XIII

Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime

n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser

sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien

Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce

pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne

proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de

l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à

assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le

diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une

religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes

présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa

conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir

les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de

défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été

obligés d'attester son courage et sa résignation[607].

[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre

et de sa faction._]

[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de

Robespierre_.]

[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce

XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à

Maximilien, _ubi suprà_.]

[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.]

Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de

remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller,

«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un

tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à

l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau,

que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce

magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour

que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on

redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609].

Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien

de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis

entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce

qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et

demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison

de justice du Palais[611].

[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre

et de sa faction_.]

[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ

Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie,

sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la

section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté,

et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10

thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection

Beuchot.)]

[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M.

Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel

renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et

dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la

Révolution_, t. VII, p. 517.)]

[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné,

Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de

paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la

République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection

Beuchot.)]

Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à

la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être

nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle

avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques

personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent,

comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en

prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur

quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime.

[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.]

A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance

conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures.

On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés

dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus

vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de

courtisan en jetant de la boue aux vaincus.

Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille,

avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé

d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des

conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée

d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision!

[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à

la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la

commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a

prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en

informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la

Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les

décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui

envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)]

Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à

Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres,

dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à

la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué

à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres

pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant

entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria

l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de

mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour

cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux

officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers

municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce

scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de

Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé

sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui

_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la

proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de

l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que

l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait

été banni depuis quelque temps[614].

[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit.

Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et,

tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de

l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait

à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier

holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la

guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers

martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et

Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux

Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la

commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé

Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des

Jacobins dans la nuit précédente.

Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en

l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé

l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les

coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le

spectacle d'un immense suicide.

Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des

imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus

commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut

dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de

_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la

justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés;

insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce

et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout,

sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres,

enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec

les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière

les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous

ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait

Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique.

[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.]

Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de

la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui,

brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des

chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une

chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous

les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait.

Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur

séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de

vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer

dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les

mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le

velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées

agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par

des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse.

Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes,

si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les

charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai

dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la

maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa

famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans

portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous

ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été

plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée

à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme

Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à

coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime

était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de

son temps.

[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de

l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double

autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi

horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient

capables de tout.]

[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de

Paris_, année 1844.]

On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut

arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et

vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la

charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à

croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se

contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous

empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et

le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à

Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai

peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des

charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi

les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les

mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux

trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec

quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines

circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de

leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée,

si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait

passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait

été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur

proie.

[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La

Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux

complices_, p. 156 de la 1re édition.]

Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le

stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous

sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient

l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure

et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la

patrie, la justice et l'humanité.

Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier.

N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère

Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur

la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes

féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien

monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut,

sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un

murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse,

l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait

la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un

instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste,

le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait

d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne

d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq

ans et deux mois[620].

[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t.

VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle

réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent

à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la

perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une

exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de

l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les

patriotes....»

Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre

sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus

amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après

avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre

qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous

féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est

la nôtre.]

[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés

derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un

bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent

faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand

martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses.

Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard

Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque,

auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 67 / 77 题