XI

Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se

débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui

un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne

leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud

cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout,

les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup

de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir

tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver

l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours

quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper

Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il

y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard

Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux

que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.

[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il

changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon

et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la

pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la

guerre.)]

Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais

il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre

exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la

propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard

Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la

Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes

indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans

Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est

très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes

les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de

l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La

fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point.

Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil

général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui

désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de

profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du

couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il

pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet,

Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu

prévenir son mouvement[581].

[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard

Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la

Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30

juillet 1794.))]

[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une

relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup

d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement

mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser

son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre,

qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy.

_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda

prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe

de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.»

Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé

pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié

longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé

Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes

valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus

d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été

précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans

leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.]

Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son

sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La

question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été

réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de

suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis.

Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen

extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement,

il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la

Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de

désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le

coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement

inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au

secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple

examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait

l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas,

avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres,

et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la

mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se

tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en

bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup

s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant

debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.

[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des

blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du

rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)]

A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent

une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie,

ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui

rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président

de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements,

donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le

meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide.

Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la

veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son

rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an

plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor,

assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait

manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais

les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat

pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne

séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma

le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584].

[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de

curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard:

«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a

dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de

l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite

Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le

manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce

XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE

MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage

ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités

thermidoriennes!]

[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne

cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé

sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour

avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_

(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se

plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il

deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même,

paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui

avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de

Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection

de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la

protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de

l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la

bataille de la Moskowa.]

A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde

conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les

membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance.

Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la

faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se

saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain.

Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à

Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué

sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et

la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la

veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara

d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la

cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton.

[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de

la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des

Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une

idée bien haute de leur valeur historique.]

[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet,

commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du

citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la

_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la

collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin,

et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de

l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc

commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été

mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.]

Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre

les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de

l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier

étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles,

puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du

grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore.

Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où

il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun

reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers

la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à

l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme

tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le

transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il

ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le

livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la

Convention[587].

[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la

_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite

du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.]

Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était

gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel

de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu,

où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer

dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par

Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un

conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon

âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des

craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à

la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils

rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la

personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut

l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590].

[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la

section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La

fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et

que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une

pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les

événements du 9 thermidor.)]

[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à

l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en

état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant

du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_:

Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la

collection Beuchot.)]

[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi

suprà_).]

Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait

manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun

de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la

République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être

honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu

dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des

siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune.

Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand

l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de

céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour

isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers

une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures

qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593],

ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également,

de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe,

cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe

éclatant.

[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.]

[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des

tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les

événements de Thermidor.]

[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et

Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent;

Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p.

214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont

raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par

Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de

l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une

déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la

séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne

méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité

d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents

du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent

su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à

présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire

transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 65 / 77 题