VI

Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population

parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les

comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs,

et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés

contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les

sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui

sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense

aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En

même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire,

Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police

et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils

invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de

l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant

au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée

étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On

verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent

de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités

convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de

_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte

des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps,

montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun

doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant

de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait

décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté

à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour

de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des

Sablons[517].

[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents

arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les

signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de

Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,

Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi

celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie

thermidorienne.]

[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]

Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la

nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni

faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort

légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui

appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par

Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la

grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la

victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se

jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare,

le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins

reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du

discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné

l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception

d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence,

approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,

au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une

députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt

que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept

heures[520].

[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a

reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux

de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité

Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on

peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment

l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de

Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des

Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9

Thermidor, p. 51.]

[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.]

La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne

cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et

qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres

seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil

général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de

ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique

suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en

corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le

député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance

de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors

quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour

l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le

Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta

tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant

Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta

presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la

liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé

de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable

énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les

assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du

rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la

catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux

heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du

conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien,

Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et

Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin

de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout

était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des

destinées de la République.

[Note 521: _Ibid._]

[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,

Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second

rapport de Courtois, p. 51.]

[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité

en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste

l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance

du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor,

s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des

Capet_. (Séance de la Convention.)]

[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire,

Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir

ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la

journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]

Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins.

Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils

entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils

semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette

grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs,

des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la

Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté

et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les

courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos

coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de

Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie

lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,

tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords,

les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre

les coups des assassins.

Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore

la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains

écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la

Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe

de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé

les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs

impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens

Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du

fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de

fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent

précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins

de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui

demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les

chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de

Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et

de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent

vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà

une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste

fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait

comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son

maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand

nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre,

l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis

Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques

échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école

libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur

poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs

de la démocratie.

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 61 / 77 题