A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la
Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer
elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par
certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de
gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les
personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais,
afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas
de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune,
s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté
générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence,
comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus
d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la
force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que
le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et
des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur
involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et
LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression
du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les
départements[621].
[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans
toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple
même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs
invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor
est là.
Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser
la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent
encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12
thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général,
dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient
rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait.
Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté
et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor
et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura
son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la
Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les
gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus
grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons,
ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères,
les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache
thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on
n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en
prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre.
[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus
convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme
Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.]
Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils
été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les
plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron,
les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une
partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les
_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les
départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La
réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée.
Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup
d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être
révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un
malheur pour la France[623].
[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_,
«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si
Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût
rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat
sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend
marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup
d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette
époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce
qui les avait devancés.» (P. 56.)]
Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les
adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers
célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui
n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent
les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de
l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la
plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant
voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi,
suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert
d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles
de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire
ne doit pas oublier de mentionner.
[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations,
les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.]
Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière
naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous
avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la
nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise
et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria
tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes
finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo
tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué
celui qui l'aimait tant[625]!»
[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la
1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre
Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.]
Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du
pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui
venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du
bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné
toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour
jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des
destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et
que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura
désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de
sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor!
Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez,
jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos
orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à
coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens.
N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible
et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé
pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour
la patrie et la liberté.
Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable
propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté,
d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment
la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de
se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs
généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des
institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et
surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des
idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si
intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à
Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles
futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la
lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des
artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit
parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes
individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a
été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures
sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations
superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des
préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été
longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance
de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal,
vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues».
Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la
mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi
encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je
ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande,
effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui
sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en
soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux,
suivant l'expression d'un grand poète de nos jours:
Laisser aller le monde à son courant de boue.
Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le
bien pour quelques injustices passagères que réparera l'avenir. La
postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place
d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité, et nous
serons trop payé, pour notre part, de tant d'années de labeur consacrées
à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la
destruction d'une iniquité criante.
Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l'austère
tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de
sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la
grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son
tendre et profond amour de l'humanité, l'honnêteté des moyens par
lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République.
Est-ce à dire pour cela qu'il ne se soit pas trompé lui même en
certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il
était homme; et, d'ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa
charge, d'autres les eussent-ils évitées? C'est peu probable.
Sans doute, nous aurions aimé qu'échappant à la tradition girondine, il
eût énergiquement défendu le principe de l'inviolabilité des membres de
la Représentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions
déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir
compte des temps extraordinaires où il a vécu, et surtout lui savoir gré
de ce qu'à l'heure de sa chute il mérita l'honneur de s'entendre
reprocher comme un crime d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de
Camille Desmoulins.
Un jour, c'est notre plus chère espérance et notre intime conviction,
quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront
évanouies devant la vérité, quand l'histoire impartiale et sereine aura
décidément vaincu la légende et les traditions menteuses, Robespierre
restera, non seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il
a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l'homme,
mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien
qui aient paru sur la terre.