De Heydelberg, ce 19 de janvier 1607.
[387] Frédéric IV, né en 1574, comte palatin du Rhin en 1583,
mort à Heidelberg, le 9 septembre 1610.
_Le 7, mercredi._—Les députés de Bretagne le viennent voir.
_Le 8, jeudi._—Il écrit au Roi une lettre en latin, faite par M.
Hubert, une autre en françois à la Reine.
_Le 30, vendredi._—Il s'est botté pour aller environ une lieue au
devant du Roi, qui le fait mettre dans son carrosse, où il le ramène
au château. Après souper il va voir le Roi et la Reine[388].
[388] Le Roi écrivait à la Reine vers le 20 mars: «Mon cœur,
j'espère vous voir demain ayant fait ici un petit de fonds....
Mais bien vous assurerai-je que Mme des Essars n'y a point
puisé en passant.» Mme des Essars se trouvait à ce voyage de
Fontainebleau, comme on le verra à la date du 2 août suivant et
au 11 janvier 1608. La première fille naturelle du Roi et de Mme
des Essars naquit en janvier 1608, et fut légitimée dans le mois
de mars suivant.
_Le 31 mars, samedi._—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise, puis va
avec lui se promener au grand canal, puis à la chapelle. Mené chez M.
Zamet, où dînoit le Roi.
_Le 5 avril, jeudi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis allé
chez la Reine; le Roi revient de la chasse; dîné avec le Roi[389].
J'arrive à cinq heures[390]; il vient au devant de moi, me demande
l'arbalète à jalet que je lui avois promise. Je la lui donne, il
frétilloit après. A huit heures et demie mené chez LL. MM., il leur
donne le bonsoir.
[389] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 5 avril à
Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année
1607, doit être antérieure, puisqu'à cette date Mme de Montglat
est à Fontainebleau avec le Roi et le Dauphin.
[390] Héroard était absent depuis les premiers jours de mars, et
le journal tenu par l'apothicaire Guérin est beaucoup plus concis
pendant cette période.
_Le 6, vendredi._—Déjeuné d'un bouillon aux herbes avec un jaune
d'œuf, Mme de Montglat m'ayant dit que le Roi avoit commandé que l'on
lui fît manger maigre les vendredis, et qu'il le vouloit.
_Le 11, mercredi._—Il fait des demandes à un fauconnier du Roi, qui
portoit un faucon volant pour rivière, s'entretient avec lui. Mené chez
le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume; à six heures il sert le
Roi à souper. Il ne veut point ouïr parler de laver le lendemain les
pieds aux pauvres, et dit: _Je ne veux point, ils sont puants_. Enfin
il se surmonte peu à peu, le Roi lui ayant dit qu'il vouloit qu'il le
fît en sa place, ne pouvant y aller.
_Le 12, jeudi._—On lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres,
il répond: _Ho! que non! je les laverai bien aux filles, non pas aux
garçons._ Il ne y avoit point de moyen pour le persuader à laver les
pieds aux pauvres, le jour de la Cène: _Non, je ne veux point; ils ont
les pieds puants._ A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi, qui lui
demanda s'il feroit bien la cérémonie en sa place, il répond: _Oui,
papa._ A dix heures mené à la salle du bal, où il entend le sermon de
M. l'archevêque d'Embrun, pendant lequel il s'amuse à piquer du papier
avec une épingle, figurant des oiseaux et autres animaux. Après la
cérémonie de l'absolution, il est conduit sur le théâtre[391] pour
laver les pieds aux pauvres, par force, accompagné de MM. le prince
de Condé, prince de Conty et comte de Soissons, lesquels servirent à
la cérémonie, comme si le Roi y eût été présent. Quand il approcha du
premier pauvre, il reconnut son bassin, où l'on vouloit verser l'eau
pour le lavement; cela le confirma en son humeur, et ne put jamais être
forcé seulement pour se baisser, reculant et pleurant. Les aumôniers
en firent l'office devant lui. Au servir de la viande, il ne voulut
jamais prendre ne toucher à aucun service que l'on lui présentoit,
mais bien aux bourses, et les donnoit fort gaiement. Tout fini, il
en fut fort réjoui[392]. Mené chez le Roi, puis en sa chambre, et,
à midi, dîné. Il va jouer à la galerie, y fait courir un levrault
par _Pataut_, l'un de ses chiens, va chez le Roi. M. de Guise lui
montroit son épée, lui disant: «Monsieur, voilà une belle épée.»—_D'où
l'avez-vous eue!_—«Monsieur je l'ai achetée en Turquie.»—_Vous êtes
un moqueur._—La Reine voulant aller faire la Cène lui dit: «Mon fils,
voulez-vous pas venir laver les pieds aux pauvres?» Il va avec la
Reine. Mme de Montglat lui demandoit pourquoi il n'avoit pas voulu le
matin laver et baiser les pieds aux malades, et que le Roi le faisoit
bien, lui qui étoit le Roi; il répond: _Mais je suis pas le Roi!_
[391] Sur une estrade.
[392] Il est curieux de lire, après le récit d'Héroard, celui
que le P. Dan fait de la même cérémonie. «Un chacun sait que nos
rois très-chrétiens, par une cérémonie autant remarquable qu'elle
est pleine de piété, ont coutume tous les ans, le jeudi saint,
de laver les pieds à treize pauvres, à l'imitation du Sauveur
des humains, qui par un excès d'humilité daigna bien faire le
semblable à l'endroit de ses apôtres. Sa Majesté étant donc
dans ce lieu de Fontainebleau à pareil jour, l'an mil six cent
sept, toutes choses bien préparées et bien ordonnées pour cette
cérémonie, et pour en faire ensuite une autre que l'on appelle
la Cène, qui se pratique servant les mêmes pauvres en table, le
Roi envoya dire qu'il vouloit que Monseigneur le Dauphin fît ce
jour-là cette action purement royale au lieu de Sa Majesté, et
que ses officiers lui déférassent alors les mêmes honneurs et
services qu'à sa personne propre.... Ce commandement reçu, le
sieur de Vitry, avec ses gardes, s'en va accompagner Monseigneur
le Dauphin en la salle du bal, où se fait d'ordinaire cette
pieuse et très-louable action. Alors Monseigneur l'archevêque
d'Embrun étant monté en chaire commença cette cérémonie par
une belle exhortation, montrant que toute action du Fils de
Dieu incarné étant notre instruction, et par le lavement
des pieds de ses apôtres ayant témoigné une action signalée
d'humilité, c'étoit donc cette vertu que tous chrétiens devoient
soigneusement pratiquer.
«L'exhortation achevée, les princes et officiers de la couronne
assistant et servant Monseigneur le Dauphin se présentèrent; l'un
prit le bassin et l'autre l'aiguière, tandis que Monseigneur le
Dauphin lave, essuie et baise les pieds des pauvres, lesquels,
selon la coutume, avoient premièrement été visités par le médecin
du Roi, pour reconnoître s'ils n'avoient point quelque maladie
dangereuse, et auxquels l'on avoit rasé les cheveux, comme aussi
on les avoit revêtus d'écarlate, avec chacun un grand linge de
fine toile qui les couvre jusque sur les pieds; le tout selon la
pratique ordinaire.
«D'abord Monseigneur le Dauphin fit quelque petite difficulté de
laver et baiser les pieds de ces pauvres, son âge tout foiblet ne
lui pouvant faire comprendre cette cérémonie, et croyant que l'on
se vouloit rire de lui, sur ce qu'il voyoit que tous les princes
et seigneurs, tête nue, le servoient, et que lui fut ordonné pour
servir ces pauvres; mais aussitôt jetant la vue derrière lui
et voyant Monseigneur le comte de Soissons tenant son bâton de
grand maître, qui venoit en cérémonie, suivi de tous les maîtres
d'hôtel du Roi qui précédoient les mets pour servir et donner à
ces pauvres, il commença à sourire, et se porta alors d'affection
à faire cette action célèbre de piété, reconnoissant qu'il n'y
avoit point de moquerie.
«Les services de chaque pauvre étant de treize plats, furent tous
portés par des princes ou seigneurs de marque, entre lesquels
étoient Mgr le prince de Condé, Mgr le prince de Conty, Mgr le
duc de Vendôme et Mgr le duc de Guise, et quand il fallut donner
à chacun de ces pauvres treize écus d'or, accoutumés leur être
alors aumônés, ce fut où Monseigneur le Dauphin témoigna une
grande allégresse, et ainsi finit cette cérémonie et action
purement royale, action que l'on ne lit point avoir été jamais
faite auparavant par aucun Dauphin ou autre enfant de France.»
(_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 285-7.)
_Le 13, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des pins, il visite
son jardin, où il avoit semé des pois et des fèves, puis travaille avec
une bêche pour faire une coulée à jouer aux œufs de Pâques. Il va chez
le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume.
_Le 14, samedi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il va à
confesse.
_Le 15, dimanche, jour de Pâques._—Mené en la chambre du Roi,
d'où il regarde le Roi touchant les malades et arrivant au droit
des fenêtres[393], lui ôte le chapeau et dit: _Bonjour, papa_, en
contraignant sa voix par respect, ne le voulant pas détourner de la
cérémonie.
[393] Le Roi touchait les malades dans une allée du jardin. Voy.
_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p.
178.
_Le 16, lundi._—La Reine va en la grande galerie ayant quelques
petites douleurs pour accoucher; y étant arrivée, les douleurs la
pressent, elle retourne en sa chambre, où, ne faisant que d'entrer,
les douleurs lui redoublent et les eaux se percent. En se couchant le
Dauphin disoit que si la Reine faisoit un petit frère il feroit tirer
son canon; mais si c'étoit une fille: _Je m'en soucie bien!_ La Reine
accoucha de Monsieur, duc d'Orléans[394], à dix heures et demie du
soir, fort heureusement, le vingtième jour de la lune de mars. En le
voulant remuer on lui vit la quille droite, ferme; je l'ai maniée.
[394] Cet enfant mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 17 novembre
1611, sans avoir reçu de prénom; il ne faut pas le confondre
avec Gaston, né l'année suivante, et qui ne prit le titre de duc
d'Orléans qu'après la mort de ce second fils de Henri IV.
_Le 17, mardi._—Il va voir M. d'Orléans, lui fait de grandes caresses.
M. de Rosny vient voir le Dauphin, et lui demande: «Monsieur, avez-vous
besoin de quelque chose? demandez-le-moi.» Ayant songé et branlant
la tête, il répond: _Rien._ Peu après sa nourrice lui dit: «Que
n'avez-vous dit à M. de Rosny qu'il me fît bailler un lit?»—_Hé!
Dondon, je l'y ai demandé tant de fois, et il n'en fait rien_, dit-il,
comme s'en plaignant.
_Le 18, mercredi, à Fontainebleau._—A dix heures il monte en la
chambre de Monsieur pour le voir ondoyer; il le fut par M. le cardinal
de Sourdis. Mlle Bélier dit au Dauphin: «Monsieur, il faut bien
maintenant prier Dieu pour Monsieur votre frère, qu'il lui fasse
la grâce de le bien garder;» le Dauphin s'en prit à pleurer, mais
doucement. Le sieur Pietro Alsense, commandeur de Malte, Sicilien, le
vient voir; il avoit fait sa nativité[395]; puis je le menai pour voir
Monsieur, pour faire la sienne.
[395] Son thème de nativité. Malherbe, dans une lettre à Peiresc
du 23 mars 1610, dit en parlant de M. d'Orléans: «De tous les
enfants du Roi, c'est celui, à ce que l'on dit, qui a le plus
grand horoscope.»
_Le 19, jeudi._—A neuf heures déjeuné; M. de Sully y vient; on le
veut persuader à lui demander quelque chose, il n'y est porté que par
force et par acquit. Il prie pour un lit à sa nourrice; puis, Mme de
Montglat le priant pour Indret, joueur de luth, et pour M. Birat, M. de
Sully dit: «Monsieur, ne s'en soucie pas.»—_Si fait_, dit-il soudain;
puis M. de Sully lui demande: «Qui sont ceux de céans que vous aimez
le mieux?»—Il répond soudain: _Indret et Birat_, pour les recommander
sur cette occasion, ne lui ayant point voulu parler auparavant.—Cette
nuit, sur les deux heures après minuit, deux sentinelles, l'un suisse
et l'autre françois, ont aperçu en l'air un grand aigle blanc qui a
fait le tour du château et, arrivé à l'horloge du braquemart, est
disparu rendant comme un coup d'arquebuse. Ils l'ont ainsi rapporté au
Roi[396].
[396] Héroard a mis en note, à la marge: _Meteorum augurium
aquila._ Voici comment ce fait est rapporté par le P. Dan.:
«Quelques jours après (la naissance du duc d'Orléans), qui fut
la nuit du dix-neuf au vingtième du même mois, environ les deux
heures du matin, fut vu, venant comme de dessus la chambre de
la Reine, la forme d'un aigle environné d'une grande lumière,
qui passa sur le jardin près de l'horloge avec un grand éclat,
comme d'un coup de tonnerre ou de canon; et le rapport en fut
fait le lendemain au Roi par deux sentinelles, l'un françois et
l'autre suisse, qui étoient alors en faction, et jurèrent avoir
vu la chose ainsi. Ce qui fit avancer plusieurs beaux discours
à l'avantage de ce jeune fleuron des lys. Les uns (_Mathieu en
l'histoire de Henry IV_) disoient que cet aigle étoit un présage
de la future grandeur de ce petit prince, auquel le Ciel sembloit
promettre l'empire, et que son nom, comme un coup de tonnerre,
éclateroit par tout l'univers. Les autres en faisoient diverses
prédictions non moins favorables; mais la fin a montré assez
qu'il ne faut rien s'assurer sur tels et semblables signes et
météores, car le quatrième an et six mois de son âge mourut ce
petit duc d'Orléans, à Saint-Germain-en-Laye. Et s'il y avoit
lieu de faire jugement sur tel signe, il y avoit plus d'apparence
de dire que, comme un éclair et un coup de tonnerre, cet aiglon
royal passeroit promptement de cette vie en l'autre.» (_Le Trésor
des merveilles de Fontainebleau_, page 275.)
Malherbe écrivait à Peiresc, le 26 avril 1607: «Il fut vu par les
gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin
des Canaux, passa par dessus le Court du Cheval et par dessus
le château, alla crever en le Court du Donjon, à l'endroit de
l'horloge, avec un grandissime bruit; on dit comme d'un pétard,
mais s'il eût été aussi grand, il eût réveillé tout le monde,
ce qu'il ne fit pas. Le Roi, comme cela lui fut récité, s'en
réjouit fort, et dit que souvent, devant des batailles et en des
siéges de villes et autres entreprises, il avoit vu de semblables
choses, mais toujours avec bonne issue, et qu'il espéroit que
s'il avoit la guerre il feroit bien ses affaires.» (_Œuvres de
Malherbe_, éd. L. Lalanne, 1862, in-8º, t. III, page 33.)
_Le 20, vendredi, à Fontainebleau._—Le Dauphin aperçoit le Roi au
jardin; on ne le peut plus retenir, il y court. Il voit remuer M.
d'Orléans, et considérant sa main dit en souriant: _Hé! voyez sa petite
main!_ Je lui dis: «Monsieur, c'est de cette main dont un jour il vous
fera service.» Il advint qu'à l'instant il haussa le bras droit, tenant
le poing fermé, ce que chacun interpréta à bon augure, et lui (le
Dauphin) l'alloit contant à chacun.
_Le 21, samedi._—Il dit ses quatrains et quelques sentences[397];
entre autres Mme de Montglat lui faisoit dire: «L'humilité est le
chemin de l'honneur;» il dit de lui-même: _L'humilité est le chemin de
la gloire qui conduit à l'honneur._
[397] Les quatrains de Pibrac et les proverbes de Salomon. Voici
comment Héroard en parle dans son livre _de l'Institution du
Prince_: «Aussitôt qu'ils sauront (les princes) tant soit peu
lire, je suis d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis
de Salomon, les quatrains du sieur de Pybrac, puis certains
auteurs qui ont écrit des petits contes sous des noms feints,
mais qui portent leur sens moral.»
_Le 22, dimanche._—Dîné avec le Roi; le Roi mangeoit du revenu du
cerf, le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je voudrois bien
manger de cela._—«Monsieur, lui dit-elle, il n'en faut pas demander.»
Comme le Roi eut achevé, le Dauphin lui dit: _Papa, donnez-moi de cela,
s'il vous plaît._—«Il n'y en a plus, lui dit le Roi: que ne m'en
avez-vous demandé?» Le Dauphin lui répond en hoignant un peu: _Papa,
j'en voulois bien demander, mais Mamanga n'a pas voulu._
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qu'il trouve dînant
et MM. de Vendôme et le Chevalier avec lui; il s'en pique en lui-même,
n'en fait point semblant, se met auprès du Roi, qui le choque sans y
penser ni s'en apercevoir; il se retire et se prend à pleurer, et pour
prétexte de son déplaisir dit qu'il croit que _Papa est fâché contre
moi puisqu'il m'a battu_. L'on le dit au Roi, qui l'apaise et le fait
dîner avec lui.
_Le 24, mardi._—Mené chez le Roi, qui venoit d'être saigné, puis à
la chapelle et ramené en sa chambre. Mmes les princesses de Conty,
de Martigues[398] et de Mercœur[399] le viennent voir. Mme la
princesse de Conty lui dit, se voulant jouer à lui: «Monsieur, je veux
que vous m'appeliez Madame.»—_Je veux pas._—«Je vous appellerai
donc griffon.»—_Je vous appellerai chienne._—«Je vous appellerai
petit renard.»—_Je vous appellerai grosse bête_, et, montant sur un
placet[400], il lui porte sa main vers le front en faisant les cornes
et lui disant: _Je vous ferai porter ces armoiries._—«Ce ne sera pas
vous qui me les ferez porter,» répliqua-t-elle, se trouvant un peu hors
de train.
[398] Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, vicomtesse
de Martigues, veuve le 19 février 1602 de Philippe-Emmanuel de
Lorraine, duc de Mercœur.
[399] Catherine de Lorraine, veuve de Nicolas de Lorraine, duc de
Mercœur, beau-père de la précédente, mort en 1577.
[400] Sur un tabouret.
_Le 26, jeudi._—Il va en la galerie, où il fait appeler la musique
de la chambre du Roi pour l'entendre; il aimoit la musique et l'avoit
toujours aimée avec transport.
_Le 28 avril, samedi._—Mené voir M. de Montglat, qui avoit la goutte,
il le trouve levé, assis, et son pied sur un de ses carreaux de velours
vert; il s'en aperçoit, s'en retourne tout court, en colère, disant
entre ses dents: _Ho! il a son pied sur mon carreau, et puis on le
mettra sur mon visage!_ Mme de Montglat ne l'en peut apaiser par aucune
promesse, il s'en va. M. Guérin lui dit: «Monsieur, il vous lui en faut
donner un, puisque vous en avez deux.»—_Ho! c'est un bel homme pour
l'y en donner._ Indret lui dit: «Monsieur, il faut que vous les lui
donniez tous deux.»—_Je m'en soucie bien; si c'étoit vous, qui êtes
pauvre, je vous le donnerois; mais il est riche, qu'il en achète!_
_Le 29, dimanche._—On parloit du Pape, il demande: _Le Pape est-il pus
riche que papa?_ Quelqu'un répond: «Oui».—_Je l'aime donc point._—Il
étoit dans la balustre, voyant remuer M. d'Orléans; son aumônier lui
demande s'il vouloit pas bien être cardinal?—_Non, ce sera pour cet
homme_, dit-il en mettant la main sur la tête de M. de Verneuil[401].
[401] M. de Verneuil était destiné à entrer dans les ordres.
_Le 1er mai, mardi, à Fontainebleau._—Il avoit une robe neuve, verte,
avec du passement d'or et de soie; il demande: _Pourquoi y a-t-y pas
du passement tout d'or?_ Le nonce du Pape le vient voir, l'embrasse.
Mme de Montglat lui dit qu'il demande comment se porte le Pape, son
parrain; le Dauphin, branlant doucement la tête, dit à demi-voix: _Je
ne saurois faire cela, il est trop mal aisé._ Amusé à peindre en crayon
à mesure que M. Decourt, peintre du Roi, le pourtrayoit en crayon; il
demande: _Faut-il mettre du bleu aux yeux?_ Il aimoit la peinture et y
avoit de l'inclination.
_Le 3, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, puis chez la Reine,
il donne le bonsoir à Leurs Majestés[402].
[402] La lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai à
Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année
1607, est de deux ans antérieure.
_Le 5, samedi._—Il joue assis pour être peint en crayon par M.
Decourt, peintre du Roi; pour l'arrêter[403] Mathurine fait chanter
trois petits garçons; rien ne l'arrêtoit tant que la musique, il
l'écoutoit avec transport.
[403] Le faire tenir tranquille.
_Le 6, dimanche._—On lui avoit fait faire un pourpoint de toile
blanche doublé de taffetas, un haut-de-chausses de même. _J'en veux
point_, dit-il, _il est pas beau; ho! j'en veux point!_ Mme de Montglat
lui dit qu'il est de même que celui du Roi; que ce n'est pas pour le
porter toujours, mais quelques heures du jour, quand il fait chaud.
_Je ne le porterai ni aujourd'hui ni tantôt; j'en veux un de taffetas,
comme celui de féfé Chevalier._—Je lui demande de quelle couleur il
le vouloit?—_Je le veux rouge._—«Monsieur, c'est la couleur des
Espagnols; voici le mois de mai, le voulez-vous vert?»—_Ho! on diroit
que je serois fou!_
_Le 7, lundi._—Il joue avec une petite peinture de Diane, en papier,
que le jour précédent il avoit faite, remplissant avec la plume ce
qu'on lui avoit tracé. Je lui dis que les femmes portoient la lune
en la tête, il répond soudain: _Et les hommes le croissant!_—Il
reçoit une lettre de M. de la Trimouille[404], âgé de huit ans, qui
s'éjouissoit de la naissance de Monsieur d'Orléans, mais qui lui
offroit son service à lui tout le premier. Il serre la lettre en son
petit cabinet, puis dit: _Je voudrois bien lui écrire._ Mme de Montglat
lui demande quoi?—_Je sais pas._—«Mais dites quoi.» Il songe en se
promenant les mains sur le derrière: _Si veut venir avec moi à la
guerre qu'il y vienne, sinon qu'il n'y vienne pas; s'il ne veut, quand
je serai grand comme féfé Chevalier j'irai à la guerre avec papa, je
serai toujours avec papa._
[404] Henri de la Trémoille, né en 1599, fils de Claude, duc de
Thouars, et de Charlotte de Nassau.
_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène au jardin de la Reine,
où il se joue jusques à six heures; le Roi le ramène, et il a soupé
avec lui; il va en la chambre de la Reine, puis ramené en la sienne il
se joue sur le tapis et chante en compagnie: _Quand cette malheureuse
bande_ et _Jean de Nivelle_.
_Le 9, mercredi._—Mme la comtesse de Moret accouche d'un fils à dix
heures[405]; sur le bruit qui en couroit, on dit au Dauphin: «Monsieur,
vous avez encore un autre féfé.»—_Qui? qui est-il?_ demande-t-il,
comme ébahi.—«Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est
accouchée d'un fils.»—_Ho, ho! il n'est pas à papa!_—«Monsieur, à qui
est-il donc?»—_Il est à sa mère_, et n'en voulut jamais dire autre
chose, tout fâché et comme s'il eût voulu pleurer. A midi dîné; il
rêve en mangeant, et demande tout à coup à Mlle de Vendôme: _Sœu-sœu
Vendôme, qui aimez-vous mieux, Mousseu de Longueville ou Mousseu
de Momorency?_—«Monsieur, je ferai ce qu'il plaira à papa.»—_Ho,
ho! vous êtes amoureuse de Mousseu de Longueville[406]._—Mme de
Montglat l'instruisoit sur ce qu'il auroit à faire et à dire à la
reine Marguerite: _Je serai bien sage, je serai bien sage_, dit-il
brusquement. Mené visiter la reine Marguerite, qui étoit arrivée à une
heure après minuit, il fait ses compliments par force; ramené avec elle
chez M. d'Orléans, d'où il s'échappe, il va en sa chambre, où il envoie
querir deux renardeaux pour les faire courir en la galerie par son
chien _Pataut_; il les fait courir en présence de la reine Marguerite.
[405] Au château de Moret près de Fontainebleau, que Henri IV
avait donné à Jacqueline de Bueil. Cet enfant, légitimé en 1608,
est Antoine de Bourbon, comte de Moret, tué à la bataille de
Castelnaudary, en 1632.
[406] Mlle de Vendôme épousa en 1619 Charles de Lorraine, duc
d'Elbeuf.
_Le 10, jeudi, à Fontainebleau._—A peine avoit-il les yeux ouverts
qu'il est fouetté pour n'avoir pas fait, le jour précédent, les
compliments à la reine Marguerite. Il s'en va avec le Roi chez la reine
Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Il se joue de son petit canon, que la Reine lui
avoit donné; je lui demande qui lui avoit donné ce canon?—_Papa l'a
acheté, et maman me l'a donné._ Mené par la galerie au jardin des
pins y trouver le Roi, qui promenoit la reine Marguerite.—Dîné avec
le Roi.—A neuf heures du soir il est mené chez Leurs Majestés, et va
prendre congé de la reine Marguerite, qui devoit partir le lendemain.
_Le 12, samedi._—Il va conduire, jusques au carrosse, la reine
Marguerite s'en retournant à Paris.
_Le 13, dimanche._—A souper il a de l'impatience pour aller à la
fenêtre voir en la cour un cul-de-jatte jouer du flageolet, et lui
crie: _Ne vous en allez pas, cul-de-jatte, je lave mes mains._ Il va
voir le Roi, qui devoit partir bon matin, lui dit adieu.
_Le 14, lundi._—L'on vient demander à Mme de Montglat si on porteroit
M. d'Orléans à la chambre de Madame; il en est jaloux, s'en fâche, et
le fait porter en la sienne, et permet qu'on le couche sur son lit;
c'étoit une extrême faveur.
_Le 15, mardi._—Il va attendre la Reine en son petit anticabinet,
pour être le premier rencontré à sa première sortie, relevant de sa
couche, l'accompagne jusques à la chapelle de la salle du bal. A onze
heures trois quarts, dîné; Mme la princesse d'Orange lui disoit:
«Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince
d'Espagne, ou le prince de Galles?»—_Le prince de Galles._—«Et vous,
épouserez-vous l'Infante?—_J'en veux point._—Je lui dis: «Monsieur,
elle vous fera roi d'Espagne.»—_Non, je veux point être Espagnol._ Il
va chez la Reine pour prendre le mot, et le donne aux capitaines.
_Le 16 mai, mercredi, à Fontainebleau._—Mené chez la Reine et au
jardin des pins, où il s'amuse; l'on porta une cane pour y mettre des
barbets après, dans la grande fontaine; il s'en va, et jamais ne le
sut-on persuader de l'aller voir; c'est qu'il ne la vouloit point voir
faire mourir. Il va sur la terrasse, où il voit la chaise percée de Mme
de Montglat, l'appelle, et tenant son nez bouché: _Mamanga, velà un
lièvre en forme._
_Le 18, vendredi._—Fouetté pour avoir fait le fâcheux le jour
précédent à la messe. A huit heures trois quarts il va donner le
bonsoir à la Reine et prendre le mot.
_Le 19, samedi._—Il va chez le Roi, qui arrivoit de Paris; le Roi
et la Reine viennent voir remuer M. d'Orléans; il y va, chasse M. le
Chevalier d'auprès d'eux.
_Le 21, lundi._—Il vient chez M. d'Orléans pour lui donner ses
premières brassières. A huit heures et demie mené chez le Roi, il lui
donne le bonsoir; ramené il trouve un suisse en la salle, assis dans sa
chaise, entre en extrême colère, veut qu'on l'envoie en prison.
_Le 22, mardi._—A six heures soupé; on lui vient dire que le Roi
alloit voir faire la curée du cerf qu'il avoit pris; il achève de
souper avec impatience, va par la galerie en mangeant son massepain, et
va rencontrer le Roi et la Reine, qui lui font voir la curée. Ramené
en sa chambre, il s'amuse sur le tapis de pied à faire de la musique,
chante lui-même: _Ambroise, d'où venez-vous?_
_Le 24, jeudi._—Il s'amuse à peindre, se fait tracer par un jeune
peintre et remplit après avec un charbon, fort sûrement; ayant bien
commencé, il dit au peintre: _Achevez le demeurant_[407].
[407] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 25, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine, qui soupoient; le Roi
jette sur la table à _Cadet_, son chien, de la menue dragée; le chien
la lèche, M. le Dauphin la ramasse et la mange.
_Le 28 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le Roi revient de la chasse; il
le va voir[408].
[408] Héroard ajoute ici en marge: _Pro pudore erubescit; manu
obducit faciem [Rex] ostentans manu p...et dicens: Ecce qui te
talem qualis es fecit._
_Le 29, mardi._—Il reçoit une escopette et deux grands et beaux
barbets que lui envoie le prince de Galles. Il va à la poterie, où il
prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa
chambre, où, sur le tapis de pied, il les fait combattre. A huit heures
trois quarts mené chez Leurs Majestés, il y écoute la musique de voix
et de luths; on ne l'en peut tirer tant il y étoit attentif; il joue
après aux cartes, au reversis, M. le grand écuyer joue avec lui; il y
jouoit d'affection et comme entendu.
_Le 30, mercredi._—A neuf heures du soir mené chez le Roi, il prend
le mot, le donne à M. d'Épernon, colonel de l'infanterie, puis à M. de
Créquy, mestre de camp du régiment des gardes; il le refuse à M. de
Bouillon, maréchal de France.
_Le 5 juin, mardi, à Fontainebleau._—Le fils de M. de Saint-Luc,
âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin; je lui demande bas
à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque
chose?»—_Oui._—«Monsieur, quoi?»—_Un cheval marin_, qui étoit de
poterie.—«Monsieur, vous plaît-il que je l'aille querir?»—_Oui,
mais ne prenez pas celui qui est cassé_; il y en avoit. Je lui porte
l'entier, il le lui donne gracieusement.
_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à l'entrée de la galerie,
où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux pendant que le sieur Paulo
le tire en cire; amusé jusques à trois heures et un quart; goûté; il
s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré,
statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce
qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux,
perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré
lui en avoit faite.
_Le 7, jeudi, à Fontainebleau._—Il conteste contre Mme de Montglat,
dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est
fouetté.—Il dit qu'il me veut peindre[409] en cire pendant que
M. Dupré l'achèvera, et qu'il me fera la barbe pointue comme une
épingle[410].
[409] Le mot peindre s'employait pour représenter.
[410] Une médaille de Jean Héroard a été gravée par Warin
postérieurement à la mort du médecin du Roi; Héroard portait en
effet la barbe en pointe. Cette médaille est reproduite dans
le _Trésor de Numismatique_, médailles françaises, 2e partie,
planche XIX.
_Le 9, samedi._—A huit heures mené chez Leurs Majestés, il leur
donne le bonsoir; ramené à neuf heures et un quart, il voit danser
les Égyptiens[411] en sa salle, ne veut point que M. Birat ne pas un
des siens danse avec leurs femmes. A neuf heures trois quarts mené
en sa chambre, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de ce qu'il n'avoit
permis la danse aux siens avec ces femmes; je lui demande: «Monsieur,
voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?»—_Non_, dit-il, _je
ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes;
elles sont si sales! Je ferai allumer dans la salle un grand fagot de
genièvre._
[411] C'étaient sans doute des bohémiens qui avaient eu
permission de danser devant la Cour.
_Le 10, dimanche._—Mené à la messe en la chambre de M. d'Orléans,
puis chez le Roi, qui avoit la goutte. A onze heures et demie dîné; il
ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant
qu'ils sentoient mauvais.
_Le 14, jeudi._—A dix heures mené à la chapelle puis chez la Reine et
avec elle à la procession[412]; le Roi avoit la goutte. A six heures
et demie soupé; il va sur la terrasse, revient en sa chambre pour y
recevoir don Diego d'Ivarra, Espagnol, qui étoit ambassadeur pour le
roi d'Espagne dans Paris, quand le Roi le prit sur la Ligue; il s'en
alloit en Flandres.
[412] De la Fête-Dieu.
_Le 15, vendredi._—Pour n'avoir voulu ôter son chapeau à des
gentilshommes qui l'étoient venus voir, après qu'ils sont sortis de sa
chambre, il est pris par des femmes de chambre, mis et couché sur le
lit et fouetté.
_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Mis au lit de Mme de Montglat avec
elle et son mari. A quatre heures et demie il va chez le Roi, qui le
met dans son carrosse et le mène au grand canal.
_Le 17, dimanche._—Mené chez le Roi, qu'il trouve en son antichambre,
prêt à sortir, qui le mène au promenoir; il fait le tour entier du
jardin du Tibre, entre en l'allée du chenil, où le Roi le renvoie.
Ramené, il veut battre Bompar, son page, disant que c'étoit pour ne
l'avoir point suivi, taisant la cause qui étoit pour avoir suivi le
Roi, portant sur lui le parasol de M. le Dauphin; il retient longtemps
cette vengeance. Bompar arrive, il va à lui à coups de verge, qu'il
tenoit en sa main, et à coups de pied, ne lui veut point pardonner,
quelque chose qu'on lui puisse remontrer, demeure froid et ferme
sur cette opinion. A dîner, Bompar revient; Mme de Montglat dit au
Dauphin qu'il lui commande de sa part d'aller savoir comme se portoit
M. le grand écuyer, qui étoit malade; il répond: _Je veux pas que ce
soit Bompar, je veux que ce soit Charpentier_, valet de garde-robe
de Madame. Sur la menace du fouet par Mme de Montglat, il dit: _Oui,
oui, allez-y, Bompar_; et quand il fut parti il reprit: _Mais qu'il
soit revenu, je le battrai bien, je lui donnerai cent coups de bâton,
puis je l'envoyerai à la cuisine_. Il dit tout cela froidement; il ne
pouvoit oublier son maltalent. Bompar revient: _Allez-vous en_, dit-il,
et il le chasse. «Monsieur, lui dit-on, il ira trouver papa, auquel
il dira la cause pour laquelle vous l'avez chassé.» Il songe quelque
peu de temps sans dire mot, puis tout à coup: _Qu'on l'appelle_. Il
revient, et, pour rompre cette opiniâtre humeur de vengeance, je lui
dis comme Bompar rentroit: «Monsieur, faites-lui boire le reste de
votre breuvage.» Il le fait, se prend à rire, l'ayant vu boire, et son
humeur se passa.
_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le jardin des canaux
au Navarre[413], pour voir piquer les chevaux du Roi, y voit _la
Donzelle_, cheval barbe, _le Montgommery_, cheval normand du haras de
M. de Brueil, qui étoit le cheval de guerre du Roi.
[413] L'hôtel de Vendôme appelé aussi le Grand-Navarre. Voy.
_Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 327.
_Le 21, jeudi._—Il se réjouit de ce que Mme de Montglat dit que la
Reine lui venoit de dire qu'il iroit à Saint-Germain: _Ha! que j'en
suis bien aise, moucheu Héoua, vos grands livres sont-ils encore à
Saint-Germain?_—«Oui, Monsieur.»—_Les avez-vous fait serrer?_—«Oui,
Monsieur.»—_Maître Gille_ (c'étoit son sommelier), _je m'en vas à
Saint-Germain, il faut que vous fassiez serrer ma coupe, mon verre
et mon cadenas; mon bassin, faites le mettre dans un étui. Et vous,
Devienne_ (son cuisinier), _faudra faire serrer ma vaisselle_.—Il va
en la galerie, où l'on lui porte un tapis à l'entrée pour se jouer
dessus; il faisoit grand chaud. Le cardinal Barberini, nonce, et le
sieur Denis Caraffa, évêque, passant de Flandres pour aller nonce en
Espagne, lui baisent la main.
_Le 26, mardi._—Il bégaye fort en parlant. Il entend la messe en la
chambre du Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. A cinq heures,
mené au jardin et chez M. de Sully.
_Le 27, mercredi._—Il voit sur les quatre heures entrer l'ambassadeur
turc Mustapha-Aga, qui a la garde des habits des enfants du
Grand-Seigneur, et autres grands de sa Cour; il étoit monté sur
un cheval bai de la grande écurie du Roi, et descendit au pied de
l'escalier de la cour des fontaines, conduit par M. de Brèves et
accompagné d'un janissaire, de deux autres Turcs et de deux esclaves.
Il venoit pour demander au Roi les esclaves turcs qui avoient été
délivrés des galères à la prise de l'Écluse et mis aux galères à
Marseille, ce que le Roi leur accorda[414]. Cependant il prend une
humeur à M. le Dauphin de vouloir aller chez le Roi pour le y voir; on
ne le peut retenir. Il va en la galerie; on suppose un valet de chambre
qui lui vient dire de la part du Roi qu'il eût à s'en retourner en sa
chambre; il y va soudain sans marchander. M. de Souvré arrive pour
lui dire que l'ambassadeur Turc le vient voir; le voilà aussitôt à
même pour accommoder le tapis de pied, y travaille lui-même pour qu'il
soit bien tendu, jusqu'à ôter un fétu que M. de Souvré commandoit à
un autre d'ôter. L'on demande sa chaise: _Qu'on m'apporte la grande_,
dit-il. On lui donnoit de fausses alarmes de la venue de l'ambassadeur:
_Asseyez-moi, asseyez-moi_, disoit-il, se jouant avec M. le comte
de Saulx, M. de Courtenvaux et autres jeunes gentilshommes. Assis,
il goguenarde encore avec eux sur les postures des chapeaux sur la
tête; l'ambassadeur arrivé, il prend sa contenance ferme, froid,
grave, doux, élève et dresse son corps, le regarde assurément comme il
s'arrêta au bout du tapis et le considérant, et se regardoient l'un
l'autre. Peu après l'ambassadeur prend du damas vert figuré et mêlé
d'autres couleurs, s'avance et le lui présente, puis développe une
petite chemise à la turque, ouvrée de bouquets, qu'il lui présente
aussi: il reçoit tout froidement. L'ambassadeur dit en son langage,
rapporté par M. de Brèves, que ceux qui étoient pauvres ne pouvoient
pas donner beaucoup, mais qu'ils donnoient l'affection, et qu'il
donnoit la sienne; puis demanda à lui baiser la main; il lui baise la
main gauche qu'il tend, puis dit qu'il prioit le grand Dieu qu'il lui
donnât la volonté de continuer en l'amitié envers eux, comme avoient
fait le Roi et ses prédécesseurs, et qu'il lui donnât longue vie; puis
il s'en va par la galerie aux jardins, et de là recoucher à Moret.
Le soir, étant sur le lit de Mme de Montglat, se jouant, je commence
à lui parler de ce Turc, et lui dis: «Monsieur, il faudra que vous
alliez un jour à Constantinople avec cinq cent mille hommes.»—_Oui,
je tuerai tous les Turcs et cettui-ci, et tout._—«Monsieur, il ne
faudra pas tuer cettui-ci, qui a pris la peine de venir de si loin pour
vous voir et vous faire des présents.»—_Mais les Turcs ne croient
pas en Dieu._—«Monsieur, pardonnez-moi, ils croient en Dieu, mais
non pas en Jésus-Christ, qui est fils de Dieu.»—_En qui donc?_—«En
Mahomet.»—_Qui est-ce Mahomet?_—«Monsieur, ce a été un méchant homme
qui les a tous trompés et fait croire qu'il étoit envoyé de Dieu pour
leur faire croire autrement que ce que Jésus-Christ avoit fait.» Il
songe un peu, puis soudain: _Ho! ho! je les tuerai tous, mais je ferai
dire une messe devant cettui-ci, puis je le ferai baptiser._—«Ce sera
bien fait, mais il le faudroit premièrement faire baptiser, puis vous
feriez dire la messe devant lui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il ne peut
être chrétien qu'il ne soit baptisé, ni ouïr la messe qu'il ne soit
chrétien.»—_Bien donc._ L'on nous interrompit.
[414] Le P. Dan donne quelques détails sur la réception de cet
ambassadeur (pages 287-9); mais il se trompe en la datant du mois
de mai 1607.
_Le 28 juin, jeudi._—Éveillé à huit heures, il se jette hors du lit à
bas, fait fermer les portes, de peur que Mme de Montglat ne lui donnât
le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent;
elle vient, il y court pour l'empêcher, j'obtiens grâce, il ouvre.
_Le 1er juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Le Roi commande à M.
Birat, à M. Guérin, nomme son mignon ce soldat Descluseaux (_sic_),
puis à M. de Cressy, à M. de Mansan de le tenir quand Mme de Montglat
le voudra fouetter; me fait l'honneur de me commander devant lui
de le reprendre quand il fera quelque faute. Le Roi et la Reine
partent pour s'en aller souper et coucher à Melun et le lendemain à
Saint-Maur-des-Fossés.
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—A trois heures étudié; il écrit à
contre-cœur, hausse ses deux jambes, les met du long sur son papier;
les cuisses étoient en l'air, nues. Mme de Montglat lui donne un grand
coup de verges dessus, ne voulant pas les ôter.
_Le 4, mercredi._—A deux heures il vient au pavillon de M. le Grand,
où j'étois logé, y joue à la paume; à trois heures il y a goûté, puis
il va en la galerie du jeu de paume, y joue à la paume avec jugement,
frappe de grands coups. Mené au jardin des pins, en celui des canaux
et des fruitiers, où il s'amuse à voir des cages où des poules avoient
couvé des faisandeaux; il n'en pouvoit partir.
_Le 6, vendredi._—A une heure il va chez sa nourrice, d'où il m'envoie
querir pour étudier; mais ce ne fut pas pour longtemps. Il fallut
marchander pour en dire deux lignes et demie du Psaultier latin. A
deux heures et demie il consent de descendre en sa chambre pour y
apprendre à écrire puis à danser. A neuf heures trois quarts dévêtu,
mis au lit, fort gai; l'on parloit des chevau-légers du Roi et de
Caulet, qui en étoit le chirurgien et qu'il vouloit qu'on envoyât
querir pour lui panser une écorchure qu'il avoit; il demande: _Papa
n'a-t'y que des chevau-légers?_—Je lui dis que non.—_J'ai des
gendarmes et des chevau-légers; je veux donner à papa ma compagnie
de gendarmes._—«Monsieur, papa les vous a baillés pour y commander
pour son service, et quand vous serez grand, un jour de bataille, vous
serez à la tête de l'armée, au devant de papa, avec votre compagnie
de gendarmes.»—_Qu'est-ce que tête?_—«Monsieur, c'est le devant de
l'armée qui regarde les ennemis.» Il répond en s'animant: _J'y serai
devant papa avec ma compagnie de gendarmes, et mes chevau-légers seront
devant moi, puis nous irons tuer tous les ennemis._
_Le 7, samedi._—Comme Mme de Montglat lui donne sa chemise, elle
lui demande: «Monsieur, quand vous serez hors d'avec moi et entre
les mains des hommes, et que j'aille quelquefois à votre lever, me
permettrez-vous de vous donner votre chemise?» Il lui répond: _Ne
parlons pas de cela, Mamanga, je vous en prie; il me semble que j'y
suis déjà!_—A cinq heures, mené aux jardins, il voit une femme qui
mangeoit du pain bis de la concierge du portail de la chaussée, en
veut, en mange un gros morceau. Ramené, M. l'aumônier demande à Mme
de Montglat pour le faire voir à quelques chanoines de Saint-Quentin:
_Mais, Mamanga, mon aumônier ne parle jamais que de chanoines et que de
moines!_ dit-il, hoignant et hochant la tête.
_Le 8, dimanche, à Fontainebleau._—Il écoute, en mangeant lentement,
la musique des luths et des voix avec transport; aucune chose
n'arrêtoit tant son esprit que la musique. Il va en sa chambre, se
fait donner sa trompe, que M. de Montbazon lui avoit donnée, va en la
galerie, s'amuse à sonner ce qui est de la chasse, parlant dans sa
trompe sans souffler.
_Le 10, mardi._—On lui dit que M. Birat étoit revenu de Montargis, il
s'en réjouit, l'envoie querir, l'attend avec impatience; il étoit de
ceux qui le faisoient jouer.—Étudié à contrecœur, après avoir bien
marchandé.
_Le 11, mercredi._—M. Caulet, chirurgien aux chevau-légers du Roi, lui
a coupé les cheveux en homme.
_Le 14, samedi._—Il pleure fort sur ce qu'il voit pleurer Mme de
Montglat pour les mauvaises nouvelles de son mari, qui étoit mort[415].
M. de Souvré le fait étudier; ce fut la première fois.
[415] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat sur la mort
de son mari. (_Lettres missives_, tome VII, page 316.)
_Le 15, dimanche._—Mené sur la chaussée, où il voit M. du Brocq
voltiger sur un cheval. Il demande d'aller voir _Mamanga, mais je veux
pas qu'elle pleure_. Il y va: _Bonsoir Mamanga, je veux pas que vous
pleuriez, riez_; il la veut emmener pour coucher en sa chambre.
_Le 17, mardi, à Fontainebleau._—Il ne veut point que M. Guérin le
serve (à souper), pour ce qu'il avoit touché à Mlle de Vendôme pour
l'asseoir à table; il se y opiniâtre. L'on vient à parler du tonnerre,
qui le jour précédent, sur les trois heures, étoit tombé à Moret dans
la chambre où M. le comte de Moret, âgé de deux mois et demi, étoit
entre les bras de sa nourrice, près de la fenêtre, où il entra sans
offenser personne. Je dis que la chambre étoit pleine d'opiniâtres; il
ne dit mot, mais incontinent après dit: _Guérin, prenez la serviette,
servez-moi._
_Le 18, mercredi._—J'allai à Moret voir M. le comte de Moret, qui se
portoit bien et avoit été miraculeusement sauvé du tonnerre, qui entra
par les fenêtres de sa chambre, du côté du midi, à deux pas près de
lui, étant dans les bras de sa nourrice.
_Le 21, samedi._—A onze heures dîné; il demande de la tisane de Mlle
de Vendôme à boire, M. Guérin lui dit que c'étoit du vin: _Bien,
c'est tout un, donnez-m'en_, et il me regarde, et me commande de lui
en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal».—_Papa
le veut._—«Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui». Il commence
à s'échauffer de colère: _Vous êtes un homme de neige, vous êtes
laid!_—«Oui Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous
feroit mal». Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de
colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout
à fait.» Je pars, et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs
fois vers moi, et après plusieurs refus je retourne. Il dit qu'il
est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera,
demande à boire. On lui sert de son breuvage, dont il ne vouloit
pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin; il
en vouloit, je lui résiste encore: _Je vous aime point, vous êtes
un bel homme de neige._—«Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en
irai le lui dire».—_Je m'en soucie bien._—«Bien donc, Monsieur,
puisque je ne vous sers plus de rien, adieu, je m'en vais tout à bon
trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y
retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient
en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois;
on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: _Ho! son carrosse
est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris!_ Mme de Montglat
le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans
dire mot; il s'en vient enfin à moi: _Je vous prie, ne vous en allez
pas!_—«Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous,
puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé; je ne y
sers plus de rien».—_Je ferai plus_; et la paix fut faite. Sur les
trois heures Boileau, son violon, se présente pour le faire danser, il
lui dit des injures, et le veut frapper; Mme de Montglat l'aperçoit,
elle le fait prendre et tenir par Boileau, et il fut fouetté.—Mme la
comtesse de Moret le vient voir.
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Il se réjouit d'aller à
Saint-Germain, sur la nouvelle qui en étoit venue de la part de la
Reine.
_Le 24, mardi._—Il va en la galerie, s'y joue, s'y amuse, va chez
sa nourrice, et à trois heures y a goûté, puis écrit; en écrivant M.
Boquet (mari de sa nourrice) crioit après _Pataut_, son chien, pour ce
qu'il faisoit du bruit pendant que Monseigneur écrivoit: _Hé! Boquet,
savez-vous pas que c'est une bête, quelle n'a point de raison?_
_Le 25, mercredi._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant d'Italie pour
l'accord du Pape et des Vénitiens, vient voir le Dauphin.—Mme de Moret
lui avoit envoyé un navire; il disoit qu'étant à Saint-Germain il le
mettroit sur la rivière, et le feroit tout charger de lapins.
_Le 27, vendredi._—Ayant appris par le capitaine des mulets du Roi
qu'il avoit amené les mulets pour aller à Saint-Germain; il presse que
l'on serre ses habits, que l'on fasse les coffres.
_Le 28, samedi, à Fontainebleau._—MM. de Souvré et de Béthune
arrivent pour le conduire à Saint-Germain; aussitôt il va en sa
chambre, et disoit par celles où il passoit: _Je m'en vas détendre ma
chambre, Mousseu de Souvré est venu._ A six heures et un quart soupé,
il se ressouvient, en parlant de Crosne, d'un grand cabinet rond,
découvert, où il avoit passé il y avoit deux ans dix mois[416] disant:
_C'est là où nous fîmes le corps de garde_; il étoit vrai.
[416] Le 10 novembre 1604.
_Le 29, dimanche, voyage._—A une heure et demie il est entré en
carrosse à la cour du Cheval-Blanc, et est parti, accompagné de M.
d'Orléans en litière, Madame et Mme Christienne en litière, Mlle de
Vendôme en litière; et dans son carrosse de M. et de Mlle de Verneuil
et Mme de Montglat, sa gouvernante; MM. de Souvré et de Béthune à
cheval. A trois heures et un quart goûté dans la forêt, à la table du
Roi. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, il se joue en sa chambre
chez M. de la Grange. MM. de la ville et le lieutenant général le
viennent saluer, lui font présent de pièces de pâtisserie et de leur
vin. Il va voir chez un plombier, près du pont, des moulins où il y
avoit une pompe qui donnoit de l'eau à une petite grotte; M. de Souvré
le y mena; il fut ramené à pied par la ville.
_Le 30, lundi, voyage._—Parti de Melun à midi, il arrive à deux
heures et demie à Lourcine, où il a goûté, passe par le pont de
Villeneuve-Saint-Georges, et arrive à Crosne à cinq heures et un quart.
Mené au jardin, il se promène partout, passe sur le pont, qui tourne
sur un pivot, fait abattre des prunes.
_Le 31, mardi, voyage._—On le mène au logis de M. Gobelin; on lui
fait voir la fontaine, le jardin; il part à huit heures trois quarts,
il est mené à Charenton, chez M. Cenami, gentilhomme lucquois; parti à
une heure et demie, il entre à Paris par la porte Saint-Antoine. MM. de
Guise, de Nemours, d'Aiguillon et de Sommerive le viennent saluer et
le conduisent jusques à la porte Saint-Honoré, où ils rencontrent M.
le prévôt des marchands (Sanguin, sieur de Livry) et les échevins, qui
lui font la réception; hors la porte ces messieurs prennent congé de
lui. Il est mené jusques au Roule, où, sous un ombrage, sans descendre
de carrosse, il a goûté à trois heures et un quart. Il passe le pont de
Saint-Cloud, porté sur les bras par M. de Courtenvaux (on racoustroit
le pont); il arrive à Saint-Cloud en son logis, chez M. de Gondi, à
cinq heures et demie.
_Le 1er août, mercredi, voyage._—A deux heures et demie parti de
Saint-Cloud, il passe par la levée; il se rencontre un grand bateau qui
montoit et qui traînoit, attaché, un petit bateau que les bateliers
dirent avoir fait faire pour lui; il commande de le descendre au Pecq,
et arrive à Saint-Germain-en-Laye à quatre heures et un quart.
_Le 2, jeudi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de sa nourrice,
puis descend en son ancienne chambre, où il s'amuse. M. Nicolaï,
premier président des Comptes à Paris et Mme des Essars[417] le
viennent voir. Quelqu'un lui demande: «Monsieur, qui est cette belle
dame?» Il répond en souriant: _C'est la femme de Mousseu de la
Varenne_; il l'avoit vue quelquefois à Fontainebleau et conduite par M.
de la Varenne.
[417] Charlotte des Essars, une des maîtresses du Roi.—Voy.
_Lettres missives_, tome VII, pages 138 et 510.
_Le 5, dimanche._—Il bégaye en parlant, se fait coiffer en paysanne
pour jouer une comédie, ayant une épée à son côté.
_Le 7, mardi._—Mené au palemail, il va jusques à la chapelle, fait
mener ses petits tombereaux, remuer et transporter de la terre,
ordonne, commande, se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma
chambre, où il s'amuse à la fenêtre, et y prenoit plaisir à voir
travailler les charpentiers et les autres ouvriers, puis entre en
mon étude, demande à écrire, écrit son nom _Lois_, puis me demande:
_Comment faut-il écrire roi?_ Je le lui montre, il y ajoute un _s_,
disant: _Velà Rois_[418].
[418] Héroard a conservé ce papier griffonné.
_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au palemail, il se fait
mettre dans son petit carrosse découvert jusques à la chapelle, où
il entend la messe faisant des gambades sur son carreau. Il va à son
carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit
Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Indret, son joueur
de luth, qui le menoit: _Je veux être le valet de pied, mais le dites
pas._ Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et
marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler _le petit Louis_. Mené
en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages
et deux garçons de la chambre, auxquels il commande, leur fournit la
besogne et se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, me
demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met
à faire _Dondon_, sa nourrice; comme il faisoit le nombril, il tire ce
qui est plus bas, et l'ayant fait, dit: _Et velà ce que je veux pas
dire_[419].
[419] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 11, samedi._—M. de la Luzerne, le jeune, le vient saluer; il lui
montre ses armes. Mené à la chapelle du parc, il y entend la messe
ayant son papier et sa plume à écrire; il falloit quelque chose pour
contenir son esprit. Au sortir de là il s'amuse à faire paver l'allée
d'une maison qu'il avoit faite les jours auparavant, y travaille et
apporte lui-même [ce qu'il faut]; on ne l'en peut tirer jusques à ce
que je lui dis qu'il falloit que les ouvriers allassent dîner. Le page
de Mme de Montglat, Maisonrouge, demandoit de l'argent, menaçoit de
ne revenir plus; le Dauphin lui dit: _Venez ce soir; savez-vous pas
qu'on paye les ouvriers le samedi au soir?_ Il s'amuse à ses outils
de menuiserie, va en la chambre de Mme de Montglat, la prie de lui
donner un grand cabinet d'Allemagne qu'elle avoit; elle le lui donne,
il ne veut point ouïr parler de donner le sien, qui étoit petit, à Mme
de Vitry, qui le lui demandoit. A neuf heures dévêtu, mis au lit, il
s'amuse à crayonner avec du rouge fort proprement et dextrement.
_Le 12, dimanche, à Saint-Germain._—Il monte en la chambre de sa
nourrice, qui étoit accouchée le matin, puis entre en la mienne,
s'amuse à la fenêtre qui regarde le préau à parler aux passants, et
leur demande: _Qui êtes-vous? où allez-vous?_ Il fait sauter, courir,
danser sur le pont de la chapelle des pauvres garçons, puis à la fin
leur jette quatre grands blancs attachés à une pierre.
_Le 13, lundi._—Il va à la chambre de la Reine, où il fait faire du
feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton,
du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à
la collation, y fait monter Mlle de Vendôme. Il s'amuse à peindre en
crayon, n'en peut sortir.
_Le 14, mardi._—On lui dit que M. de Verneuil arrive[420]; le voilà
de courir jusques au pied de l'escalier avec grandes exclamations
et glapissements de joie; il en étoit tout transporté, l'embrasse,
lui demande: _Avez-vous soupé?_—«Non, mon maître.»—_Allez-vous-en
souper_, lui dit-il, faisant le maître et l'honneur de la maison.
[420] La marquise de Verneuil avait demandé au Roi de garder
ses enfants pendant quelques jours auprès d'elle. Voy. _Lettres
missives_, tome VII, pages 319, 328, 333 et 338, et la lettre de
Malherbe à Peiresc du 3 août 1607.
_Le 16, jeudi._—En prenant son bouillon dans son écuelle de
porcelaine, on lui louoit la porcelaine; je lui dis que le Grand-Turc
buvoit dans des vases de porcelaine: _Ho!_ dit-il, _je veux plus
prendre du bouillon là dedans_, et il repousse son écuelle.—«Monsieur,
lui dis-je, c'est pour ce que le Grand-Turc est un grand prince et
qu'il n'y a que les rois et les grands princes qui en usent.» Il
revient à soi, la reprend et me demande: _Papa s'en sert-il?_—«Oui,
Monsieur.»
_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; levé avec impatience
de faire déménager pour aller à Noisy[421], à cause de la peste qui
depuis avoit été découverte sur une femme, au-dessus du cimetière, ce
dont on avoit averti le Roi, qui étoit à Monceaux; il dépêcha M. de
Frontenac, qui arriva le jour précédent à quatre heures et demie après
midi, portant commandement d'aller à Noisy. Il presse de charger, va
lui-même en sa chambre, où il aide à emballer un matelas; jusques à
trois heures c'est une perpétuelle inquiétude et soin, pour faire
partir le reste des bagages qu'il voyoit en la cour, du dessus de la
terrasse; il descend, remonte, est mené en la chapelle à cause du
chaud. Enfin, parti de Saint-Germain à cinq heures, M. de Frontenac
étant revenu de Poissy, et à son arrivée ayant reçu nouvelles du matin
à dix heures, de Monceaux, de la maladie du Roi. Le Dauphin arrive,
fort gai et ne faisant que chanter, à Noisy, à six heures et demie.
Aussitôt qu'il est descendu il demande d'aller au jardin, y est mené,
va partout. Amusé jusques à neuf heures, dévêtu, mis au lit, Mme de
Montglat lui dit que l'on alloit à la chapelle prier Dieu pour papa:
_Et pour moi aussi, Mamanga_, dit-il promptement et d'affection[422].
[421] Le château de Noisy-le-Roi, près de Versailles, appartenait
alors au cardinal de Gondi.
[422] Le Roi avait écrit à Sully de Monceaux, le 15 août: «Mon
ami, sur l'avis que je viens tout présentement de recevoir de
Mme de Montglat, comme la peste est à Saint-Germain-en-Laye,
je vous dépêche Frontenac, par les mains duquel vous recevrez
cette-ci, en poste, pour vous dire que je mande à Mme de Montglat
de mener mon fils à Noisy avec mes autres enfants. Mais pource
qu'il n'ont pas de litières, carrosses ni charrettes pour les
mener et porter leur équipage, je vous prie de leur en envoyer le
plus promptement que vous pourrez afin qu'ils partent aussitôt;
car en telles choses la diligence est requise.» Henri IV tomba
malade deux jours après. «Ce mois d'août fut extrêmement chaud
et sec, dit Lestoile; les melons donnent des cours de ventre et
dyssenteries dont plusieurs étant atteints en sont fort malades,
entre autres le Roi, qui s'en trouva si mal d'un, et tellement
affoibli qu'on douta (sans dire mot) de sa santé.... Un docteur
de Sorbonne fit en ce temps _le procès du melon_ à cause du
mal qu'il avoit fait au Roi.» (_Registre journal de Henri IV_,
édition Michaud et Poujoulat, tome I, 2e partie, page 434.)
_Le 18, samedi, à Noisy._—A huit heures et demie déjeûné; il me dit:
_Allons promener, mousseu Héroua; voulez-vous bien que je vous montre
la grotte._ Il me va montrant tout ce qu'il avoit vu le jour précédent,
ayant remarqué jusques aux moindres choses. Ramené, et à neuf heures
mené à la chapelle. A cinq heures mené au parc puis au jardin; à six
heures trois quarts ramené, il veut hausser le pont levis. Mme la
marquise de Ménelay[423] le vient voir. Dévêtu, mis au lit, il donne le
mot à MM. de Mansan et de la Court: _Saint Jacques._
[423] Claude-Marguerite de Gondi, fille d'Albert de Gondi, duc
et maréchal de Retz, veuve de Florimond de Hallwin, marquis de
Maignelais; morte en 1650, à l'âge de quatre-vingts ans. Dix
jours plus tard, le 28 août, le Dauphin s'amuse à copier son
portrait.
_Le 19, dimanche, à Noisy._—M. du Tost, mari de la nourrice de Madame,
lui apporte une pie-grièche qu'il avoit dressée à voler le moineau;
il se fait donner son gant de fauconnier, la prend sur le poing, et,
dans la salle haute, la lâche fort à propos après un moineau, lui en
fait voler deux. Il veut aller aux Cordeliers ouïr vêpres; sur la
fin la patience lui échappe, et il s'en va aux orgues, puis remonte
au château, prend la pie-grièche, lui fait voler un moineau en la
salle. L'on présentoit la collation à Mme la marquise de Ménelay; Mlle
de Ventelet dit au Dauphin: «Monsieur, que n'allez-vous? on y fait
collation.»—_Ho! Mamanga, mousseu Héroua y sont; ils ne feroient
que me gronder, j'aime mieux y aller pas_; c'est qu'il craignoit
d'être contrôlé devant Mme la marquise. Mené au parc, où il se fait
porter du papier et de l'encre pour y écrire une lettre au Roi par M.
de l'Isle-Rouët. A six heures et demi soupé; il va sur la première
terrasse hors la cour, danse avec les filles, leur dit des chansons
grasses, puis tout riant les quitte et danse avec M. de Verneuil, M.
de Mansan, M. de la Court et moi; il chante: _En revenant de cette
ville_, etc., on ne l'en peut tirer.
_Le 24, vendredi, à Noisy._—Il lui prend humeur de vouloir aller
à la chasse, commande à M. de Ventelet: _Tetay, faites atteler le
carrosse, je veux aller à la chasse. Taine, faites tenir prêts les
oiseaux_; il commande sérieusement et avec action et passion. A quatre
heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse (c'est
la première fois), est mené aux environs du moulin de pierre allant
vers Versailles[424], voit prendre près de lui un levraut avec deux
lévriers, cinq ou six cailles à la remise chassées par le haubereau, et
deux perdreaux, dont un pris par son épervier; l'on vit un grand renard
qui se sauvoit vers le moulin. Ramené à six heures trois quarts, il
raconte en soupant ce qu'il a vu de la chasse. Mme de Vitry lui vient
porter un bouquet, disant que demain est Saint-Louis, sa fête, et qu'il
faudra qu'il paye sa tarte pour tous; il s'en met en colère, et la
chasse de sa chambre.
[424] Il est curieux de voir Louis XIII enfant chasser au vol
pour la première fois, sur l'emplacement du grand parc actuel de
Versailles, à peu de distance de l'endroit où plus tard, attiré
par le même goût, il devait faire construire le château agrandi
depuis par Louis XIV.
_Le 25, samedi._—On lui apporte morte sa pie-grièche, où il prenoit
fort grand plaisir; il ne s'en émeut pas beaucoup, mais lui fait
ôter la longe et les sonnettes, disant froidement: _Ce sera pour une
autre_, encore qu'en son âme il en fût marri, mais ne vouloit pas faire
paroître son déplaisir.
_Le 26, dimanche._—Il presse M. de Ventelet pour lui faire porter la
tarte qu'il avoit commandé de faire pour sa fête Saint-Louis, que Mme
de Montglat avoit remise à ce jour d'hui, parce que le jour précédent,
qui étoit la Saint-Louis, elle faisoit faire un service aux Cordeliers
pour la quarantaine après le décès de M. de Montglat.
_Le 28, mardi._—Il s'amuse à crayonner, fait cette copie[425] de
Mme la marquise de Menelay, fille de feu M. le maréchal de Retz, sans
aide aucune.—Il va à la ferme, trouve des petits enfants du fermier,
s'amuse à les entretenir, puis leur donne de l'argent.
[425] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
impériale; il a été reproduit dans le _Magasin pittoresque_,
année 1865, page 214. _Voy._ au 18 août précédent.
_Le 29 août, mercredi._—Mené aux jardins du côté de Bailly[426], il
visite tout, monte à la grotte. A neuf heures mis au lit, il entre en
mauvaise humeur; Mme de Montglat lui montre des verges: _Hé! Mamanga
pardonnez-moi_, et se prend à pleurer. Mme de Montglat lui dit: «Ne
pleurez point.»—_Vous me voulez fouetter, et vous voulez pas que je
pleure!_ Il continue, et est fouetté.
[426] Aujourd'hui ferme et village de l'arrondissement de
Versailles.
_Le 5 septembre, mercredi, à Noisy._—A dix heures le Roi arrive;
il lui va au devant, le rencontre hors du pont-levis; à onze heures
trois quarts dîné avec le Roi; il mène le Roi se reposer sur son
lit. A quatre heures et demie le Roi part pour s'en aller coucher à
Villepreux[427], le Dauphin pleure; on le met dans le carrosse de Mme
de Montglat, et il suit ainsi le Roi jusques près de Villepreux, où
il vouloit aller avec le Roi, vers lequel il envoya M. de la Court,
exempt au corps et servant près de lui, pour savoir s'il lui plaisoit
pas de lui permettre d'aller à Villepreux. Il rapporte que le Roi ne
le veut pas: _Hé! je le veux moi_, dit-il impérieusement; _touche,
carrossier, touche!_ L'on fait insensiblement tourner le carrosse vers
Noisy, lui faisant croire qu'il alloit à Villepreux, de façon que se
voyant près de Noisy il entre en colère, accuse M. de Verneuil, qui
étoit dans le carrosse, au cul des chevaux: _Ha! c'est féfé Véneuil qui
l'a dit au carrossier; fouettez-le, Mamanga, et je vous promets que
jamais je ne serai opiniâtre._ Enfin il arrive à Noisy; l'humeur lui
passe.
[427] Villepreux, comme Noisy, comme Saint-Cloud, comme
Versailles, appartenait au cardinal Henri de Gondi, qui tenait
ces héritages de son père le maréchal de Retz.
_Le 6, jeudi, à Noisy._—Le Roi arrive de Villepreux, l'envoie querir
et mener au Cordeliers; dîné avec le Roi; il va en la chambre de
Madame, s'y joue devant le Roi, qui à onze heures trois quarts part
pour aller courir le cerf et coucher à Villepreux; il pleure fort pour
le départ du Roi.
_Le 8, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac. Mené dehors, il
s'amuse à la petite grotte sèche, à l'entrée du parc. Mis au lit, il me
commande de lui montrer ma montre, de monter la sonnerie, demande la
raison des mouvements, veut savoir tout.
_Le 10, lundi._—MM. de Souvré, de Béthune, baron de Lux, de Gondi, le
viennent visiter, et, peu après, le cardinal Barbarini, nonce du Pape,
qui s'en retournoit à Rome. Mené aux parterres du côté de la grotte,
il se joue dans la salle qui est dessus, sort, entre, court, n'en peut
partir.—L'on parloit d'un mulet sur lequel un des officiers étoit allé
aux champs: _Il a des cors aux pieds_, dit le Dauphin; c'est qu'il
avoit le boulet enflé: il savoit et remarquoit tout.
_Le 11, mardi._—Le sieur du Glast, gentilhomme anglois, écuyer du
prince de Galles, le vient visiter de la part de son maître, avec une
couple de petits pistolets qu'il lui envoie, accompagnés d'une lettre
dont la teneur ensuit:
Monsieur et frère, le Roy mon père envoyant un des miens vers
Sa Majesté, je luy ay commandé vous saluer de ma part, vous
présentant deux petits bidets lesquels j'ay pensé qu'auriez
agréables pour l'amour de moy, qui vous supplie croire qu'il
n'est aucun plus desireux d'estre favorisé de vos bonnes grâces
et de rencontrer quelque digne sujet pour les pouvoir mériter
que celuy qui s'est voué vostre très-affectionné frère à vous
servir.