II

Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la

correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait

au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le

fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que

nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de

la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a

plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous

ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents

longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les

Thermidoriens eux-mêmes[465].

[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du

9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de

Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était

de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien

digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal

des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument

la même que celle du _Moniteur_.]

«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne

s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les

garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans

retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces

paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la

dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers

mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à

tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller

jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la

force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se

plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades,

c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes

oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait

été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces

membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot.

Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses

membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de

tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer

à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet

de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions

qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le

gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse

tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la

Convention nationale[466].

[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de

Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII,

édition Méline et Cans.]

En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme

lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer

qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le

jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa

dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda

hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où

ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande

accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce

personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la

Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de

taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit

violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole

pour une motion d'ordre.

[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus

haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction

thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura

assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde

connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il

obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit

avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur

de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré

par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son

rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).]

A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que

Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le

premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si

ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand

citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la

colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui,

la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club

des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la

Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il

fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet

de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au

sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts,

et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs

applaudissements.

[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note

ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à

la Convention.]

A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le

discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à

son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le

Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le

menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se

perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa

mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à

l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol

de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les

fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot,

dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice

d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et

des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait

pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans

l'état-major de la garde nationale de Paris.

[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et

_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même

qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de

repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La

Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien,

prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt

représentants dignes d'être investis de missions dans les départements.

Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de

frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence

de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du

comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé

de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret

du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial,

nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités,

et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à

la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible

usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent

devoir faire de cette loi.

«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je

ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister

sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux

surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à

plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui

qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre

influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas

permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables

calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits

fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire,

Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité

révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_.

Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité

révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous

genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et

voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné

l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un

trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les

partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le

parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre

se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je

voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait

donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en

proscrivant Robespierre.

[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la

section de l'_Indivisibilité_.]

[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]

Thermidor: d'après les sources originales et les documents authentiques · 第 58 / 77 题