Au moment de son second mariage, Henri IV était déjà père de trois
enfants, nés de Gabrielle d'Estrées, et, un mois après la naissance du
Dauphin, la marquise de Verneuil, qui avait succédé à Gabrielle comme
maîtresse du Roi, donnait le jour à un fils, nommé d'abord Gaston, puis
Henri. Dans les années suivantes la naissance des enfants naturels
de Henri IV alterne et coïncide d'une façon singulière avec celle de
ses enfants légitimes. Ainsi Mlle de Verneuil, autre enfant de la
marquise, naît peu après Mme Élisabeth. Le second fils de Marie de
Médicis, Monsieur, duc d'Orléans, vient au monde le 16 avril 1607, et
le fils de la comtesse de Moret, trois semaines plus tard, le 9 mai.
Une fille de Charlotte des Essars est, comme Gaston, frère de Louis
XIII, du commencement de l'année 1608, et l'année 1609 voit également
naître la seconde fille de Mme des Essars et la dernière fille de Marie
de Médicis, Mme Henriette, depuis reine d'Angleterre. L'existence de
Henri IV avec les deux Reines, car Marguerite de Valois ne tarde pas
à reparaître à la Cour; avec ses maîtresses ouvertement et crûment
avouées; avec ses enfants légitimes et légitimés, élevés ensemble sous
la même gouvernante; le mélange de faste et de simplicité, d'étiquette
et de grossièreté qui caractérise cette époque, apparaissent dans le
journal d'Héroard avec une naïveté, une vérité que l'on ne trouve, à ce
qu'il nous semble, dans aucun autre document contemporain.
Un mois après sa naissance, le Dauphin avait été transporté de
Fontainebleau au vieux château de Saint-Germain-en-Laye où il devait
passer ses premières années. Pendant cette période on voit le Roi
visiter souvent son fils, tantôt seul, tantôt avec la Reine, tantôt
avec la marquise de Verneuil dont les enfants ne tardent pas à se
joindre à ceux de Gabrielle d'Estrées et de Marie de Médicis. Ces
visites donnent lieu à des scènes intimes où l'imagination supplée à
la concision d'Héroard. Ainsi, le 12 janvier 1602, la Reine arrive
d'abord de Paris, attendant le Roi venant de Verneuil; «elle lui va
au-devant, à la porte du cabinet où elle le rencontre», et, après
quelques mines et bouderies, «ils vont ensemble voir le Dauphin au
berceau», où le Roi manie et considère les pieds de l'enfant, dont
le médecin avait signalé la ressemblance avec ceux du Roi. Pourtant
la jalousie de Marie de Médicis ne devait pas être bien forte, car,
quelques jours plus tard, le 30 janvier, le Roi, la Reine et Mme de
Verneuil visitent ensemble le Dauphin «qui leur a fort ri et s'est joué
avec eux».
Dans ces premiers temps, Marie de Médicis ne paraît pas éprouver pour
son premier enfant des sentiments bien maternels. A la date du 19 mars
(le Dauphin a déjà près de six mois), le médecin remarque que la Reine
a fort caressé son fils, «ce qu'elle n'avoit encore fait», et trois
mois plus tard, le 17 juin, la Reine, arrivant, «trouve au pied des
degrés Mgr le Dauphin, au grand escalier; elle devient soudain fort
rouge et le baise à côté du front».
A ce moment, avant même que l'enfant n'ait accompli sa première année,
commencent à se produire des détails de mœurs et d'éducation sur
lesquels nous aurons à revenir; mais nous devons d'abord indiquer
ceux dans lesquels figure le Roi «vert galant». Le 22 juin, après que
le Roi a voulu manger le reste de la bouillie de son fils et dit en
plaisantant: «Si l'on demande maintenant que fait le Roi? l'on peut
dire: il mange sa bouillie;» après que Mme de Verneuil a fort caressé
le Dauphin, «mais, ce disoit-on, avec peine», on fait voir au Roi les
caresses que l'enfant faisait à Tiennette Clergeon, fille de chambre
de sa nourrice, «le Roi l'ayant lui-même fait approcher et la lui
présentant». La même scène se répète quelques jours plus tard pour la
Reine, et dans les caresses que l'enfant faisait à la jeune Tiennette,
lui riant et lui empoignant la joue à pleine main, on se plaisait à
voir un présage que le Dauphin tiendrait de son père. On sait ce qu'il
en fut, et l'enfant lui-même ne tarde pas à se montrer plus clairvoyant
que ceux qui lui donnent de si singuliers encouragements. Lorsque la
folle de la Reine, Mathurine, lui dit: «Viens çà; seras-tu aussi ribaud
que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: «Non.» (9 juin
1604.)
L'antipathie du Dauphin pour les enfants naturels du Roi commence à
paraître dès la seconde année de son âge, et l'insistance de Henri IV
pour combattre cette antipathie amène bientôt, entre lui et l'enfant,
des scènes violentes. Ainsi, le 23 décembre 1602, «le Dauphin danse en
branle, donnant la main à Alexandre Monsieur (second fils de Gabrielle
d'Estrées), le Roi lui ayant commandé de le faire»; et le 23 janvier
suivant, après qu'Alexandre Monsieur lui a donné sa chemise (car il
était élevé à la fois en frère et en serviteur du Dauphin), «soudain
l'ayant prise, il lui élance un coup de sa main pour le frapper. Il ne
le pouvoit souffrir,» ajoute Héroard.
Le Dauphin était également élevé à servir le Roi et la Reine, et, dès
les premiers jours de l'année 1603, on le porte au dîner du Roi «où il
lui donne la serviette». Le 11 août «porté au lever de la Reine, il
baise la chemise et la lui donne»; le lendemain «il va au dîner de la
Reine, lui donne la serviette». L'enfant ne se prêtait pas toujours à
ce service d'étiquette, et un jour (7 décembre 1604), ce qui le fâcha
le plus, ce fut quand le Roi lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes
mon valet.» Il s'aigrit extrêmement de ce mot-là, ajoute Héroard; mais
il finit par céder, et lorsque, quelques jours après, on demande au
Dauphin: «Qui êtes-vous?» il répond: «Le petit valet à papa.»
A l'âge de deux ans, le Dauphin est sevré; on lui fait dire ses
prières; on l'exerce à parler par discours; on lui fait prononcer les
syllabes à part, pour après dire les mots; Héroard, tenant la main
de l'enfant, lui fait écrire sa première lettre au Roi, et, triste
complément de l'éducation de cette époque, on commence à lui donner le
fouet, suivant en cela les intentions de Henri IV qui écrivait encore à
Mme de Montglat, lorsque son fils avait plus de six ans: «Je me plains
de vous, de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon
fils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il
fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même
qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que
je reconnois par expérience m'avoir profité, car, étant de son âge,
j'ai été fort fouetté.» Pourtant ce système ne paraît guère «profiter»
au Dauphin, autant que l'on peut en juger d'après Héroard; ainsi le 22
février 1604: «le Roi le menace du fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa
chambre; mené en celle de la Reine, il continue. Le Roi commande qu'il
soit fouetté; il est fouetté par Mme de Montglat, au cabinet. Il est
apaisé par de la conserve que la Reine lui donne, mais non autrement,
ayant voulu battre et égratigner la Reine.»
Dans le premier séjour que le Dauphin fait à Fontainebleau, du 28
août au 9 novembre 1604, Henri IV se montre tour à tour avec son fils
très-tendre, très-taquin, très-emporté et très-enfant lui-même. Un
jour, le 4 septembre, on voit le Roi arrivant de la chasse et le
Dauphin courant à bras ouverts au-devant de son père, «qui blêmit de
joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement, le mène en son
cabinet, le promène le tenant par la main, changeant de main selon
qu'il tournoit, sans dire mot», tout en écoutant M. de Villeroy
rapportant des affaires au Roi; l'enfant ne peut laisser son père «ne
le Roi lui». Le lendemain, scène bien différente. Le Roi vient le
matin chez son fils et «le veut forcer à le baiser; le voilà entré en
si fâcheuse humeur qu'il en fut fouetté par Sa Majesté. Il se défend,
l'égratigne aux mains, le prend à la barbe. Mme de Montglat le fouette
aussi; il le fut cinq ou six fois. Le Roi lui demande en lui montrant
des verges: «Mon fils, pour qui est cela?» Il répond en colère: «Pour
vous.» Le Roi fut contraint d'en rire; cela dura plus de trois quarts
d'heure, le Roi l'ayant pris et laissé diverses fois.»
Mais la journée la plus orageuse, celle qui laissa pour longtemps au
Dauphin un sentiment de crainte envers son père, est à la date du 23
octobre. L'enfant s'était levé de mauvaise humeur, et, au moment où il
se joue avec un petit tambour, on le mène au Roi contre son gré. Le Roi
lui dit: «Otez votre chapeau;» il se trouve embarrassé pour l'ôter;
le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour
et ses baguettes, ce fut encore pis: «Mon chapeau! mon tambour! mes
baguettes!» Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête:
«Je veux mon chapeau!» Le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en
colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le
soulève en l'air, comme étendant ses petits bras en croix. «Hé! vous
me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau!» La Reine lui rend
son chapeau, puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est
emporté par Mme de Montglat; il crève de colère, est fouetté, égratigne
au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat, criant: «Tuez
Mamanga; elle est méchante. Je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu!»
Le bon Héroard constate que le lendemain l'enfant avait des
égratignures aux bras et à la tête, et qu'il souffrait de la fièvre.
Les jours suivants, lorsqu'on parle au Dauphin de son père, «il se
ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il
le voit, demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie,»
qu'il avait d'ordinaire. De son côté le Roi, aigri encore par les faux
rapports de César de Vendôme, frère naturel du Dauphin, s'en prend à la
gouvernante et, en présence de l'enfant, dit à Mme de Montglat: «Vous
serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Aussi quelques jours après, le
Dauphin est-il ramené à Saint-Germain.
Une nouvelle maîtresse du Roi, la comtesse de Moret, vient à ce moment,
comme la marquise de Verneuil, visiter le Dauphin qui lui témoigne
la même répugnance et la nomme avec mépris: «Madame de foire.» Il
ne se montre pas mieux disposé pour son autre frère naturel, et il
faut un ordre exprès du Roi pour que M. de Verneuil puisse garder son
chapeau sur sa tête devant le Dauphin. Un jour (25 janvier 1605),
le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger quelquefois M. de
Verneuil avec son fils; il l'entend et dit: «Ho! non, il ne faut
pas que les valets mangent avec leurs maîtres.» Le lendemain, il
répond encore au Roi qui insiste pour que Mlle de Verneuil et son
frère dînent avec lui: «Ho! il n'est pas fils de maman!» A la fin de
la même année (21 novembre 1605) Héroard rapporte une singulière
conversation du Dauphin avec ses deux autres frères naturels; se jouant
après souper avec M. de Vendôme et M. le Chevalier (second fils de
Gabrielle), le Dauphin dit qu'il était fils du Roi.—«Et moi aussi,
dit M. de Vendôme.—Vous!—Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas votre
féfé?—Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman comme
moi! Qui est votre maman?—Monsieur, c'étoit madame la duchesse de
Beaufort.—Duchesse de Beaufort! est-elle morte?—Elle est bien loin si
elle court toujours,» dit le chevalier de Vendôme, à qui son précepteur
ne paraît pas avoir inspiré un grand respect pour la mémoire de sa mère.
Lors de la naissance du fils de Mme de Moret, le Dauphin ne s'exprimera
pas d'une manière moins méprisante; «sur le bruit qui en couroit (9
mai 1607), on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre
féfé.—Qui? qui est-il? demande-t-il, comme ébahi.—Monsieur, c'est
Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.—Ho! ho! il
n'est pas à papa.—Monsieur, à qui est-il donc?—Il est à sa mère», et
n'en voulut jamais dire autre chose.» Dans une autre circonstance (13
mars 1608), le Dauphin se fâche contre un page qui revenait de Moret
et lui disait que M. de Moret, son frère, lui baisait très-humblement
les mains: «Mon frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot! Je vous
ferai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de
fouet.» C'est ainsi que le Dauphin réagissait contre les intentions
du Roi, qui voulait établir entre tous ses enfants des liens et une
affection impossibles. Un jour qu'il se promenait dans les jardins de
Fontainebleau avec son fils, alors dans sa huitième année, Henri IV
rencontre Mme de Moret et, la lui montrant, lui dit: «Mon fils, j'ai
fait un enfant à cette belle dame; il sera votre frère.» Le Dauphin
honteux se retourne et balbutie: «C'est pas mon frère.» (2 mai 1608.)
L'enfant établissait pourtant des distinctions entre ses frères
naturels, et son médecin rapporte à ce sujet, à la date du 18 mai
1608, une conversation bien caractéristique. Avant son coucher le
Dauphin s'est retiré dans un cabinet, et, pendant qu'il est sur sa
chaise percée, on heurte à la porte; il dit alors à un soldat, nommé
Descluseaux, que le Roi avait attaché à sa personne, de demander
qui c'est: «Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne
entre.—Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?—Hé! oui,
féfé Chevalier.—Et M. de Vendôme?—Non!—Et pourquoi?—Il n'est pas
si connu» (il voulait dire si familier auprès de lui). Descluseaux lui
dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.—Ho! c'est une autre race
de chiens.—Et M. de Verneuil?—Ho! c'est encore une autre race de
chiens.—Monsieur, de quelle race?—De Mme la marquise de Verneuil; je
suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes
sœurs!—Laquelle est la meilleure?—C'est la mienne, puis celle de
féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Verneuil, et puis le petit
Moret. C'est le dernier; il est après ma m... que je viens de faire.»
Dans cette énumération le Dauphin ne mentionne même pas une autre
fille du Roi qui était pourtant née, au commencement de 1608, de Mme
des Essars; mais Héroard nous donne, précisément au moment de la
naissance de cette fille, une autre conversation de l'enfant qui n'est
pas moins libre et dédaigneuse. Le gouverneur de Saint-Germain, M. de
Frontenac, l'entretenant de Mme des Essars, lui demande: «Monsieur, la
connoissez-vous?—Oui, je la connois bien, dit-il en souriant.—Où
l'avez-vous vue?—Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de
Mamanga.—Monsieur, qui la menoit?—Je sais pas,» dit-il en souriant,
car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac
lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—«Oui»;
il étoit vrai.—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille, vous avez
là une autre sœu-sœu.—Non.—Pourquoi?—Elle n'a pas été dans le
ventre à maman.—Papa la fera porter ici pour la faire baptiser et veut
que vous soyez le compère.—Qui, papa?—Oui, Monsieur.—Comment la
portera-t-on?—L'on empruntera une litière pour la porter.—Ah! oui,
car si c'étoit la litière à maman, je monterois sur les mulets, je les
ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par terre.» L'huissier
Birat dit tout bas au Dauphin: «Monsieur, c'est une femme que le Roi
aime bien.—C'est une p....., si (donc) je l'aime point.» (11 janvier
1608.)
M. de Frontenac pouvait à la rigueur croire de bonne foi que le Dauphin
serait «le compère» de la fille de Mme des Essars, car un mois avant
(9 décembre 1607) le Dauphin et Madame Elisabeth avaient tenu sur
les fonts de baptême, dans la chapelle de Saint-Germain, M. et Mlle
de Verneuil, et, par une singulière association d'idées, le Roi avait
voulu que l'on donnât à ces deux enfants de la marquise son propre
prénom et celui de la belle Gabrielle.
Lorsque la première femme de Henri IV, Marguerite de Valois, reparaît
à la Cour, le Dauphin se montre d'abord presque aussi dédaigneux pour
elle que pour Mmes de Verneuil, de Moret et des Essars. En effet, un
enfant de quatre ans devait avoir quelque peine à comprendre qu'il
dût appeler _maman_ une autre femme que sa mère; mais il cède bientôt
aux marques extraordinaires de tendresse que la reine Marguerite lui
prodigue et qu'elle ne cessa de lui donner jusqu'au moment où elle
mourut en 1615. C'est le 6 août 1605 qu'a lieu leur première entrevue.
Le Dauphin était allé de Saint-Germain jusqu'à Rueil au-devant de
Marguerite; aussitôt qu'elle l'aperçoit, elle descend de la litière que
Marie de Médicis lui avait envoyée. «M. le Dauphin de dix pas ôte son
chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: «Vous soyez
la bien venue, maman ma fille.—Monsieur, lui dit la Reine, je vous
remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle
le baise derechef; il faisait le honteux et se cachait de son chapeau:
«Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la
mine royale pour commander comme vous ferez un jour!» Le lendemain le
Dauphin va trouver le Roi et Marguerite qui se promenaient dans la
galerie de Saint-Germain; «la reine Marguerite lui fait de grandes
caresses et quitte le Roi pour l'aller trouver.» Elle lui envoie le
même jour un magnifique bijou, que décrit minutieusement Héroard et
qui n'avait pu être fait que pour le Dauphin. Quelques jours après le
médecin nous fait assister à une scène qui, retracée par tout autre
que par lui, semblerait invraisemblable; l'enfant, conduit le matin au
château neuf de Saint-Germain pour dire adieu à la reine Marguerite,
trouve Marie de Médicis couchée, Henri IV assis sur le lit, et
Marguerite «à genoux, appuyée contre le lit. M. le Dauphin, mis sur le
lit, se joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté.»
L'année suivante Marguerite faisait au Dauphin une donation de tous
ses biens. C'était chez elle qu'il allait de préférence quand il se
trouvait à Paris, et, lors de la foire qui se tenait chaque année au
faubourg Saint-Germain «pour les joailliers, peintres et marchands
de Flandre et d'Allemagne», elle lui faisait de riches présents,
promettant en outre aux marchands de payer tout ce qu'il demanderait.
Le jeune Louis, devenu roi, s'adresse à elle, dans un jour de paresse,
afin d'avoir un prétexte pour ne pas travailler. «Après souper, raconte
Héroard à la date du 19 juillet 1610, il envoie secrètement prier la
reine Marguerite d'envoyer à M. de Souvré (son gouverneur), le prier de
sa part à ce que, le jour suivant, il l'exempte de l'étude, à cause que
c'est le jour de Sainte-Marguerite. Elle y envoya sur les neuf heures;
ce fut au grand cabinet de la Reine, ce qui lui donna sujet de rire.»
On a déjà pu juger à diverses reprises, dans ce qui précède, de la
liberté de langage à laquelle le Dauphin était habitué par tous ceux
qui l'entouraient, à commencer par le Roi lui-même. Nous passerons
plus rapidement encore sur d'autres détails que nous révèle Héroard,
à propos des relations de Henri IV avec son fils. Lorsqu'il rentrait
fatigué de la route ou de la chasse, le Roi se couchait au milieu de
la journée, dans le premier lit venu, faisait souvent «dépouiller» son
fils, et le mettait nu dans son lit auprès de lui, pour le laisser
gambader en liberté. Lorsque l'enfant n'a pas deux ans (4 août 1603),
ce n'est qu'un jeu sans conséquences, mais quand on voit cette habitude
se continuer presque jusqu'aux derniers moments de la vie de Henri
IV (26 janvier 1610), alors que son fils est dans sa neuvième année;
quand le Roi se fait dévêtir par lui ou qu'il le mène baigner à la
rivière; quand Héroard nous rapporte naïvement (une seule fois en
latin) les gestes, les actions, les «paroles honteuses et indignes de
telle nourriture» qui résultent de cet oubli de toute pudeur, on reste
confondu d'une grossièreté poussée à ce point. C'est peut-être trop
déjà d'avoir reproduit ces passages lorsqu'ils se présentent dans le
journal du médecin, et nous nous ferions scrupule d'y renvoyer d'une
manière plus précise. Nous préférons rappeler quelques scènes où le
bon roi Henri reparaît avec son caractère traditionnel et populaire,
comme le jour où il part pour assiéger Sedan (15 mars 1606). Il vient
tout ému dire adieu à son fils, «y est fort peu, le baise, l'embrasse,
lui disant: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi, adieu, mon fils, je
vous donne ma bénédiction.—Adieu, papa,» répond le Dauphin. Il étoit
tout étonné et comme interdit de paroles.»
Dans une circonstance moins solennelle, un simple départ de
Saint-Germain pour Paris (7 décembre 1608), Héroard nous montre le
Roi plus tendre encore et les progrès qu'il a faits dans le cœur de
son fils. Le Dauphin «conduit le Roi hors de l'escalier; il étoit
triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous
ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer
sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant
si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près
pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Mon fils, je
suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en
carrosse pour s'en retourner à Paris.»
On aime encore à voir le Dauphin assister pour la première fois au
Conseil (2 juillet 1609), le Roi le tenant entre ses jambes; et l'on
ne peut se défendre d'un certain attendrissement, lorsque, célébrant
pour la dernière fois l'anniversaire de la naissance de son fils (27
septembre 1609), Henri IV «boit au Dauphin», disant: «Je prie Dieu
que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!» Le Dauphin lui
répond: «Pas, s'il vous plaît.—Comment! vous ne voudriez pas que
je le vous puisse donner?—Pas, s'il vous plaît,» répond de nouveau
l'enfant. Moins de huit mois plus tard, trois jours après l'assassinat,
la nourrice du jeune Roi le trouvait le matin assis sur son lit et lui
demandait ce qu'il avait à rêver; il répond: «C'est que je songeois,»
puis demeure longtemps pensif. Sa nourrice lui dit: «Mais que
rêvez-vous?» Il répond: «Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi
mon père eût vécu encore vingt ans. Ha! le méchant qui l'a tué!»