Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se
débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui
un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne
leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud
cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout,
les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup
de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir
tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver
l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours
quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper
Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il
y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard
Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux
que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.
[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il
changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon
et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la
pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la
guerre.)]
Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais
il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre
exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la
propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard
Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la
Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes
indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans
Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est
très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes
les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de
l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La
fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point.
Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil
général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui
désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de
profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du
couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il
pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet,
Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu
prévenir son mouvement[581].
[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard
Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la
Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30
juillet 1794.))]
[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une
relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup
d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement
mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser
son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre,
qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy.
_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda
prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe
de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.»
Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé
pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié
longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé
Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes
valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus
d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été
précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans
leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.]
Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son
sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La
question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été
réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de
suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis.
Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen
extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement,
il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la
Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de
désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le
coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement
inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au
secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple
examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait
l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas,
avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres,
et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la
mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se
tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en
bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup
s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant
debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.
[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des
blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du
rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)]
A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent
une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie,
ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui
rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président
de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements,
donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le
meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide.
Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la
veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son
rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an
plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor,
assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait
manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais
les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat
pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne
séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma
le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584].
[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de
curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard:
«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a
dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de
l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite
Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le
manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce
XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE
MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage
ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités
thermidoriennes!]
[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne
cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé
sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour
avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_
(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se
plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il
deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même,
paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui
avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de
Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection
de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la
protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de
l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la
bataille de la Moskowa.]
A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde
conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les
membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance.
Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la
faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se
saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain.
Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à
Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué
sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et
la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la
veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara
d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la
cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton.
[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de
la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des
Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une
idée bien haute de leur valeur historique.]
[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet,
commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du
citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la
_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la
collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin,
et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de
l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc
commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été
mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.]
Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre
les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de
l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier
étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles,
puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du
grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore.
Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où
il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun
reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers
la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à
l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme
tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le
transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il
ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le
livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la
Convention[587].
[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la
_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite
du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.]
Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était
gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel
de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu,
où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer
dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par
Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un
conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon
âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des
craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à
la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils
rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la
personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut
l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590].
[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la
section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La
fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et
que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une
pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les
événements du 9 thermidor.)]
[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à
l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en
état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant
du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_:
Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la
collection Beuchot.)]
[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi
suprà_).]
Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait
manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun
de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la
République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être
honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu
dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des
siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune.
Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand
l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de
céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour
isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers
une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures
qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593],
ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également,
de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe,
cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe
éclatant.
[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.]
[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les
événements de Thermidor.]
[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et
Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent;
Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p.
214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont
raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par
Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de
l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une
déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la
séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne
méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité
d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents
du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent
su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à
présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire
transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.]