SECTION PREMIÈRE.

_Plan général du poëme; Invention; Sources où le Dante a pu puiser_.

L'invention est la première des qualités poétiques: le premier rang

parmi les poëtes est unanimement accordé aux inventeurs. Mais en

convenant de cette vérité, est-on toujours bien sûr de s'entendre? La

poésie a été cultivée dans toutes les langues. Toutes ont eu de grands

poëtes; quels sont parmi eux les véritables inventeurs? Quels sont ceux

qui ont créé de nouvelles machines poétiques, fait mouvoir de nouveaux

ressorts, ouvert à l'imagination un nouveau champ, et frayé des routes

nouvelles? A la tête des anciens, Homère se présente le premier, et si

loin devant tous les autres, qu'on peut dire même qu'il se présente

seul. Dans l'antiquité grecque, il eut des imitateurs, et n'eut point de

rivaux. Il n'en eut point dans l'antiquité latine, si l'on excepte un

seul poëte, qui encore emprunta de lui les agents supérieurs de sa fable

et les ressorts de son merveilleux. La poésie, jusqu'à l'extinction

totale des lettres, vécut des inventions mythologiques d'Homère, et n'y

ajouta presque rien. A la renaissance des études, elle balbutia quelque

temps, n'osant en quelque sorte rien inventer, parce qu'elle n'avait pas

une langue pour exprimer ses inventions. Dante parut enfin; il parut

vingt-deux siècles après Homère[1]; et le premier depuis ce créateur de

la poésie antique, il créa une nouvelle machine poétique, une poésie

nouvelle. Il n'y a sans doute aucune comparaison à faire entre

l'_Iliade_ et la _Divina Commedia_; mais c'est précisément parce qu'il

n'y a aucun rapport entre les deux poëmes qu'il y en a un grand entre

les deux poëtes, celui de l'invention poétique et du génie créateur. Un

parallèle entre eux serait le sujet d'un ouvrage; et ce n'est point cet

ouvrage que je veux faire. Je me bornerai à les observer comme

inventeurs, ou plutôt à considérer de quels éléments se composèrent

leurs inventions.

[Note 1: On croit communément qu'Homère vivait 900 ans avant J.-C.]

Long-temps avant Homère, des figures et des symboles imaginés pour

exprimer les phénomènes du ciel et de la nature, avaient été

personnifiés et déifiés. Désormais inintelligibles dans leur sens

primitif, ils avaient cessé d'être l'objet d'une étude, pour devenir

l'objet d'un culte. Ils remplissaient l'Olympe, couvraient la terre,

présidaient aux éléments et aux saisons, aux fleuves et aux forêts, aux

moissons, aux fleurs et aux fruits. Des hommes, d'un génie supérieur à

ces temps grossiers et barbares, s'étaient emparés de ces croyances

populaires, pour frapper l'imagination des autres hommes et les porter à

la vertu. Orphée, Linus, Musée chantèrent ces Dieux, et furent presque

divinisés eux-mêmes pour la beauté de leurs chants. D'autres avaient

raconté dans leurs vers les exploits des premiers héros. La matière

poétique existait; il ne manquait plus qu'un grand poëte qui en

rassemblât les éléments épars, et dont la tête puissante, combinant les

faits des héros avec ceux des êtres surnaturels, embrassant à la fois

l'Olympe et la terre, sût diriger vers un but unique tant d'agents

divers, et les faire concourir tous à une action, intéressante pour un

seul pays, par son objet particulier, et pour tous, par la peinture des

sentiments et des passions: ce poëte fut Homère. Je ne sais s'il faut

croire, avec des critiques philosophes[2], qu'il voulut représenter dans

ses deux fables la vie humaine toute entière; dans l'_Iliade_, les

affaires publiques et la vie politique; dans l'_Odyssée_, les affaires

domestiques et la vie privée; dans le premier poëme, la vie active, et

la contemplative dans le second; dans l'un, l'art de la guerre et celui

du gouvernement; dans l'autre, les caractères de père, de mère, de fils,

de serviteur, et tous les soins de la famille; en un mot, si l'on doit

admettre que dans ces deux actions générales, et dans chacune des

actions particulières qui y concourent, Homère se proposa de donner aux

hommes des leçons de morale, et de leur présenter des exemples à suivre

et à fuir; mais ce qui est certain, c'est que l'_Iliade_ entière a ce

caractère politique et guerrier; l'_Odyssée_, cet intérêt tiré des

affections domestiques; c'est que les enseignements de la philosophie

découlent en quelque sorte de toutes les parties de ces deux grands

ouvrages. Enfin, il est évident qu'Homère, soit de dessein formé, soit

par l'instinct seul de son génie, réunit dans ses poëmes les croyances

adoptées de son temps, les faits célèbres qui intéressaient sa nation et

qui avaient fixé l'attention des hommes, et les opinions philosophiques,

fruits des méditations des anciens sages.

[Note 2: Gravina, _Della ragion poëtica_, l. I, c. XVI.]

C'est aussi ce que fit Dante; mais avec quelle différence dans les

temps, dans les événements publics, dans les croyances, dans les maximes

de la morale! Une barbarie plus féroce que celle des premiers siècles de

la Grèce, avait couvert l'Europe; on en sortait à peine, ou plutôt elle

régnait encore. Il n'y avait point eu, entre elle et le poëte, des

siècles héroïques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent

fournir à la poésie des peintures de moeurs touchantes, des récits

d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes, ou de

grands actes de dévouement et de vertu. Ceux de ces événements qui

pouvaient, à certains égards, avoir ce caractère n'avaient point encore

acquis par l'éloignement l'espèce d'optique qui efface les petits

détails et ne fait briller que les grands objets. Les querelles entre le

Sacerdoce et l'Empire, les Gibelins et les Guelfes, les Blancs et les

Noirs, c'était là tout ce qui, en Italie, occupait les esprits, parce

que c'était ce qui touchait à tous les intérêts, disposait des fortunes

et presque de l'existence de tous. Dante, plus qu'aucun autre,

personnellement compromis dans ces troubles, devenu Gibelin passionné,

en devenant victime d'une faction formée dans le parti des Guelfes, ne

pouvait, lorsqu'il conçut et surtout lorsqu'il exécuta le plan de son

poëme, voir d'autres faits publics à y placer que ceux de ces querelles

et de ces guerres.

Des croyances abstraites, et peu faites pour frapper l'imagination et

les sens; tristes, et qui, selon l'expression très-juste de Boileau,

D'ornements égayés ne sont point susceptibles;

terribles, comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixés

presque toujours sur des images de supplices, d'épouvante et de

désespoir, avaient pris la place des ingénieuses et poétiques fictions

de la Mythologie. Ces croyances étaient devenues l'objet d'une science

subtile et compliquée, où notre poëte avait le malheur d'être si habile,

qu'il y avait obtenu la palme dans l'université même qui l'emportait sur

toutes les autres. La morale des premiers siècles de la philosophie, ni

celle des premiers siècles du christianisme, la morale d'Homère, ni

celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de

vétilleuses momeries, qui ne pouvaient être ni la source ni l'expression

d'aucune vertu grande et utile, et qui par l'abus des pardons et des

indulgences s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes

les vertus.

C'est dans de telles circonstances, c'est avec ces matériaux si

différents de ceux qu'avait employés le prince des poëtes, que Dante

conçut le dessein d'élever un monument qui frappe l'imagination par sa

hardiesse, et l'étonne par sa grandeur. Des terreurs qui redoublaient

surtout à la fin de chaque siècle, comme s'il pouvait y avoir des

siècles et des divisions de temps dans la pensée de l'Éternel,

présageaient au monde une fin prochaine et un dernier jugement. Les

missionnaires intéressés qui prêchaient cette catastrophe la

représentaient comme imminente, pour accélérer et pour grossir les dons

qui pouvaient la rendre moins redoutable aux donataires. Au milieu des

révolutions et des agitations de la vie présente, les esprits se

portaient avec frayeur vers cette vie future dont on ne cessait de les

entretenir. C'est cette vie future que le poëte entreprit de peindre:

sûr de remuer toutes les âmes par des tableaux dont l'original était

empreint dans toutes les imaginations, il voulut les frapper par des

formes variées et terribles de supplices sans fin et sans espérance, par

des peines non moins douloureuses, mais que l'espoir pouvait adoucir;

enfin par les jouissances d'un bonheur au-dessus de toute expression,

comme à l'abri de tout revers. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis

s'offrirent à lui comme trois grands théâtres où il pouvait exposer et

en quelque sorte personnifier tous les dogmes, faire agir tous les vices

et toutes les vertus, punir les uns, récompenser les autres, placer au

gré de ses passions ses amis et ses ennemis, et distribuer au gré de son

génie tous les êtres surnaturels et tous les objets de la nature.

Mais comment se transportera-t-il sur ces trois théâtres pour y voir

lui-même ce qu'il veut représenter? Les visions étaient à la mode; son

maître, _Brunetto Latini_, avait employé ce moyen avec succès, et c'est

ici le moment de faire connaître l'usage qu'il en avait fait. Son

_Tesoretto_ est cité dans tous les livres qui traitent de la littérature

et de la poésie italienne; mais aucun n'a donné la moindre idée de ce

qu'il contient[3]. Nous avons vu précédemment que Tiraboschi lui-même

s'est trompé en ne l'annonçant que comme un Traité des vertus et des

vices et comme un abrégé du grand _Trésor_. Un coup-d'oeil rapide nous

apprendra que c'était autre chose, et qu'il est au moins possible que le

Dante en ait profité.

[Note 3: J'ai observé dans le chapitre précédent qu'il fallait en

excepter M. Corniani, le dernier qui ait écrit sur l'Histoire littéraire

d'Italie; mais l'idée qu'il donne du _Tesoretto_ est très-succinte; et

ce n'est que par une seule phrase qu'il reconnaît la possibilité du

parti que Dante en avait pu tirer. Voyez que j'ai dit à ce sujet, t. I,

p. 490, note (2).]

_Brunetto Latini_, qui était Guelfe, raconte qu'après la défaite et

l'exil des Gibelins la commune de Florence l'avait envoyé en ambassade

auprès du roi d'Espagne. Son message fait, il s'en retournait par la

Navarre, lorsqu'il apprend qu'après de nouveaux troubles les Guelfes ont

été bannis à leur tour. La douleur que lui cause cette nouvelle est si

forte qu'il perd son chemin _et s'égare dans une forêt_[4]. Il revient

à lui, et parvenu au pied des montagnes, il voit une troupe innombrable

d'animaux de toute espèce, hommes, femmes, bêtes, serpents, oiseaux,

poissons, et une grande quantité de fleurs, d'herbes, de fruits, de

pierres précieuses, de perles et d'autres objets. Il les voit tous

obéir, finir et recommencer, engendrer et mourir, selon l'ordre qu'ils

reçoivent d'une femme qui paraît tantôt toucher le ciel, et s'en servir

comme d'un voile; tantôt s'étendre en surface, au point qu'elle semble

tenir le monde entier dans ses bras. Il ose se présenter à elle, et lui

demander qui elle est: c'est la Nature. Elle lui dit qu'elle commande à

tous les êtres; mais qu'elle obéit elle-même à Dieu qui l'a créée, et

qu'elle ne fait que transmettre et faire exécuter ses ordres. Elle lui

explique les mystères de la création et de la reproduction; elle passe à

la chute des anges et à celle de l'homme, source de tous les maux de la

race humaine; elle tire de là des considérations morales et des règles

de conduite: elle quitte enfin le voyageur après lui avoir indiqué le

chemin qu'il doit suivre, la forêt dans laquelle il faut qu'il

s'engage, et les routes qu'il y doit tenir; dans l'une, il trouvera la

Philosophie et les vertus ses soeurs; dans l'autre, les vices qui lui

sont contraires; dans une troisième, le dieu d'amour avec sa cour, ses

attributs et ses armes. La Nature disparaît; _Brunetto_ suit son

chemin[5], et trouve en effet tout ce qu'elle lui avait annoncé. Dans le

séjour changeant et mobile qu'habite l'amour, _il rencontre Ovide_, qui

rassemblait les lois de ce dieu, et les mettait en vers[6]. Il

s'entretient quelques moments avec lui, et veut ensuite quitter ce lieu;

mais il s'y sent comme attaché malgré lui, et ne serait pas venu à bout

d'en sortir, _si Ovide ne lui eût fait trouver son chemin_[7]. Plus loin

et dans un des derniers fragments de l'ouvrage, il rencontre aussi

Ptolomée, l'ancien astronome[8], qui commence à l'instruire.

[Note 4:

_Pensando a capo chino,

Perdei il gran camino,

Et tenni alla traversa

D'una selva diversa_.

Histoire littéraire d'Italie (2/9) · 第 8 / 25 题