XII

Placé sur un brancard, Robespierre fut amené à la Convention par des

canonniers et quelques citoyens armés. Il était si faible, qu'on

craignait à chaque instant qu'il ne passât. Aussi ceux qui le portaient

par les pieds recommandaient-ils à leurs camarades de lui tenir la tête

bien élevée, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni

l'outrage ni l'injure ne lui furent épargnés en chemin. Insulter le

géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins

vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui

décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans

thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien.

«Ne voilà-t-il pas un beau roi»! s'écriaient-ils. Allusion délicate au

cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la

Commune.

[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre

et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8° de 7 p. De

l'imp. de Pain, passage Honoré. Cette brochure, sans nom d'auteur,

paraît rédigée avec une certaine impartialité, c'est-à-dire qu'on n'y

rencontre pas les calomnies ineptes et grossières dont toutes les

brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous

avons cru devoir y puiser quelques renseignements.]

«Le lâche Robespierre est là», dit le président Charlier en apprenant

l'arrivée du funeste cortège. «Vous ne voulez pas qu'il entre?»--Non,

non, hurla le choeur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du

despotisme impérial, d'enchérir là-dessus: «Le cadavre d'un tyran ne

peut que porter la peste; la place qui est marquée pour lui et ses

complices, c'est la place de la Révolution[595].» Ces lâches appelaient

lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui

qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues.

[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]

Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle

d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une

table[596]. On posa sous sa tête, en guise d'oreiller, une boîte de

sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il

était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu

près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement

mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi

plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres

pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer,

tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans

cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui

s'échappait en abondance de sa mâchoire fracassée. Au bout d'une heure

il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était

remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des

assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au

grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue

Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte

ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage

dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur

physique les outrages prodigués à la victime par des misérables sans

conscience et sans coeur, et vous aurez une idée du long martyre

héroïquement supporté par ce grand citoyen. «Votre Majesté souffre», lui

disait l'un; et un autre: «Eh bien, il me semble que tu as perdu la

parole»[598]. Certaines personnes cependant furent indignées de tant de

lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui

donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont

il se servait, et qui était tout imbibé de sang[599]. Un employé du

comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière,

s'empressa de lui prêter aide. «Je vous remercie, monsieur», lui dit

Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces témoignages d'intérêt et

d'humanité étaient à l'état d'exception.

[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.]

[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide,

se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après

avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le

gendarme Merda _manquant_ Robespierre, représenté celui-ci «tenant

dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux par

l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne étoit _Au

Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition» (p. 73).

Honnête Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du

propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de

ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative,

qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.]

[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre

et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi suprà_).--Voy.

aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes

relatives à Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de

Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.]

[Note 599: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi

suprà_.]

[Note 600: Nous empruntons ce trait à M. Michelet, à qui il fut

raconté par le général Petiet, lequel le tenait de l'employé remercié

par Robespierre. (_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 514.)]

Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés,

quelques-uns des conjurés, s'adressant aux personnes qui entouraient

Robespierre, s'étaient écriés ironiquement: «Retirez-vous donc, qu'ils

voient leur roi dormir sur une table comme un homme»[601]. A la vue de

son ami étendu à demi mort, Saint-Just ne put contenir son émotion; le

gonflement de ses yeux rougis révéla l'amertume de son chagrin[602].

Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le

mépris et le dédain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le

tableau des Droits de l'homme, suspendu à la muraille: «C'est pourtant

moi qui ai fait cela[603]!» Ses amis et lui tombaient par la plus

révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas!

[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre

et de sa faction._]

[Note 602: _Ibid._]

[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi

suprà_.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 66 / 77 题