Et pour suscription: _A Papa._

Il vient un mercier qui portoit des besognes d'ambre jaune; il y avoit

un cordon incarnat avec des grains d'ambre entre deux. Il l'essaye à

son chapeau, et dit gaiement: _Il est bon à mon chapeau, combien en

voulez-vous?_—«Monsieur, dix écus; je l'ai fait exprès pour vous.» Mme

de Montglat survient: _Mamanga, velà un cordon qu'il a fait exprès pour

moi; il n'en demande que dix écus._—«Monsieur, c'est beaucoup.»—_Hé!

Mamanga, je demanderai à mousseu de Sully cent écus, et je vous les

baillerai._—«Bien, Monsieur, prenez-le.»—_Ho! non, Mamanga, je veux

qu'on le paye devant, je le prendrai pas qui ne soit payé._ Le marquis

de Mortemart lui demande: «Monseigneur, qui aimez-vous mieux, de M. de

Liancourt ou moi?» il répond promptement: _Je vous aime bien tous deux;

mettez-vous là, et vous là Liancourt._

_Le 11, samedi._—Il fait son exemple, écrit sur du papier rouge avec

de l'encre argentée. M. le comte de la Voute arrive cette après-dînée

pour demeurer auprès de lui.

_Le 12, dimanche._—Jouant avec les petits marquis et comte de

Mortemart, les comtes de Torigny et de la Voute, et le petit Liancourt,

il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je vous prie que j'aille en votre

chambre, et j'équirai. Ils ne font que m'importuner: l'un me tire,

l'autre me pousse, l'autre me parle à l'oreille; je ne sais où me

mettre._

_Le 13, lundi._—Il va jouer en la salle du bal; Mme de Fontaine-Martel

y amène son fils, âgé d'environ dix ans. Mené au jardin, il s'amuse

à paver lui-même un chemin, porte le pavé, le met en œuvre; Mlle

de Vaux, veuve de M. de Montholon et belle damoiselle, lui demanda:

«Monsieur, vous plaît-il que j'en porte?»—_Ho! non, vous n'y êtes pas

propre; comment le porteriez-vous?_—«Monsieur, là dessus,» dit-elle en

montrant son vertugadin.—_Non, vous vous gâteriez toute._

_Le 14, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dragée de

rhubarbe, deux onces; levé, vêtu, il entend la messe, puis s'amuse à

tirer de l'arc que M. de Brèves lui avoit apporté de Turquie. Mme de

Montglat envoyoit savoir des nouvelles de M. de Frontenac, qui avoit

pris médecine, le Dauphin dit: _Et moi aussi dites-lui que j'ai prins

médecine_; le page étant revenu, le Dauphin lui dit de son mouvement:

_Allez-vous-en savoir comme il s'en porte par le cu._

_Le 15, mercredi._—Il s'amuse à faire faire des chevaux de carte par

son tailleur; lui, avec la plume et l'encre, leur fait les yeux, le

crin, la queue. Mené au jardin, il y fait porter son arc turquois, va

le long des palissades tirer aux petits oiseaux.

_Le 17, vendredi._—Mis en carrosse pour aller à la garenne, goûté

dans le bac en passant, il va à main gauche de la garenne, où il voit

prendre quatre lapins en deux divers endroits. Mme la comtesse de

Chaligny, qui le venoit voir, le salue en la garenne. Ramené au Pecq,

il voit pêcher; il ne se prend que deux bien petits poissons, dont il

fait donner un quart d'écu au pêcheur. Étant dans le bac, en revenant,

le Dauphin entend dire que l'on avoit défendu l'entrée à un nommé

Godin, de Blois, égaré de son entendement, étant devenu amoureux de

Mlle de Vendôme et maintenant de Madame; il défend qu'on ne lui fasse

point de mal, et dit: _Hé! mon Dieu! les loups le mangeront! qu'on le

laisse entrer, qu'on le laisse entrer._

_Le 18, samedi._—Il écrit son exemple, puis va à la messe en la petite

salle, après au jardin, où il se met dans son petit chariot que M. de

Verneuil lui avoit donné, fait le conducteur, une grande houssine à la

main et le fait tirer par quatre pages et suivre par les sieurs comtes

de la Voute, de Torigny, les sieurs de Liancourt et de Fontaine-Martel,

fait plusieurs fois les allées du jardin. Ramené à onze heures et

demie; Mme la comtesse de Mansfeld le vient saluer. Dîné; Mme la

comtesse de Mansfeld lui donne douze chiens, et lui dit qu'ils sont

beaux: _Je m'en soucie pas qu'ils soient laids, mais qu'ils soient

bons._ Amusé jusques à trois heures, il va par le pont de la chapelle

aux grottes, y mène cette comtesse, descend au parterre, puis va bien

avant aux vignes, par le sentier qui va à Carrières. M. le comte de

Torigny en se jouant heurta à la tête M. de Fontaine-Martel; le Dauphin

le voit, et commande à son précepteur: _Donnez le fouet au comte de

Torigny; vous aurez le fouet, comte de Torigny_, dit-il avec action

sérieuse, et, quelque prière qu'on lui sût faire, il ne voulut jamais

révoquer ce commandement. Ramené à cinq heures, pendant qu'il étoit

sur la chaise percée, je lui dis: «Monsieur, ne pardonnez-vous pas à

M. le comte de Torigny? Ç'a été sans y penser ce qu'il a fait.»—_Ho!

non, mousseu Héroua; excusez-moi, il lui a jeté sur la tête._—«Mais,

Monsieur, vous commanderez à son précepteur de ne le fouetter pas, à la

charge qu'il ne le fera plus?»—_Astheure, astheure, mousseu Héroua,

mais je le fais afin qu'il n'y retourne plus._—«Monsieur, s'il avoit

été fouetté, il n'aimeroit jamais monsieur de Fontaine-Martel, l'ayant

été à son occasion, et puis quand ils seroient grands ils se battroient

et tueroient. Vous êtes leur maître: quand ils feront faute, il faut

que vous les repreniez, et, pour les bien châtier, dites-leur que vous

ne les aimerez plus s'ils ne sont sages. Le Roi les a mis ici auprès

de vous afin qu'ils apprennent à vous aimer et à vous servir; ils sont

tous de grande et riche maison.»—_Qui est le plus riche?_ On les mit à

l'égalité.

_Le 19, dimanche, à Saint-Germain._—Il est allé par le parc à Maisons,

où M. de Longueil, seigneur de Maisons[545], lui donna la collation.

[545] Jean de Longueil, conseiller du Roi et doyen en sa chambre

des Comptes, mort en 1629.

_Le 20, lundi._—Levé, vêtu, il se met à sa peinture, n'en peut partir.

Il se fâche de ce que M. le comte de Torigny avoit suivi au jardin M.

de Longueville, qui tenoit compagnie à Mlle de Vendôme, croyant que ce

fût elle qu'il eût suivie, et dit à M. le comte de la Voute: _Dites à

Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi._ Peu

après on lui en parla pour l'induire à lui pardonner, et à la fin il

consent: _Bien donc, je lui pardonne, à la charge qu'il s'habillera

en fille._ Il étoit jaloux des siens et l'avoit toujours été, pour si

petit qu'il fût.

_Le 21, mardi._—Sa nourrice lui demande s'il étoit pas amoureux,

il répond: _Non, je fuis l'amour_; je lui demande: «Mais, Monsieur,

fuyez-vous l'Infante?»—_Non_, et se reprenant soudain: _Ha! si fait,

si fait!_ Mis au lit, il se met à peindre et crayonner.

_Le 27, lundi._—Il est vêtu de sa robe pour recevoir les députés de la

Religion venant de Jargeau; il les a reçus fort à leur contentement.

_Le 29 octobre, mercredi._—La rougeole lui paroît[546].

[546] Héroard était parti le 23 pour aller à Paris et de là à

Vaugrigneuse. En son absence l'apothicaire Guérin le remplace et

continue le Journal. _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat,

écrite de Fontainebleau le 30 octobre. (_Lettres missives_, VII,

637.)

_Le 31, vendredi._—J'arrive de Vaugrigneuse; l'on ne me donna jamais

avis qu'il eût aucune fièvre, mais un simple rhume; je le trouve avec

la fièvre, le pouls plein, égal, hâté, chaud, tout couvert de rougeurs,

avec inquiétude tant pour la fièvre que pour le grand feu qui se

faisoit dans sa chambre, dont il se plaignoit et l'on ne le plaignoit

pas, étouffant à demi dans son lit pour être entouré encore d'un tour

de serge et lui fort couvert. Il s'en plaint à moi. Il fut levé, et son

lit fut refait.

_Le 1er novembre, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses crayons,

entend la messe à neuf heures et demie, ne peut souffrir la clarté,

se remet à la peinture, à broyer et travailler en peintre. Il se joue

avec Madame, qui parloit à lui par le trou qui alloit d'une chambre à

l'autre.

_Le 5, mercredi._—M. de Liancourt, premier écuyer, le vient voir de la

part du Roi, et s'en retourne incontinent; après dîner le précepteur du

fils de M. de Liancourt[547], nommé le sieur du Vernay, vient voir le

Dauphin, qui lui demande: _Mousseu de Liancourt est-il parti?_—«Oui,

Monsieur, et s'en va fort content, ayant vu que vous devenez si sage

tous les jours».—_Ho! je crois bien, je vieillis aussi[548]._

[547] _Voy._ la note du 7 octobre précédent.

[548] Les lettres du Roi à Mme de Montglat, écrites de

Fontainebleau les 5, 6 et 10 novembre, que M. Berger de Xivrey a

classées à l'année 1608, sont de trois ans antérieures.

_Le 6, jeudi._—Il est vêtu de ses chausses et de son pourpoint, ce

dont il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa

robe[549], et dit: _Elle ressemble à la robe de maître Guillaume_, le

fol du Roi; il quitte son bonnet de nuit et prend son chapeau lui-même.

Il se met à sa peinture, raille en besognant (c'étoit un visage de

Jeanne, reine de Sicile, dont il faisoit la copie); il fait une grande

bouche: _Ho!_ dit-il, _que velà une grande coquine de bouche!_ M. de

Ris, premier président de Rouen, le vient voir. A trois heures et

demie goûté; il se remet à la peinture. A six heures soupé, amusé et

joué jusques à huit heures, il se met à la peinture, y porte tout son

esprit, y est jusques à dix heures.

[549] La robe et les bottines que le Dauphin portait pendant sa

maladie étaient fourrées.

_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il prend une lime, s'amuse à limer

une clef attachée à un petit étau, puis se remet à la peinture[550].

[550] A cette époque le Dauphin s'amuse tous les jours à peindre,

à crayonner et à dessiner à la plume.

_Le 9, dimanche._—Il va à la messe à la petite salle, puis va se jouer

à la salle du bal. Il me somme de la promesse que le matin je lui avois

faite de le faire sortir; sorti au jardin.

_Le 16, dimanche._—Il s'amuse avec plume et encre à faire des maisons

sur le papier[551]. En dînant il parle de faire la monstre de sa

compagnie, dit: _Féfé Chevalier c'est le capitaine; le lieutenant c'est

mousseu de Momorency_ (qui étoit là présent); _je suis caporal, il y

trois ans que j'étois cadet_. A deux heures, il prend sa bandoulière,

son épée, arme sa compagnie (c'étoient MM. de Mortemart, de la Voute,

de Liancourt, de Pressy, de la Roche-d'Anjou, de Fontaine-Martel, de

Torigny et lui qui marchoit au premier rang, ayant M. de Verneuil à son

côté); il va prendre le tambour de M. de Mansan et marche en bataille.

[551] Les deux jours précédents le Dauphin avait aussi fait des

dessins de maisons.

_Le 18, mardi._—Il s'amuse à la peinture. Mis au lit, il s'amuse à

entretenir M. du Tost, qui avoit les oiseaux de la chambre du Roi,

sur ce qui étoit de la nourriture et traitement des oiseaux, en parle

en termes propres et avec action de personne entendue et qui y prend

plaisir.

_Le 20 novembre, jeudi._—Il est vêtu d'un habit d'écarlate; M. de

Frontenac arrive, et lui dit: «Monsieur, vous voilà maintenant habillé

en chasseur»; il lui répond: _C'est pour chasser le froid_; il faisoit

froid aussi.

_Le 21, vendredi._—Il va au bâtiment neuf pour y attendre le Roi; à

quatre heures le Roi arrive, et le reçoit au bout du parterre. A cinq

heures, en la chambre, dansé en branle devant le Roi. Soupé avec le

Roi, il mange du potage à l'oignon, de celui du Roi, huîtres crues,

sole en pâté, et prend une cuillerée de la poudre digestive du Roi. Il

va avec le Roi chez M. d'Anjou.

_Le 22, samedi, à Saint-Germain._—Il va entendre la messe au bâtiment

neuf, et fait mener un petit nouveau chariot par un petit mulet que

M. de Courtenvaux lui avoit donnés. A onze heures et demie dîné; il

se remet à la peinture. A deux heures mené en carrosse jusques auprès

de Herbelay, au devant du Roi revenant de la chasse. Soupé avec le

Roi; peu après le Roi vient en la chambre de M. d'Anjou, fait railler

Messieurs ses enfants. Mlle de Verneuil dit qu'elle est fée et fille

d'une fée, et ils se mettent à deviner. Mgr le Dauphin lui dit: _Je

gage que vous aurez demain le nez de même que vous l'avez astheure._

Elle lui dit: «Je gage que vous l'aurez aussi de même que vous

l'avez.»—_Ho! j'en ai un autre plus long, je le change quand je veux._

A huit heures et un quart il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa

chambre, s'amuse à la peinture.

_Le 23, dimanche._—Il entend la messe à la chapelle avec le Roi[552];

s'amuse auprès du Roi en la galerie jusques à une heure et demie que le

Roi s'en retourne.

[552] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 23 novembre, à

Fontainebleau, et classée par M. Berger de Xivrey à l'année 1608,

est de l'année 1602.

_Le 26 novembre, mercredi._—Il va à Poissy, à la profession de l'une

des filles de M. de Frontenac, mène à la messe la petite fille qui

devoit être religieuse, la mène à l'offrande, voit froidement la

cérémonie. Ramené à Saint-Germain il s'amuse à peindre avec la plume,

fait des chevaux tirant des charrettes. Mis au lit, comme je tenois

mon _Hippostologie_[553], il en avise le titre, le lit; il lui en faut

rendre raison et de toutes les figures.

[553] _Hippostologie, c'est-à-dire Discours des os du cheval_,

par M. Jehan Héroard, conseiller, médecin ordinaire et secrétaire

du Roi.—Paris, MDXCIX, in-4º. Les planches gravées représentent

les différentes parties du squelette du cheval: les os de la

tête, la fourchette, l'échine, etc. La dernière qui a pour titre:

«Le corps des os du cheval» est signée: _Ja. de Weert fecit._

_Le 28, vendredi._—Il écrit son exemple et fait, ce dit-il, un livre

pour le faire imprimer et le donner à papa, à ses étrennes.

_Le 29, samedi._—Il envoie querir ma petite nièce du Val, la fait

habiller en épousée, la marie avec M. le comte de la Voute, va à Mme de

Montglat, lui demande à souper pour l'épousée, lui apporte le couvert

et puis ce qu'on lui donnoit, et à la fin à boire, et tout lui-même.

_Le 1er décembre, lundi, à Saint-Germain._—Il dit à Mme de Montglat:

_Mamanga, j'ai composé une sentence: «Celui qui sert bien Dieu, Dieu

lui aidera.» Je la veux équire de peur de l'oublier._

_Le 2, mardi._—Il va à la messe en la chapelle, se fait monter sur la

chaise, dit qu'il veut prêcher et commence: _In nomine patris et

filii et spiritus sancti, Amen. Les hommes qui couchent avec

les femmes...._[554]. Il écrit une lettre à la Reine par M. Du Vernet,

précepteur de M. de Liancourt.

[554] La citation d'Héroard s'arrête là.

_Le 3, mercredi._—A neuf heures et demie le Roi arrive de Paris; dîné

avec le Roi; le Roi va à la chasse. A deux heures le Dauphin va en

la chapelle, où lui et Madame Christienne tinrent à baptême la fille

de M. Talon, mari de la nourrice de Madame Christienne; il la nomma

Louise, et jamais ne la voulut nommer Christienne, disant: _Elle aura

plus d'honneur d'être appelée de mon nom que de celui de ma sœur._

Il s'amuse à sa peinture, va en la chambre du Roi qui revenoit de la

chasse.

_Le 5, vendredi, à Saint-Germain._—Il entre en carrosse avec le Roi

qui le mène aux toiles près de Poissy, où il voit prendre quatre

sangliers. Ramené il monte en sa chambre où il s'amuse à ses peintures.

_Le 6, samedi._—Il entretient M. de Liancourt, premier écuyer, des

juments du carrosse du Roi, où il avoit été le jour précédent, lui dit

qu'il y avoit une des juments qui étoit borgne, que le cocher disoit

que c'étoit la meilleure. M. de Liancourt n'en savoit rien.

_Le 7, dimanche._—Il s'amuse à peindre sur du papier avec la plume

et l'encre, fait la chasse du sanglier dans la cour, fort bien. Il va

chez le Roi, puis à la messe et au jardin, et à dix heures dîne avec le

Roi. A onze heures trois quarts il conduit le Roi hors de l'escalier,

il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot!

Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à

pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit,

devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à

peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Je

dirai comme Dieu dit dans l'Écriture sainte: Mon fils, je suis bien

aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse

pour s'en retourner à Paris, et Monseigneur le Dauphin gagne vîtement

l'escalier pour s'en retourner aussi, de peur que l'on le vît pleurer.

Comme il fut en sa chambre, peu de temps après, je lui demandai ce

que le Roi lui avoit dit en partant; les larmes lui viennent aux yeux

et, changeant de propos, il me dit: _Il m'a dit que je tirasse de la

harquebuse._ Je le presse une fois ou deux, il tient ferme; je le

quitte, il pleure abondamment et de cœur. Il va en son cabinet où

il s'amuse à peindre; on le vient appeler pour souper, il s'en fâche;

M. le baron de Montglat[555] s'en veut aller, il ne le veut pas, et

d'un petit bâton lui frappe sur les doigts; Mme de Montglat en est

fâchée, il la frappe aussi; le voilà en colère, il lui dit des injures:

_Vilaine! la chienne!_ Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, il faut que

vous ne soyez pas fâché contre elle, n'ayant pas à être longtemps

céans avec elle.» Il lui répond: _J'en voudrois être déjà dehors_;

et appelant Mlle de Vendôme, il lui dit, parlant bas à son oreille:

_Sœu-sœu Dôme, j'aurai un bâton qui sera creux, je le remplirai

tout de poudre, et puis avec du charbon j'allumerai la poudre qui lui

brûlera tout le cul._ M. Guérin lui dit: «Monsieur, ne savez-vous pas

que papa vous a dit que vous ne seriez pas longtemps avec elle; il ne

la faut pas fâcher.»—_Ho!_ dit-il, _c'est qu'elle veut retenir toute

ma vaisselle d'argent_[556]. Il étoit vrai; il en entendoit parler et

le couvoit sans le dire. La paix se fait; à six heures et demie soupé.

En soupant il fait tout ce qu'il peut pour s'entretenir et déployer son

déplaisir [_sic_]; il advint que le sieur de Dorelle, gouverneur du

jeune Fontaine-Martel, vient en la chambre et dit que, passant par la

salle des gardes, deux hommes lui avoient voulu ôter son manteau. L'on

s'en émut; je dis: «Monsieur, ce sont quelques-uns qui se jouent.»—_Ce

n'est pas beau, c'est un jeu de voleur._ Il commande qu'on aille au

corps de garde dire qu'on ne laisse sortir personne, qu'on aye des

lanternes pour regarder ceux qui voudront sortir.

[555] Fils de Mme de Montglat.

[556] La gouvernante du Dauphin, en le remettant entre les mains

des hommes, conservait tous les objets qui avaient été à l'usage

du prince.

_Le 15, lundi, à Saint-Germain._—Il écrit au Roi et à la Reine, se va

promener en carrosse vers la Muette, envoie à Carrière, chez M. de la

Salle, pour avoir des confitures, et en revenant en a goûté.

_Le 21 décembre, dimanche, à Saint-Germain._—Mis au lit, il se fâche

contre ses gentilshommes, veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat

lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le

monde: _A tout le monde!_ dit-il, _il n'a pas pardonné au maréchal de

Biron_.

_Le 30, mardi._—Il fait fendre de la glace avec une pelle à feu, en

sa chambre, la vend par morceaux, pour avoir, dit-il, de l'argent à

donner aux pauvres.—J'arrive de Paris[557]; il étoit sur le point de

se mettre à table, court au-devant de moi: _Ha! velà mousseu Héroua!_

et me fait l'honneur de me sauter au collet, me serrant bien fort.

[557] Héroard était absent depuis le 8 décembre.

_Le 31, vendredi._—Il se plaint et pleure de ce qu'on lui avoit pris,

dans la pochette de ses chausses, sept sols provenus de la vente de la

glace, et de ce qu'il ne les y avoit point trouvés, ayant voulu donner

l'aumône à des pauvres qu'il avoit rencontrés. Il veut voir ce que ma

femme lui veut donner pour ses étrennes; ce fut une boîte de très-beaux

abricots. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, ce sera pour vous, je

m'en vais les serrer.»—_Ho! velà! je ne les verrai jamais, elle sarre

tout ce qu'on me donne_, puis elle en entame un, y tâte pour lui donner

le demeurant. _Ho! voyez, elle l'a rompu pour en manger un et elle

sarre tout; elle dit: C'est tout pour moi; et je vois jamais rien._

Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610) · 第 41 / 51 题