Nonsuch, 22 juillet 1607.
Le voilà amoureux de ces pistolets, il les met dans son cabinet
d'Allemagne.
_Le 12, mercredi, à Noisy._—Le Roi arrive à dix heures; à dix heures
trois quarts dîné avec le Roi. Le Roi part pour aller à la chasse.
_Le 13, jeudi._—Mené au devant du Roi revenant de la chasse[428], puis
à midi dîné avec lui. Il va en sa chambre, et, cependant que le Roi se
repose, il va chez Madame, où il se joue jusques à deux heures qu'il
lui prend une secousse de mal aux dents; il se fait coucher sur le lit
de Madame. A trois heures le Roi y vient, le baise, et s'en retourne à
Paris. Amusé doucement jusques à six heures, ayant été au galetas des
meubles et des peintures où il s'étoit le plus amusé.
[428] Le Roi continuait de coucher à Villepreux, près de Noisy.
_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à peindre et faire peindre par Boileau.
_Le 15, samedi._—Mme de Montglat disoit qu'elle alloit envoyer vers
la Reine, qui s'étoit trouvée mal, et qu'il falloit qu'il lui écrivît
pour apprendre de ses nouvelles. _Qui y envoyez-vous?_ demande le
Dauphin.—«Monsieur, je y envoyerai un homme de pied.»—_Un homme de
pied; que n'y envoyez-vous le Bernet?_ C'étoit un honnête homme, qui
avoit été à feu M. de Montglat.—Mme de Vitry avoit un petit mortier de
marbre; il desire de l'avoir, le lui demande à donner; elle le fait un
peu marchander: _Si vous ne me le donnez, je dirai que vous êtes ciche._
_Le 16, dimanche._—Il me dit: _J'ai envoyé querir mon gros
canon._—«Monsieur, lequel?»—_C'est Dondon_, sa nourrice[429]. Il
monte en la chambre de sa nourrice, où il se joue doucement, le petit
Grandmont, parent de M. de Saint-Georges, avec lui et Louise, sa sœur
de lait.
[429] Elle était restée à Saint-Germain à la suite de ses couches.
_Le 17, lundi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui fait des
crayons[430], et il dit ses quatrains de Pibrac en musique.
[430] Des dessins aux trois crayons.
_Le 18, mardi, à Noisy._—Il s'amuse à voir peindre par Boileau, sait
les noms de la matière des couleurs. A trois heures trois quarts
dévêtu, mis au lit. On lui faisoit des contes de Mélusine; je lui dis
que c'étoient des fables, et qu'elles n'étoient pas véritables. Mme de
Montglat lui fait le conte de Daniel jeté aux lions; il y prend grand
plaisir. Je lui fais celui de la tour de Babel et de la confusion des
langues, il demande: _Y avoit-il des François?_—«Oui, Monsieur.»—_Les
François faisoient le mortier, et ils bailloient de la pierre._ Puis
je lui fis celui de David quand il tua Goliath; il me le fait redire
plusieurs fois, me demande si David étoit bien aussi grand que M. le
Chevalier, si sa fronde étoit de corde, si la pierre étoit pierre de
liais; c'est qu'il avoit retenu ce mot ayant vu à son promenoir une
grande table de pierre de liais, au jardin, et entendu dire quelle
étoit bien dure. Il demande si Goliath étoit bien grand, s'il étoit
plus haut que sa chambre, si son cheval étoit bien grand, de quel poil
il étoit, s'il eût bien porté six hommes, si Goliath étoit bien pesant,
s'il montoit tout seul dessus sans aide, et, de tous ces contes,
demande: _Cela est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, lui dis-je, ils sont dans
la Bible[431].»—_Je les veux apprendre, puis je les conterai à papa,
car ils sont vrais, ils sont dans la Bible de Mamanga. Ma sœur fera
des contes de la mouche guêpe qui a piqué la chèvre au cul, qui ne sont
pas vrais, mais je ferai ceux-ci qui sont vrais. Mamanga, avez-vous ici
votre Bible?_—«Non, Monsieur.»—_Il faut l'avoir, et quand nous serons
en carrosse vous me la lirez._
[431] On reconnaît encore ici l'influence d'Héroard, qui dit
dans son livre _De l'Institution du Prince_: «On peut faire de
même, les mettant (les princes) sur les autres livres historiaux
contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et profit tout
ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en beaucoup
de choses qui doivent être sues par des enfants chrétiens, tels
que nous les voulons faire.»
_Le 19, mercredi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui peignoit le
père du Roi[432]. Je lui demande: «Monsieur, lequel aimez-vous mieux,
ou étudier ou danser?»—_J'aime mieux étudier_; il n'aimoit point la
danse de son naturel.
[432] Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Il s'agit sans doute
d'un portrait aux trois crayons, analogue à celui publié par
M. Niel dans les _Portraits des personnages français les plus
illustres du XVIe siècle_, tome II.
_Le 23, dimanche, à Noisy._—Amusé avec de la craie, il écrit contre
la porte _Loys_, assez bien, m'appelle pour me le montrer. Mené à la
chapelle, puis à onze heures trois-quarts dîné. Il entre en mauvaise
humeur, et ne veut point que M. de Verneuil dîne avec lui; Mme de
Montglat le y fait dîner. Madame, assise au bout de table, fait des
remontrances au Dauphin: _Ha! Jésus! Monsieur, il faut pas faire cela;
on vous reconnoîtroit pas pour le fils du Roi seulement. Il faut pas
avoir des fantasies; on les balie par le cu, Monsieur, mais on les
balie pas comme la terre; on fait ainsi: Chac, chac. Il faut pas avoir
des humeurs, Monsieur, Mamanga vous fouetteroit_[433]. Il n'osoit dire
mot, l'écoutoit sans faire semblant de l'entendre; elle lui dit encore:
_Ha! Monsieur, il faut pas dire cela, il faut pas parler ainsi aux
gouvernantes, cela n'est pas beau, Monsieur_; c'est qu'il disoit à Mme
de Montglat qu'il ne feroit pas ce qu'elle vouloit.—Mené par la cour
au jardin des orangers, ramené à six heures.
[433] Madame est alors âgée de près de cinq ans; Héroard
reproduit son langage enfantin, qui, on le voit, était aussi
grossier quelquefois que celui du Dauphin.
_Le 25, mardi._—Il s'amuse à écrire et peindre, m'appelle pour me
montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre dans le
registre[434].
[434] Ce papier est conservé dans le manuscrit d'Héroard. On y
lit: _Loys, Dauphin, sera bien sage._
_Le 26, mercredi._—Il écrit au Roi, lui ayant imprimé[435] les
lettres. Comme j'écrivois ceci, Monseigneur le Dauphin est monté ici
en ma chambre, m'a fait quitter l'écriture pour l'aller promener[436].
[435] Tracé.
[436] On voit par ce passage qu'Héroard tenait note des actions
du Dauphin à toutes les heures de la journée.
_Le 27 septembre, jeudi._—A goûter on lui sert une tarte aux pommes, à
cause du jour de sa nativité[437]. Mené à vêpres, aux Cordeliers, pour
ouïr chanter le _Te Deum_ à cause du jour de sa naissance, et ayant vu
un cordelier tenant un grand fouet à chasser les chiens, il en a peur,
s'en va dehors sous l'ormoie; on ne le peut ramener.
[437] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa septième année.
_Le 1er octobre, lundi, à Noisy._—Mené à la noce de la fille du
concierge, il y a dansé.
_Le 3, mercredi._—Il est vêtu de sa robe à haut collet, robe de satin
gris; c'est la première qu'il a portée de cette sorte, et on lui a ôté
sa bavette.
_Le 9, mardi._—A neuf heures et demie parti pour aller à Saint-Cloud
trouver LL. MM., il y a dîné; ramené à Noisy à huit heures[438].
[438] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 8 octobre.
(_Lettres missives_, VII, 370.)
_Le 14, dimanche._—A neuf heures et demie il part pour aller aux
Cordeliers pour ouïr une première messe; il en sort, dit que la messe
est trop longue. M. de Béthune arrive, cela ne l'émeut point; il est
fouetté devant le logis du jardinier, Descluseaux le tenant; il y va
forcé.
_Le 15, lundi._—Il s'amuse à voir peindre Boileau, auquel il
faisoit copier en crayon le roi Louis douzième. Mené en carrosse à
Villepreux, en la maison de M. le cardinal de Gondi, il s'amuse à des
régales[439] qu'il y avoit en la chambre. Mme de Montglat lui demande
en revenant quel, de Noisy ou de Villepreux, il aimeroit le mieux; il
répond: _Villepreux._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce qu'il y a des
orgues._—«Monsieur, il y en a aussi aux Cordeliers de Noisy.»—_Ho!
j'aime point ceux-là_; il y avoit été fouetté.
[439] Un des plus considérables jeux de l'orgue, qu'on appelle
autrement _voix humaine_. On fait aussi des épinettes organisées,
qui ne consistent qu'en un jeu de régale (_Trévoux_).
_Le 19, vendredi, à Noisy._—Le comte de Gatinara, dépêché vers le
Roi de la part de M. de Savoie pour la naissance de M. d'Orléans, le
vient saluer, lui disant en avoir commandement de son maître. Il va
en sa chambre, et de son mouvement fait ôter de la tapisserie tous
ces crayons en papier qu'il y avoit fait attacher, faits par Boileau;
il commence lui-même à les ôter, reconnoissant qu'ils n'étoient pas
bien faits, et par ainsi ne vouloir être vus par l'ambassadeur: _Je
les veux_, dit-il, _montrer seulement à papa_. A deux heures et
demie l'ambassadeur prend congé de lui.—Mené au parc, il va jusques
à la ferme des Essars, maison autrefois appartenante au sieur des
Essars[440], traducteur de l'_Amadis de Gaule_, et qu'il a traduit en
ce lieu.
[440] Nicolas d'Herberay, sieur des Essars; il vivait sous
François Ier et Henri II; il est aussi traducteur de l'_Histoire
de Josèphe_ sur la guerre des Juifs.
_Le 20, samedi._—Il s'amusoit avec la clef de ses tablettes à
ouvrir celles de Mme de Montglat; il les ouvre, et soudain s'écrie:
_Hé! Mamanga, je m'en vas vous montrer un miracle. La clef de mes
tablettes ouvre les vôtres._—A onze heures arriva, conduit par M. de
Béthune, le marquis de Bevilaqua, venu de la part du Grand-Duc vers le
Roi, pour la naissance de M. d'Orléans, et vers le Dauphin pour lui
remettre des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince
de Toscane[441] que l'ambassadeur appelle grand prince en parlant
au Dauphin, lui disant que tous trois se recommandoient à ses bonnes
grâces.
[441] Héroard donne le texte de ces trois lettres; celles du
grand-duc et du prince de Toscane sont en italien. Voici celle de
la grande-duchesse (Christine de Lorraine, fille du duc Charles
III):
«Monseigneur, l'affection avec laquelle je vous reveris et
cheris a rendu en toute perfection l'estreme contentement
que j'ay receu que Dieu vous aye accompagné d'un frere,
parquoy je m'an rejouis avec V. A. come celle qui vous aime
plus que son fils, et pardoner à mon amour si je suis tent
presonteueuse comme je ne sede a creature du monde qui soit
plus votre tres-humble seruante et quand il luy plaira
m'onorer de ses comandement elle conoittera que persone ne
m'auansera d'afection et en c'est maime volonté j'eleue mes
afans lesquelles avec leur mere vous baise tres humblement les
mains, prian Dieu, Monseigneur, vous donné tres longue et tres
heureuse vie, vous croissant en toutes ses vertus comme desire
«Vostre tres humble et tres obeissante tante et seruante.
«CHREST{NE}, G. D{SE.}»
Et au-dessus est écrit:
«A Monseigneur,
«Monseigneur Daulphin.
_Le 21, dimanche, à Noisy._—Il voit danser en la salle l'épousée du
fauconnier de M. de Paris[442].
[442] Henri, cardinal de Gondi, évêque de Paris.
_Le 23, mardi._—Mené par le haut du parc à Bailly, il voit la maison
de M. Veillard et de M. de Laistre.
_Le 25, jeudi._—Éveillé à une heure après minuit par le bruit qui
fut fait pour le feu qui s'étoit mis au lit des femmes de chambre qui
couchoient dans la garde-robe, où lors couchoit Mme de Montglat pour
avoir pris médecine le jour précédent. Il ne y avoit que la muraille
entre deux de la garde-robe et de la chambre du Dauphin. Sa nourrice,
tout en chemise, le prend et le porte en la chambre de M. d'Orléans,
située sous la sienne; il fut couché avec sa nourrice, au lit de Mlle
de Ventelet, tout tremblant. Mlle de Vendôme y fut portée et couchée.
Il renvoyoit au feu tous ceux qui le venoient voir, disant: _Allez
vous-en aider à éteindre le feu._—A deux heures mis en carrosse, mené
à l'abbaye de Saint-Sixte; goûté à trois heures, confitures, pain et
biscuit de l'abbesse. Il va en l'église comme par force, s'en veut
retourner, est ramené à quatre heures à Noisy. M. le marquis de Renel
et moi parlions, dans le carrosse, des voyages où nous nous étions vus
aux armées du temps du feu Roi[443], conduites par feu M. de Joyeuse;
il écoute à l'accoutumée, attentivement, sans dire mot; Mme de Montglat
lui demande: «Monsieur, vous ne dites mot; oyez-vous bien tout ce
qu'ils disent?» Il répond froidement: _J'y songe_.
[443] Henri III.
_Le 26 octobre, vendredi, à Noisy._—A neuf heures déjeuné; il fait
parfumer par où avoit passé Le Borgne, son portefaix, l'ayant fait
mettre hors de la chambre, et disant qu'il puoit, en bouchant son
nez. C'étoit d'autant que Le Borgne l'appeloit _boutefeu_, disant
qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris. A neuf heures
trois-quarts mené à la chapelle où le sieur de La Vigne, archer
harquebusier aux gardes du Roi, répondit à la messe, tenant sa
harquebuse, ayant sur le poing le haubereau chaperonné de velours vert
qui étoit à Monseigneur le Dauphin. Mené promener au bout de l'ormoie,
sur la haie du grand chemin, il regarde passer les poulaillers qui vont
à Paris, venant de Normandie, leur demande d'où ils sont, ce qu'ils
portent.
_Le 28, dimanche._—Il fait parfumer de fumée de genièvre par où Le
Borgne, portefaix, avoit passé portant le bois dans sa chambre, pource
qu'il disoit qu'il puoit; mais c'étoit de haine pource que Le Borgne
lui faisoit la guerre, l'appelant brûleur de maisons et qu'il avoit mis
le feu en la maison de M. de Paris.—Louise Joron, l'une de ses femmes
de chambre, a été accordée dans sa chambre; il a signé les articles
après la trace qui lui en a été faite; ç'a été son premier seing
valable. Il va en la chapelle, aux fiançailles.
_Le 29, lundi._—Il s'amuse à regarder attentivement Boileau, auquel il
faisoit tirer en crayon une copie de Bertrand du Guesclin. A dix heures
viennent M. de Lussan, gouverneur de Blaye, conduisant MM. du Bernay
et de Guilleraigues, conseillers en la cour de parlement de Bordeaux,
députés vers le Roi, qui l'assurèrent de leur très-humble service. Les
ayant écoutés attentivement, et les ayant remerciés, il dit: _Allons
voir ma sœur_, se met devant et les y mène. S'en étant partis, Mme de
Montglat lui dit: «Allons voir la mariée, si elle est habillée.»—_Non,
j'y veux pas aller parce qu'on se moqueroit de moi._ Il n'aimait point
à être raillé ni moqué. Il regarde danser, ne veut point danser; rien
ne le y peut persuader jusques à ce que Mme de Montglat lui dit: «Bien
donc, Monsieur, allons étudier.» Il part tout soudain de la main, et
se jette à corps perdu au branle, entre Madame et Mlle de Vendôme, et
en fit plus que l'on ne vouloit. Il goûte à la collation de la mariée.
Après souper il danse encore, surtout _la Saint-Jean des choux_.
_Le 30, mardi._—Il s'amuse à peindre gaiement en la présence de M. de
Souvré[444]. A cinq heures il descend chez Mlle de Vendôme, dit qu'il
veut coucher avec elle, envoie querir ses flambeaux, sa cassette, son
cabinet, sa chaise percée.
[444] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
impériale.
_Le 2 novembre, vendredi, à Noisy._—M. de Saint-Remi, conseiller au
Parlement, étoit à son coucher et disoit à Mme de Montglat qu'il avoit
démarié Mme la comtesse de Moret[445]. Monseigneur le Dauphin l'entend,
et demande pourquoi? Guérin[446] lui répond: «Pource qu'on lui avoit
noué l'aiguillette.»—_Non, c'est pas cela; c'est parce qu'il est
châtré._
[445] Jacqueline de Bueil avait été mariée pour la forme à
Philippe de Harlay, comte de Cési, mais de manière à ce qu'il ne
fût son mari que de nom. Aussitôt après la naissance du comte
de Moret, on s'occupa des formalités nécessaires pour casser ce
mariage. Elle épousa, en 1617, René du Bec, marquis de Vardes.
[446] Héroard était parti pour Vaugrigneuse le 31 octobre, et en
son absence Guérin continuait le Journal.
_Le 6, mardi._—Il va en la chambre de Joron[447], sœur de sa
nourrice, pour la fouetter ainsi que son mari, puis M. Boquet, mari de
sa nourrice.
[447] La nouvelle mariée.
_Le 7, samedi._—Il me commande[448] de lui tracer des mots en latin
pour les remplir avec la plume. Dansé, recordé un ballet.—Madame
parloit de l'enfant dont la Reine étoit grosse; Mlle Piolant lui
demanda si ce seroit un fils ou une fille, le Dauphin répond
promptement: _Non, ma sœur; il y a assez de garçons_.
[448] Héroard était de retour depuis le jour précédent.
_Le 18, dimanche, à Noisy._—A onze heures et demie M. de
Fresnes-Canaye, revenant de Venise, ambassadeur pour le Roi, arrive; il
l'écoute attentivement; il lui faisoit entendre les bonnes volontés des
Vénitiens et autres grands d'Italie, l'intérêt qu'il avoit au duché de
Milan, qui appartenoit au Roi, qu'il le lui falloit demander quand il
seroit grand pour en aller chasser les Espagnols.—M. du Tost lui avoit
apporté un leurre[449]; il leurre son haubereau, puis se met à courir,
dit qu'il vient de Paris, qu'en chemin il avoit pris un coq d'Inde;
c'étoit le leurre de maroquin incarnat, avec des rubans bleus.—A neuf
heures dévêtu, mis au lit, M. Dupré, exempt aux gardes, lui demande
le mot; il le lui refuse: _Je veux attendre que tous les lits soient
faits, car vous fermeriez la porte_. Il avoit soin des garçons de la
chambre qui dressoient les lits des veilleuses, afin qu'ils ne fussent
point enfermés dans le château, eux qui couchoient dehors. Les lits
étant dressés, il le donne.
[449] Morceau de cuir façonné en forme d'oiseau, dont les
fauconniers se servaient pour attirer et rappeler les oiseaux.
_Le 19, lundi._—Il monte aux chambres de la mariée, de sa nourrice et
de celle de Madame pour les fouetter étant couchées avec leurs maris.
_Le 20, mardi._—Mme de Montglat lui dit qu'il faut étudier, il cache
son livre dans son chapeau; elle l'aperçoit, et lui demande: «Monsieur,
où est votre livre?»—_La petite du Lux l'a emporté._—«Voyons votre
chapeau;» il est fouetté sur le sujet du mensonge[450], et dit à
Descluseaux: _Ne dites pas au corps de garde que j'ai eu le fouet._
[450] Mme de Montglat suivait les ordres du Roi, qui lui écrivait
le 14 novembre: «Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez
pas mandé que vous aviez fouetté mon fils, car je veux et vous
commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre
ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a
rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que je
reconnois par expérience m'avoir profité, car étant de son âge
j'ai été fort fouetté. C'est pourquoi je veux que vous le fassiez
et que vous lui fassiez entendre.» (_Lettres missives_, VII, 385.)
_Le 22, jeudi, à Noisy._—Il dit ses quatrains et sentences, demande à
étudier, en dit plus qu'on ne veut; il appelle les mots entiers sans
faillir. M. l'évêque de Paris et M. de Dampierre, son frère[451], le
viennent voir.—Il écrit sans trace ni aide: «Papa et maman je vous
aime bien, j'ai grande envie de vous voir.—LOYS.»
[451] Le cardinal de Gondi et Philippe-Emmanuel de Gondi,
seigneur de Dampierre, père du cardinal de Retz.
_Le 23, vendredi._—L'on parloit du dégât que les soldats avoient fait
sur les noisettes au jardin de son logis à Meudon, lorsqu'il alloit à
Fontainebleau pour son baptême[452]; le Dauphin dit: _C'étoit là où ces
méchants cadets me dérobarent des noisettes que j'avois fait serrer_;
il étoit vrai. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire un potage,
et se met à faire son potage, de peur d'étudier.
[452] Le 14 septembre 1606.
_Le 24, samedi._—Madame contoit qu'elle iroit demeurer en Angleterre;
il lui dit: _Ma sœur, je vous irai voir; papa me y envoyera._ Mlle
Piolant lui va dire: «Vous y viendrez quelquefois, puis après à
la dérobée, Monsieur.»—_Ho! non, quand je serois revenu, papa me
donneroit le fouet; je ne veux aller en aucune part que papa ne me le
commande._
_Le 25, dimanche._—Il danse un ballet, fort bien habillé en homme,
d'un pourpoint et d'une chausse grègue de toile de Hollande par-dessus
sa cotte; il mène danser une courante à Madame Christienne. Mlle
Piolant arrive comme il eut tout fait. _Ma mie Piolant_, lui dit-il,
_m'avez-vous vu danser mon ballet?_—«Non, Monsieur.»—_Qu'on me
rapporte mon masque, je veux danser mon ballet devant ma mie Piolant_;
il se fait masquer et danse.
_Le 26 novembre, lundi._—Il écrit une lettre au Roi sans que l'on lui
ait marqué, on ne lui a fait que nommer[453]:
Papa, ce mot est pour vous montrer que j'écris sans marquer et
que je ne suis plus opiniâtre. Je suis, papa, votre très-humble
et tres-obéissant fils.