III

Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la

tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le

tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que

prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des

applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai

saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de

Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein

du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le

décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme

Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas

oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa

bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés

de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré

d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il

ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les

patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes

crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme

point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet

indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle

se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait

_assuré la Révolution_.

[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).

Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien

compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à

Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards

imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs

républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à

Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui

se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes

talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique,

désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite

en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).]

Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout

l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami

de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux

Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette

et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par

Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en

aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible

qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et

il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et

aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans

autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste

si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction

dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car

l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces

innocents.

[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par

Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce

fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété

d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué

aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et

guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la

commune.]

[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus

heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général

Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la

France.]

Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la

Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste.

_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés.

Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien

prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme

un lugubre refrain la cohue sinistre.

Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une

modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se

dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement

que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la

veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à

l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir

dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion

et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion,

enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de

service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à

cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront

parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme

représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères

patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne

pouvaient hésiter un instant.

[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec

deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela.

Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou

contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du

reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance,

à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait,

à la face de la République, célébré le patriotisme.]

Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question

du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la

France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De

Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de

ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les

comités à cette heure se croyaient certains de la victoire.

[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11

thermidor (29 juillet 1794).]

Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus

compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il

commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la

défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de

ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux

pouvaient le compromettre.

Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué

Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le

convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il

revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section

de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet

infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à

recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses

plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et,

comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien

d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la

guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479].

Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés

(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait

été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part,

on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour

lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de

Robespierre, les lui récitait sans cesse[480].

[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.]

[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_

du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.]

Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la

discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie

Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche

d'articuler une parole.

Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie

dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours

prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul

fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux

comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_.

Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la

patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers

dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre

avait été chargé d'administrer le bureau de police générale

momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de

Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce

bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de

murmures couvre sa voix.

Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un

moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur

ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire

dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable

machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de

pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les

autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui,

dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de

l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non

pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête

homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait

vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul

ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable

vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie

d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je

te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux

m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière

raison thermidorienne.

[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M.

Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle

m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne

pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de

la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette

séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.]

[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le

_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se

contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée

dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.)

--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi

l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes

assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie,

nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet,

Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les

Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte

rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son

inépuisable imagination.]

[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu

thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous

a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor.

(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission

alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version

a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de

Robespierre.]

Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le

fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts

pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement:

«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette

lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor.

Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une

voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton

t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube),

compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe

inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute

d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa

protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et

il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas

défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que

Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à

une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de

s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que

la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les

principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée

un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils

se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois

plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour

Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir

_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien

de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait

sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487].

[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.]

[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.]

[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy.

le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.]

[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le

_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).]

Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je

demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du

montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée

hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés

éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie

alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins

terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure,

renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation

contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée.

[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet,

demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut

consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de

Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du

département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il

occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu,

laissant une fortune considérable.]

A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste.

Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et

réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair

et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence.

«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses

vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret

d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un

certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la

pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des

vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de

l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait

fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les

murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il

avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un

délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte

ce dévouement magnanime[490].

[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le

21 janvier 1763.]

[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.]

Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu

lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa

chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile.

Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On

sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus

qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron

et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles

Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande

si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un

membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est

Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui,

un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité

phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de

Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères;

elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris

sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus

féroce au jugement de Pilate.

[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de

procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation

dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes

libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste,

supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le

4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans

interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour

paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an

VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas

d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de

bureau dans l'administration des _Droits réunis_.]

En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la

République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est

perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie!

comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands

triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les

Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise),

les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds,

contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre

et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu

réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien

longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud

sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la

démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les

tartufes de modération.

Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant

l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également

celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés

proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal

révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement

sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce

magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de

nos jours,

Environnait d'amour son formidable aîné,

peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son

tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux

et héroïque compagnon de Saint-Just.

En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son

habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs

efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager

l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le

monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre

part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un

fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le

coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en

même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est

appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à

sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme

le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de

plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre

de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur

semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les

passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en

proie aux assassins.

[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.]

Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il?

Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire,

Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui

eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six

cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon

pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le

sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce

qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des

contradictions de ces misérables Thermidoriens.

Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux,

contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la

Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis

Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence.

Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à

une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie

Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière

de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait

point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir

flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation

nationale.

[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal,

appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.]

C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas

sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés

d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le

représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine

exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été

habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits

aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas

à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque

aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces

véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et

demie environ.

[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir

affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec

transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif

consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de

dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)]

Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe.

L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas,

car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la

veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit

tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de

n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat.

Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la

République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre

ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de

la tuer!

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 59 / 77 题