VII

Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des

Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la

justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des

sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des

premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement

les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance.

Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les

sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est

absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos

jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses

furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt

cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti

pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et

surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda.

[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.]

Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous

renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du

9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres

des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés

de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport

sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à

Barras par les divers présidents de section quelques jours après la

catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également

suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez

dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande

expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le

cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_

[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent

aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons

consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas

complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les

registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de

la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de

_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_,

de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la

_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du

_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la

préfecture de police.)]

[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du

rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la

p. 182.]

[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.]

Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et

les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande

partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités

révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées

d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être

énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est

là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité.

Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles

volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les

secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10

thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils

eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu

de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les

sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des

_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532],

de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six

sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument

parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier

moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne

craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son

procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation

extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a

rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui.

L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la

liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des

hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du

peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance

à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent

pas la même fermeté.

[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie

qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à

l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.]

[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de

laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait

pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de

manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait

Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré

hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)]

[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir

écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette

section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement

pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant

les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la

section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir

été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)]

[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait

prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit

éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au

tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.]

[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du

procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta

longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)]

[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus

utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)]

[Note 535: Archives de la préfecture de police.]

Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections

parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur

convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la

proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles

durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir,

vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser

avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les

pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un

certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion

particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune

d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_,

de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la

Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538].

Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée

très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après

la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux

du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9

a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force

armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux

l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de

Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire

rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement.

[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section

de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)]

[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de

l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du

_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon

français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_,

des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_.

(Pièce de la collection Beuchot.)]

[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)]

[Note 539: _Ibid._]

[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de

la Cité. (Archives de la préfecture de police.)]

Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris

la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la

Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs

du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié:

«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation

était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion.

Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont

maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces

représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par

prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était

innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle

le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut

lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes

les sections.

[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._]

Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de

laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du

soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du

matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs

est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la

Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le

procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement

rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la

Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il

n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des

pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures,

elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y

fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de

la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures

avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la

disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la

nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil

général vint seule glacer l'enthousiasme[544].

[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les

événements du 9 Thermidor, p. 159.]

[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des

Piques. (Archives de la préfecture de police.)]

[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.]

Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de

sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous

allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un

découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies

dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi

parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard

Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas

encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de

Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment

transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un

mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction,

fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé

sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux

mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le

danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la

nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la

Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un

sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus

vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait

encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs

passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent

à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis

cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un

immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles

rentrèrent dans le néant.

[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.]

[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.]

[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des

auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.]

[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste

contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que

lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je

me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au

procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture

de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à

l'exécuteur.]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 62 / 77 题