Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population
parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les
comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs,
et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés
contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les
sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui
sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense
aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En
même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire,
Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police
et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils
invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de
l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant
au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée
étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On
verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent
de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités
convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de
_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte
des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps,
montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun
doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant
de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait
décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté
à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour
de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des
Sablons[517].
[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents
arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les
signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de
Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,
Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi
celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie
thermidorienne.]
[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]
Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la
nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni
faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort
légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui
appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par
Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la
grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la
victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se
jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare,
le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins
reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du
discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné
l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception
d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence,
approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,
au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une
députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt
que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept
heures[520].
[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a
reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux
de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité
Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on
peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment
l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de
Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des
Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9
Thermidor, p. 51.]
[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.]
La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne
cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et
qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres
seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil
général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de
ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique
suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en
corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le
député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance
de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors
quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour
l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta
tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant
Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta
presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la
liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé
de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable
énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les
assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du
rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la
catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux
heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du
conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien,
Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et
Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin
de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout
était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des
destinées de la République.
[Note 521: _Ibid._]
[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,
Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second
rapport de Courtois, p. 51.]
[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité
en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste
l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance
du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor,
s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des
Capet_. (Séance de la Convention.)]
[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire,
Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir
ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la
journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]
Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins.
Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils
entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils
semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette
grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs,
des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la
Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté
et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les
courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos
coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de
Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie
lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,
tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords,
les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre
les coups des assassins.
Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore
la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains
écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la
Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe
de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé
les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs
impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens
Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du
fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de
fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent
précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins
de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui
demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les
chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de
Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et
de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent
vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà
une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste
fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait
comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son
maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand
nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre,
l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis
Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques
échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école
libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur
poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs
de la démocratie.