Caractère moqueur du Dauphin.—Le gâteau des Rois.—Mme
de Montglat et Mlle d'Agre.—Première signature du
Dauphin.—Comment se tient le Roi.—Lettre au Roi.—_La
Saint-Jean des choux._—Lettre du Roi.—Dessins et peintures
du Dauphin.—Présent de l'archiduchesse d'Autriche à
Madame.—Oraison du Dauphin.—Présents que lui fait M. de
Brèves.—Le Roi joue à la paume avec le Dauphin.—Le peintre
Dehoey.—Première leçon de latin.—Lettre de l'Électeur
palatin.—Le Dauphin à la cérémonie de la Cène.—M. de
Guise.—Naissance du duc d'Orléans; son thème de nativité.—M.
de Sully.—Apparition d'un aigle; geste du duc d'Orléans et
augures que l'on en tire.—Les quatrains de Pibrac.—Goût
croissant du Dauphin pour la musique et le dessin.—Decourt
fait de nouveau son portrait.—Vêtement d'été.—Accouchement
de la comtesse de Moret.—La reine Marguerite.—Relevailles
de la Reine.—Antipathie pour les Espagnols.—Paillardise
du Roi.—Produits de la poterie de Fontainebleau.—Portrait
en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré.—Danse
d'Égyptiens ou bohémiens.—Rancune du Dauphin contre son
page.—Réception d'un ambassadeur turc.—Ordres du Roi pour
donner le fouet au Dauphin.—Mort de M. de Montglat.—Le
comte de Moret sauvé du tonnerre.—Départ pour Saint-Germain,
passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à
Saint-Germain.—Mme des Essars.—Familiarités du Dauphin.—La
peste à Saint-Germain; départ pour Noisy.—Caractère dissimulé
du Dauphin.—Le Roi à Villepreux.—Lettre et présent du prince
de Galles.—Histoires tirées de la Bible.—Portrait du père du
Roi.—Peu de goût du Dauphin pour la danse.—Il entre dans sa
septième année.—Portrait de Louis XII.—Lettres de la famille
ducale de Toscane.—Incendie à Noisy.—Services d'Héroard sous
Henri III.—Premier seing valable du Dauphin.—Portrait de Du
Guesclin.—Le duché de Milan.—Peu de goût du Dauphin pour
l'étude.—Lettre au Roi.—Le ballet des lanterniers.—Retour à
Saint-Germain.—Baptême de M. et de Mlle de Verneuil.—M. de
Cési.—Le livre de Vitruve.
_Le lundi, 1er janvier, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, il se moque d'une femme de village qui étoit fort bossue,
en ricane; sur la fin de la messe il va et revient, et retourne près
de son aumônier qui la disoit, le contrefait en riant.
_Le 2, mardi._—A deux heures mené au delà du grand jardin, du côté de
main gauche, environ cent pas allant à la Mi-Voie, pour y planter le
premier arbre de ceux que le Roi y vouloit faire planter; c'étoit un
tilleau.
_Le 3, mercredi, à Fontainebleau._—En dînant il entretient, comme une
grande personne, maître Martin, preneur des renards du Roi, sait le nom
de ses chiens.
_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre le vient voir, allant à
la Cour. Après souper il joue aux poules et au renard contre M.
de Belmont. En jouant M. le Chevalier appelle M. de Belmont son
lieutenant. Il le regarde en colère, songe, puis le veut frapper,
lui veut jeter les poules qu'il ramasse, puis l'échiquier. M. de
Belmont, qui étoit lieutenant de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur,
pourquoi voulez-vous le frapper?»—_C'est parce qu'il vous a appelé son
lieutenant, et vous êtes à moi._—«Mais, Monsieur, il ne le faut pas
battre pour cela.»—_Ho! mais c'est qu'il veut tout!_
_Le 5, vendredi._—A six heures il se assied à table; on lui coupe un
gâteau de massepain pour lui et pour Madame et Mme Christienne; il
fut le roi pour la première fois. Il avoit envie de manger sa portion
de gâteau et celle de Dieu; Mme de Montglat lui dit: «Si vous voulez
manger celle de Dieu, il faut donner de l'argent.»—_Bien, qu'on en
donne_, répond-il promptement; _Tétai_ (M. de Ventelet), _donnez de
l'argent_.—«Monsieur, combien?»—Il songe: _Cinq écus_. Il fut baillé
cinq quarts d'écu à M. l'aumônier, qui furent après rendus. Bu à
reposées, il prenoit plaisir à faire crier: _Le Roi boit_ par Madame.
_Le 6, samedi._—Il va aux petites fontaines, où il fait rompre la
glace, se y joue à la casser à coups de poing. A six heures et un quart
on lui coupe un gâteau, il est fait le Roi; soupé de sa part de gâteau,
il ne veut point que l'on crie: _Le Roi boit_, le fait défendre à M.
de Verneuil.
_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Il prend un grand luth, fait que
Indret met ses doigts sur les touches et lui il pince les cordes; il va
aux cadences, joue et chante: _Ils sont à Saint-Jean d'Anjou, les gen,
les gen, les gendarmes_, etc. Il touche la bergamasque, la sarabande,
les cloches, puis se va jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la
chambre, feignant que le tapis fut la mer; M. le Chevalier faisoit
comme lui.
_Le 8, lundi._—Il va à la salle du bal, où il avoit fait venir deux
épousées du village, les regarde danser, se moquoit de leur danse.
A dix heures et un quart, dévêtu; mis au lit, prié Dieu; il demande
quand c'est qu'il aura un haut-de-chausses? Mme de Montglat lui dit que
ce seroit quand il auroit huit ans.—_Comme féfé Chevalier?_—«Oui,
Monsieur.»—_Je suis vieux!_—«Oui, Monsieur, vous avez six
ans.»—_Quand aurai-je huit ans?_—«Dans deux ans et demi.»—_Je suis
plus vieux que ma sœur, je suis venu le premier, puis ma sœur, et ma
petite sœur est venue à la queue._—«Et l'enfant qui viendra après,
que vous sera-il?»—_Ce sera mon frère._
_Le 9, mardi._—Il se fâche contre sa nourrice, la frappe, va prendre
sa pique, la poursuit pour l'en frapper de la pointe, en est après
marri, est bien empêché à faire la paix; il la fait enfin, et promet de
ne la battre plus. A huit heures trois quarts déjeûné; il ne veut point
que l'on fouette en sa présence deux garçons, Pierrot et Champagne:
_Mamanga, jetez les verges au feu, elles sécheront_. Mené à la chapelle
de la salle du bal, puis au jardin du Tibre, le long des palissades
hautes, il dit: _Je n'ai jamais passé ici_. Il se fait entretenir des
chiens que j'avois à Vaugrigneuse, demande s'ils prennent bien le
loup. A deux heures monté en la chambre de sa nourrice, il va voir M.
de Verneuil, qui étoit enrhumé, puis descend en la petite chambre du
demi-pavillon qui étoit sur la terrasse, où étoit Mme de Montglat, où
il a goûté. Puis il va en ma chambre, regarde jouer à la paume, où il
se prenoit outrement à rire d'un qui jouoit, qui étoit fort laid et ne
portoit que des caleçons qui étoient justes aux cuisses.
_Le 10, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à la poterie, fait prendre
des pièces, est soigneux de les faire payer à mesure qu'il les prend.
_Le 11, jeudi._—Peigné, coiffé dans le lit, à bâtons rompus par sa
nourrice; Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient, et lui dit:
«Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je reviendrai,
vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait; elle lui dit
encore: «Je m'en vais pisser; si vous n'êtes peigné et coiffé quand je
reviendrai, vous aurez le fouet.» Il dit tout bas: _Ha! qu'elle est
vilaine! elle dit devant tout le monde qu'elle va pisser; velà qui est
bien honnête, fi!_ Ce monde c'étoit Montailler, tailleur de Mme de
Montglat, et Champagne, l'un de ses laquais. Mlle d'Agre[373] parloit
tout bas à l'oreille de Mme de Montglat, le Dauphin lui dit: _D'Agre,
que ne parlez-vous tout haut? Vous parlez bas comme si vous étiez
malade, et vous parlez si gaiement!_ Comme il étoit vrai, elle parloit
fort gaiement. Il étoit curieux de vouloir tout savoir, écoutoit
tout, et bien souvent n'en faisant pas le semblant. Mis au lit, il se
fait entretenir des chiens comme feroit un grand chasseur, parle en
termes de chasse: _Moucheu Héoua, parlez-moi de Miraude et de Lion qui
prend tout seul les loups_; c'étoit d'une chienne que j'avois, bonne
aboyeuse, et d'un dogue extrêmement furieux, qui prenoit les loups seul
à seul, dans les bois; il étoit à mon cousin, et je lui en avois parlé
sur le jour.
[373] Gouvernante de Mlle de Vendôme et nièce de M. de Frontenac.
_Le 12, vendredi._—Il se joue à remuer ménage et à transporter les
meubles; il se plaisoit toujours à quelque exercice pénible; M. de
Verneuil lui aide. A six heures soupé; je lui dis: «Monsieur, faites
souper Descluseaux avec vous.»—_Je ne veux pas._—«Vous ne l'aimez
donc pas comme vous dites?»—_Si fait, non pas pour dîner._
_Le 13, samedi, à Fontainebleau._—A onze heures trois quarts dîné;
il danse dans sa chaise en mangeant au son du luth et du violon, boit
de même, faisant branler son verre en buvant, s'amuse à tout ce qu'il
voit faire, s'enquiert des choses et de leur usage. Il entretient M. du
Tost, mari de la nourrice de Madame, des oiseaux et sur un tiercelet
qu'il avoit sur le poing; il fouille en sa gibecière, y trouve deux
sonnettes, et les fait tinter.
_Le 14, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il voit danser des
épousées du village. Après souper il voit danser aux chansons d'un
nommé Laforest[374], où il prenoit un extrême plaisir et surtout en
celle qui disoit:
Quand je partis de la ville,
Quand j'en partis, j'en partis.
[374] Soldat aux gardes.
_Le 15, lundi._—A douze heures et demie Madame s'en va dîner; soudain
il lui prend une humeur: _Je m'en vas servir ma sœur_. Il y va en sa
chambre, fait toute la cérémonie: M. le Chevalier étoit gentilhomme
servant, qui mettoit la viande et recevoit les plats que l'on
desservoit; il (le Dauphin) étoit page, et se faisoit nommer Faveroles,
nom d'un page de la chambre du Roi, et il nomme M. de Verneuil,
Pettruce, aussi page de la chambre.—Il vient des violons du bourg, il
se met à danser à toutes danses.
_Le 16, mardi._—Mené en la chapelle, puis en la salle du bal, où
il saute de la première marche du théâtre, de plein saut, jusques
au second carré, franchit le premier, puis danse la sarabande fort
gaiement, allant justement à toutes les cadences du violon; puis
il danse aux branles, où dansoit Laforest, soldat qui lui donnoit
beaucoup de plaisir par ses actions et contenances. Il vient en ma
chambre, et de l'escalier regarde jouer à la paume. A six heures et
demie soupé, dansé; il tance Madame, elle en pleure. Mlle de Vendôme
lui dit: «Monsieur, je m'en vas le dire à Mme de Montglat que vous
faites pleurer Madame;» elle y vient, il s'excuse; Mme de Montglat s'en
retourne, et lui, tout soudain et froidement, prend la main droite à
Mlle de Vendôme et la lui mord bien serré.
_Le 17, mercredi, à Fontainebleau._—Il joue à la balle à la raquette,
fait de bons coups au bond, l'attend avec jugement, entend les termes
du jeu: _Trentain, le jeu, quarante-cinq, passons, velà une chasse,
haussez la corde_, en passant comme il avoit vu faire au jeu de paume.
_Le 19, vendredi._—Indret, son joueur de luth, étoit en la ruelle
du lit de sa nourrice où il fut longtemps à accorder son luth;
l'impatience le prend: _Indret, il y a trois jours que vous accordez
votre luth! jouez!_ dit-il impérieusement, car il attendoit la
musique, qu'il aimoit fort.—Madame étoit allée chez les tailleuses,
qui étoient venues de Paris; on ne l'en pouvoit retirer jusques à
ce que Mme de Montglat lui envoya dire qu'elle avoit à lui bailler
une lettre de la part de M. le prince de Galles; elle part là-dessus
tout aussitôt, descend en la chambre de M. le Dauphin, auquel Mme de
Montglat avoit dit la fourbe. Elle tire de sa pochette une petite
lettre; M. le Dauphin la demande, disant: _Donnez-la-moi, Mamanga, je
la lirai_. Il la prend, l'ouvre et, feignant de lire, prononça haut ces
paroles: _Madame, je m'en vas en Espagne pour voir ma maîtresse, mais
que je revienne je vous apporterai quelque chose de beau que je n'ai
pas vu encore, et je le vous apporterai, car j'ai bien envie de vous
voir_.—Il apprend à faire ses lettres, écrit son nom: _Loys_; ce fut
la première fois; il fut conduit par Dumont[375].
[375] Clerc de la chapelle du Dauphin.
_Le 21, dimanche, à Fontainebleau._—Il est mené au préau, derrière le
chenil, pour y voir lutter des Bretons, de ceux qui travailloient aux
ouvrages du Roi.
_Le 22, lundi._—Il étoit assis et tenoit un genou sur l'autre; Mme
de Montglat l'en reprend, disant que cela le feroit devenir bossu. Il
répond: _Papa le fait bien._ Je lui demande s'il vouloit faire tout
ce que papa faisoit; il répond: _Oui._ Il écrit son exemple suivant
l'impression faite sur le papier, la suit fort bien, y prend plaisir.
_Le 24, mercredi._—Il écrit au Roi gaiement, se veut dépêcher, de
peur, dit-il, que Guérin ne s'en aille; Dumont, clerc de sa chapelle,
lui traça les lettres; il les suivit fort dextrement, et racoustroit là
où il y défailloit quelque chose:
Papa, j'ay grande envie de vou voir, cependan je vou dirai
qu'il y a beaucoup d'arbres plantés. Je sui, Papa, vote tes
humbe et tes obeissan filz et seuiteu.—DAULPHIN.
_Le 26, vendredi._—Il va à la poterie, prend quelques pièces,
commande à Mme de Montglat que l'on les paye; il crioit après ceux qui
s'approchoient près des pièces: _Touchez pas là! ne prenez rien!_—Il
s'amuse froidement à voir jouer une farce où Laforest faisoit le badin
mari, le baron de Montglat faisoit la femme garce, et Indret l'amoureux
qui la débaucha.
_Le 27, samedi._—Il commande au baron de Montglat de masquer et faire
une comédie, et lui dit: _J'en veux être._—«Mais, Monsieur, nous ne
savons que jouer!»—_Vous direz que nous sommes vos petits enfants._ Il
se fait habiller d'une robe de fille et coiffer du chaperon de Mme de
Montglat, et couvrir le visage d'un masque en velours. A huit heures
commence le jeu; il fait son entrée ayant M. le Chevalier avec lui et
deux autres; il danse fort gentiment, hardiment et de bonne grâce, puis
se retire, et revient seulement quand il fallut comparoître. La farce
achevée, il se fait ôter la robe, et danse: _Ils sont à Saint-Jean des
choux_, frappant du pied sur le cul de ses voisins. Cette danse lui
plaisoit.
_Le 28 janvier, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, puis en la salle, où il court par acquit et ne voulut
jamais danser devant des femmes du bourg; il ne se plaisoit point à
donner plaisir à autrui. Après soupé il se fait habiller en fille comme
le jour précédent, et coiffer d'un chaperon de sa nourrice; ils font
une comédie qui fut l'entrée d'une sarabande, puis un petit festin de
confitures. Mis au lit, il est entretenu par le baron de Montglat, qui
devoit partir le lendemain pour aller en Espagne.
_Le 29, lundi._—M. l'aumônier lui faisoit dire les commandements de
Dieu, et quand il fut à dire: «Tu ne tueras point,» il dit: _Ne les
Espagnols? Ho, ho! je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa;
je les épuceterai[376] bien._ L'aumônier lui dit: «Monsieur, il ne faut
pas tuer les Espagnols, ils sont chrétiens.»—_Mais ils sont ennemis de
papa._—«Mais ils sont chrétiens.»—_J'irai donc tuer les Turcs._ Il va
en la salle du bal pour y voir une mariée du bourg, qu'il avoit envoyée
querir pour complaire à Madame, car il ne l'avoit jamais voulu faire:
_Mais, Mamanga, je prens point plaisir à ces filles de village; velà un
beau plaisir!_ Il y danse.
[376] M. Littré adopte comme étymologie du verbe _épousester_: É
pour es.... préfixe, et _pousse_, radical de _poussière_. «Cette
étymologie, donnée par Scheler, est meilleure, ajoute M. Littré,
que celle de _pousser_.» Le Dauphin prononce _épuceter_ qui est
peut-être l'ancienne forme du mot épousseter; on dit encore
familièrement: «Je lui secouerai les puces.»
_Le 31, mercredi._—Dîné en chantant, se jouant et mouvant; il
nomme les valets de nous tous. Je lui dis qu'il ne savoit pas le
nom du mien.—_C'est Nicolas_; il étoit vrai.—«Comment s'appeloit
celui que j'avois auparavant?»—_Grand nez_; il le souloit ainsi
nommer à cause de son grand nez.—«Mais, Monsieur, il s'appeloit
autrement?»—_Légier_; il étoit vrai, et y avoit trois ans qu'il ne
me servoit plus.—«Monsieur, comment s'appelle le valet de Bompar?»
(C'étoit le page du Dauphin).—_Je sais pas_; puis tout à coup: _C'est
madame sa personne_, pource qu'il n'en avoit point. Je ne sais qui il
ne connoissoit point. A souper il se fait entretenir des chiens de mon
cousin, dont je lui avois parlé, qui étoient trois dogues: _Lion_,
_Come_ et _Grainbon_, et _Miraude_ qui étoit à moi; il demande ce
qu'ils savent faire et ce qu'ils ont fait, et quand _Miraude_ aura ses
petits.
_Le 2 février, vendredi, à Fontainebleau._—M. Guérin, apothicaire du
Dauphin, arrive de Paris qui lui apporte une lettre du Roi, écrite et
contrefaite de la main du Roi par M. de Loménie, secrétaire d'État et
du cabinet, qui lui fut lue par Mme de Montglat en ces termes, faisant
réponse à celle qu'il lui avoit écrite aussi par M. Guérin:
Mon fyls, Guerin me rendant une lettre ma dyt de vos nouuelles
et que atandant ma venue uous aués byen du soyn de mes jardins
et de mes plans, de quoy iay esté fort ayse. Je luy ay commandé
en vous randant cete-cy de vous dyre des myennes et de maman
la Roine; que iespere vous voyr yncontynant après la foyre
Saynt-Germayn, en laquelle je feray achepter des petytes
besongnes[377] pour vous iouer, lesquelles ie vous porteray
quant et moy pourueu que vous maymyés byen et soyés byen sage.
Bonsoyr, mon fyls. Ce dernyer de janyuer a Parys. Vre byen bon
pere.—HENRY.
Et au-dessus de la lettre: _A mon fyls le Daufyn_[378].
[377] Henri IV écrivait, le 28 février, à Sully: «Mon ami,
tantôt parlant à vous, j'ai oublié de vous dire comme ces jours
passés, durant la foire Saint-Germain j'ai donné ou joué de la
marchandise jusqu'à la somme de trois mille écus; et pource que
les marchands desquels j'ai eu ladite marchandise me tiennent au
cul et aux chausses, je vous fais ce mot pour vous dire de faire
bailler présentement ladite somme, etc.» On voit que le langage
grossier du Dauphin n'est pas un fait exceptionnel et qu'il parle
comme le Roi, comme tout le monde.
[378] En transcrivant dans son Journal cette lettre, qui ne se
trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_,
Héroard ajoute: «Collationné à l'original escrit comme dessus,
par moy, conseiller et secrétaire du Roy.—HÉROARD.»
_Le 3, samedi, à Fontainebleau._—Il fait coucher avec lui la lettre
que le Roi lui avoit écrite.
_Le 4, dimanche._—Il se fait marquer une lettre pour écrire à la
Reine. M. de Saint-Géran, prenant congé de lui, lui demande s'il lui
plaît qu'il dise à papa qu'il lui envoie quelque chose, il répond: _Ho!
non, il faut rien demander à papa._
_Le 5, lundi._—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien
recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit
que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—_Qui?
ces moines? qu'on fasse venir ces moines?_—dit-il; c'étoient des
moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379].
Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon
basse-contre, le Dauphin répond: _C'est un basse-contre de village._
Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à
Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: _Je suis né au château!_ Mené
au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la
muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le
voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.
[379] Nous ne citons ce mot que pour faire connaître les produits
de la poterie de Fontainebleau.
_Le 6, mardi._—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un
blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien _Pataut_ par Indret[380],
dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf
heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures
qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas
les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que
demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau pour la présenter à
papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.
[380] Joueur de luth.
[381] Héroard a consigné plus haut, le 25 octobre 1605, cette
observation qui caractérise déjà Louis XIII.
_Le 7, mercredi, à Fontainebleau._—Il s'assied et accommode une petite
toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant
auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit
peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement,
attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre.
Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de
l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son
bocage, il dit au petit peintre: _Faites l'acoustrer._—«Monsieur, lui
dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—_Oui, oui._—«Monsieur,
je n'ai point d'argent.»—_Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire
un châssis à mon petit tableau._ Elle lui baille deux quarts d'écu;
il va au peintre, et lui dit: _Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en
un pour en faire un autre._ A quatre heures et demie arriva le sieur
Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse,
infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur
part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les
mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit
autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante,
sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte
Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et
qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme
elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de
diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit
la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.
[382] Madame (Élisabeth de France) avait été tenue sur
les fonts du baptême le 14 septembre précédent par Diane
de Valois, duchesse d'Angoulême, au nom de l'infante
Isabelle-Claire-Eugénie. On sait que le nom d'Élisabeth est le
même que celui d'Isabelle.
_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il dessine un jardin carré,
fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache
lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de
son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de
Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—_Non, Mamanga,
qu'on aille queri le petit peintre_; il aimoit la peinture.
_Le 10, samedi._—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son
livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il
aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par
ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que
tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire,
au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des
pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un
pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant
nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault
de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. _Il faut l'aller
ôter_, dit-il, _de peur que papa ne se fâche_. Il fut volontiers parti
tout à l'heure pour l'aller ôter.
_Le 11, dimanche._—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il
court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au
cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est
longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour
le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture,
valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un
lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.
_Le 12, lundi._—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de
Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même
gaiement: _Dieu doint bonne vie à papa, mon bon ami._ A dix heures et
demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il
court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au
saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré
qu'il coure après vous.»—_S'il vous plaît de lui commander, papa_,
répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui
commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures
il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le
jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et
demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier),
capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de
Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il
veut pas voir danser la mariée?—_Je m'en soucie bien! belle mariée de
village!_ Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un
quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui
étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en
sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre.
A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: _Dieu doint
bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie._ Mme
de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—_Oui._—«Comment
l'aimez-vous?»—_Je l'aime plus que Pataut_ (le chien de sa
nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que
vous-même.»—_Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il
faut aimer des hommes, mais pas soi-même._
[383] Héroard a mis en note, à la marge: _Insignis impudentia._
_Le 13, mardi._—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi.
Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il
baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept
heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le
Roi y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (_sic_).
[384] Servir, en terme du jeu de paume, signifie envoyer la balle
le premier.
_Le 14, mercredi, à Fontainebleau._—Mené par les étuves au Roi, en la
conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris
à huit heures trois quarts.
_Le 15, lundi._—Il est chaussé de chausses de serge jaune qui
montoient jusques à la cuisse; c'est la première fois. A dix heures et
demie mené à la chapelle puis joué en la salle, dansé par contrainte,
pour ce qu'il y avoit deux hommes étrangers, et il disoit qu'il ne
vouloit pas danser pour donner du plaisir, en est en mauvaise humeur,
veut faire danser Mme de Montglat, la frappe, lui donne un grand
coup de poing sur la poitrine. A onze heures trois quarts ramené en
sa chambre, dîné; il dit à son page: _Bompar, allez faire parler le
perroquet tout le long du dîner_. A trois heures et demie goûté. Ma
femme arrive de Vaugrigneuse; il lui fait l'honneur de se lever de sa
chaise, et lui porte au-devant sa main à baiser, lui demandant: _Où est
la petite Oriane?_ C'étoit une petite chienne; on l'envoie querir; il
lui fait mille caresses. Il advient à M. le Chevalier de s'asseoir dans
sa chaise; il le voit, et lui dit: _Otez-vous de ma chaise, féfé_. Il
le dit deux ou trois fois; il n'en faisoit rien; il s'en va promptement
à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, j'aime mieux ma petite sœur
que féfé Chevalier, parce qu'il n'a pas été dans le ventre à maman avec
moi, comme elle, et il est assis dedans ma chaise_.
_Le 16, vendredi._—M. de Cressy disoit à la nourrice du Dauphin que
M. Boquet, son mari, reviendroit de Sens, où il étoit allé, sur la
mi-nuit; elle disoit que non.—_C'est qu'il songe à la coignée_, dit le
Dauphin; le sieur Boquet lui avoit promis de lui rapporter une petite
cognée à son retour de Sens.
_Le 17, samedi._—Il danse avec Madame la volte, la courante. A trois
heures goûté; bu un bon coup dans la coupe d'argent doré que Mme de
Loménie lui avoit donnée. A cinq heures viennent les ambassadeurs des
villes Anséatiques et Teutonique, venant de la Cour et s'en allant en
Espagne.
_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—Il se va promener en la galerie;
Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que
c'est; il répond: _Je sais pas_.—«Monsieur, c'est un léopard.»—_Il
ressemble à de Hoey[385]._ C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il
avoit l'imagination fort bonne. M. de Maleville lui montre une voile
de navire, et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?»—_C'est
pour faire aller le navire, car le vent le pousse._ Il y avoit des H
peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?»—_C'est
un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès._
[385] Claude de Hoey, peintre du Roi.
_Le 20, mercredi._—Il se fait habiller en chambrière picarde, masquée,
se fait nommer Louise, suit Mlle de Vendôme coiffée en bourgeoise,
qui dit que c'est sa chambrière, et se garde de parler de peur
d'être reconnu. M. le Chevalier les conduit, disant que c'est de la
marchandise qu'il emmène du Levant.
_Le 21, mercredi._—Il écrit au Roi par moi[386], lui envoyant la
petite Oriane, chienne de ma femme; en écrivant au Roi, il a demandé
_Si maman lui écriroit pas?_ On lui a répondu qu'elle n'écrivoit qu'au
Roi.—_Papa m'a dit que maman fait force pâtés, mais si elle m'écrit,
encore qu'il y ait des pâtés, je garderai bien la lettre._
[386] Héroard partait pour se rendre à Paris, auprès du Roi.
_Le 22, jeudi._—Il commence à apprendre des mots latins, qui lui sont
appris par M. Hubert, médecin du Roi, venu pendant mon absence.
_Le 23, vendredi._—Il écrit au Roi. A six heures et demie soupé; il
voit jouer une farce à Laforest.
_Le 27, mardi._—A onze heures dîné; il se fait habiller en bergère. A
deux heures et demie goûté, dansé, joué; il entend le tonnerre, va à
Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, faites-moi prier Dieu_.
_Le 28 février, mercredi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il a
pris des cendres.
_Le 1er mars, jeudi, à Fontainebleau._—Il dit que quand il verra qu'il
voudra être opiniâtre, il s'en ira mettre en un coin pour dire son
_Pater_, afin de chasser incontinent le mauvais ange qui le fait être
opiniâtre.
_Le 2, vendredi._—Éveillé à six heures, amusé dans son lit jusqu'à
sept heures et demie; fouetté comme je suis entré en la chambre. J'ai
trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai
rencontré la chambre ouverte. A onze heures dîné; il est venu un
ambassadeur de la part de l'Électeur Palatin[387] qui lui a présenté
une lettre de la part du comte Frédéric, comte Palatin, dont voici la
copie:
Monsieur, je me persuade que vous ne l'aurés point desagréable
si je prens la hardiesse de me servir d'une si bonne occasion
pour vous representer la joye extrême que j'ay de vostre
prospérité et vous donner les asseurances de ma très-humble
devotion à voir fleurir vostre grandeur. C'est, Monsieur, tout
mon desir que d'ensuivre les traces de mes prédécesseurs au
bien et service de la corone de France, et d'esprouver un jour
ceste protestation de mon zèle pour meriter l'honneur de vostre
bienveillance et bonne grâce et demeurer à jamais, Monsieur,
vostre plus humble et très-affectionné à vous faire service.