de salut! C'est se moquer que de croire qu'un
esprit aussi grave que celui de Dante ait pu s'arrêter un instant à de
pareilles balivernes; les auteurs italiens qui l'ont pensé ne
connaissaient vraisemblablement de ces Fabliaux que les titres.
[Note 14: Le Grand d'Aussy a traduit ce Fabliau sous ce titre, dans
son tome II, in-8°. p. 36. Il est intitulé dans les manuscrits, et dans
l'édition donnée par Barbazan, _de St. Pierre et du Jougleor_. On le
trouve dans celle de M. Méon, Paris, 1808, 4-vol. in-8°., vol III, p.
282. Il est parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Nos. 7218
et 1836, in-f°., de l'abbaye de St.-Germain.]
[Note 15: Ibid, p. 36.]
Il n'en est peut-être pas de même du Puits et du Purgatoire de saint
Patrice, épisode d'un vieux roman, d'où Fontanini et d'autres
critiques[16] pensent que notre poëte a pu tirer l'idée de la forme de
son Enfer. Ce roman est intitulé _Guerino il Meschino_, Guérin le
malheureux ou le misérable; la fable du puits de saint Patrice, tirée
des légendes du temps, y forme un long épisode[17]. Ce Puits était situé
dans une petite île au milieu d'un lac, à deux lieues de Dungal en
Irlande. Guérin y descend, et voit toutes les merveilles que la
superstition y supposait; les épreuves des âmes dans le Purgatoire,
leurs supplices dans l'Enfer, leurs joies dans le Paradis. Dans le
Purgatoire ce sont différents lacs remplis de flammes, ou de serpents,
ou de matières infectes qui servent à purger les âmes des différents
péchés; dans l'Enfer, ce sont des cercles disposés concentriquement l'un
au-dessous de l'autre. Il y en a sept, et dans chacun de ces cercles,
les damnés sont punis par des supplices divers pour chacun des sept
péchés capitaux. Satan est placé au fond dans un lac de glace, et ce lac
est au centre de la terre. Guérin passe dans tous ces cercles l'un après
l'autre; il y retrouve plusieurs personnes qu'il avait connues sur la
terre; les lieux qu'il parcourt et les peines qu'il voit souffrir à
l'effroyable aspect du chef des anges rebelles, sont décrits avec assez
de force. Au-delà des cercles infernaux, il est introduit dans le
Paradis par Énoch et Élie, qui lui en font connaître les beautés, et
résolvent tous les doutes qu'il leur expose.
[Note 16: Pelli. _Memorie per la vita di Dante Alighieri_. §. XVII.]
[Note 17: C'est au sixième livre de ce roman, depuis le ch. 160
jusqu'au chap. 188.]
Entre ce plan et celui du Dante il y a certainement de grands rapports;
mais la question est de savoir si ce roman existait, tel qu'il est, au
temps de notre poëte. Fontanini[18] et d'autres auteurs[19] sont de
cette opinion, et attribuent ce très-ancien roman à un certain André de
Florence. Le savant Bottarie pense[20], au contraire, que le roman de
Guérin est d'origine française, qu'il fut ensuite traduit par cet André
en italien; que Dante peut avoir pris dans l'original un premier aperçu
de son plan, mais que les rapports plus particuliers qui s'y trouvent
furent transportés de son poëme dans la traduction du roman. Un fait
vient à l'appui de cette conjecture. Le Purgatoire de saint Patrice,
fameux dans l'histoire des superstitions modernes, l'est aussi dans
notre ancienne littérature. Marie de France, qui vivait au commencement
du treizième siècle, la première qui ait écrit des fables dans notre
langue, écrivit aussi le conte dévot de ce Purgatoire[21]; elle dit
l'avoir tiré d'un livre plus ancien qu'elle[22], et ce livre était
vraisemblablement le roman français de Guérin. Or, dans ce conte de
Marie de France, un chevalier qui descend au fond du Puits de saint
Patrice, voit en effet le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis, mais dans
la description de l'Enfer, il n'est point question de cercles, et dans
le reste il n'y a aucune des particularités qui semblent rapprocher l'un
de l'autre le poëme du Dante et cet épisode du roman de Guérin. Il est
donc assez probable que ce fut le traducteur italien qui, publiant sa
traduction dans le moment où la _Divina Commedia_ occupait le plus
l'attention publique, en emprunta les détails qu'il crut propres à
enrichir cette partie des aventures du héros[23].
[Note 18: _Eloq. ital._, l. I, c. XXVI.]
[Note 19: Michel _Poccianti, Catalogo de' scrittori fiorentini_,
etc.]
[Note 20: Dans une lettre écrite sous le nom d'un académicien de la
Crusca, imprimée à Rome dans les _Simbole Goriane_, tom. VII.]
[Note 21: Voy. Contes et Fabliaux, etc., t. IV, p. 71. Il se trouve
parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale, N. n°. 5, fonds de
l'Église de Paris, in-4°., f°. 241.]
[Note 22: Contes et Fabliaux, etc., _ub. sup._, p. 76.]
[Note 23: Ce roman est connu en italien sous le nom de _Guerino il
Meschina_, mais le titre entier de la première édition, qui est de 1473,
in-fol. (Padoue. _Bartholomeo Valdezochio_), et celui de la seconde,
faite à Venise en 1477, aussi in-fol., sont beaucoup plus étendus.
Debure les rapporte dans leur entier. Bibl. instr. Belles-lettres, t.
II, no. 3823 et 24. Ces deux belles éditions sont à la Bibliothèque
Impériale. Le roman de _Guerino_, quoique d'origine française, a été
traduit de l'italien en français, par Jean de Cachermois, et imprimé à
Lyon en 1530, in-fol. got., sous le titre de Guérin-Mesquin, traduction
fausse et ridicule de _Meschino_, qui en italien ne désigne que les
malheurs qu'éprouve le héros, l'un des descendants de Charlemagne.
Guérin-Mesquin, abrégé et réimprimé plusieurs fois, fait partie de ce
que nous appelons la Bibliothèque bleue: _et habent sua fata libelli_.]
Le résultat de ces recherches, où je ne veux pas m'enfoncer davantage,
où peut-être même je dois craindre de m'être trop arrêté, intéresse au
fond beaucoup plus notre curiosité, que la gloire du Dante. S'il connut
la fable de saint Patrice, il en fit le même usage qu'Homère avait fait
des fables égyptiennes et grecques; il l'agrandit et la revêtit des
couleurs de la poésie: il en revêtit de même les idées de son maître
_Brunetto Latini_, si en effet il les emprunta de lui, et si la nature
même de son sujet ne lui en dicta pas de semblables. Ce sont ces
couleurs créatrices qui font vivre les fictions, et qui les gravent dans
la mémoire des hommes. C'est la nature qui les donne; elles
n'appartiennent qu'au génie; et si, pour apprendre à les employer, il a
besoin de leçons et d'exemples, c'est d'Homère, et surtout de Virgile,
et non d'aucun de ces obscurs romanciers, que Dante en apprit l'emploi.
Les poëmes d'Homère n'étaient point encore traduits en latin; mais, quoi
qu'en ait pu dire Mafféi[24], il paraît certain que notre poëte savait
assez le grec pour pouvoir lire ces poëmes dans la langue originale. Les
mots grecs dont il se sert souvent[25], et l'éloge même qu'il fait
d'Homère dans son quatrième chant, le prouvent assez. Quant à Virgile,
c'était, comme je l'ai déjà dit, son maître et l'objet continuel de son
étude. Nous l'allons voir évidemment dès le commencement de son ouvrage,
et nous verrons dans l'ouvrage entier comment il profita de ses leçons.
[Note 24: Dans son _Examen_ du livre de Fontanini, _dell' Eloq.
ital._]