On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il
suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer
l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant
les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en
séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés
durent se croire perdus.
[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil
général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).]
Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait
de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de
l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot,
de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance,
prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour
se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu
le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta,
sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité
exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan,
Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et
Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent
aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité
provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître
d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui,
abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des
proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552].
[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général
dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.]
[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_;
Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des
_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de
_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg
-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_;
Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot
-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les
événements du 9 thermidor, p. 111.]
[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans
son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.]
Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en
était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame
intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la
tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries.
Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale,
Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général
et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses
liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus
vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont
elle se trouvait garnie[553].
[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une
déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte
nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite.
(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)]
La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et
successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de
Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun
racontant a sa manière les divers incidents de la soirée.
Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta
tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à
notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale
par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les
conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent
perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et
autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua
de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût
fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne
prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument
marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration
thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de
se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas
devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de
Ville.
Quand il parut à la Commune, où sa présence fut saluée des plus vives
acclamations[555], Robespierre jeune y était déjà. Conduit d'abord à la
maison de Saint-Lazare, où il n'avait pas été reçu parce qu'il n'y avait
point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait été mené à la
Force; mais là s'étaient trouvés deux officiers municipaux qui l'avaient
réclamé au nom du peuple et étaient accourus avec lui à la Commune.
Chaleureusement accueilli par le conseil général, il dépeignit, dans un
discours énergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont
ses amis et lui étaient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la
Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le décret
d'accusation à quelques misérables conspirant au sein même de
l'Assemblée[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant
combien il était urgent, pour l'effet moral, de posséder Maximilien à la
Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une députation
spécialement chargée de lui faire observer qu'il se devait tout entier à
la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond
respect de Robespierre pour la Convention, son attachement à la
légalité, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant à une
vive résistance de sa part.
[Note 554: Arrêté signé: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pièce
de la collection Beuchot.)]
[Note 555: Procès-verbal de la séance du conseil général, dans
l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.]
[Note 556: Procès-verbal de la séance de la Commune (_Histoire
parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du
procès-verbal, voyez la déclaration de Robespierre jeune au comité civil
de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transporté à
la suite de sa chute. «A répondu ... que quand il a été dans le sein de
la Commune, il a parlé pour la Convention en disant qu'elle était
disposée à sauver la patrie, mais qu'elle avait été trompée par quelques
conspirateurs; qu'il fallait veiller à sa conservation.» (Pièce XXXVIII
à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p.
205.)]
[Note 557: Procès-verbal de la séance de la Commune, _ubi
suprà_.]
Transféré vers sept heures à la prison du Luxembourg, sous la garde du
citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558],
Maximilien avait été refusé par le concierge, en vertu d'une injonction
des administrateurs de police de ne recevoir aucun détenu sans leur
ordre. Il insista vivement pour être incarcéré. Esclave du devoir, il
voulait obéir quand même au décret qui le frappait. «Je saurai bien me
défendre devant le tribunal», dit-il. En effet, il pouvait être assuré
d'avance d'un triomphe éclatant, et il ne voulait l'emporter sur ses
ennemis qu'avec les armes de la légalité. Billaud-Varenne ne se trompait
pas en écrivant ces lignes: «Si, dans la journée du 9 thermidor,
Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre à la
Commune et y arborer l'étendard de la révolte, eût obéi aux décrets de
la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins
affaiblie par cette soumission, eût pu procurer de chances favorables à
son ascendant[559]?» La volonté de Maximilien échoua devant la
résistance d'un guichetier.
[Note 558: Pièce XIX à la suite du rapport de Courtois sur les
événements du 9 thermidor, p. 113.]
[Note 559: Mémoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit.
(_Archives, ubi suprà_.)]
Du Luxembourg, Robespierre avait été conduit à l'administration de
police, située à côté de la mairie, sur le quai des Orfèvres, dans les
bâtiments aujourd'hui démolis qu'occupait la préfecture de police. Il y
fut reçu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de
_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait être alors huit heures et
demie. Peu après, se présenta la députation chargée de l'amener au sein
du conseil général. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument à se
rendre à cette invitation. «Non, dit-il encore, laissez-moi paraître
devant mes juges.» La députation se retira déconcertée. Mais le conseil
général, jugeant indispensable la présence de Robespierre à l'Hôtel de
Ville, dépêcha auprès de lui une nouvelle députation aux vives
insistances de laquelle Robespierre céda enfin. Il la suivit à la
Commune, où l'accueillirent encore les plus chaleureuses
acclamations[561]. Mais que d'heures perdues déjà!
[Note 560: Déclaration de Louise Picard, pièce XXXII, à la suite du
rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 194.]
[Note 561: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
ce qui s'est passé à la Commune. (Pièce de la collection Beuchot.)]
En même temps que lui parurent ses chers et fidèles amis, Saint-Just et
Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons où les avait
fait transférer le comité de Sûreté générale. Au moment où Le Bas
sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrêtait au guichet de la
prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout éplorées. L'une était
Elisabeth Duplay, l'épouse du proscrit volontaire, qui, souffrante
encore, venait apporter à son mari divers effets, un matelas, une
couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait dû épouser
Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmené en triomphe par
une foule ardente, Mme Le Bas éprouva tout d'abord un inexprimable
sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea
avec lui du côté de l'Hôtel de Ville. Mais de noirs pressentiments
assiégeaient l'âme de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui
épargner de trop fortes émotions, et il l'engagea vivement à retourner
chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils.
«Ne lui fais pas haïr les assassins de son père, dit-il; inspire-lui
l'amour de la patrie; dis-lui bien que son père est mort pour elle....
Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]!» Ce furent ses dernières paroles, et
ce fut un irrévocable adieu. Quelques instants après cette scène, la
barrière de l'éternité s'élevait entre le mari et la femme.
[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'après ce manuscrit, ce serait
à la Force que Lebas aurait été conduit; mais Mme Le Bas a dû confondre
cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa
malheureuse famille, Mme Le Bas fut jetée en prison avec son enfant à la
mamelle par les _héros_ de Thermidor, qui la laissèrent végéter
durant quelques mois, d'abord à la prison Talarue, puis à Saint-Lazare,
dont le nom seul était pour elle un objet d'épouvante. Toutefois elle se
résigna. «Je souffrais pour mon bien-aimé mari, cette pensée me
soutenait.» On lui avait offert la liberté, une pension même, si elle
voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. «Je n'aurais
jamais quitté ce nom si cher à mon coeur, et que je me fais gloire de
porter.» Femme héroïque de l'héroïque martyr qui ne voulut point
partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra,
jusqu'à son dernier jour, fière de la mort de son mari: «Il a su mourir
pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la liberté.
Il m'a laissée veuve et mère à vingt et un ans et demi; je bénis le Ciel
de me l'avoir ôté ce jour-là, il ne m'en est que plus cher. On m'a
traînée de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il
n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant
m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient,
plus j'étais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la
liberté; le sang qui coule dans mes veines à soixante-dix-neuf ans est
le sang de républicains.» (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de
ces morts si regrettés elle ne manque pas d'ajouter «Comme vous eussiez
été heureux de connaître ces hommes vertueux sous tous les rapports»!]