A quatre heures et demie il va à sa nourrice qui étoit au jardin et
fait caca; elle, par faute de linge, l'essuie avec des feuilles. Le
voilà à crier, à pleurer: _Ha! la vilaine!_ Mme de Montglat arrive
qui demande que c'est?—_C'est Doundoun qui m'a torché le cul avec
des feuilles_, et se retournant vers elle: _Ha! la vilaine_, et il la
frappe d'un petit bout de houssine. Achevé de nettoyer avec un linge
par Mlle de Ventelet, n'ayant voulu permettre que ce fût la nourrice
tant il étoit fâché[334].
[334] Nous ne reproduisons cette scène qu'à cause du mot du Roi
auquel elle donne lieu le lendemain.
_Le 23, samedi, à Cély._—A neuf heures trois quarts parti en carrosse
pour aller à Chailly, sur le bord de la forêt, dîner avec le Roi qui
l'avoit mandé, y étant venu à l'assemblée[335]. Il y arrive à onze
heures. Dîné avec le Roi, de la viande du Roi. Le Roi lui fait tâter
le goût d'une huître cuite: _Bon_, dit-il, _j'en mangerai bien encore
papa_; le Roi l'en refusa. A une heure et demie il part, va à Fleury,
voit toutes les avenues, va au grand canal où on lui avoit fait mettre
une roue de moulin pour lui donner du plaisir; il faisoit hausser et
baisser la bonde alternativement. Ramené à Cély à quatre heures et un
quart; il avoit porté de Fleury une galère de jonchée, le voilà soudain
au canal pour la faire voguer.—M. de la Court lui dit: «Monsieur,
avez-vous pas bien entendu que papa vous a dit qu'il vouloit que
vous apprinssiez à vous laver les mains tout seul et à vous torcher
le cul.—_Oui._—«Que ne lui disiez-vous qu'il ne le torchoit pas
lui-même!»—_Je n'eusse osé, il m'eût donné le fouet[336]._
[335] Au rendez-vous de chasse.
[336] On trouve dans le Journal de Lestoile les vers suivants sur
le Roi et son confesseur:
J'avois toujours bien ouï dire,
Depuis le temps que j'ai vécu,
Que quiconque étoit notre Sire,
De coton se torchoit le c.;
Mais notre Roi, par grand merveille,
De Coton se bouche l'oreille.
_Le 24, dimanche, à Cély._—A dix heures et demie il dit qu'il a faim;
je lui demande s'il vouloit pas dîner: _Non_, dit-il, _je veux attendre
papa_. Le Roi arriva à onze heures et demie; dîné avec le Roi. Il va en
sa chambre, où le Roi se joue à lui. A deux heures et demie parti de
Cély en carrosse, avec le Roi qui le mène à Fleury; amené au moulinet
du canal. A quatre heures le Roi part pour aller à la chasse, et le
Dauphin à Fontainebleau; il arrive à six heures et un quart, va chez
la Reine, est ramené en sa chambre qui regarde l'étang, vers la grande
galerie.
_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—A neuf heures mené à la chapelle,
puis au jardin de la Reine; monté en la chambre du Roi et de la Reine,
puis à onze heures il va dîner avec le Roi en sa chambre. Il ne veut
point de betterave, y ayant tâté; le Roi lui donne du fenouil vert,
il dit qu'il le plantera dans son jardin. Il va chez la Reine, puis
en sa chambre, à une heure se met à la fenêtre du cabinet, commande
aux laquais: _Ne faites point de mal à cette femme_, qui puisoit de
l'eau, se ressouvenant y avoir vu jeter une femme dans la fontaine par
les laquais, au dernier voyage[337]. A quatre heures et demie mené au
grand canal, puis au jardin des canaux, il va voir l'autruche puis
les gazelles; il s'amuse autour de l'eau, voit les ombres dans l'eau
de ceux qui étoient à l'opposite avoir la tête dedans et les pieds
en haut, et dit: _Hé! velà les antipodes!_ Ramené à six heures, il
rencontre le Roi qui le ramène en la chambre de la Reine et souper avec
lui.
[337] Héroard n'a pas parlé précédemment de ce détail.
_Le 26, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le long du canal de l'étang
au grand jardin, s'amuse à la fontaine du Tibre à faire donner et
arrêter l'eau. Mené chez la Reine lui donner le bonjour, puis retourné
en sa chambre. Amusé jusqu'à trois heures et demie à peindre, ayant
fait apporter des couleurs.—M. de Sillery, garde des sceaux, le vient
voir.
_Le 27, mercredi._—Mené à neuf heures trois quarts au jardin des
canaux où il trouve le Roi, il lui donne le bonjour et se y joue
jusqu'à dix heures et un quart. Ramené par le grand jardin à la messe,
puis chez la Reine. Il lui donne le bonjour et, à onze heures et trois
quarts, en sa chambre, dîné.
_Le 28, jeudi._—Se jouant avec un fouet de postillon, il le va passer
sur de la fumée de genièvre et dit: _C'est parce qu'il vient de Paris,
je le passe pardessus le feu_. La peste étoit à Paris.—M. de Souvré
le vient voir et lui dit: «Monsieur, vous aurez aujourd'hui cinq ans,
il ne faut plus être opiniâtre;» il répond gaiement et souriant: _J'ai
tout laissé à Saint-Germain, dans mon cabinet des armes_.—A midi dîné
en la salle du bal avec le Roi.
_Le 29, vendredi._—Mené au jardin des canaux, où le Roi faisoit pêcher
des truites. Il va chez la Reine, s'amuse à écrire disant: _Je ferai
bien d'un o un a_, et il le faisoit.
_Le 30, samedi._—Il prie Dieu, dit ses quatrains de Pibrac et,
à celui où il y a que Dieu, d'un souffle de sa bouche, nous peut
emporter, Mme de Montglat lui remontre que, s'il n'étoit sage, que Dieu
l'emporteroit bien loin, d'un coup de son souffle. _Eh!_ dit-il, _je
m'en retournerois dans le ventre à maman_.—Le Roi lui donne un barbet,
il demande: _Papa, que sait-il faire? Comment s'appelle-t-il?_ le Roi
lui répond: «Il s'appelle _Lion_.» Il l'embrasse et le baise. Mme de
Montglat l'en reprend et lui dit qu'il ne faut point de chiens, qu'il
est si laid.—_J'aime_, dit-il, _tout ce qui vient de papa_.—Soupé
avec le Roi. Il va avec le Roi en la chambre de la Reine, laquelle lui
donne deux pièces de monnoie d'or; ramené en sa chambre, querelle pour
ces pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché
pour les contenter toutes deux; et ses larmes et cris voyant pleurer sa
nourrice[_sic_]; enfin apaisé[338].
[338] _Voy._ au 20 juillet précédent.
_Le 1er octobre, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des
canaux, au Roi, où M. de Vitry emmena la meute de chiens que le prince
de Galles avoit, depuis quelques mois, envoyée à M. le Dauphin[339];
le Roi lui demande: «Mon fils, que lui envoyerez-vous en récompense
de ces chiens?»—_De petits chevaux, mais que ma petite jument les
ait faits._—Il vouloit aller au rut avec le Roi et la Reine; il en
est diverti, est mené au chenil.—Mené au cabinet de la Reine, où
il s'amuse à jouer aux cartes, au hoc; le petit More[340] l'appelle
coquin, il lui jette ses cartes au visage.
[339] _Voy._ au 12 janvier précédent.
[340] Nain de la Reine.
_Le 2, lundi._—A neuf heures déjeuné; M. de Lesdiguières y étoit
présent qui lui promet des armes de Milan. Mené au jardin des canaux,
Ange Cappel, sieur du Luat, lui fait la révérence, lui dit qu'il est
son très-humble serviteur; le Dauphin l'ayant vu un peu retiré dit:
_Mamanga, il ressemble à maître Guillaume_[341], le voyant chauve et la
barbe rase[342]. La Reine le mène en carrosse dans la forêt au devant
du Roi qui étoit allé à la chasse du chevreuil.
[341] Le fou du Roi.
[342] Ange Cappel, sieur du Luat, était, dit Tallemant des Réaux,
une espèce de fou de belles-lettres qui fit imprimer, pour
flatter M. de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_,
et un autre au frontispice duquel «il étoit peint comme un ange
avec des ailes et de la barbe au menton, et des vers qui disoient
qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe.» (_Les Historiettes_,
édit. Paulin Paris, I, 111 et 121.)
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—Éveillé à une heure après minuit,
en sursaut, avec un cri haut extrêmement, et effroyable. Sa nourrice
et Mlle de Ventelet vont à lui, demandant ce qu'il avoit: _Hé! c'est
que papa s'en va sans moi_, pleurant et fondant en larmes; _hé! je
veux aller avec papa, attendez-moi, papa!_ Il le songeoit et s'en
éveille; il aimoit fort et craignoit le Roi; il se rendort à peine
ayant le cœur saisi. Éveillé à sept heures, sa nourrice lui a demandé:
«Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?»—_Doundoun, c'est
que je songeois que j'étois à la chasse avec papa, j'ai vu un grand,
grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger,
et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux[343]._—A huit
heures trois quarts dévêtu. On lui a lavé les jambes dans de l'eau
tiède, au bassin de la Reine; c'est la première fois.
[343] Héroard a écrit en marge de son journal: _Augurium_.
_Le 4, mercredi._—Il va courant jusqu'en la chambre de M. de Guise
pour donner le bonjour au Roi, qui s'en alloit à la chasse. Mené chez
le Roi au retour de la chasse.
_Le 5, jeudi._—Il va au jardin des canaux, est ramené avec le Roi,
qu'il ne veut point quitter pour dîner avec lui.
_Le 6, vendredi._—Mené au grand canal où étoit le Roi qui se promenoit
sur la chaussée, parlant à un capitaine espagnol tout seul; Mme de
Montglat le lui dit, il répond: _S'il vouloit faire mal à papa, je
le battrois bien_.—Dîné avec le Roi; il prend plaisir à ouïr maître
Guillaume.—Mené chez le Roi et la Reine au cabinet, il s'amuse à
faire des châteaux de cartes; M. de Verneuil lui demande: «Mon maître,
cette maison est-elle à vous?»—_Non, je n'en ai point, elle est à
papa._—«J'en ai une, moi.»—_Qui est-elle?_—«Verneuil.»—_Vous êtes
un menteur, elle est pas à vous, elle est à votre maman._—Soupé avec
le Roi qui lui fit servir de la viande; il voulut demander au Roi du
poisson[344], le Roi lui dit un peu brusquement qu'il l'envoyeroit
souper en sa chambre s'il ne mangeoit sa viande; il se tut tout court
et ne demanda plus rien, et mangea du mouton bouilli (deux nœuds de la
queue).
[344] C'était un vendredi.
_Le 7, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
vous pleurerez bien quand vous ne serez plus avec moi et que vous
irez avec M. de Souvré.» Il lui répond: _Mamanga, ne parlons point de
cela_.—Il va avec la Reine au devant du Roi revenant de la chasse.
_Le 8, dimanche._—Il va au jardin des canaux, puis en celui où étoient
les gazels (_sic_), les fait courir et son chien après eux. Dîné avec
le Roi.
_Le 9, lundi._—La Reine le mène en son carrosse jusques à la route de
Moret, pensant rencontrer le Roi revenant de la chasse.
_Le 10, mardi._—Mis en carrosse avec LL. MM. pour aller aux toiles,
hors de la forêt, au commencement du chemin de Melun. Il voit prendre
quinze ou seize sangliers.
_Le 13, vendredi._—Le Roi venoit de jouer et avoit perdu, et
le baisant lui dit: «Mon fils je viens de jouer tout votre
bien.»—_Excusez-moi, papa, il n'est pas à moi, il est à vous, papa._
Il va donner le bonsoir à LL. MM. puis revient en sa chambre où il se
joue encore, fait prendre à Boileau, son violon, un petit fagot de
paille entre les jambes, chantant: «Vous ne me sauriez bouteur, bouter,
etc.;» lui, avec le flambeau, le suit partout et y mit le feu par deux
fois.
_Le 14, samedi._—Mené au lever de la Reine et de là en carrosse pour
aller trouver le Roi au grand canal, il le rencontre en chemin; le Roi
le ramène et le mène au parterre du Tibre, où, par les sentiers des
compartiments, le Roi court après lui, faisant semblant de lui vouloir
prendre son chapeau sur la tête, puis il court après le Roi qui se
laisse surprendre.—A six heures et demie soupé; il y avoit un page de
la chambre auquel il demanda: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur,
je m'appelle Des Ars.»—_Vous êtes donc un arc? il vous faut attacher
une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et
tirer._ Il dit d'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan[345]:
_Mamanga, velà l'arc en ciel_, pour ce qu'il tournoit le nom en
son entendement imaginant _Arcan_, et ajoutoit _ciel_ en sa petite
fantaisie; il avoit et se plaisoit à des pareilles rencontres.
[345] Honorat de Bueil, seigneur de Racan, parent de la comtesse
de Moret; il fut un des premiers membres de l'Académie française
et mourut en 1670.
_Le 15, dimanche, à Fontainebleau._—A neuf heures et demie déjeûné.
Il flatte Mme de Montglat, lui baise les mains, la robe, lui saute
au col; c'étoit instruction, non de son naturel. Dîné avec le Roi.
A six heures et demie soupé; il demande à un page de la Reine qui
étoit Italien: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle
Pettrousse[346].»—_Vous appelez donc Troussepet_, dit-il soudain.
[346] Petrucci.
_Le 16, lundi._—Il va chez le Roi en son cabinet, prend congé de lui;
le Roi s'en alloit à Nemours[347] et de là voir le canal de Briare.
Mené chez la Reine, il prend congé d'elle; la Reine part.
[347] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite le 19 de
Nemours. (_Lettres missives_, VII, 19.)
_Le 18, mercredi._—Il va à la volière et de là chez M. de Roquelaure,
où il voit manier[348] sa petite mule, qui même passoit par-dessus un
cerceau, à quoi il prenoit un extrême plaisir.
[348] Dresser la petite mule de M. de Roquelaure.
_Le 20, vendredi._—Mené voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 24, mardi._—Mené à la messe; M. Birat le portoit ayant la tête
nue et M. de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M.
Birat: _Mettez votre chapeau_.—«Monsieur, je suis bien.»—_Non, non,
mettez votre chapeau, vous êtes vieil; ôtez votre chapeau>, Belmont._
_Le 25, mercredi._—Il est mené à la messe, puis a voulu monter à
l'horloge y voir le Vulcain Jacquemard[349]. Mené chez Mme la comtesse
de Moret, puis au jardin des Mathurins et de là en la chambre de M.
Héroard[350].
[349] _Voy._ la note du 30 juin 1605.
[350] Héroard, malade depuis le 16, était convalescent; le 27
il reprend le Journal continué en son absence par l'apothicaire
Guérin.
_Le 27 octobre, vendredi, à Fontainebleau._—Je parlois du Blond[351],
peintre, disant qu'il faisoit bien les visages, il demande: _Et pour le
reste?_
[351] Nicolas le Blond se trouve parmi les peintres portés dans
les comptes de l'hôtel de Henri IV de 1605 à 1610.
_Le 28, samedi._—Mené par le jardin de la Reine en la conciergerie,
voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 29, dimanche._—Mené à la messe, à la chapelle de la salle du
bal, il se dépêche de y aller afin que Madame ne les autres petits ne
y soient pas comme lui. Mené au jardin du Tibre, il y court le cerf;
c'étoit M. Birat puis son page Bompar, puis il se fait le cerf. Il
donne à manger aux cygnes, va par-dessous la terrasse au logis neuf de
M. Zamet, et de là, par la conciergerie et le jardin de la Reine, en sa
chambre. Mené au jardin des canaux; il va voir les autruches et après
va voir manier la petite mule de M. de Roquelaure qui passoit dans un
cercle, sautoit sur le bâton, se mettoit à genoux, marchoit dessus avec
un singe dessus; le Dauphin y faisoit monter des laquais et prenoit
plaisir à les voir tomber. A six heures et un quart soupé; les pages
de la chambre du Roi y viennent, le font jouer aux cloches d'ivoire
et le moine dessous, puis aux piliers où l'on demande: _La compagnie
vous plaît-elle?_ (jeu d'enfants de douze à quinze ans). Il y jouoit,
entendoit le jeu.
_Le 30 octobre, lundi, à Fontainebleau._—M. de Gramont, écuyer de
M. de Roquelaure, lui demande: «Monsieur, connoissez-vous M. de
Roquelaure?»—_Oui._—«_A quoi le connoissez-vous?_»—_C'est qu'il est
borgne_[352]; et il se prend à rire, mais d'un rire d'hôtelier, car il
n'étoit pas grand rieur. A onze heures trois quarts il dit sa leçon;
il y a bien de la peine à le y faire résoudre; auparavant il s'amusoit
à chasser des mouches. A six heures et un quart soupé; les pages de
la chambre du Roi arrivent, se mettent à jouer à _La compagnie vous
plaît-elle?_ puis à _Bis cum bis etc._; il fait le maître aucunes fois,
et quand il ne sait pas dire quelque chose qu'il faut, il le demande;
il joue à ces jeux ici comme s'il avoit quinze ans, joue à faire
allumer la chandelle les yeux bouchés.
[352] «Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle,
comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir Mme de
Maubuisson, sœur de Mme de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en
carrosse avec Henri IV, il s'avisa en passant de demander à une
vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec
les femelles: Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé; les
mâles sont borgnes.» (_Les Historiettes_ de Tallemant des Réaux,
I, 37.)
_Le 31, mardi._—Un homme qu'il avoit fait mettre hors de prison[353],
le vient remercier; il lui dit: _Soyez homme de bien à l'avenir._ Sa
partie y étoit: _Soyez gens de bien tous deux et ne vous demandez plus
rien, et priez Dieu pour papa et pour maman._
[353] _Voy._ au 11 septembre précédent. Héroard a écrit par
erreur «qu'il avoit fait mettre en prison.»
_Le 1er novembre, mercredi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, il se confesse à son aumônier pour la première fois.
_Le 4, samedi._—Vêtu, peigné paisiblement; M. Zamet y étoit, ce
qui le retenoit, craignant qu'il ne dît à la Reine s'il faisoit le
fâcheux.—Il se joue à divers jeux, les pages de la chambre avec lui;
ils dansent le branle: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, et se donnent
du pied au cul; il le dansoit et faisoit comme eux.
_Le 5, dimanche, à Fontainebleau._—Il joue aux barres et entend le
jeu et les termes du jeu. A cinq heures le Roi arrive, revenant de
Montargis; il lui va au devant courageusement[354] et toujours courant
jusques au pied de l'escalier de la basse-cour, va en la chambre du
Roi, où il se joue jusques à six heures que la Reine arrive; l'ayant
saluée, peu après il s'en va en sa chambre.
[354] Ce mot indique sans doute que le Dauphin éprouve encore une
certaine crainte lorsqu'il lui faut aller au devant du Roi.
_Le 6, lundi._—Il sort avec le Roi, qui s'en alloit promener; il
pleuvoit, le Roi lui dit: «Mon fils, il pleut; allez-vous-en.»—_Non,
s'il vous plaît, papa; je crains pas la pluie._—«Mais je crains que
vous ne deveniez malade.»—_Je le serai pas, papa_, et il le suit.
C'étoit d'amour qu'il avoit au Roi, car il craignoit d'aller à la
pluie. Ramené en la chambre de la Reine, il s'en va en la chambre
du Roi, le y attendant pour dîner; M. le prince de Condé prend la
serviette, la lui présente pour la servir au Roi, le Dauphin lui dit:
_Attendez que papa soit venu; gardez-la, puis je la prendrai_; dîné
avec le Roi.—Le Roi lui fait la guerre, lui disant qu'il est amoureux
de la Tornaboni, l'une des filles de la Reine; il en est honteux et
en eût volontiers pleuré; cela lui fait prendre envie de revenir en
sa chambre.—Mené chez le Roi pour lui donner le bonsoir, le Roi
le voulant asseoir sur le lit vert du cabinet lui dit: «Mon fils,
mettez-vous ici entre maman et moi.»—_Excusez-moi, papa, je me mettrai
bien là derrière_, dit-il par respect.
_Le 7, mardi._—Il s'amuse à mettre en bataille, file à file, toute
sa compagnie de pièces de poterie, et le Dauphin[355] étoit à la
tête.—Mené chez le Roi au cabinet, où il s'amuse, avec de l'encre et
une plume, à faire des oiseaux; il joue à trois dés, M. de Bassompierre
contre lui, en lui apprenant le jeu.
[355] Une figurine qui le représentait ou qu'il désignait sous
son nom.
_Le 8, mercredi._—Il dit vingt-cinq quatrains de Pibrac. Mené chez
le Roi, le Roi lui dit qu'il veut que le petit More[356] couche avec
lui.—_Il noirciroit les draps, papa_, n'ayant point voulu dire qu'il
ne le vouloit pas.
[356] Nain de la Reine.
_Le 9, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qui étoit encore
au lit, le Roi le met dessus, lui disant: «Vous êtes un petit
veau.»—_Excusez-moi, papa, si vous aviez vu comme je saute, vous
diriez pas que je sois veau._—Il va chez M. de Rosny, au bout du
parterre, est ramené chez la Reine, puis du balcon de l'escalier il
regarde M. de Créquy et autres qui jouoient au ballon en la cour.—Le
Roi l'envoie querir pour souper, puis il retourne en sa chambre pour
faire habiller tous ces petits qui étoient avec lui, avec Madame et
Mlle de Vendôme, pour un ballet. Il n'en veut point être, dit: _J'en
fairai demain un tout de garçons_, retourne chez le Roi, où il voit
danser ce ballet.
_Le 10, vendredi._—Mené chez le Roi et la Reine; la Reine lui demande
s'il veut dîner avec elle, il s'en réjouit, n'en peut être dissuadé.
Il va à la messe avec la Reine, et revient avec elle; dîné avec elle à
douze heures et demie.
_Le 11, samedi._—Mené chez le Roi, où il trouve la Reine. Le Roi lui
dit: «Mon fils, je m'en vais à Saint-Germain, voulez-vous venir avec
moi?»—_Oui, papa._ La Reine lui dit: «Mais papa va en poste.»—_C'est
tout un, j'irai à pied, je courrai tant que je pourrai, et s'il va trop
fort je m'arrêterai, et puis je m'en retournerai._ Le Roi lui dit:
«Mon fils, me servirez-vous bien?»—_Oui, papa._—«Me donnerez-vous
bien ma chemise, mon collet, mon mouchoir?»—_Oui, papa._—«Mais vous
ne me sauriez donner mes bottes?»—_Excusez-moi, papa, je ferai tout_,
dit-il gaiement. La Reine lui dit: «Mais je veux aussi que vous
me serviez.»—_Je le veux bien, maman._—«Mais vous ne me sauriez
coiffer.»—_Excusez-moi, maman_; puis, reconnoissant qu'il s'étoit
mépris, et y ayant songé, il s'en va droit à la Reine: _Maman, ce sera
ma sœur._
_Le 12, dimanche._—Les députés du Dauphiné lui viennent faire la
révérence en corps, lui témoignant leur fidélité et affection, et le
suppliant de les conduire devers le Roi pour le supplier d'accorder
leur demande, à laquelle il avoit intérêt (c'étoit pour réunir au
Dauphiné la Bresse, donnée en récompense du marquisat de Saluces). Il
les remercia de leur bonne volonté, leur promit la sienne selon les
occasions, mais [leur dit] pour ce sujet que tout étoit à papa. M. de
Lesdiguières les conduisit.—Il va chez la Reine, puis à la volière,
de là chez M. Zamet, d'où il voit, en la cour, courir deux renards;
il étoit à la fenêtre d'où il commande: _Maître Martin, lâchez ce
chien blanc_, puis celui-ci ou celui-là, les nommant par leur nom; il
commandoit magistralement et à propos.
_Le 13, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi et chez la Reine,
puis à la chapelle de la salle du bal; il va de là au grand jardin, où
il joue au ballon, du poing: M. de Bassompierre le lui avoit donné;
dîné avec le Roi.—Il causoit avec Mathurine[357], lui dit que si
elle étoit morte il la feroit mettre en terre; M. l'aumônier lui dit:
«Monsieur, vous en ferez donc des reliques?»—_Ho!_ dit-il en souriant,
_une belle relique de folle_.
[357] Folle de la Reine.
_Le 14, mardi._—Il voit Boileau, son violon, qui caressoit Joron,
l'une de ses femmes de chambre, de laquelle Boileau étoit amoureux;
elle étoit couchée au lit de sa nourrice: _Boileau, venez ici, venez
çà, venez à moi_, dit-il, impérieusement; et comme il se fut approché:
_Qui vous fait si hardi de vous jouer à mes femmes de chambre? et
devant moi!_ Il s'amuse à ses animaux de poterie, qu'il met en
bataille, l'appelle sa compagnie.
_Le 15, mercredi._—Mené chez la Reine; soupé avec le Roi.
_Le 16, jeudi, à Fontainebleau._—A onze heures et un quart dîné; il
entretient Engoulevent, prince des sots[358]; il lui demande: _Que vous
est papa?_ pource qu'il disoit que le Roi le suivoit et qu'il étoit
prince des sots.—Il prend sa bandoulière et son mousquet, fait armer
sa compagnie; M. de Verneuil, arquebusier, marche auprès de lui, M.
le Chevalier est le capitaine, et il s'en va ainsi, par la terrasse
des deux cours, trouver dans son cabinet la Reine, qui alloit au
devant du Roi revenant de la chasse. Il fait tous les exercices devant
elle, prête serment de bien servir le Roi, puis sort en bataille en
l'antichambre, où il fait haie et battre le tambour pendant que la
Reine passe, puis se désarme et est mené chez M. de Rosny, au pavillon
qui est au bout du parterre; il le rencontre, puis est mené en la
chambre pour y voir Mme de Rosny. Il va chez le Roi, veut souper avec
lui; le Roi se met à jouer, le renvoie souper en sa chambre.
[358] _Voy._ plus haut, page 61, note 88.
_Le 18, samedi._—Il fait chanter deux jeunes enfants de la musique de
la Reine, lui assis, les écoutant attentivement comme immobile, tant il
aimoit la musique.—M. de Vendôme arrive revenant de la chasse avec le
Roi; il racontoit comme le Roi étoit encore dans la forêt et que comme,
lui (M. de Vendôme), est arrivé dans la basse-cour, les gardes ont
commencé à prendre les armes et à battre le tambour; il entend cela,
et, se retournant vers lui, demande: _Ont-ils pris leurs armes pour
vous?_
_Le 19, dimanche._—Mené au Roi en la salle du bal, pour y voir
combattre les dogues contre les ours et le taureau; un ours ayant
mis sous lui un des dogues, il se prend à crier: _Tuez l'ours, tuez
l'ours_.—Mené chez la Reine, où, à neuf heures, il assista aux
fiançailles de M. le prince d'Orange avec Mlle de Bourbon[359]. Ramené
à neuf heures trois quarts, il ne se veut point coucher, se fait mettre
sa cotte, se fait tenir par la lisière pour imiter les dogues qu'il
avoit vus tirant la laisse pour se jeter contre les ours.
[359] Éléonore de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, 1er du nom,
prince de Condé, mariée à Philippe-Guillaume de Nassau, prince
d'Orange, morte en 1619. _Voy._ la lettre de Malherbe à Peiresc,
tome III, page 15, de l'édition donnée par M. Lud. Lalanne. Cette
lettre est du 9 décembre, et non du 9 novembre.
_Le 20, lundi, à Fontainebleau._—Mené sur les terrasses de la chambre
de la Reine pour voir combattre des dogues, puis mené en la chambre
du Roi, où se trouva M. de Rosny, autrement M. de Sully[360]. Mme de
Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux[361],
demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot, et ne
veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il
s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend
que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne
soudain, comme dépité, disant: _C'est pas du sien, c'est de celui
à papa_, et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully:
«Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je
lui demanderai.»—_Qu'est-ce?_—«Monsieur, dites-lui seulement cela.»
Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par
acquit et se retournant: _Faites cela pour Mamanga_, et s'en va tout
dépité.
[360] _Voy._ la note du 20 juillet précédent.
[361] Héroard remarque plusieurs fois que le Dauphin était
_mesnager_; mais il attribue ce défaut aux exemples de parcimonie
qu'on lui donne.
_Le 22, mercredi._—Il commence à apprendre à danser, apprenant la
sarabande, le branle gai. Il chasse Engoulevent, bouffon; il haïssoit
naturellement les plaisants et bouffons. M. le prince d'Orange prend
congé de lui, s'en allant à Valery se marier à Mlle de Bourbon;
Engoulevent étoit rentré en sa chambre, il le chasse, lui donne des
coups de pied.—Mené chez le Roi, il le suit au jardin de la Reine; le
Roi lui commandant de l'attendre là pendant qu'il entre en la galerie
des cerfs pour parler d'affaires, il va dans la volière, fait jouer les
robinets, rentre au jardin. Mme de Montglat le veut mener au lever de
la Reine, il s'en défend; elle le presse: _Mais papa m'a commandé de ne
bouger d'ici_; elle le veut forcer, le tire, il résiste disant: _Je le
veux aller demander à papa_; elle le y mène par force, y va; le Roi le
mène à la messe, puis à midi il a dîné avec le Roi.
_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à voir faire un habillement à la matelote,
chausses et jupe pour conduire le ballet que faisoient M. le Chevalier
et Mlle de Vendôme; vêtu de chausses à la matelote et d'une jupe de
gaze, il est extrêmement content, se fait mettre son épée au côté en
bandoulière, à huit heures est mené chez le Roi.
_Le 24, vendredi._—L'ambassadeur du duc de Saxe le vient visiter de la
part de son maître, lui disant en avoir commandement et qu'il prioit
Dieu qu'il fût un jour un grand prince; M. le Dauphin lui donne sa main
à baiser et l'embrasse, le remercie, dit qu'il est à son service et
qu'il le servira toujours envers le Roi pour le tenir toujours en son
amitié et bonne intelligence.
_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure se jouant à
lui l'appelle: Maître Louis; il repart soudain: _Maître borgne_; il
l'étoit. M. de Bassompierre se jouant à lui l'appeloit: Maître badin;
il repart sérieusement et sans rire: _Maître sot_. Le Roi dit au
Dauphin et à M. de Roquelaure: «Qui voudra être le mignon de papa il
faut qu'il mouche ce flambeau»; il y saute soudain tout le premier,
le mouche net et se brûle au bout du doigt indice, sans s'en plaindre
qu'en souriant.
_Le 27, lundi._—Mené chez le Roi, M. de Roquelaure l'appelle: Sergent
Louis; il lui répond: _Sergent borgne_.—Il entretient M. de Mansan,
lui demande les noms des capitaines qui doivent entrer en garde, de
ceux qui les relèvent et du lieu où ils entrent en garde; sur le nom du
sieur de Drouët, il dit: _Son tambour est gaucher_; il étoit vrai, et
si il y avoit longtemps qu'il ne l'avoit vu. Il joue au jeu: _Je vous
éveille_, et ne s'éveille que pour le Roi et pour la Reine, pour Mme de
Montglat et son fils.
_Le 28 novembre, mardi._—Mme la princesse d'Orange de Coligny[362] le
vient voir; il entend que l'on lui ramentevoit comme le soir précédent
le Roi et la Reine lui faisoient la guerre, et que le Roi la frappant,
elle dit comme elle fut contrainte de se revenger et le frapper.
_Comment_, lui dit le Dauphin, _vous avez battu papa! Si j'y eusse
été je vous eusse porté par terre_, et il se jette sur elle pour le
faire, et dit animeusement: _Je suis bien fort_. Elle lui répond qu'il
ne l'étoit pas assez tout seul; _J'envoyerai querir féfé Vaneuil_. Il
le fait, et l'attendant il se jette sur elle, tâche de lui donner la
jambe[363]. M. de Verneuil arrive, il le tire à part, lui raconte tout
bas ce qu'elle avoit fait, ce qu'ils ont à faire, puis soudain partant
du bout de la chambre: _Suivez-moi_, et il se prend à courir droit à
elle, se jette sur elle, qui feint de plier.
[362] _Voy._ page 31, note 48.
[363] Le croc-en-jambe.
_Le 30, jeudi._—Il ne se veut point coucher que la plus petite Panjas,
qu'il avoit envoyé querir, ne soit arrivée; on lui demande s'il veut
pas que la petite Panjas couche avec lui; il répond: _Elle est pas
princesse_. Je lui demande: «Monsieur, ne coucherez-vous jamais qu'avec
des princesses?»—_Non._ Elle arrive, il la baise, elle lui tendant sa
joue, la considère froidement, puis peu à peu entre en discours avec
elle: le jeu commence à lui plaire; elle, s'en retournant, lui donne
le bonsoir; il s'avance et la baise en la bouche, ce qu'il ne faisoit
à personne. On demande à la petite Panjas si elle vouloit bien coucher
avec M. le Dauphin, elle répond oui; lui, souriant, dit: _Vous êtes
donc une garçonnière_.
_Le 1er décembre, vendredi, à Fontainebleau._—Mené à la galerie
lambrissée, ayant une épée; le Roi y vient, et lui dit: «Quoi, mon
fils, vous avez une épée; est-ce contre moi?»—_Ho! ho! Jésus! non,
papa._ A quatre heures mené chez le Roi et la Reine revenant de la
chasse.—Arrivent deux lieutenants du régiment des gardes; l'un il
l'appelle _Croquant_ et l'autre _Harlequin_, par raillerie; il se
familiarisoit de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute
autre sorte de personnes, faisant du pair et compagnon avec eux.
_Le 2, samedi, à Fontainebleau._—A sept heures et demie levé,
vêtu[364], peigné, coiffé paisiblement pour le desir qu'il avoit
d'aller dire adieu au Roi, qui devoit partir pour aller à Paris et
partit sur les neuf heures. Mené chez le Roi, qui lui demanda quand
il vouloit qu'il l'envoyât querir?—_Quand il vous plaira, papa._ Il
étoit triste de ce départ; le Roi le rassura, lui disoit que dans peu
de jours, il le renvoyeroit querir, et lui commanda d'avoir soin de son
ménage. Il prend congé du Roi, bien aise d'avoir été seul et d'avoir
surpris les autres petits. La Reine part à une heure après midi.
[364] Il est à remarquer que jamais, dans ces commencements de
journée, le mot lavé ne se trouve indiqué.
_Le 4, lundi._—M. d'Arquien le vient voir, revenant de Metz. Il joue
aux poules pour enfermer le renard, avec patience et froideur, demande:
_Doundoun, que faut-il jouer?_ et chante en jouant comme une grande
personne qui ne laisse pas de regarder et de considérer son jeu:
_Maintenant que nos cœurs sont pleins d'amour et que chacun, etc._,
avec l'air. Il lui prend une humeur d'étudier, demande son livre pour
étudier, appelle Madame pour lui faire dire sa leçon; elle y vient à
regret et pleurant, et parloit en pleurant. Sans pouvoir entendre ce
qu'elle disoit le Dauphin dit: _Je pense qu'elle parle suisse_.
_Le 5, mardi._—Mme de Montglat demandoit si le comte de la Roche étoit
encore à la Bastille; il demande: _Qui est-il?_—«Monsieur, c'est le
comte de la Roche.»—_Qu'a-t-il fait?_ Je lui réponds qu'il avoit été
opiniâtre.—_Mais je l'ai vu à la Bastille_, croyant que ce fût le
comte d'Auvergne.—«Monsieur, vous parlez de M. le comte d'Auvergne,
mais Mamanga parle de M. le comte de la Roche.»—_Est-il encore à
la Bastille le comte d'Auvergne?_—«Oui.»—_Pourquoi?_—«Pource
qu'il avoit été fort opiniâtre.»—_C'est pas cela_, dit-il court et
résolûment.—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_C'est pas cela._—«Monsieur,
pourquoi donc?»—_Je veux pas dire._—«Il n'y a pas de danger de le
dire.» Il y songe, puis dit froidement: _C'est parce qu'il avoit
voulu faire la guerre à papa_.—«Mais, Monsieur, il n'est qu'un homme
seul, comment lui eût-il pu faire la guerre?»—_Avec cinquante mille
hommes._—«Qui le vous a dit?»—_Je sais bien_; il n'en voulut jamais
dire davantage. L'on parloit d'aller à Saint-Germain, il dit: _J'en
suis bien aise, puisque papa est pas ici_. Je lui demandai là-dessus:
«Monsieur, où aimez-vous mieux être, à Saint-Germain, à Paris ou à
Fontainebleau?» Il répond soudain: _A Paris, papa y est_; il aimoit
fort le Roi, et sans contrainte.
_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va par le grand jardin à la
Mi-Voie, à pied, par le long du ruisseau; ramené en carrosse à six
heures et un quart, il s'endormoit, demande à se coucher, dit qu'il est
las[365].
[365] Héroard met ici en marge: «Ce jour là, le Roi courant à
la forêt de Gros-Bois, le cerf, venant au-devant de lui, saute
dessus de furie et fault à le tuer: où il faut noter la sympathie
de ce prince envers les accidents qui adviennent au Roi, l'ayant
observée en plusieurs autres, comme lorsque ce fol se jeta sur
lui passant par le Pont-Neuf, ce prince, sans cause manifeste
non plus qu'à cette fois, ne voulut point souper.—_Voy._ au 20
décembre 1605.
_Le 10, dimanche._—Mené à la galerie lambrissée, où il envoie
quêter le cerf, donne le département aux veneurs, leur fait faire
leur rapport, puis va au bois, conduit son limier et fait donner les
chiens; il prend plaisir à apprendre les termes de tout, les écoute
attentivement de M. de Ventelet.
_Le 11, lundi._—M. de Souvré arrive, avec commandement du Roi de le
conduire à Saint-Germain.
_Le 12, mardi, à Fontainebleau._—Il est fort aise de voir tout remuer
pour s'en aller à Paris voir papa; sur ces entrefaites arrive un
courrier portant commandement de ne partir point; il ne le veut point
croire, il en pleuroit. A la fin, lui étant dit que papa le vouloit,
il se tut, et ne dit plus mot. Le contremandement fut une lettre que
Mme la marquise de Guiercheville, par commandement de la Reine, avoit
écrite à M. de Souvré, lui mandant qu'il n'eût point à faire partir
messieurs les enfants, à cause de l'avis que le Roi lui avoit donné
que la peste étoit en deux maisons, à Saint-Germain en Laye, où le
Roi étoit alors.—Il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait
une fontaine, siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de
l'eau, s'amuse au buffet du Roi, fait du temps du roi François Ier, qui
s'ouvroit par un marmouset.
_Le 13, mercredi._—Mme de Montglat entre en la chambre, portant entre
ses bras Madame Christienne; le voilà à crier: _Otez-la, ôtez-la_, ne
voulant point qu'elle la portât. Mme de Montglat l'ayant laissée, le
Dauphin lui dit: _Lavez vos mains_; elle les lave; lui-même verse de
l'eau: _Lavez vos bras_. Là dessus elle le menace du fouet, il s'apaise.
_Le 14, jeudi._—Il fut longtemps dans son lit, sans dire mot, étant
éveillé; il avoit peur du fouet pour l'opiniâtrise du jour précédent.
Il demande à Mme de Montglat de ne l'avoir point, et que tout le jour
_je serai bien gentil, je prierai Dieu, je dirai mes quadrains, je
étudierai, je peindrai, je vous fairai un beau petit chérubin_.—«Ho!
lui dit Mme de Montglat, vous êtes un beau peintre! Vous ne sauriez
peindre le beau temps.»—_Si fairai._—«Comment ferez-vous?»—_Je
prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu._—«Mais
vous ne sauriez faire le soleil ne la lune.»—_Si ferai._—«Comment
ferez-vous le soleil?»—_Je prendrai du jaune et du rouge, et je les
mêlerai._—«Et la lune?»—_Je prendrai du blanc et du jaune, je le
mêlerai, puis j'y fairai un visage, puis ce sera la lune._ Pour flatter
davantage Mme de Montglat, le Dauphin lui demande: _Je voudrois bien
coucher auprès de vous_. Elle le fait coucher entre elle et son mari le
sieur de Montglat. Mené à la chapelle puis en sa chambre, où il s'amuse
à peindre; y ayant fait venir un peintre qui lui apprend, il l'écoute
et suit ce qu'il lui dit, maniant aussi dextrement le pinceau que
l'ouvrier, et tenant ses couleurs au pouce[366], comme le peintre qui
lui fait tirer un visage.
[366] Tenant la palette.
_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir deux jeunes
peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés, il prend
les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du peintre,
demande: _Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du rouge?_ et
besogne dextrement et avec attention. Amusé jusques à onze heures et
demie; M. de Montglat le prend en ses bras, le hausse, se fait accoler
et le baise serré en la bouche[367], puis part pour s'en aller à Paris.
[367] Héroard a écrit en marge de ce passage: _Temeritas et
impudentia_.—_Voy._ au 12 février suivant.
_Le 16, samedi._—Mené à la galerie lambrissée et aux chambres qui
regardent la basse-cour, où il y avoit des charpentiers qui mettoient
des cloisons, il prend plaisir à les regarder faire, tenant ses deux
mains sur les côtés. Il aimoit fort les œuvres mécaniques. Il demande
à écrire; Dumont, clerc de sa chapelle, lui montre à faire des _a_,
il suit l'impression que Dumont en fait sur le papier.—Il chante des
noëls, en fait chanter; Mlle de Ventelet lui représentant le pauvre
état auquel Jésus-Christ étoit né, sans draps, dans une crèche, il se
prend soudain à dire avec élan et ardeur: _Si j'y eusse été je lui
eusse donné mon lit et mes draps?_ C'étoit une faveur singulière,
qu'il ne faisoit à personne, et il ne permettait qu'au Roi de se mettre
dessus son lit.
_Le 17, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux; ramené
par la cour du dragon en sa chambre, où il montre à M. Fréminet,
peintre du Roi, excellent personnage, les peintures qu'il avoit faites
les jours précédents: _J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose_.
M. Fréminet lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que je vous fasse faire
un oiseau, avec la plume?» Il lui répond gaiement: _Oui; Mamanga,
envoyez querir mon écritoire_; il met son papier sur sa petite table,
prend la plume, et lui-même commence à faire l'oiseau marqué A[368],
commençant de droite à gauche; les taches noires du milieu, _ce sont_,
dit-il, _les plumes_; puis l'autre oiseau marqué B il le fait, la
main toujours conduite par le sieur Fréminet, qui sentoit comme M. le
Dauphin poussoit à conduire la main. M. Fréminet lui fait le visage
marqué C, disant: «Faites un visage comme celui-là.»—_Ho, ho!_ dit-il
en souriant, _je ne sarois_, et ne le voulut point entreprendre; il
fait le visage marqué D, conduit toujours par le sieur Fréminet, et le
visage aussi qui est dessous marqué E; puis, en l'autre face du papier,
le visage marqué F est fait par le sieur Fréminet, auquel il donna une
grosse poire.
[368] Ces dessins sont conservés dans le manuscrit d'Héroard; il
ont été reproduits dans le _Magasin pittoresque_, année 1865,
pages 212 et 213.
_Le 18, lundi._—M. Fréminet commença de le peindre, et pour s'amuser
il demanda: _Mamanga, je voudrois bien avoir des couleurs, mais je
voudrois des siennes, elles sont plus belles_. On lui en envoie querir
au logis du sieur Fréminet, au jardin des canaux; il s'en amuse avec le
pinceau. A six heures et un quart soupé; tout à coup il dit: _Je suis
las_, demande à se coucher. Diverti il se joue à divers jeux comme:
_Votre place me plaît_, à _burlurette_, avec des soldats, à _frappe
main_.
_Le 20, mercredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice le déshabillant lui
tire tant soit peu un cheveu, il s'en prend à crier et plaindre fort
dolentement; ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant pour
un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée.»—_Je
m'en soucie bien d'un coup d'épée!_ Ma femme réplique: «Monsieur, et
pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup d'épée?»—_Pource que je
serois mort_, dit-il avec façon, comme ne se souciant et se déplaisant
de la vie[369].
[369] Héroard ajoute en latin: _Mihi extorsit lacrymas_.
_Le 21, jeudi._—M. de Saint-Antoine, gentilhomme françois, écuyer
du prince de Galles, salue Madame de la part de son maître; elle en
rougit et en fit la honteuse.—En allant à la chambre de Madame, M. de
Verneuil éteint une chandelle que l'on laissoit dans le petit cabinet
de la Reine, pour éclairer aux passants. M. le Dauphin n'en dit mot,
mais étant dans la chambre suivante, où il y avoit de la clarté, il lui
bailla un soufflet, ajoutant la raison: _Pourquoi avez-vous éteint la
chandelle?_
_Le 23, samedi._—M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à
peindre, et il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie.
_Le 24, dimanche._—M. le prince d'Orange et Mme sa femme, fille de feu
M. le prince de Condé, viennent prendre congé de lui, s'en allant à
Orange.
_Le 25, lundi._—Vêtu de sa robe de lames d'or et d'argent, et de soie
brune, il dit: _Ma robe me pèse plus derrière que devant_; il ne y eut
pas moyen de la raccoustrer à son gré: _Otez-la moi, donnez-m'en une
autre_. Il fut dévêtu et revêtu de celle qu'il avoit le jour précédent,
puis mené à la chapelle de la salle du bal. Après la messe il va à
confesse, se confesse de tout ce qu'il avoit d'opiniâtrise ce matin.
_Le 28, jeudi._—Il change de logis, fait déménager et porter son lit
en la chambre du pavillon de la grande galerie[370].
[370] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de
Saint-Germain, le 28 décembre 1606.
_Le 30, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire le messager
de Fontainebleau qui portoit de la marchandise à Paris, attache un
jarretier à un placet[371], y met dessus ou un chapeau, ou un panier,
ou quelque autre chose, le va traînant d'un bout de la chambre à
l'autre où étoit son lit, décharge en la ruelle, puis s'en retourne
faire nouvelle charge. M. le Chevalier en fait autant que lui, et le
suivoit; Descluseaux les conduisoit. Puis le Dauphin le fait asseoir,
et s'amuse à faire attacher deux flambeaux d'argent avec un petit
chapelet.
[371] C'est-à-dire que le Dauphin attache une jarretière au pied
d'un tabouret pour en faire une voiture et le tirer.
_Le 31, dimanche._—L'on faisoit la monstre de la compagnie sous la
galerie basse de la terrasse; sa viande étoit servie; il sort de
lui-même pour y aller, je cours après. Il alloit descendre la montée
sans reconnoître[372], j'arrive à point nommé pour le prendre par la
lisière. Il y descend, voit prêter le serment.
[372] Sans voir les marches; Héroard met en note: «Secouru à
propos».