Le livre _De l'Institution du Prince_.—Le gâteau des
Rois.—Farces et comédies.—Le Dauphin copie le portrait
du Roi.—La gravure de Jupiter.—_La Vénerie_ de Du
Fouilloux.—Départ de Saint-Germain pour Paris.—Le
Dauphin remis entre les mains des hommes.—Usage des
mouches pour les femmes.—Première justice du Dauphin; ses
petits gentilshommes.—Ballet de la Reine.—Présent de
M. de Sully.—La foire Saint-Germain.—Visite de Mme de
Montglat.—Présent de la reine Marguerite.—Travaux de la
galerie du Louvre.—Le maître d'armes du Dauphin.—Chasses
et visites dans Paris.—Mort du Grand-Duc.—Mariage du
prince de Condé.—La première leçon de Des Yveteaux.—Armes
de Milan.—Collation chez M. de Mayenne.—Visite à
Saint-Germain.—Dîner à Ruel.—Départ pour Fontainebleau.—Les
moulins d'Essonne.—Cérémonie de la Cène.—Le grand canal
de Fontainebleau.—Le Dauphin fouetté de verges.—_La
Bradamante._—Le musicien Pradel.—Les maquereaux.—Passage
à Moret.—Le vin et la tisane.—Le fou du Roi.—Mlle
de Fonlebon.—Le maréchal d'Ornano.—Le Dauphin entre
au conseil pour la première fois.—Fêtes du mariage de
M. de Vendôme.—Bijou donné par Mme de Mercœur.—Le
fou Des Viètes.—Départ de Fontainebleau.—Passage à
Brie-Comte-Robert.—Vers faits par Héroard sur l'ordre
du Dauphin.—Passage à Creteil.—Arrivée au Louvre.—Le
jeu de paume du Verdelet.—Bain de rivière.—Service
de Catherine de Médicis à Saint-Denis; le trésor, les
tombeaux.—L'hôpital des pestiférés.—Sully et la reine
Marguerite.—Séjour à Saint-Maur.—Ballet des Sauvages.—Nouvel
habillement.—Absences de Des Yveteaux.—Présent du marquis
de Brandebourg.—Visite à Chaillot.—Mot sur Mucius
Scévola.—Départ pour Fontainebleau.—Leçon de grammaire.—Le
Dauphin entre dans sa neuvième année; souhait du Roi.—Chasse
avec le Roi.—Lettres à la reine d'Angleterre et au prince de
Galles.—M. de Souvré et M. Dupont.—Retour à Paris.—Habitude
du Dauphin.—Antipathie pour Sully.—Nouveau logis au Louvre;
les chapons de la Reine.—Naissance de Madame Henriette.—Goût
du Dauphin pour le vin.—Les contes de La Clavelle.—Bégayement
du Dauphin.—Le comte de Chalais.—Lettres à la famille royale
d'Angleterre.—Compliment à l'ambassadeur de Venise.
_Le 1er janvier, jeudi, à Saint-Germain._—Levé à huit heures et un
quart, il se plaint de ce que l'on ne l'avoit pas voulu lever plus
tôt, pource que l'on lui avoit dit que s'il se levoit tard il seroit
paresseux toute l'année. Je lui donne mon livre _De l'Institution du
prince_[558] fait pour lui.
[558] _De l'Institution du Prince_, par Jean Héroard, Sr.
de Vaulgrigneuse, conseiller et secrétaire du Roy, médecin
ordinaire de Sa Majesté et premier de Monseigneur le Daulphin.—A
monseigneur le Daulphin.—A Paris, par Jean Jannon, rue
Saint-Jean-de-Latran, à la Roze rouge, MDCIX.—Le titre est
gravé par Thomas de Leu. On lit dans le Journal de Lestoile,
à la date du 2 mars 1609: «J'ai acheté un livre nouveau fait
par M. Héroard, premier médecin de M. le Dauphin, intitulé:
_L'Institution du Prince_; qui est une matière et un sujet tant
de fois chanté et rechanté, qu'on n'y peut trouver que des
redites. Il m'a coûté, relié en parchemin, avec une autre fadèze
de contre-satire pour les dames, un teston.»
_Le 3, samedi, à Saint-Germain._—L'on parloit du jour des Rois, il
dit: _Je veux pas être le Roi_; sa nourrice lui demande pourquoi.—_Je
veux pas l'être._—«Si vous l'êtes vous payerez quelque chose, si
Madame l'est aussi, ou Mlle de Vendôme?» Il appelle M. de Ventelet,
et lui dit tout bas à l'oreille: _N'y faites point mettre de fève,
afin qu'il n'y aye point de Roi._—«Monsieur, lui dit sa nourrice,
si Dieu est Roi, il faudra que vous teniez sa place.»—_Je veux pas
moi._—«Comment, Monsieur, dit un chacun, refusez-vous à tenir la place
de Dieu?»—Il s'arrête avec crainte: _Hé! c'est à papa!_—«Monsieur, il
faut que ce soit vous qui la tienne ici.»—_Hé! je veux bien._
_Le 4, dimanche._—Il va en la chambre de M. de Liancourt, où il
s'amuse à peindre; ramené en sa chambre, et à six heures soupé, il se
prépare pour faire jouer une comédie, la voit jouer, consent que M.
de la Voute en seroit, pourvu qu'il s'habille en fille, et ne veut
permettre que M. de Liancourt s'habille qu'en garçon. Il la voit
jouer, elle dure jusques à neuf heures et demie. Mis au lit, il se
débarbouille le menton qu'il avoit tout noirci avec de la fumée du
flambeau et fait barbouiller les autres.
_Le 5, lundi._—Mme de Libertat, veuve de feu M. de Libertat, celui qui
délivra Marseille sur la Ligue[559], le vient voir.—A souper il fait
couper le gâteau des Rois, Madame est faite la Reine. Elle donnoit les
charges; elle le fait son grand écuyer: _Non_, dit-il, _je veux être
valet de pied, je cours bien_. Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, vous
serez donc le premier valet de pied.»—_Ho! non_, dit-il, honteux.
Amusé à jouer et à voir jouer une comédie par des valets de M. de
Verneuil et Verdelet, valet de pied du Roi.
[559] Pierre Libertat, Corse établi à Marseille; le service
qu'il avait rendu en introduisant en 1596 le duc de Guise en
la ville de Marseille, que ses magistrats allaient livrer aux
Espagnols, fut considéré comme si important que Henri IV s'écria,
en apprenant cette nouvelle: «C'est maintenant que je suis roi.»
(_Lettres missives de Henri IV_, tome IV, page 516.)
_Le 6, mardi à Saint-Germain._—Mené jouer au jeu de paume, il se moque
de M. de Verneuil qui jouoit foiblement: _Velà féfé Veneuil, c'est
miracle quand il frappe un coup, il faut faire sonner la trompette._ A
huit heures mené en la chambre de M. de Verneuil, où il voit jouer une
comédie par les gens de M. de Verneuil et autres.
_Le 7, mercredi._—On lui apporte une lettre de la part de Mlle de
Mercœur, il l'ouvre, et sur ce que Mlle de Vendôme lui dit, voyant
qu'il jetoit la poudre de Chypre qui étoit dedans: «Hé! Monsieur, ne la
jetez pas, il la faut serrer.»—_Ho! je la veux jeter moi; je l'aime
point, j'aime mieux la poudre des canons._—Il va chez M. de Verneuil
pour y voir jouer une comédie par ses gens.
_Le 8, jeudi._—Mené promener, il fait tirer par son petit mulet sa
petite charrette portant les ornements de sa chapelle à celle du
bâtiment neuf, où il entend la messe.
_Le 9, vendredi._—Il monte en ma chambre, et me dit: _Mousseu Héroua,
montrez-moi ce que vous avez écrit de moi_; c'étoit mon journal. Il
vouloit voir ses premières années, je l'avois à Paris. Il se met à
écrire, et me dit: _J'écris bien de la minute françoise_, et peu après:
_Mousseu Héroua, il faut que je m'en aille achever un pourtrait que
j'ai commencé._ Il descend soudain, et va à sa peinture dans son
cabinet; il copie en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il
étoit fort reconnoissable: il s'amuse à peindre fort attentivement.
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Mousseu Héroua, j'ai
inventé une sentence._—«Monsieur, vous plaît-il de me la dire?»—_Les
enfants qui ne sont pas sages, Dieu les punit. J'en ai inventé une
autre: Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide._ En soupant,
Mme de Montglat lui dit qu'il étoit beau: _Je suis pas beau, cela est
bon pour les femmes._ Soudain qu'il eut soupé il s'en va à sa peinture
en son cabinet, là où M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt,
lui donna un Jupiter[560] entouré des Muses, en taille-douce, et lui
en expliqua le sens: comme c'étoit un roi, roi de tout le monde, et
qu'il faisoit chanter devant soi et jouer des instruments, et qu'il
ne faisoit rien et qu'un jour il feroit ainsi: _Comment_, dit-il, _ce
roi ne fait rien! je ne veux pas faire ainsi; tenez, j'en veux point_,
et le lui rend. Il va en la salle des gardes, où il voit danser la
Bohémienne par de ses gens. Mis au lit, il s'amuse et prend plaisir
bien grand au livre des chasses du sieur Du Fouilloux[561], que M. de
Frontenac venoit de lui donner; il s'apprend à dire en musique l'appel
des chiens.
[560] Ou plus probablement un Apollon.
[561] _La Vénerie_ de Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin.
_Le 11, dimanche._—Il entend que l'on disoit qu'il seroit en pension
avec M. de Souvré comme chez Mme de Montglat, et s'en fâche; il demande
à M. de la Valette: _Féfé Vendôme y est-il?_—«Non, Monsieur.»—_Ho!
il a tout plus que moi! il a six laquais, et j'en ai que deux!_ Il
l'avoit ainsi entendu dire, et avoit toujours ses comparaisons sur M.
de Vendôme.
_Le 12, lundi._—A quatre heures il va chez M. de Frontenac, où le Roi
arriva de Paris venant de l'assemblée[562] de Vaucresson; le Roi se mit
sur le lit pour reposer; il faisoit la garde autour du lit afin que
l'on ne l'éveillât point.
[562] On appelait ainsi un rendez-vous de chasse.
_Le 13, mardi._—A sept heures et demie il va au lever du Roi chez M.
de Frontenac, y est jusques à huit heures que le Roi s'en retourna à
Paris par Versailles[563], où il alloit dîner. Il va jouer à la paume;
M. Sauvat, excellent joueur, lui montre.
[563] _Voy._ la note du 15 janvier 1604.
_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à peindre fort
bien[564], s'amuse à lire le livre du sieur Du Fouilloux.
[564] C'est à cette époque une de ses occupations les plus
habituelles. Le dessin de ce jour est conservé dans le manuscrit
de la Bibliothèque impériale.
_Le 24, samedi[565]._—A sept heures trois quarts il entre en carrosse,
l'œil sec, et part de Saint-Germain en Laye pour aller à la Cour,
entrer aux mains de M. de Souvré; il va par Saint-Cloud, arrive à onze
heures au Louvre, où étoient le Roi et la Reine. A onze heures trois
quarts dîné avec le Roi; à une heure le Roi le mène en carrosse chez
la reine Marguerite. A six heures et demie soupé, de la viande de la
Reine; ç'a été la première fois qu'il a commencé à boire du vin pour
continuer.
[565] Il y a dans les manuscrits une lacune du 14 au 24 janvier.
_Le 25, dimanche, au Louvre._—On lui met une fraise; M. de Souvré
le fait regarder dans un miroir: _Je semble_, dit-il, _au petit
ambassadeur d'Angleterre_; c'en étoit le fils. Il va chez le Roi à
son lever, lui sert sa chemise. Le Roi lui commande de l'appeler son
père, le mène par la galerie aux Tuileries. Il entend la messe avec le
Roi, puis, à onze heures et demie, dîné avec le Roi; il est servi, par
derrière, par commandement du Roi. Le petit M. de Humières le servoit;
il ne l'avoit jamais servi, ce qui fut cause que le Dauphin, de son
mouvement, commanda à M. de Ventelet: _Allez, allez avec lui, pou lui
montrer comme il faut faire._ Il va ensuite chez la Reine.
_Le 26 janvier, lundi._—Il avoit une petite enlevure au coin de la
lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s'il lui
plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche: _Une mouche_,
dit-il, en raillant, _ho! je veux pas être beau; c'est madame la
princesse de Conty qui met à son visage des petites mouches pour se
faire belle_. Il va chez le Roi, qui le mène aux Tuileries et le ramène
à onze heures à la messe, en Bourbon[566].
[566] _Voy._ la note du 16 mars 1606.
_Le 27, mardi, au Louvre._—Les députés de Bretagne lui viennent offrir
leur service au nom de la province.—Il s'amuse à regarder des étoffes,
choisit le bleu pour un habit; il en aimoit naturellement la couleur.
A deux heures mené à voir la verrerie, au faubourg Saint-Germain, il
y fait faire des verres, des paniers, des cornets. Le jeune M. de la
Boissière donna un démenti à M. le comte de Torigny; il l'entend, et
l'accuse envers M. de Souvré et lui commande de le fouetter. Ramené à
quatre heures, il fait fouetter M. de la Boissière par M. de Souvré; ce
fut la première justice en sa chambre[567].
[567] C'est-à-dire la première fois que le Dauphin exerce son
autorité sur les personnes attachées à son service.
_Le 29, jeudi._—Il a vu tirer des armes, a tiré lui-même avec grâce et
disposition.
_Le 30 janvier, vendredi, au Louvre._—M. de Longueville vient en son
cabinet, et lui dit: «Monsieur, voulez-vous pas que je fouette vos
enfants d'honneur et vos pages?»—_Vous n'êtes pas mon écuyer_, lui
dit-il assez brusquement, et se retournant vers M. du Repaire il lui
dit tout bas: _Voyez qu'il est hardi! il n'est pas mon écuyer_; c'étoit
qu'il ne vouloit pas ouïr parler de faire mal aux siens.
_Le 31, samedi._—Il veut lui-même écrire le rôle de ses petits
gentilshommes[568] selon l'ordre qu'ils étoient venus à lui. On lui
met un habillement neuf pour aller après souper à l'Arsenal, y voir
danser le ballet de la Reine[569].
[568] «Le Roi, lui permettant d'avoir quelques heures à soi
pour y passer honnêtement le temps et l'employer aux exercices
vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa qualité, a
résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de jeunes
gentilshommes de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera
des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces.»
(HÉROARD.—_De l'Institution du Prince_, fº 147).
[569] Voy. le _Journal de Lestoile_ à cette date.
_Le 1er février, dimanche, au Louvre._—Il écrit par réponse à Madame,
sa sœur, sur la minute de M. de Souvré. Sur l'après-dînée il se
ressouvient que Mlle de Vendôme lui avoit écrit; il demande du papier
et de l'encre pour lui faire réponse. M. de Souvré lui fait la minute,
et la lui envoie; elle commençoit: «Ma sœur, etc.»; quand il voit
ces mots: _Ma sœur! elle est pas ma sœur; faut mettre ma sœur de
Vendôme._ On alla le demander à M. de Souvré, qui trouva qu'il avoit
raison.
_Le 2, lundi._—Mené à la messe et à la procession avec le Roi. Il
reçoit des nouvelles de Mesdames[570].
[570] Elles étaient restées à Saint-Germain avec Mme de Montglat.
_Le 3, mardi._—Il joue en la galerie, là où M. le comte de Torigny
dit à un de ses compagnons: «L'ase vous etc.» Cette sale parole est
rapportée à M. de Souvré, qui le menace du fouet. Tout du long de son
dîner, le Dauphin persécuta M. le comte de Torigny pour la mauvaise
parole: _Torigny, dites à votre cul qu'il s'arme. Torigny, dites à
votre laquais qu'il vous interroge. Torigny, puisque vous voulez être
laquais, je vous envoyerai demain porter des lettres à Saint-Germain_;
il avoit ouï M. de Souvré disant que c'étoit une parole de laquais
et de palefrenier. Mené à l'Arsenal, il y voit tout, et puis va à la
Bastille. M. de Sully lui baille deux cents écus au soleil, pour sa
foire, lui demande s'il veut qu'il lui fasse faire des balles de sucre
comme celles de canon; il lui répond: _Oui, mais que vous me les tiriez
dans la bouche._
_Le 4, mercredi._—Il a de l'impatience pour aller à la foire, où il
demande d'aller, au lieu d'écrire son exemple. M. de Souvré lui porte
cinquante écus pour employer à la foire; il dit: _J'en ai encore pou
trois fois._ A une heure et demie mené en carrosse, à la foire, il y
gagne un cachet d'or à la rafle, jouant avec lui Mlle de Rohan.
_Le 5, jeudi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis aux Tuileries, où il
entend la messe. Il va tirer des armes, puis va chez la Reine, où il
se joue à M. de Verneuil, qui avoit ce jourd'hui pris la soutane; le
Dauphin se met à genoux, et va ainsi pour lui baiser le pied (à M. de
Verneuil), ses petits gentilshommes en font autant. A quatre heures le
sieur Don Pedro de Toledo le vient voir pour prendre congé de lui, s'en
retournant en Espagne.
_Le 6, vendredi._—Mené à la foire, ramené à onze heures, il va chez
le Roi et après, à onze heures et demie, dîné.—M. de Souvré avoit
fait emprisonner son laquais pour avoir donné un coup de bâton à la
foire; l'on en parloit pour l'excuser. Je dis à M. de Souvré, assez
bas, que Mgr le Dauphin ne seroit pas longtemps sans demander sa grâce.
M. de Souvré répond: «Si y sera-t-il vingt-quatre heures.» Le Dauphin
écoutoit en sournois, et répond tout bas: _Je fairai bientôt sonner
les vingt-quatre heures._ Aussitôt qu'il eut achevé de dîner, il fait
apporter sa montre sonnante, et les fait sonner, et dit aussitôt:
_Mousseu de Souvré, vingt-quatre heures ont sonné, faites s'il vous
plaît sortir de prison votre laquais._ Il va chez le Roi en la galerie,
où il mène sa compagnie armée: il étoit mousquetaire; le Roi y prend un
singulier plaisir; ils étoient plus de trente. Ramené en sa chambre, il
joue au trou-madame.
_Le 7, samedi._—Il écrit, lit, tire des armes. A cinq heures mené à
l'Hôtel de Bourgogne, à la comédie; ce fut la première fois. Ramené à
six heures et demie, il en récite beaucoup devant Leurs Majestés.
_Le 8, dimanche._—Il écrit à Mme et à Mlle de Vendôme. A trois heures
trois quarts[571], mené à l'Hôtel de Bourgogne, il se met à rire avec
éclat et dit: _Mousseu de Souvré, je ris ainsi, afin qu'on pense que
j'entens l'italien._ Ramené à six heures et demie.
[571] Nous notons à dessein ces différences d'heures pour aller à
la comédie.
_Le 9, lundi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis à la messe aux
Feuillants, par la galerie, il se promène aux Tuileries, revient par
le même chemin, va chez la Reine. A souper il donne le demeurant d'un
hachis de perdrix à MM. de Vendôme et le Chevalier, les appelle _ses
frères_ par commandement du Roi.
_Le 10, mardi._—Mme de Montglat, qui l'étoit venue voir, pleuroit:
_Mamanga, vous pleurez; ne pleurez pas, vous n'avez qu'une dent_;
comme elle lui veut dire adieu, il lui saute au col; elle pleure, il
ricane pour s'assurer; l'on lui ouvre la porte du cabinet: _Mamanga,
velà la porte ouverte, allez-vous-en._ Ce ne fut point par mauvaise
volonté, mais pource qu'il se sentoit touché de ses larmes. A deux
heures mené aux Chartreux, c'est la première fois. Il va à la foire,
y joue à la rafle, perd deux cachets. La reine Marguerite lui donne
sa foire: une enseigne et un cordon de diamants le tout estimé à deux
mille écus[572]; elle commanda à l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il
demanderoit, promettant de le payer.
[572] Lestoile l'estime trois mille.
_Le 11, mercredi._—Il est mené à la messe en Bourbon, puis se va
promener au jardin du Louvre, va donner le bonjour à la Reine. Il
s'entretient à dîner avec un fol nommé Des Vietes[573]. Il va chez le
Roi, revenant de Saint-Germain, où il avoit couché.
[573] _Voy._ au 13 juillet suivant.
_Le 12, jeudi._—Il va en la grande galerie, où il s'amuse à voir les
carreleurs, les fait travailler, y aide, puis va donner le bonjour à la
Reine et après au Roi, que la goutte avoit pris la nuit précédente. La
Reine lui donne une petite montre couverte de diamants.
_Le 13 février, vendredi, au Louvre._—Mené en carrosse au faubourg
Saint-Jacques faire courir un lièvre, dans le clos du sieur de La Tour,
où il court deux lièvres, emporte les queues et les met à son chapeau.
Il reçoit Madame, arrivée à Paris; à souper elle buvoit du vin; il
lui dit: _Ma sœur, vous êtes trop jeune pou boire du vin; j'en bois
astheure, mais j'ai un an plus que vous; maître Gilles[574], ne donnez
point de vin à ma sœur, elle est trop jeune._ Après le souper il
lui dit: _Ma sœur, me voulez-vous voir tirer des armes?_ Et il fait
envoyer querir le sieur Jeronimo pour lui montrer, tire devant Madame,
puis ils vont chez Leurs Majestés.
[574] Sommelier du Dauphin.
_Le 14, samedi._—A quatre heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, ramené à
huit heures tout morfondu de froid.
_Le 15, dimanche._—Mené hors du faubourg Saint-Honoré, à la
Ville-l'Évêque, qui appartenoit à Mlle de Longueville; il y fait courir
un lièvre dans le parc. A sept heures soupé, il va chez le Roi, est
ramené à onze heures et demie, à cause du ballet.
_Le 19, jeudi._—Mené chez la reine Marguerite, à la foire, chez M.
Conchino et chez M. de Gondi.
_Le 20, vendredi._—Lu, écrit, tiré des armes[575]; il rompt d'une
avant-main, sur l'épée du sieur Jeronimo, son fleuret près de la
poignée, tant il étoit fort; il ne y avoit point de fêlure au fleuret;
il tâche, en tirant, à surprendre son maître. Il est mené à la Roquette
puis chez M. de Roquelaure.
[575] Ces occupations sont les seules du Dauphin à cette époque;
depuis son arrivée au Louvre, il n'est plus question de dessin ni
de musique.
_Le 22, dimanche._—A neuf heures déjeûné, écrit; il s'avise qu'il
étoit dimanche, s'en veut dédire, y est retenu par M. de Souvré.
Il écrit à regret, et dit: _Parce qu'il est dimanche, j'écris rien
qui vaille_; il tire des armes, et en dit autant, tirant avec
négligence.—La Reine le mène jusqu'à Villejuif, au-devant du Roi
revenant de Fontainebleau.
_Le 24 février, mardi._—Ce matin arriva la nouvelle du duc de
Florence[576] qui étoit décédé le 7me du mois.
[576] Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, oncle de la
Reine.
_Le 27, vendredi._—Mené chez M. de Roquelaure avec la Reine, il
revient avec elle sur le pont au Change, chez La Haye, et de là sur
le pont aux Marchands, où il demande le nom des oiseaux de toutes les
enseignes, puis au bout du Pont-Neuf, où il joue à une blanque, y gagne
un tableau d'une Lucrèce.
_Le 28, samedi._—Madame prend congé de lui, pour s'en retourner
à Saint-Germain-en-Laye; il est mené en un jardin, au faubourg
Saint-Jacques, où il fait courir des lièvres.
_Le 2 mars, lundi, au Louvre._—Il va en la galerie aux accordailles
de Henri de Bourbon, prince de Condé, avec Mlle [Charlotte] de
Montmorency, fille de M. le connétable. Il demande à M. de Souvré:
_Quel pays est-ce que querouage?_ Il y avoit six jours qu'il lui avoit
ouï dire le mot.—«Monsieur, lui répond M. de Souvré, je ne sais, mais
qu'est-ce?»—_Je ne sais; et si, je sais bien que c'est; puisque me le
voulez pas dire, je le demanderai aux dames._—Et à qui?»—_A madame de
Souvré._ Enfin, il dit que _querouage c'est aller faire l'amour_. Je
lui avois dit que c'étoit aller au serein, au clair de la lune: _Hon!
c'est pas cela_; il ne voulut jamais confesser celui qui lui en avoit
donné l'interprétation[577].
[577] Dans le glossaire des _Noëls bourguignons_ de La Monnoye,
on trouve _cairiaige_ ou _quariage_, mot qui signifie proprement
charroi, mais qui au figuré se prend pour le tracas d'une affaire:
Voyez comment faisant tels quariages,
Souvent on est trompé ès mariages.
_Le 3, mardi, au Louvre._—Mené chez M. de Roquelaure, où étoient LL.
MM. A six heures et demie soupé; il va chez le Roi, y voit danser le
ballet du chevalier de Vendôme, y est jusques à onze heures trois
quarts.
_Le 5, jeudi._—Mené en carrosse en la plaine de Vaugirard et d'Issy, à
la volerie; il voit prendre des corneilles.
_Le 6, vendredi._—Après déjeuner M. Des Yveteaux[578], son précepteur,
lui donna la première leçon, commençant par un petit discours qui lui
représentoit comme il avoit à reconnoître que Dieu l'avoit fait naître
chrétien et dans l'Église apostolique, et fils d'un grand Roi, et par
ainsi qu'il avoit à savoir qu'il lui falloit aimer et craindre Dieu,
se rendre véritable et juste, à aimer et honorer le Roi et la Reine
comme ayant supériorité sur lui, et puis comme ses père et mère, et que
les vertus s'apprenoient dans les livres; et commença à lui faire lire
le commencement de l'histoire de Josèphe, puis lui baille par écrit à
savoir: «s'il faut que les ecclésiastiques soient appelés aux conseils
des princes et ce qui lui en semble.»—_Je sais pas_, répond le Dauphin.
[578] Nicolas Vauquelin, sieur Des Yveteaux, né vers 1568, mort
en 1649. Henri IV, dit Tallemant des Réaux, le fit précepteur de
M. le Dauphin après qu'il l'eut ôté précepteur de M. de Vendôme.
(_Les Historiettes_, édition Paulin Paris, tome I, p. 341.)
_Le 7, samedi._—Mené au bois de Vincennes, c'est la première fois; il
y court des lièvres, y voit un élan.
_Le 8, dimanche._—Mené au devant du Roi revenant de
Saint-Germain-en-Laye; goûté au Roule, puis il rencontre, au devant des
Ternes, le Roi, qui le fait mettre en son carrosse.
_Le 10, mardi._—A souper il fait un rot; M. de Souvré l'en reprend; il
lui répond froidement: _Mousseu de Souvré, c'est un rot, ce n'est pas
un pet._
_Le 11, mercredi._—Mené sur le pont voir, tous les engins de la pompe
de la Samaritaine, puis il va au jardin du Palais, y a goûté.
_Le 12, jeudi, au Louvre._—Botté et éperonné, il est mené en carrosse
aux Chartreux, y monte sur sa petite haquenée baie, dans le clos, pour
voir courir deux blaireaux.
_Le 13, vendredi._—Il commença à signer des lettres de retenue[579]
pour quelques-uns de ses officiers.
[579] C'est un brevet par lequel on assure une certaine somme sur
le prix d'une charge (_Trévoux_).
_Le 14, samedi._—Il signe des brevets, veut savoir pour qui ils sont.
L'on parloit d'Engoulevent[580], qui faisoit le fol; de Heurles, son
valet de chambre, va dire qu'il étoit à Langres, le Dauphin demande:
_Pourquoi?_—«Monsieur, pour des affaires.»—_Les fous ont-ils des
affaires?_ Il demande le sieur Des Yveteaux, son précepteur, et
l'envoie querir pour étudier; le précepteur se trouva malade. Mené à
Cachant[581], il monte à cheval aux Carmélines.
[580] _Voy._ page 61, note 88.
[581] Hameau de la commune d'Arcueil.
_Le 15, dimanche._—Il est mené en l'hôtel de Nemours pour y voir un
cabinet d'antiques, puis va à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; ce fut
la première fois; M. le prince de Conty[582] lui fait voir toute la
maison.
[582] François de Bourbon, prince de Conty, demeurait à l'hôtel
abbatial de Saint-Germain-des-Prés, où il mourut, en 1614.
_Le 16, lundi._—M. de Gouville[583], gentilhomme normand, excellent
tireur des armes, lui montroit les pas en avant et en arrière, et lui
dit: «Monsieur, il vous faut apprendre à tirer en avant et à reculons;»
il répond soudain: _Je veux tirer en avant, non pas à reculons._
[583] François de Gouville, seigneur de Javerly, maréchal de camp
en 1597, gouverneur de Pithiviers en 1620.
_Le 17, mardi._—Mené chez le Roi, qui alloit à Chantilly, à deux
heures; M. de Souvré le fait étudier. A six heures et demie soupé;
le Dauphin fait armer M. le Chevalier des armes entières que M. de
Lesdiguières[584] lui avoit fait faire à Milan et ce jourd'hui avoient
été présentées au Dauphin par M. de Créquy; elles avoient coûté mille
doublons.
[584] Héroard écrit comme on prononçoit: _Desdiguières_.
_Le 19 mars, jeudi, au Louvre._—Ce jourd'hui, à déjeuner, il a
commencé à manger de ses viandes et ouvrir sa maison; la Reine l'avoit
nourri jusques ici, depuis son retour de Saint-Germain. Mené au clos
des Chartreux, il y court un renard qu'il y avoit fait porter, lui
étant à cheval, botté et éperonné; puis mené à l'hôpital des fols au
faubourg Saint-Germain, il y voit une folle qui se disoit être fille du
roi Charles[585].
[585] Charles IX.
_Le 21, samedi._—A deux heures et un quart il entre en carrosse avec
la Reine, qui part pour aller à Notre-Dame de Chartres, la conduit
jusques auprès de Bourg-la-Reine.
_Le 23, lundi._—Il est mené au faubourg Saint-Germain, voir la reine
Marguerite.
_Le 25, mercredi._—Mené au parc de Madrid[586], il a goûté à l'entrée,
chez le concierge, puis il est mené en l'abbaye de Longchamp.
[586] Madrid dans le bois de Boulogne; on prononçait alors:
_Madril_.
_Le 27, vendredi._—Mené à l'Arsenal, il y a goûté à trois heures, puis
est venu aux Tuileries trouver le Roi.
_Le 29, dimanche._—Mené chez M. de Mayenne, où l'on lui présente
la collation. Il demande à boire; lui en étant offert par les
officiers de M. de Mayenne, il dit: _Où sont mes officiers?_ M. de
Ventelet, son maître d'hôtel, lui dit tout bas que ce seroit offenser
M. de Mayenne de refuser ses officiers; lors il prend le verre où
étoit le vin, fort trempé, et ne y fait que tâter. Mené à vêpres à
Saint-Antoine-des-Champs.
_Le 30, lundi._—Mené aux Tuileries et aux Chartreux, ramené au jardin
du Louvre, il y a cueilli lui-même une douzaine d'asperges.
_Le 31 mars, mardi._—A douze heures et demie il entre en carrosse pour
aller à Saint-Germain-en-Laye, va par le pont de Neuilly et arrive à
la chaussée, monte à cheval et rencontre Mesdames, qui lui étoient
venues au devant. Il marche à la tête du carrosse pour se faire voir,
et arrive à Saint-Germain à quatre heures et trois quarts. Il va par
le jardin au parc jusques à la chapelle, est ramené au château, en la
chambre du Roi, où il logea.
_Le 1er avril, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et un quart
il entre en carrosse pour aller dîner à Fresnes, où le Roi, revenant
d'Anet par Mantes, l'avoit mandé, y a dîné à onze heures trois quarts
avec le Roi; peu après, mené en carrosse jusques au bois, il est monté
à cheval, est allé dans le bois après la chasse, suivant le Roi. Ramené
à Saint-Germain avec le Roi en carrosse à six heures, il lui demande
permission d'aller étudier, pource que le Roi lui avoit dit le matin
que s'il n'étudioit point qu'il ne iroit point à la chasse. A sept
heures et demie il est mené en carrosse au bâtiment neuf[587], voir la
Reine.
[587] Le Dauphin habitait toujours le vieux château.
_Le 2, jeudi._—A sept heures et demie mené en carrosse au bâtiment
neuf, pour y voir danser le ballet de Madame.
_Le 3, vendredi._—Mené vers la Muette, à la rencontre du Roi, qui
étoit à la chasse.
_Le 4, samedi._—Il va dire adieu à Messieurs, ses frères, et à
Mesdames, ses sœurs, est mené à la chapelle à la messe, puis chez la
Reine au bâtiment neuf, et à neuf heures et demie est parti. Il va à
Ruel, où étoit le Roi, se promène partout; à midi dîné avec le Roi
et la Reine; Moisset[588] donnoit le dîner, et aux princesses. Parti
à trois heures, il passe par Saint-Cloud, et arrive à Paris à cinq
heures trois quarts.
[588] _Voy._ la note du 11 septembre 1608.
_Le 5, dimanche, au Louvre._—Mené aux Feuillants, à la messe, il se
joue aux Tuileries; dîné avec le Roi; mené au faubourg Saint-Jacques,
en un jardin où il court un lièvre avec ses deux petits lévriers.
_Le 9, jeudi, au Louvre._—Il entre en carrosse avec la Reine, qui
part pour aller à Fontainebleau, l'accompagne jusques à la porte
Saint-Antoine, va à l'Arsenal. Mené au parc de Mlle de Longueville à la
Ville-l'Évêque.
_Le 10, vendredi, voyage._—A huit heures parti de Paris pour aller
à Fontainebleau, il arrive à dix heures trois quarts à Juvisy, où
il a dîné; ne voulut jamais entrer en l'hôtellerie: _Hé! mousseu de
Souvré, n'y allons point! allons là dedans_, montrant une maison de M.
Chauvelin, qui étoit fort propre; il y a dîné. A trois heures il rentre
en carrosse, arrive à Essonne à quatre heures trois quarts, va voir le
moulin à polir les diamants, puis celui à papier, y fait lui-même six
feuilles à papier, fort bien, est ramené par eau. Couché à Essonne.
_Le 11, samedi._—Mené à l'église, puis au moulin où l'on blanchit
les toiles; il part d'Essonne à huit heures, et arrive à dix heures
trois quarts à Ponthierry, où il a dîné. Arrivé à quatre heures à
Fontainebleau, il va chez le Roi; à cinq heures et un quart soupé avec
le Roi.
_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené chez LL. MM. et à la
procession[589], avec le Roi.
[589] La procession des Rameaux.
_Le 13, lundi._—Lu, écrit, tiré des armes, mené à la messe en la
chapelle, puis chez LL. MM. Après souper il s'amuse à peindre[590].
[590] Le Dauphin reprend à Fontainebleau cette habitude, dont il
n'est pas fait une seule mention pendant son séjour à Paris.
_Le 16, jeudi saint._—Il ne veut point déjeuner pource que M. de
Souvré lui dit que le Roi, qui se trouvoit un peu mal, lui commandoit
d'aller laver les pieds aux petits enfants. Il ne y peut consentir,
jusques à ce que M. de Souvré lui dit qu'il les laveroit; il a déjeuné
puis il dit soudain: _Mousseu de Souvré, souvenez-vous de votre
promesse._ M. de Richelieu[591] lui demanda s'il lui plaisoit pas
qu'il fût le Dauphin pour lui, et qu'il laveroit les pieds: _Je le
veux bien, mais je reviendrai incontinent._ Il demande à étudier, mais
c'est pour gagner le temps. Mené chez le Roi, qui lui demande s'il
veut pas aller laver les pieds aux petits enfants: _Oui, mon père,
mais j'aimerois mieux sauter le fossé_; c'étoit un petit fossé que
deux jours auparavant le Roi lui avoit fait sauter, et où il avoit mis
une jambe dans l'eau, ne l'ayant pu franchir. Mené à la grande salle à
neuf heures et demie, il fait fort bien la cérémonie du lavement des
pieds, est servi par M. le comte de Soissons, grand maître, et autres
officiers du royaume, comme si c'eût été le Roi. Après souper mené chez
LL. MM.; au retour, il s'arrête de lui-même au reposoir qui étoit en la
salle, y prie Dieu.
[591] Henri du Plessis, seigneur de Richelieu, frère aîné du
cardinal, qui étoit alors évêque de Luçon; il fut maréchal de
camp en 1616 et mourut en 1619.
_Le 17, vendredi saint, à Fontainebleau._—Mené à la salle du cheval,
au sermon du P. Coton.
_Le 18, samedi._—Il écrit à M. de Lesdiguières, le remerciant des
armes qu'il lui avoit envoyées[592]; mené à la messe en la chapelle,
il va à confesse au P. Coton. A quatre heures et demie il entre en
carrosse avec LL. MM., qui le mènent voir l'eau mise au grand canal.
[592] _Voy._ au 17 mars précédent.
_Le 19, dimanche, jour de Pâques._—A deux heures il est mené au sermon
du P. Coton.
_Le 20, lundi._—Mené chez LL. MM., où il voit un miroir ardent qui
fondoit du plomb.
_Le 22, mercredi._—Le fils du mylord Cécil, Anglois, le vient saluer;
mené à la chasse au blaireau, il y mène le fils du mylord Cécil.
_Le 23 avril, jeudi._—Il s'amuse en sa chambre à raboter des ais; il y
avoit des menuisiers.
_Le 27, lundi, à Fontainebleau._—A deux heures mené chez la Reine, il
y dit tous ses mots latins. Mené à cinq heures promener au parc avec
le Roi: près de la bonde, il y avoit une rigole d'un pied et demi de
largeur par où l'eau tomboit dans le grand canal. Le Roi le faisoit
sauter cette rigole; il la sautoit sans course. Il lui commande de la
sauter avec course: la crainte qu'il avoit de ne prendre pas justement
son élan, de tomber dedans et faire rire le monde, fut cause qu'il
ne voulut jamais sauter à course. Le Roi sauta pour lui en donner la
volonté, en fit sauter plusieurs. M. de Souvré le menace du fouet, il
répond qu'il aime mieux l'avoir que de sauter. Cela offensa le Roi,
qui commanda qu'il le fût. Ramené en son cabinet avec protestation de
vouloir sauter. Fouetté de trois coups de verge, ce fut la première
fois, il dit: _Ce n'est rien; il ne m'a pas fait mal._ A neuf heures
il va chez le Roi, où quelques-uns de ses petits gentilshommes se
préparent de jouer quelques vers de la _Bradamante_[593] devant le Roi;
il avoit sept vers à dire de Charlemagne. A dix heures ils vont à la
chambre de la Reine, et en présence de LL. MM. ils jouèrent; il dit:
_J'ai oublié mon rolet._
[593] Tragi-comédie de Robert Garnier.
_Le 28, mardi._—A neuf heures il va dire adieu à la Reine, qui partoit
pour aller à Paris; le Roi étoit parti à six heures. Le soir il envoie
querir la musique de M. de Bouillon; c'étoit un luth, un clavecin et
une viole par un nommé Pradel, excellent joueur s'il en fut jamais.
_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à écrire des devises et à peindre les
corps[594].
[594] «La devise est un composé de figures et de paroles; on
donne à la figure le nom de corps, et aux paroles celui d'âme.»
(_Moréri._)
_Le 30 avril, jeudi._—Mené sur la route de Moret, où il chasse au
blaireau. Il étudie et apprend à décliner son nom en latin jusqu'à
l'ablatif.
_Le 1er mai, vendredi, à Fontainebleau._—Il étoit botté pour aller à
la chasse, il se prit à pleuvoir: _C'est_, dit-il, _un grand cas; il
pleut toujours quand je me botte, je voudrois bien savoir d'où vient
cela_. Il est amusé par certaine musique ambulatoire[595].
[595] Jouée par des musiciens ambulants.
_Le 2, samedi._—Son précepteur M. Des Yveteaux lui ayant demandé
que c'étoit à dire en françois: _Discite justitiam moniti et non
temnere divos_, il répond: _Je ne sçais._ M. Des Yveteaux reprit:
«C'est-à-dire, soyez avertis à apprendre à faire justice et à ne
craindre point Dieu.» Je veux croire[596] que ce fut par mégarde.
[596] Héroard écrit _craire_, suivant la prononciation de cette
époque.
_Le 5, lundi._—En buvant il regardoit deçà et delà; M. de Souvré lui
dit qu'il faut regarder dans le verre, et le lui montroit avec deux
doigts; le Dauphin ayant bu, lui fait les cornes. M. de Souvré lui dit:
«Comment, Monsieur, vous me faites les cornes?»—_Quand on fait les
cornes, il les faut rendre_; c'étoit un de ses plus grands déplaisirs
quand on les lui faisoit, et l'une de ses plus grandes vengeances. Le
long du dîner il s'entretient de la chasse avec maître Martin, qui
avoit les chiens d'Artois. Le sieur Angé lui voulut faire quelque
conte, il dit: _Ho! ce sont contes de la cigogne._—«Monsieur, vous ne
les croyez donc pas?»—_Je ne suis pas de ceux là._ Je lui demande:
«Monsieur, qu'est-ce des contes de la cigogne?» il répond: _Quand on
veut faire craire quelque chose qui n'est pas vraie._
_Le 8, vendredi._—Il s'amuse à peindre un carrosse à six chevaux, avec
l'encre et la plume[597].
[597] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
impériale.
_Le 9, samedi._—A dîner il raille avec M. le Chevalier et avec M. de
Verneuil, dit à M. de Verneuil qu'il donnera la bénédiction à M. le
Chevalier quand il ira à Malte. A souper on lui sert des maquereaux
pour la première fois; il demande: _Qu'est cela?_ on lui répond:
«Monsieur, ce sont des maquereaux»; il ouvre la gueule au poisson et,
lui battant la tête: _Fi! le vilain! ôtez, ôtez-moi ces vilains!_
_Le 11 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le matin il fait ouvrir
les fenêtres et souffle en l'air, disant qu'il envoie toutes ses
opiniâtretés au comte de la Voute, qui étoit logé au pavillon du bout
du jardin du Tibre.
_Le 13, mercredi._—A dix heures il entre en carrosse, va par Moret
(ce fut la première fois); on lui porte les clefs de la ville; il la
traverse, et va dîner à Ravannes, maison du jeune Loménie. Il revient
par Moret, où M. de Moret, âgé de deux ans, le vient saluer, arrive à
Fontainebleau, où, sans descendre de carrosse il est mené en la forêt,
au devant du Roi, qui couroit le cerf, revenant de Paris. La Reine
arriva à neuf heures.
_Le 16, samedi._—L'on prend un chaton de diamants qui étoit sur un
cordon de chapeau, pour le lui mettre pour enseigne; quelqu'un dit que
M. de Sully lui en bailleroit un de deux mille écus: _Ha! oui_, dit
le Dauphin, _et il n'a pas voulu payer mes chevaux de chariot!_ il le
disoit en colère sans le montrer; il n'aimoit pas à être refusé.
_Le 18, lundi._—Déjeuné en s'amusant à faire lire et interpréter au
sieur Des Yveteaux certaines devises qui étoient dans un petit livre
appartenant à M. de Souvré; il y en avoit une de l'hermine, qui aimoit
mieux se laisser prendre que de se souiller: _Celle-là est belle!_
dit-il.
_Le 19, mardi._—A souper M. de Vilaines, gentilhomme servant, lui
demanda s'il lui plaisoit du vin ou de la tisane, il lui répond:
_Duquel que vous aimerez le mieux_; il lui sert de la tisane, et ayant
bu il lui dit: _J'ai bu de celui que vous aimez le moins._
_Le 21, jeudi._—A midi, dîné avec le Roi; il s'amuse à écouter maître
Guillaume[598], et rit de ce que le Roi lui ayant demandé de qui il
pensoit que Monseigneur le Dauphin fût fils, il lui répondit: «D'un
président de Paris.»
[598] Fou du Roi.
_Le 26 mai, mardi._—Goûté hâtivement pour aller à la chasse, il dit à
M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, dites s'il vous plaît à ma mère qu'il
y a cinq jours que je ne suis point monté à cheval; en vérité il y a
cinq jours!_ Il commande que ses bottes fussent mises dans le carrosse,
va chez la Reine, est mené en carrosse pour aller au devant du Roi, qui
couroit le cerf, voit passer le cerf et se trouve à la mort.
_Le 1er juin, lundi, à Fontainebleau._—Mis au lit, il me donne son
bras et me dit: _Regardez le petit oiseau avant de vous en aller_;
c'étoit son pouls. Il me donna congé pour aller à Vaugrigneuse[599].
[599] Héroard revient le 17; pendant son absence l'apothicaire
Guérin continue le Journal, mais beaucoup plus succinctement.
_Le 18, jeudi._—Mené à la chapelle, puis chez LL. MM.; il va avec eux
à la procession et au sermon.
_Le 24, mercredi._—Il étudie au catéchisme. Après souper il est mené
chez LL. MM., puis se va jouer à la galerie, où il bat un des laquais à
coups de raquette, parce qu'il avoit accompagné M. de Souvré allant au
bourg; ramené en pleurant de peur du fouet, que le Roi avoit commandé
de lui donner. Mis au lit, il ne veut point dormir que M. de Souvré ne
l'aye assuré qu'il n'auroit point le fouet.
_Le 25, jeudi._—M. de Souvré lui fait la peur entière du fouet jusques
à l'exécution, suivant la grâce qu'il en avoit demandée au Roi. Mené
à la messe chez LL. MM., où il se jette à genoux devant la Reine,
demandant pardon de la faute du jour précédent, et peu après en fait
autant au Roi, qui arriva en la chambre de la Reine, laquelle rougit
lorsque Monseigneur le Dauphin se jeta à genoux devant elle, et
n'écoutoit point ce que M. de Souvré lui disoit. Soupé avec le Roi;
mené au jardin promener, il demande permission au Roi de cueillir
et faire deux bouquets, l'un pour la Reine et l'autre pour Mlle de
Fonlebon, l'une des filles de la Reine, sa maîtresse; il en étoit
amoureux. S'en retournant il demande congé d'aller chez les filles de
la Reine, donne le bouquet à sa maîtresse, et la baise quatre fois,
serré et gaiement; puis va chez la Reine, et lui donne l'autre bouquet,
fait de lys blancs et autres fleurs, se met à chanter plusieurs
chansons en concert, devant LL. MM.
_Le 26, vendredi._—M. le maréchal d'Ornano[600], qui ne l'avoit jamais
vu, lui fait la révérence, la larme à l'œil.
[600] Alphonse Corse, dit d'Ornano, maréchal de France en 1597,
mort en 1610.
_Le 28 juin, dimanche._—M. [le prince] et Mme la princesse de Condé,
fille de M. le connétable, arrivent. Piedro Guichardini, ambassadeur du
nouveau grand-duc de Toscane[601], lui apporte des lettres de sa part,
de son frère et de la Grande-Duchesse.
[601] Côme II de Médicis.
_Le 2 juillet, jeudi, à Fontainebleau._—A une heure il va trouver le
Roi, qui le mène au conseil, où il alloit pour entendre les avis divers
qui se proposoient par diverses personnes, sur le fait et changement
des monnoies; le Roi le tenoit entre ses jambes; la Reine aussi y
assista. C'est la première fois qu'il a été au conseil.
_Le 4, samedi._—Mené à la messe, puis à la grande galerie pour voir le
Roi, qui couroit la bague; il l'emporta une fois. Les dames étoient aux
fenêtres d'en haut du pavillon, et entre les autres Mme la princesse de
Condé.
_Le 5, dimanche._—Il va en la grande galerie pour voir le Roi courant
la bague, qui de cinq courses fit trois dedans. Après souper il va
chez LL. MM., et, du corridor, regarde le Roi, qui étoit en la cour
prenant plaisir à jeter des fusées; mené au bal, où il dansa gaiement.
M. de Vendôme fut épousé[602] entre une heure et deux heures après
minuit. Mme de Mercœur envoya au Dauphin une petite chaîne de chiffres
d'or où pendoit un Hercule enrichi de petits diamants, et, à la base
au-dessous, étoient écrits ces mots: _La grandeur de ton père et la
vertu te font plus grand qu'Hercule._
[602] Il est difficile de se rendre compte de cette expression,
puisque la cérémonie du mariage à la chapelle ne se fit que le 7.
_Le 6, lundi, à Fontainebleau._—A déjeûner il hume trois cuillerées de
bouillon pour l'amour de Mme la princesse de Condé et deux pour Mlle de
Fonlebon, sa maîtresse[603]. Après souper il va chez le Roi, le regarde
jetant des fusées, puis monte en la chambre de Mme la princesse de
Condé; il en étoit piqué.
[603] _Voy._ au 25 juin précédent.
_Le 7, mardi._—A cinq heures il accompagne, en la chapelle basse, le
Roi, qui conduisoit Mlle de Mercœur pour épouser; M. de Gondi, évêque
de Paris, l'épousa à M. de Vendôme, fils naturel du Roi. Soupé à six
heures et demie en la salle du cheval, où se faisoit le festin royal,
les princes servant, puis il va à la salle du bal, où se dansa le grand
bal; il conduisoit la Reine.
_Le 8, mercredi._—Il s'amuse à faire copier une chanson d'amour et
à marquer la note de l'air. Mené chez LL. MM., et à cinq heures à la
grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. A six heures et
demie soupé, puis mené chez LL. MM., il va à onze heures avec eux en
la salle du cheval, où il a vu danser le ballet des _preneurs d'amour_
avec des faucons, des furets et par des pêcheurs, etc., de l'invention
du sieur de Bonières. Ramené à une heure et demie après minuit.
_Le 11, samedi._—A neuf heures étudié; M. Des Yveteaux le tenoit entre
ses jambes, à la vue de M. de Souvré et de Mme de Saint-Luc; écrit,
dansé, tiré des armes.
_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis en la
grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. Avant de se
coucher il compose et écrit des vers amoureux, marque la note de l'air;
son précepteur[604] l'aide à achever, y ajoute des vers.
[604] Des Yveteaux.
_Le 13, lundi._—A dîner, il raille avec un fol normand, nommé Des
Vietes, qui faisoit du mauvais latin.
_Le 14, mardi, voyage._—Il part de Fontainebleau, dîne à Melun, arrive
pour la première fois à Brie-Comte-Robert à quatre heures; goûté au
château, racoustré par M. Gobelin, président des Comptes. Après souper
il est mené promener à Panfou, maison de M. le chancelier[605], se joue
sur un meulon de foin, l'assaut, le défend, se roule du haut en bas,
sue, change de chemise. Ramené à Brie; ses bagages n'étoient point
arrivés, son chariot s'étoit rompu par deux fois, ils n'arrivèrent qu'à
onze heures. A neuf heures et demie il est dévêtu, mis au lit; c'étoit
le lit de M. Gobelin et de ses draps. Il demanda: _Le Roi mon père a
t'y couché ici?_ On lui dit que oui, car il eût fait difficulté d'y
coucher. Il se met à vouloir des vers, et me dit: _Mousseu Hérouard,
mettez cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment m'aiment
longtemps; car s'ils ne m'aiment point qu'ils me quittent demain»._ Il
me presse de les faire tout à l'heure; je les lui fais ainsi:
Je veux que tous ceux-là qui de m'aimer desirent,
Que ce soit pour toujours ou bien qu'ils se retirent.
Il me dit: _Je vous en veux donner une autre prose; c'est cette-ci:
«Je veux que toutes mes actions ayent leur fondement sur la vertu».
Apportez-le moi demain matin en vers._
[605] Nicolas Brulart, marquis de Sillery.
_Le 15, mercredi, voyage._—Éveillé à huit heures, il me demande les
vers avec impatience; je me veux excuser, il me presse, je les lui
baille ainsi:
Je consacre mes actions
Et toutes mes affections
A la vertu pour fondement unique,
Afin que par tout l'univers,
En renommée magnifique,
Mon nom soit immortel en tous âges divers.
Il voulut se les faire écrire pour leçon. Mené à l'église, il entre à
neuf heures en carrosse, arrive à onze heures et un quart à Creteil
pour la première fois, dîne en la maison de M. Mangot[606]. Parti à
trois heures en carrosse, il monte à cheval au petit Saint-Antoine,
et ses petits gentilshommes marchent devant lui, deux à deux, selon
l'ordre de leur arrivée auprès de lui; les premiers furent M. de
Liancourt et M. le comte de la Voute. Il arrive au Louvre à cinq
heures, voit le Roi, qui étoit arrivé par eau une heure auparavant; la
Reine arrive à huit heures.
[606] Claude Mangot, depuis chancelier de France, attaché aux
intérêts et à la fortune du maréchal d'Ancre; il remit les sceaux
au Roi en 1617, après la mort de Concini.
_Le 16, jeudi, au Louvre._—Étudié, écrit, dansé, tiré des armes, joué
à la paume; il change de chemise, étant forcé par M. de Souvré, qui le
frappe du gant; il s'en pique étrangement. M. de Souvré lui remontre,
et lui disant qu'il ne veut rien faire ne croire de tout ce qu'il lui
dit, il lui répond en colère: _Non, je crois pas tout ce que vous me
dites ne ce que vous me direz._
_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; il feint de dormir,
de peur de châtiment, se ressouvenant de la colère qu'il avoit eue
contre M. de Souvré; on regarde en son lit, on le trouve pleurant; M.
de Souvré lui remontre; il se repent.
_Le 18, samedi._—Mené aux Tuileries par la galerie, il entend la messe
aux Capucins. A quatre heures mené en carrosse au jeu de paume de
Verdelet, à la rue Plâtrière, il y a joué.
_Le 19 juillet, dimanche._—M. le maréchal d'Ornano lui donne un
poignard de sultane, garni de rubis.
_Le 20, lundi._—A neuf heures il entre en carrosse pour aller à
Saint-Germain-en-Laye, par le port de Neuilly et la chaussée, y arrive
à midi et fait bonne chère à Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses
sœurs. A six heures le Roi revient de la chasse.
_Le 21, mardi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures il entre en
carrosse, et, par les bacs, arrive à Paris à six heures et un quart.
_Le 22, mercredi, au Louvre._—A quatre heures et demie il entre en
carrosse avec le Roi, qui le mène baigner en la rivière, au-dessous de
Conflans, à l'île gauloise (ce fut la première fois); il se y met sans
crainte, en gagne une discrétion à M. de Bellegarde, grand écuyer, qui
gagea le contraire contre lui. Le Roi lui versoit de l'eau sur la tête
à pleins chapeaux, M. de Paistry lui montroit à nager, le conduisoit,
le tenoit sous le menton. Il lui prend envie de plonger, il but; il
y est une demi-heure. Ressuyé, ramené en son carrosse; à huit heures
soupé; il me fait l'honneur de me raconter son voyage et comme il
s'étoit baigné, me dit qu'il n'avoit point voulu pisser en l'eau, de
peur qu'il ne le bût mêlé dans l'eau, mais que le Roi son père y avoit
pissé.
_Le 27, lundi._—A trois heures il entre en carrosse, est mené à
Saint-Denis pour la première fois; il donne de l'eau bénite à la feue
Reine, mère du feu Roi, que, depuis quatre mois, Mme d'Angoulême avoit
fait porter de Blois pour la faire ensevelir[607]; il voit le trésor.
Ramené à sept heures, soupé; il se ressouvient et me raconte qu'il a
vu à Saint-Denis l'épée de Jehanne la Pucelle, veut savoir qui elle
étoit, ce qu'elle fit, ce qu'elle devint; il dit qu'il y a six Louis
enterrés, parle des sépultures, de celle du roi Louis et de son petit
qui n'avoit que deux mois[608] et autres choses.
[607] Catherine de Médicis, veuve de Henri II et mère de Henri
III, était morte au château de Blois en 1589; il est remarquable
de voir la fille naturelle de Henri II (Diane, duchesse
d'Angoulême, morte à Paris, en 1619, âgée de quatre-vingts ans)
faire transporter à Saint-Denis les restes de Catherine.
[608] Le Dauphin veut sans doute parler du petit roi Jean, fils
de Louis le Hutin, né posthume, le 15 novembre 1316, mort quatre
jours après, et qui fut enterré à Saint-Denis aux pieds du roi
son père. La statue de cet enfant est encore à Saint-Denis.
_Le 29, mercredi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Germain, au clos
de l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir deux lièvres par ses petits
chiens d'Artois.
_Le 31, vendredi._—A midi, dîné, étudié; sa nourrice vient, qui
lui dit qu'il faut bien étudier trois ou quatre ans et qu'après il
n'étudiera plus; il lui répond: _Ho! non, plus je serai vieux et plus
j'aurai besoin d'apprendre._
_Le 1er août, samedi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'hôpital des
pestiférés, qui se bâtissoit près de Montfaucon[609].
[609] Le Roi écrivait en 1608 au cardinal de Givry: «Mon cousin,
je vous prie présenter à notre saint-père le Pape les lettres
que je lui écris, dont je vous envoie la copie, pour obtenir de
Sa Sainteté les indulgences y contenues en faveur de l'hôpital
de Saint-Louis de Santé, que je fais bâtir près les faubourgs
Saint-Laurent de ma bonne ville de Paris, pour y retirer les
pestiferés.» (_Lettres missives_, VII, 535.) C'est l'hôpital
situé rue des Récollets, et qui porte encore le nom d'hôpital
Saint-Louis.
_Le 3, lundi._—A midi dîné, mené chez le Roi, puis à l'Arsenal, où
il a goûté et mangé beaucoup de prunes, que M. de Sully a secouées
lui-même de l'arbre.
_Le 7, vendredi._—Il va voir la reine Marguerite à deux heures, puis
part pour aller à Saint-Maur[610], arrive au petit Saint-Antoine, en
l'abbaye, où il a goûté, passe par le bois de Vincennes et arrive à six
heures à Saint-Maur-des-Fossés.
[610] Le journal de Lestoile constate «force maladies à Paris
en ce mois, mortalité de petits enfants par les petites véroles
qui y règnent.» C'est à cause de cette épidémie que le Dauphin
séjourne à Saint-Maur jusqu'au 23 septembre. _Voy._ les lettres
du Roi à M. de Souvré des 12 et 17 août. La maison de Saint-Maur
appartenait au prince de Condé.
_Le 9, dimanche, à Saint-Maur._—Il est mené à la messe au village,
puis se promener par des jardins du bourg; il s'amuse à abattre des
noix avec une balle, à coups de raquette, mange des cerneaux sucrés des
noix qu'il avoit abattues. A deux heures mené en carrosse à la chasse
au lièvre: il en prend deux vers Champigny; il faisoit un extrême chaud.
_Le 11, mardi._—Il fait chanter et chante en concert des chansons
d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en concert de
voix, d'un luth et d'une mandore.
_Le 12, mercredi._—Il est mené à la messe en l'abbaye, puis va vers le
moulin mettre ses chiens en l'eau après une oie. A quatre heures mené à
pied au jardin de M. Le Voy.
_Le 13, jeudi._—A deux heures il entre en carrosse, va au
Plessis-Saint-Antoine, maison de M. de Pluvinel; il faisoit grand chaud.
_Le 14, vendredi._—Il va au-devant de la reine Marguerite, l'a
longtemps accompagnée.
_Le 15, samedi._—Mené à la messe au bois de Vincennes, il y fait ôter
le comte d'Alais d'auprès de M. de Verneuil, l'ayant commandé à M. de
Pons, précepteur de M. de Verneuil.
_Le 21, vendredi._—Mené à la messe aux Bonshommes du bois de
Vincennes; Mme la princesse douairière de Condé et Mme la duchesse de
Vendôme le viennent voir.
_Le 23, dimanche._—Il est mené à la messe, puis entre en carrosse pour
aller à Breban, maison de M. de Mareuil du Val, y a dîné; il faisoit
une extrême chaleur.
_Le 25, mardi._—Goûté et fait la collation pour la fête Saint-Louis;
après souper il attend avec impatience un ballet fait par huit des
siens; c'étoient des sauvages; il le fait danser deux fois.
_Le 26, mercredi._—M. de Vendôme arrive, qui venoit prendre congé de
lui pour aller tenir les états de Bretagne à Nantes; mené en carrosse
à la chasse, M. de Vendôme avec lui.
_Le 27, jeudi, à Saint-Maur._—Il avoit un chien nommé _Pataut_, le
plus ancien, qu'il souloit avoir à Saint-Germain, et qu'il aimoit et
avoit toujours aimé. M. de Souvré lui disoit: «Monsieur, vous avez trop
de chiens; il en faut ôter de ceux qui ne valent rien, et sont trop
vieux comme Pataut».—_Pataut, mousseu de Souvré, ho! non, je veux
nourrir les vieux._—Il se met à inventer un ballet, fait les vers,
dit: _Velà pour donner, et ceux là pour chanter._
_Le 28, vendredi._—Il n'étudie point, pour ce que son précepteur étoit
allé à Paris; botté, il monte à cheval, va jusques à Chenevières à la
chasse du lièvre, avec sa meute de petits chiens courants, donnés par
le prince de Galles et que M. de Vitry avoit amenés.—Il s'amuse à
peindre avec l'encre et la plume.
_Le 29, samedi._—Mené à Champs, maison de M. Faure, maître d'hôtel du
Roi et beau-frère de M. le chancelier.
_Le 30, dimanche._—Il est vêtu de chausses rondes à bas à attacher,
l'habillement de satin gris et passement d'or (c'est la première fois
pour le bas attaché). Il monte à cheval, est mené à la messe aux
Minimes du bois de Vincennes.
_Le 31, lundi._—Il s'amuse à peindre avec la plume. M. de Souvré lui
parle d'aller dîner à Champs; il déclame contre le chemin: _C'est le
plus mauvais chemin du monde._ Je lui dis que si M. Faure, qui en est
le maître, eût su qu'il y fût allé l'autre jour, il y eût trouvé une
belle collation, et qu'il m'avoit prié de l'en avertir, et s'il y
vouloit retourner qu'il la y trouveroit.—_Ho! non, il y a trop mauvais
chemin, j'aime mieux mes chevaux qu'une collation._ M. de Souvré lui
demande s'il veut pas que son carrosse soit attelé de mules.—_Ho! non,
cela est bon pour dom Piedro de Toledo._
_Le 1er septembre, mardi, à Saint-Maur._—Mené au-devant du Roi, qui
revenoit de Monceaux; le Roi arrive à Saint-Maur à cinq heures et un
quart; soupé avec le Roi à six heures et demie; le Roi part à sept
heures trois quarts pour aller à Paris.
_Le 2, mercredi, à Saint-Maur._—A trois heures il entre en carrosse,
et va jusques à Plaisance au-devant de la Reine, qui de Monceaux alloit
à Paris; elle le fait mettre en sa litière[611], jusques auprès du parc
de Vincennes; il est ramené à Saint-Maur à sept heures et demie.
[611] Elle voyageait ainsi à cause de sa grossesse.
_Le 5, samedi._—Il se joue à tirer par le cordage un petit canon donné
par feu M. de Lorraine, y met ses petits gentilshommes deux à deux; il
se met au premier rang, va ainsi de chambre en chambre.
_Le 6, dimanche._—Il monte à cheval, passe l'eau au bac de Créteil
et va dîner à Brevannes; à trois heures il monte à cheval, est mené à
Maisons, où il a goûté. Ramené à six heures et un quart, il se va jouer
au parc, à un petit fort qu'il faisoit défendre et assaillir.
_Le 7, lundi._—Il étudie sur un billet que son précepteur avoit laissé
du samedi pour aller se jouer à Paris[612].
[612] Ce passage indique une certaine mésintelligence entre
Héroard et Des Yveteaux.
_Le 8, mardi._—Il étudie un compliment que M. de Souvré lui apprit
pour dire à l'ambassadeur du marquis de Brandebourg, qui devoit venir
le saluer sur l'après-dînée. A une heure et demie arrive l'ambassadeur
du marquis de Brandebourg devers le Roi, pour lui demander son
assistance contre les Espagnols, qui s'étoient saisis de Clèves, où il
prétendoit par succession[613]; il dit au Dauphin avoir commandement
de son maître de le venir saluer de sa part et de lui offrir son
service. _Je me sens obligé à monsieur l'Électeur de la souvenance
qu'il a de moi_, répond le Dauphin, et il demeure court. L'ambassadeur
lui présente un pied d'élan et un échiquier, où les carrés étoient
d'ambre jaune et au-dessus les rois de France en ivoire, lui disant
que c'étoient des présents du pays; le Dauphin reprend le reste de son
discours et lui dit: _Je serai très-aise quand il s'offrira quelque
occasion où je le puisse servir._
[613] Le duché de Clèves et de Juliers était vacant par la mort
du duc Jean-Guillaume. On vit jusqu'à sept compétiteurs se
disputer sa succession.
_Le 9, mercredi, à Saint-Maur._—Son précepteur revient de Paris;
étudié, écrit, tiré des armes, dansé, mené à la messe en l'abbaye,
puis sur le bord de la rivière, où il fait faire un fort, y travaille
lui-même. Il joue aux dames au damier du marquis de Brandebourg, fait
un ballet sur la Bergamasque et un autre tout à l'heure, qu'il appelle
_des lièvres_, couvrant sa tête d'un mouchoir qui faisoit deux cornes
pour les oreilles.
_Le 11, vendredi._—A onze heures et demie il part pour aller à
Chaillot, pour y voir M. d'Anjou et Mesdames; M. d'Orléans étoit
demeuré à Saint-Germain, il se trouvoit mal du flux de ventre.
Le Dauphin passe par le parc de Vincennes et autour de Paris par
dehors[614], arrive à une heure à Chaillot, à trois heures y a goûté,
se promène au parc, y mène Madame, leur raconte ce qu'il a fait à
Saint-Maur. Le Roi et la Reine y arrivent. A quatre heures et un quart
il entre en carrosse, est ramené coucher à Saint-Maur, y arrive à sept
heures.
[614] Le Roi avait écrit à M. de Souvré la veille: «Je vous fais
ce mot pour vous dire que vous ameniez mon fils demain dîner à
Chaillot, où son frère d'Anjou et ses sœurs sont arrivés ce
soir, et où ma femme et moi les irons voir demain après dîner, et
ainsi nous le verrons avec eux. Puis il s'en retournera coucher à
Saint-Maur. Bonsoir, monsieur de Souvré. Ce jeudi à dix heures du
soir, Xe septembre, à Paris.