IX

La présence de Robespierre à la Commune sembla redoubler l'ardeur

patriotique et l'énergie du conseil général; on y voyait le gage assuré

d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorité

de la population parisienne ne se ralliât à ce nom si grand et si

respecté.

Le conseil général se composait de quatre-vingt-seize notables et de

quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout

cent quarante-quatre citoyens élus par les quarante-huit sections de la

ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze

membres signèrent la liste de présence, c'est-à-dire leur arrêt de mort

pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne

signèrent pas, et évitèrent ainsi la proscription sanglante qui frappa

leurs malheureux collègues.

Parmi les membres du conseil général figuraient un certain nombre de

citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur,

Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour;

quelques hommes de loi, des employés, des artistes, comme Lubin,

Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes

de lettres, des médecins, des rentiers et plusieurs professeurs.

C'étaient presque tous des patriotes d'ancienne date, dévoués aux

grandes idées démocratiques représentées par Robespierre. L'extrait

suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du

_Finistère_, nommé Mercier, directeur de la fabrication des

assignats, lettre adressée à l'agent national Payan, peut servir à nous

renseigner sur les sentiments dont la plupart étaient animés: «La

faction désorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme

ultrarévolutionnaire, a longtemps agité et agite encore la section du

_Finistère_. Le grand meneur est un nommé Bouland, ci-devant garde

de Monsieur. Ce motionneur à la Jacques Roux, en tonnant à la tribune

contre la prétendue aristocratie marchande, a maintes fois tenté

d'égarer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des

citoyens peu éclairés de la section du _Finistère_.... Cette cabale

a attaqué avec acharnement les révolutionnaires de 89, trop purs en

probité et patriotisme pour adopter les principes désorganisateurs. Leur

grand moyen était de les perdre dans l'opinion publique par les plus

atroces calomnies; quelques bons citoyens ont été leurs

victimes...[563]» Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle

de Robespierre? Mercier, on le voit, était digne de mourir avec lui.

[Note 563: Pièce de la collection Beuchot.]

Il était alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps à

perdre; c'était le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit à

parler au sein du conseil général, à remercier la Commune des efforts

tentés par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa

perte. Les paroles de Robespierre avaient excité un irrésistible

enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la

République était sauvée, tant sa seule parole inspirait de

confiance[564].

[Note 564: Voy. à ce sujet un extrait du procès-verbal de la section

de l'_Arsenal_, cité sous le numéro XXXIV, p. 196, à la suite du

rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor.]

Déjà, avant son arrivée, un membre avait longuement retracé, avec

beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et

désintéressés que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cessé de rendre à

la patrie[565]. Le conseil général n'avait donc nul besoin d'être excité

ou encouragé. C'étaient le peuple et les sections en marche qu'il eût

fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la façade

de la Maison commune serait sur le champ illuminée. C'était l'heure de

descendre sur la place de Grève et de parler au peuple.

[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des

tribunaux. (Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les événements

du 9 thermidor, n° XIX, 9e pièce, p. 119.) Si Robespierre l'eût emporté,

ce rapport eût été tout autre, comme bien on pense. On en peut dire

autant de celui du commandant Dumesnil, inséré sous le n° XXXI, p. 182,

à la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent très fort d'avoir

embrassé chaudement le parti de la Convention dès la première heure,

mais nous avons sous les yeux une pièce qui affaiblit singulièrement

leurs allégations; c'est une lettre du nommé Haurie, garçon de bureau du

tribunal révolutionnaire, où il est dit: «Le 9 thermidor, des officiers

de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du

tribunal révolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de

ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc

et Chardin. Il est à remarquer que Dumesnil et Degesne ont été

incarcérés par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie à cheval

est venu leur assurer que tout son corps était pour Robespierre.»

(_Archives_, F. 7, 4437.)]

Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule innombrable

qui garnissaient les abords de l'Hôtel de Ville s'ébranlaient, se

ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemblée dehors. Mais ce mot, il

ne voulut pas le dire. Pressé par ses amis de donner un signal que

chacun attendait avec impatience, il refusa obstinément. Beaucoup de

personnes l'ont accusé ici de faiblesse, ont blâmé ses irrésolutions;

et, en effet, en voyant les déplorables résultats de la victoire

thermidorienne, on ne peut s'empêcher de regretter amèrement les

scrupules auxquels il a obéi. Néanmoins, il est impossible de ne pas

admirer sans réserve les motifs déterminants de son inaction.

Représentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur

la Représentation nationale. Il lui répugnait d'ailleurs de prendre

devant l'histoire la responsabilité du sang versé dans une guerre

civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du

soulèvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de

légitime défense.

Tandis que l'énergie du conseil général se trouvait paralysée par les

répugnances de Maximilien à entrer en révolte ouverte contre la

Convention, celle-ci n'hésitait pas, et elle prenait des mesures

décisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du poète,

Si tout n'est renversé ne sauraient subsister,

les Bourdon, les Barras, les Fréron, vinrent, pour encourager

l'Assemblée, lui présenter sous les couleurs les plus défavorables les

dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea

Barras de diriger la force armée contre l'Hôtel de Ville, et lui

adjoignit Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Fréron, Rovère, Delmas,

Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont étaient

investis les représentants du peuple près les armées. A l'exception des

deux derniers, qui n'avaient joué qu'un rôle fort effacé, on ne pouvait

choisir à Barras de plus dignes acolytes.

Mais les conjurés ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait

pouvoir se débarrasser, sans jugement, des députés proscrits dans la

matinée; or, ils trouvèrent un merveilleux prétexte dans le fait, de la

part de ces derniers, de s'être, volontairement ou non, soustraits au

décret d'arrestation. Élie Lacoste commença par demander la mise hors la

loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrassé la cause de

Robespierre et l'avaient traité en frère. Décrétée au milieu des

applaudissements, cette mesure ne tarda pas à être étendue à Hanriot.

Personne ne parlait des députés, comme si, au moment de frapper ces

grandes victimes, on eût été arrêté par un reste de pudeur. Bientôt

toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et

_tous les autres_ s'étaient également soustraits au décret

d'arrestation, et, à sa voix, l'Assemblée les mit aussi hors la

loi[566].

[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet

1794). Malgré le décret du matin, par lequel avait été supprimé le grade

de commandant général de la garde nationale, la Convention avait mis à

la tête de l'armée parisienne un chef de légion nommé Esnard. Mais cet

officier avait été arrêté à la Commune par ordre du maire et de l'agent

national près desquels il s'était rendu aussitôt pour leur donner

communication de ses pouvoirs.]

Aussitôt des émissaires sont envoyés dans toutes les directions, dans

les assemblées sectionnaires, sur la place de Grève, pour y proclamer le

formidable décret dont on attendait le plus grand effet. En même temps

Barras, Léonard Bourdon et leurs collègues courent se mettre à la tête

de la force armée, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les

quais, l'autre par la rue Saint-Honoré, vers l'Hôtel de Ville. A

grand'peine, ils avaient pu réunir un peu plus de deux mille hommes,

mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, après la

victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait être

en ce moment un peu plus de minuit.

Cependant le conseil général continuait de délibérer. Impossible de

déployer plus d'énergie et de résolution que n'en montra le comité

d'exécution. Décidé à défendre jusqu'à la mort les principes pour

lesquels il était debout, il avait fait apporter des armes dans la salle

de ses délibérations, voisine de celle où se tenait le conseil

général[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau, à cette heure

suprême, toutes les sections à faire sonner le tocsin, battre la

générale, et à réunir leurs forces sur la place de la Maison-commune,

afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'était pas encore suffisant à

ses yeux; il lui paraissait nécessaire, pour achever de produire un

grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom

populaire, du nom de Robespierre, qui équivalait à un drapeau et

représentait la Convention.

[Note 567: «Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le général Hanriot

fera passer au comité d'exécution des fusils, des pistolets et des

munitions pour douze membres. _Signé_: Arthur, Legrand, Louvet,

Grenard, Coffinhal.» (Pièce de la collection Beuchot.)]

[Note 568: «Il est ordonné aux sections, pour sauver la chose

publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la générale dans

toute la commune de Paris, et de réunir leurs forces dans la place de la

Maison-commune, où elles recevront les ordres du général Hanriot, qui

vient d'être remis en liberté, avec tous les députés patriotes, par le

peuple souverain. _Signé_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et

Louvet.» (Pièce de la collection Beuchot.)]

Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement,

Payan, frère aîné de l'agent national, commissaire de l'instruction

publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti

pour Robespierre. Les autres, quoique tous dévoués pour la plupart aux

idées de Maximilien, jugèrent prudent d'attendre le résultat des

événements. Républicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'était

rendu un des premiers à la Commune où, comme on l'a vu, il avait été

nommé membre du comité d'exécution. Seul il échappa au massacre des

membres de ce comité[569]. C'est sur les indications écrites, sous sa

dictée, par son propre fils, que nous allons retracer la scène qui va

suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop

fié jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongères de l'assassin

Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571].

[Note 569: Parvenu à s'échapper dans le tumulte, Lerebours alla se

réfugier dans un égout des Champs-Élysées, près du Pont-Royal, où il se

tint caché pendant vingt-quatre heures, à cent pas de l'échafaud qui

l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit

d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le

Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps, à l'âge de

quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de décliner toute

participation active de sa part à la résistance de la Commune. Il

disait, à qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'était trouvé

_par hasard, sans savoir pourquoi_, à l'Hôtel de Ville, où _on

lui avait fait signer un ordre à la section des Piques_. Et cet ordre

est tout entier de sa main. (Voy. à ce sujet _le Journal_, par M.

Alp. Karr, numéro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un

vieillard craintif indignait à bon droit le propre fils de Lerebours.

«Mon père», a-t-il écrit dans une note que nous avons sous les yeux,

«aurait dû se glorifier d'avoir participé à la résistance de la

Commune».]

[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de

Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidèle au culte que son père,

dans sa jeunesse, avait professé pour Robespierre. Auteur de la tragédie

des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au

théâtre où, dans les rôles tragiques, il se fit applaudir à côté de

Talma. Nous tenons de lui-même les notes d'après lesquelles il nous a

été permis de tracer un tableau exact de la scène sanglante qui mit fin

à la résistance de la Commune.]

[Note 571: C'est ce qu'assuré M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le

récit de Dulac, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du

9 thermidor, n° XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout

dirigé. Il a joué, à proprement parler, le rôle de la mouche du Coche.

Somme toute, son rapport, adressé à Courtois un an après les événements,

n'est qu'un placet déguisé, une forme nouvelle de mendicité.]

Lerebours rédigea et écrivit de sa main l'appel suivant à la section des

Piques, celle de Robespierre: «COMMUNE DE PARIS. _Comité

d'exécution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté

triomphe! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres

sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le

point de réunion est à la Commune...; le brave Hanriot exécutera les

ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie.» Puis,

il signa; avec lui signèrent: Legrand, Louvet et Payan.

Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle,

à la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent

national Payan. Longtemps Saint-Just, son frère et les membres du comité

d'exécution le supplièrent d'apposer sa signature au bas de cet appel

énergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. «Au nom de la

Convention, répondit Saint-Just; elle est partout où nous sommes». Il

semblait à Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte

d'appel à l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rôle

de Cromwell, qu'il avait si souvent flétri depuis le commencement de la

Révolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement

arrivé[572], parla d'adresser une proclamation aux armées, convint qu'on

ne pouvait écrire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre à

le faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en

France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par

triompher[573]. La longue hésitation de Maximilien perdit tout.

[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la

prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, où il avait été

transféré. (Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre,

pièce XXXV, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9

thermidor, p. 108.) Un officier municipal était venu le chercher et lui

avait remis un billet ainsi conçu: «Couthon, tous les patriotes sont

proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas

te rendre à la Maison commune, où nous sommes.» Ce billet, signé

Robespierre et Saint-Just, fut trouvé sur lui au moment de son

arrestation.]

[Note 573: Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir,

gendarmes près des tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier

municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à

l'Hôtel de Ville dans la salle du conseil général. (_Archives_, F.

7, 32.)]

Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la

lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de

Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle

débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple

contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent

d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux

deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de

la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les

signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David.

«C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants»!

s'écria-t-il; «David ne l'a pas signée, car il est chez lui

malade»[574].

[Note 574: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,

sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.

(Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son

rapport sur les événements du 9 thermidor (nº 37, p. 56), Courtois

prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi

les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du

décret _ces mots perfides_: «et le peuple qui est dans les

tribunes», espérant par là augmenter l'exaspération contre la

Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques

où nous avons puisé nos renseignements, ne repose sur aucune donnée

certaine, et Courtois, par lui-même, ne mérite aucune espèce de

confiance.]

Le grand peintre, avons-nous dit déjà, avait, sur le conseil de Barère,

prudemment gardé la chambre.

Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire

dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de

membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention

directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de

citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit,

rentrèrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne

vînt en aide aux conjurés de la Convention. Le ciel avait été triste et

sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne

contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les

colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était

presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur

le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers

restés autour d'Hanriot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe, put

pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du

centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était

alors un peu plus de deux heures du matin[575].

[Note 575: Voir le procès-verbal de la séance de la Commune dans

l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.]

En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et

songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin

à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux

premières lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du

couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps

municipal, retentit soudainement[576]. Aussitôt on vit Robespierre

s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et, sur la feuille de

papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de

larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il

venait de recevoir à la joue[577]. Fleuriot-Lescot, consterné, quitta le

fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut

dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide.

Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle[578]. L'invasion de la

salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à

l'incertitude.

[Note 576: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,

_ubi suprà_.]

[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M.

Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de

Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffit, à

elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras

sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers

de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin

de Saint-Albin.]

[Note 578: Renseignements fournis par les employés au secrétariat

sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.

(Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné

dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une légère différence;

cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je

n'avais ni les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni

les notes de M. Lerebours fils.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 64 / 77 题